POUR LA VERITE DU SAINT SACREMENT DE L'AUTEL
Caro mea verè est cibus. Joan., VI.
Ma chair est vrayement viande.
La vérité est si belle et si excellente en elle-mesme, qu'estant clairement et naïfvement mise à la veiië de nostre entendement , il n'est pas possible qu'il ne l'embrasse avec un amour et plaisir extresme. C'est son objet , disent les peripateticiens ; c'est sa viande, disent les platonicieio ; c'est sa perfection , disent-ilz tous ensemble avec nos sacrés théologiens. Toute la terre invoque et souhaite la vérité ; le ciel la bénit ; toutes choses sont esbranlées par sa force , disoit le sage Zorobabel , qui pour cet apophthegme fut réputé le plus judicieux de tous les Persans et Medois. Que si cela se peut dire de toute sorte de vérité, combien plus, je vous supplie, mes chers frères, de la vérité qui est la première et la plus excellente de toutes; je dy de la vérité chrestienne, au prix de laquelle toutes les autres vérités ne sont presque pas tant vérités que vanités ! vérité plus belle que ne fut oncques cette fameuse Hélène , pour la beauté de laquelle moururent tant de Grecs et de Troyens, dit saint Augustin, puisque pour l'amour d'icelle sont morts infiniment plus de gens d'honneur et de martyrs tres-saints ! Elle est plus désirable que l'or et le topaze , plus douce que le sucre et le miel ; elle resjouyt l'esprit et esclaire les yeux, comme chante David. C'est pour cette raison que désirant , en ces sermons suivans, preuver la vérité du tres-saint sacrement de l'autel,
> Pris sur i'original escrit de la main de l'Autheur (Edit. de 1641 et de 164a).
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j*ay creu que je ne pouvois mieux commencer, ô mes treschers frères, qu'en vous faysant voir clairement et distinctement la véritable doctrine de TEglise , doctrine si claire et sisoûefve, que vos entendemens, au premier regard de sa beauté, la recevront, je m'asseure, avec un amour et plaisir incroyable, et la reconnoistront assez à son propre maintien et à sa grâce pour estre fille de Dieu , sortie de sa bouche, et conceuë au sein de son infinie sagesse. Mais aussi, si auprès d'icelle je vous fais voir la face du mensonge contraire, je ne doute nullement que la laideur incroyable de celuy-cy ne vous face beaucoup plus admirer et chérir la beauté de celle-là. C'est en somme ce que je pretens faire en ce premier sermon : proposer la vérité fort clairement , et pour la mieux faire paroistre, poser auprès d'elle les mensonges qui luy sont opposés. Tenés vos yeux ouverts, ô Chrestiens; voyés cette belle vérité autant désirable que nulle autre qui soit en l'Evangile , mais si grande et relevée , que ny vous ny moy n'en sçaurions soustenir l'esclat, si celuy qui l'a révélée ne nous est propice. Implorons donc premièrement son assistance par l'entremise de sa tres-sainte Mère , que nous saluerons à l'accoustumé , disant Ave.
Un corps ne peut estre mangé, s'il n'est en quelque façon présent à celuy qui le mange; et ne peut estre mangé, sinon en la façon de laquelle il est présent à celuy qui le mange. Nul, comme je pense, ne peut nier cette vérité, puisque la manducation est une application et union de la viande à celuy qui la mange extrêmement intime et tres-estroite, jusques à faire qu'enfin la viande se convertit en celuy qui la mange , ou la convertit en soy . Il faut bien donc qu'elle luy soit présente, et ne se peut entendre qu'une viande soit mangée qu'autant qu'elle entre et s'unit à celuy qui la mange. Or je treuveque, parlant généralement, un corps ne peut estre présent, ny estre appliqué ou conjoint à ua
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autre , ny par conséquent esti e mangé qu'en trois sortes : réellement , et non spirituellement ; spirituellement , et non réellement; réellement, et spirituellement tout ensemble. La première sorte est réelle, mais grossière, naturelle et charnelle. La seconde est spirituelle , métaphorique et peu véritable. La troisième est autant réelle que la première, autant spirituelle que la seconde , et plus admirable que la première et que la seconde. Considérons cecy plus particulièrement, et voyons quelle des trois façons est plus convenable à la présence et manducation du corps de nostre Seigneur au tres-saint sacrement.
Je dy donc premièrement qu'un corps peut estre présent à un autre , et par conséquent estre mangé réellement , et non spirituellement, mais naturellement et charnellement. Cecy est sans difficulté : ainsi mon corps est présent à cette chaire , et les vostres à vos sièges. 0 mes frères , c'est réellement ; car c'est la propre essence et substance de nos corps qui y est; mais c'est charnellement, car c'est avec toutes les qualités naturelles de nostre chair, la pesanteur, espesseur, mortalité, obscurité, et semblables marques de nostre misère et propre nature ; c'est la façon ordinaire et naturelle de la présence de nos corps, et de tous les corps de ce bas monde, selon laquelle aussi peuvent-ilz estre mangés. Ainsi le fut le corps de Jezabel par les chiens, car ilz le mangèrent réellement et de fait ; et charnellement aussi , car ilz le deschirerent comme estant corruptible , ilz le traisnerent çà et là comme estant pesant, ilz ie mordirent comme estant espais, et enfin ne plus ne moins qu'une chair de cheval ou de bœuf. Ainsi furent mangés par les lyons réellement et charnellement les gens que le roy d'Assyrie avoit amenés pour peupler la Samarie, et les enfans qui injurièrent Ilelisée par les ours. Ainsi les antropophages des Indes s'entremangent les uns les autres réellement et de fait,.'f^[^raîit et quant charnellement, comme s'ilz mangeoiew!J:srcllaSV) des mou-
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tons et des veaux. Et de mesme les deux femmes samaritaines, pressées de la famine par le siège, mangèrent réellement et charnellement l'un de leurs enfans , le deschirans à belles dents, et remplissans leur estomach et leur ventre de la chair qui en estoit sortie. C'est bien assés pour ce point : je crois que vous m'avés entendu, puisque je ne vous parle que d'une façon de présence et de manducation ordinaire, naturelle et charnelle.
Maintenant, mes frères, il faut que je vous dise que les Capharnaïtes ^ ayant oùy que nostre Rédempteur avoit si souvent inculqué et répliqué en un sermon qu'il leur faysoit, qu'il falloit manger sa chair et boire son sang, que sa chair estoit vrayement viande , que le pain qu'il donneroit €stoit sa chair pour la vie du monde, ilz creurent qu'il voulust donner sa chair en cette première sorte , c'est à dire , réellement (car ses paroUes estoient si pregnantes, qu'ilz n'en pouvoient douter), mais charnellement, car ilz pensoient qu'il la voulust donner morte par pièces et morceaux, grossière, obscure, espesse, corruptible, pesante, palpable, visible, et que par conséquent il falloit qu'ilz la deschirassent et maschassent comme les antropophages ou mange-gens, cannibales et margajas, qui s'entremangent les uns les autres, comme l'on mange la chair des moutons et brebis. Et partant , tout estonnés de cette promesse , ilz disoient entre eux : Comme peut celuy-cy nous donner sa chair à manger? €t voyans qu'il persistoit à les en asseurer mesme avec son plus grand serment, ilz adjousterent : Ce propos est bien dur; et qui le peut otiyr? Hz appellent les parolles de nostre Seigneur dures, c'est à dire, aspres, rudes, estranges, crues, parce qu'entendans que nostre Seigneur leur voulust faire manger sa chair et boire son sang charnellement , et selon .i'estre naturel et ordmaire de la chair et du sang, à la vérité
» Cypr., de Cœna, et S. Aug., tract. XXVII in Joan., et lib. X, de Civ., «ap. XXIV.
cela leur sembloit fort crud, barbare et extravagant. Et à qui est-ce que les cheveux ne dresseioient d'horreur, et que la chair ne frissonneroit , s'il lu y falloit manger un corps humain, et boire le sang d'un homme? Mais dautant plus cela pou voit sembler fort cruel aux auditeurs de nostre Seigneur, que et luy et eux aussi estoient Juifs de nation et de religion. Or entre les Juifs, la chair humaine estoit tellement hors d'usage, que mesme en touchant un corps mort, on estoit contaminé et souillé devant le monde ; et quant au sang, il estoit tellement prohibé, que mesme il n'estoit pas loisible, selon la loy, de manger de celuy des bestes. Quelle merveille donc , si ces pauvres gens oyant que nostre Seigneur vouloit donner sa chair et son sang pour viande et breuvage, s'en estonnerent si fort, estimant qu'il la voulust donner toute morte, et en sa propre forme et condition naturelle et charnelle ? Intelligence trop grossière à la vérité , et qui procedoit d'une grande lourdise.
De cette mesme sorte de manducation grossière et charnelle furent accusés les anciens Chrestiens par les payens atheïstes, et je vous supplie, mes chers frères, de remarquer cecy. La primitive Eglise , esparse sur toute la face de la terre, faisoit une profession si ouverte parmi ses enfans de manger réellement le corps du Fils de Dieu , et de boire son sang , que les parolles avec lesquelles elle le declaroit estant venues aux oreilles des payens et autres ennemis du Sauveur,. ^ ilz en prenoient occasion de calomnier les Chrestiens , et les accuser de l'antropophagie, c'est à dire, de manger les petits enfans , les esgorger et deschirer à belles dents , et disoient qu'en leur sacrement et mystère ilz faisoient leur festin de chair humaine à la cyclopique : Dicimur, dit Tertullien en son Apologétique, sceleratissimi de sacramento infanticidii, et pabulo inde (On nous appelle tres-criminels , dit-il, du mystère de l'homicide des enfans et du repas qui s'en fait ). Et de fait, Pline second, en TcDistre aji'il escrit à Trajan, et
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qui est citée par Tertullien, monstre bien que les Ghrestiens avoieni esté accusés de ce crime; car il les en descharge, s'il est bien considéré. Cette calomnie dura jusques au tems de Minutius Félix, qui recite les parolles d'un certain Cecilius^ lequel en accusoit encore les Ghrestiens : accusation fort vilaine à la vérité, mais de laquelle la fausseté est aucunement excusable en ces anciens ennemis de l'Eglise ; car nos anciens pères confessoient ouvertement qu'ils mangeoient le corps de nostre Seigneur, et les sacrées Escritures le déclarent si ouvertement, que les payens , ou entre -escoutans les Ghrestiens parler, ou entre -voyans les Escritures , ne pouvoient ignorer que l'Eglise n'eust cette croyance. Mais d'ailleurs d'atteindre à la connoissance de cette manducation réelle, cela estoit hors de leur pouvoir; car c'est la seule foy qui l'enseigne : et outre cela nos Ghrestiens se tenoient si serrés et couverts en la célébration de ce mystère, que mesme ilz ne permettoient pas aux catéchumènes de le voir : si que les payens oyans dire absolument que les Ghrestiens mangeoient la chair du Fils de Dieu , et ne sçachans ny ne pouvans deviner que ce fust autrement qu'avec une façon charnelle , ilz accusoient les Ghrestiens d'un crime d'antropophagie.
Mais qui peut treuver cette accusation en ce tems , auquel l'impudence a bien osé passer si avant que de reprendre cette mesme calomnie pour en deshonnorer les catholiques? Et qui ont esté ces impudens? me dirés-vous. 0 peuple! des personnes baptisées, nourries et instruites en l'Eglise de Dieu, qui ont mille fois oùy et veu la célébration de la sainte Eucharistie , et cent fois peut-estre y ont participé , et après tout cela s' estant séparés de la sainte compagnie des fidelles pour faire des sectes à part, ne laissent pas de nous faire des argumens sur cette calomnie aussi asseurement comme s'ilz estoient tout à fait ignorans de nostre créance. Gombien de fois nous objectent-ilz , que si nous mangeons réellement le corps de nostre Seigneur, donc il faut que nous le deschi-
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rions, maschions et rongions ; et de là iîz passent à des argumens si insolens et extravagans , qu'il n'est pas possible de plus. Mais y a-t'il jamais eu en l'heresie effronterie plus arrogante que celle-là ?
Or enfin tout cela n'est que calomnie ; vous le sçavésbien, lies tres-chers frères. Non , jamais cela ne fut dit ny pensé )ar nostre Seigneur, que l'on mangeroit sa chair charnelleaient, grossièrement, et comme l'on mange les chairs mortes et périssables. Et les Capharnaïtes qui l'entendirent comme cela estoient des pauvres gens, qui n'avoient pas bien considéré les parolles de nostre Seigneur, lesqjielles ne peuvent nullement estre tirées à ce sens. Car oyés nostre Seigneur; il dit : Ma chair est vrayement viande , et qui mange ma chair a la vie éternelle. Que s'il n'avoit dit que cela , l'interprétation des Capharnaïtes eusteu quelque apparence, puisqu'il ne parloit que de la chair simplement. Mais quoy 1 n'exprime-t'il pas assés son intention , quand il dit en ce mesme discours : Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel? Voyés-vous pas qu'il ne parle pas d'une viande morte, mais vivante? or elle ne seroit pas vivante , si elle estoit deschirée, rompue et mise en morceaux. Qui me mange, dit-il, vivra pour l'amour de moy. Il ne veut donc pas donner sa chair morte, ny seule, mais se veut donner tout entièrement. Or il ne se donneroit pas soy- mesme tout entièrement, s'il ne donnoit que sa chair seule et morte. Mais sur tout, nostre Seigneur avoit rejette disertement cette intelligence grossière ^t toute charnelle par ces parolles : Spiritus est qui vivificat, caro non prodest quidquam ; verba quœ loquutus sum vobis spiritus et vita sunt ( C'est l'esprit qui vivifie , la chair ne profite de rien , les parolles que je vous ay dites sont esprii «t vie). Parolles saintes, parolles divines, parolles infiniment excellentes et propres à déraciner cette lourde et grossière intelligence de la manducation charnelle du corps de ûostre Seigneur, et ce par deux beaux moyens que nos
anciens pères en ont doctement tirés et déduits. Et comment donc , dit saint Chrysostome , la chair ne profite de rien? ne parle-t'il pas de sa chair mesme? Jà n'advienne ; mais il parle des personnes qui entendent charnellement. En ces pensées, dit saint Cyprien, la chair et le sang ne profitent de rien, ny le sens charnel ne peut pénétrer l'intelligence d'une si grande profondité, si la foy n'y survient : Nec carnalis sertsus ad intellectum tantœ profunditatis pénétrât , nisi fides accédât, etc-
ilYZ JESUS.