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Oeuvres complétes Volume 5

Je viens et me présente icy avec l'esprit de sousmission et d'obeyssance , selon lequel je désire marcher tout le tems de ma vie, lequel encore qu'il soit favorable à toutes sorte" d'entreprises, si est-ce néanmoins que j'ay sujet de craindre que quelqu'un ne dise de moy ce qu'aujourd'huy à grand tort les Juifs ont dit des Apostres, à sçavoir : Musto plemis est iste ; il faut bien dire que celuy-cy soit eny vré de quelque témérité, qui en tel tems, en tel lieu, et en son noviciat ecclésiastique , ose monter en cette chaire après de si grands personnages. Mais je dis au contraire que le tems m'invite à prescher, puisque je voy que tous annoncent les merveilles de Dieu : Omnes cœperunt loqui magnalia Dei, et que ce jourd'huy est le commencement de toute prédication. Le lieu me donne courage, puisque j'y voy mon reverendissime prélat avec la fleur de son clergé , mon vray père spirituel ; j'y voy le meilleur de la ville, en laquelle ayant esté nourry et eslevé en ma plus tendre jeunesse , je l'honnore et m'en pense prévaloir comme d'une bonne mère. Que si les pères et mères, quoy qu'ils prisent plus les aisnés, caressent néanmoins et chérissent plus tendrement les plus petits : je vous

1 Premier sermon de l'autheur, qu'il composa avant que d'estre prestre, pris sur l'original escrit de sa main (Edit. de 1643).

accorde, mes bien-aymés auditeurs, que comme la rayson le veut bien , vous prisiés plus tous les autres prédicateurs ; mais je demande par droit de petitesse et de minorité d'estre ihery, et qu'on prenne en bonne part mes affections, au lieu auquel j'ay jette les premières semences du fruit duquel mamtenant je vous offre les prémices. Au reste, c'est aujourd'huy que non seulement les vieux, mais aussi les jeunes doivent prescher, puisqu'il a esté prophetizé de ce jour, qu'en iceluy les fils et les filles prophelizeroient, et les jeunes auroient des visions : Prophetabunt fîlii vestri, et filiœ vestrœ, etjuvenes vestri visiones videbunt. On médira que cela s'entend de ceux qui avoient receu le saint Esprit; eh bien , pourquoy ne le recevray-je pas avec vous? Si feray certes, si comme les Apostres et disciples , nous nous mettons tous unanimement avec dévotion à prier Dieu, cum Maria Matre Jesu, avec Marie , Mère de Jésus , laquelle afin qu'elle nous assiste de son intercession, mes frères, à ce mien commencement, jettons-nous plus fervemment que jamais à ses pieds, et la saluons, et puis .... in nomine Dondni laxabo retc, Ave Maria,

En l'incompréhensible, et beaucoup plus indicible abysme de cette éternité, en laquelle règne glorieusement la Majesté divine, le Père éternel , regardant sa propre substance et infinité , conceut en son entendement , et produisit , parla , et dit une Parolle, ou un Yerbe, représentant et exprimant si parfaittement sa substance, essence et divinité, qu'ace Verbe il communiqua sa propre essence et divinité , engendrant en 2ette manière son Fils aussi vrayement Dieu que le Père , et par la mesme divinité que le Père , si que le Fils est vrayement Dieu de Dieu , lumière de lumière; il est Dieu, puisqu'il a l'infinie divinité pour son essence et substance ; il est Dieu de Dieu , pour ce que cette divinité ou essence divine , il Tu receui^ par la féconde communication que son Père

POUR T-A PF.NTrr.OSTE. 3

éternel luy en fait et a fait éternellement , Tengendrant et enfantant de son sein devant qu'il y eust aucun Lucifer entre les Anges au ciel spirituel et invisible, ny aucune belle estoille, ou Diane entre les estoilles au ciel corporel et visible : Ex utero ante Luciferum genui teK

Adam , ainsi qu'il est escrit au commencement de la Genèse , fut doué d'une telle sagesse , que donnant les noms à chaque chose , il exprimoit fort vivement sa propriété. Mais Dieu le Père, voulant exprimer et dire ce qu'il entendoit, consideroit et pensoit de soy-mesme, comme s'il se fust voulu donner un nom propre , et se nommer soy-mesme , il dit un mot, uneparolle, un Verbe qui le représenta si naïfvement, et exprima si vivement ce qui estoit en hiy , que ce Verbe fut un autre luy-mesme, et fut vray Dieu de vray Dieu, non pas qu'il y eust deux dieux, mais parce qu'il y eut deux personnes participantes d'une seule, simple, indivisible et totale divine essence.

Or le Père , voyant l'unique et souverain bien de son essence tant en soy qu'en son Fils , et le Fils voyant le mesme unique et souverain bien tant en soy qu'en son Père , ne pouvant estre un souverain bien cans un souverain amour, saisis en cette éternité d'une pure et souveraine amitié, d'une seule et mesme volonté , ils produisirent un amour tellement parfait, qu'à cet amour ils communiquèrent la mesme divinité et essence , laquelle estoit commune au Père et au Fils. 0 saint amour ! ô amour éternel et infiny ! Doncques, mes frères, dés lors, c'est à dire dés l'éternité, avant les siècles , en l'infinité , en l'abysme de la perpétuité , ce Père et ce Fils éternels, jettans à force d'une mesme et seule volonté, d'une mesme et seule amitié, d'un mesme et seul courage; jettans, dis-je, par une mesme et seule bouche, un souspir, une respiration, un esprit d'amour, ils produisirent,, ils expirèrent un souille qui est ie saint Esprit, tierce per-

1 Psai. G;X.

sonne de la Trinité, Dieu de Dieu, lumière de lumière. Dieu vray de Dieu vray, Dieu le Père , Dieu le Fils, Dieu le saint Esprit, trois personnes qui ne sont qu'un seul Dieu, une seule tres-sainte et tres-adorable Trinité.

Grand à la vérité , et parfait fut l'amour que l'Espouse portoit à ITspoux au Cantique des Cantiques , puisqu'à s€ parolle * son ame sembloit se fondre et dissoudre comme fa^ la cire aux rayons du soleil : Anima mea liquefacta est, cu'0 dilectus meus loquutus est ( Mon ame s'est liquifiée quanû mon bien-aymé a parlé). Mais tout autre est cet amour infiny, par lequel le Père et le Fils s'entr'ayment ; car en cet amour ilz ne se fondent pas, ilz ne se dissolvent pas , ce qui seroit imperfection ; mais sans altération de leur nature , ilz produisent un saint Esprit, Dieu parfait de Dieu parfait, possédant pleinement une mesme divine essence avec eux ; et sans se défaire de l'essence divine , ilz la communiquent toute entièrement et parfaittement à ce saint Esprit et Amour. De quoy si je voulois parler davantage, on pourroit bien dire à bon droit de moy ce qu'aujourd'huy les Juifs disoient sans rayson des Apostres : Musto pleniis est iste (Cettuy-cy est remply de vin) , c'est à dire, il faut bien que cettuy-cy soit enyvré d'une grande présomption de vouloir expliquer les intérieures opérations de Diou , qui sont voilées de leur infinité en telle façon, que l'esprit de l'homme n'y peut approcher que de bien loin. Je m'arreste donc, mes frères et chers auditeurs, et ce que j'en ay voulu dire, c'a esté pour monstrer en quelque façon qui est celuy duquel nous célébrons la feste, qui est le saint Esprit et Amour, procédant éternellement du Père et du Fils, vray Dieu avec le Père et le Fils, et encor pour vous donner à entendre que de toute éternité C3 saint Esprit venoit par cette incomprehensil)le procession, et respiration du cœur du Père et du Fils, combien qu'il ne ^it pas venu, ou, par manière de dire, arrivé, et que cette

» Gant., V.

>Oi:r. L\ PENITCOSTE. 5

mission n'aye esté bien accomplie qu'à tel jour qu'aujourd'huy, il y a environ 1559 ans. Maintenant je parle des choses claires et fort intelligibles aux fîdelles.

Que si Tobscurité de ce que j'ay dit avoit destourné vostre attention, revenés et escoutés dévotement tout ce que la sainte Trinité opère, et fait hors d'elle-mesme en realité ; car toutes les trois personnes y communiquent et opèrent sans division ou distinction quelconque. Ce que nous voulant enseigner, lorsqu'elle parle de la création des choses en leur estre naturel , parlant de celle de Fhomme, elle introduit la Majesté divine en ses trois personnes , disant : Faysons un homme à nostre semblance ; car si une seule personne eust créé l'homme, elle eust dit : Je fais, et non pas Faysons, comme nous treuvons escrit : Faciamus hominem ad imaginem et similitudinemnostram. Et David chante : Benedicatnos Deus, Deus nosteTy benedicat nos Deus (Dieu nous bénisse. Dieu nostre, Dieu nous bénisse) ; ne reprenant par trois fois ce nom de Dieu, sinon pour nous monstrer que non seulement le Père bénit, non seulement le Fils bénit, mais encor le saint Esprit; et tous trois ensemble sont celuy qui bénit : ainsi faut-il conclure de tout le reste , qu'une personne ne fait rien sans les autres quant à ce qui se produit hors la Divinité. Néanmoins par une certaine appropriation et commodité de langage, les œuvres qui ressentent plus le pouvoir ont accoustuméd'estre appropriées au Père, comme la création et semblables, parce qu'il est source et origine de toute puissance et divinité ; les œuvres qui ont plus d'apparence de sagesse , au Fils , digne génération de l'entendement paternel ; celles de bonté , au , saint Esprit, amour et charité unique du Père et du Fils.

Donc encore que l'opération merveilleuse et puissante, qui a esté faite es cœurs de l'Eglise naissante à tel jour qu'aujourd'huy, aye esté faite également par le Père , le Fils et le saint Esprit ; néanmoins parce qu'en icelle reluit une principale bonté, miséricorde et magnifique libéralité , on ne dit

pas que toute la Trinité soit venue sur les Apostres , mais on dit et on célèbre la descente du glorieux saint Esprit : à condition que vous ne vous imaginerés pas que pour cela il aye changé de lieu pour descendre ; car estant Dieu , il est tellement par tout par essence , présence et puissance , qu'il est dans le monde sans y estre renfermé, il est hors du monde sans en estre exclu : Est m miindo non inclusus, extramundum non exdustis. Il remplit le ciel et la terre : Cœlum et terram ego impleo. Spiritus Domini replevit orbcm terrarum, et hoc quod continet omnia scientiam habet vocis.... Jovis omniaplena.... Spiritus intus alit, totamque infusa per ar^ tus mens agitât molem, et magno se corpore iniscet.

Vous sçavés bien que nostre ame est par tout le corps , et toute en toutes les parties d'iceluy : autrement elle ne seroit pas spirituelle , ou nostre corps seroit mort en la partie en laquelle l'âme ne seroit pas. Tout de mesme donc Dieu est par tout le monde, vivifiant tout ; et comme nous disons Famé estre en la teste pour les principales opérations qu'elle y fait, aussi disons-nous que Dieu est au ciel pour les principales opérations qu'il y fait , y monstrant sa gloire ouvertement. Et comme parlant des gourmans, nous disons qu'ils ont l'ame en la panse, et de certaine nation qu'elle a l'ame au bout des doigts, pour ce que ne se monstrant d'ailleurs gueres d'entendement, elle en fait plus paroistre es ouvrages manuels; ainsi nous disons que le saint Esprit descend là où il fait quelque particulière opération et participation de ses grâces, ou pour le moins quelque démonstration , comme quand il descendit sur nostre Seigneur en son baptesme : car il ne luy communiqua pas nouvelle grâce, Jésus en ayant la plénitude dés sa conception; mais il donna seulement l'attestation de' sa grandeur.

Vous sçavés donc manitenant ce que c'est à dire , quand on dit que le saint Esprit est descendu sur les Apostres, et que cela n'est autre sinon qu'il y a fait quelques signalées et

POITTÎ LA PKNTECOSTE. 7

grandes opérations. Or ces opérations sont de deux sortes , les unes extérieures, comme les signes qui apparurent en ce saint jour, le feu et le son véhément ; les autres intérieures, à sçavoir l'onction de la grâce , et l'illumination invisible es cœurs et esprits apostoliques : et celles-cy estans signifiées , figurées et représentées par celles-là, en considérant les premières nous apprendrons aisément les secondes ; c'est à dire, parles signes extérieurs nous apprendrons les effets intérieurs, qui sont comme le principal de ce mystère , le reste n'estant qu'accessoire , puisque toute la gloire de la nlle du roy est au dedans : Omnis gloria filiœ régis ah intiis.

Or sus, je treuve donc, pour ne m'arrester pas, comme je pourrois, sur chaque parolle, je treuve , dis-je, deux signes avoir esté faits, l'un qu'il se fit soudainement un grand son, un bruit , un tonnerre du ciel porté par un vent véhément , qui remplit toute la maison oii estoit la beniste trouppe de ces premiers pères du christianisme.

C'esL la coustume de Dieu d'imprimer sa sainte crainte es courages de ceux esquelz il veut communiquer ses grâces , afin qu'après la crainte vienne l'amour. Aussi est- elle le commencement de la sagesse, comme l'esguille par le moyen de laquelle on couvre avec la soye cramoisie de charité le vil resetiil de nos consciences.

Ne sçavés-vous pas que le plus souvent , Testé principalement, avant que pleuvoir il tonne et fait vent? Ainsi aujourd'huy il tonne et fait un vent véhément, pour monstrer qu'il veut pleuvoir les douces pluyes des consolations du saint Esprit , ainsi qu'il est escrit : Son Esprit soufflera , et les eaux découleront : Flabit Spiritus ejus, et fluent aquœ.

Quand nostre premier père eut péché, l'Escriture dit que lorsqu'il entendit la voix de Dieu qui se promenoit dans le jardin, il se cacha avec sa femme : Cum audissent vocem Bch mini deambulantis in paradiso ad horam post meridiem , abscondit se Adam et uxor ejus» Mais maintenant Dieu se

8 PrŒMlEll SEMION

faysant ouyr par le bruit d'un grand vent , il remet la force es courages apostoliques , et la constance que le péché leur avoit ostée. Hé ! ne vous est-il jamais advenu en une seiche et altérée saison d'esté de voir vos jardins à gueule béante , rouvrant par manière de dire pour recevoir la pluye , et ne venant point de secours du ciel à leur soif , enfin les herbes paslir et seicher, les fleurs se ternir et faner, et les arbrisseaux sembler plustost un bois mort qu'une plante? Les païsans alors s'assemblent, font des prières et processions pour impetrer l'amollissement du ciel , et la désirée liqueur pour les champs. Mais voicy un vent impétueux et chaud , lequel ramassant toutes les exhalaisons jà relevées, trame une grosse et noire nuée qui semble voiler tout le ciel , dedans laquelle s'engendrant le tonnerre et brillant les esclairs, semble que bientost , au lieu d'apporter soulagement aux fruits de la terre, elle fracassera par la foudre, la gresle et la tempeste , ce peu de biens que la seicheresse a laissé sur la terre, et semble menacer les hommes d'une totale ruine. Alors ces pauvres laboureurs en plus grand soucy, avec plus de souspirs et d'affections eslevant les mains au ciel , prient le Créateur de destourner son ire, representans la misère de leur pauvre famille, si cette nuée vient a l'effet dont elle menace ; quand voicy que goutte à goutte celte nuée descend toute en pure eau, et abreuve ces altérées campagnes à souhait, ressemblant plutost à une grosse rosée qu'à une impétueuse pluye. Lors le laboureur a bien de quoy louer Dieu de voir son jardin et les campagnes reverdir plus que jamais, les fleurs se redresser, et tous les fruits par manière dédire reprendre l'haleine que la chaleur leur avoit ostée, et représenter aux pauvres semeurs le banquet prétendu d'une abondante cueillette.

0 î qu'il me semble maintenant vous avoir bien donné à

' entendre le mystère de cette grande journée î Le jardin de

l'Eglise naissante estoit demeuré desja quelque temps privé

de Feau vive , quœ est veluti fons aquœ salientis in vitam œternam, c'est à dire de la douce présence de son bon et aymable Seigneur ; la peur et la crainte de la persécution judaïque avoit terny les saintes fleurs , fané et mis en friche toutes ces pauvres plantes, qui pouvoient bien dire : Expandi manus meas ad te, anima mea sicut terra sine aqua tibi (J'ay eslevé mes mains à vous pour demander votre assistance, parce que mon ame sans vostre grâce est comme terre seiche et stérile qui ne peut rien produire) : excepté le lys beny de la sacrée Vierge, sur laquelle, par une particulière influence du divin amour, la rosée céleste tomboit tous] ours surabondamment. Tous ensemble faysoient prières pour impetrer la sainte rosée de l'Esprit Consolateur, quand voicy ce vent impétueux et ce bruit du ciel qui vient remplir de frayeur leurs courages, et leur faire jetter de plus en plus des souspirs et prières à la divine Majesté : mais ce bruit, ce vent, cette impétuosité, au lieu de frayeur, se changea en une douce pluye des grâces célestes, qui abreuva si à souhait leurs courages , que dés lors il ne se parla plus de seicheresse, ny d'aridité, ny de flestrissure ; car il leur arriva ce qui est dit de l'homme de bien par le saint roy David, qu'il sera comme l'arbre planté le long des eaux, qui est tousjours verdoyant, qui donnera son fruit en son tems , et tout ce qu'il fera luy prospérera : Tanquam lignum quod plantatum est secus decursus aquarum, quod fructum suum dabit in tempore suo; et folium ejus non defliiet, et omnia quœcumque faciet prosperabuntur. Mais c'est assés parlé de ce premier signe pour le peu de tems que nous avons; venons à parler du second, qui fut des langues de feu , ou comme de feu. Si ces langues furent de vray feu ou non, je n'en diray rien ; il suffit qu'elles av oient représentation et figure de feu, et estoient comme feu. 0 saint feu ! feu qui consume toutes superflu ités ; feu qui chasse toute froideur, feu qui consume parfaittement l'holocauste de nos âmes sur l'autel sacré de l'obeyssance !

10 PHEMIKR SFRMOX

Au commencement du monde, je treuve que Spintus Domini ferebatur super aquas (L'Esprit du Seigneur estoit porté \wx les eaux en la première formation du monde :) c'est à dire, je chaos, ou monde élémentaire, ou bien le globe des eaux , ijui couvroit toute la face de la terre , estant créé , le saint Esprit de Dieu estoit porté par dessus, pour donner à ce chaos informe , à cet élément infécond , telle fécondité , que sans Teau , désormais ny plante, ny animal ne pust estre engendré : \ de manière qu'il veut quasi dire qu'il couvoit et focondoit les eaux, afin qu'elles produisent les animaux aquatiques , et servent à la production de toutes choses animées. Ainsi ce mesme Esprit aujourd'huy est porté par dessus le feu , non pour créer ou former le monde , mais pour le recréer et reformer : Et aipparuerunt illis dispertitœ lingiiœ tanquam ignis, seditque supra singulos eorum (Il apparut aux Apostres des langues départies comme de feu, qui se posèrent sur chacun d'eux). Et comme pour le créer il fecondoit les eaux, aussi pour le recréer et renouveller il semble qu'il fecondast le feu : Emitte Spiritum tuum , et creahuntur, et reyiovahis faciem terrœ (Envoyés vostre Esprit, et ils seront créés, et vous renouvellerés la face de la terre). Et dautant que le feu est plus noble que l'eau, dautant est cette reformation plus grande que la formation ; et dautant que le feu est plus actif que l'eau, et plus puissant, réduisant en feu quasi tout ce qui luy est présenté en un moment, ce que l'eau ne fait pas, aussi y a-il plus de puissance et de majesté à reformer le monde qu'à le former, à le renouveller qu'à le créer. Pour le former, vous treuverés par tout simplement : Fiat lux^ j' appareat arida, faciamus (Que la lumière soit faite, que la terre apparoisse, faysons) ; mais pour le reformer, le Verbe || s'est fait chair : Verbum caro factum est ; et devant que l'œuvre de la réparation aye esté faite, combien a-il cousté de sang à Jesus-Christ mesme, vray Dieu et vray homme, devant qu'oser dire et s'asseurer de cette grande parolle : Consumma"

/wm est (Tout est consommé) ! combien de peines a-il endurées ! ains quelles peines n'a-il pas endurées et souffertes?

Or les Théologiens, noncontens de sçavoir que plus admirable a esté la Majesté divine en la reformation , qu'en la formation du monde, ainsi que plus est admirable la justification du pécheur, laquelle néanmoins se fait tous les jours en cent mille lieux du christianisme ; noncontens, dis-je, de le sçavoir, demandent entre eux pourquoy? alïin par après de pouvoir rendre compte aux curieux de leur dire, et de faire mieux connoistre aux hommes la grâce que Dieu lem fait quand il les appelle à pénitence ; et respondent tous qu'en la formation du monde les choses furent faites de rien, et ne falloit faire autre que destruire le rien pour donner estre aux choses , lequel rien ne faysoit point de résistance à la volonté de Dieu, mais luy obeyssoit, se changeant en estre à la simple parolle du Créateur: Ipsedixit, et facta surit ; mandavit, et creata sunt (Il a parlé, et toutes choses ont esté faites ; il a commandé, et elles ont esté créées). Et quoy que le rien fust infiniment opposé à Dieu , estans tout à fait de party contraire le néant et le souverain estre ; si est-ce nean moins que n'ayant aucune puissance , et le rien ne pouvant rien faire avec sa nulle puissance, le tout qui estoit Dieu, au simple projet de sa volonté , mettoit en fuitte le rien , changeant sa neantise en un bon estre lorsqu'il faysoit les créatures. Ainsi donc Dieu en la création n'avoit point de resistance , mais bien tout au contraire en la récréation et reformation du monde, c'est à dire en la justification du pécheur. 0 combien de résistance treuve Dieu en cette besongne 1 Que si vous me demandés : Hé ! qui est si osé et si téméraire que de faire résistance à Dieu? et qui le peut faire ? S. Paul ne dit-il pas en ce chapitre scabreux, et qui ne devroit estre leu que des doctes (c'est aux Romains, IX) : Voluntati ejus guis resistit (Qui est-ce qui résistera à sa volonté)? et David, au Psalme CXIIÏ : Deiis autem noster in cœlo; omnia quœcum-

i2 PREMIER SERMON

que voluit, fecit (que Dieu qui est au ciel fait tout ce qu'il ^' veut) ? Je sçay bien , ô doctes , la vraye et recevable distinction que font les Pères et les Théologiens, S. Chrysostome et S. Bonaventure, de la volonté de Dieu, in voluntatem signi et voluntatem beneplaciti, antecedentem et consequentem, efficacem et inefflcacem (en volonté de signe et volonté de bon playsir, antécédente et conséquente, efficace et inefficace). Mais je veux estre entendu de tous mes auditeurs.

Des choses que Dieu veut estre faites, il veut les unes estre faites sans nostre consentement , et en celle-cy tousjours il est obey ; telle est la production des choses , la pluye , la neige, la tempeste, les maladies et les afflictions. Les autres, il ne veut pas qu'elles soient faites sans nostre consentement et sans nostre concours. Et quant à celles-cy mesmes , il est tousjours obey au ciel, et partant il y fait tout ce qu'il veut : Deus autem noster in cœlo, 077inia quœcumcfie voluit fecit. Mais en terre, il n'y est pas tousjours obey ; autrement, ditesmoy , qu'aurions-nous besoin de demander que sa volonté soit faite en la terre comme au ciel (Fiat voluntas tua sicut in cœlo et in terra) ? Et d'où vient , me dirés-vous , cette différence entre les volontés des bienheureux qui sont au ciel , et celles de nous autres qui sommes en la terre? En peu de parolles je vous le diray : c'est que les volontés des Bienheureux sont tellement appuyées sur la volonté de Dieu , que les unes ne se peuvent mouvoir sans l'autre , et n'ont pas la liberté de contrariété , c'est à dire de mal faire , ains seulement de bien faire , grâce et gloire tout ensemble. C'est la perfection du franc arbitre que , ne pouvant mal faire , il suive volontairement le bien , et d'estre tellement appuyé qu'il ne puisse jamais descheoir. Mais nous autres», pendant que nous sommes en ce misérable monde , nous ne sommes pas ainsi appuyés ; mais afin que nous puissions mieux mériter selon la suavité de la divine disposition, nous sommes tellement appuyés de la gra^^ de Dieu » que nean-

moins nous pouvons descheoir : la grâce nous fait vaincre nostre infirmité , et nous fortifie dans l'amour et la pratique

(du bien , nous laissant néanmoins tousjours en danger de tomber. Que si quelques-uns en ce monde , comme la sainte I Vierge, ont esté tousjours sans descheoir par une spéciale I grâce de Dieu , encore ne sont-ils pas semblables aux Bienheureux , n'estant pas nécessités à bien faire tousjours et en toutes façons , comme les Bienheureux , et, pour nous conduire en paradis , Dieu se sert des remèdes telz qu'ils ne puissent pas lever la liberté qu'il nous a donnée.

Un seigneur a juré que si vous prenésla peine de ramer sur un batteau jusques à un certain lieu, de là il .vous conduira en un autre lieu plein de toute aménité pour y joûyr le reste de vostre vie de tous playsirs : il désire infiniment que vous le faciès , il vous le commande , il vous excite , il vous menace , il fait tous ses efforts pour vous faire prendre l'aviron en main et voguer. Cependant , pour ce qu'il a juré de ne vous pas faire ce bien que vous ne ramiés , si vous ne rames pas , quoy qu'il le désire , il ne fera rien pour vous. Ainsi Dieu en la constitution et reformation des choses jura, par manière de dire , sur son immutabilité, que si nous voulons voguer sur la nacelle de l'Eglise parmi l'eau amere de ce monde, il nous conduiroit en paradis, il le désire, il le commande , il nous exhorte , il nous menace ; mais de nous y conduire sans que nous nous aydions , il ne le peut pas faire, puisqu'il a juré le contraire. Dieu pourroit bien nous créer en paradis , nous y mettre dés l'enfance , et en tout tems; mais nostre nature requiert qu'il nous face ses cooperateurs , et que celuy qui nous a faits sans nous , nf nous sauve pas sans nous. C'est icy où je respondray à vostn demande : Qui peut résister , qui veut résister à Dieu ? Je h veux demander à mon ame , luy proposant les doutes qiK j'ay en cecy , et si vous faites mes demandes chacun à h vostre , vous entendrés de belles responses en vous-mesmcs.

14 rREMlEK SERMON

0 mon ame , ma chère moitié , n'as-tu jamais ouy en toymesme le Seigneur ton Dieu te commander, et te dire comme à Abraham : Amhula coram me, et esio per/ectiis ( Marche devant moy , et sois parfait)? Oûy sans doute , et luy as-tu jamais respondu : Recède a nobis\ viammandatorum tuorum nolumus (Je ne veux point marcher en la voye de vos commandemens, retirés-vous de moy)? 0 combien de fois avec tant de péchés as-tu rejette les inspirations de Dieu î combien de fois luy as-tu fait résistance Ah! la lamentable voix que Dieu rend par Isaye, se plaignant de nous autres ! Tout le jour, dit-il, j'ay tendu mes mains à un peuple mescroyant , et qui me contredisoit : Tota die expandi manus meas ad populum non credentem , et contradicentem mihi. Et cette autre parolle qui se lit dans la Genèse : Pœjiitet me fecisse hominem (Il me déplaist d'avoir fait l'homme). Ah! bon Dieu, cette plainte serait suffisante de nous fendre les cœurs, s'ils estoient de chair. Nostre Dieu ne se plaint point d'avoi" fait l'homme pour la création ; car quand il l'eut créé : Vidit cuncta quœ feceraty eterant valde bona (Il vit que toutes les choses qu'il avoit faittes estoient grandement bonnes , et s'y complut) ; mais pour la peine que devoit avoir son Fils fait homme à le reformer, dont il dit qu'il fut touché d'un regret intérieur en son cœur : Tactus dolore cordis intriii'^ se eus.

Ce n'est donc pas merveille, si le saint Esprit ayant fécondé les eaux pour l'institution du monde, il a voulu féconder le feu pour la restitution d'iceluy ; car il estoii besoin de plus d'efficace pour le reformer que pour le faire. J'eusse pu aller recherchant en plusieurs endroits de l'Escriture ce que ce son fait au ciel et ce feu signifie; mais je ^.'ay trouvé tout en un psalme si gravement descrit, que ce éeroit peine inutile de le rechercher ailleurs ; c'est le psalme XXYIII.

» Isaye, XXXVL

Jfh

Et premièrement, le titre d'iceluy est : Psalmus David in consummatione Tabernaculi (Le psalme de David en la consommation du Tabernacle ) . Qu'est-ce que la consommation du Tabernacle, sinon la mission du saint Esprit, qui consomma et perfectionna le tabernacle de l'Eglise chrestienne? Donc est-il dit en ce psalme que la voix du Seigneur est sur les eaux : Vox Domini super aquas; Deus majestath intonuit; vox Domini super aquas multas. Il appelle icy les nuées eaux, à cause que des nuées se fait la pluye et les eaux, comme s'il voulait dire : Factus est repente de cœlo sonus tanquam advenientis spiritus vehementis (Que soudainement il fut fait du ciel un son impétueux, comme un grand vent qui s'esleve d'un nuage) ; car le tonnerre ne se fait pas sans nuages. Il dit donc que le Dieu de majesté, le mesme Dieu qui se monstra tant terrible sur la montagne de Sinay, a fait un son véhément sur les eaux et nuages en l'air. Vox Domini , dit-il , in virtute ; vox Domini in maynificen" tia. Ce son, cette voix du Seigneur, elle fut in virtute, en grande vertu et puissance, véhémente et magnifique, pour/ monstrer qu'elle ravigora, donna force et vertu, communiqua une grande constance et magnanimité aux Apostres. Si que les Apôtres estans comme les cieux de l'Eglise , on peut bien dire d'eux : Vei^bo Domini cœli firmati sunt, et spiritu oris ejus omnis virtus eorum; les cieux apostoliques, par l'influence desquelz Jesus-Christ, comme premier mouvant, nous communique sa foy et ses grâces, ont esté confirmée par la parolle de ce Verbe de Dieu , lorsqu'il les laissa pour monter au ciel, leur faysant ses beaux advertissemens; Et spiritu oris ejus; et par le saint Esprit qui est respiré par la bouche et sapience du Père comme un souspir d'amour^ toute leur vertu a esté perfectionnée, et tellement establie, que deslors, selon la plus probable opinion , non seulement quant à la foy, qui est chose certaine , mais mesme quant aux mœurs, les Apostres ne firent aucune faute. Donc,

pour raonstrer cette force , il dit : Vox Domini in virtute (La voix du Seigneur est en vertu). Et pour monstrer combien de dons célestes il départit lors à ses Apostres , et par conséquent à son Eglise , il adj ouste : Vox Domini in mag'nificentia (La voix du Seigneur est en magnificence). Et puis , pour monstrer l'opération de ce son n'estre pas seulement pour ses Apostres , mais aussi pour l'extirpation de toute la puissance mondaine , il dit : Vox Domini confringentis ced?'os, confringet Deus cedros Libani (que la voix du Seigneur brisera , oùy , Dieu brisera les cèdres du Liban) .

Il va poursuyvant, que les Apostres fortifiés par cet esprit déracineront la gloire et vanité mondaine : Et comminuet eas tanquam vitulum Libani; c'est à dire, que le Seigneur ayant consolé , conforté et corroboré avec ce son , ce vent et ce feu , les cœurs des Apostres , par leur ministère il fracassera , il fera sauter, il dissipera les cèdres du Liban , Cedros Libani, c'est à dire , les plus haut eslevés mescreans et infidelles : et ainsi il est advenu , mes frères. Où sont ces glorieux Césars , où sont tant de grands personnages en guerre qui estoient du tems des Apostres? ou eux , ou leur postérité , ne se sont-ils pas mis à genoux aux pieds des Apostres ou de leurs successeurs ? Dites-moy un peu , où est la mémoire de Néron? il ne s'en parle plus qu'en mal. 0 quelle, et combien sainte et vénérable est la mémoire du glorieux Apostre S.Pierre; pauvre pescheur, descbaussé, desnué et simple ! Grand est le palais , la basilique , le monument de S. Pierre ; celle de Néron n'est plus rien. Ainsi les petits pescheurs ont surmonté les grands pécheurs ; donc cette voix , ce son , estoit signe que par la parolle de Dieu portée par la voix des Apostres, l'idolâtrie avec ses adherans seroit boulleversée comme les veaux qui paissent au Liban , et que le son de leur voix seroit entendu par toute la terre , In omnem terram exivit sonus eonon, et in fuies orhis terrœ

POUR LA PENTECOSTE. il

verba eorum , et que , Portœ inferi non prœvalebunt adversus eam, et que , Reges erunt nutritii Ecclesiœ, et principes pulverem ejus lingent.

Et comme il s'ensuit au mesme psalme : Vox Domini in" tercidentis flammam ignis, c'est à dire ce son, quireplevit totam domum Dei, est intercidentis flammam ignis; ce son, dis-je, dispersa une flamme de feu en plusieurs parties, selon qu'il est dit : Sedit supra singulos eorum (qu'il s'assit sur chacun d'eux) , pour monstrer que la parolle evangelique, portée par les Apostres , devoit faire part à un chacun du saint feu duquel nostre Seigneur disoit : Ignem veni mittere in terram (Je suis venu mettre le feu en terre) , c'est à dire le feu de la charité ou de la foy vive. 0 que ce n'est pas sans cause que le prophète royal dit que la parolle de Dieu est un feu, Ignitum eloquium tuum, Domine, et servus tuus dilexit illudî car par la parolle de Dieu nos âmes sont du tout enflammées en son amour, et à l'extirpation de toutes nos imperfections : Vox Domini concutientis desertum , etc. Or le prophète appelle désert le lieu où estoient les Apostres , ou les Apostres mesmes, pour ce que l'Eglise dit : Siyie tuo numine nihil est in homine, nihil est innoxium,; et parlant peut-estre du saint Esprit , il veut dire qu'il descendit alors en une terre déserte sans chemin et sans eau , In terra déserta , invia et inaquosa, C'estoit un grand désert , puisqu'il n'y avoit aucune herhe verte de saintes resolutions, ny aucun chemin pour aller à la prédication innocente , ny aucune eau de consolation ; et partant il l'appelle le désert de Cades , Desertum Cades, qui estoit une grande et vaste solitude vers l'Arabie.

\j Apres , poursuit le prophète : Vox Domini prœparantis cervcs, revelabit condensa, et in templo ejus omnes dicent gloriam. On dit que les biches ont une si grande dithculté de faonner ou faire leurs petits, que jamais elles n'en viendroient à bout, si les tonnerres ne les faysoient faonner de V- 2

i8 PREMIER SERMON

frayeur , ou qu'elles n'usassent d'une herbe appellée siselle ; et en Thebreu, au lieu que nous avons : Prœparantis cervos (Préparant les cerfs) , il y a dans Thebreu : Parturire facienlis (Les faysant enfanter) . Ainsi semble-il que par ce son véhément nostre Seigneur aye voulu faire enfanter les saintes prédications à ses Apostres , et par le moyen de ses Apostres à tout le monde , lesquelz estoient comme engrossés de la connoissance d'un vray Dieu et Sauveur par plusieurs conjectures naturelles et du paganisme ; de quoy je me rapporte à Eusebe, De Prœparatione Evangelica. Mais de nousc mesmes nous ne pouvions enfanter qu'après cette sainte venue du saint Esprit, qu'après ce feu, ce vent, ce tonnerre, quand la promulgation de l'Evangile commença.

Or ce n'est pas sans cause que vous voyés les Apostres comparés aux biches : car les biches ne sont point armées de cornes et de branches comme les cerfs ; aussi les Apostres estoient nuds d'armes corporelles , ne combattant le monde qu'avec la faim , la soif et la tribulation : et d'ailleurs ces animaux courent d'une extrême vitesse ; et tels ont esté les Apostres desquelz la voix a couru tout le monde : In omnem terrant exivit sonus eorum, et in fines or bis tenace verba eorum; et à raison d'eux il fut dit : Spiritus Bomini replevit orbern terrarum, et hoc qiiod continet omnia scientiam habet vocis (que l'Esprit du Seigneur a remply toute la terre , et que sa voix a esté entendue par tout) . Aussi estoient-ilz ambassadeurs vers tout le monde , et portoient la parolle pour un monarque qui est extrêmement prompt et courant, parce que Nescit tarda molimina Spiritus sancti gratia (La grâce du saint Esprit ne sçait ce que c'est que de retarder). Et David : Lingua mea calamus scribœ velociter scribentis (ma langue est comme la plume d'un escrivahi prompt à escrire).

Et de cet enfantement des Apostres, que s'ensuit-il? Deus rcvelabit condensa ; il s'ensuit que le sombre et touffu bois de l'ignorance et aveuglement du monde a esté eselaircy et des-

POUR LA PENTFXOSTE. 19

couvert , les arbres en ont esté abattus et jettes par terre , si qu'après cette descouverte il n'y a personne qui puisse plus dire : Quis ostendit nobis hona (qui est-ce qui nous monstre le bien) ? car par tout le son dé la trompette evangelique a esté ouy , pour nous advertir de quel costé nous nous devons jetter à la retraitte , et par tout il y a des autels dressés à sa divine Majesté et des temples , si que In templo ejus omnes dicent gloriam (Tous en son temple diront et raconteront sa gloire) : et quelle gloire, quelle louange pourront-ils dire? ils diront : Deiis diluvium inhabitare facit, et sedebit Do^ minus Rex in œternum ; c'est à dire, qu'autresfois il se fît un déluge pour repurger le monde avec l'eau ; mais maintenant il se fait un déluge avec la parolle de Dieu , laquelle purifie et illumine les âmes, et ce déluge durera tousjours : Verbiim Dei manet in œternum : si que , comme ce premier déluge nettoya, reforma et renouvella la terre, aussi cettuy-cy la remet, la reforme et la renouvelle; dont nous chantons : Emitte spiritum tuum et creabimtur, et renovabis faciem terrœ (Envoyés votre esprit , et ils seront créés, et vous renouvellerés la face de la terre) , et désormais Sedebit Rex Dominus in œternum (Le Seigneur estant Roy, il s'assiéra éternellement) , c'est à dire Jesus-Christ , Qui regnabit in domo Jacob y et regni ejus non erit finis (Lequel régnera en la maison de Jacob , et son règne sera éternel) . Dominus virtutem populo suo dabit, Dominus benedicet populo suo in pace, 0 Seigneur Dieu, ô doux Jésus, que dis-je? Dominus virtutem, etc. (Le Seigneur Dieu donnera vertu et force à son peuple, le Seigneur bénira son peuple en paix). En paix, mon Dieu 1 et que ferés-vous de nous, Seigneur, qui sommes en guerre ?

Mes cbers auditeurs, mam tenant que vous avés ouy quelque chose de l'infinité des grâces que le saint Esprit communiqua à sa venue , et quoy que ce que j'en ay dit soit peu e^> comparaison de ce qui en est : si est-ce que je ne croy paC

que vous ne desirassiés extrêmement une venue du saint Esprit sur vous autres ; ou si vous estes si durs que de ne la pas désirer, je vous oseray bien dire à l'imilationde S. Paul^ pour la première fois que j'ay eu cet honneur de vous parler de la part de Dieu : O insensati Allobroges, quis vos fascina'vit (0 insensés Allobroges, qui est-ce qui vous a ainsi séduits et troublé Tesprit) ? Mais je ne le dis pas , ne pouvant croire tant de mal de ceux ausquelz je désire tant de bien. Je ne m'arresteray donc pas à vous persuader de désirer le saint Esprit , mais plustost je vous mettray en avant ce qu'il faut faire de nostre coslé, comme il se faut disposer à le recevoir; car disposés que nous serons, infailliblement, selon son infinie bonté, il arrivera en nous avec toutes ces bénédictions.

Regardons un peu comme les Apostres estoient disposés quand ils le receurent , au chapitre premier des Actes ; il est rapporté qu'ils perseveroient unanimement en orayson avec les femmes , et Marie Mère de Jésus , et ses frères : Erant persévérantes imanimiter in oratione cum mulieribus , et Maria Matre Jesu , et fratiibus ejus ; un peu après : Erat autem turba centum etvigenti. Je trouve quatre conditions. La première : Erat turba centum et vigenti (La troupe estoit de six vingts). La seconde : Erant omnes unanimiter (Ils estoient tous unis ensemble) . La troisième : Persévérantes in oratione (Ils perseveroient en o*rayson). La quatrième : Cum Maria Matre Jesu , et mulieribus , et fratribus ejus (Avec Marie Mère de Jésus , les femmes , et ses frères). Revenons ; Ils estoient six vingts , c'est un mystère , mes chers auditeurs : douze estoient les Apostres au commencement, et maintenant ce nombre de douze a esté multiplié par dix.

Il faut apprendre de cela que si nous voulons recevoir le îîaint Esprit , il nous faut multiplier et enrichir les douze iiiticles de la foy par l'observation et exécution des dix com-

mandemens de la loy . Nous croyons tous ; mais fort peu font te que la foy leur apprend. Ne sçavés-vous pas le dire de TApostre : Justus ex fide vivit (que le juste vit de la foy)? Peut-estre ne Fentendés-vous pas. Je vousdirayun sens aysé à nostre propos, et que peut-estre ne sçavés-vous pas encore, et néanmoins saint et véritable. Justus ex fide vivit, c'est ^ dire, le juste vit à la forme de sa foy , il vit selon la règle dd sa foy. Ne dit-on pas : JEger exdieta vivit, et régula medici {que le malade vit selon la diette ou la règle de la manière ordonnée par le médecin) ? Ne dit-on pas aussi que les avocats vivent de leurs livres et de leur estude? Ainsi voulons-nous dire que le juste vit selon la foy , c'est à dire selon qu'elle enseigne , Ex prœscripto fidei , et aussi qu'il vit du gain qu'il fait en la foy , c'est à dire des bonnes œuvres , qui sont selon la foy.

La seconde : Erant omnes unanimiter (Ils estoient tous d'un mesme accord). Que ferons-nous , mes frères, nous qui sommes, comme j'avois commencé à vous dire, en guerre? La guerre est un fléau de Dieu, et pendant que nous en sommes chastiés, il nous faut croire que c'est pour nos péchés ; car si In terra pax est hominibus bonœ voluntatis (En la terre la paix est pour les hommes de bonne volonté) , donc Bellum hominibus malœ voluntatis (La guerre est pour les hommes de mauvaise volonté) ; car, comme entre la bonne et la mauvaise volonté , Bonœ voluntatis et malœ voluntatis, il n'y a point d'entredeux , il n'y en a point aussi entre la guerre et la paix , Bellum et pax. Pendant que la guerre dure , il ne faut pas attendre le saint Esprit , car c'est signe que nos péchés durent. Et factus est in pace locu^ ejus (Ef «a demeure est dans la paix). Mais quel péché peut estrc <îause d'un si grand desastre? toute sorte de péchés. Jeremit dit : PeccatumpeccavitHierusalem (Hierusalem a grandement péché). Je ne veux pas m'arrester beaucoup icy ; car s'il plaist à Dieu de se servir de moy en ce ministère, je vous en parle*

ray plus d'une fois. Je vous diray seulement : le péché fondamental qui nous entretient en guerre, c'est Fimpenitence ; et jamais Dieu ne cessera de nous chastier, jusques à ce que nous cessions de pécher, dit l'Apostre S. Paul : Tu autem secimdum imj^œnitens cor tuum , etc. (Mais toy , selon l'impenitence de ton cœur , tu te prépares un trésor d'ire) . Et cette impenitence vient d'une certaine courtoisie que chacuu a envers soy-mesme : chacun se flatte ; chacun est prest de chercher des excuses pour couvrir ses péchés , Ad excusandas excusationes in peccatis ; chacun rejette la cause de nos maux sur le péché d'autruy , et non sur les siens propres , comme Ton devroit ; et me semble , à ouyr les discours que vont faysant les mondains qui disent qu'il faut chasser les péchés des autres , que je voy jouer au change.

Mais je vous prie , mes chers auditeurs, que chacun dise comme moy , et parle à sa conscience propre, et non pas à celle des autres. 0 mon ame, n'est-ce pas toy qui es cause de ce mal , qui as fait tant de péchés sur péchés , tant d'offenses , tant de laschetés que justement l'ire de Dieu est tombée sur tout un peuple ? ne sçais-tu pas qu'autresfois, s'il se fust treuvé dix hommes de bien , le bon Dieu , pour leur respect, eust gardé tout une ville de ruine *? Ah ! peut-estre ne manquoit-il que le dixième en ce pays , et si tu te fusses reformée , peut-estre eusses-tu accomply le nombre ; ô quel grand bien ! Disons donc tous , et que chacun parle pour soy, faysons chacun pour nous en nous eslevant à Dieu : Mon Père, j'ay péché contre le ciel et devant vous, j'ay fait le mal devant vous , j'ay péché contre vous : Pater ^ peccavi in cœlum et coram te, tihi solipeccavi, et malum coram te feci. Confessons nos fautes propres , et laissons les autres confesser les leurs ; sçachons qu'il n'est pas tems de dire : Ce sont nos pères qui ont péché, etc., Patres nosti^i comeder-unt uvam acerbam, et dentés nostri ohstupuerunt ;

i Gen., XVIII.

car Dostre Seigneur nous respondra : L*ame qui péchera , icelle mesme mourra : Anima quœpeccaverit, ipsa morietur. Donc, puisque tous ont péché, que personne ne s'excuse d'estre cause des malheurs de nostre aage , nous avons tous part à la peine et à la coulpe. Jonas estant commandé d'aller à Ninive prescher fust desobeyssant , et s'en alloit ailleurs par mer ; la tempéste s'esleva tellement, que le patron du navire résolut d'en jetter un dans la mer : le sort tomba sur Jonas, et quoy que ce fust un sort, si est-ce qu'il fut à propos ; car après , Stetit mare a fervore suo (La tempéste cessa) . Je ne parleray qu'à moy-mesme; je suis un petit Jonas commandé de Dieu de le louer par bonne conversation; j'ay esté desobeyssant , allant et marchant à rebours du commandement de Dieu. La tempéste et la bourasque de ce tems calamiteux est grande , et semble qu'il faille jetter quelqu'un dans la mer : Domine, sipropter me tempes tas orta est, projice me in mare; 0 grand Patron de la navire ecclésiastique , Jesus- Christ, si c'est faute de ma pénitence que cet orage s'est eslevé, et que la nef se va rompant , jettés-moy, Seigneur, dans la mer; la mer est la pénitence amere, dans laquelle estant jette, faites que je sois receu dans le ventre de la baleine , c'est à dire , de l'espérance , sans laquelle le repentir n'est qu'une bourasque de desespoir : en cette espérance j'y demeureray les trois jours de contrition , confession et satisfaction ; et alors , Seigneur, la mer s'accoisera, Cessabit mare a fervore suo. Que si non seulement cette tempéste s'est eslevée pour moy , mais encore pour tout ce peuple , Pr opter me tempestas hœcorta est, sed propter hune totimi populum , changés nos volontés mauvaises en bonnes , et nos courages mauvais en bons. Cor mundum créa in me, Deus. Seigneur Jesus- Christ , faites encore que de nous ne soit fait qu'un cœur et qu'une ame, Sit cor unum et anima una; car alors il y aura une grande tranquillité, Erit tranquillitas magna. Mes chers auditeurs, je vous exhorte à l'amitié et à la bienveillance

entre vous , et à la paix entre tous ; car si nous avions la charité entre nous , nous aurions la paix , nous aurions le saint Esprit.

Il faut se rendre dévot et prier Dieu , et c'est la troisième disposition ; car les Apostres estoient perseverans en orayson ; nostre nécessité et la libéralité de Dieu nous y invitent : ^4^* Dominum ciim tribularer clamavi, et exaudivit me. Si nous nous mettons à faire de ferventes oraysons , le saint Esprit viendra en nous, et dira : Pax vobis, ego sum, nolite timere (La paix soit avec vous, c'est moy , ne craignes point). C'est le vray tems de demander et d'obtenir , maintenant que tout le monde est réduit à la pauvreté ; car il est escrit au psalme IX : Desiderium pauperum exaudivit Dominus ( que Dieu exauce le désir des pauvres).

L'orayson parfaite doit avoir trois parties : la première est la demande ; la deuxième Tobsecration , et par manière de dire , l'adjuration , qui est comme la rayson de nostre demande; la troisième, l'action de grâces. Que devons-nous demander à Dieu , mes frères? tout ce qui est pour son honneur et le salut de nos âmes , et en un mot l'assistance du saint Esprit, Emitte Spiritum tuum et creabuntur, et en ce tems icy, la paix et la tranquillité : Fiat pax in virtute tua, Rogate quœ ad pacem sunt Jérusalem. Mais gardés bien de faire comme plusieurs, lesquelz ont accoustumé de dire : 0 ! s'il playsoit à Dieu nous donner la paix , nous triompherions, nous ferions si bonne chère! Prenons ; arde , mes chers auditeurs : car c'est offenser Dieu de \ emander la paix pour faire des superfluités, pour des passetems; il la faut demander pour plus commodément le servir, comme faysoit ce prophète : Ut sine timoré, de manu inimi'' corum nostrorum liber ati, serviamus illi^; et comme fait l'Eglise : Ut et corda nostra mandatis tuis dedita , et hoS" tium siiblata formidine , tempora sint tua protectione trari"

» s. Luc, !•

quîlla *. Il faut demander la paix ut Spiritus pacis veniat super nos, affîn que l'Esprit de paix vienne sur nous.

Il nous faut aussi rendre grâce à Dieu de tous ses bienfaits, si nous voulons qu'il nous donne des victoires qui sont commencement de paix ; et pour obtenir le saint Esprit , il faut remercier Dieu le Père qui l'envoyé , de ce qu'il l'a envoyé sur nostre chef Jesus-Christ nostre Seigneur son Fils, entant qu'homme : Ut ex plenitudine ejus omnes accipiamus ; de ce qu'il l'a envoyé sur ses Apostres pour nous le communiquer par leurs mains. Il nous faut remercier le Fils, lequel entant que Dieu l'envoyé pareillement sur ceux qui s'y disposent. Mais sur tout, il le faut remercier de ce qu'entant qu'homme il nous a mérité la grâce de recevoir ce divin Esprit, puisque sans ses mérites nous ne pourrions jamais le recevoir ; car Dieu voyant devant le déluge les grands péchés qui se commettoient , ne dit-il pas : Mon esprit ne demeurera pas avec l'homme , parcequ'il est chair , Non permanebit Spiritus meus in homine, quoniam caro est ? 0 sentence terrible! ô décret effroyable! mais nostre Seigneur, lorsqu'on dechiroit sa beniste peau sur l'arbre de la croix et en la colomne , il rompoit par ses mérites et effaçoit par son sang précieux decretum chirographi (le décret et scedulle) qui nous tenoit obligés au pouvoir des enfers. Or comment Jesus- Christ mérita la venue du saint Esprit? ce fut lorsqu'il rendit l'esprit en inclinant son chef adorable , Et inclinato capite, emisit spiritum ; car donnant son dernier soupir et esprit au Père, il mérita que le Père envoyast son saint Esprit sur son corps mystique : et de fait, ce sont les prières que nostre Seigneur fit en la croix, desquelles parle S. Paul, qu'ér jours de sa chair ayant prié avec grands cris, larmes et sup^ plications , il fut exaucé pour sa révérence ; In diebus car^ nis suœpreces supplicationesque cum clamore valida et la^ crhymis offerens, exauditus estpro sua rêver entia *•

> Orat. pro pace. — ' Heb., V.

26 PREIMIER SERMON

Quant àlademande que l'on fait à Dieu, il faut y adjouster robsecration , c'est à dire l'adjurer en vertu de quelque chose qui luy plaise , et premièrement par sa mesme bonté , motif esgal à luy-mesme; secondement par son Fils nostre Seigneur, vray médiateur entre Dieu et les hommes, et unique quant à la médiation principale , essentielle et naturelle, ainsi que fait tousjours l'Eglise, quoy que les hérétiques la calomnient ; troisièmement par ses Saints , qui sont médiateurs par intercession et dépendance , vous autres particulièrement par le glorieux S. Pierre , S. François, S. Dominique, S. Jacques, S. Maurice, et sur tout par le mérite et par l'amour qu'il porte à sa sainte Mère la glorieuse Vierge Marie , et cecy ce sera accomplir la quatrième condition requise pour recevoir le saint Esprit ; car ce sera estre avec Marie Mère de Jésus , Cum Maria Matre Jesu. Vous ne sçauriés dire combien cette condition est preignante. Regardés un peu sainte Elisabeth incontinent qu'elle fut en conversation avec la tres-sainte Vierge : l'Evangeliste S. Luc dit, que si-tost qu'elle eut entendu sa salutation , l'enfant qu'elle portoit en son ventre se resjouyt , et celte sainte fut remplie du saint Esprit : Ut audivit salutationem Mariœ Elisabeth, exultavit infans in utero , et repleta est Spiritu sancto Elisabeth, Et ce n'est pas merveille; car elle est Espouse du saint Esprit, Fille du Père éternel , et la Mère du Fils. L'Evangeliste dit bien qu'il y avoit des hommes et des femmes dans le cénacle, afin de nous monstrer que nous devons tous attendre le saint Esprit : mais il nomme celle-cy, pour monstrer qu'elle estoit comme la dame et maislresse des Apostres; et partant il ne dit pas qu'elle fut avec les Apostres, mais qu'ilz estoient avec elle , et à sa suite. Donc , quand il dit , cum mulieribus et Maria matre Jesu (avec les femmes et Marie mère de Jésus), c'est autant à dire comme qui diroit : Il est avec le Roy, à la suitte du Roy : car il ne nomme particulièrement cette sainte dame, sinon honoris causa (par respect).

Que ces sufSsans donc se retirent , qui ont peur que nous ne fassions trop d'honneur à la sainte Vierge ; car elle est digne de tout l'honneur qui appartient à la pure créature, tant spirituelle que corporelle. Et ceux qui ne sont pas avortons du Christianisme, mais de la vraye religion de Jesus-Christ, ayment cette dame, l'honnorent, la louent en tout et par tout : Beatam me dicent omnes gêner atio7ies. Nul n'aura Jesus- Christ pour frère , qui n'aura eu Marie pour Mère ; et qui ne sera point frère de Jesus-Christ, il n'héritera point avec lui : Non habebit Christurn in fratrem, qui Mariant noluerit hahère in matrem , et qui non erit frater Christi , sane nec cohœres. Mais qu'est-ce que receut en ce jour cette sainte Vierge , puisqu'elle avoit desja receu le saint Esprit en l'Annonciation? Il est vray; mais néanmoins elle receut derechef une surabondance de grâces , avec une telle plénitude , qu'elles s'espanchoient de toutes parts : Mensuram confertam, et coagitatam, et super effluentem; car il est dit que celuy qui est juste se justifiera tousjours : Qui jus tus est justificetur adhuc, 0 qu'il faut bien croire qu'elle meditoit dans le cénacle en la Passion et es angoisses d'icelle, attendant fermement le saint Esprit , et en priant son Fils , duquel si l'absence de trois jours la rendit si triste au tresf ois, qu'est-ce que fit l'absence de dix jours? Enfin je croy qu'elle disoit devostement à son Fils : Fili, quidfecisti nobis sic? tuprœcepisti nobis ah Hierosohjmis ne discederemus (Mon Fils, pourquoy nous avés-vous fait cela? vous nous avés commandé de demeurer en la ville de Hierusalem). Quant à mon corps , ô mon Fils, il sera où il vous plaira ; mais quant à mon cœur, il est oii est mon thresor : Ubi thésaurus meus, ibi est cor meum. Et si Ezechias a dit : In dimidio dierum meorum vadam ad portas inferi (Au milieu de mes jours j'iray aux portes de l'enfer) ; je diray quant à moy Paradisi (de paradis) , et en cette méditation s'allumera le feu du saint Esprit : In meditatione mea exardescet ignis.

Donc qui veut avoir le saint Esprit , qu'il se joigne avec Marie , Quia qui cum in ea non colligit, spargit (Car qui n'assemble avec elle , il fait plus de perte que de gain). Mair de cecy, une autre fois il faudra que vous me faciès ce bien que de m'ouyr sur les louanges de cette sainte Vierge un peu plus amplement; et cependant je la prieray qu'elle m€ rende capable. Servés-la , honnorés-la , afin que celuy qui vient à nous par elle , nous reçoive aussi par elle : Per U nos suscipiat, qui per te ad nos venit. C'est Jesus-Christ tres-glorieux qui vit et règne avec le Père et le saint Esprit, duquel la bénédiction descende sur nous. Amen.

Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris , per Spiritum canctum , qui datus est nobis. Rom., V,

La charité de Dieu est respanduë dans nos cœurs par le saint Esprit, qui nous est donné.

Toutes les œuvres de Dieu , qui regardent le salut des hommes et des anges , sont attribuées d'une façon particulière au saint Esprit , dautant que le saint Esprit est l'amour du Père et du Fils. Dieu n'est qu'un en essence; toutesfois la divinité est en trois personnes , Père , Fils et saint Esprit , qui sont un seul vray Dieu ; et par conséquent il est impossible que ce que fait l'une des personnes divines , les autres deux ne le fassent semblablement ; et comme dit le symbole de S. Athanase , le Père est Créateur , le Fils est Créateur , el j le saint Esprit est Créateur , et toutes les œuvres de la créa* 1 tion ont esté et sont esgalement faites par les trois personnes \ divines. Néanmoins, parce que le saint Esprit est l'amour du Père et du Fils, on luy attribué les œuvres qui procèdent de la bonté de Dieu , comme est la justification et sanctification des âmes, ainsi que les œuvres qui procèdent immédiatement de la toute-puissance, comme celles de la création, sont attribuées au Père ; c'est pourquoy nous disons : Credo in Deum Patrem omnipotentem , creatorem cœli et terrœ (Je croy en Dieu le Père tout-puissant , créateur du ciel et de la terre). Mais les œuvres de la sagesse sont attribuées au Fils, parce qu'il est la parolle du Père , Verbum Patris; c'est

1 Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation Sainte Mariv d'Annessy (EdU. de 1C41 et 1643;,

pourquoy Tœuvrede la rédemption luy est attribuée, dautant que, comme un tres-sage médecin, il a sçeu guérir la nature humaine de tous ses maux.

Les œuvres donc qui procèdent de la bonté de Dieu sont attribuées au saint Esprit, parce qu'il est l'amour, c'est à dire le souspir amoureux du Père et du Fils. Or en cette feste ayant à considérer les œuvres du saint Esprit , les uns les regardent comme fruit, ainsi qu'ils sont descrits par l'Apostre S. Paul en l'epistre aux Galates * : Fructus autem Spiritus est charitas, gàiidium, pax , patientia , loiigcmimi' tas, bonitas, benignitas, mansuetudo, fides, modestia, continentia, castitas (Les fruits de l'Esprit , dit-il, sont charité, joye , paix, patience , longanimité , bonté , bénignité , mansuétude , foy , modestie , continence et chasteté). Les autres les considèrent et partagent en don de science , d'interprétation, et autres , que rapporte le mesme Apostre en son epistre I aux Cor. Mais pour les ramasser , je suis content de les considérer sous les sept dons desquelz il est parlé en Isaye.

Il est dit au livre des Nombres » que Dieu commanda à Moyse de mettre un grand chandelier d'or auprès du tabernacle , lequel portoit sept lampes pour ardre perpétuellement.

S. Isidore , et devant luy S. Cyrille Hierosolymitain , ont dit que ce chandelier d'or et ses sept lampes representoient le saint Esprit et ses sept dons : et il est vray que toute lumière , chaleur, clarté et bénédiction procèdent du saint Esprit , c'est à dire de Dieu , entant qu'il est amour ; mais ces clartés , lumières et bénédictions sont partagées en sept dons du saint Esprit.

Une verge sortira de la racine de Jessé , dit le prophète Isaye ^, c'est à dire la Vierge; et de la Vierge une Heur, c'est à dire son Fils nostre Seigneur , et sur cette fleur le

» Gai., y. — 2 Nomb., VIII. — 3 Isaye, XI.

saint Esprit reposera, l'Esprit de sapience et d'intellect, l'Esprit de conseil et de force, FEsprit de science et de pieté, et il sera remply de l'Esprit de la crainte du Seigneur : Egredietur virga de radiée Jesse , et ftos de radiée ejus ascendet, [ et requiescet super eum Spiritus Domini, Spiritus sapientiœ \ €t intellectus, Spiritus consilii et fortitudinis, Spiiitns scient tiœ et pietatis; et replebit eum Spiritus timoris Domini. De sorte que l'humanité sacrée de nostre Sauveur a esté comme une divine fleur, sur laquelle le saint Esprit s'est reposé pour luy communiquer ses sept dons. Ce qui nous est trèsbien représenté par ce chandelier d'or avec ses sept lampes, qui estoit devant le tabernacle en l'ancienne loy , et lequel pouvoit estre appelle une fleur, parce que ses vases estoient disposés en guise de fleurs de lys.

Voyons maintenant quelz sont ces sept dons : le Prophète les rapporte selon l'ordre de leur dignité ; et dautant que le don de sapience est le plus excellent et le plus relevé , il le met le premier , et les moins excellens il les met à la fin. Mais nous qui en devons parler pour nous instruire , commençons par le bas bout pour monter au plus haut ; et puisque nous sommes en terre , commençons par le premier degré; quand nous serons parvenus en haut, je veux dire au ciel , nous pourrons puiser les trésors de la sapience infinie dans le sein du Père éternel.

Or voicy donc , pour commencer à monter cette divine eschelle, que le premier don du saint Esprit est le don de crainte de Dieu. Mais quelle crainte? me dirés-vous; car iS y a double crainte de Dieu , inférieure et supérieure. Ini-tium sapientiœ timor Domini ^ , Le commencement de la sapience , c'est la crainte de Dieu, dit le Psalmiste ; et en un autre lieu : Timete Dominum, omnes sancti ejus -, Craignes Dieu, ô vous tous saints et esleus. Et le Sage dit : On escrit tant de livres qu'on veut; mais l'abrégé de tous c'est la 4 Psal. ex et Frovert)., I. — « Psal. XXXIII, Ecoles., XII.

crainte de Dieu. Mais qu'appelles- vous crainte inférieure ou supérieure? dira quelqu'un; expliqués-nous en quoy elle consiste.

Or il faut sçavoir que cette crainte est double : car on craint Dieu , ou entant qu'il chastie les malfaiteurs , ou entant qu'il recompense les bienfaiteurs : mais cette crainte (qui consiste à le craindre entant qu'il punit les malfaiteurs) est servile , et semblable à celle des forçats de galère, qui ne voguent que par force , et ne vogueroient jamais s'ils ne craignoient qu'on les accablast de coups de nerfs de bœuf. De mesme il y a plusieurs personnes , lesquelles ne quitteroient jamais leur mauvaise vie , s'ilz ne craignoient la mort , le jugement et les peines d'enfer : et cette crainte est la plus générale entre les hommes, ainsi que l'expérience le fait voir tous les jours ; car, de deux mille penitens, il n'y en a peutestre pas un qui ne commence son salut par cette crainte de la mort, du jugement et de l'enfer. C'est pourquoy le saint prophète David parlant à Dieu, au Psalme CXLIX, luydit : Yous assujettirés sous vostre empire les roys et les grands , et les emprisonnerés avec des menotes et des chaisnes de fer : Ad alligandos reges eorum in compedibus , et nobiles eoruni in manicis ferreis.

Ces menotes et chaisnes de fer (dit S. Augustin) , c'est la crainte d'estre damné , et cette crainte est bonne pour commencer son salut, parce que les hommes reconnoissant qu'il est impossible que Dieu ne se venge des pécheurs qui l'ont ojfïensé , ilz craignent et redoutent ses chastimens : et cette appréhension est naturelle ; car comme la nature nous enseigne qu'il y a un Dieu, aussi, dit S. Chrysostome, il est impossible de penser qu'il y a un monde régi et gouverné par sa providence, que sa justice ne soit exercée sur les hommes pour punir leurs péchés. C'est pourquoy les philosophes payens , comme Platon , Aristote et les autres , ont craint et ont pensé que Dieu après cette vie chaslieroit les ofi^uces.

pour, L\ FENTrCOSTE.

Et ne lisons-nous pas es Actes des Aposlres , que Félix président de Judée, trembla et fut saisi d'une grande crainte nonobstant qu'il fust payen, entendant parler S. Paul du jugement dernier, et toutesfois il ne se convertit pas? Ainsi plusieurs craignent les divins juc^emens; mais leur cœur n'est pas transpercé de cet (e crainte. Il leur vient bien une certaine crainte, laquelle n'estant que dans la partie inférieure, et dans les sens , elle n'opère rien dans leurs âmes ; où au contraire la crainte qui nous est donnée du saint Esprit entre et pénètre le cœur, et opère des fruits dignes de pénitence. C'est pourquoy vous voyés d'ordinaire que ceux qui n'ont cette crainte que dans la partie inférieure s'en retournent d'ordinaire de la prédication mélancoliques en leur maison, comme au contraire ceux qui ont la crninfe du saint Esprit s'en retournent convertis et penitens.

C'est le sujet pour lequel David faysoit cette prière à Dieu : C on fige timoré tuo carnes meas, ajiidiciis enim tuis timiii (Je demande , ô Seigneur , disoit-il , que vous lanciés dans mon cœur la sagette de vostre crainte , afin qu'elle le transperce; car je me suis espouvanté à la veuë de vos jugemens). Et S. Hierosme disoit que la crainte des jugemens de Dieu transperçoit si fort son ame , qu'il luy sembloit tousjours d'entendre retentir à ses oreilles cette voix espouvantable des Anges : Sur gîte, mortui, venite ad judicium (Levés-vous, morts, etvenés au jugement). Mon Dieu! combien de personnes ont quitté le péché par cette crainte du jugement! C'est donc à très-juste rayson qu'elle est dite le commencement de la sapience , et l'amour la consommation , qui nous fait monter au ciel pour nous joindre à Dieu : mais pour arriver à ce bonheur , il faut quitter le péché , et pour le quitter il le faut craindre. Et voilà ce que fait cette crainte inférieure.

La deuxième sorte de crainte que j'appelle supérieure est celle qu'on a de perdre le ciel ; ce que je dy d autan t. qu'il y V. 3

^■'i- DEUXÎEHIE SERMON

a des personnes charnelles et attachées aux choses de la terre, lesquelles comme s'il n'y avoit point de paradis , ains seulement des peines d'enfer , ne se soucient point de le perdre , estant tres-con tentes de la possession de ce paradis mondain, terrestre , malheureux et infortuné, n'ayant point de prétention au paradis céleste. Or la crainte de Dieu ne comprend pas seulement l'appréhension des peines d'enfer , ains elle a encore celle de perdre le paradis. La générosité relevant donc nostre cœur après ces biens éternels, nous fait dire avec le Psalmiste : Indinavi cor meum ad faciendas justification nés tuas in œternum propter retributionem^ (Ah! Seigneur, j'ay incliné mon cœur à garder vos commandemens, à cause des grandes recompenses que vous donnés à ceux qui les observent). Mais que veut dire le Psalmiste par ces parolles, sinon que la crainte nous fait cesser de mal faire, dautant que voila le paradis, qui doit estre la recompense du travail de l'ouvrier ? c'est pourquoy les âmes généreuses, pour s'encourager à travailler à l'exemple de David , se proposent la gloire éternelle. Pourquoy ne travailleray-je pas, disentelles , pour entrer en possession de cet héritage céleste ? ô Seigneur, j'ay incliné mon cœur à garder vos commandemens, à cause des recompenses. Hé quoy ! seroit-il bien posfjible que je voulusse perdre le paradis? serois-je bien si lasche que de perdre le partage qui m'est promis en cette patrie céleste?

Vous voyés donc bien maintenant que cette crainte est divisée en deux parties , estant appellée inférieure et supérieure , parce qu'elle comprend la crainte des peines d'enfer, et la crainte de perdre le paradis ; cette deuxième crainte estant appellée supérieure , dautant qu'elle est plus noble et excellente que la première , bien que néanmoins elle soit imparfaite , à cause qu'elle regarde nostre interest.

Oi* la crainte qui nous fait quitter le péché est un don du

J pcal. GXVIII.

saint Esprit , et luy seul la peut donner ; c'est pourquoy elle est appel lée le commencement de la sapience , parce qu'elle est d'ordinaire le commencement de nostre salut. Et quoy ^ue los hérétiques disent qu'elle est mauvaise , ils se trompent fort, etlesparolles de Jesus-Christ les condamnent absolum(3nt. Ne craignes point (dit-il en S. Matthieu) ceux qui peuv(3n.t seulement tuer le corps , mais craignes celuy qui peut condamner l'ame et le corps à la géhenne éternelle * , Nolite timere eos qui occidiint corpus , animam autem non pôssunt occidere; sedpotius eum timete, quipotest , et animam, et corpus perdere in cjehennam. Ce qui nous fait voir que cette crainte de l'enfer est bonne » et que c'est Dieu qui en est l'autheur , et la met dans nos cœurs pour commencer par icelle nostre salut.

Le deuxième don du saint Esprit est le don de pieté. Le don de pieté est une vertu particulière , laquelle dépend de la justice, qui n'est autre que l'honneur, le respect et l'amour que nous rendons non seulement à Dieu , comme à nostre souverain Créateur, et nostre Père tres-aymable ; mais encore à ceux que nous tenons pour supérieurs , soit spirituels ou temporels, comme les pères, mères, prélats et magistrats. Le saint Esprit donc venant au cœur ]uy communique le don de pieté , par lequel l'ame porte un très-grand honneur et respect à Dieu , accompagné d'une crainte amoureuse et filiale.

Et ne voyons-nous pas que sa divine Majesté se plaint de ce défaut de crainte , d'amour^ d'honneur et de respect , par son prophète Malachie , disant : Si ergo Pater ego sum, ubi est honor meus ? et si Dominus ego sum , ubi est timor meus (Si je suis vostre Père , où est l'honneur que vous me rendes? si je suis vostre Seigneur, où est la crainte que vous devez avoir de m'offenser)? Le fils sert comme fils , et non point comme serviteur, crainte d'estre battu, ny pour la recom-

t s. Matth,, X.

36 UEUXiiiBir. oEîî:.i()\

pense, comme mercenaire, mais seulement affîn de plaire à son père, et luy tesmoigner son amour, dautant que cet amour est imprimé au cœur filial. D'où vient que quand Vame a eu la crainte de perdre le paradis ( dont je vous ay parlé ) , elle passe outre, et dit : Quand il n'y auroit point de paradis, Dieu est mon Père, il m'a créé, me conserve, me nourrit, et me donne toutes choses; et partant je le veux aymer , honorer et servir parfaittement?

0 don de pieté, riche présent que Dieu fait au cœur! bien heureux est celuy lequel a cette correspondance de cœur filial envers le cœur paternel du Père céleste : et c'est à cela que Dieu nous veut faire tendre, quand il veut que nous le nommions nostre Père qui est es cieux, enl'orayson dominicale^ nom de respect , d'amour et de crainte.

Et pour vous monstrer que ce don de pieté , c'est à dire cette crainte filiale, nous est donnée du saint Esprit, l'Apostre S. Paul escrivant aux Romains, leur dit : Non accepistis Sjnritiim servitutis iterum in timoré; sed accepistis Spiritiim adoptionis fdiorum Dei, in quo clamamus : Abba, Pater (Nous n'avons point receu l'esprit de crainte et de servitude, mais l'esprit d'adoption des enfans de Dieu, par lequel nous l'appelons nostre Père) , comme voulant dire que nous devenons ainsi que des petits enfants auprès de nostre Seigneur. Les petits enfans vivent en une grande confiance, ilz ne pensent point que leur père les veuille battre, ny qu'il leur prépare un héritage, ains seulement s'occupent à l'aymer sans penser à autre chose, parce qu'ilz sont portés entre ses bras, qu'ilz sont nourris, dorlottés, et enfin entretenus par le soin de leur bon père. Ainsi devonsîious faire, mes chères Seurs, envers Dieu, l'honorant comme nostre Peretres-aymable, le servant avec amour, sans appréhension des supplices, ny prétention des recompenses, nous laissant porter entre les bras de sa sainte pi^ovidence , tout viinsi qu'il luy plaira.

Le troisième don du saint Esprit en remontant, est le don Se science, qui nous est communiqué, non pour sçavoir îes choses humaines, comme Aristote, Platon, Homère, Virgile, et les autres philosophes qui ont eu cette science, qui ne leur a de rien servy , mais pour sçavoir les choses requises à nostre salut. Or il est nécessaire, pour bien exercer les deux premiers dons, que le saint Esprit nous communique encore celuy de science , pour sçavoir comment nous nous comporterons envers celuy que nous voulons craindre et aymer, et pour descouvrir et sçavoir discerner le mal qu'il fautfuyr, et le bien qu'il faut suivre. Déclina a malo et fac bonum ( Détournés -vous du mal, et faites le bien), dit le Prophète. Car c'est la science des sciences , et celle qui nous est donnée du saint Esprit, laquelle les enfans du monde n'ont point eue ; car bien qu'ils fussent grands philosophes , si n'ont-ils point pourtant appris à glorifier Dieu, ny à suivre la justice, parce qu'ils ont tenu la vérité captive et prisonnière en l'injustice, dit l'Apostre : Veritatem Bel in injus" titia detinent, Hz avoient bien la veritédans l'intellect, mais non en la pratique, dautant qu'ils n'avoient pas l'humilité chrestienne, qui nous fait prosterner devant le saint Esprit pour recevoir ce don de science si nécessaire pour opérer nostre salut.

La science du bien et du mal est naturellement désirée de tous ; c'est pourquoy Eve curieuse la désira. Dieu sçait le mal , mais pour le détester , et le bien pour le prattiquer : Eritissicutdii, scientes bonum et malum;Yous serés comme des dieux , dit le Serpent à nos premiers parens pour les tromper misérablement , en leur faysant prattiquer le mal. S. Augustin , en une homélie de ce jour , dit que les philosophes ont parlé des vertus magnifiquement , mais pour les jnespriser, et des vices pour les prattiquer, parce qu'ils esloient aveugles ; dautant qu'il n'y a point de vraye science que celle du saint Esprit , laquelle il ne départ qu'aux âmes

38 DEUXIEME SERJION

humbles. N'avons-nous pas aussi veu plusieurs grands théologiens qui ont dit merveille des vertus, non pour les exercer, comme au contraire il y a eu tant de saintes femmes qui ne sçavoient pas parler des vertus , lesquelles néanmoins en

scavoient très-bien Texercice? car on a veu les unes avoir * . 1

un soin extréniie de conserver leur virginité, les autres avoir;

un cœur pur et net en leur viduité , les autres vivre en lai

chasteté conjugale : et qui leur avoit donné ce don de science, \

pour discerner le bien et le mal , le vice et la vertu , sinon

le saint Esprit? Mais, dirés-vous, je ne sçay point comme il

faut prattiquer les vertus. Mettés-vous en la présence du

saint Esprit , humiliés-vous , et il vous l'enseignera et vous

rendra sçavantes.

Certes , on a veu des saintes admirablement sçavantes en leur ignorance, et admirablement ignorantes en leur science. La peste de la science c'est la présomption , laquelle rend les esprits enflés et hydropiques , ainsi que sont d'ordinaire les sçavans du monde. 0 quelle ignorance en cette science ! Sainte Catherine martyre fut fort sçavante ; mais sa science estoit humble au pied de la Croix. D'autres saintes ont esté ignorantes , et en leur ignorance elles ont esté admirable^ ment sçavantes , comme sainte Catherine de Gennes : mais c'estoit le saint Esprit qui les rendoit sçavantes ; et parce qu'elles avoient la crainte , la pieté et l'humilité , Dieu leur fit ce riche présent du don de science qu'Eve a tant désiré , mais par orgueil, pour estre semblable à Dieu.

Apres le don de science s'ensuit le quatrième , qui est celuy de force , lequel nous est absolument nécessaire:, parce qu'il ne suffit pas de sçavoir discerner le bien et le mal , si nous n'avons la force pour éviter l'un et prattiquer l'autre. Combien a-t'on veu de personnes qui ont sçeu le bien , et n'ont pas eu le courage de le prattiquer, ainsi que nous voyons encore aujourd'huy en la pluspart des Chrestiens!

Mais, me dirés-vous, puisque nous recevons le saint Esprit,

et avec luy tous ses dons, lorsque nous recevons les sacremens avec les dispositions requises, d'où vient que nous retombons si souvent au péché? C'est par lascheté, dautant que nous n'osons pas entreprendre la guerre contre le vice avec la fermeté et le courage nécessaires pour surmonter nos ennemis. Par exemple , l'on vient à la confession , où l'on reçoit le saint Esprit , avec la remission des péchés ; et néanmoins combien y en a-t'il qui récidivent aux mesmes péchés après la confession ! et d'où vient cela , sinon faute de courage ?

On pense : Qu'est-ce qu'on dira de moy , si je deviens devote , si je fais pénitence , si je quitte les conversations mondaines? On craint une parolle dite en l'air ; et n'est-ce pas tout à fait manquer de force que cela?

Or il faut remarquer, qu'encore que nous ayons receu les dons du saint Esprit , si nous ne sommes grandement sur nos gardes , nous les pouvons perdre à toute heure , quoy que nous nous puissions servir des uns sans les autres, parce qu'il z ne sont en nous que par manière d'habitude : ce qui fait que nous ne nous en servons que quand nous voulons. Car il n'est pas du cœur spirituel comme du cœur charnel , lequel , combien que nous dormions, ne cesse jamais d'agir, de veiller , et d'envoyer ses esprits vitaux au cerveau ; où (au contraire) au cœur spirituel , la volonté , le courage et la générosité sont absolument nécessaires pour luy faire faire ses opérations. Et c'est pourquoy le saint Esprit nous communique le don de force , par lequel tant de martyrs ont. vaincu les tyrans , et surmonté les tourmens avec tant de constance , que rien ne les a pu espouvanter , ny faire deprendre de leurs resolutions, ainsi qu'on peut voir en lisant les histoires de leur martyre , comme d'une sainte Agnes , d'une sainte Agathe , et d'une infinité d'autres.

Le don qui suit en remontant est le don de conseil , sans lequel la force seroit témérité ; comme vous voyés que les soldats, bien qu'ilz ayent de la force, néanmoins il leur faut

40 LLtXU'ME SEIiMOX

un capitaine pour le conseil. La crainte nous fait deprendre du péché, la science nous le fait discerner : mais encore nous faut-il du conseil pour venir à l'exécution de ce que la science nous fait connoistre. Il reste donc la méthode pour exécuter ce que le saint Esprit nous enseigne. Par exemple, vous verres une personne qui voudra suivre la dévotion, qui dira en elle-mesme : Quel conseil suyvray-je pour prattiquer U bien que Dieu m'a inspiré , et pour éviter le mal qu'il m\ fait reconnoistre ? quel chemin tiendray-je? quel conseil observeray-je? sera-ce celuy de la chasteté, ou de la pauvreté? sera-ce Fobeyssance simple et aveugle? suyvray-je la viduité, ou le mariage? feray-je l'aumosne, ou donneray-je tout mon bien aux pauvres? Le saint Esprit résidant dans nostre cœur, nous conseille et nous pousse par son inspiration à faire ce qui est plus pour la gloire de Dieu et nostre salut. Jusques à présent j'ay esté avare, sensuel, sujet aux playsirs de la bouche ; je voy que cela est mal, j'ay le désir de m'en retirer : que feray-je donc pour petit à petit me défaire de ces meschantes habitudes et me mortifier ? Le saint Esprit conseille les moyens qu'on doit tenir pour surmonter le mal et prattiquer le bien.

Vous verres des personnes dans le monde sujettes à la colère, lesquelles s'adonneront au jeu, où ilz se laissent emporter pour l'ordinaire à dire quantité de blasphesmes et d'injures; que faire là? c'est qu'il faut quitter le jeu , leur dit le saint Esprit intérieurement. D'autres aymeront les conversations oii la médisance règne, à laquelle ils se laissent facilement emporter ; ils font resolution de ne plus mesdire , mais la conversation les emporte insensiblement à la médisance; que faire là? Le saint Esprit leur dit à l'oreille du cœui qu'il faut quitter ces conversations. Combien y en a-t'il au monde qui sçavent bien qu'on s'y perd , à cause que son air est si infecté qu'il donne la mort éternelle aux âmes dans lesquelles il entre, ou leur cause de grandes maladies ; quel

POUR LA TPKNTECOSTK. 4t

remède à cela? Sortes, leur dit le saint Esprit intérieurement, puisque vous connoissés que vous n'y pouvés pas faire vostre salut. 11 nous conseille donc ainsi immédiatement par ses inspirations , ou bien il nous conseille de nous conseiller à nos supérieurs et à ceux qui ont la lumière qu'il leur a communiquée.

Le don suivant est le don d'entendement : entendement spiiituel que le saint Esprit enchâsse dans nostre entendement Immain, lequel n'est autre qu'une certaine clarté par laquelle nous voyons et pénétrons la beauté et bonté des mystères de la foy. On entend les prédications , on lit beaucoup , et toutesfois on demeure tousjours dans l'ignorance de ces sainls mystères, parce qu'on n'a pas ce don d'entendement.

Une ame simple, prosternée devant Dieu, entendra le mysteie de la tres-sainte Trinité , non pour le dire ou expliquer , ains pour en tirer des maximes pour son salât , parce que le saint Esprit luy a communiqué le don d'entendement. J'ay accoustumé de dire que presque tous périssent, faute de suivre les maximes du christianisme , comme celles-cy : Bcati paupei^es spiritu , quoniam ipsorum est regnum cœlomm (Bienheureux sont les pauvres d'esprit , car à eux appartient le royaume des cieux) ; Beati mites , quoniam ipsi possidebunt terram, (Bienheureux sont les débonnaires, car ils posséderont la terre). Mais qui est-ce qui void la beauté de ces maximes , sinon ceux à qui le saint Esprit les fait voir?

Lorsque nous voyons les beaux palais dorés , les perles et joyaux : Ah! disons-nous , que ces choses sont belles ! mais à qui? aux yeux des mondains. Le monde le dit ; et nostre Seigneur dit : Voyés cette perle de la pauvreté evangelique, et à travers d'ic«lle , voyés le ciel et la felicité éternelle qui y est attachée. Mais faute d'avoir fortement establi ces maximes dans nostre cœur , nous nous perdons misérablement, et le monde triomphe de nous , et nous séduit malheureuse-

ment par ses fauses maximes. Ah ! pauvres abusés que noua sommes, nous sçavons bien que le monde avec toutes ses richesses et ses vaines grandeurs ne vaut rien, et néanmoins nous y mettons nostre affection et suyvons ses maximes. Soyés faits comme petits enfans , dit nostre Seigneur , soyés simples comme colombes : Estote simplices sicut columbœ^: et cependant Ton n'a point de candeur ny de simplicité. L'on veut estre prudent, mais d'une prudence charnelle, laquelle, comme dit le grand Apostre , donne la mort à l'âme : Prwdentia carnis mors est ^ Et d'oii vient cela? c'est que nous n'avons pas le don d'entendement pour voir et pénétrer la beauté et bonté des maximes de nostre Seigneur. Ah! si nous les pénétrions bien , et si nous voyions leur beauté , nous quitterions et renoncerions pour jamais aux malheureuses maximes du monde , qui ne valent rien , pour suy vre celles de nostre divin Maistre : mais particulièrement les âmes religieuses doivent bastir et fonder toute leur perfection sur ces saintes maximes, et les establir fortement en leur cœur , afin de n'y laisser jamais entrer des maximes contraires , suivant l'exemple de tant de Saints et Saintes , lesquelz on a veu aymer plus les larmes que la joye , la tribulation que la prospérité , la pauvreté que les richesses.

Or après que le saint Esprit nous a donné le don d'entendement , s'ensuit le don de sapience , lequel comble l'ame de tout bien. Plusieurs sça vans sont fols en leur vaine science, ainsi qu'ont esté les philosophes payens ; mais la sapience est une science par laquelle on savoure, on gouste et pénètre la bonté de la loy , et les choses les plus relevées de l'Evangile , non pour en parler , ou prescher , ains pour les prattiquer ; et , comme l'abeille , l'ame va dessus les fleurs de la loy evangelique, succeant le miel de la bonté de Dieu : Quam dulcia faucibus mets eloquia tua 1 super mel ori meo * ; Q Seigneur ! combien vos paroUes sont douces à mon gosier l

» s. Matth., XVIH. — * Rom., VIII. — » Psal. GXVUI.

dit le Psalmîste ; elles surpassent la douceur du miel quand je les savoure en la bouche de mon cœur, lorsque vous me donnés à gouster vos divines maximes contre celles du monde. 0 que l'ame qui est parvenue à ce degré est heureuse! car c*est une marque qu'elle est remplie du saint Esprit , et qu'il luy a communiqué ses dons.

Il reste maintenant à dire comment nous pourrons savourer ces dons précieux. Je le dy en un mot : il ne faut sinon estre en santé. Les malades d'ordinaire ne savourent pas les viandes, à cause du catarrhe qui occupe les parties destinées au goust : ce qui fait qu'ilz désirent souvent des choses contraires à leur santé. De mesme les malades spirituels veulent tout à rebours du bien ; ilz n'ont ny crainte , ny force , ny pieté, ny science. Qui veut recevoir les dons du saint Esprit, il luy faut se purger des humeurs peccantes. Nous aA^ons la langue , c'est à dire l'ame, chargée de catarrhe ; il faut quitter les dons du monde , pour recevoir ceux du saint Esprit. L'esprit du monde a ses dons : il a la science pour parvenir aux honneurs , aux grandeurs et richesses ; la force pour aller en duel ; la crainte de devenir pauvre , et de perdre le paradis du monde et ses faveurs : il faut quitter tous ces dons ; car ilz sont incompatibles avec ceux du saint Esprit ; puis il luy faut abandonner nostre cœur, et le prier de nous départir ses précieux dons, et les conserver en nos âmes , au péril de toutes nos affections, de nous donner le don de crainte pour opérer nostre salut , et d'oster de nos cœurs les autres craintes que le diable nous suggère. Que tout le reste se perde , pourveu que nous ne perdions point Dieu. Que peut faire le monde? nous oster deux ou trois jours de vie temporelle? Hé! que nous doit-il importer, pourveu que nous ne perdions pas la vie éternelle?

Plaise donc à la divine Majesté de nous donner le don de crainte , afin que nous le servions finalement ; le don de pieté , pour le révérer comme nostre Pare tres-aymable ; le

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don de science , pour connoistre le bien que nous devons faire, et le mal que nous devons fuyr; le don de force, pour surmonter courageusement toutes les diiïîcultés que nou." rencontrerons en la prattique de la vertu ; le don de conseil^ ^our discerner et choisir les moyens propres à nous perfe< Honner ; le don d'entendement , pour pénétrer la beauté ( u'utilité des mystères de lafoy et des maximes evangeliqueL.^ it eniîn le don de sapience , pour gouster combien Dieu esl aymable , et pour savourer et expérimenter les douceurs d( son incompréhensible bonté. 0 que nous serons heureux, S5 nous recevons ces précieux dons! car sans doute ilz nous conduiront au sommet de cette eschelle mystique, où nous serons receus de nostre divin Sauveur, qui nous y attend les bras ouverts, pour nous rendre participans de sa gloire et félicité. Ainsi soit-il.

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