‹ Œuvres complétes Volume 3Chapitre 124 sur 135 · DE L^OBEYSSANCE · texte numérisé non relu

DE L^OBEYSSANCE

tfiment la volonté et direction des Supérieurs que Dîeu establira sur luy, bien que les Supérieurs fussent ignorans et conduisissent leurs inférieurs selon leur ignorance, voire par des voyes scabreuses et dangereuses, les inférieurs se sousmettans à tout ce qui n'est point manifestement péché , ny contre les commandemens de Dieu et de la saincte Eglise, je vous peux as&eurer qu'ils ne peuvent jamais errer. Le vray obeyssant, dit l'Ecriture saincte, parlera de ses victoires; c'est à dire, ii demeurera vainqueur en toutes les difficultez esquelles il sera porté par obeyssance , et sortira à son honneur des chemins esquels il entrera par obeyssance, pour dangereux qu'ils puissent estre. Ce seroit une plaisante façon d'obeyr, si nous ne voulions obeyr qu'aux Supérieurs qui nous ser oient agréables : si aujourd'huy que vous avez une Supérieure fort estimée , tant pour sa qualité que pour ses vertus, vous luy obeyssiez de bon cœur, demain que vous en aurez une autre qui ne sera pas tant estimée, vous ne luy obeyssiez pas de si bon cœur qu'à l'autre, luy rendant bien pareille obeyssance, mais n'estimant pas tant ce qu'elle vous dit et ne le faisant pas avec tant de satisfaction ; hé ! qui ne void que vous obeyssiez à l'autre par vostre inclination , et non pas purement pour ^:eu ? car si cela estoit , vous auriez autant de plaisir, et feriez autant d'estime de ce que ceste-cy vous dit , comme vous faisiez de ce que l'autre vous disoit. J'ay accoustumé de dire souvent une chose, que tousjours il est bon de dire , parce qu'il le faut tousjours observer, qui est que toutes nos actions se doivent pratiquer selon la partie supérieure ; car c'est ainsi qu'il faut vivre et ceste maison, et non jamais selon nos sens et nos inclinations. C'est sans doute que j'auray plus de satisfaction , quant à la partie inférieure de mon ame, de faire ce qu'une Supérieure me commande, à laquelle j'ay de l'inclination , que non pas à faire ce que l'autre me dit, à laquelle je n'en ay du tout point j mais pourveu cjue j'obeysse esgalement quant

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à la paiiie supérieure, il suffit, et mon oLeyssance vaut mieux, quand j'ay moins déplaisir à la faire, parce que c'est là où nous monstrons que c'est pour Dieu , et non pour nostre plaisir, que nous obeyssons. Il n'y a rien de plus commun dans le monde que ceste façon d'obeyr à ceux que l'on ayme ; mais pour l'autre , elle est extrêmement rare et ne se pratique qu'es Religions. Mais pourriez-vous dire, n'est-il pas permis de desapprouver ce que ciste Supérieure icy fait , ny de dire ou penser pourquoy elle fait des ordonnances que l'autre ne faisoit pas? 0 certes, non jamais, mes chères filles ; ains il faut approuver tout ce que les Supérieures font ou disent , permettent ou défendent , pourveu qu'il ne soit manifestement contre les commandemens de Dieu ; car alors il ne faut ny obeyr, ny approuver cela : mais hors de là les inférieurs doivent tousjours croire, et faire confesser à leur propre jugement , que les Supérieurs font très-bien , et qu'ils ont bonne raison de le faire : car autrement ce seroit se faire Supérieur, et rendre le Supérieur inférieur, puis que nous nous rendrions examinateurs de sa cause : non, il faut plier les espaules sous le fardeau de la saincte obeyssance, croyant que ces deux Supérieures ont eu bonne raison de faire le commandement qu'elles ont fait, quoy que différent et contraire l'un à l'autre.

Mais ne seroit-il point loisible à une fille qui a desja vescu longuement en Religion , et qui a rendu de grands services, de se relascher un peu à l'obeyssance , au moins en quelque petite chose? 0 bon Dieu ! que seroit cela, sinon faire comme un maistre Pilote qui, ayant amené sa barque au port, après avoir longuement et péniblement travaillé pour la sauver des périls de la tourmente et des vagues de la mer, voudroit enfin , estant arrivé au port , rompre son navire et se jet ter luy-mesme dans la mer? ne le jugeroit-on pas bien fol ? car s'il vouloit faire cela, il ne se devoit pas tant travailler pour amener la barque jusqu'au port. Le Religieux

qui a bien commencé n'a pas tout fait , s'il ne persévère josques à la fin. Il ne faut dire , qu'il n'appartient qu'aux novices d'estre si exacts : bien que l'on voye pour l'ordinaire on toutes les Religions les novices fort exacts et mortifiez , . ce n'est pas qu'ils soient plus obligez que les profez ; ô non, car ils ne le sont encore nullement ; ains ils persévèrent en. obeyssance , pour parvenir à la grâce de la perfection ; mais les profez y sont i^bligez en vertu des vœux qu'ils ont faits , lesquels il ne suffit pas d'avoir faits pour estre Religieux, «i on ne les observe. Le Religieux qui penseroit se pouvoir relascber en quelque cliose après sa profession, voire après avoir desja vescu longuement en Religion , se tromperoit grandement. Nostre Seigneur se monstra plus exact en sa mort qu'en son enfance , à se laisser manier et plier, ainsi que j'ay dit tantost. Et c'est assez dit de l'obeyssance pour nous y afl'ectioner.

Reste seulement de dire un petit mot sur la question qui me fut faite hier au soir, savoir s'il est loisible aux Sœurs de se dire l'une à l'autre qu'elles ont esté mortifiées par la Supérieure ou la Maistresse des Novices, sur quelque occasion? Or je respond que cecy se peut dire en trois sortes ; la première est , qu'une Sœur, peut aller dire : Bon Dieu , ma Sœur, que nostre Mère vient de me bien morfifier! toute joyeuse dequoy elle a esté digne de cette mortification , et dequoy la Supérieure luy a fait faire ce petit gain pour son ame , luy disant bien son fait sans l'espargner, et partant elle en donne la jeye à sa Sœur afin qu'elle luy aide à en bénir Dieu. La seconde façon en laquelle l'on peut le dire est pour se soulager. Elle trouve la mortification ou correctioF bien pesante; elle s'en va un peu descUarger sur sa Sœuc l à qui elle le dit, laquelle la plaignant luy ostera une partit .de sa charge ; et ceste façon n'est desja pas tant supportable [ue la première , parce que l'on commet une imperlectioii m se plaignant; mais, la troisiesuje seroit tout à fait mau»

vaise, qui est de le dire par forme de murmure et de despit, et pour faire cognoistre que la Supérieure a eu tort : or de caste façon je sçay bien que Ton ne le fait pas en ceste maison , par la grâce de Dieu. De la première façon , encore qu'il n'y ait point de mal de le dire, il seroit pourtant trèsbien de ne le dire pas, ains s'occuper en soy-mesme à s'en resjouïr avec Dieu. En la seconde façon, certes, il ne le faut pas faire ; car par le moyen de nostre plainte nous perdons le mérite de la mortification. Sçavez-vous ce qu'il faut faire quand nous sommes corrigez et mortifiez ? il nous faut prendre ceste mortification ôo^^-jie une pomme d'amour et la cacher en nostre cœur, la baisant et caressant le plus tendrement qu'il nous est possible. D'aller aussi dire : Je viens de parler à nostre Mère, je suis aussi seiche que j'estois auparavant, il n'y a que s'attacher à Dieu; pour moy je ne retire aucune consolation des créatures, j'ay esté moins consolée que je n'estois ; cela n'est pas à propos : la Sœur à laquelle on dit cecy devroit respondre fort doucement : ma chère Sœur, que ne vous estiez- vous bien attachée à Dieu, ainsi que vous dites qu'il faut faire, avant qu'aller parler à nostre Mère, et vous n'auriez pas du mescontentement dequoy elle ne vous a pas consolée ; mais en ce sens-là que vous dites qu'il se faut bien attacher à Dieu , prenez garde que cherchant Dieu au défaut des créatures, il ne se vetiille laisser trouver : car il veut estre cherché avant toutes choses , et au mespris de toute chose. Parce que les créatures ne me contentent pas , je cherche le Créateur : 6 non ! le Créateur mérite bien que je quitte tout pour luy ; aussi veut-il que nous le fassions. Quand donc nous sortons de devaat la Supérieure toutes sèches , et sans avoir receu une seule goutte de consolation , il faut que nous emportions nostre sécheresse ,comme un baume précieux , comme l'on fait des affections que l'on reçoit en la saincte oraison, comme un baume, dis-je, et que nous ayons un grand soin de ne pas laisser respandre

<^este liqueur précieuse qui nous a esté envoyée du Ciel comme un don très-grand , afin de parfumer nostre cœur de la privation de la consolation que nous pensions rencontrer es paroles de la Supérieure. Mais il y a une chose à remarquer à ce sujet, qui est que quelquesfois on porte un cœur sec et dur lorsque Ton va parler à la Supérieure, lequel ne peut estre capable d'estre arrousé et humecté de Peau de la consolation, d'autant qu'il n'est nullement susceptible de ce que la Supérieure dit; et encore qu'elle parle fort bien selon vostre nécessité, neantmoins il ne vous le semble pas. Une autre fois que vous aurez le cœur tendre et bien disposé , elle ne vous dira que trois ou quatre paroles beaucoup moins utiles pour vostre perfection que les autres n'estoient , qui vous consoleront ; et pourquoy ? parce que vostre cœur estoit disposé à cela. Il vous semble que les Supérieurs ont la consolation sur le bord des lèvres, et qu'ils la respandent facilement dans le cœur de ceux qu'ils veulent : ce qui n'est pas neantmoins ; car ils ne peuvent pas tousjours estre de mesme humeur, non plus que les autres. Bienheureux est celuy qui peut garder une esgalité de cœur parmy toute ceste inesgalité de succès ; tantost nous serons consolez , et d'icy à un peu nous aurons le cœur sec , et de telle sorte que les paroles de consolation nous cousteront extrêmement cher à <lire.

Vous me demandiez encore que j'eusse à vous dire quel estoit l'exercice propre à faire mourir le propre jugement ; à quoy je responds , que c'est de luy retrancher fîdeîlement .toutes sortes de discours et (\ îcasions où il se veut rendre maistre , luy faisant cognoisti\ ) qu'il n'est que valet. Car, mes chères filles, ce n'est que par les actes réitérez que nous acquérons les vertus, bien qu'il y ait eu quelques âmes ausquelles Dieu les a données toutes en un moment. Doncques

I quand il vous vient envie de juger si une chose est bien ou xaal ordonnée, tranchez ce discours. à vostre propre juge-

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homme estoityvre, et commençant à parler en y^Togne, dît que David, après avoir mangé ses voleries, envoyoit chez Iny pour le ruiner comme les autres , et qu'il ne leur donneroit aucune chose. David sçacliant cecy : Yive Dieu ! dit-il, il me la payera , le mecognoissant qu'il est du bien que je lui ay fait de sauver ses troupeaux et empescher qu'aucune chose ne luy fust faite. Abigaïl, sçachant le dessein de David, s'en alla le lendemain au devant de luy avec des presens pour l'appaiser, usant de ces termes : Monseigneur, que voudriezvous faire à un fol? Hier que mon mary estoit yvre, il parla mal , mais il parla en yvrogne et comme un fol. Monseigneur, appaisez vostre courroux , et ne veuillez pas mettre vos mains sur luy : car vous auriez regret d'avoir mis la main sur un fol. Il faut faire les mesmes excuses d'une personne yvre et de nostre propre jugement ; car l'un n'est guère plus capable de raison que l'autre. Il faut donc avoir un très-grand soin de Tempescher de faire ces considérations, afin qu'il ne nous enyvre de ses raisons , principalement en ce qui concerne l'obeyssance. Vous voulez en fin sçavoir si vous devez avoir une grande confiance et un grand soin à vous advertir les unes les autres , en charité, de vos fautes. C'est sans doute , ma fille , qu'il le faut faire ; car à quel propos verrez-vous une tasche en vostre Sœur, sans vous essayer de la luy oster par le moyen d'un advertissement? II faut neantmoins estre discrette en ceste besongne ; car il ne seroit pas temps d'advertir une Sœur tandis que vous la verrez indisposée ou pressée de melancholie; car il seroit dangereux qu'elle ne rejettast d'abord l'advertissementsi vous le luy fassiez. Il faut un peu attendre, puis l'advertir en confiance et charité. Si une Sœur vous dit des paroles qui ressentent le murmure, et que d'ailleurs ceste Sœur ait le cœur en douceur, sans doute il faut que tout confidemmentrvoiis luy disiez : Ma Sœur, cel;i n'esr pns l/i-n Fait; ni.i'-s -^i \<;'is vous appercevez qu'il y ait quelque passion esmeue dans sou cœ/Urj

alors il faut destoiirner le propos le plus dextrement que Ton peut. Vous dites que vous craignez d'advertirsi souvent une Sœur des fautes qu'elle fait, parce que cela luy oste l'assurance , et la fait plustûst faillir à force de craindre. 0 Dieu ! il ne faut pas faire ce jugement des Sœurs de céans ; car cela n'appartient qu'aux filles du monde de perdre l'asseurance quand on les advertit de leurs défauts. Nos Sœurs ayment trop leur propre abjection pour faire ainsi : tant s'en faut qu'elles s'en troublent , qu'au contraire elles prendront un plus grand courage et plus de soin de s'amender, non pas pour éviter d'estre adverties ( car je suppose qu'elles ayment souverainement tout ce qui les peut rendre viles et abjectes à leurs yeux ) , ains afin de faire tousjours mieux leur devoir, et se rendre capables de leur vocation.

De la Simplicité et Prudence religieuse.

La vertu de laquelle nous avons à traicter est si nécessaire, que bien que j'en aye souventesfois parlé , vous avez neantmoins désiré que j'en fisse un entretien tout entier. Or il faut en premier lieu sçavoir que nous appelions communément une chose simple, quand elle n'est point brodée, doublée ou bigarrée ; par exemple nous disons , voila une personne qui est habillée bien simplement, parce qu'elle ne porte point de façon ou de doublure en son habit, je dis de doublure façonnée ou qui se voyc ; ains sa robbe et son habit n'est que d'une estofFe, et cela est une robbe simple. La simplicité donc n'est autre chose qu'un acte de charité pur et simple , qui n'a qu'une seule fin, qui est d'acquérir l'amour de Dieu. Et nostre ame est simple , lors que nous n'avons point d'autre prétention en tout ce que nous faisons. L'histoire tant commune des hostesses de nostre Seigneur, Marthe et Magdeleine,

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homme estoityvre, et commençant à parler en yvrogne, dît que David, après avoir mangé ses voleries, envoyoit chez Iny pour le ruiner comme les autres , et qu'il ïie leur donneroit aucune chose. David sçachant cecy : Vive Dieu ! dit-il, il me la payera , le mecognoissant qu'il est du bien que je lui ay fait de sauver ses troupeaux et empescher qu'aucune chose ne luy fust faite. Abigaïl, sçachant le dessein de David, s'en alla le lendemain au devant de luy avec des presens pour l'appaiser, usant de ces termes : Monseigneur, que voudriezvous faire à un fol ? Hier que mon mary estoit yvre, il parla mal , mais il parla en yvrogne et comme un fol. Monseigneur, appaisez vostre courroux , et ne vetiillez pas mettre vos mains sur luy : car vous auriez regret d'avoir mis la main sur un fol. Il faut faire les mesmes excuses d'une personne yvre et de nostre propre jugement ; car l'un n'est guère plus capable de raison que l'autre. Il faut donc avoir un très-grand soin de Tempescher de faire ces considérations, afin qu'il ne nous enyvre de ses raisons , principalement en ce qui concerne l'obeyssance. Vous voulez en fin sçavoir si vous devez avoir une grande confiance et un grand soin à vous advertir les unes les autres , en charité, de vos fautes. C'est sans doute , ma fille , qu'il le faut faire ; car à quel propos verrez-vous une tasche en vostre Sœur, sans vous essayer de la luy oster par le moyen d'un advertissement? Il faut neantmoins estre discrette en ceste besongne ; car il ne seroit pas temps d'advertir une Sœur tandis que vous la verrez indisposée ou pressée de melancholie; car il seroit dangereux qu'elle ne rejettast d'abord l'advertissementsi vous le luy fassiez. Il faut un peu attendre, puis l'advertir en confiance et charité. Si une Sœur vous dit des paroles qui ressentent le murmure, et que d'ailleurs ceste Sœur ait le cœur en douceur, sans doute il faut que tout confidemment vous luy disiez : Ma Sœur, cela n'est pas l^icn fait; iii.iis >i vous vous appercevez qu'il y ait quelque passion esmeue dans son cœ/Ur,

alors il faut destourner le propos le plus dextrement que Ton peut. Yous dites que vous craignez d'advertirsi souvent une Sœur des fautes qu'elle fait, parce que cela luy oste l'assurance , et la fait plustost faillir à force de craindre. 0 Dieu ! il ne faut pas faire ce jugement des Sœurs de céans ; car cela n'appartient qu'aux filles du monde de perdre l'asseurance quand on les advertit de leurs défauts. Nos Sœurs ayment trop leur propre abjection pour faire ainsi : tant s'en faut qu'elles s'en troublent , qu'au contraire elles prendront un plus grand courage et plus de soin de s'amender, non pas pour éviter d'estre adverties ( car je suppose qu'elles ayment souverainement tout ce qui les peut rendre viles et abjectes à leurs yeux ) , ains afin de faire tousjours mieux leur devoir , et se rendre capables de leur vocation.

De la Simplicité et Prudence religieuse.

La vertu de laquelle nous avons à traicter est si nécessaire, que bien que j'en aye souventesfois parlé , vous avez neantmoins désiré que j'en fisse un entretien tout entier. Or il faut en premier lieu sçavoir que nous appelions communément une chose simple, quand elle n'est point brodée, doublée ou bigarrée ; par exemple nous disons , voila une personne qui est habillée bien simplement, parce qu'elle ne porte point de façon ou de doublure en son habit, je dis de doublure façonnée ou qui se voyc ; ains sa robbe et son habit n'est que d'une estoffe, et cela est une robbe simple. La simplicité donc n'est autre chose qu'un acte de charité pur et simple , qui n'a qu'une seule fin, qui est d'acquérir l'amour de Dieu. Et nostre ame est simple, lors que nous n'avons point d'autre prétention en tout ce que nous faisons. L'histoire tant commune des hostesses de nostre Seigneur, Marthe et Magdeleine,

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est grandement remarquable pour ce sujet : car ne voyezvous pas que Marthe, bien que sa fin fust louable de vouloir Lien traicter nostre Seigneur, ne laissa pas d'estre reprise par ce divin Maistre, d'autant qu'outre la fin très-bonne qu'elle avoit en son empressement, elle regardoit encore nostre Seigneur en tant qu'homme, et pour cela elle croyoit qu'il fust comme les autres , ausquels un seul mets ou une sorte d'apprest ne suffit pas , et c'estoit cela qui faisoit qu'elle s'esmouvoit grandement afin d'apprester plusieurs mets ; e*. ainsi elle doubloit ceste première fin de l'amour de Dieu en son exercice de plusieurs autres petites prétentions, desquelles elle fut reprise de nostre Seigneur : Marthe , Marthe , tu te troubles de plusieurs choses , bien qu'une seule soit nécessaire , qui est celle que Magdeleine a choisie , et qui ne luy sera point ostée. Cet acte donc de charité simple, qui fait que nous ne regardons et n'avons autre visée en toutes nos actions que le seul désir de plaire à Dieu, est la part de Marie, qui est seule nécessaire, et c'est la simplicité; vertu laquelle est inséparable de la charité, d'autant qu'elle regarde droit à Dieu, sans que jamais elle puisse souffrir aucun meslange de propre interest, autrement ce ne seroit plus simplicité, car elle ne peut souffrir aucune doublure des créatures , ny aucune considération d'icelles : Dieu seul y trouve place. Ceste vertu est purement Chrestienne. Les Payens, voire ceux qui ont le mieux parlé des autres vertus, n'en ont eu aucune cognoissance , non plus que de l'humilité. Car de la magnificence , de la libéralité , de la constance , ils en ont fort bien escrit; mais de la simplicité et de l'humilité, rien du tout. Nostre Seigneur mesme est descendu du Ciel pour donner cognoissance aux hommes tant de l'une que de l'autre vertu ; autrement ils eussent tousjours ignoré ceste doctrine si nécessaire. Soyez prudens comme le sefpent, ditil à ses Apostres ; mais passez plus outre , et soyez simples comme la colombe ; apprenez de la colombe à aymer Dieu ea

simplicité de cœur, n'ayant qu'une seule prétention et une seule fin en tout ce que vous ferez ; mais n'imitez pas seulement la simplicité de l'amour des colombes , en ce qu'elles n'ont tousjours qu'un paron pour lequel elles font tout, et auquel seul elles veulent complaire , mais imitez-les aussi en la simplicité qu'elles pratiquent en l'exercice , et au tesinoignage qu'elles rendent de leur amour ; car elles ne font point tant de choses ny lant de mignardises , ains elles font simplement leurs petits gemissemens à l'entour de leurs colombeaux, et se contentent de leur tenir compagnie quand ils sont presens. La simplicité bannit de l'ame le soin et la sollicitude que plusieurs ont inutilement pour rechercher quantité d'exercices et de moyens pour pouvoir aymer Dieu , ainsi qu'ils disent ; et leur semble , s'ils ne font tout ce que les Saincts ont fait, qu'ils ne sçauroient estres contens. Pauvres gens! ils se tourmentent pour trouver l'art d'aymer Dieu, et ne sçavent pas qu'il n'en y a point d'autre que de l'aymer ; ils pensent qu'il y ait certaine finesse pour acquérir cet amour, lequel neantmoins ne se trouve qu'en la simplicité. Or ce que nous disons qu'il n'y a point d'art , n'est pas pour mespriser certains livres qui sont intitulez l'Art d'aymer Dieu ; car ces livres enseignent qu'il n'y a point d'autre art que de se mettre à l'aymer, c'est à dire, se mettre en la pratique des choses qui luy sont agréables, ce qui est le seul moyen de trouver et acquérir cet amour sacré , pourveu que ceste pratique s'entreprenne en simplicité, sans trouble et sans sollicitude. La simplicité embrasse voirement les moyens que l'on prescrit à un chac\ !n selon sa vocation pour acquérir l'amour de Dieu ; de sorte qu'elle ne veut point d'autre motif pour acquérir ou estre incitée à la recherche de cet amour, que sa fin mesme , autrement elle ne seroit pas parfaitement simple ; car elle ne peut souffrir aucun regard , pour parfait qu'il puisse eslre, que le pur amour de Dieu , qui est sa seule prétention. Par exemple, si on va à l'Office, et que l'on de-

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mande : Où allez-vous? Je vay à TOffice, respondra-t'on» Mais pourquoy y allez-vous? J'y vay pour louer Dieu. Mais pourquoi plustost à ceste heure qu'à une autre? C'est parce que la cloche ayant sonné, si je ne vay pas , je seray remarquée. La fin d'aller à l'OlFice pour louer Dieu est très-bonne; mais ce motif n'est pas simple , car la simplicité requiert qu'on y aille attiré du désir de plaire à Dieu , sans aucun autre regard; et ainsi de toutes autres choses. Or avant que passer outre, il faut descouvrir une tromperie qui est en l'esprit de plusieurs touchant ceste vertu; car ils pensent que la simplicité soit contraire à la prudence , et qu'elles soient opposées l'une à l'autre; ce qui n'est pas, car jamais les vertus ne se contrarient l'une l'autre , ains ont une union très-grande par ensemble. La vertu de simplicité est opposée et contraire au vice de l'astuce , vice qui est la source d'où procèdent les finesses, artifices et duplicitez ; l'astuce est un amas d'artifices , de tromperies , de malices , et c'est par le moyen de l'astuce que nous trouvons des inventions pour tromper l'esprit du prochain , et de ceux avec lesquels nous avons à faire, pour les conduire au poinct que nous prétendons , qui est de leur faire entendre que nous n'avons autre sentiment au cœur que celuy que nous leur manifestons par nos paroles , ny autre cognoissance sur le sujet dont il s'agit , chose qui est infiniment contraire à la simplicité , qui requiert que nous ayons l'intérieur entièrement conforme à l'extérieur. Je n'entends pas pourtant de dire qu'il faille tesmoigner ei nos émotions des passions à l'extérieur, ainsi que nous lei avons en l'intérieur ; car ce n'est pas contre la simplicité, de faire bonne mine en ce temps-là, ainsi que l'on pourroit penser. Il faut tousjours faire différence entre les eifects de la partie supérieure de nostre ame, et les effects de nostre partie inférieure. Il est vray que par fois nous avons de grandes esmotions en nostre intérieur sur la rencontre d'une correction ou de quelqu' autre contradiction ; mais ceste esmotion

ne provient pas de nostre volonté ; ains tout ce ressentiment se passe en la partie inférieure : la partie supérieure ne consent point à tout cela, ains elle agrée, accepte et trouve bonne ceste rencontre. Nous avons dit que la simplicité a son regard continuel en l'acquisition de Tamour de Dieu ; or l'amour de Dieu requiert de nous que nous retenions nos sentirnens, et que nous les mortifions et anéantissions : c'est pourquoy il ne requiert pas que nous les manifestions et fassions voir au dehors ; ce n'est donc pas manquer de simplicité de faire bonne mine quand nous sommes esmeus en l'intérieur. Mais ne seroit-ce point tromper ceux qui nous verroient, dites-vous, d'autant que, quoy que nous fassions foi't immortifiées, ils croient que nous serions fort vertueuses? Ceste reflexion , ma chère Sœur, sur ce que l'on dira ou que l'on pensera de vous, est contraire à la simplicité ; car nous avons dit qu'elle ne vise qu'à contenter Dieu et nullement les créatures, sinon entant que l'amour de Dieu le requiert. Apres que l'ame simple a fait une action qu'elle juge se devoir faire , elle n'y pense plus ; s'il luy revient en la pensée ce que l'on dira ou que l'on pensera d'elle , elle retranche promptement tout cela , parce qu'elle ne peut souffrir aucun divertissement en sa prétention, qui est de se tenir attentive à son Dieu pour accroistre en elle son amour; la considération des créatures ne l'esmeut point pour aucune chose , car elle réfère tout au Créateur. De mesme en est-il de ce que l'on pourroit dire, s'il n'est pas permis de se servir de la prudence pour ne pas descouvrir aux Supérieurs ce que l'on penseroit les pouvoir troubler, ou nous-mesmes , en le disant ; car la simplicité ne regarde sinon s'il est expédient de dire ou de faire telle chose, et puis là dessus elle se met à la faire, sans perdre le temps à considérer si le Supérieur se trouble ou bien encore moy, si je luy dis quelque pensée quej'ay eu de luy, ou qu'il ne se trouble pas ny moy aussi : s'il est expédient pour moy de le dire, je ne

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laisseray pas de le dire tout simplement, en arrive après m que Dieu voudra : quand j'auray fait mon devoir, je ne me mettray pas en peine d'autre chose. Il ne faut pas tousjours tant craindre le trouble, soit pour soy-mesme soit pour autruy ; car le trouble de soy-mesme n'est pas péché. Si je sçay qu'allant en quelque compagnie l'on me dira quelque parole qui me troublera et m'esmouvera, je ne dois pas éviter d'y aller ; ains je m'y dois porter armé de la confiance que je dois avoir en la protection divine , qu'elle me fortifiera pour vaincre ma nature, contre laquelle je veux faire la guerre ; ce trouble ne se fait qu'en la partie inférieure de nostre ame; c'est pourquoy il ne s'en faut nullement estonner quand il n'est pas suivy , je veux dire, quand nous ne consentons point à ce qu'il nous suggère , car en ce cas-là i! ne le faudroit pas faire. Mais d'où pensons-nous que vienne ce trouble, sinon du manquement de simplicité, d'autant que Ton s'amuse souvent à penser que dira-t'on ou que }>ensera-t'on, au lieu de penser à Dieu et à ce qui nous peut rendre plus agréables à sa bonté? Mais si je dis une telle chose, j'en demeureray plus en peine, que devant que l'avoir dite. Bien, si vous ne la voulez dire et qu'elle ne soit pas nécessaire, n'ayant besoin d'instruction sur celait, résolvez-vous promptement et ne perdez pas le temps à considérer si vous la devez dire ou non ; car il n'y auroit pas de l'apparence de faire une heure de considei'ations sur toutes les menues actions de vostie vie; mais de plus, je pense quant à moy qu'il est meilleur et plus "xpedient de dire à la Supérieure les pensées qui nous mortifient le plus, que non pas plusieurs autres qui ne servent cie rien , sinon pour accroistre l'entretien que vous faites avec elles ; et :;i vou.^, ( .) demeurez en peine, ce n'est que i'immortificalion qui f;::t cela : car à quel propos diray-je ce qui n'est pas necessiùie pour mon utilité, en laissant ce qui me peut plu., moi litif. ? La simplicité, comme nous avons desja dit, ne cherche que

le pur amour de Dieu, lequel ne se trouve jamais si bien qu'en la mortification de nous-mesmes; et à mesure que la mortification croist, nous nous approchons d'autant plus du lieu où nous devons trouver son divin amour. Au surplus, les Supérieurs doivent estre parfaits, ou du moins ils doivent faire les œuvres des parfaits ; et partant ils ont les oreilles ouvertes pour recevoir et entendre tout ce que l'on leur veut dire , sans s'en mettre beaucoup en peine. La simplicité ne se mesle pas de ce que font ou feront les autres , elle pense à soy ; encore n'a-t-elle pour soy que les pensées qui sont vrayement nécessaires; car quant aux autres, elle s'en destourne tousjours promptement. Geste vertu a une grande affinité avec rhumilité , laquelle ne permet pas que l'on ait mauvaise opinion de personne que de nous-mesmes.

Yous demandez comment il faut observer la simplicité es conversations et récréations ? Je vous responds , comme en toute autre action, bien qu'en celle-cy il faut avoir une saincte liberté et franchise, pour s'entretenir des sujets qui servent à l'esprit de joye et de récréation. Il faut estre fort naïf en la conversation; il ne faut pourtant pas estre inconsidéré, d'autant que la simplicité suit tousjours la règle de l'amour de Dieu; mais bien qu'il vous arrivast de dire quelque petite chose qui semblast n'estre pas si bien receûe de toutes comme vous voudriez , il ne faudroit pas pour cela s'amuser à faire des reflexions et examens sur toutes vos paroles : ô ! non : car c'est l'amour propre sans doute qui nous fait faire ces enquestes si ce que nous avons dit et fait est bien receu; mais la saincte simplicité ne court pas après ses paroles , ny ses actions ; ains elle en laisse l'événement à la divine providence , à laquelle elle s'attache souverainement. Elle ne se destourne ny à droite ny à gauche ; ains elle suit simplement son chemin. Que si elle y rencontre quelque occasion de practiquer quelque vertu , elle s'en sert soigneusement comme d'un moyen propre pour parvenir à sa perfeo-

tien, qui ost Tamour de Dieu; mais elle ne s'empresse point pour le.s rechercher : elle ne les rnesprise point aussi; elle ne se trouble de rien , elle se tient coye et tranquille en la confiance qu'elle a que Dieu sçait son désir, qui est de luy plaire, et cela luy suffit. Mais comment peut-on accorder deux choses si contraires? L'on nous dit d'un costé, qu'il faut avoir un grand soin de nostre perfection et avancement , et de l'autre l'on nous défend d'y penser! Remarquez icy, s'il vous plaist, la misère de l'esprit humain ; car il ne s'arreste jamais à la médiocrité , ains il court ordinairement aux extremitez : nous tenons ce défaut de nostre bonne mère Eve ; car elle en fit bien autant, lors que le malin esprit la tentoit de manger du fruict défendu. Elle dit que Dieu leur avoit défendu de le toucher, au lieu de dire qu'il leur avoit défendu de le manger. L'on ne dit pas que vous ne .pensiez point à vostre avancement : non ; mais que vous n'y pensiez pas avec empressement.

C'est aussi manquer de simplicité de faire tant de considérations quand nous nous voyons faire des fautes les unes aux autres , pour sçavoir si ce sont des choses nécessaires à dire à la Supérieure. Car dites moy, la Supérieure n'est-elle pas capable de cela , et de juger s'il est requis d'en faire la correction ou non? Mais que sçay-je moy à quelle intention cette Sœur aura fait telle chose, dites-vous? il se peut bien faire que son intention soit bonne ; aussi ne devez-vous pas accuser son intention, mais son action extérieure, s'il y a de l'imperfection. Ne dites pas aussi que la chose est de peu de conséquence, et qu'elle ne vaut pas d'aller mettre ceste pauvre Sœur en peine, car tout cela est contraire à la simplicité. La règle qui commande de procurer l'amendement dts Sœurs par le moyen des advertissemens , ne nous commande pas d'estre si considérées en ce poinct, comme si l'honneur des Sœurs dependoit de ceste accusation. Il faut voirement ob- »ierver et attendre le temps convenable pour faire la correc-

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tion, car la faire sur le champ est un peu dargereux; mais hors de là il faut faire en simplicité ce que nous sommes obligez de faire selon Dieu , et cela sans scrupule. Car bien que peut-estre ceste personne se passionne et se trouble après Tadvertissement que vous luy aurez fait , vous n'en estes pas cause, ce n'est que son immortifî cation. Que si elle commet quelque faute sur le champ , cela sera cause qu'elle en évitera plusieurs autres, qu'elle eust faites en persévérant en son défaut. La Supérieure ne doit pas laisser de corriger les Sœurs parce qu'elles ont de l'ad version à la correction ; car peut-estre, tant que nous vivrons nous en aurons tousjours , d'autant que c'est une chose totalement contraire à la nature de l'homme d'aymer d'estre avily et corrigé ; mais ceste aversion ne doit pas estre favorisée de nostre volonté , laquelle doit aymer l'humiliation.

Vous voulez que je vous die un mot de la simplicité que nous devons avoir à nous laisser conduire selon l'intérieur, tant par Dieu que par nos Supérieurs. Il y a des âmes qui ne veulent, à ce qu'elles disent, estre conduites que par l'esprit de Dieu, et leur semble que tout ce qu'elles s'imaginent soient des inspirations et des mouvemens du sainct Esprit , qui les prend par la main et les conduit en tout ce qu'elles veulent faire , comme des enfans. En quoy certes elles se trompent fort; car, je vous prie, y a-t'il jamais eu une vocation plus spéciale que celle de S. Paul , en laquelle nostre Seigneur luy parla luy-mesme pour le convertir ? et neantmoins il ne voulut pas l'instruire, ains le renvoya à Ananie, disant : Va-t'en , tu trouveras un homme qui te dira ce que tu auras à faire. Et bien que S. Paul eust peu dire : Seigneur, et pourquoy non vous-mesme ne k direz-vous pas l Il ne le dit pas pourtant ; ains s'en alla tout simplement faire comme il luy estoit commandé. Et nous autres penserons estre plus favorisez de Dieu que S. Paul, croyans qu'il nous veut conduire luy-mesme , sans reutremise d'aucune crealu. ^ 28

ture? La conduite de Dieu [loar nous autres, mes tres-clieres filles , n'est autre chose que Fobeyssance ; car hors de là il n'y a que tromperie. C'est bien une chose certaine que tous ne sont pas conduits par un mesme chemin; mais aussi n'estce pas à un chacun de nous de cognoistre par quel chemin Dieu nous appelle; cela appartient aux Supérieurs , lesquels ont la lumière de Dieu pour ce faire. Il ne faut pas dire qu'ils ne nous cognoissent pas bien : car nous devons croire que l'obeyssance et la sousmission sont tousjours les vrayes marques de la bonne inspiration ; et quoy qu'il puisse arriver que nous n'ayons point de consolation es exercices que l'on nous fait faire , et que nous en ayons beaucoup aux autres , ce n'est pas par la consolation que l'on juge de la bonté de nos actions : il ne faut pas s'attacher à nostre propre satisfaction; car ce seroit s'attacher aux fleurs, et non pas au fruict. Vous retirerez plus d'utilité de ce que vous ferez suivant la direction de vos Supérieurs , que non pas en suivant vos instincts intérieurs, qui ne proviennent pour l'ordinaire que de l'amour propre , qui sous couleur de bien , recherche de se complaire en la vaine estime de nous-mesmes. C'est bien la vraye vérité que vostre bien dépend de vous laisser conduire et gouverner par l'esprit de Dieu sans reserve , et c'est cela que prétend la vraye simplicité que nostre Seigneur a tant recommandée : Soyez simples comme des colombes, dit-il à ses Apostres; mais il ne s'arreste pas là, leur disant de plus : Si vous n'estes faits simples comme un petit enfant , vous n'entrerez point au royaume de mon Père. Un enfant , pendant qu'il est bien petit ,"est réduit en une grande simplicité (qui fait qu'il n'a autre cognoissance que de sa mère), il n'a qu'un seul amour qui est pour sa mère , et en cet amour une seule prétention qui est le sein de sa mère ; estant couché dessus ce sein bien-aymé > il ne veut autre chose. L'ame qui a la parfaite simplicité n'a qu'un amour, qui est pour Dieu^ et en cet amour elle n'a qu'une seule prétention , qui

est celle de reposer sur la poictrine du Père céleste , et là , comme un enfant d'amour, faire sa demeure, laissant entièrement tout le soin de soy-mesme à son bon Père , sans que jamais plus elle se mette en peine de rien , sinon de se tenir en ceste saincte confiance ; non pas mesme les désirs des vertus et des grâces qui luy sembl oient estre nécessaires, ne rinquietent point. Elle ne néglige voirement rien de ce qu'elle rencontre en son chemin; mais aussi elle ne s'empresse point à rechercher d'autres moyens de se perfectionner que ceux qui luy sont prescrits. Mais à quoy servent aussi les désirs si pressans et inquietans des vertus dont la pratique ne nous est pas nécessaire? La douceur, l'amour de nostre abjection, l'humilité, la douce et cordiale charité envers le prochain , l'obeyssance , sont des vertus dont la pratique nous doit estre commune, d'autant qu'elle nous est nécessaire, parce que la rencontre des ocxïasions nous est fréquente : mais quant à la constance, à la magnificence, et telles autres vertus que peut-estre nous n'aurons jamais occasion de pratiquer , ne nous en mettons point en peine ; nous n'en serons pas pour cela moins magnanimes ny généreux.

Vous me demandez comme les âmes qui sont attirées en l'oraison à ceste saincte simplicité , et à ce parfait abandonnement en Dieu se doivent conduire en toutes leurs actions? Je responds que non seulement en l'oraison, mais en la con-

Iduite de toute leur vie, elles doivent marcher invariablement en esprit de simplicité , abandonnanc et remettant toute "^ur ame, leurs actions et leurs succès au bon plaisir de Dieu, par un amour de parfaite et tres-absoluë confiance , se délaissant à la mercy et au soin de l'amour éternel , que la divine providence a pour elles ; et pour cela , qu'elles tiennent leur ame ferme en ce train , sans permettre qu'elle se divertisse à faire des retours sur elle-mesme pour voir ce qu'elles font , ou si elles sont satisfaites. Helas ! nos satis-

factions et consolations ne satisfont pas les yeux de Dieu y ains elles contentent seulement ce misérable amour et soin que nous avons de nous-mesmes , hors de Dieu et de sa considération. Les enfans , certes , que nostre Seigneur nous marque devoir estre le modelle de nostre perfection , n'ont ordinairement aucun soin , sur tout en la présence de leurs pères et mères : ils se tiennent attachez à eux , sans se retourner à regarder ny leurs satisfactions ny leurs consolations qu'ils prennent à la bonne foy, et en jouissent en simplicité , sans curiosité quelconque d'en considérer les causes ny les effects, l'amour les occupant assez sans qu'ils puissent faire autre chose. Qui est bien attentif à plaire amoureusement à l'amant céleste, n'a ny le cœur ny le loisir de retourner sur soy-mesme , son esprit tendant continuellement du costé où l'amour le porte.

Cet exerciced'abandonnement continuel de soy-mesme es mains de Dieu comprend excellemment toute la perfection des autres exercices en sa tres-parfaite simplicité et pureté; et tandis que Dieu nous en laisse l'usage, nous ne devons point le changer. Les Amantes spirituelles , espouses du Roy celeste, se mirent voirement de temps en temps, comme les Colombes qui sont auprès des eaux tres-pures , pour voir si elles sont bien ageancées au gré de leur Amant , et cela se fait es examens de la conscience par lesquels elles se nettoyent, purifient, et ornent au mieux qu'elles peuvent , non pour estre parfaites , non pour se satisfaire , non pour désir de leur progrez au bien ; mais pour obeyr à l'Espoux , pour la révérence qu'elles luy portent, et pour l'extrême désir qu'elles ont de luy donner du contentement. Mais n'est-ce pas un amour bien pur, bien net et bien simple, puis qu'elles ne se purifient pas pour estre pures , elles ne se parent pas pour estre belles ; ains seulement pour plaire à leur Amant, auquel si la laideur estoit aussi agréable , elles l'aymeroient autant que la beauté? Et si ces simples Colombes n'em-

pîoyent pas un soin, ny fort long, ny aucunement empressé, à se laver et parer : car la confiance que leur amour leur donne d'estre grandement aymées, quoy qu'indignes ( je dis la confiance que leur amour leur donne en l'amour et en la bonté de leur Amant) leur oste tout empressement et desfiance de ne pas estre assez belles , outre que le désir d'aymer plustost que de se parer et préparer à l'amour, leur retranche toute curieuse sollicitude , et les fait contenter d'une douce et fidelle préparation , faite amoureusement et de bon cœur.

Et pour conclurre ce poinct, saint François envoyant ses enfants aux champs , en voyage , leur donnoit cet ad vis , au lieu d'argent, et pour toute provision : Jettez vostre soin en Bostre Seigneur, et il vous nourrira. Je vous en dis de mesme, mes tres-cheres filles : jettez bien tout vostre cœur, vos prétentions, vos sollicitudes et vos affections dans le sein paternel de Dieu, et il vous conduira, ains portera où son amour vous veut.

Oyons et imitons le divin Sauveur, qui , comme tres-parfait Psalmiste, chanta les souverains traits de son amour sur l'arbre de la Croix : il les conclud tous ainsi : Mon père, je remets et recommande mon esprit entre vos mains. Apres que nous aurons dit cela, mes tres-cheres filles, que resteil sinon d'expirer et de mourir de la mort de l'amour, ne vivant plus à nous-mesmes, mais Jésus- Christ vivant en nous? Alors cesseront toutes les inquiétudes de nostre cœur provenantes du désir que l'amour propre nous suggère , et de la tendreté que nous avons en nous et pour nous, qui nous fait secrètement empresser à la queste des satisfactions et perfections de nous-mesmes ; et embarquez dans les exercices de nostre vocation, sous le vent de ceste simple et amoureuse confiance, sans nous appercevoir de nostre pro» grez, nous le ferons grandement; sans aller, nous avancejrons, et sans nous remuer de nostre place, nous tirerons

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pays, comme font ceux qui cinglent en haute mer sons un vent propice.

Alors tous les evenemens et varietez d'accidens qui surviennent sont receus doucement et suavement; carctuiest entre les mains de Dieu , et qui repose dans son sein, qui s'est abandonné à son amour, et qui s'est remis à son bon plaisir, qu'est-ce qui le peut esbranler et mouvoir? Certes , en toutes occurrences, sans s'amuser à philosopher sur les causes, raisons et motifs des evenemens, il prononce de cœur ce sainct acquiescement du Sauveur : Ouy, mon Père , car ainsi il a esté agréé devant vous. Alors nous serons toutes destrempées en douceur et suavité envers nos Sœurs et les autres prochains ; car nous verrons ces ames-là dans la poictrine du Sauveur. Helas ! qui regarde le prochain hors de là , il court fortune de ne l'aymer ny purement , ny constamment, ny esgalement : mais là qui ne Faymeroit, qui ne le supporteroit, qui ne souflriroit ses imperfections, qui le trouveroit de mauvaise grâce , qui le trouveroit ennuyeux ? Or il est , ce prochain, mes tres-cheres filles, dans la poictrine du Sauveur; il est là comme tres-aymé, et tant aymable que l'amant meurt d'amour pour luy.

Alors encore l'amour naturel du sang , des convenances , des bien-seances , des correspondances , des sympathies , des grâces, sera purifié et réduit à la parfaite obeyssance de l'amour tout pur du bon plaisir divin ; et certes le grand bien et le grand bonheur des âmes qui aspirent à la perfection , seroit de n'avoir nul désir d'estre aymées des créatures, sinon de cet amour de charité qui nous fait atfectionner le prochain , et chacun en son rang , selon le désir de nostre Seigneur.

Avant que finir, il faut dire un mot de la prudence du serpent; car j'ay bien pensé que si je parlois de la simplicité de la colombe , l'on me jetteroit viste le serpent dessus. Plusieurs ont demandé quel estoit le serpent duquel nostre Sei-

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