SUR LA VÉRITÉ DU S. SACREMENT DE L'AUTEL
Je VOUS disois dimanche, mes tres-chers auditeurs, que toutes les difficultés que nos adversaires mettent en la créance de la realité du corps et sang de nostre Seigneur au tres-saint sacrement se peuvent réduire à ces deux doutes que firent les Juifs et les Disciples à Jesus-Christ nostre Seigneur, quand il leur enseignoit la vérité de cet article (en S. Jean, VI) ; l'un estoit : Quomodo potest hic nobis carnem suam dare ad manducandum ( Comment se peut-il faire qu'il nous donne sa chair à manger)? l'autre estoit ; Durus est hic sermo , et quis potest eum audire (Cette parolle est bien rude , qui estce qui la peut entendre)? Car toutes les oppositions qu'on nous fait tendent là , ou que cette realité n'a pu estre instituée et faite , ou qu'il n'a pas esté convenable. Et semble que tous les lieux qu'ils sont allés recherchans en l'Escriture ne leur servent que d'une confirmation pour ces deux doutes. Or je commençay à preuver que Dieu le pouvoit tant par la commune règle de sa toute -puissance , que par des preuves particulières touchant la pluralité des lieux d'un corps. Puis je commençay à vous monstrer que la façon en laquelle nostre Seigneur estoit en ce sacrement, n'estoit aucunement dure ny horrible , ains tres-suave et gracieuse.
Maintenant en la poursuite de ce mesme discours, je montreray qu'il n'y a nulle impossibilité en ce saint sacrement, qu'un corps soit en un lieu sans y occuper une place, et garder cette extension extérieure que nous voyons estre naturellement es autres corps ; 2". Que la transubstantiation
* Pris sur l'original escrit de la main de l'aulheur (Edit. de 1641 et de 1643),
n'est aucunement impossible, ains tres-veritable en ce sacrement ; 3°. Je deduiray de tout ce que j'auray dit l'adoration de ce saint sacrement. 0 Seigneur, je loûeray de tout mon cœur vostre toute-puissance, pourveu que vous ouvriés mes lèvres à vos louanges ; j'adoreray vostre Majesté au saint sacrement, pourveu que vous teniés tousjours vos parolles 'en mon cœur : car vos parolles m'instruiront que vous y estes homme-Dieu réellement et véritablement , et que cette vostre présence n'est non plus impossible à vostre volonté , quoy qu'incompréhensible à nos foibles entendemens, que le reste de vos œuvres admirables. Afin que cette prière soit receuede sa divine bonté, joignons-y l'intercession de nostre Dame : Ave Maria,
Nous demeurasmes donc bien asseurés qu'un corps peut estre en plusieurs lieux par l'obeyssance qu'il fait au commandement de son Dieu tout-puissant , auquel il n'y a rien d'impossible. Je dis maintenant qu'un corps peut estre en un lieu sans y occLipcr aucune place , sans y estre veu , sans y estre touché ny aperceu. Vous avés peut -estre besoin d'entendre pour la pluspart le fonds de cette dilFiculté. Escoutés un peu attentivement , et je me declareray bien ouvertement.
Quand une chose est en un lieu , nous avons accoustumé de concevoir en icelle deux choses , deux qualités , deux appartenances.
L'une c'est la présence, c'est à dire, que la chose estant en un lieu y soit présente , et cette qualité n'est autre qu' estre en un lieu , de façon qu'estre présent en un lieu n'est autre, sinon y estre .; estre absent , c'est n'y estre pas.
L'autre qualité que nous concevons eslre en la chose qui est en quelque lieu , c'est qu'elle y occupe une place, c'est à dire , qu'elle y soit tellement que là où elle est nulle autre chose y puisse estre avec elle. Elle remplit tellement
le lieu où elle est , qu'autre chose n'y puisse avoir lieu
Ces deux conditions , à nostre grossière façon de penser», nous semblent estre tellement liées Tune avec l'autre, qu'elles ne peuvent estre aucunement séparées. Et nous est bien advis que quand une chose est en un lieu , elle y occupe place , et partant qu'une autre chose n'y peut estrb; avec elle.
Or néanmoins la chose n'est pas ainsi ; car il y a grande différence entre estre présent et occuper lieu , de façon que l'un peut bien estre sans l'autre : je veux dire qu'une chose peut estre tres-parfaittement présente en un lieu sans y occuper lieu; ains les choses, dautant que plus parfailtement elles sont présentes à quelque lieu , moins elles y occupent de place ; de quoy les exemples vous feront foy.
La Majesté do Dieu est tellement par tout , que saint Paul a dit : Non longe est ah unoquoque nostrum : in ipso enim vivimus, movemur et sumus *. Ce qu'il disoit aux Athéniens au propos du Dieu incognu.
Et comme je vous disois dernièrement de David : Si ascendero in cœlum, tu illic es; si descendero in infernum , ades. Or quoy qu'il soit présent à toutes choses , si est-ce qu'il n'occupe aucun lieu ou place : ainsi les Anges n'occupent aucune place en eux, de façon que des légions entières de diables se sont treuvées en un corps. La présence donc peut estre sans l'occupation de lieu , et l'est ordinairement es esprits.
Mais es choses corporelles, ordinairement la présence d'une chose n'est pas sans occupation de place.
Et voicy maintenant la difficulté ouverte entre nous et nos adversaires; car nous disons que comme la présence est ordinairement séparée de l'occupation de lieu es choses spirituelles , aussi le peut-elle estre es choses corporelles par la toute-puissance de Dieu. Hz le nient, et nous le preuvons;
• Act., xvu.