‹ Œuvres complétes Volume 4Chapitre 8 sur 31 · LB DEUXIESME JOUR DE FETRIER · texte numérisé non relu

LB DEUXIESME JOUR DE FETRIER

Postquam impleti sunt dies purgationis Marias, secundum legem tulerunt Jesum in Hierusalem . ut sisterent eum Domino. Luc. II.

Apres que les jours de la purgation de Marie, selon la loy de Moyse, furent accomplis, ils porterent 1 enfant Jesus au temple pour le presenter au Sei gneur. S. Luc, II.

Dieu dit comme il le fait, et il fait comme il le dit ; en quoy il nous monstre, qu il ne nous faut pas contenter de bien dire, mais qu il faut que nous adjoustions les effets conformes a nos propositions, et les oeuvres a nos paroles, si nous voulons lui estre agreables : et tout ainsi qu en Dieu dire et faire n est qu un, il faut de mesme , que nostre dire soit faire , et qu il soit incontinent suivi de Pexecution : Et pour cela les Antiens, quand ils vouloient representer Fhomme de bien, ils se servoient de la comparaison d une pesche sur laquelle ils appliquoient une feiiille de pescher, parce que la pesche a la forme d un cceur, et la feuille du pescher celle de la langue, pour monstrer que rhommede bien et vertueuxavoit non-seulement une langue pour dire beaucoup de bonnes choses, mais que cette langue estant appliquee sur son cceur, il ne parloit sinon a mesure que son cceur le vouloit, c estadire qu il ne disoit sinon desparollesquiprocedoientde son cceur, qui le portoit quant et quant aux operations et aux effects de ses parolles. Et c est ce que nous representent les quatre animaux que vid Ezechiel * , lesquels n avoient pas seulement des aisles pour voler; mais au dessous d icelles, ils

1 Ezech. I.

avoient des mains pour operer; pour nous signifier, que nous ne nous devons pas contenter d avoir seulement des aisles pour voler au ciel par des saints desirset par des specu lations, si avec cela nousn avons des mains qui nous portent auxceuvres, et a la pratique de nos desirs : car c est une chose assuree, que nos bons propos seuls, et nos resolutions, pour saintes qu elles puissent estre, ne nous conduiront point au ciel , si elles ne sont pas aceompagnees des effets.

Nostre Seigneur done , pour confirmer cette verite , vient aujourd huy au Temple pour y estre offert a Dieu son Pere, s assujettissant a Tobservance de la loy qu il avoit donnee a Moyse escritte sur des tables de pierre, en laquelle il y avoit une grande quantite d observances particulieres , ausquelles nostre Seigneur ny nostre Dame , n estoient nullement obliges : car nostre Seigneur estant le Createur, le Roy et le Monarque de toutes choses , il ne pouvoit nullement estre oblige , ny sujet a aucune loy, ou commandement. Neantmoins , parce qu il devoit estre mis devant nos yeux comme un souverain et incomparable pourtrait, auquel nous nous devons conformer en toutes choses , autant que la faiblesse de nostre nature le pourroit permettre, il voulut observer la loy, et s y assujettir, et sa tres-benite Mere anssi a son exemple, ainsi que nous voyons en FEvangile de ce jour, lequel nous propose la Purification de nostre Dame et la pre sentation de nostre Seigneur au Temple, et pour traiter utilement ce sujet, je vous deduirai trois petites considerations tirees de 1 Evangile , sur lesqu elles je ne m arresteray pas beaucoup : ains ne les feray que toucher en passant, les laissant ruminer a vos esprits , comme des animaux mundes, pour en faire apres une bonne et heureuse digestion.

La premiere consideration sera touchant Fexemple que nostre Seigneur et la glorieuse Vierge nous donnent d une profonde et veritable humilite ; la seconde, sur Tobeissance qui est entee sur 1 humilite; et en la troisiesme nous ap-

prendrons line methode excellence pour bien faire Foraison. Et premierement, quelle humilite plus grande et plus profonde se peut-il imaginer, que celle que nostre Seigneur et nostre Dame pratiquent en venant au Temple , Fun pour y estre offert, comme tous les enfants des hommes pecheurs, et Fautre se venant purifier ? Or c est une chose tres-certaine que nostre Seigneur ne pouvoit estre oblige a cette ceremonie; veu qu il esloit la purete mesme, puis qu elle n obligeoit que les pecheurs; et quant a nostre Dame, quelle necessite avoit-elle ou pouvoit-elle avoir de se purifier, puis .qu elle n estoit ny ne pouvoit estre souillee , ayant recu une grace si excellente des Finstant de sa Conception , que celle desCherubins et Seraphins ne luy est nullement comparable? Gar si bien Dieu les prevint de sa grace des leur creation, pour les empescher de tomber en peche , neanmoins ils ne furent pas des cet instant confirmed en grace , pour ne pouvoir pecher : ains ils le furent seulement par apres, en vertu du choix qu ils firent de se servir de cette premiere grace, et par la volontaire sousmission de leur franc arbitre a leur Createur. Mais nostre Dame ne fut pas seulement prevenue de la grace de Dieu au mesme instant de sa Conception : ains elle fut tellement confirmee en icelle , qu elle ne pouvoit en decheoir, ny pecher. Et neanmoins FEnfant et la Mere , nonobstant leur incomparable purete, se viennent aujourd huy presenter au Temple, comme s ils eussent ete pecheurs, ainsi que tout le reste des hommes. acte d humilite incompa rable ! plus la dignite des personnes qui s humilient est grande , et plus Facte d humilite qu elles font est inesti mable. ODieu ! quelle grandeur de nostre Seigneur et de notre Dame, qui est sa mere ! 6 que c est une consideration belle , utile et profitable pour nous autres, que celle-ci de Fincomparable vertu d humilite que nostre Seigneur a si cherement aymee ! II semble que cette vertu ait ete la plus cherie de son cceur, et qu il ne soit descendu du ciel en terre que pour 1 a-

mour d elle, et pour la pratiquer ; et nous devons tenir cette vertu pour la plus grande de toutes celles qui sont purement morales. Or, je n entends pas parler de 1 amour de Dieu , et delacharite, d autant que lacharite n est pasune vertu particuliere , ains une vertu generale qui se respand sur touted les autres, et c est d elle qu elles tirent leur beaute, leur splendeur et leur merite. Mais quant aux vertus particulieres, il n y en a point de si grande que 1 humilite , ny si necessaire , et nostre Seigneur l a tellement aymee , qu il a mieux ayme mourir que d en laisser la pratique , suivant ce qu il a dit luy-mesme, qu il n y a point de plus grand amour que de mettre sa vie pour la chose aymee : or nostre Seigneul a donne sa vie pour 1 humilite ; car il a fait en mourant le plus excellent et le plus souverain acte d humilite qui se puisse jamais imaginer.

Le gtand apostre S. Paul nous voulant faire concevoir en quelque facon 1 amour que nostre Seigneur portoit a cette vertu, dit qu il s est humilie jusques a la mort, et a la mort de la croix, Humiliavit semetipsum usque ad mortem, mor tem autem crucis; voulant dire : Mon Seigneur et mon Maistre ne s est pas humilie seulement pour un terns , ou pour quelque action particuliere , ains jusques a la mort, c est a dire, des 1 instant de sa Conception, jusques au dernier moment de sa vie : et pour nous monstrer la grandeur da cette humilite de nostre Seigneur, il s est humilie (dit-il) jusques a la mort, et la mort de la croix , qui estoit la mort la plus ignominieuse , la plus infame et pleine d abjection y qui se pust trouver sur tout autre genre de mort. En quoy nous sommes enseignes, qu il ne nous faut pas contenter depratiquer 1 humilite en quelques actions particulieres , et pour un terns seulement, ains tousjours et en toutes occa sions ; et non seulement jusques a la mort, ains jusques a la mortde la croix, c est a dire, jusques a 1 entiere mortification de nous-mesmes, humiliant 1 amour de nostre propre estiuie-

et 1 estimft de nostre propre amour ; car il ne se faut pas amii3r a la pratique d une certaine apparence d humilite, de contenance et de parolles, qui consiste a dire que nous ne sommes rien que Timperfection mesme , et a faire quantite de reverences et d humiliations exterieures , et choses semblables qui ne sont rien moins que 1 humilite , laquelle pour estre vraye , nous fait recognoistre et tenir pour vrais neants, qui ne meritons pas de vivre , et nous rend souples, maniables et soumis a un chacun , observant par ce moyen ce precepte de nostre Seigneur, qui nous ordonne de renoncer a nous-mesmes , si nous le voulons suivre : Si quis vult post me venire, abneget semetipsum 1 .

II y en a plusieurs qui se trompent grandement en ce qu ils pensent que rhumilite ne soit bonne a pratiquer que par les novices et commencans ; et des qu ils ont un peu fait de chemin en la voye de Dieu , ils se persuadent qu ils se peuvent bien relascher en cette pratique, pensans desja estre asses advances en icelle; en quoy certes ils s abusent grandement. Ne voyent-ils pas que nostre Seigneur s est humilie jusques & la mort , c est a dire tout le temps de sa vie? que ce divin maistre de nos ames savoit bien que son exemple nous estoit necessaire , dautant que n ayant nulle necessite pour luy de s humilier , il a neanmoins voulu perseverer a le faire depuis sa naissance jusques a sa mort, afin de nous inciter a embrasser cette vertu. que la perseverance est necessaire en ce sujet 1 car combien en a-on veu qui avoient bien com mence en la pratique de rhumilite , lesquelz faute de perse verance , se sont perdus : c est pourquoi nostre Seigneur n a pas dit , Celui qui commencera, ains, Celui qui perseverera (en rhumilite) sera sauve : Qui perseveraverit usque in finem hie salvus erit.

Qu est-ce qui a fait pecher les anges, sinon le defaut d humilite? car si bien leur peche fut une desobeyssance , pour

* S. Mat., XVI et S. Luc, XIX.

i38 SERMON

prendre toutes choses en leur origine , toutefois ce fut Forgueil qui les fit desobeyr a Dieu? He ! ne voyons-nous pas que ce miserable Lucifer commenca a se mirer et contempler, et puis il passa dela a s admirer et complaire en sa beaute ; sur laquelle complaisance il dit : Je monteray au Cie) , et seray semblable au Tres-Haut, In coelum ascendam, similis era Altissimo^y et secotia ainsi le joug delasainte sousmission et obe issance qu il devoit a son Createur. II avoit bien raison de considerer son excellente nature ; mais non pas pour s y complaire et en tirer de la vanite : car ce n est point ma] 1 , fait de se considerer soy-mesme pour glorifier Dieu, et le remercier des dons qu il nous a fails , pourveu que nous ne pas sions pas a la vanite et complaisance de nous-mesmes. Cette parole des philosophes pay ens , Connois toy toy-mesme, a este fort approuvee et bien recue des anciens Peres ; car elle ne veut dire autre chose, sinon Cognois Pexcellence et no blesse de ton ame , afin de ne la point avilir , mespriser , ny faire rien qui soit indigne de sa grandeur. Mais prenes garde de demeurer tousjours dans les termes de Fhumilite, et d une sainte et amoureuse recognoissance envers Dieu, de qui nous dependons, et qui nous a fails ce que nous sommes.

Nos premiers peres et tous les autres qui ont peche , ont este presque tous portes a ce faire par 1 orgueil ; c est pourquoy nostre Seigneur, comme un bon et amoureux medecin de nos ames , prend le mal en sa racine ; et au lieu de 1 or gueil , il vient premierement planter au monde la tres-belle et utile plante de la tres-sainte humilite , vertu qui est d autant plus necessaire, que son vice contraire est general entre les homines.

Nous avons veu comme entre les anges 1 orgueil s y est trouve , et que le defaut d humilite les a fait perdre pour jamais ; or entre les hommes, ne voyons-nous pas comme plusieurs ayant bien commence , faute de perseverance en cette

Iufe,XfY.

vertu , ont este perdus miserablement ? Le roy Saul , que ne fit-il pas au commencement de son regne? 1 Escriture dit , qu il estoit en 1 innocence d un enfant d un an : Filius unius anni erat Saul, cum regnare ccepisset l , et cependant il se pervertit de tellesorte par son orgueil, qu il fut reprouve de Dieu, selon la plus commune opinion des Peres. Et Judas, quelle humilite ne temoigna-il pas vivant en la compagnie de nostre Seigneur? et cependant voyes quel orgueil il avoit en mourant, ne se voulant point humilier et faire les actes de penitence pour lesquelz rhumilite est necessaire , ce qui fut cause qu il desespera d obtenir pardon et misericorde; orgueil insupportable , de ne vouloir pas s humilier devant la divine Misericorde, de laquelle nous devons attendre tout nostre bien et tout nostre bonheur. Bref , Forgueil est un mal si commun entre les hommes , qu on ne leur peut jamais assez prescher et inculquer la necessite qu ils ont de perse verer en la pratique de la tres-sainte et tres-aimahle vertu d humilile. Et a cette intention , nostre Seigneur et nostre Dame viennent aujourd huy prendre la marque de pecheurs , eux qui ne le pouvoient estre, en s assujettissant a la loy , qui n estoit point faite ny pour Fun ny pour 1 autre ; humilite grande et incomparable pour nostre Seigneur et sa sainte Mere, de s abaisser ainsi. Certes, nous pouvons bien dire que ce n est pas grande chose ny un abaissement de grande im portance, que celuy que font ceux qui sont petits , en comparaison des grands : et ce n est pas merveille de nous voir abaisser et humilier, nous autres qui ne sommes rien, et qui ne meritons que I abaissement et aneantissement ; mais nostre Seigneur et nostre Dame , qui a 1 egard des autres creatures, en vertu et saintete estoient comme des geans d une grandeur incomparable , leur abaissement et humiliation estoit d un prix inestimable , et des qu ils se furent une fois humilies , ils persevererent tout le terns de

IRois, XV.

leur vie et ne se voulurent plus relever ; c est pourquoy le grand Apostre, parlant de Fhumilite de nostre Seigneur, dit qu il s humilia jusques a la mort, et lamort de lacroix, Humiliavit semetipsum usque ad mortem , mortem autem crucis * : ce que fit aussi sa tres-benite Mere, a son imitation. Mais nous autres miserables creatures , qui ne faisons que ramper et nous traisner sur la terre, des aussitot que nous nous sommes abaisses ou humilies en quelque legere occa sion , nous ne pouvons perseverer, ains nous nous relevons incontinent, faisons les hautains, et recherchons d estre estimes quelque chose de bon ; et bien que nous soyons 1 imperf ection et 1 impurete mesme , nous voulons neanmoins estre estimes saints , purs et parfaits , et cependant nous voyons nostre Dame qui ne peut pecher, et laquelle nonobstant son extreme purete, veut bien estre estimee pecheresse.

Considered , je vous prie , une fille d Eve : comme quoy n est elle point ambitieuse d honneur et de se faire estimer ? Et certes , si bien ce mal est general entre les hommes , nean moins il semble que ce sexe en soit plus entache. Or nostre Dame et glorieuse Maistresse n estoit nullement fille d Eve selon Tesprit, ains seulement selon lesang; c est pourquoy elle fut tousjours extremement humble et rabaissee , ainsi qu elle temoigne elle-mesme en son sacre Cantique, que le Seigneur avoit regarde son humilite , c est pourquoy toutes les nations la prescheroient bienheureuse : Quia respexit humilitatem ancillce suce, ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generations*. Or je scay bien qu elle vouloit dire que Dieu avoit regarde sa petitesse et sa bassesse ; mais c est en cela mesme que nous reconnoissons davantage sa profonde et sincere humilite. Escoutes-la, de grace, et voyes comme elle se mesestima tousjours, et principalement quand Tange luy annonca qu elle devoit estre Mere de nostre Sei gneur. Ecce ancilla Domini*, Je suis la servante du Sei-

Philip. II. * S. Luc, I. * Ibid.

gneur, luyrespondit-elle. Done, pour conclusion de ce premier poinct, nous sommes enseignes par nostre divin Maistre de Testime que nous devons faire de la tres-sainte humilite, qui a ton sj ours ete sa bien cherie, aussi bien que la base et le fondement de 1 edifice de la perfection , lequel ne peut subsister ny s eslever que par la pratique d une profonde , sin cere et veritable recognoissance de nostre petitesse et imbecillite , qui nous porte a un vray aneantissement et mespris de nous-mesme.

Passons au second poinct , et voyons comme nostre Sauveur et sa tres beniste Mere ont tousjours accompagne leur bumilite d une parfaite obe issance, qui a eu tant de puis sance sur Tun et sur Fautre , que nostre Seigneur a mieux aime mourir de la mort de la croix que de manquer d obeyr, Factus obediens usque ad mortem, mortem autem cntcis. Et nostre Dame, quel acte signale d obe issance nefit-elle pas a Theure mesme de la mort de son Fils , qui estoit tout son amour et le cceur de ses entrailles? Elle ne resista aucunement , nonobstant qu elle fust transpercee du glaive de douleur , ains demeura tousjours ferme et constante aux pieds de la croix de N. S., avec une parfaitte sousmission a la tres sainte volonte dti Pere Eternel, qui avoit ordonne qu il mourust, ainsi que nous monstrent les parolles de saint Paul, le quel dit qu il s est fait obeissant jusques a la mort, et la mort de la croix , Factus obediens usque ad mortem, mortem au tem crucis. Et ce divin Sauveur ne fit jamais rien que par obe issance tout le terns de sa vie , ce qu il manifeste luymesme , quand il dit : Je ne suis point venu pour faire ma volonte , ains celle de celuy qui m a envoy e, Quia descendi decwlo, nonut faciam voluntatem meam, sed voluntatem ejus qui misit me. En quoy il nous monstre qu il regardoit tousjours en toutes clioses la volonte de son Pere celeste, pour la suivre , et non pas pour un terns , ains tousjours et jus ques a la mort. Et quant a nostre Dame, voyes et consideres

tout le cours de sa vie, vous n y trouverez qu obelssance ; elle a tousjoursfait une telle estime de cette vertu, que si Men elle avoit fait voeu de virginite , neanmoins pour obeyr elle se sotismit au commandement qui lui fut fait de se marier , et persevera tousjours en la pratique de cette vertu, ainsi que nous voyons aujourd huy, venant au temple pour obser ver la loy dc la purification , bien qu elle n eust nulle obli gation ni necessite de 1 observer, comme nous avons dit au premier point : ains c estoit une obeissance purement volontaire et non necessaire; mais pour estre volontaire, elle n en estoit pas moindre : au contraire elle estoit beaucoup plus excellente et agreable a la divine Majeste , d autant que cela procedoit de 1 amour qu elle portoit a cette vertu , laquelle son divin Fils avoit entee comme un divin grefle sur le tronc sacre de sa tres-sainte bumilite, aussi n en a-elle point recommande d autres aux bommes. Car il ne se trouve point en 1 Evangile qu elle leur aye parle, sinon aux nopces de Cana en Galilee , qu elle dit : Faites tout ce que mon Fils vous dira : Quodcumque dixerit vobis facite, preschant ainsi 1 observance de la tres-sainte obeyssance , laquelle est compagne inseparable de I bumilite, d autant qu elles ne se trouvent point 1 une sans 1 autre : car 1 humilite fait que nous nous sousmettons a obeyr.

Or , nostre Dame et tres-sacree Maistresse ne craignoit pas ]a desobeyssance , parce qu elle n estoit nullement obligee d obeyr a la loy, qui n estoit point faite pour elle, ny pour son Fils , ains elle en craignoit seulement F ombre, a cause que si elle ne fut pas venue au temple pour offrir son Fils nostre Seigneur , et pour se purifier , quoy qu elle n en eust nul besoin , Ton eust pu trouver des personnes qui eussent voulu faire enqueste de sa vie , pour scavoir pourquoy elle ne faisoit pas comme les autres femmes. C est pourquoy elle vient aujourd buy au temple , pour lever tout ombrage aux homines, et leur oster toute sorte de soupcon : pour nous

monstrer que nous ne nous devons pas contenter d eviter seulement le peche , ains Fombre du peche , et ne nous contenter pas de la resolution que nous avons de ne point commettre un tel ou tel peche , mais aussi que nous devons eviter les occasions qui nous pourroient servir de tentation pour nous y faire tomber. Ce qui nous apprend encore de ne nous pas contenter du tesmoignage de nostre bonne conscience, mais que nous devons avoir soin de lever tout ombrage aux autres de se mal edifier de nous et de nos deportements. Ce que je dis pour certaines personnes , lesquelles estant resolues de ne point commettre quelque peche , ne se soucient pas d eviter le tesmoignage qu ilsrendentqu elleslecommettroient volontiers si elles osoient.

combien cet exemple que nous donnent aujourd huy nostre Seigneur et nostre Dame de la tres-sainte obeissance, nous devroit inciter a nous sousmettre absolument et sans re serve a Tobservation de tout ce qui est commande , et merne des choses qui nous sont conseillees , afin de nous rendre tousjotirs plus agreables a la divine bonte. Mon Dieu, est-ce si grande chose de nous voir sousmettre a obeyr, nous autres qui sommes nes pour cela , puisque le roi supreme, a qui toutes choses doivent estre sujettes, s est bien voulu assujettir a Tobeissance ?

Apprenons done de cet exemple, que nous donnent nostre Sauveur et la glorieuse Vierge , a nous sousmettre , et nous rendre souples, maniables et faciles a tourner a toutes mains, non pour un terns ny pour certains actes particuliers , ains pour tousjours , c est-a-dire tout le terns de nostre vie jusques a la mort.

Passons outre, et voyons en troisieme lieu, comme nous pouvons remarquer en FEvangile de ce jour une excellente maniere de bien faire 1 Oraison. Plusieurs se trompent grandement, croyant qu il faille tant de choses et tant de methodes pour la bien faire ; et Ton en void souvent qui se

mettent en peine et qui sont dans un grand empressement , pour rechercher tous les moyens possibles et pour trouver un certain art qu il leur semble qu il faut scavoir pour le bien faire, et ne cessentjamais de subtiliser autour de leur oraison pour voir comment ils la pourront faire ainsi qu ils desirent. Les uns pensent qu il ne se faut tourner ny remuer, de crainte que Fesprit de Dieu ne se retire , comme si Fesprit de Dieu estoit si delicat qu il dependist de la methode et de la contenance de ceux qui font F Oraison. Or je ne dis pas qu il ne faille se servir des methodes qui sont marquees , mais nop pas s y attacher, et les aflecter tellement que nous devions mettre toute nostre confiance en icelles; comme ceux qui pensent que pourveu qu ils fassent toujours bien les conside rations devant les affections , tout va bien. Ce n est pas qu il ne soit bon de faire des considerations , et suivre les regies qui sont donnees pour faire 1 Oraison : mais je dis qu il ne se faut pas attacher en telle sorte a une methode , que nous pensions que tout nostre bien en depend.

Et nous devons scavoir qu il n y a qu une seule chose necessaire pour bien faire 1 Oraison, qui est d avoir nostre Sei gneur entre nos bras , comme saint Simeon , et cela estant , nostre Oraison est tousjours bien faite, en quelque facon que nous la fassions : car il n y a point d autre finesse , et sans cette condition, jamais nos Oraisons ne vaudront rien ny ne pourront estre recues de Dieu. Nostre Seigneur 1 a dit luymesme : Nul ne peut venir a mon Pere que par moy, Nemo venit ad Patrem nisi per me *, parce que 1 Oraison n est autre chose qu une eslevation de nostre esprit en Dieu, Or atio est mentis ad Deum ascensus*, eslevation que nous ne pouvoris nullement faire de nous-mesme , mais ayant nostre Sauveur entre nos bras , tout nous est rendu facile. Et pour preuve de cecy, considered unpeu, mescheres ames, ce saint homme Simeon, et voyes comme il fait bien F Oraison, ayant

1 S. Jean, IV. * S. Jean Damasc. liv. de la Foy orthod, ch. XIV.

nostre Seigneur entre ses bras : Laissez , dit-il , maintenant aller vostre serviteur en paix, puis qu il a veu son salutair* , etson Seigneur, Nunc dimittis servum tuum, Domine, stcundum verbum tuum in pace : quia videnmt oculi mei salutare tuum *. Or ce seroit un extreme abus de vouloir exclurre nostre Seigneur Jesus-Christ de nostre orayson , et de la penser bien faire sans son assistance , puisque c est une chose indubitable que nous ne pouvons estre aggreables au Pere eternel , sinon en tant qu il nous regarde a travers de son Fils nostre Sauveur : et non seulement les hommes , mais encore les anges ; car si bien il n est pas leur Redempteur, il est neanmoins leur chef et bienfaiteur, et les anges ont este justifies et confirmes en grace par luy qui la leur a meritee, suivant qu il a este revele a saint Jean : Michael , et angeli ejus... vicerunt eum (magnum draconem , scrpentem diabolum, et Sathanam), propter sanguinem Agni . Et comme il arrive quand on regarde a travers d un verre rouge ou violet , tout ce que Ton void paroit aux yeux de la mesme couleur ; ainsi le Pere eteruel nous regardant a travers de la beaute et bonte de son Fils, nous trouve beaux et bons selon qu il nous desire : sans cet artifice, nous ne sommes que laideur et la difformite mesme.

11 faut done scavoir que FOrayson n est qu une elevation de nostre esprit en Dieu j et si bien en allant a Dieu nous rencontrons les Anges et les Saints en nostre chemin, nous n elevons pas nos esprits a eux pour les y arrester, ni ne leur addressons pas nos prieres, ainsi qu ont voulu dire meschamment les heretiques, ains seulement nous les prions de joindre leurs oraisons aux nostres , pour en faire une sainte confu sion, afin que par ce sacre melange, les nostres soient mieux revues de la divine bonte, qui les aura tousjours aggreables, si nous menons quant et nous son cher petit Benjamin, ainsi quo firent les enfans de Jacob , quand ils allerent voir leur

*S. Luc, II. * Apoc. XII.

rv, 10

frere Joseph en Egypte f ; car si nous ne le menons quant et aous , nous aurons la mesme punition dont Joseph menaca ses freres, qui estoit qu ils ne verroient plus sa face, et n auroient rien de luy , s ils ne luy menoient avec eux leur petit frere. Or nostre petit frere est ce beny poupon que nostre Dame vient aujourd huy apporter au temple , le remettant elle-mesme, ou par Tentremise de saint Joseph, au bon viellard saint Simeon : il est neanmoins plus probable que ce fut saint Joseph , que non pas nostre Dame , pour deux raisons , dont Tune est , que les peres venoient offrir leurs enfans, comme y ayant plus de part que la mere mesme; et 1 autre est que les femmes n estans pas encore puriiiees , ne s osoient approcher -de Tautel ou se faisoient les offrandes. Mais quoy que e en soil, il n importe pas beaucoup, il suffit que saint Simeon recent ce tres-beny poupon entre ses bras, ou des mains de nostre Dame ou de saint Joseph. qu heureux serons-nous, si nous allons au temple disposes pour recevoir cette grace d obtenir de nostre Dame , ou de son cher espoux saint Joseph, nostre divin Sauveur et nostre Maistre ! car 1 ayans entre nos bras, nous n aurons plus rien a desirer et pourrons bien chanter ce sacre cantique : Laisses maintenant aller vostre serviteur en paix , 6 mon Dieu , Nunc di mittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum in pace*) puisque mon ame est pleinement satisfaite, possedant tout ce qui est le plus desirable au ciel et en la terre.

Mais considerons un peu , je vous prie , les conditions qui nous sont necessaires pour obtenir cette grace de prendre nostre Seigneur entre nos bras , et le recevoir des mains de nostre Dame ou de saint Joseph , ainsi que saint Simeon et Anne cette bonne veufve , qui eurent le bonheur de se trouver au temple au mesme terns que ce beny Sauveur y fut apporte. Je remarque de plus que FEvangeliste dit que saint Simeon estoit juste et qu il estoit timore, Et homo iste Justus

1 Gen. XLIi et XLUI. 2 S. Luc, II.

et timoratus * ( en plusieurs endroits de 1 Escriture sainte , ce mot de timore nous fait entendre le respect envers Dieu et les choses de son service) ; pour nous monstrer qu il estoit plein de reverence envers les choses sacrees. Mais il est dit encore qu il attendoit la redemption d Israel , et que le saint Esprit estoit en luy : Expectans consolationem Israel, et Spiritus Sanctus erat in eo. Ce qui nous represente tres a propos quatre conditions necessaires pour hien faire 1 orayson ; dont la premiere est, que nous devons avoir nostre Sei gneur entre nos bras, comme le bon saint Simeon , d autant que c est en cela que consiste la vraye orayson.

Secondement il est dit qu il estoit juste, Et homo iste Jus tus, ce qui ne nous signifie autre chose, sinon qu il avoit ajuste sa volonte a celle de Dieu , vivant selon sa tres-sainte loy. Or il est certain que nous ne sommes point capables de bien faire la sainte orayson , si nous n avons nostre volonte unie et ajustee a celle de nostre Seigneur, ce que je vous feray mieux entendre par une comparaison. Demandes a une personne oii elle va : Je m en vay faire Torayson , dira-elle. Cela est bon ; mais dites-moy , je vous prie, qu est-ce que vousy alles faire? Je m en vay demander a Dieu qu il me donne des consolations. Vous ne voules done pas ajuster votre volonte a celle de Dieu, qui veut que vous ayes des seicheresses et des sterilites. ! je m en vay demander a Dieu qu il me delivre de tant de distractions qui m y arrivent , et qui m y importunent. Helas ! ne voyes-vous pas que tout cela n est pas rendre votre volonte capable d estre unie et ajustee a celle de nostre divin Sauveur, qui veut qu entrant a 1 orayson , vous soyez resolue de soufirir la peine des dis tractions, seicheresses et degousts qui vousy arriveront, demeurant aussi contente que si vous avies beaucoup de con solation et de tranquillite ; puisque c est une chose certaine, que vostre orayson ne sera pas moms aggreable a Dieu, ny

S. Lac, U. Act, VIU.

f48 SERMON

moins utile pour vous, pour estre faite avecplus de difficulte, pourveu que vous ajustiez tousjours vostre volonte avec celle de sa divine majeste , en toutes sortes d evenements , soit en TOrayson, soit esautres occurrences. Etcelaestant, vous feres tousjours bien vos oraysons, et toute autre chose, utilement pour vous, et aggreablement auxyeuxdeDieu, qui est ce que nous devons desirer.

La troisieme condition que nous trouvons estre necessaire pour bien faire Toraison , est que nous devons attendre , comme le bon saint Simeon , la redemption d Israel ; c est-adire , que nous devons vivre en Tattente de nostre propre perfection. qu heureux sont ceux qui vivans en cette attente, ne se lassent point d attendre : ce que je dis pour plusieurs, lesquels ayant desir de se perfectionner par Facquisition des vertus, les voudroient avoir tout d un coup, comme si la perfection ne consistoit qu a la desirer. certes ! ce seroit un grand bien si nous pouvions estre humbles tout aussitost que nous avons desire de Festre, ou bien, si un ange pouvoit un jour remplir une sacristie de vertus, et que nous n eussions rien autre alfaite que d oivtrer la-dedans, pour sans autre peine nous en revestir, comme nous ferions d une robe. Ce seroit certes une chose bien aggreable ; mais cela ne se pouvant, il faut que nous nous accoustumions a rechercher Fevenement de nostre perfection selon les voyes ordinaires en tranquillite de cceur, faysant tout ce que nous pourrons pour acquerirles vertus, par lafidelite que nous aurons a les pratiquer un chacun de nous selon nostre condition et vocation , demeurans en attente pour ce qui regarde de parvenir, tost ou tard, au but de nostre pretention, laissant cela & la divine providence , laquelle aura soin de nous consoler au terns qu elle a destine de le faire , ainsi qu elle a fait a saint Simeon; et quand mesme ce ne seroit qu a 1 heure de nostre mort , cela nous doit suffire : pourveu que nous rendions notre devoir, en faisant ce qui est en nous et en nostre

pouvoir , nous aurons tousjours assez tost ce que nous desirons, pourveu que nous Tayons quand il plaira a Dieu de nous le donner.

La quatrieme condition requise pour bien faire Forayson est qu il nous faut, comme saint Simeon, estre timores, c est a dire , pleins de reverence devant Dieu au terns de la sainte orayson. He Dieu ! mes cheres ames, en quel respect et reve rence ne devons-nous pas estre en parlant a la divine majeste , puisque les Anges , qui sont si purs, tremblent en sa presence! Mais, mon Dieu! direz-vous, nous ne pouvons avoir ce sentiment de sa presence , qui cause une si grande humiliation de toute Tame et de toutes les facultes de nostre esprit , enfin cette reverence sensible, qui fait que la partie supreme et la pointe de nostre esprit se tient basse et en humilite devant Dieu , en la cognoissance de son infinie gran deur, et de nostre extreme petitesse et indignite. qu il faisoit bon voir la reverence avec laquelle saint Simeon tenoit nostre Seigneur entre ses bras ! puis qu il avoit la co gnoissance de la souveraine dignite de celuy qu il tenoit.

Je remarque de plus , qu il est dit que le saint Esprit estoit en saint Simeon, et qu il faysoit sa demeure en luy , Et Spiritus Sanctus erat in eo l . Ce fut pour cela qu il merita de voir nostre Seigneur , et de le tenir entre ses bras. Ce qui nous monstre qu il faut que nous donnions place en nous au saint Esprit , si nous voulons que nostre Dame ou saint Jo seph nous donne a tenir et a porter entre nos bras le divin Sauveur de nos ames , duquel precede tout nostre bonheur, puisque nous ne pouvons avoir acces vers son Pere celeste , que par son entremise et par sa faveur. Ego sum, dit-il, via, et veritas, et vita ; nemo venit ad Patrem, nisi per me *. Mais que faut-il faire pour donner place en nous au saint Esprit? Spiritus Domini replevit orbem terrarum*, . . . Effundam Spiritum meum super omnem carnem *, dit 1 Escriture ; mais

S. Luc, II. * S. Jean, XI. Sap. I. * Joel, II.

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neanmoins , comme dit le Sage, il n habite point en un cceur feint et dissimule. Grand cas que le saint Esprit ne face nulle reserve pour n habiter point en nous , que celle de la feintise , artifice et dissimulation. Or puisque ce defaut empesche que ce doux et admirable consolateur ne reside dans nos ames, pour les combler de ses faveurs ; il faut done estre simples, sans feintise, ny dissimulation, si nous voulons qu il vienne en nous, et apres luy nostre Seigneur ; parce que le saint Esprit veut estre le fourrier de nostre Sauveur Jesus- Christ ; et comme le saint Esprit procede de luy de toute eternite , entant que Dieu , il semble qu il lui rend son change, nostre Seigneur procedant de luy entant qu homme. Que nous reste-il plus a dire main tenant , sinon qu ayant des cette vie perissable et mortelle le saint Esprit en nous , nous tenant en grand respect et reverence devant la divine majeste , attendant avec sousmission Tevenement de nostre perfection , ajustant tousjours le mieux qu il nous sera pos sible, nostre volonte a celle de Dieu, nous aurons sans doute le bonheur de porter nostre Seigneur entre nos bras, comme le bon saint Simeon , et par le moyen de cette grace nous ferons fort bien 1 orayson , a condition toutesfois que nous ayons au prealable imite nostre Seigneur et nostre Dame en la pratique d une souveraine et parfaite obeyssance , qui soit entee sur une profonde , veritable et sincere humilite (ainsi que nous avons dit) . Apres quoy , il ne nous restera plus rien a faire qu a chanter avec saint Simeon : Nunc dimittis servum tuum , Domine : laissez maintenant aller , 6 Seigneur , vostre serviteur en paix, en la jouyssance de la vie eternelle, en laquelle sa bonte nous portera eternellement entre ses bras, en contr eschange de ce que nous 1 aurons porte sur les nostres durant le cours de cette vie mortelle. Ainsi soit-il.

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