CHAPITRE Vin
DES PHARES ET FAIfADX ALLOUÉS ACTDEL|.£MEIfT SUR LES CÔTES DE FRAIVCE
La plupart des appareils employés aujourd'hui à réclairage des côtes de France sont des appareils len^ ticulaires. Quelques feux de laible portée ou destinés & n éclairer qu'un espace angulaire très-restreint sont seuls munis de réflecteurs, c'est-à-dire sont des appareils catoptriqoes. On doit cette révolution opérée dans l'éclairage de nos côtes aux beaux travaux de Freaiel, dont
j'ai déjà fait Tanalysc, et au soin qu*a mis la commission des phares à seconder les efforts de mon illustre ami et à développer sa découverte. Par un arrêté, en date du 21 juillet 1813, pris par le comte Mole, Blors directeur général des ponts et chaussées, je fus nommé membre de cette commission composée d'inspecteurs des ponts et chaussées, d'officiers supérieurs de la marine et de membres de l'Académie des sciences. H m'a été ainsi donné de suivre pendant quarante années les travaux de perfectionnement de cette importante branche des services publics. J'ai déjà dit que je regardais comme un des bonheurs de ma vie d'avoir, dès 1819, fait attacher Fresnel, alors inconnu, aux travaux de la commission des phares; cinq ans plus tard, au mois de mai 182 j^, mon illustre ami devenait, en recevant du ministre le titre de secrétaire de cette commission, le véritable chef officiel du service des phares. Ce fut une bonne fortune pour l'administration que la collaboration de cet homme éminent; je dirai mieux, de cet homme de génie.
Je veux faire comprendre dans ce chapitre l'importance pratique de l'excellent système d'éclairage qui a été établi sur nos côtes, avec une dépense première de 5 millions seulement, et qui ne coûte chaque année que 400,000 à 500,000 francs. Encore la dépense annuelle est-elle, au demeurant, supportée par les navigateurs eux-mêmes, sous le nom de droits de feux. Or, quelques chiffres établiront nettement qu'un bon éclairage des côtes arrache chaque année à la. mort plusieurs centaines de nos plus utiles, de nos plus courageux concitoyens.
De 1816 à 1831 , il y a eu sur les côtes France 1612
bris et naufrages. Ainsi , par an, le nombre moyen de sinùtreSy comme disent les négociants et les assureurs, s'eôt trouvé pour toute cette période de 107, De 1816 à 1823, il s'élevait à 163. La grande diminution que ces nombres présentent doit être en partie l'effet de Tamélioration partielle introduite dans nos phares depuis 1823. Depuis que le système a été complété, le nombre 107 lui-même s'est trouvé considérablement diminué, eu égard à l'augmentation de la navigation. Les phares ne sauraient empêcher qu'un coup de vent brise un mât, qu'il forme une menaçante voie d'eau ; mais alors même qu'ils ne réduiraient le nombre actuel de naufrages que d'un tiers, ils mériteraient toute Tattention.
Si l'on compare les phares français aux phares étrangers, on compte :
Anglet^re, Ecosse et Irlande 126 ph^ures.
États-Unis , 138 —
FTiBce... 68 —
Ces nombres, séparés de ceux qui font connaître le développement des côtes, ne donneraient qu'une idée imparfaite du système. Voici qui est plus significatif:
Espacement moyen des pha^res.
Angleterre c ÛO kilomètres.
États-Unis 39 —
France.... »... A3 —
Les phares d'Angleterre coûtent annuellement 2,315,000 fr.
Ceux des ÉtatsrUnis 1,000,000 fr.
Les phares de France seulement. . . 600,000 fr.
48 LES PtiAIiBS.
Et cependant, ^ cause de la supériorité du système lenticulaire, nos côtes sont mieux éclairées que celles d'aucune autre nation. Aussi on ne doit pas s'étonner que les lentilles à échelons. de Fresnel et les lampes à courants d'air multiples soient appliquées aujourd'hui dans tous les pays du monde.
Pour que l'on comprenne le sens de quelques expressions dopt je vais me servir, je dirai en deux mots qu'il existe des phares dans lesquels bn a tant multiph^é les lentilles autour de la lampe cejitraje , que sa lumière parvient à toxïs les points de l'horizon. On les appelle des phares fixes.
D'autres phares, composés de lentilles de plus grandes dimensions, ne jetteraient leur éclat que dalis certaines directions déterminées, si un mouvement de rotation du système ne donnait successivement aux divers cylindres de lumière toutes les orientations possibles. Ces derniers phares prennent le nom de phares à éclîpvses ou de feux tournants.
Pour obtenir plus de variété, on fait alterner dans quelques phares les éclipsée avec des éclats, c'est-à-dire que les feux acquièrent progressivement en quelques secondes leur maximum d'^intensité, et décroissent ensuite jusqu'au moment où ils disparaissent. Ces phares se distinguent des phares à éclipses ordinaires par l'intensité et la dui'ée de la lumière fixé qui succède à chaque éclat en se maintenant pendant deux, trois ou quatre minutes, selcm la disposition de l'appareil, et par la courte durée de l'éclipsé qui précède et qui suit inamédiateraent chacun de ces éclats.
I^s phares français proprement dits se partagent en trois classes.
Nos phares du premier ordre portent, pendant les temps d'une grande pureté, la lumière jusqu'à 60 kilomètres (15 lieues) de distance. La portée des phares du second ordre s'étend jusqu'à 40 kilomètres (10 lieues); celle des phares du troisième ordre va jusqu'à 28 kilomètres (7 lieues). Des distances de 15, de 10, de 7 lieues satisfont à tous les besoins de la navigation.
Un simple rapprochement mettra en évidence ce que le premier de ces chiffres semblerait offrir d'indécis. Nous avons dit et tout le monde sait ce qu'est la lampe d'Argand, la lampe à double courant d'air. Eh bien, un phare du premier ordre produit à l'horizon le même effet que 4,000 de celles de ces lampes qui seraient concentrées en un seul et même point.
L'intensité de la lumière ne suffit pas, du reste, pour limiter la portée d'un phare, à cause de la rondeur de la Terre ; il faut qu'un phare soit très-élevé pour que sa lumière puisse être vue de très-loin en mer.
Après les phares proprement dits viennent les fanaux ou feux de port , destinés particulièrement à guider les navires qui veulent pénétrer dans les ports ou les rades. Ces signaux ont une moindre portée que les précédents, et ils ont à éclairer un espace angulaire plus restreint. La plupart des fanaux sont, comme jes phares principaux, munis d'appareils lenticulaires, mais quelques-uns sont à réflecteurs ou catoptriques.
Pour distinguer les phares les uns des autres, les uns sont à feux fixes, les autres sont à éclipses , les autres VL — ui. û
encore sont variés par des éclats précédés et suivis d'éclipsés, et quelques-uns sont colorés en rouge. Dans plusieurs phares, on emploie enfin des éclats rouges. Toutefois , les feux colorés en rouge sont plus souvent réservés pour les fanaux qui se distinguent, du reste, les uns des autres par leur fixité, par la durée des éclipses ou par celle des éclats.
Voici maintenant la liste des phares établis sur nos côtes ; les élévations sont rapportées au niveau des plus hautes marées :
Gnn- Éleva- Pon ^
Départemente. Noms des phares. ^J""
phares
Nord Dunkerque. . . . . 1
— Gravelines 8
Pas-de-Calais. . Calais i
— Cap Gris-Nez... 1
— 2 phares de la
baie d'Étaples
ou de la Can-
che 1
Somme Cayeux 3
Seine-Infér. . . L'Ailly 1
— Fécamp 1
— 2 phares de la
Hève
^ Fatouville ou THomme de bois.
lions des thares.
lees
des
phares
Nature des feux.
kUom.
à éclipses, fixe.
/il
éclats et éclipses, éclipses.
fixe.
éclats et éclipses.
éclipses.
fixe.
i 121 37 fixe.
Calvados Pointe de Ver. .
Manche Pointe de Barfleur
— Gap de la Hague.
— Gap Garteret...
— UesGhausey....
ai
Gran ville.
éclipses et éclats
rouges, éclats et éclipses.
éclipses.
fixe.
éclipses.
éclats rouges et
éclipses, fixe.
Grau- Éleva- Pop-
D<parteiii«nto. Nomi des phares. ^^ ^^°/ ^^ Nature des feux.
phares, phares, phares,
m. kUom.
Côtes-da-Nord. Gap Fréhel i 79 /il éclipses.
— Des Héaux de
Bréhat i A5 33 fixe.
^ Sept-Iles 3 56 28 éclats et éclipses»
Finistère Ile de Bas 1 68 M éclipses.
— Ile Vierge 3 33 28 éclats rouges et
éclipses.
» Ile d'Ouessant.« i 83 33 fixe.
— Saint- Mathieu.. 2 5/i 33 éclipses.
— Petit-Minou.... 3 32 28 fixe.
— PorUic 2 56 33 éclats et éclipsea
— Ile de Sein i /i5 37 éclats et éclipses.
— Bec du Raz de
Sein i 79 33 fixe.
— Penmarc'h 1 ki Ui éclipses.
— Ile de Penfret. .3 36 28 éclats et éclipses.
Morbihan Ile de Croix . . • . i 59 33 fixe.
— Belle-Ue 1 86 50 éclipses.
Loire-lnfér. .. Four 2 2/i 33 éclipses.
— Aiguillon 3 3/i 22 fixe.
— Commerce 3 39 26 éclats et éclipses.
Vendée Pilier 2 32 33 éclats et éclipses.
— Ued*Yeu 1 54 33 fixe.
Charente-Inf . . Haut banc du N. 3 22 28 fixe.
— Baleines 1 50 Ai éclipses.
— ^ Pointe de Ghau-
veau 3 22 26 fixe.
— Ghassiron i 50 33 fixe.
Gironde Gordouan i 63 50 éclipses.
— Flottant du banc
deTallais.... 3 10 17 fixe.
^ Arcachon 1 51 33 fixe.
Basses-I>yrén. . Biarritz 1 73 /il fixe.
Pyrén. -Orient. Gap Béam 1 229 Al fixe.
Hérault Mont d'Agde. . .. 1 126 50 éclipses.
-. Gette 3 25 22 fixe.
Gard Aigues-Mortes. .3 20 28 éclats et éclipses.
Boucbes-du-R. Faraman i 38 33 fixe.
» Planier 1 AO 37 éclipses.
Gran- Éleva- For-
DépartemenU. Noms de» pham. ^J^ *y^ ^^l Natdw d« feui.
phares, phares, phares,
m. kilom.
Bouches-du-R. Ue de Porquerol-
les 1 80 37 éclats et éclipses.
— Titan 3 75 28 fixe.
— Cap Gamarat . . . 1 130 50 éclipses.
— Antibes 1 103 37 fixe.
Corse Ile de Giraglia.. 1 82 tii éclipses.
— Golfe de Calvi.. 1 88 37 fixe.
— Golfe d'Ajaccio.. 1 98 37 éclats et éclipses.
— Mont-Pertusato. 1 99 60 éclipses.
— Porto -Vecchic. 1 .66 37 éclats et éclipses.
L'Algérie et les colonies françaises possèdent aussi 30 phares ou fanaux dont il est inutile de donner ici la nomenclature.
Nous ne parlerons pas non plus en détail des 137 fanaux allumés pour diriger les navires à l'entrée des ports.
On voit que le service des phares français ne doit pas entretenir allumés chaque nuit moins de 228 feux, tant sur nos côtes continentales que dans nos diverses possessions maritimes. Ce service n'a atteint sa perfection qu'à la suite des travaux de Fresnel, dont ils feront l'étemelle gloire.
Quelques lignes consacrées à expliquer les avantages d'un petit nombre de phares élevés en dernier lieu d'après les indications de la commission des phares, feront comprendre tous les avantages que la marine retire journellement de l'invention de notre compatriote.
Au large de Dunkerque, il y a des bancs très-dangereux. Les navigateurs français et étrangers qui fréquentent ces parages demandaient & cor et à cri que la limite
des bancs leur fût indiquée par un feu flottant, par un feu situé sur un bâtiment à Tancre. Cette demande devait être accueillie, si elle n'exposait pas à une mort certaine les gardiens du feu flottant. Or, personne ne saurait admettre que le navire porteur du feu pût tenir dans une mer aussi orageuse. Le problème semblait donc insoluble. Non, il ne Tétait pas. En bâtissant à Dunkerque une tour très-élevée dans la portion du chenal qu'on appelle Risban, en y établissant un phare qui, par un beau temps porte la himière à 15 lieues, et en temps ordinaire à 6 ou 7 lieues, on a atteint la limite des bancs dangereux , et sans feu flottant on dit aux navires en danger : Changez de route.
Venons un peu plus au midi , à l'entrée de la Seine. Un navire peut, de jour, à l'aide de certains signaux , aller jeter l'ancre en amont de Honfleur. Il fallait rendre cette manœuvre tout aussi facile de nuit que de jour. La commission des phares a demandé avec instance qu'on établit deux phares, un sur la côte voisine de Honfleur, * un autre un peu plus loin aux environs de Fatouville. L'un de ces phares, celui de Fatouville ou de l'Homme de bois, est déjà construit; l'autre est remplacé provisoirement par un petit feu installé sur une charpente. Ces deux phares remplaceront les dgnaux de jour. En les tenant l'un par l'autre, comme disent les marins, les navires éviteront les bancs.
Voici un point non moins important
Nos phares ont donné une grande confiance à nos caboteurs ; ils ne naviguent plus seulement de jour , ils naviguent aussi de nuit. Quand ils sont surpris sur la
côte N.-O. du Finistère par une tempête , et on sait combien les tempêtes sont dangereuses dans ces parages, ils trouvent difficilement un refuge. Eh bien, il y en a un excellent de nuit et au large ; mais il faut le leur indiquer, c'est le refuge de TAbervrac'h. Le problème a été résolu en établissant un phare dans Tîle Vierge. De plus, on a indiqué par un feu rouge et par un feu blanc la direction du chenal, pour que les petits bâtiments, et même les vaisseaux de guerre, puissent entrer dans TAbervrac'h avec sécurité.
On ne pouvait pas, il y a quelques années, entrer à Brest de nuit. Deux petits phares, Tun sur la pointe du Portzic, l'autre sur le petit Minou, ont levé toute difficulté.
Depuis la destruction de la pointe de Graves, on ne peut plus guère s'arrêter dans la rade du Verdon. Il était nécessaire de fournir aux vaisseaux qui viennent du large, la possibilité de pénétrer pendant la nuit jusqu'à la rade de Richard. On a obtenu ce résultat en établissant sur un bâtiment de 80 tonneaux mouillé par 8 mètres d'eau aux plus basses marées, un phare flottant vers le milieu de la longeur du banc qu'on appelle le banc de Tallais; et un fanal fixe dans la rade de Richard; avec ces deux phares, la navigation de l'embouchure de la Gironde est devenue extrêmement sûre et facile.
Voici dans quels termes la commission des phares s'expliquait, en demandant la construction des phares dont nous venons de parler :
• La commission ne saurait trop insister, en terminant, sur cette considération, qu'à moins d'impossibilité abso-
LBS PHARES. 55
lue, une bien grave responsabilité s'attacherait à l'ajournement d'établissements aussi essentiels au salut des navigateurs, que les phares proposés pour éclairer l'em- ' bouchure de la Seine, celle de l' Abervrac'h, les approches de la rade de Brest, et l'embouchure de la Gironde. La nécessité de ces nouveaux feux se fait , aujourd'hui, d'autant plus vivement sentir, que l'amélioration considérable apportée à l'éclairage de nos côtes maritimes, a déterminé une singulière augmentation, surtout de la part du cabotage, dans le mouvement de la navigation nocturne. >
Il y a dans notre pays, un homme vénéré de tout le monde, aujourd'hui plus que octogénaire, et dont la longue vie a été employée à explorer les côtes les plus difficUes dans l'intérêt des navigateurs : chacun a déjà nommé M. Beautemps-Beaupré. Cet hydrographe illustre s'exprimait ainsi à l'occasion du projet de construction des deux phares du petit Minou et du Portzic :
c On peut afOrmer aussi que les moindres avaries que pourrait éprouver un bâtiment de l'État, forcé par le mauvais temps à chercher de nuit un refuge dans la rade de Brest, occasionneraient plus de dépenses que n'en demande la construction des phares qui doivent être élevés sur les pointes du Portzic et du petit Minou, pour indiquer, étant vus l'un par l'autre, la roule directe à faire pour passer entre les écueils qui limitent le grand chenal de Brest, tant du côté du nord que du côté du sud
« Une dépense dont le résultat est de préserver, autant que la chose est possible, nos marins des dangers qu'offre la navigation de nuit sur nos côtes de l'Océan , ne sau*
rait être considérée comme une dépense qu on peut relarder. »
Je crois n'avoir rien à ajouter à des paroles qui partent d'une source si élevée. Tout le monde a dû comprendre que les phares modernes sont une des plus belles conquêtes de la science.