CHAPITRE III
l'état de nos FRONTIÈRES, DE 110» ALUAIIGES ; L^ÉTAT DE LA POUTIQUE GÉNÉRALE DE L'EUROPB, RENDENT-ILS LA FORTIFI- CATION DE PARIS NÉCESSAIRE?
Les traités de 1815 ont constitué notre territoire de telle manière , qu'en cas d'une guerre générale les environs de la capitale et la capitale elle-même peuvent devenir, huit ou dix jours après l'ouverture de la campagne, le champ de bataille où le canon décidera des destinées de l'univers. Un simple coup d'oeil sur la carte rend cela parfaitement évident. On n'a d'ailleurs besoin pour arriver au même triste résultat, que de comparer la date néfaste de la bataille de Waterloo, à la date non moins douloureuse de la seconde entrée des ennemis à Paris,
Malgré d'innombrables fautes, la France est encore
assez forte pour n'avoir jamais à s'inquiéter sérieusement quç des guerres de coalition. De notre temps les principes, bons ou mauvais, auront seuls le privilège de réunir dans un but commun, trois ou quatre grandes nations européennes. Les guerres de principes ne sont, ne peuvent être que des guerres d'invasion, La France ne doit donc pas s'imaginer qu'on l'attaquera désormais avec de faibles armées* Ses ennemis ne s'arrêteront plus près des frontières pour nous arracher le terrain pas à pas, pour nous livrer des combats méthodiques, pour faire ce qu'on appelait jadis un guerre d'échiquier. C'est vers la capitale que se dirigeront leurs épaisses colonnes. N'est-ce pas là, en effet, qu'aboutissent tous les rouages de l'administration centralisée? N'est-ce point de Paris que les départements ont pris l'habitude de recevoir l'impulsion, même dans les plus petites affaires? Paris n'est-il pas, enfin, le foyer d'où rayonnent incessamment les grandes idées politiques qui sont l'effroi des souverains absolus et l'espérance des peuples courbés sous le joug? Les cabinets étrangers considèrent Paris comme la révolution incai-née; c'est à Paris et à Paris seulement qu'ils espèrent pouvoir la frapper au cœur. Paris est d'ailleurs un centre de richesses inépuisable. L'armée envahissante certaine d'y entrer, n'a nul besoin d'embarrasser sa marche par de lourds convois. La ville rendra avec usure la poudre qu'on aura brûlée dans l'attaque; elle nourrira splendidement ses vainqueurs, renouvellera leurs vêtements usés, paiera la solde arriérée. En doutez-vous? Jetez un coup d'oeil sur le budget actuel de la ville de Paris, et vous y verrez ce qu'il en coûte à recevoir ces
Messieurs, même lorsqu'ils se présentent comme Thumble escorte du souverain légitime.
Empêcher une si riche proie de tomber aux mains de Tennemi , est le devoir le plus impérieux du gouvernement.
Le problème est-il soluble? La solution entralnerait-elle^ des inconvénients supérieurs aux avantages qu'on peut en attendre? Voilà, suivant moi, ia véritable question.
Toutes simples, tout évidentes que me paraissent ces considérations, je n'aurai garde de négliger de les mettre sous le patronage des plus illustres, des plus grandes autorités nationales.
J'ai déjà beaucoup parlé d'un Mémoire de Vauban , écrit vers l'année 1690. Ce Mémoire n'est pas le seul où J'illustre maréchal ait consigné son opinion sur la nécessité de fortifier Paris. En 1705,41 présentait à Louis XIV un travail auquel j'emprunte textuellement cette phrase : t Les fortifications de Paris sont un ouvrage indispensable, si l'on veut mettre le royaume en parfaite sécurité. •
Je trouve dans un autre écrit de la même main, portant la date du 2 février 1706, ces paroles que je transcris fidèlement : « Depuis le traité de Ryswycfc, les frontières de la France sont trè^mauvaises. • Telle était à cet égard la profonde conviction de Vauben , que, dans l'écrit dont je viens de parler, il n'hésite pas à conseiller à Louis XIV «de renoncer au bénéfice du testament de Chartes II», « les alliée consentent à nous laisser rectifier notre frontière par la cession de la forteresse de Luxembourg, qui, dit-il, couvrirait la Champagne. Cependant, qu'on le remarque, à cette époque nous
possédions encore Philippeville, Marienbourg, Tournay, Ypres, etc.
Les traités de 1815 n^ont pas même laissé nos fron* tières à l'état déplorable que le traité de Ryswyk avait amené. En faut-il davantage pour nK)ntrer Futilité des fortifications de Paris?
Parmi les personnes qui ne voulaient autour de la capitale de fortifications d'aucune espèce, j'en ai rencontré qui cédaient à une idée honorable, mais sans portée : elles croyaient que les forts détachés ou les bastions seraient, en apparence du moins, des indices de crainte, de faiblesse ; elles ne voulaient pas donner ainsi carrière à un redoublement d'arrogance, de prétentions et d'exigences de la part des étrangers.
Lorsqu'on est exposé au reproche de timidité en compagnie de Vauban, de Napoléon, on peut, ce me semble, ne pas s'en préoccuper. Au reste, qu'y a-t-il de pusillanime à prendre ses précautions, quand on a la presque certitude de recevoir le choc de l'Europe entière? Le gouvernemejit de Juillet a eu l'incroyable inhabileté de s'aliéner les peuples^ sans avoir néanmoins réussi à conquérir les sympathies des souverains. On ne citerait pas un allié dont le concoure lui ait été assuré. Une pareille situation peut se représenter; une guerre de coalition est toujours à craindre, et si une telle guerre éclatait, nous aurions à combattre une armée trois ou quatre fois plus nombreuse que la nôtre. La troupe de ligne, malgré sa bravoure, ne saurait suffire à une pareille tâche. Il faudrait que les gardes nationales, que les vaillantes populations ouvrières, agricoles, vinssent à son aide; il
faudrait se rappeler ces paroles célèbres d*un grand capitaine tonibé du faite de la gloire : • J'ai eu tort de croire qu'on pourrait résister à l'Europe en chargeant les arnnes en douze temps ! »
Le cas échéant, le courage, Pénergie, le patriotisme, seront certainement loin de manquer à c^ix qui n'exécutent pas la charge en douze temps* Il importe néanmoins que leur inexpérience trouve un appui, afin de ménager un sang généreux. Les fortifications, celles de la capitale en particulier, rendront sous ce double rapport d'immenses services.