CHAPITRE Vin
LES DÉPENSES EXIGÉES PAR LES FORTIFICATIONS NE SONT-ELLES PAS SOPÉRIEURES AUX RÉSULTATS QO'ONBN PEUT ATTENDRE?
J'ai toujours soutenu que pour empêcher Paris de tomber au pouvoir des ennemis, pour donner à sa population le moyen de se défendre contre la plus puissante armée, il faut, autour de la ville, une enceinte continue et maçonnée, et qu'une semblable enceinte suffit amplement.
J'ai examiné la question en elle-même, dans son essence , parce qua tout le monde peut la comprendre , parce que , de notre temps , il n'y a plus d'arcanes réservés à quelques initiés. Cependant il est toujours bon de se placer sous le patronage d'imposantes autorités nationales.
Nous avons dit que Vauban, qui est incontestablement la plus grande autorité quMl soit possible d'invoquer sur un pareil sujet, rédigea, vers Tannée 16&0, un Mémoire détaillé sur la nécessité de fortifier Paris. Eh bien, Vauban voulait que la fortification de la capitale fût une enceinte continue bastionnée. Remarquons bien que Tillustre maréchal n'examinait, cependant, la question qu'au point de vue militaire.
Il est des personnes qui , tout en reconnaissant que Vauban resta l'homme modèle jusqu'à la fin de ses jours, prétendent que s'il put avoir la pensée de fortifier Paris en 1690, la grandeur actuelle de la ville l'effraierait.
Ceux qui se livrent à ces vagues conjectures, ignorent sans doute que le projet d'enceinte extérieure de l'illustre maréchal , différait peu de l'enceinte qu'on a exécutée. Le Paris du temps de Vauban, certainement plus ramassé que le Paris d'aujourd'hui, avait déjà poussé de longs bras, presque jusqu'aux limites actuelles. Voyez, par exemple, l'Observatoire et les Gobelins : ces deux édifices touchent aux barrières d'Enfer et de Fontainebleau ; cependant leur construction date du siècle de Louis XIV.
Dans les ouvrages qu'il laissa publier sous son nom^ ou à la rédaction desquels il concourut plus ou moins directement , Napoléon insistait sur le danger de laisser Paris sans défense immédiate. Par défense immédiate, l'Empereur entendait une enceinte continue de quatrevingts à cent bastions, et rien de plus.
Napoléon avait reconnu que la fortification de Paris imposerait à l'ennemi des plans de campagne totalement
différents de ceux qu'il pourrait a.dopter la ville restant ouverte, et que ces modifications de plan seraient tout à l'avantage de notre pays. Suivant son opinion, corroborée d'ailleurs par les décisions du sens commun, fortifier la capitale, ce n'était pas y appeler la guerre, c'était, au contraire, l'en éloigner.
Le général Haxo ne s'en était pas tenu à des considérations vagues, à de simples aperçus. Il avait, comme Vauban, fait un plan détaillé et le devis de la fortification parisienne. La fortification du général Haxo était aussi une enceinte continue, sans forts détachés.
En fait, sur l'utilité de fortifier Paris et sur la nature spéciale des travaux à adopter, les partisans de l'enceinte continue peuvent se prévaloir des projets, des décisions catégoriques des plus grandes, des plus illustres autorités militaires dont la France ait le droit de s'enorgueillir.
Les adversaires de toute fortification, les séides des forts détachés durent prévoir que les opinions incertaines (en toute matière elles forment la majorité) se grouperaient, tôt ou tard, autour d^un système reconmiandé par l'approbation de Vauban et de Napoléon. Il était donc dans leur rôle d'opposer citation à citation, et, à toute extrémité , de représenter les décisions des deux illustres capitaines, conmie des paroles légères et sans portée , comme des erreurs de vieillards décrépits. Le lecteur a déjà vu que ce mode d'argumentation ne saurait m' embarrasser.
Puisque Napoléon croyait la fortification de Paris nécessaire, pourquoi, dit-on, ne s'en occupa-t-il pas à une époque où les caves des Tuileries regorgeaient de mil*
lions? L'objection n'est vraiment pas sérieuse : travailler aux fortifications de Paris eût semblé à tout le monde un acte de folie , lorsque dans la liste des départements de l'empire français, figuraient les départements des Bouches-de-l' Elbe, des Boucbes-du-Weser, du Zuyderzée, des Apennins, de Rome et dé Trasimène ; lorsque l'avantgarde de notre armée était sur la Vislule.
En 1815, Napoléon ordonna de construire des fortifications autour de Paris. Dès ouvrages défensifs lui semblaient donc nécessaires. Voilà un premier point en dehors de toute discussion.
Ce que Napoléon voulait autour de Paris en 1845, ce dont le général Haxo commença Fexécution , c'était iHie enceinte continue.
Cette enceinte, dit-on, était en terre I En vérité, à la veille d'une invasion, pouvait-il être question d'escarpes revêtues en maçonneries, de travaux dont Fachèvemeut eût exigé plusieurs années?
L'assimilation de quelques redoutes en terre , ouvertes à la gorge, de la redoute de Belleville, par exemple, aux forts détachés actuels, ne résisterait pas au moindre examen.
Critiquez, critiquez si votre conscience vous le com^ mande, les vues de Napoléon; tout, dans ce monde, peut devenir le sujet d'un débat plus ou nîoins spécieux ; mais ne dites pas que l'immortel général répudiait les fortifications des capitales, car j'aurais alors le droit de vous jeter à la face ces paroles si catégoriques :
t Soixante mille soldats sont une armée ; ne vaut-il
pas mieux l'employer en ligne? Cette objection est faite,
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n tES FORTIFICATIONS.
en général, contre les. grandes places; maïs elle est fausse^ en ce qu'elle confond un soldat avec un homme. Il faut, pour défendre une grande capitale, cinquante à soixante miUe hommes, mais jK>n cinquante à soixante mille soldats. Aux époques de malheurs. et de grandes calamités, les États peuvent manquer de soldats, mais ne manquent jamais d'hommes pour leur défense. Cinquante mille Hommes, en rase campagne, s'ils ne sont paB des soldats faits, commandés par des officiers expérimentés, seront mis en déroute par une charge de trois mille hommes de cavalerie. »
^ Quelques personneâK rejetaient les fortifications de Paris parce qu'elles devaient être colossales. Je sais, i)fioi, qu'elles auront 36,000 mètres de tour. Si 36,000 est un nombre colossal, Jes fortifications sont colossales.: la difficulté n'a pas une autre portée.
Je comprends niieux ceux qui disent : on a entrepris un travail sans exemple. Il est vrai que l'objection portant sur une assertion précise, peut être aisément réfutée.
Prenons, en effet, le développement de remparts de la ville de Lille, en comprenant dans le calcul l'escarpe, la contr' escarpe, les demi-lunes , les ouvrages à corne, et nous verrons qu'il y a dans la fortification de cette ville un développement de Mtisse aussi considérable que celui de l'enceinte de Paris.
J'ai souvent entendu dire que le seul entretien des fortifications de Paris devait absorber des sommes énormes. Ne voit-on pas maintenant à quelles folles exagérations on s'abandonnait? n'est -il pas évident que cet
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entretien, du moins pour Tenceinte continue, doit coûter à peu près la somme minime que le génie consacre annuellement à la conservation de la place de Lille?
Voici une des sentences le plus souvent reproduites par les antifortificateurs :
cLe temps de dépenser son argent en fortifications est passé. De nos jours, les armées n'opèrent guère utilement qu'en rase campagne. Les grandes batailles tranchent seules les terribles questions de nationalité; occupons-nous donc exclusivement de notre armée; c'e^t plus sûr et plus économique. »
11 suffira de quelques chiffres pour montrer si ces idées étaient celles d'un grand capitaine que personne» certes, n* accusera d'avoir négligé l'armée.
De 1800 à 1813, Napoléon a fait dépenser en fortifications, plus de 170 millions.
Les écrivains, les orateurs dont je combats ici les idées, ont oublié que les forteresses multiplient la puissance des troupes; qu'une bonne place exige, en moyenne, que l'armée assiégeante soit six à sept fois plus forte que la garnison.
Puisqu'on a prétendu mettre en parallèle leô dépenses des fortifications et celles qu'occasionnerait une augmentation inusitée dans la force de l'armée, je citerai quelques lignes de la brochure que publia Camot, en 1789, pour répondre à certains détracteurs des places de guerre tellement passionnés qu'ils proposaient de les abattre:
€ Depuis qu'on a posé la première pierre de la première forteresse du royaume jusqu'à nos jours, ces
monuments auxquels la France a dû tant de fois son salut, n'ont pas coûté autant que la seule cavalerie, 4ans les vingt-six ans qui viennent de s'écouler, et pendant lesquels elle n'a pas tiré Fépée. »
J'avais mis d'abord l'enceinte continue sous le patronage de Napoléon et de Vauban. Je viens de faire plus, puisque j'ai établi l'efficacité de ce système par des raisonnements positifs, tirés des entrailles même du sujet, et à la portée de tous les esprits^; puisque j'ai montré qu'on peut, sans dépense spéciale, beaucoup ajouter à la puissance de ce qui est déjà exécuté.
Mais ici, s'agit-il bien d'une question de dépenses? L'indépendance nationale, pour moi le plus grand des biens, repose sur la nécessité de ne plus abandonner Paris à un coup de main d'armées coalisées. Deux ou trois cents millions ne peuvent être mis en balance avec un tel résultat.