DIEU SOIT BENT
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Postquam consummati sunt dies octo ut circumcideretur puer f vocatum
est nomen ejus Jesus. Luc. II.
Les huict jours estant accomplis, 1 enfant fut circoncis, et fut nomm6 Jesus,
S. Luc II.
Les jours , les mois , et les annees appartiennent toutes & Dieu qui les a faites et creees. Les anciens payens avoient tellement accommode les jours et les annees, qu ilz les nommoient et distinguoient selon le cours de la lune , et leur donnoient des rioms propres et appartenans a leurs faux dieux, comme le nom de Mercure , de Mars, de Jupiter, et autres semblables ; et cette superstition a passe si avant parmy les hommes, qu on a eu peine de Parracher. C est pourquoy la saincte Eglise la voulant extirper, a dedie les jours aux saintz , et a mieux ay me nommer du nom de ferie les jours auxquelz il n eschet point de feste dont elle fasse Toffice que de les nommer des noms desquelz ces anciens prophanes les nommoient ; et combien qu on dedie les jours de Tannee aux saints , si ne laissent-ilz pas pourtant d estre tous dedies a nostre Seigneur, comme a celuy qui les a f aitz , et a qui ils appartiennent. Et c est le sujet pour lequel la saincte Eglise tuy dedie celuy d aujourd huy, qui est le pre mier, et en iceluy tous ceux de 1 annee.
Or en ce jour nous celebrons la feste de la Circoncision de nostre Seigneur, en laquelle il receut le sacre nom de Jesus : et le mystere que la sainte Eglise nous propose en cette feste est tres-beau et admirable , d autant qu il est comme une image ou representation de la circoncision spirituelle que
nous devons tous faire pour esire sauves ; et quoy que I Evangile qui se lit en ce jour soil le plus court de tous ceux de Fannee, il ne laisse pas neantmoins d estre tres-haut et tres-profond, parce qu en iceluy est faite mention du nom sacre de Jesus , qui signifie Sauveur , et du sang que nostre Seigneur respandit huict jours apres sa saincte naissance, afin de nous donner des lors des arres de nostre salut et de Tamour qu il nous portoit. Je suivray done PEvangile , et vous feray voir par ce discours ce que c est que circoncision, et comme il se faut circoncir spirituellernent; et a la fin nous dirons quelque chose du nom sacre de JESUS , qui fut impose a nostre Seigneur.
Quant au premier point , il faut scavoir que la circonci sion estoit un sacrement de 1 ancienne loy, qui representoit le baptesme , d autant qu elle estoit comme une profession de foy de 1 attente de 1 avenement de nostre Seigneur; et ceux qui estoient circoncis estoient nettoyez de la coulpe du peche originel , et par ce moyen , d ennemis de Dieu qu ilz estoient par le peche , ils devenoient ses amis et ses enfans. Or, nostre Seigneur ne pouvant estre sujet a la circoncision, il n estoit point oblige de se soumettre a cette loy, non seulement a cause qu il estoit legislateur, mais encore parce qu il estoit la purete mesme, sans tache ny rotiille de peche, tres-sainct, sans macule, et fils de Dieu , ayant este des 1 instant de son incarnation remply et comble de toutes sortes de graces et benedictions par cette estroite union que 1 humanite eut avec la divinite, en suitte de quoy il fut non seulement comble de la plenitude des graces , mais son ame fut encore parfaitement glorieuse, jotiissant de la claire vision de Dieu : de maniere qu il n avoit aucun besoin de s assujettir a la loi de la circoncision ; et neantmoins il n a pas laisse, pour se conformer aux autres, de s y sousmettre.
Secondement , la circoncision estoit une marque par laquelle le peuple de Dieu estoil reconnu et distingue des autres
nations , de laquelle nostre Seigneur n avoit aucun besoin , veu que luy-mesme estoit la vraye marque , le sceau et Fimage du Pere eternel : Qui cum sit splendor glorice et figura substantice ejus*. Mais entre plusieurs causes qui ont porte nostre Seigneur a subir la circoncision , a laquelle il n estoit aucunement sujet , il nous suffira de dire que c a este pour nous donner exemple de la circoncision spirituelle et interieure que nous devons tous faire, si nous voulons estre sauves.
Or , nous devons scavoir que la circoncision se faisoit en 1 une des parties du corps qui estoit la plus interessee et endommagee du peche de nostre premier pere Adam ; et c est la premiere remarque que nos anciens Peres font sur ce mystere , pour nous montrer que quand nous voulons faire la circoncision spirituelle, il faut que ce soit en la par tie la plus malade et interessee de toutes. Certes c est un grand malheur que plusieurs et presque tous les chrestiens veulent bien se circoncir en quelque chose pour avoir part a cette feste, mais toutesfois ilz ne veulent faire cette circoncision qu en la partie la moins interessee.
Par exemple 9 vous en verres qui sont addonnes aux voluptes sensuelles , et qui courent apres les plaisirs brutaux ; ilz voudront faire la circoncision spirituelle , et pour cela ilz tireront volontiers de Fargent de leurs bourses , et feront beaucoup d aumosnes. G est bien fait de circoncire sa bourse et de donner 1 aumosne : Quoniam eleemosyna a morte li ber at , et ipsa est quce purgat peccata , et facit invenire misericordiam et vitam ceternam 2 : car Faumosne , dit 1 ange Raphael a Tobie, delivre Fame de la mort, efface les peches, et fait trouver grace et misericorde devant Dieu , qui la re compense de la vie eternelle. Done il est vrai que c est une chose tres-bonne de faire Faumosne, elle est utile en tout temps et en toute saison. Mais ne voyes-vous pas, que si bien
i Heb. I. 2 Tob. XII.
vous faites la circoncision spirituelle, vous ne la faites pas en la maniere qu il faut, d autant que ce n est pas vostre bourse qu il faut circoncir, ains la partie que vous aves la plus malade. Circoncises done vostre coeur, retrenches ces discours, cette compagnie , cette conversation , ces amities , et autres telles choses qui vous portent au peehe , d autant que c est par la qu il faut commencer, si vous voules faire une bonne circoncision ; ce que ne faisant pas , en suivant vos brutales affections , vous penses toutesfois beaucoup faire de donner quelques aumosnes , quoy que vous perse veries tous-jours dans vostre peche.
II y en a d autres qui sont avaricieux, et cupides d amasser des richesses; ils veulent neantmoins se circoncir, et pour cela ilz font beaucoup de jeusnes, d abstinences , de veilles, se chargent de haires, et macerent leurs corps par de grandes penitences , et pensent en faisant cela estre des demy saintz : Dieu I qu est-ce que vous faites ? ces austerites que vous pratiques, a la verite , sont bonnes ; mais vous ne faites pas la circoncision spirituelle comme il faut , d autant que vous ne commences pas en la partie la plus interessee : le mal est au coeur, et vous tues le corps. II faut done retrancher tant d affections dereglees que vous aves pour les biens, honneurs et commodites de cette vie; c est pourquoy mettes hardiment dans vostre coeur le cousteau de la circoncision , et commen ces par la , comme par la partie la plus interessee qui soit en vous.
II y en a aussi qui feroiit de longues prieres et oraisons , lesquels neantmoins apres cela ne feindront point de tremper leurs langues dans le sang du prochain par la medisance et detraction. pauvres gens! que faites-vous? vous penses estre bien circoncis de faire ces choses , et ne voyes-vous pas qu il faut circoncir la langue qui se baigne dans le sang du prochain ?
11 s en treuve encore d autres, lesquelz circoncisent bien la
langue, et se resoudront de garder un profond silence ; mais nonobstant cela ils vont tousjours grondant, murmurant, et s impatientant en eux-mesmes. Ha! mes cheres ames, que faites-vous ? le mal est cache dans le co3ur ; voyes done que ce n est pas tout de circoncir la langue , ains que vous deves encore circoncir le coeur d ou naissent toutes ces impatiences, ces murmures et ces ressentimens , parce que la circoncision se doit tous-jours faire en la partie la plus malade, et que la circoncision spirituelle consiste a scavoir rechercher les in clinations qui sont en nous contraires a la raison , afin d en retrancher et couper toutes les productions ; et pour cela il estbesoin d un serieux et soigneux examen, pour bien reconnoistre quelles sont les plus fortes passions qui dominent en nous, et qui nous font le plus commettre d imperfections, afin de commencer par la nostre circoncision spirituelle.
La seconde remarque que je fais sur le mystere que la saincte Eglise nous propose en cette feste est que c estoit une circoncision , et non pas une incision. II y a bien de la difference entre la circoncision et 1 incision, parce que Fincision se fait seulement en quelque membre malade , duquel on ne retranche rien ; ce qui n est pas de mesme de la cir concision : et cela est une chose necessaire a scavoir , d autant que la plus grande partie des chrestiens , pour Fordinaire , font des incisions au lieu de circoncisions ; ils donneront bien quelque coup a un membre qu ilz ont malade, mais ilz n apportent pas le cousteau de la circoncision pour couper et retrancher du coeur ce qui est superflu .
Or pour mieux comprendre cecy, il faut scavoir que nous sommes tous obliges de faire la circoncision spirituelle, mais differemment et non pas egalement, d autant que les evesques, les prestres , les religieux et religieuses y ont une particuliere obligation , et la doivent faire d une maniere plus parfaite que ceux qui vivent dans le monde , a cause qu ils sont plus particulierement dedies au service de nostre Seigneur.
II y a plusieurs chrestiens qui se contentent seulement de couper et reirancher tout ce qui les empesche de garder la loy de Dieu ; et ceux-la vrayement , s ilz la gardent entierement , seront bienheureux , car ilz auront enfin le paradis, puisque pour Favoir il ne faut que bien garder et observer les commandemens de Dieu. II y en a d autres qui se con tentent de retrancher et combattre seulement une passion ou habitude vicieuse, mais ils ne laissent pas neantmoins de croupir dans mille autres sortes de peches contre la loy de Dieu ; or ceux-cy ne font pas la circoncision , ains une inci sion , car ilz ne vont pas a la partie la plus malade pour couper ce qu il faut pour estre vrayement circoncis , ains se contentent de donner seulement un coup a quelque membre qu ilsont gaste, bien que pour F ordinaire ce ne soit pas le plus malade ; et neantmoins ils pensent en faisant cela qu ils font une entiere circoncision : d ou vient que vous verres des personnes qui se veautrent dans la fange et le bourbier de mille peches , qui sont lies de mille passions et affections depravees ; si vous leur dites , qu est-ce qu ilz "ont , ou qu ilz ont fait ? ils vous respondront qu ilz n ont point fait de mal. Nous n avons point desrobe, diront-ilz, ny fait d homicide. II est vrai , mais scaches que ce n est pas la tout ; il y a bien d autres peches que ceux-la , lesquels peutestre vous avez faitz , ou que vous faites, qui sont aussi dangereux que ceux que vous dites n avoir pas faitz.
Dieu n a pas seulement ces deux commandemens en sa loy, ains il y en a encore d autres qu il faut necessairement observer pour estre sauves ; car manquer a observer un commandement de Dieu, c est se condamner soy-mesme aux peines d enfer. Lorsque Dieu donna sa loy a Mo ise , il ne dit pas seulement : ccCelui qui tuera, mourra, ny celui qui desrobera; mais il fit encore la mesme menace , et ordonna la mesme peine et le mesme chastiment a Fesgard des autres commandemens ; car c est une verite indubitable, que jamais
personne n entrera dans le paradis , qu il n ait observe toute la loy de Dieu; je dis toute, et non pas seulement une partie d icelle ; et celuy qui n aura fait qu une incision , c esta-dire , qui se sera contente d 1 observer un commandement ou deux de la loy, retranchant la mauvaise habitude qu il avoit a y contrevenir , ne se souciant pas de circoncir ses autres vices ou passions, qui le rendent refractaire aux autres commandemens de Dieu , il sera eternellement damne.
Vous voyes done bien comme il est necessaire que tous les chrestiens fassent une bonne et veritable circoncision , mais non pas tous egalement et d une mesme facon , ains chacun selon sa necessite ; tous doivent egalement couper, et aller avec le cousteau de la circoncision , non seulement en un lieu, comme ceux qui font des incisions, mais tout a Tentour du coeur, afin de retrancher tout ce qui les empesche de garder la loy de Dieu : et faisant cela ils seront bien-heureux, car estant marques de cette marque de la circoncision spirituelle, ils seront reconnus pour enfans de Dieu, et comme tels ilz seront enfin colloques en sa gloire. Mais quant aux personnes consacrees a son service , comme nous autres ecclesiastiques , religieux et religieuses , il est indubitable que nous sommes bien plus obliges a cette circoncision spirituelle que les autres, et nous la devons faire non seulement en la facon que la font les seculiers , ains encore en une mamere bien plus parfaite, a laquelle ilz ne sont pas obliges, pour n avoir pas les moyens si propres a cela , comme nous. (Test pourquoy il ne suffit pas que les religieux et religieuses se contentent de couper et combattre seulement un vice ou une mauvaise inclination , mais ilz doivent entierement re trancher de leur coeur tout ce qui peut desplaire a Dieu, pour petit qu il soit ; et pour cela ilz doivent user d un soin tout particular a regarder et remarquer leurs imperfections, Dour y apporter le cousteau de la circoncision , qui n est
autre qu une bonne et forte resolution de surmonter toutes les difficultes qui se rencontrent en la pratique des vertus.
Les anciens Peres parlant de la religion, disent qu elle est un hospital spirituel, oii Ton guerit non seulement les mala dies dangereuses et mortelles de Fesprit , mais encore les plus petites esquelles il n y a nul danger de mort , d autant que les religieux se doivent purifier en icelle des plus petitz defautz qui peuvent empescher ou retarder Tame d avancer et faire progres en la perfection, taschant mesme autant qu il se peut d oster les causes du mal, en veillant continuellement sur leur coeur pour voir quelles sont leurs passions , pensees, desirs et affections , afin de circoncir tout ce qui est contraire a la volonte de Dieu. que ceux qui font ainsi sont heureux !
II est vray, dires-vous : mais j ay desja tant de fois apporte le cousteau pour couper et circoncir mes passions, et, quoy que j aye desja fait, ce me semble, tout ce que j aypeu, et que j y aye employe beaucoup de temps, avec tout le soin et la vigilance qu il m a este possible, je ne laisse pas neantmoins de sentir tousjours des aversions , desgoustz et repu gnances. He! mes cheres ames, ne scaves-vous pas que nous ne sommes point en ce monde pour jouir, ains pour patir? attendes un peu que vous soyes au ciel , et vous aures une paix parfaite , et un contentement entier , d autant que vous seres alors exemptes de sentir les mouvemens desregles de la nature vitiee et corrompue par le peche , et possederes une tranquillite et un repos perdurable, parce que c est la ou Ton doit joiiir de la paix , et non en cette vie , ou il faut patir et se circoncir, et celuy qui seroit icy sans passions ne patiroit pas, ains il joiiiroit, ce qui ne peut estre : car tant que nous vivrons, nous aurons des passions, et n en serons jamais quittes qu la mort , selon Topinion des docteurs , recue de toute TEglise. Mais de quoy nous mettons-nous en peine ,
puisqu au combat de telles passions et emotions gist nostre victoire et triomphe ?
Je scay bien qu il y a eu quelques hermites et anachoretes en la Palestine qui ont tenu Topinion contraire , asseurans que rhomme par la soigneuse et frequente mortification, pouvoit arriver jusques la que d estre sans passions, ni emotions de colere , en sorte qu il pouvoit recevoir un soufflet sans rougir, estre injurie , mocque et battu sans le ressen tir : mais cette opinion a este condamnee comme fausse et rejettee de toute FEglise, laquelle a declare que tant que Fhomme vivra sur cette terre , il sera tousjours sujet a avoir des passions , et sentira tousjours en la par tie inferieure de son ame des tremoussemens de colere , des souslevemens de coeur, des affections, inclinations, respugnances, desgousts, aversions, et telles autres choses contraires a la raison. Et ne se faut jamais estonner si quand Ton nous dit nos fautes, ou que Ton nous reprend, nous sentons a Finstant que la colere s emeut en nous; et si nous avons des degousts et respu gnances sur les choses qui nous arrivent , ou qui nous sont faites, contraires a nos inclinations; ny moms, si nous avons des volontes propres, qui nous font desirer plustost une chose qu une autre. non, certes ! car tout cela sont des passions qui nous sont naturelles , lesquelles ne sont point peche en elles-mesmes : et ne faut pas penser quand vous sentes tous ces mouvemens s eslever en la partie inferieure de vostre ame , centre vostre volonte , que vous pechies et offerisies tant soit peu, pourveu que vous ne facies rien en suite, car il ne depend pas de vous de n avoir point ces senti ments.
Plusieurs se trompent grandement en cecy , pensant que la perfection consiste a ne rien sentir , et des qu ils sentent quelque rebellion ou souslevement des passions, il leur semble que tout est perdu : he ! ne voyes-vous pas que cela n est pas la partie la plus malade , et que ce n est pas cela
qu il faui circoncir, ains ce qui se fait en suite de ces mouvemens ? Poses done le cousteau de la eirconcision sur ces paroles de ressentiment et d impatience : et vous , 6 mondains, circoncises ces blasphemes, cesjuremens, ces paroles injurieuses et de detraction , qui naissent de ces mouvemens de col ere, qui sont veritablement peches, et maladies mortelles ; circoncises encore ces haines du prochain, et ces pensees de murmure entretenues volontairemcnt dans le cceur, les jours, les semaines, les mois et les annees toutes entieres. Et vous, mes cheres ames, qui estes plus specialement dediees a Dieu , circoncises ces repugnances volontairement fomentees sur les obelssances contraires a vos inclinations ; alles tout a Pentour du coeur, et regardes soigneusement vos pas sions et affections desreglees , tranches et coupes nettement et entierement ce prepuce , ne vous contentez pas de faire seulement des incisions , cornme font ceux qui sont dans le monde, mais faites de bonnes circoncisions spirituelles et interieures.
La troisiesme remarque que je fais sur FEvangile de ce jour , est qu en 1 ancienne loy , celuy qui estoit circoncis ne se circoncisoit pas luy-mesme, mais il estoit circoncis par la main d autruy. Or nostre Seigneur , qui se vouloit en tout et par tout conformer aux autres , et s assujettir a la loi sans aucune exception, voulut aussi estre circoncis, non par soy-mesme , mais par la main d autruy ; ce qu il a voulu faire pour nous donner exemple , et pour nous monstrer qu encore que ce soit une chose tres-bonne de se circoncir soy-mesme, il est neantmoins beaucoup meilleur d estre circoncis par la main des autres.
Certes , Ton scait assez combien sont recommandables ces anciens hermites et anachoretes qui vivoient es deserts, et en quelle estime il les faut avoir, pour les admirables triomphes et victoires qu ils ont remportees sur le diable , le monde et la chair , en se mortifians et circoncisajis eux-mesjnes, aides
a ce faire par la grace de Dieu , suscites et pousses par Finspiration du saint Esprit et de leurs bons anges. Mais anssi il est certain que la circoncision que nous souffrons nous estre faite par les mains d autruy va au dessus de la leur , et est bien plus parfaite, parcequ elle est plus douloureuse, etpartant plus recommandable ; et Dieu veut que nous souffrions cette circoncision , en laquelle sans doute il y a beaucoup plus de perfection et de merite qu a celle que nous faisons nous-mesmes. Et bien que les vrays religieux soient tousjours en attention et veillent continuellement sur leur propre cceur, pour voir ce qu il faut retrancber et mortifier afin de se circoncir eux-mesmes , cela neantnioins ne les empescbe pas de vouloir estre circoncis par les mains d autruy , Men que cette circoncision soit plus sensible et difficile sup porter que Fautre.
Vous verres des personnes qui sont naturellement orgueilleuses, fieres et bautaines: elles voyent bien qu il est du tout necessaire de circoncir cette passion, d autant qu elle leur cause un grand empescbement a la grace de Dieu , et pour cela, lorsqu elles sont en Poraison, elles ressentent en leur coeur un grand desir de faire cette circoncision , et retrancher ce defaut , et se mettent apres a y travailler avec tant de ferveur qu il semble que les pratiques d bumilite ne leur coustent rien. Voules-vous scavoir d ou cela precede? (Test que tout ce que nous faisons de nous-mesme par notre propre choix et election nous apporte tous-jours beaucoup de satisfaction , et ne nous couste quasi rien , tant les subtilites et inventions de nostre amour propre sont grandes : mais si en ce temps-la quelqu un vient a leur dire leurs defautz , ou leur faire la correction, ou s il arrive qu on les contrarie en quelque cbose ! 6 certes , tout est perdu , le sang se remue, Ton est trouble, Ton ne pent supporter cela, Ton n a plus que repliques pour faire entendre et valoir ses raisons pour se jusiifier. Vous voyes done combien il est
necessaire pour nostre perfection qu im autre prenne en main le cousteau pour nous circoncir ; car il scait bien mieux ou il le faut mettre que nous-mesmes.
Mais pour nostre instruction je veux clore ce subjet par une histoire admirable de la Genese, ou il est dit qu un jour Jacob , avec tous ses enfans et sa famille , vint poser ses tentes et ses pavilions pres de la ville de Sichem. Or il avoit une fille nommee Dina , qui estoit fort belle , laquelle fut tellement portee de euriosite de voir cette ville royale, qu un jour elle s y en alia promener toute seule ; et comme elle s amusoit a considerer et regarder de tous costes les beautes et singularites de cette grande ville , il arriva que le jeune prince de Sicbem, fils du roy Hemor, se mil en mesme temps a regarder par la fenestre , et voyant cette jeune damoiselle douee d une tres-rare beaute , il en fust si epris qu il la fit soudain enlever ; ce qui luy fut d autant plus facile , que les grands treuvent tousjours asses de personnes qui les favorisent en leurs mauvais desseins. Ainsi elle fut non seulement enlevee, mais encore deshonoree par ce jeune prince, ce qui affligea grandement son bon pere Jacob , et ses freres , parce que le roy Hemor etle prince Sichem son fils n estoient pas de leur nation , et ne gardoyent pas la loy de la circoncision : mais le roy Hemor scacbant cela, et connaissant combien son fils estoit amoureux et passionne de cette fille , car 1 Escriture dit que Fame de Sicbem estoit collee a celle de Dina : et conglutmata est anima ejus cum ea , il resolut de la luy donner en mariage.
Mais, 6 Dieu ! que les amours du monde sont foibles et de peu de duree ! certes , Ton peut dire qu ils naissent et perissent en mesme temps ; ce qu i n est pas ainsi de Famour de Dieu, car il dure tousjours et ne sort jamais de Tame ou il est une fois entre , si elle ne le quitte volontairement , Tunissanf et liant avec sa divine Majeste , non pour deux ou trois jours seulement , comme 1 amour mondain , mais pour une eter-
Bite, entretenant Tame des delices et douceurs de 1 autre vie , tout au contraire de cet amour damnable et mondain , lequel n a pour son entretien que des mugueteries et sottises* Le roy connoissant Taffection de son fils pourDina, et voyant que pour satisfaire a son desir et contenter sa passion , il falloit en venir jusques-la que de les marier ensemble , il s advisa de traiter cette affaire avec Jacob , et le fit appeller pour se trouver en une assemblee faite pour ce sujet, ou Ton apporta tant de raisons, qu il fut enfin resolu de faire ce manage. Mais c est chose estrange des inventions et malices de Tesprit de rhomme. Simeon et Levi , freres de Dina , sachans que Jacob leur pere traittoit de marier leur so3ur avec le prince Sichem, offenses et piques du deshonneur qu il luy avoit fait , s adviserent de proposer une chose au roy , sans laquelle ils ne consentiroient point a ce mariage , qui estoit que , s il vouloit faire alliance avec eux , et que son filz espousast leur sceur, ils demandoient que tout le peuple fust circoncis, sur quoy il y eut de grandes difficultez : mais enfin, apres beaucoup de raisons representees de part et d autre , il fut resolu de proposer la circoncision a tout le peuple de la terre de Sichem. Tout ce peuple estant done assemble au lieu prefix pour faire les consultations , la cir concision leur fut proposee, mais avec tant et de si fortes raisons pour les esmouvoir a faire ce que le roy desiroit, afin de contenter la passion de son filz, qu ilz y consentirent tous pour luy complaire seulement : mais comme cette circonci sion estoit grandement douloureuse , et que la plus grande partie des hommes en mouroient , ou en demeuroient tellement affoiblis qu ilz estoient a demy mortz; Simeon et Levi, freres de Dina, apres que ce pauvre peuple eut este circoncis , entrerent en cette ville et en firent un cruel car nage , mettant tout a feu et a sang pour se vanger du tort que le prince Sichem , fils du roy Hemor , avoit fait a leur sgeur. Or, mes tres-cheres ames , que tirerons nous de cette
histoire pour nostre instruction? Remarquez un peu, je vous prie, Fadmirable souplesse et sujettion de ce peuple a condescendre a la volonte du roy, sujettion qu ils firent paroistre en acquiescant si librement a son desir , mettant leur vie an hazard, sans autre consideration que d obliger et faire plaisir au filz du roy.
Dieu ! apres cela, serons-nous bien si lasches de courage que de fu ir nostre circoncision spirituelle, voyans aujourd huy nostre divin Sauveur s assujettir a cette rude loy de la circoncision pour nous donner exemple ? II nous invite en respandant son sang, non point de respandre le nostre, mais seulement de respandre nos coaurs et nos espritz devant luy par une entiere sousmission a sa tres-sainte volonte, et nous luy ref userons ce devoir ? Quoi ! souffrirons-nous qu il nous invite a la circoncision spirituelle , non pour son profit et plaisir, ains pour nostre salut, et que nous refusions apres cela de faire ce qu il nous demande ? Aurions-nous bien la courage de voir ce peuple de Sichem se soubmettre a cette rude loy seulement pour faire plaisir au filz du roy , et que nous autres soyons si lasches et tiedes en 1 amour de nostre divin roy que nous ne voulions pas a son exemple nous hurailier, et assujettir nos esprits 4 faire et souffrir des choses sans comparaison plus faciles et aisees que ce qu i! a fait et endure pour nous?
Achevons maintenant en disant un mot du nom qui fut impose a nostre Seigneur : TEvangile de ce jour dit que Jesus , qui veut dire Sauveur , fut son nom. Ce fut certes tres a propos qu on luy donna le nom de Sauveur au jour de sa circoncision ; car il ne pouvoit pas estre Sauveur sans respandre son sang , et il ne pouvoit pas donner son sang sans estre Sauveur. 11 pouvoit bien sauver le monde sans respandre du sang , quant a 1 effet , mais non pas quant a Taffection qu il nous portoit ; il pouvoit bien satisfaire a la justice divine pour tous nos peches par un seul souspir de
son sacre co3ur, mais non pas pour satisfaire & son amour, lequel vouloit qu en prenant le nom de Sauveur il commencast a donner de son sang, comme des arres de celuy qu il devoit respandre en sa passion pour nostre redemption. Le nom de Sauveur luy a done este donne tres justement au jour de la circoncision , d autant que , comme dit le grand Apostre en FEpistre aux Hebrieux, sine sanguinis effusione non fit remissio * : il n y a point de remission , c est a dire, desalut et de redemption, sans eflusion de sang. Et nostre Seigneur se faisant appeler Sauveur et Redempteur des homines, il commence en mesme temps qu il prend ce sacr6 nom a payer nos debtes , non d autre monnoye que de son precieux sang.
Nostre Seigneur, disent nos anciens Peres, entre les divers noms et tiltres qu on luy donne , en a trois qui luy appartiennent souverainement , et lesquels ne peuvent estre attribues ny donnes a d autre qu a luy : dont le premier est celuy de son estre , qui luy appartient si souverainement qu il ne se peut attribuer a nul autre ; par lequel nom il se connoist luy-mesme par luy-mesme, et voit que luy seul peut dire en verite : Ego sum, qui sum 2 : Je suis celuy qui suis. Le deuxieme nom est celuy de Createur, qui ne peut estre aussi attribue qu a Dieu seul, car nul ne peut estre createur que Dieu tout puissant ; et dans ce nom il se connoist non seulement soy-mesme par soy-mesme , mais il se connoist encore dans ses creatures , et specialement dans celles qu il a creees a son image et semblance.
Le troisieme nom est celuy de Jesus, c est a dire de Sauveur, qui est un nom lequel semblablement ne peut i appartenir qu a nostre Seigneur ; car nul autre que lui ne pouvoit estre Sauveur.
Mais outre ces trois noms , il en a encore un autre qui est le nom de Christ , qui veut dire grand-prestre et oingt de
* Heb. IX. a Exod., ch. in.
Dieu : Tu es Sacerdos in ceternum * : Vous estes le grandprestre eternel, dit David, parlant a nostre Seigneur en ses pseaumes. Or , nous autres chrestiens participons a ces deux noms , de JESUS et de CHRIST , d autant que le nom de chrestien est venude celui de Christ, qui signifie oinct d une onction sacree , a laquelle nous parfcicipons tous quand nous recevons les sacremens , par lesquels cette divine onction de la grace est respandue dans nos ames par le sainct Esprit : mais quand nous serons au ciel , nous participerons a celuy de Sauveur, c est a dire que nous jouirons du salut que nostre Seigneur nous a acquis par sa mort et passion , et serons appellez les sauves.
que nous serons heureux , si a 1 heure de nostre mort , et pendant nostre vie, nous prononcons souvent et amoureusement ce sacre nom de Jesus ! car il sera comme le mot du guet , qui fera que nous aurons Tentree libre dans le ciel , parce que le nom de Jesus est le nom de nostre redemption. Heureux, certes, seront ceux qui le prononceront souvent et devotement , et avec un profond ressentiment d amour envers celuy qui nous a sauves par son sang et par sa passion; car ceux qui le nommeront bien seront indubitablement sauves. Nous devons done, mes cheres ames, avoir un grand soin de bien prononcer ce nom sacre pendant nostre vie, puis qu il a este donne du Pere Eternel a son Filz afin qu il nous sauvast tous. que nous pouvons bien dire avec le grand apostre , que ce nom sacre est par-dessus tout nom ! Et donavit illi nomen quod est super omne nomen. que ce nom est doux et suave ! C est un baume divin , propre a guerir toutesles playes de nostre ame ; c est a ce sacre nom que tout genou il se doit flechir , au ciel , en terre et dans les enfers : Ut in nomine Jesuomne yenu flectatur ccelestium, terrestrium etinfernorum.
G est ce tres-saint nom qui rejouit les anges, sauve les
* Psal. XXXIX.
hommes , et fait trembler les diables. II nous le faut done bien graver dans nos coeurs et dans nos espritz , afin que le prononcant frequemment , le benissant et honorant en cette vie, nous soyons dignes de chanter eternellement dans le del , avec les bien-heureux espritz : VIVE JESUS ! VIVE JESUS ! Amen.
MfiU SOIT
SERMON .;,v
Defuncto autem Herode, ecce Angelus Domini apparuit in somnis Joseph in JEgypio, dicens: Surge, et accipe pucrum et matrem ejus, et vade in terrain Israel : defuncti sunt enim qui qucerebant animam pueri. MATT. II, vers. 19 et 20.
Apres la mort d Herode , 1 ange du Seigneur apparut en songe a S. Joseph en JEgypte, luy disant : Leve-toi, prens Tenfant et la mere, et t en va en la terre d Israel : car celuy qui cherchoit 1 enfant pour luy oster la vie est mort. S. MATTH. II.
Encore que toutes les festes que nous avons dans 1 Eglise catholique ayent este institutes pour honnorer Dieu d une maniere plus particuliere, et pour entretenir etanimer tousjours de plus en plus la piete des fidelles, il faut avotier qu il y en a quelques-unes qu elle celebre avec beaucoup plus de solennite et de devotion que les autres.
Celle qui nous remet en memoire 1 adoration des trois Roys, et qui nous represente le grand et admirable mystere de la vocation des Gentilz a la foy de Jesus-Christ, en est constamment une des principales. Et c est une chose digne de remarque que FEglise , qui a de grands desseins dans les moindres choses de sa conduite , ne se contente pas de commencer TofEce de ceste feste de FEpiphanie des la messe de la vigile , ou elle nous fait lire FEvangile qui traitte du retour de nostre Seigneur en la terre d Israel apres sa fuite en Egypte ; mais elle le fait commencer des les vespres qui pre cedent cette vigile.
Gedeon estant dans une extreme affliction pour la rude et pressante guerre que luy faisoient les Madianites ses ennemis, lesquelz 1 avoient environne de toutes partz, Dieu, la
bonte duquel est incomparable , en eut compassion , et luy envoya un ange pour le consoler, lequel 1 ayant aborde luy dit ces paroles : Dominus tecum , virorum fortissime : Je te salue , 6 le plus fort des hommes , car le Seigneur est avec toy. Lors le pauvre Gedeon, fortpressede son affliction, luy respondit : S il est vray ce que tu dis, que le Seigneur est avec moi , comment suis-je environne de tant de miseres? Nous en pouvons bien dire autant aujourd huy : s il est vray que la tres-sainte Vierge et saint Joseph ont nostre Seigneur avec eux, pourquoy done les voyons-nous si remplis de crainte qu ilz ont pris la fuite pour 1 apprehension qu ilz avoient d un honime mortel , ayant avec eux le Dieu dont la majeste et puissance est infinie, et par Fordonnance duquel toutes choses se font ?
La raison de cecy est , que nostre Seigneur venant en ce monde ne voulut aucunement user de son pouvoir et de son authorite, ny faire connoistre ce qu il estoit, se monstrant en tout sujet aux loix de Tenfance, ne parlant qu en son temps omme les autres ; et luy qui , non seulement en tant que Dieu scavoit toutes choses , mais aussi en tant qu homme , cette grace luy ayant este infuse des 1 instant de sa concep tion, en laquelle il fut remply d une science parfaite, a cause de 1 union de la divinite avec Thumanite , ne voulut neantmoins la faire paroistre en aucune chose , jusques a Page de douze ans , qu il fit estonner et esmerveiller les docteurs , 1 ayant entendu paiier dans le temple , lorsqu il fit paroistre tin petit eschantillon de cette science divine et incomparable qu il avoit; mais depuis son enfance jusques alors, et depuis ce temps-la jusques a ce qu il commenca a prescher son Evangile, il Fa tous-jours tenue close et cachee sous un profond silence. He Dieu ! que lui eut-il couste , luy qui aimoit si cherement sa tres-sacree mere et saint Joseph son pere nourricier, de leur dire un petit mot a Foreille, pour les advertir qu il falloit qu ils evitassent la furie dllerode en s f en
allant en Egypte, mais qu ils n eussent point de crainte, d autant qu il ne leur arriveroit auctm mal-heur? Ne pouvoit-il pas aussi les advertir qu ilz s en revinssent en Israel, et qu Herode qu ils craignoient estoit mort ? II ne le fit pas neantmoins , ains attendit que 1 ange Gabriel vint reveler a saint Joseph qu il le falloit faire; en quoy il fit paroistre un admirable abandonnement , se rendant deslors le parfait exemplaire de tous les hommes, mais particulierement de ceux qui sont en 1 estat de perfection , comme sont les religieux et les prelatz, quoy que differemment : car les religieux sont en Festat de perfection, c est a dire, en un estat propre a se perfectionner ; mais les prelatz doivent non seulement estre en Festat de perfection pour 1 acquerir, comme font les religieux, ains ils la doivent desja avoir acquise.
De mesme la vie de nostre Seigneur doit estre distinguee en deux parties : la premiere est le modele et le patron des religieux, qui est celle qu il a menee depuis sa naissance jusques a ce qu il commenca 1 oeuvre de nostre redemption, c est a dire, qu il commenca sa predication ; car 1 Evangeliste saint Luc dit expressement qu il demeura tousjours pendant tout ce temps sujet a ses parens : Et erat subditus illis. Mais deslors qu il eut commence a enseigner et prescher, il fit toutes les fonctions appartenantes aux evesques, instituantles sacremens sur 1 arbre de la croix , ou il offrit ce sacrifice sanglant de soy-mesme , ayant auparavant institue le saint sacrement de 1 Autel en la derniere cene qu il fit avec ses apostres , qui est semblablement un sacrifice non sanglant.
Poursuivons nostre discours, et considerons comme nostre Seigneur s est rendu le vray et parfait exemplaire de la vie religieuse , pendant tout le cours de sa tres-sainte vie , et yoyons en quelle abnegation de soy-mesme il a tousjours vescu, mais specialement durant son enfance, quoy qu il fust Dieu.
Et, pour mieux comprendre cette abnegation, nous en.
ferons trois poincts, que j appliqueray aux trois vceux, de pauvrete , chastete et obeissance que font les religieux.
Or, pour commencer par Fabnegation des biens de la terre, se peut-il jamais voir une pauvrete plus desnuee qua celle de nostre Seigneur ? Voyes premierement comme des sa naissanee il renonce a la maison de son pere et de sa mere, venant naistre en une ville , laquelle si bien elle luy appartenoit en quelque facon , estant filz de David , neantmoins il renonce tellement a tout que le voyla reduit dans une pauvre estable , destinee pour la retraite des bestes , en la quelle estant nay, il fut couche dans une creche qui lui servit de berceau ; et apres , quelles necessites penses-vous qu il souffrit pendant son voyage d Egypte , et tout le temps qu il y demeura? Enfin sa pauvrete fut si grande, qu elle passa jusques a la mendicite, selon Fopinion de quelques docteurs, et n estoit nourry que d aumosnes ; car chacun scait bien que les beaux-peres ne sont pas obliges de nourrir les enfans de leurs femmes; et neantmoins nostre Seigneur n estoit nourry que du travail de saint Joseph et de celuy de sa tressainte mere, qui gagnoient leur vie a la sueur de leur visage , ce divin enfant ne pouvant pas en si has age gagner la sienne.
Mais pour mieux voir sa grande pauvrete , quand il fut question de retourner d Egypte apres la mort d Herode, s ilz eussent eu quelque bien en Israel , saint Joseph n eut pas mis en doute s ilzretourneroient en Judee, ou s ilz iroient en Israel; njais parcequ ilz n avoient rien, ou fort peu de chose, ils ne s^avoient de quel coste aller.
Davantage, Tamour que nostre Seigneur portoit a la pauvrete luy fit prendre et garder tousjours le nom de Na zareth , d autant que c estoit une petite ville si pauvre et si mesprisee , que Ton ne croyoit pas (comme dit Nathanael a sainct Philippe) qu il put venir quelque chose de bon , ou sortir quelque grand personnage de Nazareth : A Nazareth
potest aliquid boni esse * ? Et bien que nostre Seigneur cut peu se faire appeller de Bethleem, ou de Hierusalem, il nele voulut neantmoins jamais faire, tant pour cette cause que pour d autres que nous dirons hientost.
Passons maintenant au second poinct , que j applique a la chastete, et voyons comme nostre Seigneur a tous-jours vescu dans une abnegation tres-entiere de tous les plaisirs sensuelz, quoy qu il eust une purete incomparable. Considered un pen comme des son entree au monde il priva ses sens de toute sorte de plaisirs, et premierement en rattouchement il ressentit un froid extreme.
Vous scavez la revelation que sainte Brigide eut de la naissance de nostre Seigneur, et comme elle dit que nostre Dame estant en une grande abstraction et recueillement interieur , elle vit en un instant ce divin enfant couche sur la terre tout nud, tremblottant de froid; et que soudain 1 ayant adore , elle le prit avec une extreme reverence , et Fenveloppa dans de pauvres langes qui ne le pouvoient pas garantir de souffrir la rigueur du froid. Venons a Todorat. Yray Dieu ! quelle suavite et quel parfum penses-vous qu on puisse avoir dans une estable? Et si nous voyons que les roys de la terre , quand leurs enfans naissent , quoy qu ilz ne soient que des homines miserables et mortelz comme les autres , Ton met tant de parfums et Ton fait tant de ceremo nies pour honorer leur naissance : he Dieu ! mes cheres ames, que ne devroit-on pas faire pour honorer ce divin Sauveur qui n est pas seulement homme , ains Dieu et homme tout ensemble? et neantmoins il ne se fait rien de tout cela. Quelle musique pour recreer son ou ie , ayant aupres de luy un boeuf et un asne pour magnifier la naissance de ce roy celeste ! Enfin il ne trouve rien qui luy puisse donner du contentement ou de la recreation , que cette liqueur celeste du sacre et divin laict que sa tres-beniste mere luy fait tirer
* S. Jean. I.
POUR LA VEIt/JS DES ROYS. 107
de sestres-pures mammelles ; car il faut confesser qu il estoit meilleur sans comparaison que le vin le plus delicieux qu on puisse jamais rencontrer , ce qui recreoit un peu le goust de ce tres-saint enfant.
Mais quant au troisieme point de Tabnegation de soymesme, quiregardel obeissance, qui est-ce qui est jamais par venu a un si entier et parfait renoncement pour se laisser con* duire a la volonte de ses superieurs que ce divin enfant? Dieu ! que c est bien en ce poinct qu il s est rnonstre vray religieux ! Saint Joseph et nostre Dame luy tiennent la place de superieurs ; ils le meirient et le portent d un lieu en Tautre : il les laisse faire , sans jamais dire un seul mot. Mais il passa encore bien plus avant , se rendant obe issant a la nature mesme, ne voulant faire ses croissances, ny parler, que comme les autres enfans. abnegation nompareille de ce divin Sauveur ! estant en son pouvoir de faire des miracles par luy-mesme , il n en fait point ; et si bien il s en fait en sa nativite autour de luy par le chant des anges qui advertissent les pasteurs de le venir adorer , et en la conversion des gentilz par les trois roys qui le vindrent voir et reconnoistro pour leur Dieu , toutes ces merveilles se font par le ministere des anges, on par le moyen d une estoile extraor dinaire : mais en sa personne et en son exterieur , il ne se montre estre autre chose qu un pauvre petit enfant subjet aux infirmites et miseres de la nature comme les autres ; luy de qui les anges sont illumines et esclaires , et par qui ilz entendent et comprennent toutes choses, ne fait point de reve lations , ains attend que saint Gabriel les vienne faire a son pere nourrissier , ainsi que nous voyons en FEvangile de ce jour. Faut-il fuir devant Herode? il n en dit mot, ains attend que cet ange , destine pour la conduite de sa famille , le vienne dire et ordonner ; de mesme apres la mort d Herode , pour s en retourner d Egypte en Israel , il n en dit rien. Ne pouvoit-il pas dire a saint Joseph, ou 4 nostre
Dame : Vous pouvesretourner en Judee quand il vous plaira, car Herode que vous craignes , est mort ; neantmoins il ne le fait point , mais attend que Fange le vienne reveler a saint Joseph. Ne voila pas une merveille tres-grande, que ce divin enfant aye tellement renonce et abandonne le soin de soymesme pour se laisser conduire-selon la volonte de ses superieurs, qu il n aye pas voulu seulement dire une petite parole pour advancer leur depart?
que ce document est remarquable ! Nostre Seigneur est remply de toutes les sciences , il scait toutes choses , car des Finstant de sa conception il receut une parfaite connoissance de tout ce qui avoit este , qui estoit et qui seroit ; et neant moins il ne dit pas un seul mot , mesme a sa saincte mere , gardant un continuel silence pour ne luy point tesmoigner sa science. qu il pratique bien le contraire des hommes du monde; car , pour Fordinaire , s ils ont une once de science , Ton ne les peut tenir de parler , tant ilz ont envie de se faire estimer scavans.
Or puisque nostre Seigneur est venu en ce monde pour nous donner un parfait exemple de Fabnegation de soymesme , il est bien raisonnable que nous 1 imitions et allions apres luy, pour conformer (autant qu il nous sera possible) nostre vie sur la sienne. Et c est le sujet pour lequel , mes cheres filles , vous venes maintenant vous presenter pour estre religieuses ; car sans doute vous aves dit en vousmesmes : Si mon Seigneur et mon Dieu a bien voulu renoncer aux richesses, a sa patrie, et a la maison de ses parens, pour Famour qu il portoit a la pauvrete , he ! pourquoy done , a son imitation , ne le ferons-nous pas ? et s il a renonce a tous les plaisirs de la terre , et a soy-mesme , et s est assujetty a Fobeissance pour Famour de nous , afin de nous montrer combien la vie religieuse , ou toutcela se pratique , luy est agreable, pourquoy ne Fembrasserons-nous pas pour luy agreer? Non, dites-vous, nous ne quittons paslemonda
seulement pour acquerir le ciel , car les personnes qui y demeurent le peuvent gagner en vivant dans 1 observance des commandemens de Dieu , ains pour accroistre un peu plus nostre charite et nostre amour envers sa divine bonte.
Mais pour revenir a ce que j ay dit , que nostre Seigneur se fit appeller Nazareen, je remarque qu une des principales raisons pour lesquelles il prit et retint tousjours ce nom , outre celle que nous avons dite, est parce qu il signifie fleur, ou fleury : ha ! que c est tres-a-propos qu il s appelle fleur , car n est-ce pas Fodeur de cette divine fleur qui attire ces ames a la suite de ses parfums * ?
Une autre raison que je remarque encore, et que je ne feray que toucher en passant, pour laquelle nostre Seigneur se fit appeller de Nazareth , est parce que cette ville estoit le lieu de sa conception ; qui est une chose que les hommes ne peuvent faire , d autant que tandis qu ilz sont dans le ventre de leur mere , Ton ne scait quelle issue ils auront , et s ilz viendront au monde mortz ou vivans ; Ton ignore entierementcequi en arrivera : mais il n en estoit pas ainsi de nostre Seigneur ; c est pourquoy il a pris le nom du lieu de sa con ception , parce que des cet instant il fut homme parfait.
Revenons a nostre seconde raison , et expliquons un peu plus particulierement la cause pour laquelle nostre Seigneur a voulu estre appelle de Nazareth, qui vaut autant a dire fleur : et, pour mieux comprendre cecy, escoutons ce qu il dit au Cantique des Cantiques * : Ego sum flos campi , et lilium convallium : Je suis la fleur des champs et des campagnes , et le lys des vallees. Mais quelle fleur des champs estes-vous, Seigneur? certes quand il dit : Je suis la fleur des champs , Ton doit entendre la rose , parce qu elle excelle toutes les autres fleurs en odeur et beaute. Or vous scaves qu il y a deux sortes de fleurs , les unes qui precedent du bois , et les autres qui ont leur tige d herbe : entre toutes
* Cant. 1. 2 Cant. II.
celles qui precedent du bois , la rose emporte le prix , ainsi que fait le lys entre toutes celles qui ont leur tige d herbe ; et les diverses proprietes et excellences qui se rencontrent es roses et es lys se retreuvent admirablement bien en nostre Seigneur , ainsi que nous dirons maintenant.
La premiere propriete que je remarque en la rose , est qu elle croist sans artifice, et n a presque point de besom d estre cultivee ; aussi voyes-vous qu on ne cultive point celle qui croist aux champs ; et quoy que son odeur soit extremement suave lorsqu elle est fraische , toutesfois elle est beaucoup plus forte quand elle est seiclie : ce qui nous represente merveilleusement bien que cette divine fleur de nostre Seigneur, qui est sortie de la tres-sainte Vierge, ainsi qu ii a este predit par Isaie , qu une fleur sortiroit de la verge de Jesse : Egredietur flos de radice Jesse i : quoy qu il ayt exale des parfums d une admirable odeur et suavite tout le temps de sa tres-sainte enfance, et pendant tout le cours de sa vie; neantmoins si faut-il advotier qu a Theure de sa sainte mort et passion, comme une rose seiche, fanee et flestrie par les tourmens qu il endura , il a exale une odeur beaucoup plus forte pour attirer les ames a la suite de ses parfums.
Secon dement, je considere qu il n est pas seulement appelle la fleur des champs , mais aussi le lys des vallees. Chacun scait bien que la beaute du lys consiste principalement en la blancheur : or que cette blancheur se retreuve par excellence en nostre Seigneur, personne n eri peut douter , d autant qu il a tousjours eu une purete et candeur si relevee au dessus des anges et des hommes , qu elle ne peut recevoir de comparaison : Dilectus meus candidus * : Mon bien-ayme a une blancheur nompareille, dit Fespouse sacree au Cantique des Cantiques , parlant de nostre Seigneur. Et Salomon au livre de la Sapience dit qu il est la splendeur
Isa, XI. a cant. V.
POUR LA VEILLE DBS ROYS. Hi
de la lumiere eternelle, le miroir sans tache de la majeste de Dieu, et la parfaite image de sa bonte : Qui est candor lucis ceternce , et speculum sine macula Dei majestatis, et imago bonitatis illius.
La seconde propriete du lys est qu il peut croistre aussi bien que la rose sans estre cultive , et sans artifice , comme Ton voit en certain pais ; et cecy nous monstre 1 amour que nostre Seigneur portoit a la simplicite , ne voulant pas estre appelle du nom des fleurs des jardins , qui sont cultivees avec tant de soin et d artifice. Et quand il dit : Ego sum flos campi * : Je suis la fleur des champs, il choisit sans doute la rose entre toutesles autres fleurs, a cause de 1 amour qu il portoit a la pauvrete , parce qu il n y a rien de plus pauvre que cette fleur , car elle n a que des espines , et ne requiert point (comme nous avons dit) qu on s employe autour d elle pour la cultiver ; et quoy qu elle soit seiche , toutesfoiselle ne laisse pasderendre tousjours une tres-bonne et agreable odeur : ce qui continue ce que jeviensdedire de nostre Seigneur, lequel, combien qu il fust environne de croix, d espines, de tourmens, et de toutes sortes d afflictions en sa mort et passion, ne laissoit pas neantmoins de repandre tousjours une odeur extremement suave, pour nous faire comprendre que les afflictions, les tenebres interieures , les ennuis d esprit , qui sont quelquefois si grands entre les personnes les plus spirituelles et qui font profession de la devotion qu il leur semble qu elles sont presque du tout abandonnees de Dieu, ne sont jarnais capables de les separer de luy, en sorte qu elles ne puissent tousjours respandre devant sa divine Majeste des parfums d une sainte sousmission a sa tres-sainte volonte , accompagnee d une invariable re solution de ne le point offencer ; cela s entend , en la partie superieure de Tesprit.
Mais pour revenir a ces lilies, qui se viennent maintenanl
Gant.il.
i!2 SERMON
presenter pour estre offertes et sacrifices a la divine Majeste ; si on leur promet d abord qu elles jouiront des richesses de la felicite eternelle , on ne les trompe point , car on leur dit que c est a condition qu elles renonceront entierement aux choses terrestres et perissables, et qu il faut quitter la maison de ses parens et sa patrie , non seulement d effect , mais en cores d affection, pour n en avoir jamais plus que celle de la religion en laquelle elles entrent. On leur promet aussi qu elles jouiront des consolations que Dieu a accoustume de donner a ceux qui le servent fidellement , mesme des cette vie ; mais a condition qu elles renonceront a tous les plaisirs sensuelz, pour licites qu ilz puissent estre. On leur promet encores qu elles seront eternellement unies a la divine Ma jeste ; mais a condition toutesfois qu elles renonceront parf aitement a elles-mesmes , et a toutes leurs passions , affec tions et inclinations , f aisans une absolue transmigration de toutes choses : car nous leur disons : Si autrefois vous avez aime a vivre selon votre volonte , et a faire estime de vostre propre jugement , desormais il ne faudra plus estimer que 1 obeissance et la sousmission , taschant tant qu il vous sera possible d aneantir toutes vos passions , pour ne plus vivre selon icelles, ains selon la perfection qui vous sera enseignee; Nous leur mettons un voile sur la teste, pour leur montrer qu elles seront cacbees aux yeux du monde ; et si elles ont eu affection d estre connues et estimees par le passe , desor mais il ne sera plus fait aucune mention d elles. Nous leur cbangeons encore d habitz, pour leur faire entendre qu il leur faudra cbanger d babitude : et leur disons qu elles seront appellees pour jouir de la felicite avec nostre Seigneur sur le mont de Thabor, mais que ce ne sera qu apres qu elles auront este crucifiees avec luy sur celuy du Calvaire par une continuelle mortification d elles-mesmes, et volontaire accep tation de toutes celles qui leur seront faites et ordonnees, sans cboix, ny exception quelconque. Et pour ne les point
tromper, nous ne leur promettons pas qu elles seront espouses de nostre Seigneur glorifie , sinon apres qu elles Fauront este en cette vie de nostre Seigneur crucifie , qui ne leur presentera pas la couronne d or, sinon apres qu elles auront porte celle d espines. Enfin nous leur disons que la religion est un mont de Calvaire, ou les amateurs de la croix se treuvent et font leur demeure. Et tout ainsy que les abeilles rejettent et abhorrent toutes sortes de parfums estrangers , qui ne proviennent pas des fleurs sur lesquelles elles cueillent le miel (ce que vousesprouveres, si vousleur portes du muse ou de la civette , car vous les verres inconti nent fuir, et se resserrer dans leur ruche , rejettant tous ces parfums, parce qu ilz proviennent de la chair) : de mesme les amans de la croix rejettent toutes sortes de parfums estran gers, c est a dire, de consolations sensuelles etterrestres, que le monde , le diable et la chair leur presentent , pour n odorer jamais d autres parfums que ceux qui proviennent de la croix, des espines, des foiiets et de la lance de nostre Seigneur, qui sont les plus riches atours et les bagues qu il donne a ses espouses , d autant que ces choses sont les plus belles pieces de son cabinet ; et comme nous voyons que les espoux du monde donnent a leurs espouses des carquans, des braceletz, des bagues, et semblables bagatelles, et qu ilz font des festins a leurs nopces , ainsi en fait nostre Seigneur : mais sea ves- vous ce qu il leur donne, et quelz sont les metz les plus delicieux de son divin festin ? Ge sont des mortifica tions, des humiliations, des inespris, desdouleurs, des peines interieures, des pressures de coeur, et des angoisses, les quelles sont quelquefois si grandes qu elles nous font quasi douter de nostre salut , nous estant advis que nous sommes tout a fait abandonnes de Dieu. Mais comme nous voyons que les abeilles tirent le plus excellent miel des fleurs les plus ameres ; de mesme les abeilles mystiques, dans I amertume des plus grandes peines interieures, par les actes iv. 8
qu elles produisent d une sainte et amoureuse sousmission au bon plaisir de Dieu, cueillent le plus excellent miel de la devotion.
Mais outre ce que nous avons dit des abeilles , les naturalistes rapportent encore une admirable condition qui se retreuve en elles, aveclaquelle je veux finir ; ascavoir, qu elles sont si fidelles a leur roy, et ont tant d amour pour luy, que lors qu il vient a mourir, elles se mettent toutes autour de son corps et mourroient plustost que de le quitter ; et si leur gouverneur ne venoit pour les faire retirer, indubitablement elles ne s en separeroient jamais, et mourroient toutes aupres de luy. Or les gouverneurs des abeilles spirituelles font tout le contraire : car, comme celuy-la prend soin de les faire re tirer , crainte qu elles ne meurent autour du corps de leur roy mort ; ceux-cy au contraire ont un tres-grand soin de faire que les abeilles mystiques, c est a dire les ames devotes, demeurent autour du corps de leur roy mort et crucifie, au pres duquel elles se doivent tousjours tenir fidelement tout le temps de leur vie pour considerer Pamour qu il nous a porte , lequel a este si grand qu il 1 a fait mourir pour nous, afin que nous ne vivions plus que pour luy et pour son amour pendant cette vie mortelle et perissable, pour obtenir apres la grace de 1 aymer eternellement dans le Ciel, ou voua conduise le Pere, le Fils et le saint Esprit. Amen.
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SEIIMON
KupticB factcB sunt in Cana Galilcece , et erat mater Jesu ibi. Vocatus est autem et Jesus, et discipuli ejus ad nuptias. Et deficiente vino, dictt mater Jesu ad eum : Vinum non habent. JOAN. II.
II se fit des nopces en Cana de Galilee , ou Jesus avec sa mere et ses disciples furent invite s ; et le vin venant a faillir, la mere de Jesus lui dit : Mon fils, ilz n ont point de vin. S. JEAN II.
L evangile que nous lisons en la messe de ce jour, qui fait mention du premier miracle que fit nostre Seigneur aux nopces de Cana en Galilee , sera Je sujet de 1 entretien que j ai a vous faire maintenant. Je m arresteray principalement sur ce que dit Fevangeliste saint Jean , que ce signe fut le premier que nostre Seigneur fit pour manifester sa gloire : Hoc fecit initium signorum in Cana Galilcece, et manifestavit gloriam suam * : et diviseray mon discours en deux parties. En la premiere , nous verrons la cause du miracle ; et en la seconde, qui a fait le miracle, comment , par qui, et quelles personnes sont intervenues en iceluy. Je scay bien qu entre les docteurs il y a plusieurs raisons qu ils alleguent de part et d autre pour monstrer que ce miracle ne fut pas le premier signe que nostre Seigneur fit : mais puisque non Beulement Tevangeliste saint Jean le dit , ains encor saint Ambroise , et que la pluspart des anciens Peres tiennent eette opinion , nous nous y arresterons. Et pour donner un peu d intelligence a leur sentiment, j expliqueray seulement deuxraysons, etsur icelles nous ferons une petite considera tion pour la consolation de nostre foy,
* S. Jean. II.
Us disent done premierement que ce miracle fut le pre mier signe que nostre Seigneur donna au monde pour mamfester sa gloire , bien que plusieurs signes et miracles eussent ete fails auparavant , les uns par nostre Seigneur, les autres en nostre Seigneur, et les autres pour 1 avenement de nostre Seigneur , comme celuy de 1 Incarnation , qui est le plus grand de tous et la merveille des merveilles : ce mi racle neantmoins estoit invisible, secret et occulte; car c estoit une oeuvre si relevee et si haute , qu elle surpassoit infiniment tout ce que les anges et les archanges peuvent comprendre ; et partant ce n estoit pas un signe qui manifestast la gloire de Dieu en la facon que dit 1 Evangeliste de celuy qui se fit aux nopces de Cana en Galilee , dautant que cet in comparable miracle de 1 Incarnation estoit si profond et cache a F esprit humain, qu il n estoit jamais entre dans Tesprit des anciens payens et philosophes , non pas mesme dans celuy des docteurs de la loy de Moyse, lesquelz n ont jamai& pu comprendre ce divin mystere , quoy qu ils maniassent la sainte Escriture , parce qu il estoit invisible , et d une telle hauteur qu il surpassoit infiniment tous les entendemena humains et angeliques. Or, graces a Dieu, nous autres chrestiens le croyons en cette vie mortelle, parce que la foi nous Tenseigne; maislahaut auciel nous le verrons a descouvert, et ce sera une partie de nostre felicite eternelle.
II se fit encore plusieurs autres miracles en cette tressaincte Incarnation, dont le plus grand de tous est que nostre Seigneur fut conceu d une fille, et que cette fille fust vierge et mere tout ensemble. Outre cela, il se fit encor autour de nostre Seigneur plusieurs autres miracles, qui estoient tous tres-grands , comme celuy de cette estoile si extraordinaire qui amena les mages d Orient en Bethleem , le chant des anges, 1 adoration des pasteurs. Mais ces mi racles n estoient que des marques et signes exterieurs pour manifester la gloire de nostre Seigneur; ce nV^ioit pas luy
qui les faisoit , c estadire qu il neles operoit pas par 1 entremise de sa tres-sainte humanite , ains c estoient le Pere et le saint Esprit qui les faysoient pour luy. Je scay bien qu il les faysoit aussi entant que Dieu ; car ce que fait et opere le Pere, le Fils et le saint Esprit le font et 1 operent aussi, n estans qu un mesme Dieu avec luy, n ayans qu une mesme essence et mesme puissance ; qui fait que toutes les O3uvres que la tres-sainte Trinite opere hors de soy sont communes aux trois Personnes divines, ainsi que disent les theologiens : Opera Trinitatis ad extra sunt indivisa.
Pour la deuxieme raison , il est encore certain , disent les Peres, et cela est tres-probable, que nostre Seigneur fit plusieurs autres miracles pendant le temps qu il demeura en Egypte , et mesme en la may son de saint Joseph : mais ilz furent si secrets que nous les ignorons. Or le miracle dont je veux parler maintenant est le premier qu il fit, estant aux nopces de Cana en Galilee, pour manifester sa puissance aux homines , ainsy que rapporte saint Jean en son Evangile. Mais quelles considerations tirerons-nous de ce miracle pour la consolation de nostre foy ? II faut premierement scavoir que ce premier signe que fit nostre Seigneur fut de changer t transmuer 1 eau en vin, tout ainsi qu il fit son dernier mi racle en ce sejour mortel par la conversion du vin en son sang au tres-sainct sacrement de I Eucharistie , pour mons ter le rapport qu il y a eu de ce premier miracle au dernier qu il fit avant sa passion. Et, puisque nous autres , qui annoncons la parole de Dieu, sommes obliges de dire les choses f qui peuvent servir a la consolation de nostre foy, quand 1 occasion s en presente , je vous dis cela de I Eucharistie, parce qu il vient a mon propos , non point pour vous en- t seigner ce mystere , car, graces a Dieu, vous le scaves; non point aussi pour vous confirmer et affermir en la foy de ce <divin sacrement , car vous voudriez , je m asseure , mourir pour la maintenir ; mais seulement pour rejouir un peu vos
cceurs , et les remplir de suavite , en entendant parler de ces divins mysteres de nostre salut operes par nostre Seigneur; lequel (comme dit sainct Jean en 1 Apocalypse) s appelle Alpha et Omega , le commencement et la fin , Primus et novissimus *, le premier et le dernier : c est pourquoy les Egyptiens voulans representer la Divinite, pour la faire comprendre en quelque facon, ils peignoient un serpent qui mordoit sa queue , de sorte qu il estoit tout rond , et ainsi on ne pouvoit voir en luy ny commencement ny fin ; car sa teste, qui est son commencement , enfermoit sa queue , qui est sa fin. Ainsi nostre Seigneur, ayant este de toute eternite, est le principe et le commencement de toutes choses , lesquelles retournent et se rapportent toutes a luy comme a leur fin derniere. Vous voyes done le merveilleux rapport qu il y u de la fin au commencement.
Or pour le merveilleux rapport de la fin des oeuvres de Dieu avec leur commencement , quand il crea 1 homme , il donna le premier signe de cette creation par une transfor mation d une substance en une autre : mais cet homme s estant perdu par le peche, Dieu vint pour le recreer et faire un homme nouveau, parceque rhomme par le peche s estoit tellement aneanty qu il ne paraissoit plus ce qu il estoit en sa creation ; c est pourquoy nostre Seigneur vint pour le renouveller , et , pour cet effet , il commence cette recreation comme il avoit fait la creation , faisant voir un merveilleux rapport en Tune et en 1 autre. Car si vous considered ce que fit Dieu en la creation de rhomme , vous verres qu il changea la terre et Fargile en chair humaine ; et pour faire cette admirable transmutation , il prit de 1 argile et une masse de terre, puis il dit : Faisons 1 homme a nostre image et sem blance : Faciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram *; et 1 ayant forme, il souffladans ce corps, et par ce souffle il luy inspira et donna la vie ; et alors cette masse de
* Apoc. I. 2 Gen. I.
POUR LE II* DIMANCH15 D*APRES I, f EPIPHANlE.
terre fut convertie et transformed en chair et sang , c est a dire qu il en fit un homme vivant. Nostre Seigneur estant done venu en ce monde pour faire eette recreation, il voulut faire son premier miracle par la transmutation de Teau en vin, donnant ce signe pour premiere manifestation de sa gloire, d autant qu il a tous-jours fait voir un grand rapport en toutes ses ceuvres : et si nous les considerons des son en tree au monde, il nasquit tout nud du ventre de sa mere ; et, selon les revelations de sainte Brigide , la tres-sainte Vierge en sa nativite le vit ainsi devant ses yeux , ayant produit ce fruict tres-beny sans aucun travail, ny prejudice de sa virginite , estant alors absorbee en une tres-douce et amoureuse Contemplation ; de facon que sans qu elle s en aperceust , ce divin Sauveur sortit de ses tres-pures entrailles ; puis estant revenue a soy, elle le vid tout nud devant ses yeux , et le prenant avec une grande reverence, elle Fenveloppa de linges. Sur quoy vous remarqueres qu il voulut sortir du monde comme il y estoit entre, mourant tout nud sur Farbre de la croix, et apres sa mort on le descendit de la croix pour estre semblablement enveloppe et ensevely dans des linges , ainsi qu il avoit este en sa nativite. II nasquit en pleurant comme les autres enfans, qui tous naissent ainsi , et n en est jamais nay aucun qui ne soit nay en pleurant, sinon un cer tain dont il est parle dans Virgile , qui fut un tres-meschant homme , lequel se prit a rire en naissant. Mais nostre Seigneur n est pas nay en riant , ains en pleurant et gemissaat , comme il est dit en un passage de la Sapience , qui se pent Men appliquer a sa naissance, quoyque les paroles loieal d Salomon , lequel parlant de soy, dit : Quoyque je gois u n roy tres-grand et admirable en puissance et richesse, ri est-ce que je suis nay sur la terre comme les autres enfans, en pleurant et gemissant : Etprimam vocem omnibus similern omm plorans *. Ainsi nostre vray Salomon , bien Sap. vu.
qu il soit nayroysouverain du ciel de la terre, aneantmoins voulu naistre en pleurant , et de mesme il est mort en pleurant. Et comme il a voulu donner entree a 1 Evangile par ce premier signe de la conversion et transmutation de 1 eau en vin ; ainsi pareillement il a voulu donner fin a ses predica tions par la transmutation du vin en son sang. II fit ce pre mier miracle en un banquet ; aussi fit-il ce dernier miracle de I Eucharistie en un autre banquet : et , comme il avoit change 1 eau en vin aux nopces de Cana en Galilee ; de mesme en ce dernier soupe qu il fit avec ses apostres , qui fut comme des nopces sacrees oii il espousa derechef la na ture bumaine , il cbangea le pain en sa chair et le vin en son sang, et en cette transmutation il commenca la solemnite des nopces , lesquelles apres il acheva sur 1 arbre de la croix par sa mort. En somme son premier miracle fut en convertissant 1 eau en vin ; et le dernier qu il fit avant sa mort fut semblablement de faire cette admirable conversion du pain et du vin en son sacre corps et sang. Et nous devons croire fermement la verite de ce mystere , lequel, apres celui de 1 incarnation, est le plus grand, le plusprofond, et le plus adorable de tous , nous arrestant a la doctrine de la sainte Eglise , qui nous enseigne qu il est en ce tres-saint Sacrement en corps et en ame. Et FApostre dit que le chrestien est nourry de la chair et du sang du Dieu vivant 1 . Et quoyque cette verite repugne a nos sens , qui ne la peuvent comprendre , neantmoins nous la devons croire, nous appuyant sur les pa roles de nostre Seigneur, qui dit en faisant cette admirable transubstantiation : Cecy est mon corps, cecy est mon sang 2 , avec plus de fermete que si nos sens y connoissoient quelque chose. Or la divine providence voyant que ce mystere sacre de I Eucharistie estoit trop obscur pour estre compris de nos petitz espritz, elle nous a voulu donner mille et mille preuves de cette verite , tant en T Ancien qu au Nouveau Testament f i Cor. X et XI. * Mat. XXVI, Marc XIV, Luc XXII, et I Cor. XI.
Dieu ayant donneaux prophetes des lumiereset intelligences si grandes de ce divin mystere que c est chose admirable de voir ce que quelques-uns d entre eux en ont escfit, en parlant d une facon si claire et intelligible que Ton est presque ravy d admiration en le lisant, voyant que Dieu s est ainsi donne a nous pour demeurer jusques a la consommation du monde parmy nous sur nos autels 1 . Certes, nous devrions faire cent mille fois le jour des adorations a ce divin Sacrement, enreconnoissance de cet amour avec lequel il demeure parmy nous. Et voyla la consideration que nous devons faire pour la consolation de nostre foy.
Yoyons maintenant pour la seconde partie , comme se fit ce premier signe et miracle de nostre Seigneur ; et pour vous le mieux faire entendre, il faut rapporter les paroles de 1 Evangile : Nuptice factce sunt in Cana Galilcece , et erat mater Jesu ibi. Vocatus est autem et Jesus, et discipuli ejus ad nuptias. II se fit , dit saint Jean , des nopces en Cana de Galilee, ou. nostre Seigneur avec sa sainte mere et ses disciples furent invites. Or Cana estoit une petite ville proche de Nazareth.
II y a diverses opinions sur ce sujet ; car il se treuve des docteurs qui se playsent a disputer si nostre Seigneur et la sainte Vierge y furent invites ou non. Mais laissons ces disputes , et nous tenons a ce que dit FEvangeliste , et considerons Fextreme bonte de nostre Seigneur , lequel estant in vite a ces nopces , ne refusa point de s y treuver ; et dautant qu il estoit venu pour racheter et reformer Thomme , il ne voulut pas prendre un maintien , ny une contenance grave , austere et rigide , mais bien une maniere et facon de proeeder toute suave , civile et courtoise pour Tattirer a luy ; et cela fut cause qu estant invite a ces nopces, il ne refusa point d y aller, ains s y trouva, et par consequent retrancha beaucoup d exces et de legeretes qui se comniQttent ordinairement en telles occurrences.
* s. Mat. xxv.
combien penses-vous, mes cheres ames, que ces nopces furent modestes ! car sans doute que la presence de nostre Seigneur et de nostre Dame faisoit que Ton y estoit grandement retenu ; et quoyque le vin y faillit , ce ne fut point pour en avoir pris avec exces , mais il est tres-probable que cela arriva par une permission de nostre Seigneur, qui vouloit par le miracle qu il fit de changer de Feau en vin , f aire connoistre a ceux qui estoient la presens, mais specialement a ses disciples, uneschantillondesatoute-puissance. Or latressaincte Vierge qui estoit tres-sage et prudente, et pleine d une tres-grandecharite, s en estant apperceue, s advisad un expedient admirable pour remedier a cet inconvenient. Mais que fera cette saincte dame? car elle ne porte point d argent pour faire achetter du vin ; son fils n en a point aussi : sur quoy done fonde-elle Fesperance qu elle a de pouvoir remedier a cette necessite? certes , elle n ignoroit pas la puissance et la bonte de nostre Seigneur ; elle scavoit combien grande estoit sa charite et misericorde , en suitte dequoy elle s asseuroit qu il pourvoieroit infailliblementala necessite de ces pauvres gens , estant bien croyable qu ilz n estoient pas riches , puisque le vin leur manqua : et c est une des causes pourquoy nostre Seigneur estant invite a ces nopces, y alia, dautant qu il se plaisoit fort a converser avec les pauvres, et les favoriser.
La sainte Vierge done voyant cet inconvenient , et sachant que son Fils seul sans argent pouvoit mettre remede a cette necessite, elle s adresse a luy; mais remarques un peu, mes cheres ames , ce que fait et dit cette saincte dame. Mon Seigneur et mon filz, dit-elle, ils n ont point de vin : Vinwn non habent : comme si elle eust voulu dire : Ces bonnes gens sont pauvres; et quoyque la pauvrete soit grandement aymable, et vous soit tres-agreable , si est-ce qu elle est de soy honteuse, et sou vent elle reduitson hoste a souffrir beaucoup de mepris et de confusion devant le monde ; ces bonnes gens
qui vous ont invite s en vont tomber dans une grande ignominie , si vous ne les secoures. Je scay que vous estes toutpuissant et que vous pouvez remedier a leur necessite ; je ne doute point aussi de vostre charite et misericorde : souvenesvous de Fhospitalite qu ils nous ont fait de nous convier a leur banquet , et pourvoyes , s il vous plaist , a leur besoin. Mais la saincte Vierge ne fit pas un si long discours pout representer a son divin Fils la necessite de ces nopces ; ains, comme bien advisee et tres-scavante en la maniere de Men prier , elle usa de la plus courte , mais de la plus haute , excellente et efficace facon de prier qui soit et qui puisse estre, et dit seulement ces paroles : Mon Fils , ils n ont point de vin : Vinum non habent. Vous estes (vouloit dire cette sainte "Vierge) si doux et si charitable , vous avez un cceur si cle ment et si plein de pitie : condescended , s il vous plaist , a mon desir, et faites ce dequoy je vous prie pour ces pauvres gens. Priere certes tres-excellente , en laquelle cette sainte dame parle a nostre Seigneur avec la plus grande reverence et humilite qui se puisse imaginer ; car elle s en va a luy, non point avec arrogance , ny avec des paroles pleines de presomption, comme font plusieurs personnes indiscrettes et inconsiderees , ains luy represente avec une tres-profonde humilite la necessite de ces nopces, tenant pour tout asseure qu il y pourvoiroit, ainsi que nous dirons bien-tost.
que c est une excellente maniere de prier, que celle de se contenter de representer simplement ses necessites a nostre Seigneur, puis le laisser faire , nous tenans asseures qu il y pourvoira selon qu il nous sera le plus convenable, nous contentans de luy dire : Seigneur, voicy vostre pauvre creature desolee et affligee , pleine de seicheresses et aridites, remplie de miseres et de peches; mais vous scaves bien ce de quoy 3 ay besoin, il me suffit de vous faire voir ce que je suis ; c est a vous de pourvoir a mes miseres selon qu il vous plaira, et que vous connoisses m estre plus utile pour vostre gloire.
Or je scay bien qu on peut demander a Dieu, non seulement les necessites spirituelles , mais aussi les temporelles ; il n y a nul doute que cela ne se puisse et doive faire: nostre Seigneur nous Fa luy-mesme enseigne en 1 orayson dominicale que nous disons tous les jours , en laquelle nous demandons premierement que le royaume de Dieu nous advienne, comme le but et la fin a laquelle nous visons, et puis aussi, que sa sainte volonte soit faite, comme 1 unique moyen pour nous conduire a cette fin et beatitude ; mais outre cela , nous faisons encore une autre demande a Dieu , a scavoir, qu il nous donne nostre pain quotidien : Panem nostmm quotidianum da nobis hodie. La sainte Eglise mesme a des prieres particulieres pour demander a Dieu les choses temporelles , ay ant des oraisons propres pour demander la paix en temps de guerre , la pluye en temps de seicheresse, et le beau temps dans les trop grandes pluyes ; mesme il y a des messes toutes particulieres pour le temps de contagion et autres necessites. Yous voyes done qu il n y a point de doute ny de difficulte, que Ton ne puisse et doive demander a Dieu ses necessites temporelles , aussi bien que les spirituelles , et cela en deux manieres : Tune en la facon que le fit la tres-saincte Vierge , qui est de luy exposer simplement nos necessites ; 1 autre en luy demandant qu il nous donne telle ou telle chose , ou qu il nous delivre de tel ou tel mal ; toutesfois avec cette condition , qu il face en cela sa volonte , et non la nostre. Mais pour 1 ordinaire nous ne faisons pas ainsi. Vous verres quelquefois une personne qui pratiquera la devotion , laquelle demandera a Dieu en toutes ses prieres qu il luy donne son saint amour , et cette sacree dilection qui rend toutes choses si suaves et faciles , et qu il luy donne encore cette humilite qui cause en 1 ame un si has sentiment de soy -mesme , d autant, dira-t-elle , que je ne suis point humble , et neantmoins je voy qu on ne scauroit se sauver sans cette vertu.
POUR LE II e DIMANCHE D APRES L f EPIPHANIE. 125
(Test bien fait de demander 1 humilite , car ce doit estre notre chere vertu entre toutes les autres ; il est aussi tresbon de demander Famour divin : mais neantmoins je vous dis que cette demande que vous faites de 1 humilite et de 1 amour de Dieu n est pas bonne ; car ce n est pas 1 amour ny 1 humilite que vous demandes , ains les sentimens d amour et d humilite ; vous voules scavoir et sentir si vous aymes Dieu et si vous estes humble , et c est ce qu il ne faut point demander ny desirer, d autant que cela n est point requis pour la perfection ; et ceux qui ont la veritable humilite ne voyent ny ne sentent point en eux cette vertu ; de mesme , pour aymer Dieu , il n est point requis d en avoir le senti ment , car le veritable amour ne reside point dans les sens , ains dans la supreme pointe de 1 esprit ; et il en est de mesme de 1 humilite et des autres vertus. Ne demandes done point cela , mes cheres lilies ; mais resolves-vous de servir Dieu genereusement , sans goust ny sentiment , d autant que ce n est pas ici le lieu des douceurs et suavites. Quand vous seres dans le ciel en la felicite eternelle , vous connoistres clairement si vous aves 1 humilite , et verres alors comment vous aymeres Dieu , et gousteres pleinement la suavite de son amour : mais en cette vie, Dieu veut que nous vivions entre la crainte et 1 esperance, que nous soyons humbles et que nous 1 aymions en nous appuyant sur les verites de la foy , et non pas sur nos sentimens.
Revenons a la tres-sainte Vierge : Vinum non habent : Mon fils , dit-elle , ilz n ont point de vin. Ce qu entendant nostre Seigneur , il lui dit : Quid mihi et tibi est mulier? nondum venit hora mea : Femme, qu aves-vous a faire avec moi? monheure n est pas encore venue. Certes, cette response .semble d abord bien rude , de voir un tel filz parler ainsi a une telle mere; un filz si doux et si clement rejetter si rudement , ce semble , une priere faite avec tant de reverence et d humilite, par ,.:ie mere la plus aymante, la plus aymee^
et la plus aymable qui fut jamais. Ha! Seigneur, la creature n a-t elle pas a faire avec son createur, de qui elle tient Testre et la vie ; la mere avec son filz , et le filz avec sa mere , de qui il a receu la chair et le sang? Ces paroles semblent un peu estranges et difficiles a entendre ; et ayant este mal entendues par des ignorans , qui se sont attaches a la lettre , ilz en ont forme trois ou quatre heresies. Mais , 6 Dieu ! qui sera si hardy que de presumer pouvoir comprendre par son propre esprit , pour aigu et subtil qu il puisse estre , le vray sens de TEscriture, sans avoir receu d en-haut la lumiere requise a cela?
Cette response, au contraire, estoit tres amoureuse; et cette saincte Vierge, qui entendit le vray sens d icelle , s en ressentit la plus obligee mere qui aye jamais este ; ce qu elle fit paroistre, lors qu apres cette response , son coeur demeura tout plein d une sainte confiance , disant a ceux qui servoient a table: Vous avez oiiy ce que mon fils m a respondu, et pour cela , vous qui n entendes pas le langage d amour pourres entrer en doute qu il ne m aye esconduitte : 6 non! ne craignes point; faites settlement ce qu il vousdira, guodcumquedixeritvobisfacite, et ne vous mettes pas en peine, car sans doute il pourvoira a vostre besoin.
II y a une grande variete de raisons et d opinions parrni les docteurs sur ces paroles de nostre Seigneur : Femme , qu aves-vous a demesler avec moy? Aucuns disent qu il vouloit dire : Qu avons-nous a faire ny vous ny moy de nous mesler de cela? nous sornmes seulement des invites; c est pourquoy nous ne devons point avoir de soin de ce qui manque a ces nopces; et autres semblables raisons qu ilz disent. Mais demeurons fermes a celle-cy, que la plupart des saintz Peres de TEglise tiennent , laquelle est que nostre Seigneur fit cette response a sa tres-sainte mere pour apprendre aux personnes qui sont constitutes en quelque benefice ecclesiastique, de prelature, ou autres telles dignites, qu ilz ne se
doivent point servir de telles charges pour faire en faveur de leurs parens chose aucune qui tant soit soit peu repugnante h la loy de Dieu ; d autant que pour la chair et le sang , je veux dire pour leurs parens, ilz ne se doivent jamais oublier jusques-la qu a leur occasion , et pour les gratifier, ilz viennent a faire quelque chose qui soit tant soit peu eloignee de la perfection et droiture avec laquelle ilz doivent exercer leur charge. Nostre Seigneur voulant done faire cette lecon au mbnde, il se servit du coeur de sa tres-sainte mere; en quoy certes il luy donna des preuves tres-grandes de son amour, d autant que c estoit comme s il luy eust dit : Ma tres-chere mere , en vous disant : Qu est-ce que vous avez a desmesler avec moy? je ne veux point vous econduire de vostre demande : car qu est-ce que peut refuser un tel fils a une telle mere ! mais d autant que vous m aymes souverainement, et que je vous ayme parfaitement , je me veux prevaloir de la fermete de vostre coeur pour faire cette lecon au monde. Or je scay bien que vostre coeur amoureux ne s en troublera point, quoy qu en apparence cette parole soit un peu rude ; mais ce n est rien pour vous, qui entendesle Iangage d amour, lequel ne s entend pas par ^s paroles seule ment, ains encor par les yeux, par lesgestes et actions. Dilectus meus fasciculus myrrhce; inter ubera mea commorabitur *. Mon bien-ayme, dit 1 Espouse au Cantique des Cantiques ,m estun faisseau de myrrhe : je le prendray et le mettray au milieu de mes mammelles , c est-a-dire , au milieu de mon cceur et de mes affections; d autant que la goute de cette myrrhe venant a tumber dessus, le fortifieraet affermira dans toutes les contradictions. Ainsi cette divine amante , la tres-sacree Vierge, prit les paroles de nostre Seigneur comme un faisseau de myrrhe, qu elle mit entre ses mammelles, c est a dire , au milieu de ses amours, pour recevoir la goute qui decouloit de cette myrrhe, laquelle raffermit tellement
Cant. I.
son co3ur, qu entendant cette response , qui aux autres sembloit un refus , elle crut sans aucun doute que nostre Sei gneur luy accorderoit sa demande , et pour cela elle dit aux officiers de ces noces : Faites tout ce qu il vous dira : Quodcum que dixerit vobis facite *.
Quant a ces paroles : Nondum venit hora mea : Mon heure n est pas encor venue; quelques docteurs ont estime que nostre Seigneur vouloit dire que le vin n estoit pas encor failly. D autres les expliquent en diverses manieres , de sorte qu il y a une grande diversite d opinions sur ce sujet ; mais je ne m y veux pas arrester, affin de passer a des choses plus utiles pour nostre instruction , et dire qu il y a des heures ordonnees de la divine providence, desquelles dependent nostre conversion et nostre salut. Or il est vray que de toute eternite, Dieu avoit determine Theure et Finstant de faire ces grands miracles, a scavoir celuy de 1 Incarnation , et celuy de donner au monde le premier signe de sa puissance pour la manifestation de sa gloire ; mais c estoit absolument, et non pas en sorte qu estant prie il ne les pust advancer. C est pourquoi les docteurs parlans du mystere de 1 Incarnation , disent que nostre Darne par ses prieres a merite qu il fut advance : meruit accelerationem ; ce qui se doit encore entendre de ce premier signe et miracle de nostre Seigneur. Je veux dire unexemple,pourme faire mieux entendre. Re becca et Isaac desiroient extremement avoir des enfans; mais Rebecca estant sterile, elle n en pouvoit naturellement avoir. Or cependant Dieu avoit veu et ordonne de toute eternite que Rebecca concevroit et auroit des enfans , mais avec cette condition, qu elle les obtiendroit par ses prieres, et s il elle n eust prie avec son mary Isaac, elle n eust point conceu : voyant done qu ilz ne pouvoient avoir d enfans , ilz s enfermerent dans une cbambre , et prierent si fervemment que Dieu entendit leurs prieres et les exauca; et Rebecca,
* S. Jean, II.
devint grosse de deux gemeaux , Esau et Jacob : amsi les eslans et souspirs d amour de nostre Dame, comme disent la plus-part des saints Peres , advancerent le temps de 1 Incarnation de nostre Seigneur. Ce n est pas pour cela, qu il s incarna devant le temps qu il avoit preordonne; mais cela veut dire, que de toute eternite il avoit veu que la sainte Vierge le prieroit d advancer le temps de sa venue au monde, et que pour 1 exaucer il s incarneroit plustot qu il n eust fait si elle n eust prie.
II en est de mesme de ce premier miracle que nostre Sei gneur a fait aujourd huy aux nopces de Cana en Galilee : Nondum venit hora mea; Mon heure n est pas encore venue, dit nostre Seigneur a sa tres-sainte Mere; mais parce que je ne vous puis rien refuser, je 1 advanceray pour faire ce que vous me demanded. Or il est certain , que Dieu avoit veu de toute eternite , qu il le devanceroit a la faveur des prieres de sa Mere.
que bien-heureuse est 1 heure de la divine providence, en laquelle il a voulu nous departir tant de graces et de biens. que bien-heureuse est Fame qui 1 attendra avec pa tience, et qui avec fidelite se preparera, pour correspondre a cette beniste heure quand elle arrivera. Certes, ce fut en cette heure de la providence divine, en laquelle la Samaritaine fut convertie, et c est de cette beniste heure de la quelle depend nostre conversion et transmutation spirituelle; et Ton doit avoir un grand soin a se bien preparer, afin que nostre Seigneur venant, nous puissions estre prests a cor respondre a sa grace. Passons outre , et voyons maintenant comme nostre Seigneur fit ce miracle.
II y avoit six cruches de pierre preparees pour la purifi cation des Juifs, dit FEvangeliste, dautant qu ils se lavoient frequemment, specialement quand ils avoient touche quelque chose def endue par la Loy ; car ils faisoient force cere monies exterieures, esquelles ils estoieat grandement exacts, iv. 9
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bien qu ils ne se souciassent gueres de purifier leur interieur. Nostre Seigneur done voulant faire ce grand miracle , pour donner au monde le premier signe de sa puissance, il fit remplir ces cruches d eau , Implete hydrias aqua * : ce que les officiers de ces nopces firent promptement. En quoi ils furent grandement soigneux de faire ce que la sainte Vierge leur avoit dit; car si tost que le commandement fut fait, ilz les remplirent si pleines, que, comme dit le sacre texte, Feau surnageoit tout autour : Et impleverunt eas usque ad summum 2 . Apres quoy nostre Seigneur dit une parole interieure que personne n entendit , et a Tinstant cette eau fut changee en tres-bon vin. Cette parole sans doute fut semblable a celle par laquelle il fit et crea toutes choses du neant, et donna Festre et la vie a rhomme, et par laquelle en ce dernier banquet qu il fit avec ses Disciples, il changea le vin en son sang, instituant le tres- saint sacrement de rEucbarislie, nous donnant ce vin tres-excellent, duquel nous sommes nourris pour la vie eternelle, puisque c est par la reception du corps et sang de nostre Seigneur que nous sont appliques les merites de sa mort et passion , et que nos ames sont substantees, fortifiees et vivifiees. Concluons ce discours.
Mais avant que finir, disons encore un mot destruction sur 1 Evangile, qui est que nous devons avoir un grand soin de nous adresser a nostre Dame, puisque nous voyons, qu elle a tant de credit aupres de son Fils ; et afin qu elle luy represente nos necessites, il nous la faut inviter a nostre festin avec nostre Seigneur; car la ou est la mere et le fils, le vin n y peut manquer, d autant qu elle luy dira infailliblement : Monseigneur et mon fils, cette mienne fille vostre servante n a point de vin. Mais prenes garde, mes cberes ames, quel vin c est que vous luy demandes. certes, je me doute bien que c est celuy des suavites que vous desires
S. Jean. II. 2 Ibidem*
pour vostre consolation propre : ce que je vous feray en tendre par un exemple familier. Vous verres une bonne femme qui a un fils malade : il luy faut employer le ciel et la terre pour obtenir sa sante ; car cet enfant est unique , c est en luy auquel elle a mis toutes ses esperances, et quand les remedes humains n y peuvent plus rien , elle a recours aux vceux , qu elle fait a Dieu sous 1 invocation des Saints. Tout cela est bon, c est bien fait de se servir de Pinvocation des Saints : mais pourquoy demandes-vous tant la sante de ce fils? quand il se portera bien, qu en ferez-vous? Je le mettray sur 1 autel de mon coeur, et j en feray mon idole. II eust done este plus utile pour vous, que nostre Seigneur vous Feust oste. Si la sainte Vierge luy eust demande du vin , aim que ceux qui estoient aux nopces se fussent enyvres , sans doute il n eust point fait cette trans mutation d eau en vin.
Mais remarques que si nous voulons que nostre Dame demande a son Fils , qu il change Feau de nostre tepidite au vin de son fervent amour, il nous faut faire tout ce que nostre Seigneur nous dira , ainsi que firent les officiers de ces nopces, comme nostre Dame leur avoit conseille. Faisons done le semblable, mes cheres ames, remplissons bien nos cceurs de Peau de penitence , et il nous changera cette eau tepide en vin d un tres-fervent amour. Mais si vous voules avoir de la ferveur, entretenes-vous le long du jour en de bonnes pensces, faites de frequentes oraisons jaculatoires, et tenes pour regie generale , si vous voules estre recueillies en vos oraisons , de vous tenir bors d icelles, comme si vous y esties. Et n employes pas le temps a faire des reflexions inutiles , tant sur vous , que sur ce qui se passe autour de vous , ains occupes-vous fidelement en la presence de Dieu : et si vous voules avoir quelque lumiere de la foy pour pouvoir comprendre le mystere de I lncarnation , entretenesvous le long du jour en de bonnes pensees; consideres la
bonte infinie de nostre Seigneur. En somme, mes cheres filles, pour conclusion, faites bien ce qui vous a este enseigne jusques a present ; reposes-vous en la Providence de Dieu et soyes assurees qu il ne manquera jamais de vous donner ce qui vous sera necessaire pour vostre salut ; benisses-le continuellement en cette vie, et apres icelle vous le glorifieres eternellement la haut au ciel avec tous les esprits bien-heureux, ou nous conduise le Pere, le Fils et le Saint Esprit. Amen.
0!BU SOIT BBNV.