‹ Œuvres complétes Volume 5Chapitre 49 sur 54 · DUC DE MERCOEUR ET DE PENTHIEVRE · texte numérisé non relu

DUC DE MERCOEUR ET DE PENTHIEVRE

Pair de France, Prince du saint Empire et des Martigues, Lieutenant gênerai de l'Empereur en ses armées de Hongrie;

Faite et prononcée en la grande Eglise de Nostre-Dame de Paris, le 27 avril 1602, par messire François de Sales, coadjuteur et éleu Evesque de Genève '.

Si Dieu me donnoit autant d'esprit pour discourir, et de force à bien dire, que j'en desirerois maintenant pour le service de cette action publique , que nous célébrons pour honnorer la mémoire du grand Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, lieutenant- gênerai de l'Empereur en ses armées de Hongrie, je ne pourrois pas pourtant ny ne devrois vous représenter, tres-illustre et chrestienne Assem blée , la justice du regret que nous avons pour son trespas. Je ne le pourrois pas, parce que la perte que nous avons faite avec toute l'Eglise est si grande, qu'estant extrêmement sensible, elle en est dautant plus indicible : aussi est-il tres-diîficile de treuver assés de passion pour exprimer un grand dueil. Les petites douleurs crient, se plaignent, se lamentent; mais les grandes estonnent, estourdissent, perdent et égarent la parolle , la voix et le discours. Je ne le devrois pas aussi ; car si je devois exprimer la grandeur de la perte qu'en reçoit tout le christianisme , ce seroit sur vostre face , Messieurs , que je tirerois, comme un autre Tymanthe ^ , le voile du si-

> Imprimée pour la première fois en 1602, Paris, Rollin-Thierry, mS, avec l'Epître dédicatoire qu'on vient de rapporter. « Tymanthe estQit uû célèbre peintre qui vivoit du temps de Zeuxis. Entre X^ 30

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lence, puisque je ne vois en toute cette triste compagnie que ses plus chers et fidelles amys , ou ses plus intimes et affectionnés serviteurs. Et certes je serois bien honteux , si en la considération d'un sujet si lamentable je me trouvois seul avec Fasseurance de pouvoir parler autrement que par larmes et sanglots.

Il ne m'est donc pas nécessaire de vous esmouvoir à regretter ce prince , puisque c'est vous qui y avés le principal interest, et qui, plus sensibles aux affections du public, connoissés trop bien la perte que nous avons faite. Il n'est , ce .ne semble , besoin de vous attendrir le cœur , puisque vous en ressentes la plus grande passion. Ne vaut-il pas beaucoup mieux cesser d'affliger ceux qui sont affligés, et mettre peine d'essuyer vos pleurs, que de les exciter? Aussi quand je voy devant et tout autour de moy le feu de tant de flambeaux allumés, signe ordinaire de l'immortalité, et que je me trouve revestu de blanc, couleur et marque de gloire, je connois bien que mon office n'est pas maintenant, et je vous supplie. Messieurs, de ne le pas désirer de moy, de vous représenter les raisons que nous avons eues de regretter et plaindre, mais plustost celles que nous avons de finir nos regretz par le tonimencement de la considération du bien dont jouyt ce grand prince par son trespas , afin que le sujet que nous avons de nous resjouyr attempere et modère la violence du ressentiment que nous avons de cette grande perte.

Quoy que je sçache que l'on doit permettre quelque chose à la pieté, mesme contre le devoir, et qu'en une douleur extrême c'est une partie du mal que d'ouyr des consolations , permettés-moy, je vous supplie, puisqu'aussi bien les larmes que nous espandons pour nos amys nous mèneront plustost

autres ouvrages de cet habile homme, on vantoit surtout un tableau qui representoit le sacrifice d'Iphigenie. Il avoit épuisé toute la force de son art pour peindre la tristesse sur tous les visages : c'est pourquoy ne jugeant pas qu'il pust atteindre à représenter celle d'un père qui alk)it voir égorger sa fille, il s'avisa de jetter un voile sur son visage,.

à eux qu'elles ne nous les ramèneront , et que les pleurs après la mort sont de tardives preuves d'amitié ; permettésmoy, dy-je, Messieurs, que je révoque vos espritz à la consolation, plustost que de les provoquer à une plus grande affliction. En quoy néanmoins je ne feray rien contre la juste appréhension que j'ay du deffaut que je reconnois en moy et de discours et d'doquence ; car la consolation que je vous puis donner dépend du mesme principe duquel procède la cause de nostre affliction. N'est-ce pas l'excellente bonté , la valeur, la vertu du prince trespajssé, qui rend nostre perte incomparable? Et n'est-ce pas la mesme bonté, valeur et vertu, qui nous oblige de recevoir la consolation?

Soit donc que je jette les yeux sur son bien pour nous consoler, ou sur nostre mal pour nous affliger, je ne puis eschapper l'abysme de ses vertus infinies , dont la grandeur et l'éclat est insupportable à la foiblesse de mes yeux. Aussi s'il ne falloit plustost recevoir avec humilité les commandemens des grands, que d'en esplucher les motifs, j'aurois, à mon advis , raison de m'estonner du choix que l'on a fait de moy pour parler en cette occasion, en cette assemblée , et en ce lieu : en cette occasion, que j'estime aussi digne d'une grande éloquence qu'aucune autre qui se soit présentée en ce siècle ; en cette assemblée, qui est presque toute la fleur de ce grand royaume ; et en ce lieu, auquel mille beaux espritz eussent ambitieusement recherché de faire paroistre tout leur art et science de bien dire , et de respandre mille belles fleurs d'éloquence sur l'estofFe d'un si riche sujet.

Mais que sçay-je, si à l'adventure j'auray rencontré la rayson de ce choix? Les couleurs de Féloquence, les fleurs des parolles , l'esmail des sentences n'est peut-estre pas convenable ny au dueil ny aux funérailles :

Non est conveniens luctibus iste color ».

Les harangues et discours polis , les parolles harmonieuse- * « G«s couleurs ne convienneat jpas à une cérémonie lugubre. »

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Tient concertées n'y sont pas , à mon advis , convenables : Musica in luctu importuna narratio^. Que s'il est ainsi, aie voicy riche d'affection , de simplicité et fidélité pour en- Creprendre le discours des vertus du prince decedé , lequel j'envoye de bon cœur à son ame, c'est à dire à cet esprit que j'espère , mais que je crois estre au ciel , et à celuy lequel estant en terre n'est pourtant qu'une mesme ame avec luy , non plus que par le mariage ilz ne furent qu'un mesme corps icy-bas. Que si ce discours est pauvrement paré , c'est pour rendre plus d'honneur et de révérence au prince qu'il célèbre, comme quelques peuples du nouveau monde envoyent leurs députés à leur roy au moindre équipage qu'il leur est possible, pour rendre de tant plus remarquable leur bassesse et humilité , en comparayson de la gloire et majesté de leur roy.

Au surplus je vous désire. Messieurs, autant de bienveillance en mon endroit, que j'ay de confiance en vostre bonté; pour si peu que j'aye à parler d'une si belle vie comme fut celle de ce prince , vous serés bientost consolés en sa mort. Prendre plaisir à ouyr les louanges des bons, c'est participer à leur gloire.

0 ! si nous pouvions comprendre les vérités que nous recevons par lafoy, combien nous serions aysement consolés en la mort de ceux ausquelz nous avons quelque devoir d'amitié ou d'honneur! Sapientiam loquimur inter perfectos^ , Nous nous imaginons qu'ilz sont morts, et en la mort ; et ilz ne le sont plus : ilz le furent seulement au dernier instant de cette vie mortelle. Telles pensées ne sont pas dignes de nous , si nous ne voulons estre de ceux ausquelz le Sage donne le tUtre de fols : Visi smit oculis insipientium mori ^ Nous res-

' « Un discours à contre-temps est comme une musique pendant le deuil. » Eccli., XXU, 6.

"^ « Nous preschons la sagesse aux parfaits. » 1 Cor., II, 6. « « Les Saints oni paru mourir aux ^eux des insensés. » Sap., 111, i.

semblons à ceux qui vont sur mer le long de la rade, et terre à terre : il leur est advis que les arbres les laissent et se reculent d'eux , et que le navire dans lequel ilz sont portés est du tout immobile et sans changer de place; car il nous semble que ceux qui sont decedés de ce monde sont tous] ours en la mort, et que nous sommes en la vie. Mais , helas ! que nous sommes trompés ! Ilz sont en paix , et au repos de la vraye et constante vie ; et nous sommes bien «avant dans la mort , en laquelle nous nous enfonçons tousjours de plus en plus jusques à tant que nous l'ayons passée.

Omnes morimur^ , disoit une sage dame ; mais elle pouvoit bien dire : Sejnper morimur^, comme dit depuis l'Apostre : Quotidiemorior^, Nous mourons tous les jours, et nostrevie s'en va par pièces et morceaux, comme cet animal des Indes, lequel estant de sa nature terrestre , petit à petit et pièce à pièce perd du tout son estre naturel , et devient entièrement poisson ; car ainsi pièce à pièce nous changeons cette vie mortelle , jusques à tant que par une entière et finale mutation , que nous appelions mort, nous ayons du tout acquis une vie immortelle.

Et certes , comme les rats du Nil se forment petit à petit, et ne reçoivent la vie en tous leurs membres ensemblement ; aussi les philosophes sont bien d'accord que nous ne vivons pas tout à coup, ny ne mourons pas en un moment, puisqu'ilz disent que le cœur est le premier membre qui vit en nous , et le dernier qui meurt. Mais , je vous supplie , nostre Dieu ne dit-il pas au premier homme qu'au «jour qu'il mangeroit du fruit deffendu , il mourroit de mort * ? » Et néanmoins , si nous parlons selon le vulgaire, il ne mourut qu'après plusieurs centaines d'années depuis qu'il eut prevariqué : tou-

* « Nous mourons tous. » II Reg., XIV, 14.

« « Nous mourons continuellement. »

» « Je meurs tous les jours. » I Cor., XV, SI.

« In quocum^ue die comedem çx eo, morte moriem Gen., Il « 17.

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tesfcis la vérité est qu'il commença à mourir dés le jour qu^ii eut offensé , et continua jusques à son dernier jour.

Ah! que nous sommes donc bien trompés, quand nous* appelions morts ceux qui ont passé cette vie mortelle, et vi» vans ceux qui la passent encore ! Nous nommons vivans ceu^ qui meurent , parce qu'ilz n'ont pas achevé de mourir ; et ceux qui ont achevé de mourir, nous les appelions morts. Nous imitons les peintres qui ne sçavent représenter les anges qu'avec des corps, parce que jamais ilz ne furent veus autrement ; car ainsi nous nommons les deffunts morts, parce que nous ne les avons jamais veus sinon en la mort de cette vie , ou en la vie de cette mort. Mais si nous les voyions maintenant qu'ilz en sont délivrés , mon Dieu ! que nous serions honteux de les avoir appelles morts ! et que nous serions en peine de trouver de belles parolles pour exprimer l'excellence de la vie eu laquelle ilz sont arrivés ! Aussi nostre langue françoise ne les appelle pas morts, mais trespassés, protestant assés que la mort n'est qu'un passage et trajet, au delà duquel est le séjour de la gloire.

Ce grand duc de Mercœur n'est donc pas mort, il est seulement trespassé. Que si nous n'avions la veuë si débile, nous le verrions bien loing au delà de la mort, en ce jardin céleste où il jouyt des consolations éternelles. Il n'est pas si loing de nous que nous pensons : il y est allé , selon le vulgaire des hommes , en un moment ; car la mort, à leur advis , ne dure pas davantage ; mais, selon les sages, il amis quarantetrois ans en ce voyage.

Helas î ([ue ce terme est court ! la pluspart de nous a desja beaucoup plus employé d'années : les uns n'y vont pas si viste que les autres, mais presque tous néanmoins y vont tousjours plus viste qu'ilz ne voudroient. Nous avons mille peines et travaux pour parvenir oii il est ; pourquoy serons- nous faschés qu'il y soit arrivé? pourquoy pleurerons-nous letrespas de ce prince, lequel pleureroit., s'il estoit en lieu de larmes,

DE PHTLTPPlî EMMANTËL M LORRAINE. 471

avec beaucoup plus de rayson le retardement du nostre que nous n'avons pleuré l'advancement du sien? Nolo vos ignorare de dormi entibus , ut non contnstemini , sicut et cœteri ^td spem non habent^.

Mais parceque cette consolation que je vous présente est fondée sur la certaine espérance que nous avons que nostre trespassé est receu en la main droite de son Dieu avec tous les Justes , Justorum animœ in manu Dei sitnt %• voyons, je vous supplie , le sujet que nous avons d'une confiance tant asseuréc. Les astrologues et théologiens ont cela de commun, qu'ilz prédisent les choses à venir, ceux-cy tousjours avec la vérité , ceux-là souvent avec de la vanité : mais leurs phénomènes et inspections sont du tout opposés et contraires ; car les astrologues prédisent ce qui doit arriver en terre, par l'inspection des rencontres et divers monvemens qui se font au ciel ; et nos théologiens au contraire ne prédisent sinon ce qui se fait au ciel par la considération des oeuvres que Ton fait en terre. Si vous faites miséricorde en terre, disentilz , on T'ous fera miséricorde au ciel ; si vous consolés les affligés icy bas, vous serés consolés là haut; si vous esclairés les ignorans en la nuict de ce monde , vous aurés la clarté de la vision de Dieu au plein midy de l'autre ; si vous combattes pour Dieu en terre, vous serés couronnés au ciel. Bref, par la hauteur et latitude des actions que nous faysons çà bas , ilz mesurent les distances et estenduës de la gloire que nous aurons en ce grand mont céleste : Prout gessit unus' quisque in corpore suo , sive bonum, sive malum ^.

Si doncques nous sçavons quelles ont esté les actions de Tame de ce grand prince, pendant qu'elle estoit en ce monde,

« I Thess., IV, 12.

« « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. » Sap., III, 1.

8 « Nous devons tous comparoistre devant le tribunal de Jesus-Christ , afia que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes et mauvaises actions qu'il aura faites en son corps. » II Cor., III, 10,

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et que jointe à son corps elle nous donnoit le bonheur de sa conversation, nous aurons asseurance par cette inspection de ce qu'elle est au ciel : que s'il nous reste aucun désir d'aspirer à ce siège de gloire , nous aurons un riche exemplaire et beau sujet d'imitation. Mais ne pensés pas , je vous supplie , que je vueille entreprendre de vous représenter fleur à fleur , pièce à pièce , l'esmail d'une si belle vie : les perfections de ce prince se peuvent plustost admirer qu'imiter, désirer qu'espérer, envier qu'acquérir.

C'est pourquoy j'ay peur d'ofî'enser sa mémoire , disant trop peu de ce qui ne se peut assés louer. Que si je raconte quelques unes de ses vertus , ce ne sera point pour donner lumière au soleil , comme l'on dit , ny que je présume de le pouvoir dignement louer , mais seulement pour faire reconnoistre à tout le monde que ce n'est pas sans grande rayson que l'on l'a regretté avec des pleurs si extraordinaires, que l'on honnore tant sa mémoire et que l'on a une si grande espérance qu'il est maintenant en la gloire de son Dieu.

J'imiteray donc les cosmographes , qui en leurs mappemondes ne marquent que des pointz pour des villes , des lignes pour des montagnes , et laissent à l'imagination son office pour se représenter le reste. Je ne diray des généreuses actions et belles qualités de ce prince, sinon celles que le tems par lequel mon discours doit estre limité me permettra de dire. Mais surtout je vous supplie de croire qu'en cette chaire et en cet habit je parle tousjours avec beaucoup de sincérité et de religion : aussi puisque la vérité est nuë et simple , je penserois faire tort à ma véritable narration , si je la deguisois avec des artifices.

0 saint et céleste Esprit! ô bel Ange de lumière et de paix, qui fustes assigné à ce prince pour protecteur de son ame, et qui avés esté fidelle tesmoin des bonnes actions que Dieu luy a inspirées , et que vous avés sollicitées, je suis vostre humble serviteur et dévot ^ suggérés maintenant à ma foible

mémoire ce que vous en jugerés de plus digne d'honneur et d'imitation.

C'est tousjours Dieu qui fait en nous tout nostre salut; il en est le grand architecte : mais il procède différemment en ses miséricordes; car il nous donne certains biens sans nous, et d'autres avec l'entremise de nos désirs, travaux et volontés. Le prince Philippe Emmanuel, duc de Mercœur, receut abondamment des biens de la première façon sur lesquelz il bastit un excellent édifice de perfection de ceux de la seconde sorte; car au premier, Dieu l'a fait naistre de deux maisons des plus illustres , anciennes et catholiques, qui soient entre les princes de l'Europe.

C'est beaucoup d'estre fruit d'un bon arbre , metail d'une bonne minière , ruysseau d'une bonne source.

Du costé paternel , qui tient le premier lieu en la considération civile , il estoit de cette royale maison de Lorraine , dont l'origine est si ancienne , que comme estant de tems immemorable, les escrivains n'ont pas encore sceu demeurer d'accord de son commencement , comme les habitans d'Egypte ne sçavent se résoudre de l'origine du Nil. Mais tous s'accordent bien que c'a esté une pépinière plantureuse et féconde d'une grande quantité d'empereurs et de roys , et des plus généreux princes de toute la Chrestienté ; et qu'il n'y a contrée en laquelle elle n'ayt heureusement planté les lauriers et les palmes de sa valeur et pieté.

Je ne vous diray rien de ce qu'elle a fait en France et en Allemagne; aussi vous est-ce chose trop connue : mais si nous passons en Espagne , vous y verres Henry , frère de Guillaume , duc de Lorraine , lequel ayant fidellement et vaillamment combattu pour la religion sous Alphonse, roy de Castille , en la guerre qu'il avoit lors contre les Mores et Sarasins , espousa en recompense sa fille , qui luy apporta en dot la province , laquelle depuis érigée en royaume est appellée Portugal, où la race de ce premier Henry a fort

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clirestiennement et généreusement régné jnsques au dernier Henry , cardinal , trespassé de nostre tems.

Allons en Italie , et nous y verrons le riche et fertii royaume de Sicile. Mais qui ne sçayt que les deux ducs d-? Lorraine René premier et second en furent roys ? Et parce i passons outre mer, et voyons l'heureuse Palestine, en laquelle nostre rédemption fut faite; nous y contemplerons ce trois fois grand Godefroy de Bouillon , lequel ayant quitté son pays et ses biens, et mesme vendu son duché de Bouillon, pour chasser les infîdelles de la Terre-Sainte , y alla armé de zèle et de religion , brave et conquérant , et comme un autre Josué il establit la foy au péril de son sang , au lieu où le Sauveur avcit respandu le sien pour la planter et faire le salut des hommes. Considérés cet admirable roy de îlierusalem , lequel refuse la couronne d'or en un royaume où son Sauveur fut couronné d'espines! C'est un roy d'or couronné de bois , beaucoup meilleur que les roys de bois couronnés d'or, lequel règne comme un autre David sur la montagne de Sion , preschant et annonçant la foy de son Dieu. Voyla l'origine paternelle du grand duc de Mercœur. Mais quelle mère pouvoit-on rencontrer pour le filz d'un tel père ? Digne et belle rencontre , afn que de tous costés son origine fust pleine de splendeur.

La maison de Saxe, l'une des plus puissantes et anciennes de l'Allemagne , ayant fourny à l'empire plusieurs grands empereurs, électeurs , défenseurs et conducteurs d'armées , produisit, il y a plusieurs centaines d'années, le prince Berard , très- vaillant et tres-catholique , lequel donna heureux commencement à la serenissime maison de Savoye, laquelle d'aage en aage sans interruption a continué jusques à présent , autant magnanime que constante en la religion. D'elle sont sortis plusieurs Ames, Louys, Ilumberts, Pierres, Pliiliberts et autres grands princes , entre lesquelz l'un des Ames par sa force et valeur délivra l'isle de Rhodes de la

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serviiode des infidelles , et Fasseiira pour le christianisme entre les mains des chevaliers de S. Jean de Hierusalem * , lesquelz désirant que la postérité de leur protecteur receust dés lors quelques marques de l'obligation qu'ilz luy avoient, communiquèrent les armes de leur milice (qui sont de gueules à une croix d'argent) à toute la maison de Savoye , laquelle les a chèrement retenues , non tant eh mémoire de la valeur de ce grand ancestre , que comme un signe sacré qui peust servir de protestation perpétuelle que cette race est toute dédiée à la défense de l'honneur de la croix, comme elle a fait voir en la Morée, en Cypre, et en plusieurs autres lieux où elle a porté les armes avec non moins de pieté que de valeur.

De cette claire source {laquelle outre infinies alliances réciproques qu'elle a eues avec tous les potentatz du monde , mesmement avec cette couronne tres-chrestienne, avoit donné n'y a gueres une mère* au grand roi François), de cette serenissime maison , dis-je , sortit une tres-vertueuse princesse , Jeanne de Savoye, fille de Philippe et sœur de Jacques, duc <îe Genevois et de Nemours , deux aussi vaillans et vertueux princes que nostre siècle en ayt vus. Cette princesse estant mariée au tres-ilIustre prince Nicolas de Lorraine , comte de Yaudemont, eut de luy plusieurs enfans : l'aisné dosquelz fut le duc de Mercœur , qui nasquit au marquisat de Nomeny, tenu lors, et depuis à luy laissé par son père en tiltre de souveraineté; nasquit, dis-je, pour la gloire des armes et l'honneur de l'Eglise , ce prince decedé , digne surgeon de deux si grandes races , desquelles comme il receut le sang, aussi herita-t'il de leurs vertus : et comme deux rivières se joignant font un grand et noble fleuve , ainsi ces deux mai sons des ayeulz paternelz et maternelz de ce prince , ayant mis ensemble leurs belles qualités en son ame , le rendirent

1 Ce sont les chevaliers de Maliê.

« Louise de Savoye.

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accomply en tous les dons de la nature ; pourquoy il pouvoit bien dire avec le divin Sage : Puer autem eram ingeniosus, et sortitus sum animam bonam *. Ce fut un bon rencontre à sa vertu d'estre en un sujet si capable ; ce fut un grand bien à sa capacité de s'estre rencontré en une telle vertu.

Et pour l'extrême désir qu'il avoit de continuer en sa postérité cette sienne naturelle valeur , il choisit en mariage la princesse Marie , fille unique du grand et courageux prince de Martigues, lequel pour le service de la religion et du roy, combattant à S. Jean d'Angely les ennemys de l'Eglise, scella de son sang et trespas le progrès d'une vie tres-chrestienne , digne de la grande maison de Luxembourg dont il estoit , de laquelle sont sortis tant de grands et magnanimes empereurs.

Mais , à la vérité , je ne me fusse pas arresté à vous ramentevoir la gloire de ses prédécesseurs, laquelle à mon advis est la moindre partie de la sienne , si luy-mesme n'en eust fait un si grand cas pour s'animer à la vertu ; car en la resolution qu'il prit d'aller en Hongrie, il alleguoit entre ses autres raysons, que ses prédécesseurs paternelz et maternelz luy avoient laissé comme un héritage cette sainte volonté, et qu'ilz le conduisoient par leur exemple, comme par la main, au chemin de ce voyage. Tellement qu'il m'a esté bienséant de parler de son extraction , quoy qu'il semble à plusieurs que la noblesse estant chose hors de nous, nos seules actions soient nostres.

Et à la vérité l'extraction sert de beaucoup , et a un grand pouvoir sur nos desseins, voire sur nos actions mesmes, soit par la sympathie des passions que nous empruntons souvent de nos prédécesseurs, soit par la mémoire que nous conservons de leur prouesse , soit aussi par la bonne et plus curieuse nourriture que nous en recevons.

* « J'estois un enfant bien né, et j'ay reçu une âme d'un bon naturel. » Sap., VIII , 19.

Doncques le duc de Mercœur considérant qu'il y a autant de différence entre la vertu et la noblesse qu'entre la lumière et la splendeur, l'une esclairant de soy, et l'autre d'emprunt, louant Dieu d'avoir moyen de rendre ses actions plus exemplaires, il a tous] ours eu soin de ne rien faire qui peust obscurcir ou amoindrir la grande splendeur que la générosité de ses ancestres luy avoit acquise ; et entant qu'il luy a esté possible , il l'a non seulement conservée , mais de beaucoup augmentée.

S. Paul partage le devoir d'un chrestien en trois vertus : en la sobriété que nous appelions tempérance , en la justice et la pieté : Ut sobrie , juste et pie vivamus * , dit-il; la tempérance au regard de nous mesmes, la justice quant au prochain, et la pieté pource qui concerne le service de Dieu.

Quant à la tempérance, qui n'est autre chose qu'un retranchement des playsirs et délices de ce monde , elle se treuve en ce prince au plus haut degré. Aussi n'ignoroit-il pas que les voluptés ne nous embrassent que pour nous estrangler, et que pour cela nostre ame ne doit point autrement regarder nostre corps que comme les fers de sa captivité.Il estoit don'^ des plus temperans en son vivre , attendu qu'il ne mangeoi que comme par force , et ne beuvoit presque que de Feau

Il ne fut pas moins tempérant aux voluptés corporelles , dont il avoit borné l'usage dans les loix d'un chaste mariage.^ et par le devoir que les princes ont de laisser çà bas de la postérité ; vertu rare en un siècle si dépravé , en un aage si vigoureux , en un corps si beau et tant accomply , et en la commodité que la cour et ses appas luy offroient. Pour moy, je tiens qu'il n'est pas plus difficile qu'un fleuve passe par la mer sans se saler, que de demeurer à la cour sans y apprendre et prattiquer des mœurs corrompues. Il a pourtant vescu parmy le tumulte en repos , et au milieu des vices avec de trèsgrandes vertus.

» Tit., II, 12.

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Ce prince s'est tousjours monstre sobre en la possession des grandeurs et faveurs immenses dont le ciel Favoit comblé, et n'en abusa jamais; car sa grande resputation, ny d'estre beau-frere du roy, ny la rareté des grâces qui estoient en luy, ny les beureux succès de ses armes et desseins, ne le firent jamais sortir des bornes de la modestie, ny abandonner la bien-seance d'une bumble gravité, par laquelle il donnoit un accès esgalement facile et gracieux aux petitz et aux grands.

Il estoit sobre en ses récréations et passe-tems , qu'il rendoit compatibles et accommodoit aux devoirs de sa charge , les autres inutiles assemblées luy estant en extrême mespris. Bref , il ne touchoit la terre que des pieds , comme la perle se conserve pure et nette au fond de la mer, ne sortant jamais de sa coquille que pour recevoir sa nourriture de la rosée du ciel.

Tellement que le tems qui luy restoit pour son playsir, il l'employoit partie à l'orayson, et partie à la lecture des bons livres , au moyen de quoy il s'estoit acquis la connoissance de trois sciences non-seulement bien-seantes , mais presque nécessaires à la perfection d'un prince chrestien ; car il avoit une exacte connoissance et prattique des mathématiques, que le fameux Bertius luy avoit enseignées \ Il avoit aussi l'usage de l'éloquence , et la grâce de bien exprimer ses belles conceptions, non seulement en cette nostre langue françoise , mais mesme en allemande , italienne et espagnole ,

* Pierre Bertius naquit à Beveren , petit village de Flandres, le 14 novembre, 'i^ 1503, apprit les lettres grecques et latines en Angleterre, revint dans les r'ays-Bas se perfectionner, et enseigna depuis avec réputation à Leyden et ailleurs. U voyagea en Alleimagne , eu Pologne et en Bohême , puis revint à Leyden professer pendant vingt-six ans. Chargé de la bibliothèque publique, il la mit dans Tordre où elle est aujourd'hui. Il fut déposé pour avoir donné dans les sentimens d'Arminius, chez ces remontrans, et fut obligé de sorlir de Hollande. Il se fit catholique à Paris en 1G20, et y mourut en 1629, ayant esté nommé par Louis Xlil son cosmographe. 11 fut enterré dans l'église des Carmes deschaussés.

OS quelles il es toit plus que médiocrement disert : et néanmoins il n'employa jamais son bien dire en choses vaines , ou, pour mieux dire , il ne voulut abuser de ce beau talent que Dieu luy avoit si libéralement desparty ; ains il l'employa à la persuasion des choses utiles , louables et vertueuses. Et ce que je prise le plus, il estoit fort instruit en cette partie de la théologie morale qui nous enseigne les règles de bien establir la conscience. Telles occupations estoient ses menus plaisirs. Ah ! menus plaisirs , que vous estes devenus grands, ayant fait naistre en ce prince le plaisir de l'immortalité î

Or que pouvoit-on attendre d'une telle modération et tempérance qui lui estoit naturelle , sinon ime perpétuelle volonté de n'offenser personne, et de rendre à chacun ce qui luy appartient, qui est ce que nous appelions justice? Quand Ta-t'on jamais veu maltraiter ou offenser personne? Ses domestiques tesmoignent que c'estoit la douceur et patience mesme. Quiconque est doux à l'endroit de ses domestiques, l'est beaucoup plus envers les autres. Et de fait il n'employa jamais sa colère qu'en la guerre , ou pour maintenir le respect et l'honneur qui luy estoient nécessaires pour faire les grands services que le Christianisme attendoit de luy; en quoy il imitoit les abeilles , qui font le miel pour les amis , et piquent vivement leurs ennemis.

Il ne craignoit rien tant que de voir entrer en ses coffres ou des exactions indeuës , ou des deniers mal acquis , ou l'or du sanctuaire : au contraire il en faysoit sortir beaucoup de bonnes et belles aumosnes pour les pauvres, et de grandes libéralités pour les autres. Il ne s'attribuoit rien de ses richesses , que la puissance de les dispenser, sçachant bien que la lueur de l'or et celle de l'espée ne nous doivent non plus esbloûir l'une que l'autre.

Quanta l'honneur et le respect, il en rendoit soigneusement à un chacun ce qu'il sçavoit luy en appartenir, et n'en

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faysoit perdre à aucun , pour peu que ce fust , ny par médisance ny par outrage. Bref , il rendoit à l'Eglise beaucoup de révérence , au roy beaucoup d'honneur et d'obeyssance, à son mariage beaucoup de fidélité , et aux princes une ouverte et aggreable conversation , aux moindres une grande douceur et debunnaireté , à sa famille une grande affection , avec une paix et tranquillité admirable.

Quant à la pieté envers nostre bon Dieu , qui est le souverain bien de nostre ame , c'estoit le rendés-vous de toutes ses pensées, et le centre de toutes ses imaginations. A ce saint autel de la religion il avoit consacré son ame , voué son corps , dédié toute sa fortune , et pouvoit bien dire avec ce grand roy : Deus , dociiisti me ajuventute mea ^. In te projectus sum ex utero *; car si nous considérons les désirs de la jeunesse, ce n'ont esté que les fleurs des fruitz qu'il a fait paroistre en son plein aage. La louange d'avoir esté dés lors tres-chrestiennement eslevé ne luy est point particulière, mais commune à tous les princes et princesses ses frères et seurs; tesmoins les années de virginité, de mariage et de viduité de Louise de Lorraine, tres-chrestienne et tres-pieuse reine de France et de Pologne d'heureuse mémoire , miroir de la pieté, et idée des princesses de nostre aage, de laquelle je vous ay veu , ô Paris , unanimement admirer la religion , humilité et charité. Tesmoin encore le très- vertueux cardinal de Vaudemont, la vie duquel n'a esté qu'un recueil de toutes les vertus qu'on peut désirer en un grand prélat, auprès duquel je pourrois mettre monsieur de Verdun, si la louange des vivans , pour juste qu'elle puisse estre, n'estoit sujette au soupçon de l'interest et de la flatterie. Tesmoin aussi le comte de Chaligny, lequel ayant consacré le printems de ses plus belles années à la pieté, a peu après rendu le fruit d'une tics-sainte mort au retour de plusieurs braves exploitz par

' « Mon Dieu, vous m'avez instruit dés ma jeunesse. » Ps. LXX, 17.

« « J'ai esté mis entre vos bras eu sortant du sein de ma mère. » Ps. XXI, 11.

luy exécutés , en la sainte guerre de Hongrie , sous la conduite et à l'imitation de ce sien frère.

Mais la louange d'avoir si bien nourry ses premières inclinations à la vertu , parmi tant de rencontres et d'occasions , doit estrefort considérée en ce prince, veu que, comme nous avons desja dit, ny la cour, ny la guerre, ennemies jurées de la dévotion , quoy qu'aydées des secrettes amorces de la jeunesse , beautés et commodités de cet excellent prince , ne peurent jamais rien gagner dessus son ame, laquelle il maintenoit tousjours pure parmi tant d'infections. Chose à la vérité admirable , que l'on ne luy voyoit passer une journée sans oûyr la sainte messe , si une nécessité extrême ne l'en empeschoit , sans dire l'office de nostre Dame et son chapelet , sans faire l'examen de sa conscience et le soir et le matin , mettant ordre , comme grand capitaine qu'il estoit , aux sentimens de son ame , pour la garder de la surprise de ses ennemis.

Mais je l'eusse bien voulu voir après cette action, quand se représentant la nécessité de la mort, il baisoit plusieurs fois la terre, comme rendant hommage à celle, laquelle par après es occasions de la guerre il bravoit , mesprisoit et fouloit à ses pieds. Ces exercices ordinaires luy servant comme d'une continuelle préparation à la communion , il n'oublioit pas aux festes solemnelles de faire une entière reveuë de toutes ses actions , pour s'esprouver soy-mesme avec une sévérité extrême , à celle fin de recevoir plus dignement le tres-sainf sacrement de l'Eucharistie , auquel il avoit une devotioa^ inestimable , se croyant beaucoup plus asseuré de la victoire en guerre quand il rencontroit ou attaquoit les ennemis de l'Eglise le jeudy, pour estre l'institution de ce saint sacrifice , ou bien le samedy, jour que nos pères ont destiné à l'honneur de nostre Dame.

Je laisse à part les confessions et communions qu'il faysoit allant à la guerre , puisque ceux qui s'exposent au danger V. 31

482 ORAYSON FUNEBRE

du trespas sont obligés de se confesser et mettre en bon estât, s'ilz ne veulent que la mort temporelle soit suivie de Teternelle. Au surplus il vouloit que les choses sacrées , et particulièrement de la sainte Escriture , fussent tenues en respect et dévotion , et ne s'offensoit jamais tant que quand il oyoit tirer en sens profane les mots que le saint Esprit a donnés pour nostre sanctification. Oùyr jurer et blasphémer le saint nom de Dieu luy estoit un mal insupportable. Bref, il pouvoit bien dire avec cet autre prince : Et anima mea illi vivet */ Adhœsit anima mea post te ^.

Mais où vay-je? Ne sçay-je pas en quel danger de naufrage je me précipite , me bazardant à de telles louanges? Ja cours bien encore une plus grande fortune , si je cingle en cette mer sans fond et sans fin des vertus et généreux exploita de ce prince. Si je voguois, par manière de dire, sur l'infinité de vos louanges, ô grand Duc, j'aurois beau naviguer à voile françoise, je chercherois terre en vain : aussi suis-je si jaloux de vostre gloire , que je serois bien marry qu'on ne peust treuver quelque fin au los de vos mérites.

Puisque vous attendes , Messieurs , que je continue , et qu'il le faut, je diray que quant à ses biens temporelz , ilz estoient tous dédiés au service de la religion catholique : tesmoms les bastimens d'églises, monastères, chapelles et services bastis et fondés, ores en l'honneur du saint Sacrement, ores en l'honneur de la sainte Vierge, de laquelle il estoit si dévot, qu'il ne sçavoit jamais auprès de luy aucune église ou chapelle dédiée à cette thresoriere de grâces, qu'il ne la visitast, et n'y eslargist quelque aumosne. Il a basti à ses despens les monastères des Pères Capucins et Minimes de Nantes, comme tres-devot aux bienheureux SS. François, desquelz il avoit reçu plusieurs faveurs signalées , et nommément mademoiselle sa fille , qu'il obtint par l'intercession de saint François

* « Mon âme vivra pour lui. » Ps. XXII, 9.

* a Mou âme s'est attachée à vous. » Ps. LXII, 9.

HE l'H'T.TPPK r-«.n'^vrr», j^r Tn^"'T\K. 483

d'Assise. Il n'a pus peu oblige l;i j^ietagiu'. d'y avoir planté ces deux pépinières de sainteté et pieté. Mais cecy estant à la vue d'un chacun, comme aussi les aumosnes publiques que les grands font pour le bon exemple qu'ilz doivent aux moindres , il faysoit plusieurs autres aumosnes secrettes de Targent qu'il reservoit pour ses menus plaisirs. Ce fut avec cette mesme dévotion d'employer tous ses biens au service de Dieu , qu'il mena bon nombre de cavalerie à ses despens au premier voyage qu'il fit en Hongrie.

Je dis donc que , quelque jeune qu'il ayt esté , estant accompagné et doué des vertus susdites , il a tousjours fait reconnoistre et remarquer en luy de grandes arrhes de sa pieté et prudence à venir : prudence tant requise en un chef de guerre , comme chacun sçait , attendu qu'elle est la mémoire des choses passées, le jugement des futures, et la disposition des présentes.

Que restoit-il donc à ce prince pour dédier à Dieu, sinon son corps et sa vie? Ce qu'il fit par le désir continuel qu'il eut dés sa tendre jeunesse de faire la guerre contre les infidelles : désir que Dieu luy a fait la grâce d'assouvir avec la gloire que la Hongrie et tout le christianisme sçait et tesmoigne. Mais cependant , si tost que l'aage le luy permit , il ne laissa passer aucune occasion de s'employer aux armes , qu'il n'ayt embrassée avec beaucoup d'honneur et de mérite, comme à la charge faite à Dormiens contre les Reystres , en Brouage , à la Fere , et partout ailleurs , mesme au siège d'Issoire , où , commandant à l'une des batteries , il donna un signe très-certain de sa grandeur future en la profession des armes. Depuis lequel tems jusques à ce qu'il allast chercher de nouveaux lauriers jusques à l'un des coings du septentrion , il s'est treuvé , selon la diversité des occurrences , en plusieurs sièges, assaillant et défendant, en diverses armées , rencontres et batailles , où Dieu l'a tellement favorisé , que jamais il n'a conduit aucune entreprise , qu'elle

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n'ayt esté suyvie d'une heureuse victoire ; dont j'aurois à dire de luy beaucoup plus de choses que le tems qui m'est prefix , voire que la vie d'un homme ne pourroit suffire à reciter : mais je ne puis sinon esbaucher et desseigner grossièrement l'idée d'un généreux prince chrestien, que le grand duc de Mercœur a exprimée en soy-mesme par tant de vertus et de braves exploitz d'armes qu'il a produitz.

Et combien que je puisse dire icy en termes généraux et d'une haleine , qu'en toutes les parties de sa vie il a fait paroistre en luy toutes les qualités qui se peuvent désirer en un grand prince pour le rendre parfait ; toutesfois , pour parler plus distinctement, il me sera plus à propos de ne vous faire plus attendre la monstre de la pièce , laquelle , comme elle a esté la dernière de sa vie, a aussi esté la plus glorieuse pour luy , la plus aggreable pour sa mémoire , et la plus utile à la republique chrestienne ; et en laquelle , comme en une riche tapisserie, vous verres la tissure d'autant de faitz d'armes et de vertus, que l'œil de vos entendemens en seau-» roit désirer.

Le croissant de Mahomet grossissoit si fort en Hongrie , qu'il sembloit se vouloir rendre pleine lune , et sous sa maligne influence faysoit décheoir nos forces et presque nos courages. On ne parloit plus que des progrés de l'armée turquesque et de son cimeterre , quand le vray soleil de justice suscita ce vaillant et généreux prince , qui volontairement et librement , je ne diray pas seulement de gayeté , mais encore de pieté de cœur, part de son pays, et, comme un autre Machabée, se rend en l'armée chrestienne au commencement (lu mois d'octobre , l'année 1599. Et sçachant que l'ennemy s'approchoit avec une armée de cent cinquante mille hommes pour assiéger Strigonie , ville très-importante , il l'alla incontinent visiter, et l'asseura si bien de sa présence (par l'offre qu'il fit de s'y enfermer , et l'ordre qu'il donna pour la conservation des fortz qu'on estoit sur le point d'abandonner) ,

DE PHILIPPE t,MM\Mji:l \)E i.Oîir.ATNfi. 485

que les ennemys estant advertys de son arrivée et resolution, changèrent de dessein, et tirèrent droit contre nostre armée, à la teste de laquelle ilz trouvèrent tout aussi tost ce grand prince , qui leur eust fait dés lors ressentir les efFetz de sa présence, s'il eust eu autant de pouvoir et de commandement en l'armée chrestienne qu'il y en a eu depuis, ainsi qu'il fut reconnu par la perte des occasions qui , selon son advis , dévoient estre embrassées.

Dequoy l'Empereur bien adverty désira le voir ; si qu'il luy fit prendre le chemin de son retour par Pragues, où il le receut avec fort grand accueil : et ayant reconnu par ce premier essay l'excellente valeur et prudence de ce prince, il le fit son lieutenant gênerai, et luy en envoya les patentes jusques en cette ville de Paris , oii il estoit de retour de son premier voyage. Avant que de les accepter, il les présenta au Roy , à l'obeyssance duquel il avoit tant voué d'affection et de service , qu'il n'estimoit rien d'honnorable que ce qui seroit authorisé de ses commandemens. Sa Majesté , comme treschrestienne, luy permit d'accepter cette charge, si belle et si digne du nom françois.

Nostre nouveau gênerai va doncques en Hongrie pour la seconde fois , et tira droit à Vienne , et de là à Javarin , où estoit l'armée chrestienne composée seulement d'environ treize mille hommes , où il fut receu et reconnu lieutenant gênerai de l'Empereur , et mis en possession de sa charge par l'archiduc Mathias, frère de l'Empereur. 0 journée bienheureuse pour la Hongrie, et pour toute la Chrestienté !

A peine estoit-il arrivé, que voyant Canise assiégée de six ou sept vingt mille Turcs , après avoir soigneusement mis ordre à tout ce qu'il jugeoit à propos pour son dessein , et surtout ayant tiré promesse des princes et seigneurs du pays , qu'il auroit la commodité des vivres nécessaires pour l'entretenement de son armée, la teste eslevée en la confiance qu'il avoit en son Dieu , il la baissa par après contre l'enne-

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my, s'achemine contre cette puissante armée, et de son premier effort en emporte une partie qui Tattendoit avec force canons sur les avenues et passages en un lieu fort avantageux pour Fennemy, et où il s'estoit fort bien retranché. Le champ de bataille, les canons, les drapeaux demeurent néanmoins aux nostres pour la bien-venuë de ce grand gênerai, dont le Turc estonné de se voir battu d'un si petit nombre de Chrestiens eust indubitablement levé dés l'heure le siège, si la nuict avec son obscurité n'eust empesché le progrés des armes de ce grand conducteur.

Le jour su y vaut , le Turc voulant recouvrer ce qu'il avoit perdu , ne fit qu'augmenter sa honte par la perte qu'il fît de sept mille autres Turcs , et d'un fort où l'on trouva treize autres pièces de canon qui servirent depuis contre l'ennemy pendant sept jours entiers que nostre gênerai garda le champ de bataille qu'il avoit gagné , lequel il eust conservé davantage , si la nécessité des vivres qui survint par la faute de ceux du pays qui manquèrent à leur promesse, n'eust donné sujet aux gens du conseil de l'Empereur, et à toute l'armée, de le presser , voire contraindre par leur importunité , de se retirer : ce que néanmoins il ne voulut faire , qu'ilz ne luy eussent donné leurs advis signés. Si que l'on peut bien dire que si ce grand gênerai eust esté secouru de vivres par ceux qui le dévoient faire , comme il secouroit la ville par ses armées , elle eust indubitablement esté conservée : Trojaqiie , nunc star es, Priamigue arx alla, maneres *; puisque pendant tout le tems que nostre armée demeura en ce champ de bataille (qui n'estoit esloigné de la ville que d'une portée de canon, et que d'une mousquetade du camp et retranchement de l'ennemy) , il ne fut fait aucun effort, ny tiré un seul coup de canon contre la ville.

Mais , mon Dieu ! qu'il faysoit bon voir ce grand général

Maintendnt , ô Troye , vous subsistenés ; et vous , haute forteresse de Priam, vous ue sériés pas encore destruite. Virg., yEncid., i. II, v. 56.

demeurer à la queue de son armée , qui estoit presque destituée de tous ses autres chefs , et réduite à six ou sept mille hommes , la faim ayant fait retirer le reste , et amuser le Turc par escarmouches , pendant qu'elle faysoit sa retraite Tespace de cinq à six lieues , et jusques à ce qu'il l'eust entièrement dégagée d'une grande quantité de mauvais passages, combattant tantost à pied , tantost à cheval ; se trouvant ores en teste de l'avant-garde , ores à la queue de l'arrieregarde , faysant l'office non seulement de gênerai , mais de maréchal de camp, de gênerai d'artillerie, de sergent major, de colonnel : et bref , ayant luy seul sur les bras le faix et la charge de cette si périlleuse et tant admirable retraite, en laquelle il se trouve plusieurs fois aux mains et meslée , donnant secours aux siens , signamment en une assistance fort remarquable qu'il donna à son arriere-garde , laquelle s'en alloit desconfîte par la furieuse charge ds cinquante mille chevaux turcs , quoy que courageusement combattus par le vaillant comte de Chaligny sous les heureux auspices de son frère et gênerai , qui le secourut enfin si à propos , que les Turcs battus et repoussés firent les premiers une autant honteuse retraite que celle de nostre armée fut glorieuse pour avoir esté faite avec une poignée de gens , que nostre gênerai sauva et garantit heureusement des effortz d'une si effroyable multitude , avec le butin de plusieurs pièces de canon.

Au retour de cet exploit , estant arrivé à Vienne au mois de novembre , TEmpereur le retint tout l'hyver et rompit le dessein qu'il avoit de venir visiter les siens en France , afin de s'en servir et prendre avec luy les resolutions de ce qu'il falloit faire pour l'année suy vante : en laquelle , environ la fin d'aoust, ce prince mit aux champs son armée qui pouvoit estre de dix-sept ou dix-huit mille hommes , et tira droit à Comor ; et peu après faysant courir le bruit d'aller assiéger Bude, après avoir usé de plusieurs beaux stratagèmes, en-

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fin il se logea devant la ville neufve et à la portée du canon d'Albe-Royale , ville principale de la basse Hongrie , saisit toutes les avenues, s'y retranche et dresse sa batterie, et l'attaque si furieusement de tous costés, se mettant luymesme, avec cinquante chevaux-legers françois, à la teste d'un régiment d'infanterie , si à propos et si vaillamment , faysant ojQ&ce de capitaine et de soldat tout ensemble , que lesennemys, après avoir longtems rendu combat, perdent enfin autant de leur courage que nostre gênerai en donnoit aux siens , qui le voyant à leur teste, forcent Fennemy et le mènent battant jusques à la porte de la vieille ville, les murailles de laquelle ayant luy-mesme reconnues, et depuis fait battre jusques à ce qu'il y eust brèche raisonnable, il présente l'assaut qui fut bravement soustenu par les assiégés , jusques à ce que ce grand prince se présentant avec ses gentils-hommes armés de toutes pièces, anima tellement les assaillans, que l'ennemy fut contraint d'abandonner la brèche , et se treu va si fort pressé , qu'une grande quantité de Turcs se précipita dans les fossés, et l'autre partie se retira dans les maisons où estoient leurs poudres, ausquelles ayant mis le feu par desespoir, ilz firent mourir plusieurs des nostres avec eux. Le bascha qui y commandoit, et qui s'estoit retiré dans le palais avec mesme dessein , ayant demandé et obtenu la vie pour luy et pour les siens , demeura prisonnier , et par mesme moyen grande quantité de Chrestiens qui estoient prisonniers dans la ville , reçurent liberté par la main de ce brave vamqueur, lequel ayant asseuré les affaires de cette grande ville , y laissa Steremberg , colonnel allemand, et s'en esloigna d'une ou deux lieues pour rafraischir son armée , et attendre celle de l'ennemy , qui s'approchoit pour l'attaquer ou reprendre la ville.

C'est ainsy, Messieurs, que ce grand guerrier, autant digne d'estre surnommé Mars que Mercœur , n'entreprenoit pas ce qui estoit facile , mais facilitoit ce qu'il entreprenoit :

DE PHILIPPE EJniANUEL DE LORRAINE. 489

ce que je dy pour Fimportance et force d'Albe-Royale , en laquelle autresfois les roys de Hongrie estoient couronnés et ensepulturés ; place si forte, que le grand Soliman amena en personne deux cent mille hommes pour la prendre , et si ne s'en put rendre maistre qu'après un siège de trois mois , et par composition , il y a environ soixante ans , durant lesquelz elle a tellement esté fortifiée , que trois divers sièges d'armées chrestiennes y ayant esté longtems n'en ont rapporté que de la perte et du dommage, jusques à ce que nostre trespassé, qui estoit de la race de ceux par lesquelz si souvent salus facta est in Israël *, comme il est dit des Machabées, y porta son espée , son courage et sa prudence , pour s'en rendre heureusement le maistre en moins de douze jours , Dieu luy ayant réservé cette conqueste , et la délivrance des os et sépultures des anciens roys de Hongrie , avec lesquelz il avoit l'extraction commune de la grande maison de Saxe»

Or l'ennemy s'approchoit , faysant démonstration de tirer droit à Albe-Royale pour la reprendre , comme il en avoit l'ordre et pensoit le pouvoir ay sèment faire , dautant que les munitions de guerre et les vivres avoient esté presque consommés par le feu , et une grande partie des murailles ruinées tant par la batterie des nostres que par les mines des siens. Mais nostre gênerai le sçachant fit aussi de son costé rapprocher son armée, et ayant pris avec soy environ six vingts chevaux françois , s'avança jusques dans la ville de laquelle il ne pouvoit abandonner le soing, pour la visiter et asseurer : mais il n'y fust pas plustost, qu'elle fut investie de huit mille chevaux, suyvis d'un gros de six vingt mille hommes. Nostre gênerai fit bien faire plusieurs sorties par lesquelles plusieurs Turcs furent prisonniers : mais cependant cette effroyable armée se loge entre la ville et nostre armée, laquelle n'estoit presque plus qu'un corps sans ame , estant privée de la présence de son gênerai , lequel néanmoins ne

1 a Par lesquels Dieu a sauvé si souvent Israël. » I Mach., V, 62.

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la laissa gueres en cet estât; car ayant donné bon ordre aux affaires de la ville, voilé et favorisé de la nuit il sort, et se vint rendre parmi sa chère trouppe, de laquelle il fut receu, et notamment de Tarchiduc Mathias, avec une joye inexprimable qui fut aussi suyvie de braves et signalés exploitz.

Il me seroit, à la vérité, du tout impossible de vous représenter par paroUes la valeur et prudence avec laquelle ce prince attaquoit par escarmouches Farmée des ennemys, desengageant ceux qui s'engageoient témérairement, regagnant les fortz occupés par les Turcs , faysant paroistre pendant dix-sept jours entiers que les deux armées furent presque en continuel combat, un parfait assemblage de toutes les parties requises en un grand chef d'armée, et principalement en trois grandes journées esqu elles il combattit si heureusement , qu'il y gaigna plusieurs canons , et fit un carnage de Turcs des plus signalés qui se soit fait en nostre aage; auquel entre plusieurs autres chefs , Mechmet Ticaïa, bascha , le bascha de Bude , et Caiaie demeurèrent mortz , desquelz les testes furent envoyées pour estre baillées en eschange de plusieurs Chrestiens. Apres lequel exploit nostre armée demeura six jours à la campagne ; et le grand duc de Mercœur, ne voyant plus aucun ennemy autour de luy , vint avec le mérite de mille palmes et d'autant de lauriers en la ville de Vienne , où il fut receu avec la joye , les acclamations et bénédictions que l'on peut penser , et avec autant d'appareil que l'on eust sceu faire pour l'Empereur en cas pareil.

Mais après la victoire de tant d'ennemys , ce grand prince ne fut pas pourtant vaincu de la vanité , laquelle bien souvent est victorieuse des autres vainqueurs. Il sçavoit que les fruits des belles et saintes actions, c'est de les avoir faites, et que hors de la vertu il n'y a point de loyer digne d'elle : c'est pourquoy il n'en desiroit point d'autre que la gloire de nostre Dieu; ce qu'il monstroit bien clairement es lettres

qu'il escrîvoit à madame sa femme ; car il mettoit tant de soin de rapporter à la seule gloire de Dieu les heureux succès de ses armes , qu'il sembloit mesme n'en vouloir pas estre estimé l'instrument : signe certain d'une vraye humilité , et non point affectée, puisqu'il la prattiquoit à l'endroit de celle qui n'estoit qu'un autre luy-mesme.

Voilà donc quelque chose que ce grand gênerai a fait en Hongrie ; car de vouloir dire tout , ny le tems, ny ma voix , ny le lieu ne le permettent pas : ce sera le sujet de quelque grand maistre, lequel tout glorieux de l'heureuse rencontre d'un si riche sujet, pourra, comme un autre Maron, dire au commencement de son œuvre : Arma mrumque cano^.

Mais cependant imaginés-vous avec moy, je vous supplie, un prince estranger en un pays loingtain, en une armée composée de si grande diversité de nations , et de laquelle la moindre partie estoit françoise. Considérés aussi le crédit qu'il s'estoit acquis : voyés l'archiduc, frère de l'Empereur, sous sa conduite : pensés aux grands faits d'armes qu'il a exécutés en si peu de tems : ressouvenés-vous de la puissance de l'ennemy qu'il a defifait , de l'inégalité de ses forces avec la monstrueuse multitude des Turcs ; et vous admirerés l'immensité des mérites de ce prince , mais plustost de ce grand miracle , duquel nous devons bien tous remercier le grand Dieu des armées, quia voulu deffaire ses ennemys par le bras de ce prince, prenant en main la justice de sa cause.

Considérés comme avec treize mille hommes il attaque et surmonte cent cinquante mille Turcs , renouvellant les miracles des anciens capitaines Josué, Gedeon, David , les Machabées, Godefroy, S. Louis, Scanderberg, et du bon comte de Montfort. Aussi ce prince renouvelloit la façon chrestienne de venir au combat ; car il n'y entroit jamais qu'après avoir demandé le secours de celuy duquel il conduisoit les armées,

* « Je chante les armes victorieuses et la valeur du héros troyen, etc. » Mneid., 1. 1.

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auquel il faysoit tousjours de saints vœux, qu'après le succès il rendoit fort religieusement. Il avoit tousjours en son armée des Pères Capucins, lesquelz portant une grande croix, non seulement animoient les soldats , mais aussi après la confession générale * , que tous catholiques faysoient en signe de contrition, ilz leur donnoient la sainte bénédiction. Mais sur tout c'estoit une chose belle de voir ce gênerai exhorter ses capitaines à la constance, leur remonstrer que s'ilz mouroient, ce seroit avec le mérite du martyre , et parler à chacun en sa propre langue, françois, allemand, italien. Quelles merveilles, si telles armées sont suyvies de si grands effetz? A la vérité , Guillaume Tyrien dit que les exploits de Godefroy estoient entièrement semblables, et qu'ilz procedoient d'une pareille conduite.

Dieu avoit donné à ce grand prince un cœur plein de valeur, un courage invincible. De peur que ce courage se relaschast par le repos, il Ta exercé depuis son enfance jusques à la fin par des labeurs et dangers continuels , avec tel heur néanmoins , que tant de hazardeuses secousses ne luy ont esté qu'une escole de vertu et une occasion de gloire. Et semble certainement , à voir le progrés de sa vie , que Dieu luy ayt excité exprés ces exercices, et qu'enfin il y eust appelle tant de sortes de nations pour tesmoins , à celle fin qu'elles y remarquassent le spectacle d'une extrême valeur et d'un extrême bonheur.

Ah ! que les François sont braves , quand ilz ont Dieu de leur costé ! qu'ilz sont vaillans, quand ilz sont dévots ! qu'ilz sont heureux à combattre les Infîdelles ! Léo qui omnibus insultât animalibus, solos pertimescit gallos *, disent les naturalistes. C'est grand cas que la présence de ce capitaine

1 Le Confiteor.

* Gela signifie à la lettre : Le lion qui affronte tous les animaux ne craint que les coqs. Mais il y a une équivoque dans le mot gallos, qui veut dire coq et François. Ainsi le passage latin veut dire que le Turc, que l'on peut comparer à un lion^ et qui en v«ut à tous les peuples^ ne redoute que les Frangois.

françois ayt peu arrester la course des armes turquesques, et qu'à son aspect leur lune se soit esclipsée. Je m'en resjouys avec vous , ô belle France ! et loué soit nostre Dieu , que de vostre arsenal soit sorti une espée si vaillante , et que l'empire soit venu à la queste d'un lieutenant gênerai à la cour de vostre grand roy , à qui c'est une grande gloire d'estre le plus grand guerrier d'un royaume duquel sortent des princes qui au reste du monde sont estimés et tenus les premiers. Aussi plusieurs estiment que ce sera un de vos roys, ô France, qui donnera le dernier coud de la ruyne à la secte de ce grand imposteur Mahomet.

Enfin donc ce grand prince , après avoir tant soustenu de travaux pour la foy , et fait tant de dommages à l'ennemy d'icelle , passa de Vienne à Prague où il prit congé de l'Empereur, désirant revenir en France visiter les chères arrhes qu'il y avoit laissées. Mais estant à Noremberg , il fut saisy d'une fièvre pestilente, laquelle jettant le pourpre luy fit connoistre dés le troisième jour qu'elle devoit finir ses peines et labeurs , et qu'elle luy serviroit de barque pour passer le trajet de cette mortalité. Mais parce que la vie doit estre comme une image dont toutes les parties doivent estre belles, et que la conclusion est la plus remarquable partie de l'œuvre, voyons un peu, je vous en supplie, quelle fin eut une si belle vie.

A la vérité c'est une tromperie par trop affectée , qu'une oubliance volontaire de ce passage, puisque la nature ne fait grâce à personne de sa nécessité. C'est pourquoy l'homme prudent ordonne chaque journée comme devant estre la dernière de sa vie , laquelle ne doit estre qu'une continuelle disposition à faciliter ce passage. Duquel ce grand prince se voyant proche, après l'avoir tant et tant attendu, il n'eut pas beaucoup de peine à s'y résoudre et à se resigner entièrement ; car ne sçachant où cette heure l'attendoit , il l'attendoit par tout. Et pource, la voyant proche : « Or sus, dit-il, loué soit

494 ORAYSON FUNEBRE

» éternellement en la terre comme au ciel mon Dieu, mon » Créateur : me voicy arrivé par sa grande miséricorde à la » fin de cette vie mortelle. Sa toute bonté ne veut pas que » j'arreste plus longuement parmi tant de misères. Je luy » avois fait vœu d'aller à sa sainte maison de Lorette pour y )) honnorer la grandeur de sa Mère ; mais puisqu'il luy plaist, » je changeray le dessein de mon voyage pour honnorer au » ciel celle que je desirois honnorer sur la terre. » Et sur ce sujet il dit un monde de belles et pieuses parolles. Puis se ressouvenant qu'il laissoit à madame sa femme une jeune princesse, son unique fille, pleine de bonté naturelle et de tous les signes qui peuvent présager une excellente vertu , il s'en consola , et se resjouyt en soy-mesme de luy laisser ce gage de leur saint mariage, et réciproquement de laisser à sa fille une dame et mère , sous la douce et vertueuse conduite de laquelle elle ne pouvoit (xu'esperer de surgir au port qu'il desiroit.

Apres lesquelz ou semblables discours il demanda de pouvoir ouyr la tres-sainte messe. Mais parce qu'il n'y a aucun exercice de la foy catholique à Noremberg, l'on luy dénia ce dernier bien qu'il desiroit plus que tout autre, toutesfois avec mille protestations et excuses , et entre autres que le mesme avoit esté refusé à la reyne Elizabeth quand elle vint en France. Néanmoins pour tesmoigner le respect que son mérite avoit acquis sur tous ceux qui se disent chrestiens , il fut permis à son aumosnier d'aller prendre le très- saint Sacrement et Viatique en quelque église catholique pour le luy apporter ; et particulièrement dautant qu'il avoit résolu de se faire porter hors de la ville pour l'aller recevoir, quand mesme il eust deu avancer son trespas , tant il desiroit estre refectionné de cette viande céleste et divine. L'aumosnier ayant donc pris ce gage sacré de nostre rédemption au lieu le plus voisin qu'il put, l'apporta à ce prince malade, lequel l'attendoit avec une dévotion et des souspirs ineflables. U ne

Peut pas plustost veu, que tout languissant et foible de corps, mais fort et ferme d'esprit , ayant plus de lOy que de vie , il se jetta hors de son lict ; et se prosternant en terre , il adora son Sauveur, plein de larmes, de parolles dévotes , et de mouvemens religieux, luy présente son ame et luy dédie son cœur, puis le reçoit avec toute Thumilité et la ferveur que sa grande foy luy peut suggérer en ce dernier passage. Et comme Ton voit que le mouvement naturel est tousjours plus fort en la fin qu'au commencement , aussi sa dévotion et pieté en cette dernière action fit tout Felfort de ses saints mouvemens. Il vescut jusques au treizième jour, auquel il rendit en paix , et envoya son esprit à son Dieu immédiatement après avoir prononcé ces divines parolles : In manns tuas, Domine y commendo spiritum meum : redemisti me , Domine Deus veritatis *.

Quand je dy que le duc de Mercœur est decedé, je dy aussi un grand duc et grand prince ; mais ce qui est plus que tout cela, et où le monde ne peut atteindre, je dy ensemble un grand selon Dieu , grand en foy et religion , grand en vertu et prud'hommie , grand en douceur et debonnaireté , grand en mérites et bienfaits , grand en prudence et en conseil , grand en réputation et honneur devant Dieu et devant les hommes , grand en toutes sortes de manières. Je dy le duc de Mercœur, un des remparts de la chrestienté, un des boulevards de l'Eglise , un des protecteurs de la foy , guidon du crucifix, terreur des Musulmans et Mahometans, support des affligés , exemplaire de charité : bref, la bénédiction de son siècle. 0 trespas , que tu nous prives de grandes choses ! Si nous croyons le désir des siens , voire de tous les gens de bien , ce grand prince a fort peu vescu : si nous mesurons la grandeur de ses actions , il a assés vescu : si nous mesurons la misère du tems , il a trop vescu : si nous regardons

» « Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains : vous m'avés rachcplé. Seigneur Dieu de vérité. » Ps. XXX , 6.

496 ORATSON FUNEBRE

la mémoire de ses beaux exploits , il vivra éternellement.

Heureuse fin pour le concours de toutes les vertus susdites, qui comme vrayes amyes, quand les forces de la nature, quand les grandeurs et toutes les choses l'ont quitté , ne luy ont pas failly au besoin, se rencontrant toutes ensemble pour luy faire ce dernier office. Et comme il advient en un grand fleuve dont Temboucheure est estroite , qu'avec plus d'impétuosité il se desgorge en la mer, ou à l'arbre qui veut mourir, que pour la dernière fois il porte du fruit plus que l'ordinaire; les vertus qui auparavant faysoient en luy leurs fonctions à part tant qu'il a vescu en ce monde , se sont icy jointes ensemble pour luy faire dire avec S. Paul : Cum infirmor, tune potens sum^ ; pour marcher au devant de luy, et luy servir de fanal dans les ténèbres du trespas , et pour faire que cet arbre , sur les rameaux duquel tant d'oyseaux ont reposé, et à l'abry duquel tant d'animaux ont repeu, tombant du costé du midy , c'est à dire en estât de grâce et de gloire , y demeure éternellement. Heureux eschange, de gaigner l'éternité par la perte de si peu d'années !

Que vous semble- t'il maintenant, Messieurs, de la vie et du decés de ce prince? Sa vie mérite -t'elle pas d'estre célébrée par des louanges immortelles ? Vous est-il advis qu'il faille regretter le trespas de celuy qui a si bien vescu? Il a receu la mort de bon cœur, et vous en voulés détester la nouvelle ? Non , non j quiconque vous a dit qu'il estoit mort , vous a trompés : ceux qui ont si bien vescu ne meurent jamais. Laissés pleurer David sur la mort de son Absalon, lequel est mort reprouvé. Mais consolés-vous sur le trespas de ce prince qui n'est pas mort, mais sauvé de la mort. Ne pensés plus à sa vie pour regretter sa mort, mais pensés plustost à sa mort pour regretter sa vie , de laquelle si vous voulés avoir une perpétuelle idée devant les yeux , et en conserver

1 « Lorsque je suis foible et malade, c'est alors que je suis fort. » II Cor., XII, 10.

DE PmUPPE EMMANUEL DE LORRAINE. 497

unbricf mémorial, ressouvenés-vous de sa derise : Plus fidei çuam vitœ ' .

n eut à la vérité tousjours plus de foy que de vie; car sa foy fut tousjours maistresse de sa vie. Il ne vivoit que de foy ; son ame estoit la vie de son corps , sa foy la vie de son ame. Voyés qu'il ne vit qu'à mesure que sa foy le luy permet, sobre , juste et dévot. Voyés qu'il ne fait la guerre que selon que la foy le luy suggère , pour la religion et l'Eglise, en vœux et dévotions. Mais il nous a laissé cette sainte devise qu'il a tant chérie en ce monde , montant en l'autre ; car le mot est bon pour avoir le passage au ciel , mais il ne se peut dire dés qu'on y est entré. Vous ressouvient-il pas du bon Elie? Le chariot ardent l'enlevé, et le transporte au ciel; mais il laisse tomber son manteau pour son disciple Elisée. Quiconque est entré dans les saints domiciles de la félicité, ne peut avoir le manteau de la foy ; car tout y est descouvert : la clarté y est si grande , qu'on n'y peut rien croire, dautant qu'on y voit tout. Au lieu donc que ce prince disoit estant icy : « Plus de foy que de vie , » maintenant il chante pour cantique : « Tout de vie , et point (besoing ) de foy. » Voilà donc la devise de ce vaillant et généreux prince , qu'il nous laisse icy bas. Hé î qui sera co courageux Elisée qui la recueillera? Qui sera ce brave prince qui, marchant sur les pas de ce grand conducteur d'armées , avec plus de foy que de vie, poursuivra les victoires qu'il a si bien commencées contre les ennemys du crucifix ? Permettés-moy que je vous expose une mienne pensée. Si l'esprit de ce prince a quelque soing de nous, comme il n'en faut pas douter, je crois que c'est principalement pour le désir qu'il a que quelqu'un luy succède qui puisse comme luy porter pour sa devise : ci Plus de foy que de vie. » Car, au reste , quel soing peut-il avoir pour ce qui est au monde? De madame sa femme? Hé quoy ! ne sçait-il pas qu'estant vertueuse et dévote, elle se sçaura

1 a Plus de foy que de vie. m

498 ORAYSON FUNEBRE

bien consoler en Dieu ? De mademoiselle sa fille ? Hé quoy ! ignore-fil qu'elle a une dame et mère qui suppléera le manquement du père ? De Fhonneur de sa maison ? Mais il a laissé tant de grands princes qui le sçauront bien maintenir, voire accroistre, mesme à la faveur de ce grand roy qui luy a rendu tant de tesmoignages de ses mérites pendant sa vie , et tant d'honneur à sa mémoire après sa mort. Non , croyés-moy, je vous supplie, qu'il n'a point de plus grand soucy que celuy que je dy.

Il semble que je le voy nous arraisonnant avec une grâce céleste presque en ces termes : Quis consurget mihi adversus malignantes? aut quisstabit mecum adversus opérantes ini' quitatem * ? Je suis maintenant en cette vie heureuse où la foy n'arrive point, où il n'y a plus d'espérance ; car la clarté a chassé la foy, et la jouyssance a banny l'espérance. Je voy ce que j'ay creu , je tiens ce que j'ay espéré ; mais la charité m'accompagne, laquelle me fait tousjours désirer l'exaltation de l'Eglise , et l'extermination de ses ennemys. Hé ! ne se trouvera-t'il personne qui veuille entreprendre de combattre pour la gloire démon Dieu, et qui d'une ame courageuse reprenne mes brisées à la poursuite d'une si sainte entreprise ?

Mais encore me semble-t'il qu'il vous parle , Madame sa tres-chere Veufve , et à vous , Messieurs ses parens , et qu'il vous dit ces parolles : Regardés où je suis, je vous supplie : je suis au lieu que j'ay tant désiré , auquel je me console en mes travaux passés qui m'ont acquis cette gloire présente ; pourquoy ne vous consolés -vous avec moy? Quand j'estois avec vous, vous faysiés profession de vous resjouyr avec moy de toutes mes consolations, mesmement des caduques et illusoires : hé ! ne suis-je pas tousjours celuy-là? Pourquoy vous afiligés-vous donc de mon trespas , puisqu'il m'a donné tant

* « Qui s'eslevera avec moy contre les meschans? qui se joindra à moy contre ceiix qui commettent l'iniquité ? » Ps. XCIII, 16.

de gloire? Non , je désire de vous toute autre chose que ces regrets : si vous avés des larmes, gardés-les pour pleurer vos péchés et les malheurs de vostre siècle.

Pour moy , je le considère en cet estât ; car encore que J6 m'imagine que ce grand prince a esté pécheur au moins comme le sont ceux qui tombent sept fois le jour , et qu'à Tadventure il a eu besoin de quelque purgation selon la sévérité du juste jugement divin : si est-ce que d'ailleurs, considérant sa belle vie : Helas ! dy-je , est-il possible que celuy duquel Dieu s'est servy pour délivrer tant d'ames de la captivité des infîdelles , soit encore privé de la jouyssance de la pleine et triomphante liberté ?

Que si néanmoins le secret inscrutable de nostre Dieu vous avoit encore confiné, ô dévot et généreux Esprit! pour quelque tems au séjour de purgation, voicy que nous vous donnons nos prières et oraysons , nos jeusnes et nos veilles , et tout ce que nous pouvons , et sur tout ces saints sacrifices , afin qu'ilz vous soient appliqués. Nous vous donnons tous nos vœux et souhaits. Dieu vous reçoive en son saint domicile , ô belle ame ! Dieu exauce les prières de tout le Christianisme , lequel joignant ses vœux aux nostres, conspire en cette voix pour vous : Dieu donne sa paix à celuy qui a tant combattu pour deffendre la nostre ! Dieu donne son paradis à celuy qui a conservé les maisons de tant de Chrestiens ! Dieu donne son temple céleste à celuy qui a préservé tant d'Eglises en terre î Dieu reçoive en la cité de Jérusalem triomphante celuy qui a tant combattu pour la militante ! Et Dieu donne à tous ceux qui font de telles prières pour l'ame de ce grand prince la grâce de sa sainte paix et de son fcterueiïe consolation ! Ainsi soit-il.

500 TRArrfi

ou

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