TRAITÉ VII
Advis pour la conversation avec toutes sortes de personnes.
1» Il y a différence entre rencontre et conversation ; car le rencontre se tait fortuitement et par occasion , là où la conversation est de choix et d'élection : au rencontre la compagnie n'est pas de durée , on ne s'y familiarise gueres , op ne s'y engage pas trop d'affection ; mais en la conversation on se void souvent, on use de privauté, on s'affectionne aux personnes choisies, on les fréquente pour vivre loûablement et s'entretenir ensemblement.
2° Je ne mespriseray jamais, ny monstreray signes de fuyr totalement le rencontre de quelque personne que ce soit , dautant que cela donne bruit d'estre superbe, hautain, sévère, arrogant, syndiqueur, ambitieux, et controolleur. Je me garderay soigneusement aux rencontres de faire le compagnon avec personne, ny mesme avec les familiers, s'il s'en rencontroit quelqu'un parmi le reste de la troupe ; car ceux qui considéreront cela , l'attribueront à légèreté. Je ne me donneray licence de dire ou faire chose qui ne soit bien réglée, par ce qu'on pourroit dire que je suis un insolent, me laissant
1 . Differentia est inter congressum et consuetudinem ; nam congressus fortuitô fit ex occasione , consuetudo vero fit ex electione. In congressu non est diuturna societas , non magna famîliaritas , non expressus nimis affectus, nec impressus; at in consuetudine videmur ssepiùs invicem , familiaritate utimur, electis personis affectum damus , frequentamus ut vivamus cum laude , et ad invicem conferamus.
2. Nunquam spernam , nec signis demonstrabo me absolutè fugere alicujus , quicumque sit, congressum ; hoc enim dat superbi nomen , elati, severi, arrogantis, censoris, ambitiosi, et reprehensoris immodici. His in cougressibus sedulô advertam, ne cum aliquo socium agam, ne quidem cum familiarioribus, si nonnuUi cum reliquâ turbâ adessent ; hoc enim considerantibus levitatem saperet. Non concedam mihi licentiam quidquam minus rectum dicendi vel faciendi ne forte
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transporter trop tost à trop de familiarité : sur tout je seray soigneux de ne mordre , picquer, ou me mocquer d'aucun , veu que c'est une lourdise de penser se mocquer sans haine de ceux qui n'ont point de sujet de nous supporter : j'honnoreray particulièrement chacun ; j'observeray la modesti-3; je parleray peu et bon, affin que la compagnie s'en retourne plustost avec appétit de nostre rencontre qu'avec ennui. Si le rencontre est bref, et que quelqu'un ayt desja pris la parole, quand je ne dirois autre chose que la salutation avec une contenance ny austère ny melancholique , mais modérément et honnestement libre, ce ne seroit que mieux.
3° Quant à ma conversation , elle sera de peu , de bons et honnorables, dautant qu'il est malaysé de réussir avec plusieurs, de n'apprendre de se corrompre avec les mauvais , et d'estre honnoré , sinon des personnes honnorables ; spécialement je garderay pour le regard du rencontre et de la conversation ce précepte, amy de tous et familier à peu. Encore me faudra-t'il par tout exercer le jugement et la prudence , puisqu'il n'y a règle si générale qui n'ayt quelquefois son exception, sinon celle-ci, fondement de toute autre, ne/i
insolens audiam, si citô nimis ad familiaritatem erumpam. Curabd prae omnibus ne unquam mordeam, lancinem vel irrideam; stupiditas enim esset, si absque odio lis putaremus irridere, qui nos ferendi nullam habent causam. Unumquemque peculiari honore prosequar ; modestiam observabo , parùm et benè loquar, ut recédât potiùs cum nostri congressûs appetitu societas, quàm cuni teedio. Si brevis fuerit congressus, et jam aliquis in eo verbum teneat, quamvis à salutatione non aliud, cum nec austero, nec melancholioo , sed moderatè et hocestè libero gestu dicerem, melius esset.
3. Quantum ad consuetudinem , erit baîc mihi paucorum bonopum et bonorabilium ; quia cum multis proficere perquàm difficile est , cum malis non corrumpi, et nisi ab honorabilibus honorari. Hoc specialiter circa congressum et consuetudinem praeceptum observabo : «Amiens omnibus, familiaris paucis.» Ubique autem opus erit judicio et prudentiâ, cùm «nulla sit tam generalis régula, quae suam » non patiatur exceptionem » » hase si solam demas, quse reliquaiuio
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contre Lieu, Donc en conversation je seray modeste sans insolence, libre sans austérité, doux sans affectation, souple sans contradiction (si ce n'est que la rayson le requist) , cordial sans dissimulation, parce que les hommes se playsent de recognoistre ceux avec lesquelz ils traittent : toutesfois il se faut ouvrir plus ou moins selon que sont les compagnies.
4" Puisque Ton est souvent quasi contraint de converser avec des personnes de différentes qualités, il faut que je sçache qu'à certains il ne faut monstrer que l'exquis, aux autres que ce qui est bon, aux autres que l'indiffèrent, mais à personne ce qui est mauvais. Aux supérieurs ou d'aage , ou de profession , ou d'authorité , il ne faut faire paroistre que ce qui est exquis ; aux semblables , que ce qui est bon ; aux inférieurs, que ce qui est indiffèrent. Quant à ce qui est mauvais , il ne le faut jamais découvrir à qui que ce soit , Sautant qu'il ne peut qu'offenser les yeux qui le voyent, et rendre laid celuy auquel il est. Et de fait, les grands et sages n'admirent que l'exquis, les égaux l'attribueroient à affectation , et les inférieurs à trop de gravité. Il y a bien certains melancholiques qui se plaisent qu'on leur découvre les vices
•omnium est fundamentum , « Nihil contra Deum. » In consuetudine ergô modestus ero ahsque insolentiâ, liber absque austeritate, suavis absque affectatione , tractabilis absque contradictione ( id nisi ratio "«quirat ), absque dissimulatione cordatus ; quia volunt homines eos cum quibus agunt cognoscere. Nosmet autem magis aut minus patefacere debemus, secundùm consuetudines.
4. Quandoquidem ut plurimùm cogimur eorum uti consortio qui dilferentium sunt conditionum, sciendum estmihiexquisitum aliquibus esse duntaxat astendendum; aliis bonum, et aliis indifferens, nemini verô malum. Superioribus vel setate, vel professione, vel auctoritate^ nonnisi exquisitum ostendendum est, paribus bonum, inferioribuF indifferens. Malum nemini est aperiendum, quandoquidem videntium oculos laedit , et eum cui inest deformem reddit. Et rêvera , magni et sapientes nonnisi exquisitum mirantur, affectationem dicefent pares , et inferiores nimiam gravitatem. Sunt quidem melancholici nonnulli, qui gaudent cùm quis sua eis vitia detegit ; ilUs verô sunt magis
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que l'on a ; toutesicv^ \' ^st à ceux-là qu'il les faut davantage cacher ; cai o-vcn* l'im)- -^.ssion plus forte, ils rumineront et piiilosopheront dix ans sur la moindre imperfection. Et puis, à quel propos découvrir les imperfections? ne les voit-on pas fssez d'elles-mesmes? Il n'est donc nullement expédient de les manifester; or, nonobstant ce que nous avons dit, on peut, conversant avec /es supérieurs, les égaux et les inférieurs, tempérer par fois l'entretien de ce qui est exquis, bon et indiffèrent, pourveu que le tout se fasse discrettement ; enfin il se faut accommoder à la diversité des compagnies , sans prejudicier néanmoins aucunement à la vertu.
5. S'il me convient converser avec personnes insolentes, libres, ou melancholiques , j'useray de ceste précaution : aux insolentes, je me cacheray tout à fait ; aux libres, pourveu qu'elles soient craignantes Dieu, je me decouvriray tout à fait, je leur parleray à cœur ouvert; aux sombres et melancholiques , je me monstreray seulement , comme on dit en commun proverbe , de la fenestre ; c'est à dire , qu'en partie je me decouvriray à elles, parce qu'elles sont curieuses de voir les cœurs des hommes , et si on fait trop le renchery, elles entrent incontinent en soupçon ; en partie aussi
occultaiida : cùm enim illi poUeant iniaginatione, super imperfectione vel minimâ decennio et ampliùs philoso'phabnntnr. Ad quid porrô imperfectiones detegere? num satis videntur? numqiiid ex seipsis satis palàm fiunt? Nullo igitur modo expedit eas manifestas reddere, bonuui est autem eas conliteri. Non obstantibus tamen iis quce diximus , superioribus , paribus et inferioribus consuesceudo , exquisiti , boni et indifferentis sermonem possumus temperare, modo cum discretione omnia liant.
5. Si cum insolentibus , liberisaut melaacholicis versari me conveniat, sic praecavebo : insolentibus absolutè me abscondam; liberis, dummodô Deum timeaut , absolutè me aperiam , et patenti eis corde loquap; melancbolicis ostendam me duntaxat, ut communi fertur proverbio , ex fenestrâ ; hoc est , me eis ex parte aperiam ; quia taies hominum cord i videndi magnâ ducuntur curiosilate , et cùm nimis vii'cnt re tiiclos, subito suspicantur; ex parte etiam me abscondam; m. il
je me cacheray à elles , à cause qu'elles sont subjettes, ainsi que nous avons desja dit, à philosopher et remarquer de trop prés les conditions de ceux qui les fréquentent.
6. Si la nécessité me force de converser avec les grands , c'est Ihors que je me tiendray soigneusement sur mes gardes; ^r il faut estre avec eux comme avec le feu ; c'est à dire , qu'il est bien bon par fois de s'en approcher, mais il ne faut pas aussi que ce soit de trop prés. Partant je me comporteray en leur présence avec beaucoup de modestie , meslée néanmoins d'une honneste liberté. Ordinairement les grands seigneurs se playsent d'estre aymés et respectés : l'amour certainement engendre la liberté, et le respect la modestie. Il n'y a donc point de mal d'estre en leur compagnie un peu libre, pourveu qu'on ne s'oublie point du respect , et pourveu que le respect soit plus grand que la liberté. Entre les égaux il faut estre également libre et respectueux ; avec les inférieurs il faut estre plus libre que respectueux; mais avec les grands et supérieurs il faut estre beaucoup plus respectueux que libre.
quia, ut diximus, taies cominùs nimis eorum qui secum versantur «onditiones soient notare, et super eas philosophari.
6. Si ad magnorum consuetudinem me nécessitas impellat , tum maxime ero sollicitus : standum est enim cum illis sicut cum igné; scilicet , bonum est aliquandô proximum esse ; sed advertendum , ne nimia sit haec proximitas» In illomm ergo praesentiâ cum multâ ïnodestiâ me geram , ita tamen ut honestam habeat admixtam libertatem. Amant semper magnâtes amari et revereri ; amor profectô libertatem générât, et reverentiam modestia. Malè igitur non erit in eorum societate aliquantulùm liberum esse, dummodô non omittatur reverentia, et haec sit iibertate major. Inter aequales libertas et reverentia eequales esse debent ; cum inferioribus reverentia libertas débet esse major ; cum magnis verô et superioribus contrarium est observandum.