‹ Œuvres complétes Volume 4Chapitre 30 sur 31 · POUR ^INVENTION BE LA SATNTE CROIX · texte numérisé non relu

POUR ^INVENTION BE LA SATNTE CROIX

net, mnis encore qui m esclaire : In quo estvita, salus, et resurrectio nostra (Et en qui est nostre vie, nostre salut et nostre resurrection).

Enfin vousy lires : RexJudceomm (Roides Juifs). Tousles Chrestiens sont Juifs et enfans d Abraham selon 1 esprit : Qui filii sunt promissionis , cestimantur in semine *. Or ce royaume luy est acquis naturellement et par merite sur F arbre de la croix : Propter quod et Deus exaltavit ilium, etc. (Et parce qu il est mort en icelle, Dieu 1 a exalte). Ut in nomine Jesu omne genu flectatur (Afm qu au nom de Jesus tout genouil flechisse au ciel, en la terre et aux enfers , etc.) A cause de quoy a sa mort tout 1 univers se revest de deiiil, et protests que son roy est mort. Ce qui fut predit par David, quancl il dit : Commoveatur a facie ejus universa terra (Que toute la terre soit esmeue a sa presence). Etailleurs il adjouste : Dicite in gentibus quia Dominus regnavit a ligno (Dites aux nations que Dieu a regne par le bois). saint royaume ! Ego si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad me Ipsum (Si je suis esleve de la terre , j attireray tout a moy) , dit nostre Seigneur. Nuncprinccps mundi hujus cjiciciur foras (Maintenant le Prince du monde sera chasse deliors) , dit-il en un autre lieu de FEvangile. Et aux Actes des Apostres, il est dit, qu il s est acquis 1 Eglise par le sang qu il a respandu sur la croix, Ecclesiam quam acquisivit sanf/uine suo.

Quelle gloire done pour nous, auditoire chrestien, que par 1 1 croix et en la croix nous ayons este transferes du royaume d cnfer en celuy du ciel ; que nostre Seigneur, le meilleur Roy du monde, nous aye este donne : mais quelle gloire que nous-mesmes soyons faits roys et heritiers du royaume ce leste ! Luy est le Christ , mais nous sommes les Chresliens , qui devons estre heritiers de Dieu, et coheritiers de Jesus- Chiist : Hceredes quidem Dei* cohceredes autem Chrlsti. Rom., IX.

Chrestiens, si je vous avois jamais defFendu de vous glorifier, jem endesdis; soyes desormais glorieux d estre appelles a cet heritage. Vous sentes-vous point adoucir le coeur quand on vous dit que vous estes roys ? S il vous plaist, dites done : toutes les richesses du monde ne sont en rien comparables a cette royaute : car elles perissent, et on n en peut jouyr longuement ; mais celles-la sont purement nostres. Ja n advienne done que je me glorifie , sinon en la croix de Jesus- Christ. Cette grandegloire de la croix Fa rendue honnorable a un chacun ; et partant Dieu la fit chercher par Helene , mere du grand Constantin , qui alia expres en Hierusalem pour la treuver, et Fayant treuvee, elle fut incontinent mise en grand honneur parmi toute FEglise ; et de fait, qui n honnoreroit un si grand reliquaire , une si signalee marque de la charite du Fils de Dieu.

Je vous proposerois volontiers une belle doctrine de saint Bonaventure touchant cette veneration de la croix ; mais je veux finir. II sulFit de seavoir que nous n adorons pas la croix pour Famour d elle , mais pour Famour de celuy a qui elle appartient. Cette estime qu on fait de la croix plaist iiifiniment au Crucifix; et jamais nous ne Fhonnorons qu en in tention d honnorer le Crucifix ; et vous conseille pour vostre consolation , que quand vous verres la croix , vous regardies tousjours le Crucifix en icelle. Ainsi cet arbre vous sera bien plus venerable, quand vous y considereres sou excellent fruit pendu; ainsi ces espines vous seront plus precieuses, quand vous y verres cette belle rose ; ainsi cet aubespin vous paroistra plus beau , quand vous y verres ce celeste rossignol qui y habite. Au reste, laisses dire les adversaires : Multi am bulant , quos scepe dicebam vobis inimicos crucis Christi (Plusieurs cheminent parmi nous, lesquels, comme j ay dit sou vent, sont ennemis de la croix de Jesus-Christ). Tout ce qui me met en memoire de nostre Seigneur, je Fhonnore, tout signe de croix se doit tenir en reverence.

POUR L INVENTION BE LA SAINTE cnoix. 525

Disons done que ce saint bois de la croix est singulierement venerable ; car s il est escrit es Psalmes : Adorabo in loco ubi steterunt pedes ejus ( J adoreray le lieu oii ses pieds se sont arrestes) , comment n honnorerons-nous pas la croix ou tout son corps s est repose : Ubi stetit totum corpus. Ef partant il s ensuit : Surge, Domine, in requiem, etc. (Levesvous, Seigneur, pour entrer en vostre repos). Et si on faysoit, dit S. Hierosme, tant d honneur au tabernacle oil reposoit 1 arche , combien plus au bois de la croix , sur lequel a este estendu le corps de Dicu incarne, qui a este arrouse, teint et penetre de son sang precieux ?

Sainte done est la coustume des Chrestiens d honnorer la croix , et S. Chrysostome en une homelie dit ces parolles : Tanta venerations lignum illud habetur , quod Christus sit Deus, ut qui part em ex illo habere possunt , auro includani et cervicibus imponant ( Ce bois sacre est en si grande vene ration a cause que Jesus-Christ lequel y a repose est Dieu, que ceux qui en peuvent avoir quelque petite parcelle Fenchassent dans For et la posent sur leur teste par honneur).

Je reviens a Helene, rhonneur des princesses, qui a cherche et treuve ce saint bois avec tant de soins , de travaux et de peines. Ellc vint au mont Calvaire, ou les Gentils avoient mis la statue de Venus. Regardes la contrariete : au lieu de la cresche, ils y avoient mis Adonis, et au sepulchre Jupiter : mais Helene renversa tout cela , et remit en honneur ces saints lieux. Regardons si en nostre mont de Calvaire, c est a dire en nostre cerveau et entendement, nous y avons laisse la foy fervente de la croix qui nous y fut mise au baptesme, ou si nous n avons point esleve une idole de Venus en nostre imagination ; si en nostre memoire ou la sainte esperance fut mise, nous n y avons point remis Adonis, et si en nostre volonte ou Dieu avoit mis la charite, nous n y avons point mis la vanite et 1 amour des choses de la terre. Et a limitation de cette sainte princesse . ostons, ostons ces figures maudites

du monde , ces impressions vaines , et y relevons la croix > disant avec le grand Apostre : Absit mihi gtoriari, etc. (Ja n advienne que jamais je me glorifie, sinon en la croix de Jesus-Christ) ; car c est la notre secours. Quand Constantin alia a la guerre, il ou it line voix qui luy disoit : In hoc signo vinces (Tu vaincras en ce signe ) . Ainsi Dieu veut que nous vainquions par ce signe : Filii tui armis triumphare jussistt (Vous nous aves ordonne, 6 mon Dieu , que si nous voulons triompher de nos ennemys, nous nous servions des armes de vostre Fils bien-ayme). Le jour nous invite, le lieu nous appelle , la saison nous y porte , nos afflictions ne sont pas encore finies ; done : Absit mihi gloriari, etc. (Done ja n ad vienne que nous nous glorifiions, sinon en la croix de nostre Seigneur Jesus-Christ, en laquelle est nostre vie, nostre salut et noetre resurrection.)

VIVE JESUS

In illo tempore, access* ad Jesum mater filiorum Zebedai cum filiis su is doranset petens aliquid ab co, qui dixit ei : Quid vis? Ait illi Die ut

En ce terns-la, la mere des erifans de Zebed^e s en vint treuver Jesus avec ux fils, et se prosternant, et 1 adorant, luy deraanda quelque chose ?sus luy dit : Que demandfe-vous ? Ordonn^s, luy dit-elle, que mes deux H, qui sont icy, soient assis 1 un & vostre dextre, et 1 autre a. vostre senestre , en vostre royaume.

La sainte Eglise celebre aujourd huy Tune des festes du hien-ayme disciple de nostre Seigneur, le glorieux S. Jean, en laquelle je remarque que FEvangile semble raconter Tune de ses plus grandes tares et imperfections, qui est son ambi tion , au lieu de raconter ses perfections , graces , vertus et excellences; en quoy j admire la simplicite des Evangelistes qui Font escrit.

Lorsque lespersonnes du monde veulent loiier ceux qu elles ayment, elles racontent tousjours leurs vertus, perfections et excellences, leur donnant tous les tiltres et qualites qui les peuvent rendre plus honnorables , et taschentde cacher et couvrir leurs peches et imperfections, mettant en oubly tout ce qui les pourroit rendre abjects et mesprisables. Mais nostre mere la sainte Eglise fait tout au contraire ; car bien qu elle ayme uniquement ses enfans, neanmoins lorsqu elle les veut lotier et exalter, elle raconte exactement les pecbes qu ils out commis avant leur conversion, afin de rendre plus d honneur

1 Public" pour la premiere fois en 1643, ou du moiMs ce sermon ne se pas dans l^dition de 1641.

et de gloire a la majeste de celuy qui les a sanctifies, en faysant reluire sur eux son infinie misericorde par laquelle il les a releves de leurs miseres et de leurs peches, les comblant par apres de ses graces, et leur donnant son saint amour, par le moyen duquel ils sont arrives a la saintete.

Certes, nostre bonne mere 1 Eglise , en racontant ou escrivant les peches des Saints , n a eu autre intention sinon de nous monstrer qu elle ne veu( pas que nous nous estonnions ou mettions en peine de ce que nous avons este , ny des peehes que nous avons comrnis autresfois, ny de nos miseres presentes, pourveu que nous ayons une ferme et inviolable resolution d estre tout a Dieu, et d embrasser genereusement la perfection, et tous les moyens qui nous peuvent faire avancer en Tamour sacre, faysant en sorte que cette resolution soit efficace et produise des ceuvres. Certes , nos miseres et foiblesses , pour grandes qu elles soient , ne nous doivent pas descourager, mais bien nous doivent humilier, et faire jetter entre les brasde la divine misericorde, laquelle sera dautant plus glorifiee en nous, que plus nos miseres seront grandes, si nous venous a nous en relever : ce que nous devons esperer de faire moyennant la grace de nostre Seigneur.

Le grand S. Chrysostome , parlant de S. Paul, le loiie le plus pertinemment qu il se pent, et en parle avec tantd honneur et d estime, que c est chose admirable de voir comme il raconte lesvertus, perfections, excellences, prerogatives et graces, desquelles Dieu avoit orne et enrichy Fame de ce saint Apostre ; mais apres cela ce mesme Docteur, pour faire voir que tous ces dons et toutes ces graces ne venoient pas de luy , ains de la bonte infinie de Dieu , il parle de ses de- 1 auts, et raconte fort exactemont ses peches et imperfections. Voyes , dit-il , ce cruel persecuteur de 1 Eglise , comme Dieu en a fait un vaisseau d election , et comme il a change ce grand pecheur, en ayant fait d un loup un agneau ; voyes de combieri de graces il a remply cet opiniastre et anibitieux,

le rendant si humble, qu il dit de soy : Ego sum minimus Apostolorum 1 (qu il est le moindre des Apostres et le plus grand des pecheurs) , et si charitable, qu il s est fait tout a tous pour les gagner tous : Omnia omnibus factus sum , ut omnes facer em salvos*. Qui est malade (dit ce grand Apostre) avec lequel je ne sois malade ? qui est triste , avec lequel je ne sois triste? qui est joyeux, avec lequel je ne me resjouysse? qui est scandalize, avec lequel je ne sois scandalize ?Certes, les anciens Peres qui escrivoient la vie des Saints, estoient grandement exacts a raconter leurs defauts et peches, afin d exalter et magnifier la bonte de nostre Seigneur, qui s est voulu glorifier en eux , faysant voir 1 efficace de sa grace , par le moyen de laquelle ils se sont convertis.

Or quant a nostre glorieux et tout aymable S. Jean, il avoit certes Tort peu de tares et d imperfections, estant extremement innocent, pur et chaste, et il estoit encore fort jeune, lorsqu il fut preoccupe avec son frere S. Jacques de cette ambition de vouloir estre assis , 1 un a la dextre , et 1 autre a la senestre de nostre Seigneur. II est a croire qu ils consulterent ensemble comme ils feroient pour parvenir a cette dignite ; car ils ne la vouloient pas demander ouvertement , dautant que ce n est pas la coustume des ambitieux de de mander eux-mesmes ce qu ils recherchent, de peur d estre estimes tels. Ils treuverent done un expedient qui futdes addresser a leur bonne mere, pour faire leurdemande a nostre Seigneur, s asseurant que, pour 1 affection qu il leur portoit, il leur accorderoit cette faveur. II est vray que nostre Sei gneur les aymoit grandement , specialement S. Jean, lequel pour sa grande purete et douceur estoit extremement ay mable. Doncques, pour obtenir plus facilement ce qu ils desiroient, ils s addresserent a leur bonne mere, laquelle toute desireuse du bien et de Fhonneur de ses enfans , s en alia treuver nostre Seigneur leur bon maistre : Adorans etpetens

il Cor., XV. - Ibid., IX.

aliquld ab eo ; se prosternant a ses pieds avec de grands humiliations pour gaigner ses bonnes graces , afin qu il luy octroyast ce qu elle luy vouloit demander; mais ce diviu- Sauveur la voyant : Quid vis? Que demandes-vous? luy dit-il. Une chose ay-je a vous demander, Seigneur, luy respondit-elle.

Yoyes un pen , je vous prie , combien cette bonne femme faysoit de tours et retours. Dieu ! elle n alloit pas simplement ; c estoit 1 amour-propre qui luy faysoit faire tout cela : elle n avoit garde de luy dire ouvertement : Seigneur, je veuxune telle chose, octroyes-moy cette grace. non, certest 1 amour propre est plus subtil et discret que cela ; il fait faire des preambules et harangues bien composees , avec une humilite feinte et fausse, afia que Ton pense que nous sommes bien sages et prudens.

que c ect une chose dangereuse et qui nous porte de dommage que 1 amour propre, dautant qu il nous empesche d aller simplement et rondement en toutes nos actions, nous faysant rechercher nostre propre interest et satisfaction en toutes choses ; et il s en treuve fort peu , voire mesme entre les plus spirituels, qui regardent purement Dieu, sans se re chercher eux-mesmes, et qui marchent en simplicite de cceur, quoy que nostre Seigneur aye tant recommande cette vertu : Estate simplices sicut columbce 1 . Soyes simples comme des colombes , disoit-il a ses Apostres. Certes , il n y a point dc vertu que Dieu ayme taut , ny qui aye plus de pouvoir pou; 1 attirer dans une ame que la simplicite.

Mais pour entendre ce que c est que simplicite, il faut set; voir qu il y a trois vertus qui ont une telle ressemblanc. Tune a 1 autre, qu il semble qu il n y aie point de difference, a scavoir, la verite, la purete et la simplicile. La verite nous fait monstrer tels a Fexterieur que nous sommes en 1 interieur ; comme au contraire le mensonge est de dire ou faire

. Matth., X.

quelque chose contraire a nostre sentiment interieur. La purete a un grand rapport avec la verite , dautant qu elle ne peut souffrir dans nos coaurs aucun peche , pour petit qu il soit , ny aucune intention souillee ou impure , qui ne tende pas a glorifier Dieu . Mais la simplicite surpasse ces deux vertus, en ce qu elle n a qu un seul regard, qui va droit a Dieu. Ce que FEspoux des Cantiques nous fait entendre par ces parolles : Vulnerasti cormeum, Soror mea sponsa, vulnerasti cor meum in uno oculorum tuorum, et in uno crine colli tui* : Ma seur et mon espouse, dit ce divin amant a sabien-aymee, tu as blesse mon coeur par Fun de tes yeux et par Tun de tes cheveux. II est vray, veut-il dire, que tu m as autresfois regarde avec deux yeux, meslant ton interest avecmagloire; mais maintenant tu as ferme Foeil gauche, avec lequel tu regardois les recompenses eternelles, pour ne plus regarder que moy , et par cette unite de regards et de pensees , tu as navre mon cceur.

Or, pour reprendre 1 histoire de FEvangile, nostre Sei gneur qui ayme uniquement la simplicite , et qui n aggreoit pas tant de detours : Quid vis? Qu est-ce que vous demandes? dit-il a cette femme. Die ut sedeant hi duo filii mei , units ad dexter am tuam, et unus ad sinistram in regno tuo; Sei gneur, dit-elle, je vous demande que Pun de mes enfans soit assis a vostre dextre, et Fautre a vostre senestre en vostre royaume. A quoy ses enfans qui estoient avec elle adjousterent (ainsi que rapporte un autre evangeliste) : Seigneur, nous desirons que tout ce que nous vous demanderons, vous nous Faccordies. Voyes, je vous prie, que nostre misere est grande : nous desirons que Dieu fasse nostre volonte, et nous ne voulons pas faire lasienne, sinon lorsqu elle se treuve conforme a la nostre. Certes, si nous nous examinons bien, nous treuverons que la plupart de nos demandes sont grandement impures et imparfaittes , et ne tendent qu a nostre

t Cant., IV.

propre satisfaction. Par exemple , si nous sommes a Forayson, nous voulons tout aussi- tost que nostre Seigneur nous parle , qu il nous vienne visiter et consoler ; nous luy disons qu il fasse cecy, et qu il nous donne cela, et s il ne le fait pas, quoy que pour nostre plus grand bien, nous nous en mquietons et troublons.

Nostre ame a deux enfans, Fun desquels est le propre jugement, et 1 autre la propre volonte, lesquels veulent tous deux estre assis, le jugernent a la dextre, et la volonte a la senestre; car nostre jugement vent tousjours gaigner et tenir le dessus, ne se voulant point sousmettre aux autres, et nostre propre volonte ne veut point obeyr. II est vray qu il se treuve plusieurs personnes qui obeyssent exterieurement, mais extremement peu qni sousmettent leur jugement. II s en treuve beaucoup qui s humilient en apparence, se mortifient , portent la haire , font de grand es penitences et austerites, et qui prient et font orayson : raais d en treuver qui sousmettent entierement leur propre jugement et renoncent parfaittement a leur propre volonte , cela est fort rare.

! si la sainte volonte de Dieu regnoit en nous, que nous serions heureux ! nous ne commettrions jamais aucun peche , et n aurions garde de vivre selon nos humeurs et incli nations desordonnees , parce qu elle est la regie de toute bonte et saintete. Enlin c est cette propre volonte , comme dit saint Bernard, qui bruslera eternellement en enfer ; que c est elle qui ruine et gaste tout ou elle se treuve. Si ello est auciel, on Ten met dehors; car les anges n en furent chasses que parce qu ils avoient une propre volonte et vouloient estre semblables a Dieu , et pour cela ils furent precipites aux enfers. Si elle est au monde , elle fait perdre la grace a 1 homme, et 1 assujettit a la mort, comme elle a fait nos premiers parens au paradis terrestre. Bref , elle n apporte que du malheur; et partant, lorsque nous treuvons

quelque chose en nous qui n est pas conforme a la volonte de Dieu , nous nous devons prosterner devant luy, et luy

* ire que nous detestons et desavouons nostre volonte propre, <f ; tout ce qui est en nous qui luy peut desplaire et qui est

mtraire a son saint amour, luy promettant de ne jamais

* en vouloir que ce qui sera conforme a son bon playsir. Respondent autem Jesus dixit:Nescitis quidpetatis (Vou?

ne scaves ce que vous demandes), dit nostre Seigneur a cette femme et a ses deux enfans. Dieu , il est vray qu ils ne scavoient ce qu ils demandoient, puisqu au ciel il n y a point de senestre, dautant que la senestre est le lieu que 1 Escriture sainte destine pour les damnes qui seront a jamais prives de la presence de Dieu , et que la dextre est pour les bienheureux qui jouyront eternellement de la claire vision de Tessence divine, qui les comblera de toutes sortes de contentement et de felicite. Ah ! nous ne scavons ce que nous demandons, lorsque nous disons a nostre Seigneur qu il fasse nostre volonte , et qu il nous donne ce que nous desirons : 6 non, certes, mes cheres Ames ; car tout nostre bonheur consiste et depend d estre entierement abandonnes a sa divine Providence , ne recherchant que son bon playsir par une parfaitte sousmission a sa tres-sainte volonte , nous resjouyssans de la voir accomplir en nous et en toutes crea tures, quoy que ce soit parmi les afflictions, souffrances et humiliations. Nous avons quelquesfois affection a la prattique des vertus qui sont selon nostre volonte : par exemple, une personne qui sera malade , si on luy represente que les peines et souffrances prises avec patience et sousmission au bon playsir de Dieu, sontuniquementaggreables a sa divine Majeste : II est vray, respondra-t elle ; mais je voudrois bien aller au chceur pour prier Dieu , et avoir des forces pour pouvoir faire des penitences et mortifications , et prattiquer les actions de vertu que font les autres. Voyes-vous pas elle voudroit servir Dieu eu Faction, et cependant il

veut qu elle le serve en patissant et souffrant pour son saint amour.

Or ce divin Sauveur dit a ses Apostres sur le sujet de la demande de ces deux Saints : Ne penses pas que pour avoir des preeminences et dignites en mon royaume vous ayes pour cela plus de gloire et d amour, vous autres que j ayf choisis, afin que vous fussies assis sur des trosnes pour juger le monde au jour du jugement avec moy; vous n en seres pas plus esleves, et n aures pas plus de gloire pour cela, ains seulement si vous beuves mon calice, et participes a mes souffrances. Ma Mere n a jamais este eslevee dans les dignites de la terre, et neanmoins elle ne laissera pas d avoir iniiniment plus de gloire et d amour au ciel que vous , ny qu aucune autre creature , parce qu il n y en a eu et n y en aura jamais qui participe tant a mes souffrances qu elle. Et comme il y a deux sortes de martyres, 1 un affectif, et Fautre efFectif ; de mesme le calice de nostre Seigneur se peut boire en deux manieres. Et quant a saint Jean, il fut martyr affec tif; car Dieu ne permit pasqu il souffrist effectivement le martyre , ains seulement de volonte et d affection , faysant que 1 huyle botiillante qu on avoit preparee pour le mettre et dedans laquelle on le mit, ne luy fist aucun mal, ains luy fust aussi douce que si c eust este un bain tres-aggreable. Mais saint Jacques fut martyr, non seulement affectif, ains encore eifectif , parce que Dieu luy fit la grace de mourir pour son amour et pour la gloire de son nom , quoy que saint Jean no laissast pas d avoir la recompense et la couronne du martyre effectif.

Nostre Seigneur done dit a ces deux Saints : Potestis bibere calicem quem ego bibiturus sum ( Pou ves-vous boire le calice qui m est prepare, et que je boiray) ? Quia descendi decoslo, non ut faciam voluntatem meam , sed voluntatem ejus, qui misit me, ut opus ejus perficiam (Car je suis descendu du ciel, non point pour faire ma volonte , mais pour

.accompiir celle de eeluy qui m a envoy e, aim de parachever son oBuvre). Possumus (Nous le pouvons), respondirent-ils. Mais scaves-vous bien ce que c est qne boire mon calice ? dit tiostre Seigneur; ne penses pas que ce soil d avoir des dignites, bonneurs, preeminences et consolations. non, certes-. ce n est point cela; mais boire mon caiice c est participer a ma Passion, a mes peines, a mes souffrauces , a mes cloux et a mes espines; c est boire du fiel et du vinaigre, et enfin tnouiir sur une croix avec moy. que c est une grande faveur I et que nous devons estimer a grand bonheur de porter la croix, et estre crucifies avec nostre doux Sauveur.

Les martyrs beuvoient ce calice sacre en peu de terns ; car quelques-uns le beuvoient tout d un coup, d autresle beu voient en une heure, les autres en deux ou trois jours, et cTautres en un mois : mais nous autres pouvons estre martyrs et boire ce caiice, non en deux ou trois jours, ains Jurant tout le cours de nostre vie mortelle , nous mortiiiant ^ontinuellenient , comme font et doivent faire tout les Religieux et Religieuses, que Dieu a specialement appelles en la ileligion pour porter sa croix et estre crucifies avec luy. He ! tt est-ce pas un grand martyre de ne i^ire jamais sa propre volonte, de sousmettre continuellement son jugement, ^scorcher son cceur et le vuider de toutes sortes d affections impures, et de tout ce qui n est point Dieu, pour ne plus vivre selon les inclinations et bumeurs , mais selon la rayson et selon la volonte divine? Certes, c est la un martyre dautant plus excellent , qiril est fort long , et qu il doit durer toute nostre vie ; mais si nous perseverons avec fidelite , nous obiiendrons a la fin d icelle une grande couronne , apres nous . estre crucifies avec nostre Seigneur , en retrancbant fidellement tout ce qui est en nous qui luy peust deplaire : et pour nous y exciter et encourage, il veut que nous voyions qu il mort d amour pour nous,

Lorsqu il meuit quelque prince ou grand seigneur d une

mort inopinee, 1 on a accoustume d ouvrir promptement son corps pour scavoir de quelle maladie il est mort. Nostre Seigneur estant mort, mais d une mort d amour, sur Farbre de la croix , il voulut que son coste fust ouvert pour nous faire voir qu il estoit veritablement mort , et que sa mort ne provenoit point d autre maladie que du grand amour qu il avoit pour nous , afin que par cette connoissance nous fussions excites a 1 aymer : et pour nous monstrer que c estoit 1 amour qui luy ostoit la vie , et non les tourmens , voulant expirer , il dit, mais d une voix si haute , si esclatante et si ferme : Pater, in manus tuas commendo spiritum meum (Mon Pere, je recommande mon esprit entre vos mains), qu il ne sembloit pas qu il deust sitost mourir : de sorte que pour scavoir s il estoit vrayement mort , 1 un des soldats luy donna un coup de lance, et luy ouvrit le coste a 1 endroit de son cceur , et son coste estant ouvert Ton vid qu il estoit vrayement mort, mais de la maladie de son cceur, c est a dire de 1 amour de son cceur.

II y a plusieurs raysons pour lesquelles nostre Seigneur voulut et permit que son coste fust ouvert apres sa mort ; mais je n en diray que deux. La premiere est afin que nous vissions les pensees de son cceur, qui ne sont que des pensees d amour et de dilection pour tous les hommes. Ego coyito coyitationes pads et non afflictionis : Mes pensees , dit-il par son prophete , sont des pensees de paix, et non d affliction. II voulut done que son coste fust ouvert, afin que nous coimussions le grand desir qu il a de nous donner les graces et benedictions de son divin cceur et son cceur mesme, com me il fit a sainte Catherine de Sienne , luy faysant cette grace incomparable de changer de cceur avec elle ; de sorte que cette Sainte, laquelle auparavant d avoir receu cette faveur luy disoit : Seigneur, je vous recommande mon cceur , luy disoit depuis : Seigneur, je vous recommande vostre cceur. quel bonheur pour cette Sainte d avoir ainsi change

son coeur avec celuy de son divin Sauveur ! Certes, elle pouvoit Men dire comme le grand Apostre : Vivo ego jam non ego, vivit vero in me Christm (Je vis mais non pas moy , ams c est mon Jesus qui vit en moy) , puisque le coeur de nostre Seigneur estoit le sien. ! certes, lesames devotes ne doivent point avoir d autre coeur que celuy de Dieu , point d autre esprit que le sien, point d autre volonte que la sienne , point d autres affections que les siennes , ny d autres desire que les siens : en somme , elles doivent estre toutes a luy sans reserve quelconque.

La seconde raison pour laquelle nostre Seigneur voulut qu on luy ouvrist le coste nous est signified par ces parolles du Cantique des Cantiques *, qu il dit a Fame devote : Veni, columba mea, in foraminibus petrce , in caverna macerice (Venes , ma toute belle, venes , ma bien-aymee, vous retirer comme une chaste colombe dans les trows de la mazure et dans les pertuis de la pierre) : parolles par lesquelles il nous convie d aller a lay avec toute confiance, pour nous cacher et reposer dans son divin coste , c est a dire dans son cceur qui est ouvert pour nous y recevoir avec un amour et une benignite nompareille , afin de nous servir de refuge et de retraite asseuree en toutes nos tribulations, pourveu que nous nous donnions tout a luy , et que nous nous abandonniong entierement a sa sainte providence.

Vous me demanderes peut-estre pourquoy les coeurs des homines sont si caches qu on ne les peut voir. Je vous diraj que pour deux raysons il est expedient qu il soit ainsi. La premiere est, a cause des meschans et grands pecheurs, d autant que si leur coeur estoit ouvert on y verroit des choses si sales et si aborninables , qu on en auroit horreur , ainsi que nous lisons de sainte Catherine de Sienne, laquelle avoit receu ce don de Dieu de voir les consciences et connoistre les peches les plus secrets des personnes , de quoy

Cant., I,

die avoit tant d horreur qu il falloit qu elle se detournast pour s empescher de les voir. Le bienheureux S. Philippe de Nery avoit aussi receu cette mesme grace de Dieu ; ce qui faysoit que lorsqu il alloit par les rues , et qu il rencontroitdes personnes en peche mortel, il sebouchoit le nez, ne pouvant supporter la grande puanteur qui sortoit de leur conscience.

La seconde rayson pour laquelle il n est pas a propos qu on voye les coeurs des hommes est , crainte que les bons ne tombent en vanite et complaysance d eux-mesmes , et que cela ne donne de 1 envie et de la jalousie aux autres. Mais pour nostre Seigneur , il n y avoit rien a craindre que Ton vist son cceur , parce qu il n y avoit rien en luy qui pust donner de 1 horreur , puisqu il estoit la purete et la saintete mesme : il ne pouvoit aussi tomber en vanite, luy qui estoit autheur de la gloire. II voulut doncques que son coeur fust ouvert, afin que nous vissions en iceluy 1 amour qu il nous porte, et que par cette connoissance nous fussions excites a Taymer et a boire son calice avec luy.

Potestis bibere calicem, quern ego bibiturus sum (Pouvesvous boire le calice que je boiray ) ? dit nostre Seigneur a ces deuxapostres. Possumus (Nous le pouvons) , respondirentils , pousses du sentiment de ferveur dans lequel ils estoient. Lorsque nous avons de la ferveur et des bons sentimens en Forayson, il nous semble que nous ferons des merveilles; mais aux plus petites occasions nous chopons et donnons du nez en terre , et si Ton nous touche tant soit peu , nous nous retirons aussitost , et ne pouvons souffrir qu on nous dise une petite parolle qui ne soit pas a nostre gre , que soudain nous nous en offencons , et faysons comme les soldats d Ephrem, lesquelz pensoient faire de grands exploits de guerre , et avoient tant de courage en imagination , qu ils croyoient massacrer tous leurs ennemis : mais , comme remarque TEscriture sainte, quand ce vint a donner la bataille,

POUR LA FESTB DE g. JEAN PORTE-LATINE.

ils furent si lasches , qu ils perdirent courage , et tournerent le cios par une fuite honteuse : Filii Ephrem intendentes et mitientes arcum, conversi sunt in die belli 4 . Le mesme nous arrive souvent : car nous faysons de beaux exploits et de belles resolutions en pensees, nous imaginant que nous ferons des merveilles pour Dieu , tandis que la ferveur nous dure ; mais quand ce vient aux occasions , nous tournons le dos , et manquons de courage et de fidelite , et ressemblons a S. Pierre qui faysoit tant le courageux , entendant parler nostre Seigneur de sa Passion , et qui luy disoit : Domine , tecum paratus sum, et in career em, et in mortem ire (Seigneur , je suis prest de vous suivre en la prison et de mourir avec vous plutost que de vous abandonner) , et qui apres cela ne laissa pas neanmoins , a la seule voix d une servante , de le renier par trois fois. ! certes, lorsque nous sentons des desirs de faire de grandes choses pour Dieu, nous devons alors plus que jamais nous approfondir en Fhumilite et defiiance de nous-mesmes, nous confiant en Dieu, et nous jettant entre ses bras , reconnoissant que sans luy nous n avons nul pouvoir d effectuer nos resolutions et bons desirs, ny de faire chose quelconque qui luy soit aggreable ; mais qu en luy et avec sa grace toutes choses nous seront possibles, disant avec S. Paul 2 : Omnia possum in eo qui me confortat (Je puis toutes choses en celuy qui me fortiile).

Celuy-la seroit estime despourveu d esprit , qui voulant faire quelque grand bastiment et edifice, ne considereroit pas auparavant s il a de quoy pour payer et satisfaire a cela : de^ mesme, nous qui voulons achepter le ciel, eteslever ce grand edifice dela perfection cbrestienne, manquons de jtigement, lorsque nous ne considerons pas si nous avons de quoy payer ce qu il faut pour venir a chef de nostre entreprise , et faute de cette consideration nous demeurons courts en chemin. Or la monnoye avec laquelle il faut achepter cette perle de la

Psal. LXXVII. - * Philip., IV.

perfection , n est autre qiie nous-mesmes , et nostre propre volonte, qu il faut quitter entierement et nous defaire de nos mauvaises inclinations et humeurs, estans certains que nous ne Facquerrons jamais par autre voye , que par le renoncement entier de nous-mesmes. II faut doncnousresoudre r a limitation de ce marchand dont il est parle dans FEvangilej de vendre tout pour avoir cette precieuse peiie de 1 amout sacre , que Dieu nous veut donner, si nous nous rendons fidelles a travailler pour Facquerir.

qu heureuses sont les ames qui pour Facquerir boivent courageusementle calice des souffrancesavec nostre Seigneur, qui se mortifient , portent leur croix , et qui souffrent et recoivent amoureusement de sa divine main toutes sortes

d evenemens avec soumission a son bon playsir ! Mais, mon Dieu , qu il s en treuve peu qui fassent ces choses comme il faut ! L on rencontre asses souvent des ames qui desirent de souffrir et porter la croix , et je scay qu il y en a plusieurs qui demandent a Dieu des afflictions ; mais c est avec cette condition qu il les visite et console souvent en leurs peines et soufFrances , et qu il leur tesmoigne qu il a aggreable , et se plaist de les voir souffrir pour son amour , et qu il les recompensera d une gloire immortelle. II yen a aussi plusieurs qui desirent comme ces deux disciples, de scavoir le degre de gloire qu ils auront au ciel. Certes, ce desir est impertinent; car nous ne devons jamais en facon quelconque nous enquerir de cela, ains nous occuper tousjours a servir sa divine Majeste le plus fidellement que nous pourrons , observant ses divins commandemens, ses conseils et ses volontes le plus exactement , et avec le plus de perfection , de purete et d amour qu il nous sera possible ; laissant le soin du reste a son infinie bonte , qui .ne] manquera pas , si nous faysons nostre devoir , de nous recompenser d une gloire immortelle et incomprehensible , en se donnant soy-mesme a nous, tant il fait cTestat de ce que nous faysons pour luy. En somme,

c est un bon maistre : il nous faut seulement tascher de luy estre serviteurs et servantes bien fidelles , et il ne manquera pas de nous estre fidel remunerateur. ! si nous scavions quel bonheur c est de servir fidellement ce divin Sauveur de nosames, et boire avec luy son caliee, 6 que nous embrasserions de bon coeur les peines et souffrances , a Fexemple de la grande sainte Catherine de Sienne, qui prefera la couronne d espines a celle d or ! Ainsi devons-nous faire, mes cheres Seurs ; car enfin le cbemin de la croix et des afflictions est un cbemin asseure , et qui nous conduit droit a Dieu et a la perfection de son amour. Doncques si nous sommes fidelles a boire courageusement dans son calice, nous crucifiant avec luy en cette vie , sa divine bonte ne manquera pas de nous glorifier eternellement en 1 autre, ou nous conduise le Pen*, le Fils , et le saint Esprit, Amen.

DE L ORAYSON 1 ,

POUVANT SE RAPPORTER AU Y e DIMANCHE APRES PASQUES.

Oratio est mentis ad Deum ascensus. S. Jean DAMAS., 1. Ill de la Foy Orth.,

c. XIV.

L Orayson est une eslevation de nostre ame a Dieu.

Saint Bernard, duquel la memoire est douce a ceux qui ont a parler de Porayson , escrivant a un evesque, luy mandoit que deux choses luy estoient necessaires , dont la pre miere estoit de bien dire , s entend d enseigner la parolle de Dieu , et la deuxieme de bien faire et donner bon exemple : et moy, addressant cecy a tous les chrestiens, j adjousteray qu il est encore necessaire de bien faire 1 orayson , et diray contre 1 opinion de certains heretiques de nostre tems , qui tiennent que 1 orayson est inutile, qu elle est tellement utile et necessaire , que sans icelle nous ne saurions parvenir a aucun bien. Ce que je ne dy pas pour suivre Tadvis de quelques-uns , qui ont voulu dire que 1 orayson seule estoit suffisante pour nostre justification : mais suivant la doctrine des saints Peres, je dy que par le moyen de 1 orayson, nous sommes enseignes a bien faire nos actions, et mieux disposes pour recevoir la grace. J ay done approuve ledesirqui m est venu de parler de 1 orayson , quoy que ce ne soit pas mon dessein d expliquer le nom de chacune, parce qu on en scait plus par experience qu il ne s en peutdire; aussi importe-t il peu d en scavoir les noms, et je voudrois que jamais on ne le

1 Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation Sainte Marie d Anuessy (Edit, de 1641 et de 1643.)

DE L ORAYSON. 543-

demandast, ny quelle orayson Ton a; car ilest vray, comme dit S. Antoine, que 1 orayson en laquelle on s appercoit qu on prie, est imparfaitte, aussi celle qu on fait sans refleschir sur soy-mesme pour voir ce que Ton fait, monstre que l^me est fort occupee en Dieu , et par consequent est fc- e bonne.

Nous traitterons done aujourd huy, etdimancheprocham, de la cause finale de Porayson , et de la cause efficiente , de son objet, et des conditions requises pour la Men faire, et enfin cles diverses sortes d oraysons. Mais avant que de parler de 1 orayson il faut que je dise trois ou quatre petites choses, qu il est bon de scavoir pour mieux entendre ce discours , qui est qu a nostre entendement appartiennent quatre actes, a scavoir la simple pensee , 1 estude , la meditation et la con templation.

Or la simple pensee est lorsque nous allons courant sur une grande diversite de choses, sans aucune fin, comme font les mooches qui se vont posant sur les fleurs, sans pretendre d en tirer aucimsuc, ains elles s y poserit seulement parce qu elles s y rencontrent : ainsi nostre entendement passant d une pensee a 1 autre , bien que ses pensees soient de Dieu , si elles n ont une bonne fin , tant s en faut qu elles soient bonnes , qu au contraire elles sont inutiles et nuisibles , et apportent un grand empescbement a 1 orayson.

Le deuxieme acte de nostre entendement est 1 estude , et cecy se fait lorsque nous considerons les clioses seulement pour les bien scavoir et bien entendre , ou pour en pouvoir bien parler, sans avoir autre fin que de remplir le ventre de nostre memoire ; et en cela nous ressemblons aux lianetons , qui se vont posant sur les roses , non a autre fin que pour se saouler et remplir. Or de ces deux actes de nostre entende ment, nous n en dirons pas davantage, parce qu ils ne sont

pas bons.

Yenons au troisieme acte, qui est la meditation. Pour seayoir cequec est que meditation, il faut entendre les parolles

S44 SEBMON

du roy Ezechias, lorsque la sentence de mort luy fut prononcee par le prophete Isaye , laquelle apres fut revoquee par sa penitence. Je crieray, dit-il, comme le poussin de Farondelle, et mediteray comme la colombe an plus fort de ma louleur : Sicut pullus hirundinis, sic damabo; meditabor ut columba\ II vouloit dire, qu alorsque le petit de Farondelle ^est tout seul , et que sa mere est allee querir Fherbe chelidoine pour luy faire recouvrer la veue, il crie, il piole, dautant qu il ne sent plus sa mere proche de luy, et qu il ne void goutte. Ainsi moy , ayant perdu ma mere , qui est la grace , et ne voyant venir personne a mon secours, je crieray et me diteray comme la colombe.

Et pour comprendre cecy, il faut scavoir que tous les oyseaux out accoustume , lorsqu ils chantent ou gazoiiillent , d ouvrir tout le bee , horsmis la colombe , laquelle fait son petit chant ou gemissement , retenant sa respiration au de dans d elle, et par legroulement et retour qu elle fait de son haleine dans son gosier sans la laisser sortir, en reiissit son chant. Ainsi la meditation se fait lorsque nous arrestons nostre entendement sur la consideration d un mystere , duquel nous pretendons tirer de bonnes affections ; car si nous n avions cette intention , ce ne seroit plus meditation, ains estude : car la meditation se fait pour esmouvoir les affec tions, et particulierement celle de 1 amour de Dieu ; aussi la meditation est-elle appellee mere de 1 amour de Dieu , et la contemplation fille de Famour de Dieu.

Outre ce que j ay dit, il faut encore scavoir, qu entre la contemplation et la meditation , il y a une petition , qui se fait apres que nous avons medite la bonte de nostre Seigneur, son amour infiny et sa toute puissance ; car alors nous entrons en confiance de luy demander, et le prier de nous donner les choses necessaires pour nostre salut. II y a troissortes de demandes , lesquelles se font differemment : la premiere 1 Me, XXXVUI.

DE L ORAYSON. 545

ce fait par devoir, la seconds par authorite, et la troisieme par grace.

La demande qui se fait par devoir, ne se peut pas appeller priere ; aussi voit-on que si une personne qui a beaucoup d authorite sur nous , comme sont les peres , seigneurs ou maistres, use du mot de priere, nous leur disons inconti nent : Vous pouves commander, et vos prieres me servent de commandement. Mais la priere qui se fait par grace, c est lorsque nous demandons une chose qui ne nous est pas deue, et que nous la demandons a un qui est sureminent par des^ sus nous, comme Dieu.

Le quatrieme acte de nostre entendement est la contempla tion, laquelle n est autre chose que se complaire au bien de celuy que nous avons connu en la meditation , et que nous avons ayme par le moyen de cette connoissance ; et en cette eomplaysance sera nostre felicite la haut au ciel. Parlons maintenant de la cause finale de 1 orayson.

Premierement , nous devons scavoir que toutes les crea tures raisonnables sont creees pour 1 orayson, et lorsque Dieu crea 1 ange et I homme , il les crea afin qu ils le loiiassent eternellement la haut auciel ; et ce sera la derniere chose que nous ferons , si derniere se peut appeller celle qui est eternelle. Nous voyons d ordinaire que, quand on veut faire quelque chose, on regarde tousjours a la fin, premier qu a 1 cBuvre. Par exemple , si nous faisons bastir une eglise , et qu on nous demande pourquoy nous la faisons faire , nous respondons que c est pour nous y relirer quand elle sera faite, afin d y chanter les loiianges de Dieu ; et neanmoins ce sera la derniere chose que nous ferons.

Une autre similitude vous fera mieux entendre cecy. Si vous entres en la chambre d un prince , vous y verres une voliere bien coloree , remplie de divers petits oyseaux qui sont enfermes dedans ; si vous voules scavoir la fin pourquoy on les a mis la, c est pour luy donner du playsir et le recreer iv. 35

par leur chant. Et si apres vous alles regarder en un autre lieu , vous y verres des esperviers et faulcons lesquels sont chaperonnes, et ceux-la sont pour prendre la perdrix et autres oyseaux de proye, pour nourrir delicatement le prince. Mais Dieu qui n est point carnassier, ne tient point de ces oyseaux de proye, ains seulement de petits oyselets, qui sont enfermes dans des volieres pour luy donner du playsir : et par ces petits oyseaux on entend specialement les Religieux et Religieuses, qui se sont volontairement renfermes dans des monasteres pour chanter les loiianges de sa divine majeste ; aussi leur principal exercice doit estre 1 oraysori , et d obeyr a cette parolle de nostre Seigneur, qui nous recommande en FEvangile de prier sans cesse : Oportet semper or are, et non deficere.

Les premiers Chrestiens dont parle S. Luc aux Actes des Apostres, estoient si assidus a 1 orayson, que pour cela plusieurs des anciens Peres les surnommoient les supplians d autres les appelloient medecins, dautant que par le moyen de 1 orayson ils trouvoient remede a tous leurs maux ; et les appelloit-on encore moynes, parce qu ils estoient fort unis ensemble, et que ce nom de moyne signifie unique.

Or les anciens philosophes parlant de Fhomme, ont dit qu il estoit un arbre renverse, qui a sesracines en haut et ses branches en bas ; et comme nous voyons que si Farbre ne tire continuellement les influences du ciel par le moyen de ses racines pour se nourrir, il ne peut subsister longuenient en vie, de mesme en est-il de Fhomme, lequel ne peut semblablement subsister longuenient en la vie de la grace , s il ne fait une speciale et particuliere attention aux choses ce lestes par le moyen de Forayson , puisqu elle est apres les sacremens un des plus efficaces et puissans rnoyens qu il y ayt non seulement pour conserver la grace, mais encore pour Facquerir ; aussi Forayson , comme disent la pluspart des Peres, n est autre qu une eslevation et attention d esprit aux.

BE L ORAYSON. 547

choses celestes et divines, ou Men une demande, selon Fopimon de plusieurs; ce qui ne se contrarie point, dautant qu en eslevant nostre esprit a Diea, nous luy pouvons de ader ce que nous croyons nous estre necessaire pour nostre salut 1 .

^ Or la principal demande que nous devons faire a Dieu c est Funion de nostre volonte a la sienne ; et en cela consiste nostre perfection. Certes, la cause finale de Forayson doit

estre de ne vouloir que Dieu, et d estre tout a luy ; aussi estce la perfection de la vie chrestienne, dit le bienheureux P. Gilles, compagnon de S. Francois, a un certain personnage qui luy demandoit ce qu il pourroit faire pour estre

ir bientost parfait : Donne, dit-il, Tune a Fun, c est-a-dire : tu

* n as qu une ame , et il n y a qu un Dieu; donne-luy toute ton ame, et il se donnera tout a toy.

La cause finale de Forayson ne doit done pas estre, comme vous voyes, de vouloir les tendretes et consolations que nostre Seigneur y donne quelquesfois , puisque Funion ne 3 consiste pas en cela, ains a avoir nostre volonte unie et conforme a la sienne.

Et pour parler de la cause efficiente de Forayson , il faut scavoir ce que c est, et qui doit prier. La question seroit bientost resolue, si nous disions que tons les hommes peuvent prier, et que tous le doivent faire : mais afin de satisfaire un peu mieux les esprits, nous traitterons cette matiere plus au long.

Premierement , il faut que nous scachions que Dieu ne peut prier, puisque la priere est une demande qui se fait par

grace : or Dieu ne peut rien demander par grace , ains tout d authorite. C est done une chose toute asseuree , que Dieu ne peut et ne doit prior , parce que la priere exige de nous une reconnoissance que nous avons besom de quelque chose : car Fon n a pas accoustume de demander ce que Fon possede

* S. Jean Damas., liv. Ill de la Foy, ch. XXIV.

desja. Dieu ne peut avoir aucun besoin , dautant qu il possede toutes choses, et que tout luy appartient.

II y a plusieurs des anciens Peres , et mesme S. Gregoire Nazianzene, qui semblent dire, que nostre Seigneur ne peut non plus prier en tant qu homme , parce qu il est un mesme Dieu avec son Pere, et peut-estre fondent-ils leur opinion sur les parolles qu il dit a ses Apostres avant sa Passion : Je ne vous dy point que je prieray mon Pere pour vous : Et non dico vobis quia ego rogabo Patrem de vobis ; et puis qu il a dit qu il neprierapasson Pere, pourquoy nousautres le dirons-nous, disent-ils? Mais 1 autre par tie des Peres asseurent que nostre Seigneur prie, se fondant sur ce que son bien-ayme disciple S. Jean a dit de luy, que nous avions un advocat aupres du Pere eternel : Advocatum habemus apud Patrem Jesum Christum justum.

Mais les uns et les autres ne se contrarient pas , bien que leur opinion soit diverse ; car il est certain que nostre Sei gneur Jesus-Christ ne doit point prier , ains peut demander a son Pere eternel tout ce qu il veut par justice, comme font les advocats lorsqu ils demandent quelque chose; car ils n ont pas accoustume de le demander par grace, ains selon la justice des droits desquels ils traitent. De mesme fait nostre Seigneur, et pour ce.la il montre ses playes a son Pere, quand il luy veut faire quelque demande. G est pourtant une chose toute asseuree , que combien que nostre Seigneur demande a son Pere eternel ce qu il veut par justice, il ne laisse pas neanmoins, comme homme, de s abaisser grandement en sa presence , en luy parlant avec une extreme reve rence , et avec des actes d une plus profonde humilite , que jamais aucune autre creature n a sceu ny pu faire , si que sa demande se peut appeller priere.

Mais outre ce que j ay dit de nostre Seigneur, nous trouverons aussi en quelques endrgits de FEscriture, que le saint Esprit prie, et qu il fait orayson ; et S. Paul en 1 Epistre aux

DE L ORAYSON. 549

Remains dit, qu il fait des demandes pour nous avec des sonspirs qui ne se peuvent exprimer : Sed ipse Spiritus pos ts /at pro nobis f/emitibus inenarrabilibus. Ge qui toutesfois nese doit pas entendre que le saint Esprit prie, ou aye prie; rar il ne le pent faire , ayant la mesme divinite que le Pere ct le Fils, et leur estant en tout egal : mais cela veut dire qu il a inspire aux hommes de faire telle ou telle priere, et que cVst par son inspiration que nous prions.

Or quant aux pures creatures, il est certain que les Anges prient , et cela nous est monstre en plusieurs endroits de I Eseriture sainte : mais des hommes qui sont au ciel , nous n en avons pas tant de tesmoignages , dautant que devant que nostre Seigneur fust mort, ressuscite , et monte au ciel, il n y en avoit point encore en paradis , ains ils estoient tous au sein d Abraham dans les limbes. C est pourtant une chose toute asseuree, que les Saints, je veux dire les hommes qui sont en paradis, prient, puisque les Anges avec lesquels ils sont , prient ; car ils ont tous este crees pour loizer Dieu , ainsi que nous avons dit.

Yoyons main tenant si tous les hommes doivent prier et faire or ay son. Cette difficulte sera bientost resolue ; car je dy et asseure qu otiy , et que pas un ne s en peut excuser , voire mesme lesheretiques. L exemple du centenierCorneille, rapporte par S. Luc aux Actes des Apostres , nous donne un suffisant tesmoignage de cela ; car estant encore dans le paganisme , il fit une orayson telle, qu elle merita d estre pre sentee devant le throne de la divine Majeste , et Dieu luy fit la grace de luy envoyer le grand S. Pierre , affin de 1 mstruire en la foy, et depuis il fut grand Saint entre les Chresliens. II est vray neanmoins que les grands pecheurs ont beaucoup de difficulte a prier et faire orayson. Certes, on peut dire qu ils ressemblent a ces petits oyseaux , lesquels d eux-mesmes, des qu ils ont un peu de plumage, se guindent en Fair pour voler ; mais n ayant pas asses de force pour

continuer leur vol, ils tombent soudain, et se viennent poser sur la glu qu on leur a preparee pour les prendre , de sorte que cette humettr visqueuse leur serre si fort les aisles s qu apres ils ne ^aeuvent plus voler. De mesme en arrive-fC au pecheur, lequel, quoy qu il ayt quelquedesir des eslevC a Dieu par le moyen de la priere et de 1 orayson , il se laisaC neanmoins tellement emporter a ses mauvaises habitudes^ que n ayant pas asses de resolution pour se retirer du vice , il vient incontinent a se poser sur cette humeur visqueuse du peche , par laquelle il se laisse tellement serrer , qu il ne peut apres se guinder au ciel par 1 orayson , qu avec une tres-grande difficulte ; mais pourtant , en tant qu il est ca pable de la grace , il peut et doit prier , et faire orayson , et n y a que le diable seul qui ne la puisse faire , dautant qu il n y a que luy seul qui soit incapable d amour.

II nous reste maintenant a declarer quelles sont les con ditions qu il faut avoir pour bien faire 1 orayson. Je scay que les anciens Peres qui traitent de cette matiere , en rapportent beaucoup; que quelques-uns en comptent quinze, et d autres huict ; mais puisque le nombre de trois est si revere par tout, je m y arresteray.

La premiere condition qu il faut avoir pour bien faire Foray son est , qu il faut estre petit en humilite ; la seconde , qu il faut estre grand en esperance; et la troisieme qu il faut estre appuye sur Jesus-Christ crucifie.

L humilite n est autre chose qu une mendicite spirituelle, de laquelle parlant nostre Seigneur a ses Apostres , il dit : Beati pauper es spiritu ; quoniam ipsorum est regnum coelorum * : Bienheureux sont les mendians d esprit , car a eux appartient le royaume des cieux. Je scay bien que la pluspart des Peres qui interpretent ces paroles, disent Bien heureux sont les pauvres d esprit; mais ces deux interpretations ne sont neanmoins pas contraires, parce quetouslespauvrei

S. Matth., V.

fife

sent mendians , s ils ne sont glorieux, et tous les mendians isont pauvres , s ils ne sont avaricieux.

II faut done, pour bien. faire orayson, que nous recon-

noissions que nous sommes pauvres, etque nous nous humi-

Inons grandement : et comme nous voyons qu untireur d ar-

baleste, quand il veut decocher un grand trait , plus il veut

tirer haut, et plus il tire la corde de son arc en has, ainsi

taut-il que nous fassions, quand nous voulons que nostre

priere aille jusques au ciel : il faut que nous nous approfon-

i, Missions fort par la connoissance de nostre neant. David nous

advertit de le faire par ces parolles : Quand tu voudras faire

orayson , dit-il, approfondis-toy tellement dans Fabysme de

ton neant , que tu puisses par apres sans difficulte decocher

ton orayson comme une sagette jusques dans les cieux *.

Et ne voyons-nous pas que les grands princes, lorsqu ils veulent faire monter une fontaine au plus haut de leur chasteau , Yont prendre la source de Feau en quelque lieu fort haut , puis la conduisent par des tuyaux , en la faysant descendre au has comme ils veulent qu elle monte ; car autrement 1 eau ne monteroit jamais : et si vous leur demandes comment ils Font fait monter , ils vous diront que c a este en la faysant descendre. Tout de mesme en est-il de Forayson ; car si on demande comment elle peut monter au ciel , on doit respondre , qu elle y monte par la descente de Fhumilite.

L Espouse au Cantique des Cantiques fait esmerveiller les Anges, et leur fait dire par estonnement 2 : Quce estista quce ascendit per desertum , sicut virgula fumi, ex aromatibm rniyrrhce, etthuris, et universi pulveris pigmentarii? Qui ert <celle-cy qui vient du desert, et qui monte comme une petiti verge de fumee odoriferante, composee de myrrhe, d encenf 9 et de toute sorte de bonnes odeurs du parfumeur, et qui esi appuyee sur son bien-ayme , innixa super dilectum suum 3 ? i Psal. GXX1X. a Cant., III. - 3 Cant., VIII.

Parolles qui se peuvent tres-bien appliquer a 1 ame humble, et qui s exerce en la vertu d humilite : car bien qu elle soit tres-fructueuse en bonnes ceuvres, toutesfois le bas sentiment qu elle a d elle-mesme fait qu elle ne les void point , ains croit tousjours de ne rien faire , et luy semble qu elle est comme un desert sterile , oil n habitent les oyseaux , ny mesme les bestes sauvages, et qui n a point d arbres fruitiers, parce qu elle ne void en elle aucune vertu : et dautant que par cette humilite Fame s esleve a Dieu , cela fait dire aux Anges : Qui est celle qui monte du desert ?

Passons maintenant a 1 esperance , qui est la seconde con dition qu il faut avoir pour bien faire 1 orayson. L Espoust venant du desert monte comme un rejetton ou verge de fumee odoriferante , composee de la myrrhe. Cecy nous represente 1 esperance; car bien que la myrrlie jette une odeur fort suave , elle est pourtant tres-amere a gouster. Ainsi quoy que 1 esperance soit suave , parce qu elle nous promet de joiiir un jour de ceque nous desirous, elle est aussi amere , lautant que nous ne sommes pas encores en la possession de e que nous aymons. L encens est bien plus proprement le vmbole de 1 esperance; car comme 1 encens ne peut,s il n est mis sur le feu , jetter sa fumee en baut , ainsi faut-il que 1 esperance , pour monter au ciel , soit raise sur le feu de la charite et bonte de Dieu, et qu elle soit encores appuyee sur les merites de Jesus-Christ, qui est la troisieme condition necessaire pour bien faire 1 orayson ; car autrement ce ne seroit pas esperance , ains presomption.

Or quoy que 1 esperance monte jusques a la porte du ciel, elle n y peut neanmoins entrer, dautant qu elle est une vertu toute de la terre. Et comme FEspouse montant du desert est appuyee sur son bien-ayme , aussi avons-nous dit que la troisieme condition necessaire pour bien faire 1 orayson est, qu il nous faut estre appuyes sur noslre Seigneur Jesus-Christ cruciiie", puisque c est par sa morl

BE L ORAYSON. 553

que nous avons acces au Pere eternel , que nous avons este reconciles avec luy , et que nous obtenons ce que nous demandons a sa divine Majeste.

L Espoux voulant lotier son Espouse , luy dit , qu elle est comme un lys entre les espines : Sicut lilium inter spinas , sic arnica mea inter filias. Et elle par contr eschange de loiiange le compare a un pomraier * : Sicut malus inter ligna sylvarum, sic dilectus meus inter filios ; mon bien-ayme, dit-elle, est entre les enfans deshommes comme un pommier entre les haliers et les arbres des forests ; il est tout charge de feuilles, de fleurs, et de fruits. Je me reposeray a son ombre, et recevray les fruits qui tomberont sur mon giron , je les mangeray , et les ayant masches , je les gousteray en mon gosier, ou je les trouveray tres-doux et tres-suaves; Sub umbra illius quern desideraveram sedi, et fructus ejus dulcis gutturi meo. Mais quel est ce pommier dont parle TEspouse, sinon la croix du Sauveur ? et en quel verger le trouveronsnous? c est sans doute sur le mont de Calvaire ou son Espouse 1 appelle , quand elle dit : Que mon bien-ayme vienne en son jardin, Veniat dilectus meus in hortum suum 2 ; car c est en ce lieu ou cet arbre divin a este plante, et ou nous le devons chercher, pour nous nourrir de ses fruits, et nous tenir sous son ombre. Mais quelles sont les feuilles de cet arbre? c est Fesperance que nous avons de nostre salut, par le moyen A la mort du Sauveur : ses fleurs sont les prieres qu il faysoi pour nous a son Pere eternel , et ses fruits sont les merits de sa mort et Passion. Demeurons done a 1 ombre et aux pieds de cet arbre, je veux dire de cette croix : rassasions-^ nous de ses fruits , et n en partons point que nous ne soyons tout detrempes du sang qui en decoulc.

Sainte Catherine de Sienne cut une fois un acces en meditant la mort et Passion de nostre Seigneur , ou il luy fut advis qu elle estoit dedans un bain , qui estoit fait de soa i Cant., II. 2 Cant,, V.

t>54 SERMON

precieux sang ; et quand elle fut revenue a elle, elle vid que sa robe en estoit toute rougie. Or rapportant cela a mon sujet , je dis que nous ne devons point aller a 1 orayson , que ce ne soil pour nous arrouser de ce precieux sang ; au mom? s en faut-il arrouser le matin a sa premiere priere.

S. Paul en 1 Epistre aux Remains , chapitre XIII , escrivant a ses enfans spirituels , leur enjoignit , qu ils se revestissent de noslre Seigneur Jesus-Christ , c est a dire de son sang : Induimini Dominum Jesum Christum *. Mais qu estce qu estre revestu de ce sang ? Pour vous faire mieux en tendre cecy, il faut que je me serve d une comparaison. Vous verres un homme revestu d un habit d escarlate : 1 habit est fait de laine , mais ce qui luy donne sa valeur, c est qu il est teint du sang d un poisson appelle Escarlate. Or maintenant appliquant cela a nous , je dy qu encores que nous soyons revestus de laine, c est a dire , que nous fassions de bonnes ceuvres, entant qu elles sont de nous , elles n ont aucun prix ny valeur , si elles ne sont teintes dedans le sang de nostre Sauveur Jesus-Christ , le merite duquel les rend aggreables au Pere eternel.

Nous lisons en la Genese, que lorsque Jacob * voulut avoir la benediction de son pere Isaac , sa mere luy fit apprester un chevreau a la saulce de la venaison , selon qu Isaac 1 aymoit , et de plus luy fit mettre dans ses mains des gands de poil , a cause qu Esaii , a qui appartenoit la benediction , estoit tout vein ; mais outre cela , elle luy fit encore mettre la robbe parfumee destinee pour Faisne de la maison , puis le mena ainsi a son mary, qui estoit aveugle ; et Jacob de mandant la benediction a son pere , Isaac se print a luy tou cher les mains , puis s escria : Ah ! que je suis en grande peine ! la voix que j entends est la voix de mon fils Jacob , mais les mains que je touche sont les mains d Esaii : Vox quidem, vox Jacob est, sed manus, manus sunt Esatt.

Rom., XIII, * Gen., XXVII,

BE L OIUYSON. 555

feanmoins ayant senti sa robbe parfumee , il en recent tant le complaysance , au il dit : La bonne odeur que je sens lonne tant de suavito a mon odorat , qu elle me contraint de lonner la benediction a mon fils. Ainsi nous autres , ayanf appreste cet agneau sans macule , et 1 ayant presente au Pere eternel pour rassasier son goust , en luy demandant sa benediction , il nous dira semblablement , s il nous treuve revestus de sa robbe , c est a dire de son sang : La voix que j entens est la voix de Jacob , mais les mains , qui signifient nos ceuvres, sont les mains d Esaii; toutesfois, a cause de la suavite que j ay a sentir la bonne odeur de la robbe par fumee de mon fils , je vous donne ma benediction : benedic tion qui nous comblera de grace en ce inonde , et nous fera parvenir a la gloire en 1 autre. Amen.

v^/v^^^/^/^/^/\/^/^/v^/v^/^/\/vv^/^yrw^

ATJTRE SERMON

SUR L ORAYSON 1 ,

POUVANT SE RAPPORTER AU VI e DIMANCHE APRES PASQUES,

Orate sine intermissione. I THESSAL., c. V.

Prie"s sans cesse.

Nous avons monstre en Fexhortation precedente comme la fin de Porayson doit estre Tunion de nostre ame avec Dieu , et comme tous les homines qui sont en la voye de salut peuvent et doivent prier; mais il nous est demeure une difficulte, qui est, de scavoir si les prieres des pecheurs sont exaucees; car nous voyons que Faveugle ne , duquel parle S. Jean au neuvieme chapitre de son Evangile, et que nostre Seigneur illumina, dit a ceux qui 1 interrogeoient, que Dieu n exauce point les pecheurs : Scimus, quia peccatores Deus non audit. Mais laissons-le dire ; car il parle encores comme aveugle.

II nous faut premierement entendre qu il y a trois sortes de pecheurs, a scavoir, les pecheurs impenitens, les pecheurs penitens, et les pecheurs justifies. Or c est une chose asseuree, que les pecheurs impenitens ne sont point exauces, dautant qu ils veulent croupir et perseverer en leur peche , et leurs oraysons sont en abomination devant Dieu , ainsi qu if le fait entendre par son prophete Isaye. A ceux qui luy di soient : Nous avons jeusne et afflige nos ames , et vous n nous aves point regardes : Jejunavimus , et non aspexisti ;

1 Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation Saincte Marie d Aunessy (Edit, de 1641 et de 1643).

SUR L ORAYSON. 557

humiliavimus animas nostras , et nescisti ; Dieu respond et leur dit : Yos jeusnes, vos prieres, vos afflictions et vos festes me sont en abomination, dautant qu aves vos mains ensanglantees : Calendas vestras, et solemnities vestras odivit anima mea, et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam ; manus vestra> plence sanguine sunt*. G est done chose certaine , que les prieres du pecheur impenitent ne peuvent estre exaucees, et nul ne peut dire Jesus, sinon en lavertu du saint Esprit, ny appeller Dieu Pere, qu il ne soil adopte pour son Fils. Or le pecheur qui veut perseverer en son peche ne peut appeller Dieu Pere, ny prononcer le nom souverain de nostre Seigneur , puisqu il n a pas le saint Es prit en luy, car il n habite point au cceur souille de peche ; mil ne peut ausei avoir acces vers le Pere eternel , ny estre exauce de luy que par la vertu et au nom de son Fils, comme luy-mesme le dit en plusieurs lieux de 1 Evangile : Nemo venit ad Pair em, nisi per me. II est done certain que les prieres du pecheur impenitent ne sont point aggreables a Dieu, et ne peuvent estre exaucees, puisqu il veut perseverer en son peche.

Yenons au pecheur penitent. Certes, on luy fait tort d<- 1 appeller pecheur; car il ne 1 est plus, puisqu il deteste desja son peche , et bien que le saint Esprit ne soit pas encore en son cosur par residence , il y est neanmoins par assistance. He ! qui est-ce a votre advis qui luy donrie ce repentir d avoir offense Dieu, sinon le saint Esprit, puisque nous ne scaurions avoir une bonne pensee pour nostre salut, s il ne nous la donne? Mais ce pauvre homme n a-t il rien fait de soncoste? si a certes. Considered David : quand Dieu luy eut fait reco-

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