POUR LE JOUR DE LA NATIVITÉ DE NOSTRE DAME K
Qui vult venire post me, abneget semeiipmm. Matth., XVL Celuy qui veut venir après moy, qu'il renonce à soy-mesme.
C'est une chose qui a tant et tant de fois esté dite et redite par les anciens Pères, et qui est si souvent répétée dans TEscriture sainte, que la perfection chrestienne n'e'st autre chose qu'une parfaitte abnégation du monde , de la chair et de soy-mesme , qu'il semble qu'elle n'aye plus besoin d'estre redite. Cassian, ce grand Père de la vie spirituelle, parlant de la perfection chrestienne , dit que la base et le fondement d'icelle n'est autre qu'une parfaitte abnégation de toutes les volontés humaines ; et S. Augustin parlant de ceux qui se consacrent à Dieu en la Religion pour tendre à cette perfection , dit que c'est une armée et une assemblée de personnes qui vont à la guerre et au combat contre le monde , la chair et soy-mesme , de laquelle nostre divin Sauveur est le chef, le deffenseur et le capitaine. Or bien que le Père éternel l'aye déclaré et constitué le chef et gouverneur d'icelle , et qu'il en soit l'unique et souverain roy j si est-ce que dans le cœur de nostre Seigneur il y a tant de douceur et de clémence , qu'il a voulu que d'autres ayent aussi participé à cet honneur et à cette qualité; mais particulièrement la sacrée Vierge (la nativité de laquelle nous célébrons aujourd'huy) , l'ayant constituée et establie reyne et conductrice de tout le genre humaiii , spécialement du sexe féminin.
* Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation Sainte Marie d'Amiessy (Edit. de 1G43).
Lorsque Dieu créa Adam, il le fit père, chef et conducteur de tout le genre humain , des hommes et des femmes esgalement : et néanmoins il créa Eve , que nous appelions nostre mère , afin de participer en quelque façon à ces qualités. Quand Dieu voulut retirer les Israélites de l'Egypte, pour les mener en la terre de promission , il les mit sous la puissance de Moyse , lequel fut déclaré capitaine et conducteur de ce peuple ; et lorsque par inspiration divine il commanda à toute son armée de passer à travers , et par le milieu de la mer rouge , pour eschapper à la furie et tyrannie de Pharaon qui les poursuyvoit avec son armée , la mer se sépara , et laissant le chemin sec et libre aux Israélites , elle engloutit et submergea tous les Egyptiens. Ce que voyant Moyse, par un ressentiment intérieur des miséricordes et des merveilles de Dieu , il entonna ce beau cantique avec des fiffres, hautbois, tambours et flageolets ; Cantemiis Domino, ^loriose enim magnificatus est; equian et ascensorem dejecit in mare *; Chantons au Seigneur, célébrons sa gloire et magnificence ; car il a jette dans la mer le cheval et le cavalier , et nous a délivré de nos ennemis. Et l'Escriture remarque, qu'en mesme tems Marie , seur de Moyse, chanta le mesme Cantique avec celles de son sexe , comme conductrice , et capitainesse d'iceluy , avec des fiffres, des flageolets et autres instrumens de musique ; car encore que Moyse f usl gouverneur et conducteur de toute l'armée esgalement, des femmes comme des hommes; néanmoins Marie sa seur participoit à cette gloire , dautant qu'elle estoit comme la mais= tresse et conductrice de celles de son sjexe. Ce qui ne se faysoit pas seulement pour la bienséance et civilité , maisencore par une spéciale providence de Dieu qui le permettoil ainsi , pour monstrer par diverses figures et exemples les prérogatives , les faveurs et les grâces qu'il devoit faire à la sacrée Yierge nostre Dame, qui devoit estre la reyne et con-
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ductrice du genre humain , mais spécialement du sexe féminin.
La divine Providence ayant permis que vous ayés demandé, mes chères filles, d'estre receuës à la sainte profession en celte grande feste, et que vostre entreprise soit d'entrer dans le combat dont nous avons p^.rlé , et d'acquérir la perfection par un renoncement parfait du monde , de la chair et de vous-mesmes, sous l'estendart et protection de cette sainte Vierge; considérons, je vous prie, comme elle a vaillamment triomphé du monde , de la chair et d'elle-mesme en sa sainte nativité : car cette glorieuse Dame nous est proposée comme un miroir et abrégé de la perfection chrestienne que nous devons imiter. Et bien que Dieu l'aye fait passer par tous les eslalz et degrés qui se trouvent parmi les hommes , pour leur servir à tous d'exemple ; si est-elle néanmoins le particulier modèle et exemplaire de la vie religieuse.
Je considère premièrement qu'elle a esté sujette à un père et à une mère , pour monstrer aux enfans l'honneur, la subjetion et Fobeyssance qu'ilz doivent rendre à leurs parens , et avec quel esprit et quel respect ilz se doivent tenir en leur maison. Secondement elle fut présentée au temple dés sa jeunesse , n'ayant encore que trois ans , pour monstrer aux pères et mères avec quel soin ilz doivent eslever leurs enfans, et avec quelle affection ilz les doivent instruire en la crainte de Dieu , et les porter à son divin service. Elle fut encore , au tems de sa présentation , l'exemple des filles qui entrent en la Religion pour se consacrer à la divine Majesté ; puis elle fut mariée , pour estre le miroir de ceux qui vivent en cette condition. Enfin elle fut veufve, pour servir d'exemple à celles qui sont en la viduité , Dieu l'ayant fait passer par tous ces estais, afin que toutes sortes de personnes puissent puiser en elle , comme en une mer de grâces, tou( ce qu'elles auroient besoin pour se bien former et dresser en leur vocation, selon la volonté de Dieu, Mais il est vray
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néanmoins qu'elle a esté particulièrement , comme i'ay dit* le miroir de la vie religieuse, ayant prattiqué tres-excellemment cette parfaitte abnégation du monde , de la chair et de soy-mesme , qui se doit prattiquer en la religion.
Quant à ce qui est de l'abnégation du monde , cette sacrée Vierge , en sa nativité , en a fait le plus parfait et le plus entier renoncement qu'il se puisse faire. Qu'est-ce que le monde? le monde en ce sujet se doit entendre de ceux qui ont une affection desreglée aux biens , à la vie , aux honneurs, dignités, prééminences, propre estime et semblables bagatelles, après lesquelles tous les mondains courent et s'en rendent idolastres. Certes, je ne sçay comment cela est arrivé, que le monde , ou plustost la mondanité , est tellement entrée dans le cœur de l'homme par affection , que l'homme est devenu monde , et le monde est devenu homme. Ce crue les anciens philosophes semblent avoir voulu dire, lorsqii'ilz ont appelle l'homme un microcosme , c'est à dire un petit monde. Et S. Augustin , parlant du monde , dit : Qu'est-ce que le monde ? le monde n'est autre chose que l'homme ; et l'homme qu'est-ce autre chose que le monde? comme s'il vouloit dire que l'homme a tellement mis et attaché tous ses désirs , ses affections et ses pensées aux honneurs , aux plaisirs, aux richesses, dignités et propre estime, que pour cela il a perdu le nom d'homme , et a receu celuy de monde ; et le monde a tellement tiré à soy les affections et appetitz de l'homme , qu'il ne s'est plus appelle monde , mais homme. C'est de ce monde , ou de ces hommes mondains , que le glorieux S. Jean parle , quand il dit que le monde n'a point conneu Dieu , Et mundus eimi non corjnomt ; et pour ce il ne l'a point receu, ny n'a point voulu entendre ses loys. ny les garder , dautant qu'elles sont entièrement contraire! aux siennes. Et nostre Seigneur mesme parlant du monde , dit : 'Non pro mxindo rogo, Je ne prie point mon Père pour le monde, c'est à dire d'une prière efficace; car le
moncle ne me connoist pas, et je ne le connois pas aussi. 0 que c'est une chose difficile que de se rendre bien quitte 4u monde ! car pour l'ordinaire nos affections sont tellement plongées et engagées en iceluy , et nostre cœur y est tellement attaché, qu'ilfaut avoir un grand soin pour Ten retirer entièrement. Certes plusieurs se treuveront bien trompés, qui pensent que pour avoir quitté le monde , ilz ont desja beaucoup fait, et travaillé en Fexercice du renoncement , et abnégation d'iceluy. Mais après cela , pour peu que l'on se considère de prés , Ton se treuve encore apprentif en ce renoncement, et void on que tout ce que l'on a fait n'est rien au prix de ce que l'on doit faire. Tons les chefs et fondateurs des ordres religieux , dans lesquelz l'esprit de Dieu regnoit, et qui estoient guidés par son inspiration en ce qu'ilz faysoient ou entreprenoient, ont commencé par ce renoncement. Le grand S. François entrant un jour dans une église , et entendant lire ces parolles de l'Evangile : Vade, vende cjuœ Âabes, et da pauperibus, et veni sequere me S* Va, vends tout ce que tu as , et le donne aux pauvres, puis viens et me suis ; il obey t à l'instant , et commença sa règle par cette abnégation et renoncement du monde. S. Anthoine entendant le mesme Evangile, quitta semblablement tout ce qu'il possedoit. Et le glorieux S. Nicolas de ïolentin , la feste duquel se treuve dans l'octave delà feste que nous célébrons aujourd'huy, entrant en une église, où un religieux de S. Augustin traittoit en une prédication ces parolles de nostre Seigneur : Cœlum et terra transibunt* (Le ciel et la terre passeront) , et exhortant vivement le peuple à ne point s'arrester au monde, ny à ses pompes et vanités, leur disoit : Mes tres-chers frères, je vous prie , ne vous arrestés point au monde de cœur ny d'affection : Cœhim et terra transibunt; car le ciel et la terre passeront, et tout ce que le monde vous présente n'a qu'un peu d'apparence, et ressemble à des fleurs 1 S. Matlh., XIX. — 2 ibid,, XXIV.
qui passent en un moment, et sont aussi tost flétries que fleuries : si vous voulés demeurer au monde , servés-vous des choses du monde , usés-en , et en prenés ce qui vous est requis pour vostre usage ; mais ne vous y affectionnés pas , ny ne vous y attachés pas en sorte que vous veniés à oublier les biens célestes et eternelz pour lesquelz vous avés esté créés ; car toutes ces choses passeront. Ce que le grand saint Nicolas entendant, il quitta tout, et se fit Religieux de Tordre de S. Augustin , où il vescut et mourut saintement.
Il est vray que quitter le monde et son tracas pour se mettre en quelque bonne. Religion , c'est beaucoup; mais certes ce n'est pas assés d'en retirer le corps , si l'on n'en retire aussi son cœur et ses affections. Plusieurs entrent dans des monastères , qui ont encore leur affection parmi les honneurs , dignités , prééminences et playsirs du monde , et ce qu'ilz ne peuvent plus posséder en effet , par un extrême malheur , ilz le possèdent de cœur et d'affeciion. Il me souvient d'avoir leu qu'un certain grand seigneur , du tems de S. Basile , quitta le monde et son estât de sénateur, pour se faire religieux : mais ce qu'il ne possedoit plus en effet , il le possedoit tousjours de cœur et d'affection , et alloit promenant ses pensées et désirs parmi les délices, playsirs et honneurs du monde. Ce que le grand S. Basile sçachanL , il luy escrivit une lettre où il luy parle en ces termes : 0 mon cher frère, qu'avés-vous fait? vous avés quitté le monde, et vostre estât de Sénateur , pour vous faire Religieux ; mais , helas l qu'avés-vous fait? car vous n'estes maintenant ny Religieux, ny Sénateur : vous n'estes plus Sénateur , dautant que vous avés quitté cet estât pour vous faire Religieux, et partant il n'est plus à vous ; ny vous n'estes pas Religieux , parce que vostre cœur et vos affections vont encore courant 'ipres les choses du monde. Ha ! qu'il se faut bien garder de cela î ô certes, il ne suffit pas, pour estre Religieux, d'en porter l'habit, si l'on ne retire encore toutes ses affections du
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monde , par une parfaitte abnégation dé toutes ses vanités. 0 Dieu ! que la sacrée Vierge a fait admirablement bien ce renoncement en sa sainte nativité! Approcbés-vous de son sacré berceau , considérés ce qu'elle fait , et vous treuverés qu'elle prattique toutes les vertus d'une manière treseminente : interrogés les Angeâ, les Chérubins et Séraphins qui l'environnent, et leur demandés s'ils esgalent cette petite fille, ilz vous respondront qu'elle les surpasse infiniment en vertus , grâces et mérites ; voyés-les à l'entour de son sacré berceau , et oyés comme tous esmerveillés de sa grande beauté , et de ses rares perfections , ilz disent ces parolles du Cantique des Cantiques : Quœ est ista quœ ascendit de deserto sicut virgulta fumi ex aromatibus myrrhœ , et ihuris , et universi pulveris pigmentarii * ? Qui est celle-cy qui monte du désert comme une verge de fumée , qui sort de la myrrhe , de l'encens et de toutes sortes de poudres , de parfums tres-odoriferans? et la considérant de plus prés, tous ravis d'admiration et d'estonnement : Quœ est ista quœ pro^ greditur quasi aurora consurgens , pulchra ut luna , electa ut sol, terribilis ut castrorum acies ordi7iata'? Qui est cellecy, disent-ilz, qui chemine comme l'aurore à son lever, belle comme la lune , choisie comme le soleil , terrible comme un bataillon de soldats bien rangés ? Cette fille n'est pas encore glorifiée , mais la gloire luy est promise ; elle l'attend , non en espérance comme les autres , mais en asseurance : et ainsi ces esprits célestes, tous surpris d'admiration, vont poursuivant à raconter ses louanges. Et cependant cette sainte Vierge est dans son berceau prattiquant toutes les vertus , mais d'une façon tres-admirable celle du renoncement du monde. Considerés-la, je vous prie, parmi ces applaudissemens , louanges et exaltations angeliques ; et voyés combien , nonobstant tout cela , elle se tient humble et rabaissée , ne voulant paroistre qu'un petit enfant comme les
«Cant.,IIL— »Gant.,VI,
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autres, quoy qu'elle eiist l'usage parfait de la rayson dés rinstant mesme de sa conception.
0 ! quant à nous autres, clietives et misérables créatures, laous sommes conceus dans le ventre de nos mères , et naisions au monde en la plus grande misère qu'on se puisse imaginer; car non seulement en nostre naissance , mais encore pendant nostre enfance, nous sommes comme des Lestes privées de raison, de discours et de jugement. Mais il n'en ^ pas esté ainsi de nostre glorieuse Maistresse. Aristote parlant des abeilles dit qu'elles naissent comme de petits vers ; après quoy les aisles commençant à leur croistre , on les appelle nymphes ; puis enfin par l'accroissement parfait de leurs aisles , elles deviennent abeilles , et alors elles vont volant sur les fleurs pour en tirer le miel ; mais leur roy ne naist pas de la sorte , ains il naist en sa perfection avec la couronne sur la teste pour marque de sa royauté. De mesme nous autres , misérables pécheurs , naissons tous comme de petits vers , c'est à dire , impuissans , foibles et privés de rayson. Mais la Sainte Vierge , comme nostre reyne, est née -comblée et couronnée de toutes sortes de grâces , et avec l'usage parfait de la rayson : c'est pourquoy dés sa sainte nativité elle prattique toutes les vertus eu un très-haut degré 4Îe perfection.
Je treuve trois sortes d'enfans qui ont eu l'usage de la rayson avant leur naissance, mais diueremment. Le premier est S. Jean-Baptiste qui fut sanctifié dans le ventre de sa mère, où il reconnut nostre Seigneur, tressaillit de joye à sa Tenue , l'adora et l'ayma; et cet usage de rayson ne luy fut point osté, car Dieu fait ses dons absolument, et sans aucune revocation, et quand il donne sa grâce à une ame il la luy donne pour tousjours , et ne la luy oste jamais si elle ne la veut perdre elle-mesme; ainsi en est-il de ses autres dons, qui ne nous sont jamais ostés si ce n'est par nos démérites. S. Jean eut donc tousjours l'usage de rayson depuis qu'il fut sanc-
tîfîé. Le deuxième enfant fut nostre Sauveur et souverain Maistre ; ô certes ! il est vray qu'il eut l'usage de la rayson dés l'instant de sa conception, d'une manière très- excellente, dautant que sa tres-sainte ame jouyssoit de la claire vision de la divinité, avec laquelle elle fut unie dés le moment de sa création. Le troisième enfant fut la sacrée Vierge , qui tient le milieu des deux : elle n'eut pas l'usage de la rayson comme nostre Seigneur qui l'eut d'une manière souverainement parfaite , à cause de l'union de son ame avec la divinité ; néanmoins elle l'eut en une façon beaucoup plus excellente que S. Jean , parcequ'elle estoit choisie pour une dignité plus grande que n'estoit celle de ce glorieux Saint, qui devoit naistre seulement pour estre précurseur du Filz de Dieu , mais la sacrée Vierge devoit estre sa Mère , qui est une dignité si excellente, qu'elle surpasse infiniment tout ce qui s'en pourroit dire ou penser : et il n'y a jamais eu Ange, Chérubin, ny Séraphin, à qui le Filz de Dieu aye dit : Vous estes ma mère , cela n'estant deu qu'à celte seule Vierge qui l'a porté neuf mois dans son ventre sacré. Et cependant, qui ne s'estonnera de la voir dans ce berceau , si comblée de grâces, ayant l'usage parfait de la rayson , estant capable de connoissance et d'amour, discourant et adhérant à Dieu ; et en cette adhésion , voulant estre tenue et traittée comme un petit enfant, se rendant en toutes choses semblable aux autres , avec un tel déguisement , que toutes les grâces qui iresidoient en elle n'estoient point connues?
Certes , les enfans sont aggreables en leur innocence ; car ilz n'affectionnent rien , ilz ne sont attachés à rien , ilz ne sçavent ce que c'est de ces poincts d'honneur et de réputation, ny du vitupère et mespris; ilz font autant d'estat du verre que du cristal , du cuivre que de l'or, d'un faux rubis que d'un fin, ilz quittent volontiers des choses précieuses pour une pomme : tout cela est aymable aux enfans , mais n'est pas admirable , dautant qu'ilz n'ont pas encore l'usage
de la rayson pour pouvoir faire autrement. Mais la Sainte Vierge, qui paroissoit petit enfant, avoir néanmoins l'usage de la rayson et du discours aussi parfaittement que quand elle mourut; et nonobstant cela, ne pas laisser de faire tout ce que les enfans font ; ô Dieu ! c'est une chose qui est non seulement aymable , ains encore tres-admirable , et qui nous fait bien voir comme elle avoit desja parfaittement renoncé à tout ce qui estoit de la gloire , du faste et appareil du monde.
Le second renoncement qu'il nous faut apprendre de cette Sainte Vierge est celuy de la chair : or il n'y a point de doute que ce renoncement ne soit plus difficile que le premier, aussi est-il d'un degré plus haut. Plusieurs quittent le monde et en retirent leurs affections , lesquelz ont bien de la peine de se deffaire de la chair ; et pour ce le grand Apostre nous advertit de nous donner garde de cet ennemy , qui ne nous quitte jamais qu'à la mort. Gardés, dit-il, qu'il ne vous séduise. Qui est cet ennemy duquel l'Apostre parle, sinon la chair que nous portons tousjours avec nous , soit que nous beuvions , que nous mangions ou dormions , tousjours elle nous accompagne et tasche de nous tromper ; il est certain qu'elle est la plus déloyale et perfide ennemie que nous nous puissions imaginer, et le continuel renoncement qu'il en faut faire est bien difïicile. C'est pourquoy il faut , mes chères Seurs, avoir bon courage, pour entreprendre ce combat ; et pour nous y animer, il faut jetter les yeux sur nostre souverain Maistre , et sur nostre glorieuse Maistresse la sacrée Vierge.
Mais quant à nostre Seigneur, ô combien a-t'il fait excellemment cette abnégation de la chair ! certes toute sa tressainte vie n'a esté qu'une continuelle mortification ; et quoy que sa chair tres-sacrée n'eust aucune rébellion , et fust entièrement sousmise à l'esprit , si est-ce qu'il n'a pas laissé de la mortifter nour nous donner exemple ; et nous enseie;ner
comme ncus devons tiaitter la nostre qui répugne tant à l'esprit , nous donnant pour leçon , que nous ne transformions point nostre esprit en la chair, pour puis après mener une vie brutale et non humaine, mais plutost que nous transformions nostre chair en esprit , pour mener une vie toute spirituelle et divine. C'est à quoy l'on arrive par le moyen de la mortification. Doncques si nostre Seigneur a traitté si rudement sa chair tres-sainte , qui n'avoit aucune mauvaise inclination, que ne devons-nous faire nous autres, qui en avons une si traistresse et maligne? Refuserons-nous de la mortifier pour l'assujettir à l'esprit, voyant ce qu'a fait nostre souverain Seigneur et Maistre ? Serons-nous des soldats lasches et sans courage ?
0 combien la sacrée Vierge a-t'elle fait parfaittement ce renoncement de la chair dés sa sainte nativité , dans son berceau et pendant son enfance ! Il est vray que les enfans en leur bas aage font mille actes de renoncement ; car on leur en fait faire à tous rencontres, et le gi^and soin que l'on a d'eux fait que l'on ne suit quasi jamais leurs affections et inclinations : voyés, je vous prie, ces pauvres petitz enfans; ilz veulent estendre leurs petitz bras, et l'on les leur replie ; ilz veulent manier leurs petitz pieds , et on les leur lie avec des bandelettes ; ilz veulent voir le jour, et on les couvre afin qu'ilz ne le voient pas ; ilz veulent veiller, et l'on veut qu'ilz dorment : en somme, on les contrarie en toutes choses. Et néanmoins les enfans ne sont point lotiables de souffrir cela, dautant qu'ilz ne peuvent faire autrement, n'ayant pas l'usage de la raisL h pour se pouvoir gouverner eu x-mesmes : mais la sacrée Vierge , qui l'avoit d'une m-aniere tres-parfaitte , a merveilleusement bien prattiqué le renoncement de la chair en souffrant toutes ces contradictions et mortifications volontairement.
Or c'est en quoy , mes chères filles , vous la devés imiter, et c'est ce qui se prattiqué en la Religion , en laquelle on
vient pour crucifier sa chair et tous ses sens , ainsi que l'on vous enseigne quand vous y entrés; et le voile qu'on vous met sur la teste vous signifie que vous estes mortes au monde et à ses vanités , et que vous devés désormais porter la veuë basse , et regarder la terre , de laquelle vous estes sorties , pour marcher tousjours en esprit d'humilité. Et quoy que les Religieuses prétendent au ciel , comme au lieu oii est l'unique objet de leur amour, si est-ce qu'on ne leur ordonne point de lever les yeux pour le regarder, mais ouy bien la terre , en laquelle elles ne veulent point s'arrester , faysant en cela comme les nochers et pilotes , lesquelz , pour bien conduire leur navire, ne regardent point le lieu où ilz veulent aborder, ains luy tournent le dos; et, conduisant ainsi leurs barques, ilz arrivent enfin à bon port. De mesme vous arrivera-t'il , mes chères filles , en regardant la terre pour vous humilier et confondre; car ainsi faysant vous arriver es enfin au ciel, qui est le port assuré oii vous aspirés. Mais pour y parvenir il faut encore sçavoir que vous ne devés point avoir d'oreilles, que pour entendre ces parolles du Psalmiste, que Dieu dit à vos âmes : Audi, filia, et vide, et inclina aurem tuam * ; Escoute , ma fille , vois , et me preste l'oreille : Ohliviscere domum patris tui, Oublie ton peuple et la maison de ton père. Et qu'est-ce que signifie le silence qui se garde en la religion , sinon que vous ne devés plus aussi avoir de la langue que pour chanter , avec Moyse et Aaron, ce beau cantique de la divine miséricorde qui vous a retirées comme des Israëlistes de la tyrannie de Pharaon , c'est à dire le diable , qui vous tenoit en esclavage et servitude , n'ayant pas permis que vous ayés esté englouties dans les ondes de la mer rouge de vos iniquités?
Quant au troisième renoncement qu'il faut faire, et qui est le plus important , à sçavoir de renoncei à soy-mesme, il est beaucoup plus difficile que les deux autres, desquelz l'on
» Psal. XLlY,
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)ent pins aisément venir à bout : mais où il s'agit de se juitter et renoncer soy-mesme , c'est à dire , son propre esprit, son propre jvigement et sa propre volonté, ouy inesme es choses qui sont bonnes , et qui nous semblent estre meilleures que celles qu'on nous ordonne, et s'assujettir en toutes choses à la conduitte d'autruy, certes, c'est où il y a bien de la difficulté ; et néanmoins c'est ce à quoy l'on doit viser en la Religion, dautant qu'en cela consiste la perfection direstienne , de tellement mourir à soy-mesme , que l'on puisse dire avec le saint Apostre : Vivo ego, jam non ego , vivit vero in me Christiis , Je vis , non pas moy , mais c'est Jésus- Christ qui vit en moy. Or les exercices de ce renoncement doivent estre continuelz; car tant que nous vivrons, nous treuverons tousjours de quoy renoncer à nous-mesmes, et cet exercice sera dautant plus excellent que nous le ferons avec plus de ferveur. Faites-le donc courageusement , mes chères filles , et ne vous trompés pas ; car si vous vives en la Heligion avec vostre esprit propre , vous y aurés souvent du trouble et des convulsions intérieures , dautant cjne vous y treuverés un esprit totalement contraire au vostre , et qui Tira tousjours contrepointant jusques àce que vous en soyés entièrement rendues quittes ; et partant il faut avoir bon courage pour entreprendre tout de bon la prattique de ce renoncement ; et quoy que vous sou fFriés beaucoup , ne vous en estonnés pas ; car il ne se peut faire autrement.
S. Paul explique merveilleusement bien la perfection et les effetz de ce renoncement , quand il dit : Vivo ego , jam non ego , vivit vero in me Christus *, Je vis, non pas moy ,^ mais c'est Jesus-Christ qui vu en moy; comme s'il disoit : Bien que je sois homme de chair , je ne vis point pourtant selon la chair, ains selon l'esprit ; et non pas selon mon esprit propre, mais selon l'esprit de Jesus-Christ qui vit et règne eu moy. Or ne pensés pas que le grand Apostre fusi
» Galat.. II.
arrivé à cette parfaitte abnégation et renoncement de soymesme, sans avoir souffert beaucoup de peines et de convulsions en son propre esprit , ainsi qu'il tesmoigne en Tepistre aux Romains , quand il dit qu'il sentoit une loy en sa chair contraire à celle de l'esprit , Sentio legem in membris meis repugnantem legi mentis meœ. 0 certes! il est vray que cette abnégation consiste à quitter son ame et son esprit propre, pour l'assujettir à celuy d'autruy. Les anges ne furent chassés du paradis, et ne tresbucherent en enfer, sinon pour ne s'estre pas voulu assujettir à Dieu ; et quoy qu'ilz n'eussent point d'ames , ilz avoient néanmoins un esprit, et n'y ayant point voulu renoncer, pour le rendre sujet et sousmis à leur Créateur , ilz se perdirent misérablement. Il est donc tout certain que tout nostre bonheur consiste en la subjetion , et que nostre malheur vient du contraire.
Les personnes dévotes qui sont dans le siècle font bien en quelque manière les deux premiers renoncemens dont nous avons parlé ; mais pour celuy du jugement et du propre esprit, il se fait seulement en la Religion; car bien que les séculiers renoncent au monde et à la chair, néanmoins ilz se reservent tousjours leur liberté, spécialement au choix des exercices spirituelz : mais en la religion l'on renonce à toutes choses sans reserve quelconque , quittant entièrement sa liberté pour suivre le train de la communauté.
0 que la tres-sainte Vierge fît excellemment bien ce dernier renoncement en sa nativité, ne se servant point de sa liberté, quoy qu'elle eust l'usage de rayson ! Regardés tout le cours de sa vie , et vous ne verres autre chose qu'une continuelle subjection : elle va au temple , mais ce sont ses parens qui l'y mènent , l'ayant ainsi promis à Dieu : quelques années après on la marie , elle s'y sousmet nonobstant qu'elle eust fait vœu de virginité : voyés sa sortie de Nazareth pour aller en Bethléem, sa fuitte en Egypte et son retour en Nazareth : en somme, vous verres en toutes ses allées et venues cette
sainte Vierge en une subjection et souplesse admirable, qui arrive enfin jusques-là , que de voir mourir son Filz et son Dieu sur le bois de la croix , se sousmettant à ce qui estoit du divin vouloir , adhérant parfaittement à la volonté du Père éternel , non par force , mais de son plein gré , approuvant et consentant à la mort de ce divin Filz , baisant cent fois par un humble acquiescement la croix sur laquelle il mouroit , l'embrassant et adorant , demeurant ferme et debout au pied de cette croix , en laquelle elle voyoit mourir devant ses yeux son Filz bien-aymé. 0 Dieu ! quelle abnégation fit alors cette sainte Vierge ! il est vray que le cœur tendrement amoureux de cette dolente Mère fut transpercé de très-grandes douleurs. Helas ! qui pourroit exprimer les peines et convulsions qui se passèrent alors dans son cœur sacré ? Mais néanmoins sçachant que c'estoit la volonté du ^ere éternel que son Filz mourust ainsi , et qu'elle le vist mourir , cela fut suffisant pour la faire tenir ferme au pied de la croix, comme approuvant et aggreant sa mort.
S. Augustin, parlant de la verge d'Aaron, dit qu'elle ressembloit à l'amandier, et son fruit à l'amande; dont il tire une comparaison qu'il applique à nostre Seigneur. Ce qui vient fort à mon propos, pour vous monstrer comme nostre divin Maistre et Sauveur a fait excellemment cette abnégation de soy-mesme sur la croix. Il dit doncques que l'amande a trois choses remarquables : la première est qu'elle a une escorce couverte de bourre , de laquelle on ne tient compte; la seconde , c'est le noyau ou le bois qui environne l'amande ; et la troisième, c'est l'amande. Or, pour tirer l'amande et le noyau de cette escorce, on la presse et on la brise, ce qui nous représente très-bien la sacrée humanité de nostre Seigneur , laquelle a esté tellement brisée, pressée et meurtrie de coups en sa sainte passion , et encore tellement mesprisée , qu'il a dit qu'il n'estoit pas un homme , ainsun ver qu'on foule aux pieds : Eqo sum vermis, et non V. 18
homo. L'amande qui est dans le noyau , de laquelle on tire de l'huyle propre pour esclairer , nous représente la Divinité; et le noyau qui est de bois nous représente la croix sur laquelle nostre Seigneur a esté attaché , et oii son humanité représentée par Fescorce de l'amande a esté tellement brisée et pressée par les tourmens qu'il a soufFertz , que la divinité a jette abondamment d'huyle de sa miséricorde , qui adonné tant de clarté , et respandu tant de lumière sur toute la terre , que le monde a esté délivré des ténèbres de son ignorance.
Ha ! c'est sur cette croix que nostre cher Sauveur et souverain Maistre a fait tres-excellemment le parfait renoncement de luy-mesme, en mourant sur icelle avec tant de souffrances, d'abjections et de mespris, qu'il est impossible de se les représenter. Et c'est à cette croix que tous les saints se sont attachés, et qu'ilz ont prise pour sujet plus ordinaire de leurs méditations. Certes les vrays religieux doivent tousjours avoir la croix et le crucifix devant leurs yeux , pour apprendre de luy à se bien quitter et renoncer eux-mesmes : et bien que la bonté de nostre Seigneur soit si grande que de faire quelquesfois gouster la douceur de sa divinité aux âmes qui le servent, par les traces et faveurs qu'il leur communique , si est-ce néanmoins que nous ne nous devons jamais oublier des amertumes , mespris et douleurs qu'il a souffertes pour nous en son humanité. J'ay plusieurs fois dit, et ne me lasser ay jamais de le dire, que la religion est un mont de Calvaire, où il se faut continuellement crucifier avec nostre Seigneur en cette vie, pour régner éternellement avec luy en l'autre.
Enfin pour conclure ce discours , je vous diray encore ce mot du glorieux S. Nicolas de Tolentin , lequel après avoir parfaittemcnt renoncé au monde , à la chair et à soy-mesme, et s'estre crucifié avec nostre Seigneur, par une entière mortification de tous ses sens, tout transformé en ses dou-
leurs, sentant approcher l'heure de sa mort , se fit apporter le Lois sacré de la croix , et le voyant, il s'escria comme un autre S. André, en Tapostrophanl : 0 bona Crux diu desiderata! 0 honne croix tant désirée ! je vous salue, ô croix unique et pretieuse , sur laquelle estant appuyé comme sur un baston tres-asseuré , je passeray sans crainte et à pied sec la mer orageuse de ce monde , et parviendray au port de Teternelle félicité.
0 certes ! il est vray , mes chères filles , qu'il n'y a point de meilleur moyen pour asseurer nostre salut , que de nous crucifier avec nostre Seigneur, en renonçant au monde, à la chair et à nous-mesmes , suivant l'exemple que nostre glorieuse Maistresse nous a donné en sa sainte Nativité. Faitesle donc fidellement , et Dieu vous comblera de grâces en ce monde, et vous couronnera de sa gloire en l'autre. Ainsi fioit-il.
276 FRAGMENT d'uN SERMON