‹ Œuvres complétes Volume 4Chapitre 31 sur 31 · VX · texte numérisé non relu

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vous m aves tire , et je me suis laisse aller ; vous m aves

bale, LV1II. 2 Isaie, I.

pousse , et je n ay pas recule ; vous m aves fait voir la gran deur de mon crime, et je Fay deteste. Je pourrois prouver par plusieurs exemples de FEscriture , que les prieres des pecheurs penitens sont aggreables a Dieu, et qu il les exauce; mais je me contenteray maintenant de vous rapporter celle du publicain, lequel rnonta an temple pecheur, et en sortit justifie , par le merite de Fhumble priere qu il fit : ce qui nous fait voir que les prieres des pecheurs penitens sont exaucees de Dieu.

Parlons maintenant de la matiere de Forayson et de son objet. II faut premierement seavoir que la matiere de Forayson est de demander a Dieu les biens qui nous sont necessaires : or ces biens sont de deux sortes , a scavoir les biens

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spirituals et les biens temporels.

L Espouse au Cantique des Cantiques, voulant lotier son bien-ayme , luy disoit qu il avoit les levres blanches comme un lys qui distille la myrrhe : Labia ejus lilia distillantia myrrham primam*; et son Espoux luy dit en contr eschange que ses levres sont comme des rais de miel distillant, et qu elle a le miel et le laict sous sa langue : Favus distillans labia tua sponsa , mel et lac sub lingua tua 2 . Je seay bien que Fon interprets ces parolles en ce sens, scavoir est, que les predicateurs preschant au peuple la parolle de Dieu, ont le miel dessus la langue , et parlant a Dieu par les prieres qu ils luy font pour le peuple , ils ont le laict dessous la langue : et encore en cette facon , que les predicateurs par lant de 1 humanite de nostre Seigneur unie a la divinite, ils ont le miel dessous la langue.

Plusieurs se trompent grandement , en ce qu ils penseni que le miel soit fait seulement du sue des fleurs : le miel esi une liqueur qui descend du ciel parmi la rosee, laquelle tombant dessus les fleurs , pvend le goust d icelles , comme foat tous les vaisseaux dans lesquels on met quelque liqueur,

Cant., V. * Ibid., IV.

SUR L ORAYSON.

qui en prennent tousjours quelquesorte degoust. C estdonc tres a propos que le miel, comme une liqueur celeste, represente les perfections divines, ou la divinite de nostre Seigneur, qui est descendue du ciel ; et le laict , qui vient de la terre , represente sa tres-sainte Immanite. Ou bien on peut encore dire qu ils ont le laict dessous la langue, lorsqu ils preschent lesvertus de douceur, de mansuetude et de misericorde de nostre Seigneur, en tant qu homme.

Or appliquant ces parolles de 1 Espoux a nostre orayson , suivant ce que nous avons dit, qu il y a deux sortes de biens que nous pouvons demander a Dieu , je diray que les biens spirituels sont signifies par le miel , et les biens temporels par le laict. Mais il faut encore scavoir, qu entre les biens spirituels il y en a de deux sortes, les uns qui sont necessaires pour nostre salut , et les autres qui ne le sont pas. Quant a ceux qui sont necessaires pour nostre salut , nous les devons demander a Dieu absolument et sans condition, dautant qu il nous les veut donner. Mais les autres biens , quoy que spirituels, qui ne sont pas necessaires pour nostre salut,. nous ne les devons jamais demander que sous les mesrnes conditions que les biens temporels , scavoir est , si c est la volonte de Dieu , et si c est pour sa plus grande gloire ; et sans ces conditions, nostre orayson est imparfaitte.

Or ces biens spirituels necessaires pour nostre salut, signi fies par le miel que FEspouse a dessous la langue , sont It foy, 1 esperance et la charite, et les autres vertus qui accompagnent celles-la. Les autres biens spirituels , qui ne sont point necessaires a nostre salut, sont les lumieres, douceurs, consolations, et semblables biens, que Dieu donne quelquesfois a ceux qui le servent, lesquelz nous ne luy devons ja mais demander que sous condition , parce qu ils ne sont aucunement necessaires pour nostre salut.

II y en a aussi qui pensent que, s ils avoient le don de sa pience, ils seroient bien plus capables d aymer Dieu ; en quoy

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certes ilz se trompent grandement, car cela n est pas, comme vous pourres voir par ce qui arriva a un Religieux de saint Francois, qui s en alia un jour treuver S. Bonaventure, et ay dit : que vous estes heureux, mon pere, d estre si scatmt, dautant que vous pouvs beaucoup plus aymer Dieu, ; [ue nous autres qui sommes ignorans ! A quoy S. Bonaven- Oire respondit, que la science n estoit point requise pour ayaier Dieu, et qu une simple femme le pouvoit autant ou plus aymer que luy, et que les plus grands docteurs du monde, etque la science n estoit point necessaire pour avoir Famour. Mais qui ne void encore la tromperie de ceux qui sont tousjours apres leurs peres spirituels , pour se plaindre de quoy ils n ont point de consolations en leurs oraysons ? He ! ne voyes-vous pas que si vous en avies, vous ne pourries eschaper la vaine gloire, et ne pourries empescher que vostre amour propre ne s y complust, en sorte que vous vous amuseries plus aux dons qu au donateur? (Test done unegrande misericorde que Dieu vous fait, de ne vous en point donner, et ne faut pas perdre courage pour cela, puisque la perfection ne consiste pas a avoir des consolations en 1 orayson , ains a avoir nostre volonte unie a celle de Dieu, et c est ce que nous devons demander a sa divine majeste sans condition.

Tobie estant desja vieil , et voulant donner ordre a ses af faires , commanda a son fils de s en aller en Rages , pour retirer quelque argent qui luy estoit deu ; et pour ce faire plus facileinent , il luy bailla une cedule, par laquelle on ne luy pouvoit refuser son argent. Ainsi fatit-il que nous fassions, !juand nous voulons demander au Pere eternel son paradis , L agrandissement de nostre foy et son amour. Toutes lesquelles c-lioses il nous veut donner , pourveu que nous portions une uedule de la part de son Fils , c est a dire que nous luy demandiohs au nom et par les merites de nostre Seigneur , le quel nous abien monstre 1 ordre qu il nous faut tenir ennos demandes, en nous ordonnant de dire le Pater, ou elles sont

SUR L ORAYSON. 561

loutes comprises en ces parolles : Sanctificetur nomen tuum : adveniat regnum tuum : fiat voluntas tua 4 (que vostre nom soit sanctifie; que vostre royaume nous advienne; que vostre volonte soit faite) .

Mais remarques qu il nous ordonne de demander premierement que son nom soit sanctifie, c est a dire, qu il soit reconnu et adore par tous les hommes. Apres quoy , nous demandons ce qui nous est plus necessaire, a scavoir, que son royaume nous advienne, et que nous puissions estre des habitans du ciel , et puis que sa volonte soit faite. Et apres ces trois demandes, nous adjoustons : Panem nostrum quotidianum da nobis hodie : Donnes-nous aujourd huy nostre pain quotidien. II dit : Donnes-nous nostre pain, parce que dessous ce nom de pain sont compris tous les Liens temporels : or pour ceux-la , nous devons estre grandement sobres a les demander, et devrions beaucoup craindre en les demandant, parce que nous ne scavons pas si nostre Seigneur ne nous les donnera point en son ire et en son courroux. G est pourquoy ceux qui prient avec perfection demandent fort peu de ces biens, ains demeurent devant Dieu comme des enfans devant leur pere, mettant en luy toute leur confiance, ou bien comme des serviteurs fideles qui servent bien leur maistre j car ilz ne vont pas demandant tous les jours leur nourriture, mais leuvs services demandent asses pour eux. Et voila pour ce qui est de la matiere de Forayson.

Les anciens Peres qui ont traitte de Forayson, disent qu li y en a de trois sortes : a scavoir, Foray son vitale, Foray son menlale, et Forayson vocale. Parlons premierement de la vitale , puis nous dirons quelque chose de la vocale et men-

tale

Toutes les actions de ceux qui vivent en la crainte de Dieu sont de contumelies prieres, et tout ce qu ilz font se peut appeiler orayson vitale. Et pour vous espliquer cela, les Evan-

S. MaUh., VI.

gelistes remarquent que S. Jeari-Baptiste estant dans le desert, ne mangeoit que des locustes et sauterelles, ou des cigales , et qu il ne mangeoit point de raisins, ny ne beuvoit point de cervoise , ny chose aucuiie qui pust enyvrer. Mais mon dessein n est pas de m arrester sur toutcela, ainsseulement sur ce qu il est dit qu il ne mangeoit que des locustes ou cigales. L on ne scait si les cigales sont celestes ou terrestres, dautant qu elles vont continuellernent s eslancant du coste du ciel , ne touchant la terre que fort peu , et ne se nourrissent que de la rosee qui tombe du ciel , et vont tousjours chantant , et leur chant n est autre chose qu un retentissement ou gazouillement qui se fait dans leurs intestins.

C est done tres a propos qu il est dit que le bienheureux S. Jean se nourrissoit de cigales, puisrju il estoit luy-mesme une cigale mystique , et son orayson estoit si continuelle , qu on ne scavoit s il estoit celeste ou terrestre : car si Men aucune fois il touchoit la terre pour prendre ses necessites , soudain il se relancoit du coste du ciel, ou il avoit loge son cceur et ses affections, se nourrissant plus de viandes celestes que terrestres. II chantoit aussi presque continuellement les lotianges de Dieu ; ce qu il tesmoigne luy-mesme, disant qu il n estoit qu une voix : bref, sa vie et toutes ses actions estoient une continuelle priere. De mesme peut-on dire que ceux qui out tousjours leur intention dressee a Dieu, qui donnent Failmosne, qui visitent les prisonniers ou les malades, et qui s exercent en telles et semblables bonnes ceuvres , font oray son , et ces bonnes actions demandent a Dieu recompense, et se peuvent appeller orayson vitale.

Paiions maintenant de Torayson vocale , et disons que ce n est pas faire orayson que de marmoter quelque chose entre ses levres, si 1 attention du coeur n y est j r >inte; car pour parler a Dieu , il faut premierement avoir conceu en son in tention ce qu on luy veut dire. II y a deux sortes de parolles, la vocale et i interieure : or c est la voc^le, Jaquelle fait en-

SUR T/ORAYSOW. 563

tendre ce que Finterieure a premierement conceu et dit, et puisque la priere n est autre chose que parler a Dieu , il est certain que de le faire sans estre attentif a luy, et a ce qu on luy dit, est une chose qui luy est fort desaggreable : etquand nous le faysons, nous commettons une grande iricivilite, et ressemblons en cela aux perroquets, qui parlent sans scavoir ce qu ils disent.

Un saint personnage raconte qu une fois Ton avoit appris a Fun de ces oyseaux a dire VAve Maria, lequel apres s estant eschappe, et pris le vol, il y cut un esprevier qui vint fondre sur luy, et le perroquet se prenant a dire YAve Maria, Fesprevier le laissa aller. Or ce n est pas a dire que Dieu exauca le perroquet ; non, car il est incapable de prier, c est un oyseau immonde ; aussi n estoit-il pas bon pour les sacrifices : mais il permit peut-estre que cela arrivast de la sorte , pour monstrer combien cetle orayson luy estoit aggreable. Quoy qu il en soit , c est neanmoins chose certaine que les prieres de ceux qui, comme des perroquets, prient sans attention ou intention, sont en abomination devant Dieu, qui regarde plus au coeur et a Fintention de celuy qui prie, que non pas aux parolles qu il dit.

Mais avant que passer outre, il est bon que nous scachions que les oraysons vocales sont de trois sortes : les unes qui nous sont commandoes , les autres recommandees , et les autres de bonne volonte. Celles qui nous sont commandees , et qu il ne faut jamais obmettre , est le Pater et le Credo , que nous devons dire tous les jours : ce que nostre Seigneur mesme nous fait entendre , quand il nous fait dire : Donnesnous aujourd huy nostre pain quotidien; car cela nous monstre qu il nous le faut demander tous les jours , c est a dire qu il faut prier tons les jours. Et si vous me dites que vous n aves pas prie aujouvd huy , je vous diray que vous ressembles aux bestes, ct que vous n aves pas fait vostre de voir. L?/; prieres qui nous sont encores commandees sont

les offices a nous autres qui sommes d Eglise, et si nous en laissons a dire quelque notable partie , nous pechons. Celles qui sont seulement recommandees sont les Pater du Rosaire, et semblables , qni sont ordonnees pour gagner les indul gences , et laissant las dire , nous ne pechons pas : mais nostre bonne mere PEglise , pour monstrer qu elle desire que nous les disions , donue des indulgences a ceux qui les recitent.

Celles qui sont de bonne volonte sont toutes celles qu on fait outre celles que nous venons de dire , et quoy qu elles soient bonnes , celles qui sont recommandees sont beaucoup meilleures, parce que la sainte vertu de la souplesse y entrevient ; car c est comme si nous disions : Nostre bonne mere 1 Eglise me recommande ces prieres , et bien qu elle ne me les commande pas, je suis neanmoins bien aise de les dire pour ta contenter, et cela est tres-bon.

Mais les prieres qui sont de commandement sont d un prix tout autre , a cause de Pobcyssance qui y est attachee , et c est sans doute qu il y a aussi plus de charite. Or entre ces prieres , les unes sont communes, et les autres particulieres. Les communes sont les messes , offices , et les prieres qui se font en terns de calamite. que nous y devrions venir avec une grande reverence , et tout autrement prepares que pour les prieres particulieres , parce qu es prieres particulieres nous ne traittons avec Dieu que de nos affaires, ou si nous prions pour 1 Eglise, nous 3e faysons par charite; mais en ces prieres communes , nous parlons pour tous en general ! S. Augustin raconte , qiTeslant encore Manicheen, il entra un jour dans une eglise, ou S. Ambroise faysoit chanter 1 office alteraativement de chceur en chceur, comme Ton fait maintenant ; de quoy il fut tellement ravy et hors de soy , de voir Fordre et la reverence qu on y gardoit , qu il pensoitestre en paradis; et plusieurs saints asseurent , que souventesfois ils ont veu venir ies Anges en grande troupe ,

SUB L ORAYSON.

pour assister a ces divins offices. Avec quelle attention et reverence n y devrions-nous done pas assister nous autres pmsque les Anges y sont presens, et repetent la haut en

LnS 6 M P 6 ^ ^ n llS dis nS * bas en 1* milltante? Mais peut-estre dirons-nous, que si nous avions veu

une fois les Anges assister a nos offices , nous y assisterions apres avec plus detention et reverence. certes, pardonnesmoy, il n en seroit rien; qnand bien mesoie nous aurions este ravisavec S. Paul jusques au troisi.me ciel, voire si nous avions demeure trente ans en paradis, si la f oy ne nous le f ai t faire, cela y serviroit fort peu. Et pour vous le raonstrer, je vous diray une chose qae j ay souventesfois pesee et consideree, qui est que S. Jacques et S. Pierre, apres avoir demeure trois ans avecnosire Seigneur, et vu la gloire de sa transfiguration sur la montagne de Thabor , ne laisserent pas pourtant de le quitter et abandonner en sa mort et Passion.

Or il est vray que nous nedevonsjamais assister, ny venir 4 ces offices, principalement nous autresquiles disonsau chceur , que nous n fassions des actes de contrition , en demandant Fassistance du saint Esprit avantque de les commencer, nous estimant bienheureux de faire ca bas en terre ce que nous ferons eternellement au ciel.

II me faut maintenant declarer la division qu il y a en Forayson tant mentale que vocale ; et monslrer coin me nous allons a Dieu en deux facons pour le prior , suivant ce que nous enseigne et ordonne nostre sainte mere FEglise ; car elle nous fait quelquefois prier Dieu immediatement , et d autres fois media tement : com me quand nous disons les antiennes de nostre Dame , le Salve Reyina, et les autres antiennes qui s addressent aiix Saints. Or quand nous prions Dieu immediatement , nous exercons la sainte confiance qui est fbndee sur la foy, Fesperance et la cliarite ; mais quand nous prions Dieu mediatement , et par Feritremise de quel-

que autre , nous prattiquons la sainte humilite, qui provient de la connoissance de nous-mesmes.

Quand nous aliens immediatement a Dieu , nous protestons de sa bonte et de sa misericorde , en laquelle nous inettons toute confiance ; mais quand nous prions mediatement, et que nous implorons 1 assistance de nostre Dame et des Saints , afin d estre mieux receus de sa divine Majeste , alors nous protestons que nous reconnoissons sa grandeur infinie, sa toute-puissance , et la reverence que nous luy devons porter : et c est le sujet pour lequel nostre bonne mere 1 Eglise nous marque toutes les postures qu elle veut que nous tenions en disant 1 office ; car tantost elle nous veut debout, et puis assis, on agenoux, tantost converts, puis descouverts, et toutes ces facons et postures ne sont autre chose que prieres. Toules les ceremonies de la sainte Eglise sont pleines de tres-grands mysteres , et les ames qui sont humbles , simples et devotes , ont une grande consolation a les voir.

Mais que penses-vous, mes cheres Seurs, je vous prie, que signiiie le rameau que nous portons aujourd huy en nos mains? certes, rien autre, sinon que nous demandons a Dieu qu il nous rende victorieux de nos ennemis par le moyen de la victoire que nostre Seigneur remporta par sa mort sur 1 arbre de la croix. Et pour ne pas sortir de mou sujet , je dy que quand nous sommes aux ollices, il faut que nous observions de nous tenir en la posture qui nous est marquee dans nos messels , et cela avec le plus de soin qu il nous est possible.

Mais en nos oraysons particulieres , quelle reverence y devons-nous garder? certes , elle doit estre tres-grande , puisque nous sommes tousjours devant Dieu , Men qu aux communes nous y devions avoir unsoin plus special, a cause de Pedificdtion du prochain , et il est certain que la reve rence exterieure apporte beaucoup a 1 interieure. Nous avons

rVw \YSON. 567

plusiours exemples des Saints sur ce sujet. Escoutes S. Paul en FEpistre aux Ephesiens : Flectogcnua adPatrein Domini nostri Jesu Christi l : Je plie , dit-il, les genoux vers le Pere de nostre Seigneur Jesus-Christ. Et ne voyes-vous pas que nostre Seigneur mesrae priant son Pere eternel , se prosternoit la face en terre , nous monstrant avec quelle reverence nous devons nous tenir devant Dieu?

Le grand S. Paul , premier hermite , demeura plusieurs

dizaines d annees dans le desert , el S. Antoine Festant une

foisallevoir, le treuva a genoux, lesyeux esleves auciel, qui

faysoit orayson ; apres laquelle il luy parla , puis se retira;

et Festant venu revoir pour la seconde fois , il le treuva

encore en la mesme posture qu il avoit fait la premiere , la

leste levee , les yeux bandes centre le ciel , les mains jointes,

t plante sur deux genoux. S. Antoine croyant qu il fust en

orayson, apres avoir longtemsattcndu, voyant qu il ne Fen-

tendoit point souspirer comme il avoit accoustume , il leva

les yeux , et le regardant a la face , il treuva qu il estoit

mort, et sembloit qw son corps, qui avoit tant prie pendant

sa vie , prioit ennuv upres sa mort. Ezechias parlant de Fat-

tention qu il faysoit a la priere , dit que toute sa face prioit,

que ses yeux estoient tellement attentifs a regarder Dieu ,

qu il en avoit la veue toute attcnuec , et sa bouche baillante

comme un oyselet (]ui attend que sa mere le vienne rassasier :

Attenuati sunt oculi met suspicicntes in excelsum 2 . Mais

n tout cas, la posture qui nous apporte plus d attention est

la meilleure. Oiiy mesme la posture d estre gisant est bonne,

et semble que d elle-mesme elle prie. Et ne voyes-vous pas

le saint homme Job couche sur son fumier , faire une priere

si excellente , qu il merite que Dieu Pescoute?

Parlons maintenant de 1 orayson mentale , et pour Fexpliquer , je vous raonstreray comme en Fame il y a quatre ^stages , par la comparayson du temple de Salomon. En ce

* Ephes., III. Isaye, XXX VIII.

temple , il y avoit premierement un porche , leqttel estoit destine pour les gentils, afin que personne ne pust s excuser d y venir adorer Dieu , et c est en quoy ce temple estoit plus aggreable a sa divine Majeste , dautant qu il n y avoit nulle sorte de nations qui ne pust venir Fadorer en ce lieu. Le second estage estoit destine pour les Juifs , tant hommes que femmes , bien que par apres on lit une separation , pour eviter les scandales qui pouvoient arriver d estre ainsi mesles. Apres cela, allant tousjours en remontant, il y avoit une autre place pour les prestres ; et puis , en fin finale , Festage destine pour les cherubins , ou reposoit Farche d alliance, et la oii Dieu manifestoit ses volontes, qui s appelloit le Sancta Sanctorum. Et rapportant cela a nous, je dy qu en nos ames il y a un premier estage , lequel est une connoissance grossiere que nous avons par le moyen des sens , comme par nos yeux nous connoissons que cela est noir , rouge ou jaune. Mais apres il y a un autre degre ou estage qui est desja un peu plus haut, une connoissance que nous avons par le moyen de la rayson, et de la consideration que nous faysons sur les choses : comme, par exemple, un homme qui aura este maltraitte en un lieu, cherchera par le moyen de la conside ration comme il pourra fairepour n ypasretourner. Le troisieme estage , beaucoup plus releve que les autres , est celuy ou reside la connoissance que nous avons de la foy par une lumiere surnaturelle. Et le quatrieme , qui est le Sancta Sanctorum, est la fine pointe de Tame ou se font les acquiescemens , et que nous appeilons esprit ; et pourveu que cette fine pointe regarde tousjours a Dieu, nous ne nous devons pas troubler , ny mettre en peine.

Les navires qui sont sur la mer ont tous une esguille ma rine , laquelle estant touchee de Faymant regarde tousjours Festoile polaire , et encore que la barque s en aille du coste du midy, Fesguille marine ne laisse pas pourtant de regarder tousiours son nord. Ainsi il semble quelquesfois que Fame

SUR L ORAYSON. 569

s en aille du coste du midy , tant elle est agitee de distrac tions , et neanmoins la fine pointe de Fesprit regarde tousjours a Dieu, qui est son nord. Lesames qui sont plus avancees en la perfection experimentent quelquesfois de si grandes tentations , mesme sur la foy , qu il leur semble que toute Fame y consente en si grand trouble elle est, n y ayant que cette fine pointe de Pesprit qui resiste , et c est cette partie de Tame qui fait Porayson mentale ; car bien que toutes les autres puissances et facultes de Tame soient remplies de dis tractions , si elles ne sont volontaires , cette fine pointe de Fesprit ne laisse d estre unie a Dieu.

Or en Forayson mentale il y a quatre parties, dont la pre miere est la meditation, la seconde la contemplation, la troisieme les eslancemens , et la quatrieme la simple presence de Dieu.

Quant a la premiere , qui se fait par voye de meditation , elle se fait de cette sorte : Nous prenons un mystere , par exemple , nostre Seigneur crucifie , puis nous 1 estant ainsi represente , nous considerons les vertus qu il a pratiquees , et comme Famour qu il nous a porte , et Fobeyssance qu il a rendue a son Pere eternel , luy a fait souffrir la mort de la croix , plustost que de luy desplaire , ou pour mieux dire , afin de luy complaire : puis nous considerons par le menu sa grande douceur , son humilite , et la patience avec laquelle il souffrit tant et tant d injures, de tourmens et d ignominies ; et enfin sa grande charite a Fendroit de ceux qui le mirent a mort , priant pour eux parmi ses plus grandes douleurs. Et ayant considere toutes ces choses , nous venons a avoir nostre affection esmeue d un ardent desir de Fimiter en ses vertus , puis nous passons a prier le Pere eternel qu il nous rende conformes a son Fils.

Et pour mieux entendre cecy , Fon peut dire que la medi tation se fait comme les abeilles font et cueillent le miel - y car elles le vont cueillant de la rosee qui descend du ciel

dessus les flears , tirant un peu de sue des mesraes fleurs qu elles convertissent en miel , puis le portent dans leurs ruches. Ainsi nous allons picorant par la meditation sur les actions de nostre Seigneur, lesconsidei^ant Tune apres Fautre, pour en composer le miel des saintes vertus , et en tirer Paffection d une sainte imitation.

Dieu a la creation du monde medita ; car ne voyes-vous pas qu apres qu il eut cree le ciel , il dit qu il estoit bon ? et tout de mesme fit-il apres avoir cree la terre , les animaux , et puis enfin Fhomme : il treuva tout bon , les regardant piece a piece ; mais apres , voyant tout ce qu il avoit fait ensemble , il dit que tout estoit tres-bon : Et erant valde bona *.

L Espouse au Cantique des Cantiques 3 , apres avoir loiie le chef , les yeux , les levres de son bien-ayme , bref tous ses membres Tun apres Fautre , dit enfin , par une sainte complaysance : que mon bien-ayme est beau ! 6 que jeFayme! il est mon tres-cher ; pour nous monstrer qu elle avoit passe de la meditation a la contemplation. Ainsi voyons-nous souvent , qu a force de considerer combien Dieu est bon , inystere apres mystere , nous venons a faire comme les cor dons des bateaux, lesquelz, quand on rame fortement, s eschauffent tellement , que si on ne les mouilloit , le feu s y prendroit. Ainsi nos ames viennent tellement a s eschauffer et embraser par la meditation en Famour de celuy qu elles reconnoissent estre tant aymable, que pour recevoir quelque raffraischissement en Fardeur des affections que la medita tion allume en leur volont6 et dans leur coeur, elles viennent apres a le regarder en la contemplation , et a se complaire de voir en celuy qu elles ont considere , tant de beaute et de bonte.

L Espoux au mesme lieu du Cantique, dit ces parolles qui nous represented merveilleusement bien la differen( ,

ui iiuua represenitju * Gen., L Cat., IV.

sun L OU \YSON. 571

qu il y a entre la meditation el la contemplation : J ay cueilly mamyrrhe avec mes parfums, j ay mange raon miel avee mon bornal , et j ay beu mon vin avec mon laict ; manges , mes amis , beiives et enyvres-vous , mes tres-chers : Messtri myrrham meam cum aromatibus meis, comedi favum cum melle meo, bibi vinum cum lacte meo; comeditc, amid, et bibite, et inebriamini, charissimi *. Ces parolles nous representent tres-bien les mysteres que nous allons celebrer ces jours suivans de k passion , resurrection , et ascension de nostre Seigneur , lorsqu il dit : J ay cueilly ma myrrhe avec mes parfums, Messui myrrham cum aromatibus meis;ce fut en sa mort et passion , lorsqu il offrit ce sacrifice sanglant de luy-mesme a son Pere eternel en odeur de suavite. Et quand il dit : J ay mange mon miel avec mon bornal, Comedi favum cum melle meo , ce fut lorsqu il reiinit sa tres-sainte ame avec son corps en sa glorieuse resurrection. Et quand il dit : J ay beu mon vin avec mon laict , Bibi vi num cum lacte meo, par le vin il nous represente la joye de sa triomphante ascension , et par le laict , la douceur de sa tres-sainte conversation pendant les quarante jours qu il demeura sur la terre apres sa resurrection , visitant ses Apostres , leur faysant toucher ses playes, et mangeant avec eux. Mais quand il dit : Manges, mes amis, Comedite , amid, il veut dire, medites et considered ces mysteres. Vous scaves que pour rendre la viande capable d estre avalee , il la faut premierement mascher et amenuiser avec les dents , et la jetter tantost d un coste de la bouche , et tantost de 1 autre : ainsi faut-il que nous fassions des mysteres de la foy pour les comprendre ; car il faut que nous les maschions et roulions plusieurs fois dans nostre entendement par la meditation , afin d eschaufler nostre volonte en 1 amour de Dieu , avant que de passer a la contemplation. G est pourquoy , apres ces parolles : Manges, mes amis, Comedite,

* Cant., V,

amid, il dit ensuite : Be lives ct envvres-vous , mes tres-

chers, Et bibite, etinebriamini, charissimi. Or vous n ignores pas qu on n a pas accoustume de mascher le vin, ains Tonne fait que Favaler sans peine ny dilliculte ; ce qui nous represente la contemplation, laquelle se fait non avec peine, comme la meditation , ains avec plaisir , facilite et ^uavite.

Voicy done ce que le divin Espoux veut dire a son Espouse , s entend a Fame devote : Vous aves asses medite et considere que je suis bon , regardes-moy maintenant , et vous delectes a voir que je le suis.

L on rapporte en la vie de S. Francois, qu il passa une fois toute une nuit a dire ces paroles : Vous estes mon tout; ce qu il disoit estant en contemplation, comme voulant dire : Je vous ay considere piece a piece, mon Dieu , et j ay treuve que vous esties tres-aymahle; maintenant done je vous regarde, et voy que vous estes mon tout. S. Bruno se contentoit de dire a nostre Seigneur : bonte ! Et S. Augustin disoit : beaute ancienne et nouvclle , vous estes ancienne , parce que vous estes eternelle ; mais vous estes nouvelle , parce que vous apportes une nouvelle suavite a mon co3ur : et toutes ces parolles estoient des parolles de contemplation.

Venons a la troisieme partie de Forayson mentale , qui se fait par des eslancemens d esprit en Dieu. Certes, pour celle-cy, personne ne s en peut excuser, parce qu elle se peut faire allant et venant, et vaquant a ses occupations. Vous me dires que vous n aves pas le terns de faire deux ou troig heures d orayson ; qui vous en parle? recommandes-vous a Dieu le matin , olfres-luy tout vostre estre , protested que vous ne voules point Folfenser, et puis vous en alles ou vostre devoir vous appelle : mais resolves- vous pourtant de faire le long de la journee plusieurs eslevations d esprit , voire mesme parmi les compagnies. Et qui vous empeschera de parler a Dieu au fond de vostre co3ur, puisqu il n importe pas de luy parler mentalement ou vocalement ? Dites-luy

sim rVfMTsorf. 573

done des parolles courtes , i- terventes. Celle que disoit S. Francois est excellent^ , t>:< M que ce soit une parolle de contemplation. II est vray <?:: <le dire a Dieu : Vous estes mon tout, et vouloir quclqun antre chose que luy, cela ne seroit pas bien, parce qu il faut que les parolles soient conformes au sentiment du coeur; muis de dire a Dieu : Je vous ayme de tout mon coeur, <t e que nous n ayons pas un grand sentiment d amour < u In partie inferieure, nous ne devonspaslaisserde lediiv, que nous voulons etavons

un grand desir de 1 aymer en la partie superieure de nostre

ame.

Or un bon moyen pour n oustumer a faire cos eslancemens, est de prendre lr P<i> <le suite, en prenant une

sentence a chaque fois. IVn pie, si vous aves pris an

commencement de vostre jour res parolles : Pater noster

qui es in ccelis, vous din [ >icmiere fois : Mon Pere qui

estes au ciel, si vous estes m< iV.re, quand seray-je parfait-

tement votre fille? et dans quart d heure apres, vous

dires : mon Dieu ! que vnst: nom soit sanctifie par toutes

les creatures. Quelque terns : Que vostre volonte soit

faite en la terre comme au < ..iites-moy la grace, 6 mon

Dieu! que je raccompli - ,ours en toutes choses. Et

ainsi vous ires continuant .aitd heure a autre vostre

orayson , poursuivant le Pa \ repetant , si vous voules , les mesmes parolles.

Les saints Peres qui vivo i desert, cesanciens et par-

faits Religieux estoient si MX de faire ces oraysons et

eslancemens d esprit en Di<- e S. Hierosme raconte que,

quand on alloit au desei i visiter, Ton entendoit Fun

qui disoit : Vous estes , 6 i I > ieu ! tout ce que je desire ;

1 autre disoit : Quand s "*t vostre , 6 mon Dieu ! et

Tautre disoit : Dcus, in adj w meum intendc ( 6 Dieu !

venes a mon aide) . Enfin 1 .vndoit une sainte harmonic de la diversite de leurs voix foi t aagreable.

JV74 SERMON SUR L*ORAYSON.

Mais , me dires-vous , si Ton dit ces parolles vocalement , pourquoy Pappelles-vous orayson mentale ? Parce qu elle se fait aussi mentalement, et qu elle part premierement du coeur. Et c est ce que nous veut faire entendre PEspoux sacre au Cantique des Cantiques, lorsqu il dit que sa bien-aymee luy aravy le coeur par un de ses yeux, et par un des cheveux qui pend dessus son col : Vulnerasti cor meum, soror mea sponsa, vulnerasti cor meum in uno oculorum , et in uno crine colli tui*. L on pourroit tirer de ces parolles plusieurs tres-belles et aggreables interpretations ; mais dautant qu il faut finir, je n en diray qu une. Vous verres un mary et une femme qui ont des affaires en leur mesnage qui les font separer : quand il arrive par hazard qu ils se rencontrent , ils se regardent un peu en passant ; mais ce n est que d un ceil, parce que ne se voyant que de coste, ils ne le peu vent bonnement faire des deux. Ainsi cet Espoux veut dire : Quoy que ma bien-aymee soit fort occupee , si ne laisse-t elle pas de me regarder d un oeil T me protestant par ce regard qu elle est toute mienne ; elk j a ravy le co3iir par un des cheveux qui pend dessus son col, c est a dire, par une pensee qui descend du coste de son coeur.

Concluons ce discours. Nous ne parlerons pas maintenant de la derniere partie de Torayson mentale, qui est la simple presence de Dieu.

que nous serons heureux , si nous parvenons un jour au ciel ! car nous y mediterons eternellement , regardant et considerant toutes les oeu vres de Dieu, et nous les trouverons toutes tres-bonnes , et par cette bonte que nous y descouvrirons, nous nous eslancerons continuellement en luy par une sainte complaisance , pour Paymer, Padorer, le lotier et le benir eternellement. Dieu nous fasse la grace d y parvenjr. Amen.

i Cant., IV.

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