SUR LA VRAIE MANIERE DE PRESCHER
Pour parler avec ordre , je considère la prédication en se quatre causes, l'efficiente , la finale, la matérielle , et la for-
* Nous reproduisons ici l'édition de 1652, où l'on trouvera cette pièce, et seulement en français, sous le no 38 du livre 1er des Epistres, et sous ce titre: A un seigneur d'Eglise. Il luy prescrit la méthode de bien prescher. Elle se Uouva aussi sous le même titre, et seulement en français, dans l'édition de 1641.
DE LA PRËDICATION. 501
melle ; c'est à dire , qui doit prescher, pour quelle fin ron doit prescher, que c'est que ron doit prescher, et la façon avec laquelle on doit prescher.
Qui doit prescher.
Nul ne doit prescher qu'il n'ait trois conditions, une bonne vie , une bonne doctrine , une légitime mission.
Je ne dis rien de la mission ou vocation : seulement je remarque que les evesques ont non seulement la mission ; mais ilz en ont les sources ministérielles , et les autres prédicateurs n'en ont que les ruisseaux. C'est leur première et grande charge; on le leur dit en les consacrant. Ils reçoivent à cet effet une grâce spéciale en la consécration , laquelle ilz doivent rendre fructueuse*. S. Paul en cette qualité s'écrie : Malheur à moi si je rievangelize ^ l Le concile de Trente : C'est , dit-il , le principal devoir de Vevesque que de prescher \ Cette considération nous doit donner courage ; car Dieu en cet exercice nous assiste spécialement; et c'est merveille combien la prédication des evesques a un grand pouvoir, au prix de celle des autres prédicateurs. Pour abondans que soient les ruisseaux , on se plaît de boire à la source.
Quant à la doctrine , il faut qu'elle soit sujQBsante, et n'est pas requis qu'elle soit excellente.
S. François n'estoit pas docte, et néanmoins grand et bon prédicateur. Et en nostre aage, le B. cardinal Borromée n'avoit de science, que bien fort médiocrement : toutesfois il faisoit merveilles. J'en sçay cent exemples. Un grand homme de lettres (et c'est Erasme) a dit, que le meilleur moyen
* On trouve dans le Pontifical romain, dans l'ordination des évêques, ces paroles de l'évêque cousécrateur, présentant le livre de l'Evangile à l'ordinand: Accipe Evangelium, et vade, prœdica populo tibi commisso, etc.
»ICor., IX, 16.
8 Concile de Trente, V« session, décret de réformation, chap. II, Det prédi' cateurs et des quêteurs.
d'apprendre et de devenir sçavant , c'est d'enseigner : en preschant Ton devient prescheur. Je veux seulement dire ce mot : le prédicateur sçait tousjours assés , quand il ne veut pas paroistre de sçavoir plus que ce qu'il sçait. Ne sçaurions-» nous bien parler du mystère de la Trinité? n'en disons rien. Ne sommes nous pas assés versés pour expliquer Vin principio de S. Jean? laissons -le là. Il ne manque pas d'autres matières plus utiles. Il n'est pas question qu'on fasse tout.
' Quant à la bonne vie , elle est requise en la façon que dit S. Paul de l'evesque , et non plus ; de façon qu'il n'est pas besoin que nous soyons meilleurs pour estre prédicateurs que pour estre evesques. C'est donc desja autant de fait : Oportet, dit S. Paul, episcopum esse irreprehensibilem *.
Mais je remarque, que non seulement il faut que l'evesque et prédicateur ne soit pas vicieux de péché mortel , mais de plus qu'il évite certains péchez véniels, voir mesme certaines actions qui ne sont pas péché. S. Bernard , nostre docteur, dit ce mot : Nugœ secularium sunt blaphemiœ clericorum *. Un séculier peut jouer, aller à la chasse, sortir de nuit pour aller aux conversations, et tout cela n'est point reprehensible, et , fait par récréation , n'est nullement péché. Mais en un evesque , en un prédicateur, si ces actions ne sont assaisonnées de cent mille circonstances, qui malaysement se peuvent rencontrer, ce sont scandales et grands scandales. On dit : Ils ont bon tems , ils s'en donnent à cœur joye. Allés i après cela prescher la mortification , on se moquera du presj cheur.
Je ne dis pas qu'on ne puisse jouer à quelque jeu bien honneste, une fois ou deux le mois par récréation î mais que ce soit avec une grande circonspection.
* Il faut que l'evesque soit irreprenensible.
« Les mesmes choses qui dans les laïques ne sont que (Jes bagatelles, sont des blasphèmes dans les ecclésiastiques.
La chasse, elle est interdite du tout. J'en dis de mesme des dépenses superflues en festins, en habits, en livres; es séculiers ce sont superfluités , es evesques ce sont de grands péchés. S. Bernard nous instruit, disant : Clamant pauper es post nos : nostrum est quod expenditis ; nobis crudeliter eripitur quidquid inaniter expenditur *. Comme reprendronsnous les superfluités du monde, si nous faysons paroistre les nostres ?
S. Paul dit : Oportet episcopum esse hospitalem *. L'hospitalité ne consiste pas à faire des festins, mais à recevoir volontiers les personnes à table , telle que les evesques la doivent avoir, et que le concile de Trente détermine : Opor^ tet mensam episcoporum esse frugalem ^. J'excepte certaines occasions que la prudence et la charité sçavent bien discerner.
Au demeurant on ne doit jamais prescher sans avoir célébré la messe, ou la vouloir célébrer. Il n'est pas croyable, dit S. Chrysostome , combien la bouche qui a reçu le S. Sacrement est horrible aux démons. Et il est vray; il semble qu'on puisse dire après S. Paul : An experimentum quœritis ejus , qui loqidtur in me Christus * ? On a beaucoup plus d'asseurance , d'ardeur et de lumière. Quamdiu sum in mundo , dit le Sauveur, lux sum mundi ^. Chose certaine , que nostre Seigneur estant en nous réellement, il nous donne clarté ; car il est la lumière. Aussi les disciples d'Emaùs ayant communié eurent les yeux ouverts.
Mais au fin moins faut-il estre confessé, suivant ce que Dieu dit au rapport de David : Peccatori autem dixit Deus :
* Les pauvres crient après nous : Ce que vous dépensés nous appartient, et tout ce qui est employé inutilement nous est cruellement arraché.
* Il faut que l'evesque exerce l'hospitalité.
* Il faut que la table de l'evesque soit frugale.
» Est-ce que vous voulez éprouver la puissance de Jesus-Christ, qui parle par ma bouche ?
*Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.
Quare tu enarras justifias meas , et assumis testamenium meumper os tuum * ? Et S. Paul : Castigo corpus meum, et in servitutem redigo , ne , cum aliis prœdicaverim , ipse reprobus efficiar *. Mais c'est trop sur ce point.
De la fin du Prédicateur.
La fin est la maistresse cause de toutes choses ; c'est elle qui esmeut Fagent à l'action ; car tout agent agit et pour la fin et selon la fin. C'est elle qui donne mesure à la matière et à la forme : selon le dessein qu'on a de bastir une grande ou une petite maison , on prépare la matière , on dispose l'ouvrage.
Quelle donc est la fin du prédicateur en l'action de prescher? sa fin et son intention doit estre de faire ce que nostre Seigneur est venu pour faire en ce monde ; et voicy ce qu'il en ditluy mesme : Ego veniut vitam habeant, et abundantim habeant ^ La fin doncques du prédicateur est que les pécheurs morts en l'iniquité vivent à la justice , et que les justes qui ont la vie spirituelle Payent encore plus abondamment, se perfectionnans de plus en plus, et, comme il fut dit à Jeremie : Ut evellas et desiruas * les vices et les péchés, et œdifices et plantes ^ les vertus et perfections. Quand doncques le prédicateur est en chaire , il doit dire en son cœur : Ego veni ut isti vitam habeant^ et abundantius ha^ béant *.
Car pour chevir de cette prétention et dessein , il fauv
' Dieu dit à l'impie : Pourquoi te raesles-tu d'annoncer mes préceptes et de parler de mon alliance ?
* Je chastie mon corps et je le réduis en servitude, de peur qu'ayant près» Bhé aux autres , je no sois réprouvé moy-mesme.
• Je suis venu afin que mes brebis ayent la vie, et l'ayent plus abondamment,
* Que vous arrachiez et détruisiez.
» Que vous bâtissiez et plantiez.
• Je suis venu dans cette chaire , afin que ces peuples qui sont présents lyem la vie, et qu'ils Tayent plus abondamment.
qu'il fasse deux choses : c'est enseigner et émouvoir ; enseigner les vertus et les vices ; les ventus pour les faire aymer, affectionner et prattiquer; les vices pour les fain^ détester , combattre et fuir : c'est , tout en somme , donnei de la lumière à l'entendement, et de la chaleur à la volonté.
C'est pourquoy Dieu envoya aux apostres , le jour de la Pentecoste , qui fut le jour de leur consécration episcopale , ayant desja eu la sacerdotale le jour de la Cène , des langues de feu; afin qu'ils sceussent que la langue de l'evesque doit éclairer l'entendement des auditeurs et eschauffer leurs volontés.
Je sçay que plusieurs disent que , pour le troisième , le prédicateur doit délecter ; mais quant à moy , je distingue , et dis qu'il y a une délectation qui suit la doctrine et le mouvement. Car qui est cette ame tant insensible , qui ne reçoive un extrême playsir d'apprendre bien et saintement le chemin du ciel , qui ne ressente une consolation extrême de l'amour de Dieu? Et pour cette délectation , elle doit estre procurée ; mais elle n'est pas distincte de l'enseigner et émouvoir ; c'en est une dépendance.
Il y a une autre sorte de délectation , qui ne dépend pas de l'enseigner et émouvoir , mais qui fait son cas à part , et bien souvent empesche l'enseigner et l'émouvoir. C'est un certain chatouillement d'oreilles , qui provient d'une certaine élégance séculière , mondaine , et prophane , de certaines curiosités, ajancemens de traits, de parolles , de mots, bref qui dépend entièrement de l'artifice : et quant à celle-cy, je nie fort et ferme qu'un prédicateur y doive penser; il la faut laisser aux orateurs du monde , aux charlatans et cour^ tisans , qui s'y amusent. Ils ne preschent pas Jesus-Christ crucifié , mais ils se preschent eux-mesmes. Non sectamur lenocinia rhetorum, sed veritates piscatorum *.
* Nous ne nous amusons point aux charmes qu'employent les rhéteurs, mail nous nous attachons aux vérités que des pescheurs nous ont enseignées.
506 TRAITè
S. Paul déteste les auditeurs priirientes aurihm , et par conséquent les prédicateurs qui leur veulent complaire. Cela est un pedantisme. Au sortir du sermon, je ne voudrois point qu'on dît : 0 qu'il est grand orateur ! ô qu'il a une belle mémoire ! ô qu'il est sçavant ! ô qu'il dit bien ! Mais je voudrois que Ton dît : 0 que la pénitence est belle ! ô qu'elle est nécessaire ! Mon Dieu , que vous estes bon, juste ! et semblable chose ; ou que l'auditeur , ayant le cœur saisy , ne peut tesmoigner de la suffisance du prédicateur que par l'amendement de sa vie. Ut vitam haheant, et abundantius habeant.
Ce que le Prédicateur doit prescher,
S. Paul dit en un mot à son Timothée : Prœdica verbum. Il faut prescher la paroUe de Dieu. Prœdica Evangelium , dit le Maistre. S. François * , duquel aujourd'huy nous faysons la feste , explique cela , commandant à ses frères de prescher les vertus et les vices , l'enfer et le paradis. Il y a suffisamment de quoy en l'Escriture sainte pour tout cela; il n'en faut pas davantage.
Se faut-il doncques point servir des docteurs chrestiens et des livres des Saints? Si fait à la vérité ; mais qu'est-ce autre chose la doctrine des Pères de l'Eglise , que l'Evangile expliqué , que l'Escriture sainte exposée ? Il y a à dire entre l'Escriture sainte et la doctrine des Pères , comme entre une amande entière et une amande cassée , de laquelle le noyau peut estre mangé d'un chacun ; ou comme d'un pain entier, et d'un pain mis en pièces et distribué. Au contraire doncques il faut s'en servir ; car ils ont esté les instrumens par lesquels Dieu nous a communiqué le vray sens de sa parole.
Mais des histoires des Saints , s'en peut-on pas servir? Mais , mon Dieu ! y a-t'il rien de si utile , rien de si beau î Mais aussi qu'est-ce autre chose la vie des Saints, que
* S. François d'Assise, dont la fête se célèbre le 4 octobre.
l'Evangile mis en œuvre? Il n^ a non plus de différence entre FEvangile escrit et la vie des Saints , qu^entre une musique notée et une musique chantée.
Et des histoires prophanes, quoy? Elles sont bonnes; mais il s'en faut servir comme Ton fait des champignons, fort peu, pour seulement reveiller Tappetit ; et lors encore faut-il qu'elles soient bien apprestées , et, comme dit S. Hierosme , il leur faut faire comme faisoient les Israélites aux femmes captives quand ils les vouloient espouser; il leur faut rogner les ongles et couper les cheveux , c'est à dire les faire entièrement servir à l'Evangile et à la vraye vertu chrestienne , leur oslant ce qui se trouve de reprehensible es actions païennes et prophanes ; et faut, comme dit la sainte parolle , separare pretiosum a vili *. En la valeur de Gesar, l'ambition doit estre séparée et remarquée ; en celle d'Alexandre , la vanité, la fierté et superbe; en la chasteté de Lucrèce, sa désespérée mort.
Et des fables des poètes? Oh! de celles-là point du tout, si ce n'est si peu et si à propos , et avec tant de circonspection , comme contre-poisons , que chacun voye qu'on n'en veut pas faire profession ; et tout cela si briefvement, que ce soit assés.
Leurs vers sont utiles : les anciens les ont parfois employés, pour dévots qu'ils fussent; mesmes jusques à S. Bernard, lequel je ne sçay pas où il les avoit appris, S. Paul fut le premier à citer Aratus et Menander.
Mais quant aux fables, je n'en ay jamais rencontré en pas un sermon des anciens , sauf une seule d'Ulysses et des sirennes employée par S. Ambroise en un de ses sermons. C'est pourquoy je dis, ou du tout point, ou si peu que rien. Il ne faut pas mettre l'idole de Dagon avec l'arche d'alliance.
Et des histoires naturelles? Très-bien : car le monde, fait par la parole de Dieu , ressent de toutes parts cette parole;
• Séparer ce qui est précieux d'avec ce qui est vil.
toutes ses parties chantent la louange de l'ouvrier. C'est un livre qui contient la parole de Dieu , mais en un langage que chacun n'entend pas. Ceux qui Tentendent par la méditation font fort bien de s'en servir , comme faisoit S. Antoine, qui n'avoit nulle autre bibliothèque. Et S. Paul dit : Invisibilia Dei per ea quœ facta sunt intellecta conspiciuntur *. Et David : Cœli enarrant gloriam Dei ^
Ce livre est bon pour les similitudes , pour les comparaisons a minori ad ma jus *, et pour mille autres choses. Les anciens Pères en sont pleins , et l'Escriture sainte en mille endroits : Vade ad formicam *; Sicut gallina congregat pullos suos »; Quemadmodum desiderat cervus ^; Quasi struthio in deserto''; Considerate lilia agri^ ; et cent mille semblables.
Mais sur tout que le prédicateur se garde bien de raconter de faux miracles , des histoires ridicules , comme certaines visions tirées de certains autheurs de basse ligne , choses indécentes , et qui puissent rendre nostre ministère vituperable et mesprisable.
Voilà ce qu'il me semble touchant la matière en gros : reste néanmoins à dire en particulier des parties de la matière du sermon.
* Les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles depuis la création du monde, par la conuoissance que ses créatures nous en donnent.
* Les cieux annoncent la gloire de Dieu. ' Du petit au grand.
* Paresseux , allez voir la fourmi , comme elle travaille.
5 Jérusalem, combien de fois ai-je voulu rassembler tes habitants, comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes !
6 Comme le cerf soupire avec ardeur après les eaux des torrents, ainsi mon ame soupire après vous, ô mon Dieu I
' La fille de mon peuple est cruelle comme les autruches qui sont dans le désert.
* Pourquoi vous inquiétez -vous pour le vestement ? Voyez les lys des champs : ils ne travaillent et ne filent point ; cependant je vous déclare que Saloraon, avec toute sa magnificence, n'a jamais esté paré comme l'un d'eux.
bB I.A PR«DICATIOK. 50&
La première partie de celte matière , ce sont les passages de l'Escriture , lesquels à la vérité tiennent le premier rang, et font le fondement de Fedifice : car enfin nous preschons la parole , et nostre doctrine gist en Tauthorité. Ipse dixit, Bœc dicit Dominus * , disoient tous les prophètes. Et nostre Seigneur mesme ; Doctrina mea non est mea , sed ejus qui misit me *. Mais il faut , tant qu'il est possible, que les passages soient naïfvement et clairement bien interprétés. Or on peut bien user des passages de TEscriture, les expliquant en Tune des quatre manières que les anciens ont remarquées :
Littera facla docet; quid credas, allegoria; Quid speres, anagoge; quid agas, tropologia*.
n n'y a pas trop bonne quantité ; mais il y a de la rime, et encore plus de raison.
Pour le regard du sens littéral , il se doit puiser dans les
* Cest le Seigneur même qui a parlé ; Voici ce que dit le Seigneur.
• Ma doctrine n'est point de moy, mais la doctrine de celui qui m'a envoyé.
« Voici les mêmes vers tournés d'une façon plus régulière :
Liliera gesia docet; quid credas, allegoria; Moralis, quid agas ; qub (endas, aoagogia.
C'est-à-dire : La lettre enseigne les faits, l'allégorie ce qu'il faut croire, la morale ce qu'il faut faire , et l'anagogie ce qu'il faut espérer.
Ainsi le sens littéral est celui qui est immédiatement contenu dans les paroles.
Le sens allégorique est celui par lequel un passage de l'ancien Testament signifie , outre le sens littéral , quelque mystère de la foi qu'il faut croire dans le nouveau; par exemple, l'histoire de Melchisédech signifioit le mystère de l'eucharistie.
Le sens anagogique est celui par lequel un passage de l'Ecriture, outre le sens littéral qu'il contient, signifie quelque chose à espérer dans l'autre vie; ainsi la cène eucharistique signifie cette nourriture invisible dont parloit range Raphaël.
Le sens moral est celui qui, outre le sens littéral, signifie qu'il y a quelque chose à faire pour Dieu; ainsi toute la vie de Jésus-Christ doit être le modèle de la nôtre.
Le sens allégorique répond à la foi, le sens anagogique a rapport à l'espérance, et le sens moral tient à la charité.
commentaires des Docteurs. C'est tout ce qu'on peut dire ; mais c'est au prédicateur de le faire valoir , de peser les mots , leur propriété , leur emphase ; comme , par exemple , hier j'expliquois en ce village le commandement Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde, ex tota anima, ex tota mente *. Je pensois avec nostre S. Bernard, ex toto corde, c'est à dire courageusement, vaillamment, fervemment, parce qu'au cœur appartient le courage; ex tota anima, c'est à dire affectueusement, parce que l'ame , en tant qu'âme , est la source des passions et affections ; ex tota mente, c'est à dire spirituellement, discrètement, parce que mens c'est l'esprit et partie supérieure de l'ame , à laquelle appartient le discernement et jugement pour avoir le zèle secundum scientiam et discretionem ^,
Ainsi ce mot diligere doit estre pesé , par ce qu'il vient de eligo , et représente naïfvement le sens littéral , qui est qu'il faut que nostre cœur, nostre ame, et nostre esprit choisisse et préfère Dieu entre toutes choses , qui est le vray amour appréciatif duquel les théologiens interprètent ces paroles.
Quand il y a diversité d'opinions entre les Pères et Docteurs, il se faut abstenir d'apporter les opinions qui doivent estre refutées : car on ne monte pas en chaire pour disputer contre les Pères et Docteurs catholiques; il ne faut pas révéler les infirmités de nos maistres, et ce qui leur est échappé comme hommes , ut sciant gentes quoniam homines sunt ^. Mais on peut bien apporter plusieurs interprétations , les louant et faysant valoir toutes l'une après l'autre, comme je fis, le Caresme passé , de six opinions et interprétations des Pères
* Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœuy, de toute votre ame, de tout votre esprit.
* Selon la science, et tempéré par la discrétion.
3 En sorte que les peuples sachent qu'ils sont des hommes comme tel autres.
sur ces paroles , Licite quia servi inutiles sumus *, et sur ces autres paroles , Non est meum dare vobis ^ ; car, si vous vous en ressouvenez, je tiray de chacune de très-bonnes conséquences : mais je tus celle de S. Hilaire, ce me semble; ou, si je ne le fis, je fis faute, et le devois faire, parce qu'elle n'estoit pas probable ^.
Pour le sens allégorique, il faut que le prédicateur observe quatre ou cinq points.
Le premier est de tirer un sens allégorique qui ne soit point trop forcé , comme font ceux qui allegorisent toutes choses ; mais il faut qu'il soit naïfvement tiré , sortant de la lettre , comme S. Paul fait , allegorisant d'Esaii et Jacob au peuple juif et gentil , de Sion ou Jérusalem à l'Eglise.
Secondement , où il n'y a pas une très-grande apparence que l'une des choses ait esté la figure de l'autre , il ne faut pas traiter les passages l'un comme figure de l'autre , mais simplement par manière de comparaison ; comme , par exemple , le genévrier, sous lequel Elie s'endormit de détresse, est interprété allegoriquement par plusieurs de la croix ; mais moy, j'aymerois mieux dire ainsi : Comme Elie s'endormit sous le genévrier, ainsi nous devons reposer sous la croix de nostre Seigneur par le sommeil de la sainte méditation ; et non pas ainsi , qu'Elie signifie le chrestien, et le genévrier signifie la croix. Je ne voudrois pas asseurer que l'un signifie Tautre , mais je voudrois bien comparer l'un à l'autre ; car ainsi le discours est plus ferme et moins reprehensible.
Tiercement, il faut que Tallegorie soit bienséante ; en quoy sont reprehensibles plusieurs qui allegorizent la défense faite
* Lorsque vous aurez fait tout ce qui est de votre devoir, dites : Noos sommes des serviteurs inutiles.
* Ce n'est pas à moy de vous accorder d'estre à ma droite ou à ma gauche. 3 M. l'archevêque de Bourges assistoit aux sermons que S. François fit k
Dijon pendant le carême de cette année.
512 TKAÎTÉ
en TEscriture à la femme de ne point prendre Thomme par ses parties deshonnestes , au Deuteronome , chapitre XXV : Si habuerint inter sejitrgium viri duo , et unus contra alterum rixari cœperit ; volensque xixor alterius ernere virum suum de manufortioris, misent que manum, et appréhende' rit verenda ejus ; abscides manum illius, nec flecteris super eam idla misericordia ; et disent qu'elle représente le mal que fait la synagogue de reprocher aux gentils leur origine, et qu'ils n estoient pas enfans d'Abraham. Cela peut avot de l'apparence ; mais il n'y a pas de la bienséance, à cause quc cette défense porte une imagination dangereuse en l'esprit de l'auditeur.
Quartement, il ne faut point faire d'allégorie trop grande; car elles perdent leur grâce par la longueur, et semblent tendre à l'affectation.
Cinquièmement , il tant que l'application se fasse clairement et avec grand jugement, pour rapporter dextrement les parties aux parties.
n faut presque obser\'er les mesmes règles au sens anagogique et tropologique , dont l'anagogique rapporte les histoires de l'Escriture à ce qui se passera en l'autre vie , et le tropologique les rapporte à ce qui ce passe en l'ame et dans la conscience. J'en mettray un exemple, qui servira pour tous les quatre sens.
Ces paroles de Dieu parlant d'Esati et de Jacob , Duœ gen» tes sunt in utero, et duo populi ex ventre tua dividentur, po» pulusque populurn superabit, et major serviet mijiori^^ littéralement s'entendent des deux peuples sortis selon la chair d'Esaù et de Jacob, c'est à scavoir, les Idumoens et les Israélites, dont le moindre, qui fut celui des Israélites, surmonta le plus grand et l'aisné, qui fut le peuple d'Idumée, au tems de David.
* Deux nations sont dans vos entrailles, et deux peuples sortis de vosir $ein se diviseront l'un contre l'autre ; Ton de ces peuples sormoatera l'autre, «( l'aisué sera assujetti au plus ieuua.
DE LA PRÉDICATION. oi3
Allegoriquement Esaù représente le peuple Juif, qui fut l'aisné en la connoissance du salut; car les Juifs furent les premiers preschés. Jacob représente les gentils, qui furent les puisnés; et néanmoins les gentils ont enfin surmonté les Juifs.
Anagogiquement Esaù représente le corps, qui est Taisné; car avant que Tame fut créée , le corps fut fait , et en Adam, fet en nous. Jacob signifie l'esprit, qui est puisné. En Fautre vie, Tesprit surmontera et dominera sur le corps, lequel servira pleinement à Famé et sans contradiction.
Tropologiquement Esaù c'est l'amour-propre de nousmesmes : Jacob, l'amour de Dieu en nostre ame. L'amourpropre est l'aisné; car il est nay avec nous; l'amour de Dieu est puisné, car il s'acquiert par les sacremens et penili^nces : et néanmoins il faut que l'amour do Dieu soit le maislre, et quand il est en une ame, l'amour-pr.'pr" sert et est inférieur.
Or ces quatre sens donnent une grande , noble , et bonne matière à la prédication, et font merveilleusement bien entendre la doctrine : c'est pourquoy il s'en f i jt servir, mais avec les mesmes conditions que j'ay dit estr* requises à l'usage du sens allégorique.
Apres les sentences de l'Escriture , les sentences des Pères et conciles tiennent le second rang ; et pour le regard d'icelles, je dis seulement que , si ce n'est bien rarement , il faut les choisir courtes , aiguës et fortes. Les prédicateurs qui en allèguent de longues allanguissent leur ferveur et l'attention de la pluspart des auditeurs , outre le danger auquel ils s'exposent de manquer de mémoire. Les courtes sentences et fortes sont comme celle-cy de S. Augustin : Qui fecit te sine te, non salvabit te sine te *; et l'autre : Qui pœnitentibus veniam promisit , tempus pœnitendi non promisit *, et
' Celui qui vous a fait sans vous, ne vous sauvera pas sans vous. - Celui qui a promis le pardon aux pénitents, n'a pas promis aux peclieuis le temps de faire pénitence.
semblables. En vostre S. Bernard il y en a une infinité; mais il faut , les ayans citées en latin , les dire en françois avec efficace, et les faire valoir, les paraphrasant et déduisant nvement.
S'ensuivent les raisons , qu'une belle nature et un bon îsprit peuvent fort bien employer; et pour celles-cy, elles se trouvent chez les docteurs, et particulièrement chez S. Tho* mas plus aisément qu'ailleurs. Estant bien déduites , elles tout une fort bonne matière. Si vous voulez parler de quelque vertu , allez à la table de S. Thomas ; voyez où il en parle ; regardez ce qu'il dit : vous trouverez plusieurs raisons qui vous serviront de matière : mais au bout de là , il ne faut pas employer cette matière , sinon qu'on puisse fort clairement se faire entendre , au moins aux médiocres auditeurs.
Les exemples ont une force merveilleuse , et donnent un grand goust au sermon : il faut seulement qu'ils soient propres , bien proposés et mieux appliqués. Il faut choisir des histoires belles et éclatantes , les proposer clairement et distinctement, et les appliquer vivement, et comme font les Pères, proposans l'exemple d'Abraham qui immole son fils, pour monstrer que nous ne devons rien épargner pour faire la volonté de Dieu ; car ils remarquent tout ce qui peut rendre recommandable l' obéissance d'Abraham.
Abraham , disent-ils, vieil ; Abraham , qui n'avoit que ce fils si beau , si sage et vertueux et si aimable; et néanmoins sans répliquer, sans murmurer et hésiter, il le mené sur la montagne , et veut bien luy-mesme de ses propres mains l'immoler. Et certes, ils font l'application encor plus vive. Et toi , Chrestien , tu es si peu résolu à immoler, je ne dis pas ton fils, ny ta fille, ny tous tes biens, ny une grande partie, mais un seul escu pour l'amour de Dieu à secourir les pauvres, une seule heure de tes passe-tems pour servir Dieu , une seule petite affection , etc.
Mais il faut prendre garde à ne faire pas des descriptions vaines et flasques , comme font plusieurs escoliers qui , en lieu de proposer l'histoire naïfvement et pour les mœurs , se mettront à décrire les beautés d'Isaac , Tespée tranchante d'Abraham , Tenceinte du lieu du sacrifice , et semblables choses impertinentes. Il ne faut estre aussi ny si court que l'exemple ne pénètre pas, ny si long qu'il ennuyé.
Il faut aussi se garder de faire des introductions de colloques entre les personnes de l'histoire, sinon qu'elles soient tirées des parolles de l'Escriture, ou très-probables : comme, en cette histoire, qui introduit Isaac se lamentant sur l'autel, implorant la compassion pateinelle pour s'échapper de la mort; ou bien Abraham disputant en soy-mesme, et se plaignant ; il fait mal et tort à la valeur et resolution de l'un et de l'autre. Ainsi ceux qui, par la méditation, ont rencontré des colloques , doivent observer deux règles en la prédication : l'une de voir s'ils sont solidement fondés sur une apparente probabilité ; l'autre de ne point les proposer fort longs, car cela refroidit, et le prédicateur, et l'auditeur;
Les exemples des Saints son admirables , et surtout de ceux de la province où l'on presche, comme de S. Bernard à Dijon.
Il reste un mot à dire des similitudes : elles ont une efficace incroyable à bien éclairer l'entendement et à émouvoir la volonté.
On les tire des actions humaines, passant de l'une à l'autre ; comme, de ce que font les bergers, à ce que doivent faire les evesques et pasteurs ; comme fit nostre Seigneur, en la parabole de la brebis perdue ; des histoires naturelles , des herbes, plantes, des animaux, de la philosophie, et enfin de tout.
Les similitudes des choses triviales, estant subtilement appliquées, sont excellentes ; comme nostre Seigneur fait en la parabole de la semence.
Celles qui sont tirées des histoires naturelles , si l'histoire est belle et l'application belle, c'est un double lustre; comme celle de l'Escriture , de la rénovation ou rajeunissement de l'aigle pour nostre pénitence.
Or il y a un secret en cecy , qui est extresmement profitable au prédicateur : c'est de faire des similitudes tirées de l'Escriture , de certains lieux où peu de gens les sçavent remarquer ; et cecy se fait par la méditation des parolles.
Exemple. David , parlant du mondain , dit : Periit me" moria eorum cum sonitu \ Je tire deux similitudes de deux choses qui se perdent avec le son. Quand on casse un verre , en se cassant il périt en sonnant : ainsi les mauvais périssent avec un peu de bruit , on parle d'eux à leur mort. Mais comme le verre cassé demeure du tout inutile , ainsi ces misérables , sans espoir de salut , demeurent à jamais perdus.
L'autre , quand un grand riche meurt , on sonne toutes les cloches , on luy fait de grandes funérailles ; mais , passé le son des cloches, qui le bénit? qui parle de luy? personne.
S. Paul parlant de celuy qui n'a point de charité et fait quelques œuvres , il dit ([uefactus est siciit œs sonans, aiU cymbalum tinniens *. On tire une similitude de la cloche, qui appelle les autres à l'Eglise et n'y entre point ; car ainsi îm homme qui fait des œuvres sans charité , il édifie les autres et les incite au paradis, et il n'y va point luymesme.
Or , pour rencontrer ces similitudes , il faut considérer les mots, s'ils sont point métaphoriques; car quand ils le sont, tout aussi tost il y a une similitude à qui les sçait bien descouvrir. Par exemple : Viam mandatorum tuorum eu-'
* Leur mémoire est perie avec bruit.
* Si je n'ay pas la charité, je suis semblable à une cloche qui isoune ou à une cymbale qui retentit.
DE LA. PÎIÉDICATION. 517
curri, cum dîîatasti cor meum * : il faut considérer ce mot dilatasti, et celuy de cucurri; car il se prend par métaphore. Or maintenant il faut voir les choses qui vont plus viste par dilatation , et vous en treuverez quelques unes , comme les navires quand le vent estend leurs voiles. Les navires doncques qui chomment au port , sitost que le vent propice les saisit aux voiles , et qu'il les emplit et fait enfler , elles cinglent. Ainsi , lorsque le vent favorable du saint Esprit entre dans nostre cœur , nostre ame court et cingle dans la mer des commandemens.
Et certes , qui observera cecy , fera fructueusement beaucoup de belles similitudes , esquelles similitudes il faut observer la décence à ne dire rien de vil , abject et sale.
Apres tout cela je vous advise qu'on se peut servir de l'Escriture par application avec beaucoup d'heur, encor que bien souvent ce qu'on en tire ne soit pas le vray sens ; comme S. François disoit que les aumosnes esioÏQïii partis angelorum *, parce que les anges les procuroient par leurs inspirations, et applique le passage, Panem angelorum manducavit homo '. Mais en cecy il faut estre discret et sobre.
De la disposition de la matière.
n faut tenir méthode sur toutes choses ; il n'y a rien qui aide plus le prédicateur, qui rende sa prédication plus utile, et qui aggrée tant à l'auditeur.
J'approuve que la méthode soit claire et manifeste , et nullement cachée , comme font plusieurs qui pensent que ce soit un grand coup de maistre de faire que nul ne connoisse leur méthode. De quoy, je vous prie, sert la méthode,
1 J'ay couru dans la voie de vos commandemeuts lorsque vous avez dilaté mon cœur.
' Le pain des anges.
} L'homme a mangé le paiu des angesi
Kl 8 TRAITÉ
si on ne la voit pas, et que rauditeur ne la eonnoisse?
Pour vous a^der en cecy, je vous diray que, ou vous voulez prescher quelque histoire , comme de la Nativité, Résurrection , Assomption ; ou quelque sentence de TEscriture, comme , Omnis qui se exaltât humiliabitur *; ou tout un Evangile où il y a plusieurs sentences, ou la vie de quelque saint avec quelque sentence.
Quand on presche une histoire , on se peut servir de Tune de ces méthodes.
1" Considérer combien de personnages il y a en l'histoire que vous voulez prescher ; puis , de chacun tirer quelque considération.
Exemple. En la résurrection je voy les Maries, les anges, les gardes du sepulchre, et riostre doux Sauveur. Es Maries, j'y voy la ferveur et diligence ; es anges , la joye et jubilation en leurs habits blancs et en leur lumière ; es gardes , je voy la foiblesse des hommes qui entreprennent contre Dieu; en Jésus , je voy la gloire , le triomphe de la mort, Fesperance de nostre résurrection.
2° On peut prendre en un mystère le point principal, comme en l'exemple precedtuit la résurrection, puis considérer ce qui a précédé ce point là , et ce qui s'en est ensuivy.
La résurrection est prece<lée de la mort, de la descente aux enfers , de la délivrance des Pères qui estoient au sein d'Abraham, de la crainte des Juifs qu'on ne desrobe le corps; la résurrection , en corps bienheureux et glorieux ; ce qui s'ensuit , c'est le tremble- te jtc , la venue et apparition des anges ; la recherche des dames , la response des anges ; et en toutes ces parties il y a merveilles à dire , et par bon ordre.
3" On peut en tous mystères considérer ces points : qui? pourquoy? comment? Qui nssucite? nostre Seigneur. Pourquoy ? pour sa gloire, pour nostre bien. Comment? glorieux,
A Celui qui s'esleve sera humilié.
DE LA PîM?T)Tf^ÂTION. 519
immortel, etc. Qui est nay? le Sauveur. Pourquoy? pour nous sauver. Comment? pauvrement, nud, froid, en u ^ «stable , petit enfant. , [
4** Apres avoir proposé par une petite paraphrase Thistoirr ^ ■ on peut quelque fois en tirer trois ou quatre considération Ji. f
La première, qu'est-ce qu'il en faut apprendre pour ediiÎOT nostre foy ; la seconde , pour accroistre nostre espérance ; la troisième, pour enflammer nostre charité; la quatrième, pour imiter et exécuter.
En l'exemple de la résurrection, pour la foy, nous voyons la toute-puissance de Dieu , un corps passer au travers de la pierre , estre devenu immortel , impassible, et tout spiritualizé. Combien est-ce que nous devons estre fermes à croire qu'au saint Sacrement ce mesme corps n'occupe point de place , ne peut estre offensé par la fraction des espèces , et qu'il y est en une façon spirituelle , quoy que réelle ! Pour l'espérance , si Jesus-Christ est ressuscité , nous ressusciterons , dit S. Paul : il nous a frayé le chemin. Pour la charité , tout ressuscité qu'il est , il converse néanmoins encore en terre pour instruire l'Eglise , et retarde de prendre possession du ciel, lieu propre des corps ressuscites, pour nostre bien. 0 quel amour ! Pour l'imitation , il est ressuscité le troisième jour. 0 Dieu ! que ne ressuscitons-nous par la contrition , confession et satisfaction ? Il force la pierre ; vainquons toutes difficultés.
Quand vous voulez prescher une sentence , il faut considérer à quelle vertu elle se rapporte , comme par exemple : Qui se humiliât exaltahitur ^ ; voila le sujet de l'humilité bien clair.
Mais il y a d'autres sentences oii le sujet n'est pas si descouvert , comme : Quomodo hue intrasti , non habens vestem nuptialem ^? Voila la charité : mais vous la voyez
* Celui qui s'humilie sera eslevé.
s Gomment estes-vous entré ici sans avoir la robe nuptiale ?
couverte d'une robe; car la robe nuptiale , c'est la charité.
Ainsi doneques ayant descouvert, en la sentence que vous voulez manier , la vertu à laquelle elle vise , vous pourrez réduire vostre sermon en méthode, considérant en quoy gist la vertu , les vrayes marques d'icelle, ses ejffets, et le moyen de l'acquérir ou exercer , qui a esté tousjours ma méthode ; et j'ay esté consolé d'avoir rencontré le livre du Père Rossignol , Jésuite , conforme à cette méthode. Ce livre est intitulé , De actionibus virtutum , imprimé à Venise. Il vou& sera fort utile.
Il y a une autre méthode , monstrant combien cette vertu dont il s'agit est honnorable, utile et délectable ou playsante^ qui sont les trois biens qui se peuvent désirer.
Encore peut-on traitter autrement; c'est à sçavoir des biens que cette vertu donne , et des maux que le vice opposé apporte ; mais la première est la plus utile.
Quand on traite un Evangile où il y a plusieurs sentences, il faut regarder celles sur lesquelles on se veut arrester, voir de quelles vertus elles traitent , et en dire succinctement , selon ce que j'ay dit, d'une seule sentence , et les autres les parcourir et paraphraser.
Mais cette façon de passer surtout un Evangile sentencieux est moins fructueuse ; dautant que le prédicateur ne pouvant s' arrester que fort peu sur chacune sentence, ne peut les bien demesler , ny inculquer à l'auditeur ce qu'il désire.
Quand on traite de la vie d'un Saint , la méthode est diverse. Celle que j'ay tenue en l'orayson funèbre de Monsieur de Mercœur est bonne, parce qu'elle est de S. Paul : Ut pie crga Deum, sobrie erga seipsum, juste erga proximum vi" xerit * : et de rapporter les pièces de la vie du Saint chacune à son rang ; ou bien de considérer ce qu'il fit, agendo, qui sont ses y ^viu^ -^ patiendo , ses souffrances , soit de martyre
1 Gomme il vescut avec pieté par rapport à Dieu , avec sobriété par rapport à luy-mesme, et avec justice par rapport au prochain.
OU de mortification ; orando, ses miracles. Ou bien, de considérer comme il a combattu le diable , le monde , la chair , la superbe, Favarice, la concupiscence, qui est la division de S. Jean : Omne, dit-il, quod est in mundo, aut est conçupiscentia carnis, etc. *. Ou bien , comme je fis à Fonteynes, sur S. Bernard : comme il faut honnorer Dieu en son Saint, et le Saint en Dieu ; comme il faut servir Dieu à l'imitation de son Saint ; comme il faut prier Dieu par l'intercession de son Saint ; et ainsi effleurer la vie du Saint dont on parle, et mettre chaque chose en son lieu.
Voila bien eusses de méthodes pour commencer ; car après un peu d'exercice, vous en ferez d'autres qui vous seront propres et meilleures. Il me reste à dire pour la méthode , que je mettrois volontiers les passages de l'Escriture les premiers , les raisons secondement , les similitudes troisièmement , et quatrièmement les exemples , s'ils sont sacrés : car s'ils sont prophanes, ils ne sont pas propres à fermer un discours : il faut que le discours sacré soit terminé par une chose sacrée.
Item , la méthode veut que le commencement du sermon jusques au milieu enseigne l'auditeur, et que depuis le milieu jusques à la fin il l'émeuve. C'est pourquoy les discours affectifs doivent estre logés à la fin.
Mais après toutcecy, il faut que je vous dye comme il faut remplir les points de vostre sermon , et voicy comment. Par exemple , vous voulez traiter delà vertu d'humilité, et vous avez disposé vos points en cette sorte :
1° En quoy gist ceste vertu ; 2° ses marques; 3° ses effets ; 4o moyen de l'acquérir.
Voila vostre disposition. Pour remplir chaque point de conceptions, vous chercherez en la table des autheurs les mois himnlitas , hmnilis , superbia , super bus , et verrez ce
* Tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie.
522 TTîATTé
qu'ils en disent ; et trouvant des descriptions ou définitions, vous les mettrez sous le tiltre : En quoy gist cette vertu ; et tascherez de bien éclaircir ce point , monstrant en quoy gist le vice contraire.
Pour remplir le second point , vous verrez humilitas ficta en la table , humilitas indiscreta , et semblables ; et par là vous monstrerés la différence entre la fausse et la vraye humilité. S'il y a des exemples de Tune et de l'autre , vous les apporterez; et ainsi des autres deux points. Intelligenti pauca *.
Les autheurs où ces matières se trouvent sont S. Thomas, S. Antonin , Guillelmus episcopus Lugdunensis in Summa de virtutibus et vitiis , Summa 'prœdicantium Philippi Diez, et tous ses sermons ; Osorius , Grenade en ses œuvres spirituelles, Hylaret en ses sermons, Stella in Lucam, Salmeron et Barradas jésuites sur les Evangiles. S. Grégoire entre les anciens excelle , et S. Chrysostome avec S. Bernard.
Mais il faut que je dye mon opinion. Entre tous ceux qui ont escrit des sermons , Diez m'aggrée infiniment : il va à la bonne foy , il a l'esprit de prédication , il inculque bien , explique bien les passages , fait des belles allégories et similitudes, et des hypotyposes nerveuses^, prend l'occasion de dire admirablement, et est fort dévot et clair. Il luy manque ce qui est en Osorius , qui est l'ordre et la méthode ; car il n'en tient point. Mais il me semble qu'il se le faut rendre familier au commencement : ce que je dy, non pour m'en estre fort servy, car je ne l'ay vu qu'après beaucoup de tems, mais parce que je le connois tel , et me semble que je ne me trompe pas. Il y a un Espagnol qui a fait un gros livre qui s'appelle Sylva allegoriarum , lequel est très-utile à qui le
• Un homme d'esprit entend à demy-mot.
* L'hypotypose est une figure de rhétorique qui fait la deseription d'une chose, qui la met devant les yeux, qui la fait connoître d'une manière vive et pathétique. C'est ce qu'il y a de plus éclatant dans l'éloquence.
sçait bien manier, comme aussi les Concordances de Benedicti. Voila , ce me semble , le principal de ce qui me vient maintenant en mémoire pour la matière.
De la forme y c'est à dire, comme il faut prescher.
Monsieur, c'est icy oii je désire plus de créance qu'ailleurs, parce que je ne suis pas de l'opinion commune, et que néanmoins ce que je dy , c'est la vérité mesme.
La forme, dit le Philosophe * , donne l'estre et l'ame à la chose. Dites merveilles , mais ne le dites pas bien , ce n'est rien : dites peu et dites bien , c'est beaucoup. Comme doncques faut-il dire en la prédication? 1° Il se faut garder des quanquam^ et longues périodes des pedans, de leurs gestes, de leurs mines et de leurs mouvemens : tout cela est la peste de la prédication.
2° Mais pour l'avoir, que faut-il faire? En un mot, parler affectionnement et dévotement, simplement et candidement, et avec confiance ; estre bien espris de la doctrine qu'on enseigne, et de ce qu'on persuade. Le souverain artifice est de n'avoir point d'artifice. Il faut que nos parolles soient enflammées , non pas par des cris et actions démesurées , mais par l'affection intérieure ; il faut qu'elles sortent du cœur , plus que de la bouche. On a beau dire ; mais le cœur parle au cœur , et la langue ne parle qu'aux oreilles.
1° J'ay dit qu'il faut une action libre, contre une certaine action contrainte et estudiée des pedans.
2«. J'ay dit noble , contre l'action rustique de quelquesuns, qui font profession de battre des poings , des pieds, de l'estomach contre la chaire , crient et font des hurlemens estranges , et souvent hors de propos.
1 Aristote, que les anciens appeloient philosophe par excellence. * Ce mot ne signifie ici qu'une longue période ou un long circuit de paroles.