CHAPITRE II
OPINION DE YAUBAN SUR LE SYSTÈME DE FORTIFlGATIOtT LE PLUS CONVENABLE POUR PARIS
Des autorités ! Il était impossible qu'elles ne jouassent pas un grand rôfe dans la discussion à laquelle a donné lieu la loi sur les fortifications de Paris. La première de , toutes devait être, d'après l'opinion du monde entier, celle de Vauban. Un orateur éloquent l'a contestée par ses paroles et plus vivement encore par ses écrits. M. de Lamartine a imprimé que le Mémoire de Vauban « était l'enfance, la seconde enfance d'un homme de génie. » Si de telles paroles avaient été prononcées à la tribune nationale, le mérite éminent, l'honorable caractère de l'orateur, sa loyauté si bien connue, ne l'auraient pas mis à l'abri d'une désapprobation manifeste et bruyante.
Pour moi , quelque humbles que soient les liens qui m'attachent au corps du génie, j'aurais regardé comme un devoir sacré de défendre à l'instant la mémoire du grand homme qui fut en quelque sorte le créateur de cette arme savante ; qui lui donna pendant plus d'un demisiècle, les plus beaux , les plus sublimes exemples de vertu, de courage, d'habileté, de patriotisme, et ce qui est encore plus rare, d'abnégation personnelle.
Que reproche-t-on à Vauban î II a parlé dans son Mémoire, d'orge, de houblon, du goût des Parisiens pour
la bière. Cela prouve qu'il s'était livré, non à de simples aperçus» mais au travail le plus détaillé sur la défense de Paris. Si de telles citations semblaient de quelque poids, que ne eonsultaît^n les traités de l'attaque et de la défense des places de^ l'illastre maréchal ? On^y eût trouvé des tables proportionnelles d'approvisionnement, où figurent du poivre, des clous de girofle, des harengs saurs, des aiguilles de bourrelier, des bonnets d'osier pour les soldats, etc., efc. Tout cela est assurément peu poétique; il faut cependant s'y résigner : la vie matérielle est ainsi faite, dans les places fortes comme <lans les vilfes ouvertes.
On a parlé avec dérision de l'opinion du maréchal sur l'attachement des Parisiens pour leurs rois. Dieu me garde de m'^ger en juge compétent de l'utilité de la citation : me sera-t-il permis, cependant, de faire remarquer que M. de Lamartine a lui-même rappelé avec éloge des paroles de Louis ^^lY qui exprimaient la même pensée avec infiniment plus de force.
Pour atténuer l'importance du Mémoire de Vauban , M. de Lamartine n'a eu garde d'oublier le titre modeste du recueil dont ce Mémoire fait partie. Je compléterai la révélation en disant que le recueil en question , loin d'être composé comme on pourrait le croire de quelques feuilles légères, forme douze gros volumes; que des problèmes militaires, commerciaux ^ agricoles, fmanciers^ économiques, y sont traités avec une grande supériorité de vues; que les meilleurs esprits du siècle de Louis XIV et de notre époque, ont mis ces profondes recherches^ même au-dessus des travaux de Vauban sur la fortifica- YL— m. 6
lion. Quant au titre d'Oisinetés que l'illustre ingénieur donnait à ses méditations de cabifiet , il a été très-faussement interprété : Vauban se croyait oisif j partout où les balles ennemies ne pouvaient l'atteindre , partout où il n*était pas exposé à verser son sang pour la défense de la patrie.
Venons à Tassertion que j'ai lue avec une peine si vive sur la décadence du génie dcYauban à l'époque où il s'occupait des moyens de défendre Paris par une enceinte continue.
Le Mémoire sur les fortifications de Paris a été écrit un peu avant 1690; ce serait donc, au plus tard, de 1690 que daterait l'affaiblissement des facultés intellectuelles de Vauban. Eh bien , voici ^pielques passages d'une lettre , datée du 3 septembre 1696 , relative au traité que des ministres faibles ou corr>ompus, voulaient conclure à de déplorables conditions. La lettre était adressée à Racine.
€ J'ai trouvé Paris rempli des bruits de paix que les ministres étrangers y font coui-ir, à des conditions trèsdéshonorantes pour nou$... Je ne vous ai paru que trop outré là-dessus. Il vaut mieux se taire de peur d'en trop dire. Ce qu'il y a dé certain, c'est que ceux qui ont donné de pareils conseils au roi, ne servent pas mal ses ennemis... Nous perdons avec elles, {elles ^ veut dire les places qu'il était question de céder), nous perdons pour jamais l'occasion de nous borner par le Rhin^ Nous n'y reviendrons plus, et là France, après s'être ruinée et avoir consommé un million d'hommes pour s'élargir et se faire une frontière .., tombe tout d'un coup sans aucune néces-
LES FORTIFICATIONS. h7
sttéy et tout Ce qu^elle a fait depuis quarante ans ne ser* vira qu'à fournir à ses ennemis de quoi achever de la perdre. Que dira-t-on de nous présentement? Quelle réputation aurons- nous dans les pays étrangers, et à quel mépris n'allons-nous pas être exposés? Est-on assez peu instruit dans les conseils du roi pour nei pas savoir que les États ^ maintiennent plus par la réputation que par la force? Si nousk perdons une fois, cette réputation, nous allons devenir Tobjet du mépris de nos voisins, comme nous sommes celui de )eur aversion. On va nous raarcher sur le ventre , et nous n'oserons souffler. Voyez où nous en sommes. Je vous pose en fait qu'il n'y aura pas un petit prince dans l'empire qui , d'ici en avant, qe se veuille mesurer avec le roi, qui, de son côté, peut s'attendre que la paix ne durera qu'autant de temps que ses ennemis en emploieront à se mettre en état, après qu'ils auront fait la paix avec le Turc. (Je crois utile de rappeler que la lettre dont je donne un extrait est de 1696)... De la manière enfin qu'on nous promet la paix générale, je la tiens plus infâme que celle du Cateau- Cambresis qui déshonora Henri II... Si nous avions perdu cinq ou six batailles l'une sur l'autre, et une grande partie de notre pays; que l'État fût dans im péril évident à n'en pouvoir relever sans une paix, on y trouverait encore à redire en la faisant comme nous la voirons faire. »
Cette éloquence mâle, patriotique, détrompera entièrement les détracteurs de la vieillesse de Vauban. Sans cela, j'ouvrirais encore ta vie du grand homme de guerre, et je le verrais en 1701 , en 1702, refuser le grade de maréchal de France. Il représentait au roi, dit son histo-
rien, qu^une fois maréchal on ne voudrait plus l'employer sous de simples généraux ; que si on l'associait à des chefs du même rang qge lui , cela pom^rait faire naître des embarras contraires au bien du service. Personne ne verra dans cette noble conduite le symptôme d'un affaiblissement des qualités de l'esprit, du cœur et de l'âme.
En 1704, Vauban, devenu maréchal par obéissance, faisait le siège du vi^x Brisach ; il s'en emparait au bout de treize jours et demi de tranchée ouverte, et, ce qui à ses yeux marchait toujours en première ligne, seulement avec la perte d'un très-petit nombre de soldats français.
Pendant l'année 1704, le vieillard prétendu caduc, rédigeait son immortel Traité de l*atiaque des places. Le Traité de la défense fut écrit deux années plus tard.
En 1706, après la funeste bataille de Ramillies, Vauban reçut le commandement de Dunkerque, de Bergues, de la côte de Flandre. Par ses habiles dispositions, disons mieux, par sa seule présence, il détourna l'ennemi de toute tentative sur ces contrées.
Dans la même année, le maréchal de Yauban, • le seul général peut-être, dit Voltaire, qui aimât plus l'État que soi-même, » proposa d'aller servir comme volontaire au siège de Turin, sous les ordres d'un jeune courtisan présomptueux , le lieutenant-général duc de Lafeuillade. Quand il connut la manière dont cette grande expédition était conduite, Vauban, le désespoir dans l'âme, en prédit la fatale issue avec une exactitude de détails qui, après l'événement ^ excita le plus douloureux étonnement dans la cour de Louis XIV.
On me pardonnera ces détails historiques. La gloire
d'un homme qui fit travailler à 300 places de guerre, qui en créa 33 complètement neuves, qui dirigea 53 sièges, qui prit part à 140 actions de vigueur dans lesquelles il reçut huit blessures; une telle gloire, disonsnous, ne doit jamais trouver la patrie ingrate.
On le voit, les partisans de la fortification continue dé Paris auront toujours ie droit de s'appuyer sur Yauban avec, confiance et orgueil ; sur ce Vauban de qui Fontenelle osa dire, sans trouver de contradicteurs, • que son autorité pouvait être opposée à celle de toute l'Europe , comme chez Içs anciens on opposait l'autorité de Caton à celle des dieux 1 1