CHAPITRE VII
DE LA POSSIBU.ITÉ DE BEAUCOUP AJOUTER A LA PUISSANCE DES FORTIFICATIONS DE PARlS, PAR GERtAINES MANOEUVRES D'EAU. T— DE LA NÉCESSITÉ DES MACHINES HYDRAULIQUES A L'AIDE DESQUELLES ON OPÉRERAIT CES MANOEUVRES, POUR ASSAINIR EN TOUT TSMPS LES FOSSÉS DE L^ENCEINTE ; DE LEUR IMMENSE UTILITÉ COMME MOYEN DE DONNER DE LA VALEUR A DE VASTES ÉTENDUES DE TERRAIN, AUJOURD'HUI PRESQUE IMPRODUCTIVES. — DES APPROVISIONNEMENTS EN GRAIN.
Il n'est nullement nécessaire d'avoir fait la guerre pour comprendre combien il serait utile, en cas de siège de Paris, que les ennemis occupant les deux rives de ta haute Seine ne pussent communiquer entre eux que par des ponts éloignés les uns des autres. Rendre à volonté la Seine inguéable, même en été, même aux époques des plus basses eaux , serait donc une chose immense sous le point de vue stratégique. Ce résultat, on l'obtiendrait sans difficulté à l'aide de portes mobiles établies au
Pont-Neuf. Des manœuvres très-simples permettraient de faire gonfler la rivière de cinq à six mètres, et ensuite, si c'était nécessaire, de revenir plus rapidement encore au niveau d'éliage. Ce sont des avantages immenses à regard desquels toute dénégation parait impossible.
Le barrage dont il vient d'être question aurait d'ailleurs sous le rapport commercial , une conséquence inappréciable; il maintiendrait dans la Seine un tirant d'eau considérable et à peu près constant, aux époques de l'année où toute navigation est aujourd'hui interrompue en amonl; il faciliterait le déchargement des marchandises sur les ports de l'intérieur de la ville, de Bercy, etc. Le travail que f indique ici doit donc convenir en même temps, aux partisans et aux adversaires de la fortification de Paris. Ce serait à la fois une arme défensive en temps de guerre, et un rtioyen de prospérité commerciale pendant la paix.
Vauban faisait peu de cas des fossés de fortifications constamment pleins d'eau : ils rendent les sorties difficiles. Les fossés, au contraire, qui peuvent être inondés et mis à sec au gré de l'assiégé, le célèbre ingénieur les déclarait excellents. Il y aurait une grande importance à ce que les fossés de l'enceinte continue se trouvassent dans ces conditions, niais où prendre l'eau?
On a parlé du canal de l'Ourcq* Ce serait une ressource précaire. Les eaux de l'Ourcq n'an-ivent à Paris qu'après avoir parcouru un canal de 96 kilomètres; l'ennemi une fois maître des environs de Paris, ne manquerait pas de couper les berges. Quelques coups de pioche d'un simple sapeur suffiraient souvent pour mettre à sec
ae LES FORTIFICATIONS.
toutes les bornes-fontaines de la capitale. Je dois rappeler, d'ailleurs, qu'il y a â2 barrières, 32 portes d'octroi de Paris dont le sol est plus élevé de 1 , de 2 , de â , et même de 16 mètres que le niveau du bassin de la Villette, que le niveau du réservoir où se déversent les eaux de rOurcq. Les fortifications se trouvent au-dessus du même niveau, dans une partie considérable de leur développement. Ce n'est donc pas sur l'Ourcq qu'on pourrait compter pour inonder les fossés de l' enceinte. Aussi, estce de la Seine que je. propose de tirer toute l'eau nécessaire à cette opération. Voici de quelle manière.
On se rappelle le barrage à l'aide duquel nous produisions à volonté tout à l'heure l'intumescence de la Seine en amont de Paris. A côté de l'écluse établie en face de la Monnaie, existerait une digue longitudinale dirigée sur le milieu du terre- plein du Pont -Neuf. La totalité de l'eau de la Seine en temps d'étiage, une trèsgrande quantité de cette eau pendant les crues, passerait par des brèches de la digue déversoir. Ert tombant ainsi du bras gauche dans Iel)ras droit, l'eau réaliserait, au pied septentrional de la digue, une force qui, tout compte fait quant au volume du liquide et à la hauteur de la chute, varierait dans l'année entre 4,000 et 6,000 chevaux. Nous voilà, à peu de frais, en possession toute l'année d'une force moyenne de 5,000 chevaux. Qu'on veuille bien le remarquer, ces 5,000 chevaux travailleraient, non pas huit heures comme les chevaux vivants, mais vingt-quatre heures par jour; ces 5,000 chevaux n'exigeraient aucun entretien, ne veilliraient pas, et na seraient jamais hors de service.
On tirerait le meilleur parti possible de cette immense force motrice y en faisant tomber Teau dans six des admirables turbines du très-habile ingénieur M. Foumeyron. Les six machines, nous en avons fait le calcul avec exactitude, pourraient porter à la hauteur de 43 mètres au-dessus du zéro du pont de la Tournellè, 15,000 pouces d'eau, c'est-à-dire 300,000 mètres cubes chaque vingt-quatre heures *.
La cote 43 mètres est 5 mètres au-dessus du niveau général du plateau de Belleville. Quant à la hauteur, le problème dMnonder les fossés de l'enceinte Continue serait donc parfaitement résolu. Occupons-nous maintenant du volume.
Si je suis bien infarmé, les fossés de l'enceinte ont, sur un développement total d'environ 36,000 mètres, 14 mètres de largeur au fond, avec cuftette de un demimètre de profondeur, sur 2 mètres et 1 mètre de largeur aux limites supérieure et inférieure.
Il serait suffisant, pour les besoins de la défense, d'inonder le fossé jusqu'à 1 mètre et demi vers les bords. On aurait ainsi une profondeur de liquide de 2 mètres près de la cunette, et de 2 mètres et demi au-dessus du centre même de cette rigole. Le volume total d'eau qui serait nécessaire pour emplir de cette manière les 36,000 mètres de développement du fossé, décomposés en une série d'échelons horizontaux à l'aide de digues convenables; ce volume, disons-nous, serait de 972^000 mètres
1. En créant des établissements analogues à Marly, on jetterait dans Versailles des masses d'eau très-considérables, qui pourraient donner à cette grande ville une face entièrement nouvelle.
cubes. Les machines du Pont-Neuf donneraient ce produit en moins de trois jours et demi.
Dans le calcul dont je viens de présenter le résultat, j'ai supposé tous les fossés à la hauteur de 43 mètres audessus du zéro du pont de la Tournelle ; j'ai admis que leur niveau dépassait de 5 mètres celui du plateau de Bellevîlle; j'ai pris, enfin, pour la cote moyenne du fossé, un nombre que n'atteindra même pas la CQte maximum. A ces chiffres, si excessivement exagérés, j'ai joint la supposition, non moins éloignée de toute vraisemblance, qu'on pourrait vouloir remplir l'ensemble total des fossés d'un seul coup. Après^ ces remarques, on comprendra quelle grande réduction devrait subir, en se plaçant dans la réalité des choses, le nombre trois jours et demi que j'avais trouvé. Cependant, il m'a semblé que pour imprimer une grande vitesse à l'eau débouchant dans telle ou telle portion du fossé ; que pour Ipi donner le caractère d'une, véritable chasse, il serait convenable d'avoir sur le pourtour de la place de fortes réserves de liquides toutes préparées d'avance. D'après un premier aperçu , nous avons cru, M. Fourneyron et moi , que six réservoirs pourvoiraient à tous les besoins. Sauf meilleur avis, nous proposerions de les creuser sur la colline de Montmartre, au plateau de Belleville, à Ménilmontant, à Ivry, à Montrouge et à Chaillot.
Il est maintenant prouvé que la fortification continue de Paris peut être dotée de manœuvres d'eau extrêmement puissantes. Vauban déclarait que la ville serait imprenable, même avec des fossés secs; combien cette opinion n'acquiert-elle pas plus de force, quand aux
anciens moyens de défense nous avons ajouté les fusils Perkins ou Perrot, et Teau qui rendrait le passage du fossé si difficile I
L*eau des six réservoirs aurait d'ailleurs plusieurs, autres genres d'utilité que j'indiquerai en peu de mots.
M. Flachon de la lomarière proposa, il y a une soixantaine d'années, d'arrêter l'assiégeant au moment où il veut couronner le chemin couvert, en inondant les travaux. Il prenait l'eau nécessaire dans.la cunette du fossé et la projetait à l'aide de pompes à incendie. L'essai de ce moyen de défense , en apparence si ridicule , fut fait en 1783 et donna des résultats très -satisfaisants : les sapeurs ne pouvaient pas remplir leurs paniers; la terre devenait bientôt de la botiillie ; il était impossible de faire un épaulement, de continuer les travaux de mines; les pompes produisaient enfin , suivant l'expression de Dârçon, une très-mauvaise saison factice.
L'idée de M. de la Jomarière, si longtemps et si injustement négligée, avait été reprise de nos jours par le général Rogniat Pendant les expériences de l'bonorable général auxquelles je pris une part officielle en qualité de commissaire nommé par le ministre de la guerre, je reconnus, du premier coup d'œil, que les embarras provenant de la construction de la poulpe , de sa manœuvre et de son installation dans le fossé , seraient toujours les principaux obstacles à l'adoption de la méthode. Ces ob«^clés, si l'on voulait, n'existeraient pas à Paris; la pompe deviendrait inutile. Si un tuyau continu en fonte était couché le long du fossé et aboutissait à un des réservoirs, la pression aurait toujours pour mesure la hauteur verti-
cale du niveau de l'eau dans le réservoir au-dessus du point que Ton considérerait. Une tubulure, une simple lance de pompier implantée dans une partie quelconque du développement du tuyau, deviendraient donc des moyens de projeter de grandes masses d'eau sur les glacis de la place ; toute la manœuvre pourrait être effectuée par un seul homme, car elle se réduirait à l'ouverture de robinets préparés d'avance.
Ce serait aussi en tournant quelques robinets, qu'on mettrait les six grands réservoirs en communication avec les conduites de la ville et qu'on ferait naître, dans ceux de ces tuyaux qui traversent la plupart des quartiers, des pressions de 20 à 25 mètres. A l'aide de pareilles pressions, rien de plus facile que de porter rapidement de grandes quantités d'eau à tous les étages des maisons ou se déclarerait un incendie, et cela sans le secours de machines, sans l'intervention des pompiers. Un tel résultat, très-utile en tout temps, aurait surtout un prix infini en cas de siège , ne fût-ce que pour rassurer les personnes qui, à mon avis, craigent outre mesure les projectiles incendiaires. C'est , au surplus , un point sur lequel je reviendrai.
J'ai parlé jusqu'ici de la très- grande^ utilité militaire du système hydraulique que je propose de combiner avec Fenceinte continue. Je vais prouver, en peu de mots, que de graves considérations de salubrité en commanderaient l'exécution plus impérieusement encore.
Le fossé d'une place est naturellement traversé sur toute sa longueur et dans sa partie la plus déclive, par une sort^ de ruisseau qu'on appelle la cunette^ La cunette
est ordinairement encombrée de plantes aquatiques; l'eau y séjourne, s'y corrompt, et il s'en élève alors, dans certaines saisons, des gaz délétères, des miasmes, source première des fièvres qui déciment les garnisons de diverses places que je pourrais citer. Pour remédier au mal, il faut fréquemment laver la cunette à grande eau ; il faut y faire passer un courant abondant et rapide^
Les ax réservoirs dont j'ai si souvent parlé , fourniraient les moyens d'effectuer ces chasses de salubrité, aussi souvent qu'on le jugerait nécessaire. Non -seulement les médecins célèbres que j'ai consultés reconnaissent l'utilité de ces lavages périodiques de la cunette, mais encore ils m'ont vivement engagé à insister sur ce point avec une grande force. A une époque, disent-ils, où le conseil municipal n'a pas reculé devant de trèsgrandes dépenses pour assainir la Bièvre en la canalisant, on ne doit pas permettre que Paris soit entouré d'une sorte de Bièvre artificielle de 86,000 mètres de développement.
Je ne prévois qu'une seule objection à ce que je viens de proposer. Comment, dira-t-on, dans l'état actuel de nos finances, se résoudre à augmenter encore la sommé énorme que le gouvernement a dépensé pour les fortifications de la capitale I Voici ma réponse.
Le système hydraulique ajouterait tellement à la force de l'enceinte, qu'il ne serait plus possible de soutenir sérieusement la nécessité de ta ceinture de citadelles. La dépense des barrages, des machines, des bassins, n'égalerait pas même celle qu'a exigée la construction d'un de ces forts. Enfin, la nécessité du système hydraulique
est une chose bien sentie pour Paris, indépendamment de toute idée de fortifications. Les barrages doivent être effectués pour rendre possible et même facile la navigation montante de la Seine dans la traversée de la capitale. La construction des turbines serait laissée à la charge de la ville de Pari$. C'est elle qui devrait exclusivement profiter dejeur immense force, pour porter de grandes quantités d*eau dans une foule de quartiers qui en sont actuellement privés ; pour multiplier les fontaines monumentales; pour établir, par exemple, un magnifique jet d'eau de Seine sur la place du Panthéon; pour donner des chasses dans les égouts ; pour faire concorder partout le balayage avec des émissions de liquide qui permettraient d'exécuter cette opération plus rapidement, plus parfaitement et plus économiquement; pour donner les moyens d'étendre le bienfait de l'arrosement à toutes les rues, à tous les boulevards, etc-, etc. Ce que j'ai développé, est un projet dont je poursuis la réalisation depuis plusieurs années. Je demande seulement, à propos des fortifications de Paris, de lui donner un peu plus de grandeur, de puissance. De ce côté, un excès de force, si excès il y avait, ne serait certainement pas inutile en temps de paix. Les besoins de la ville. n'exigeraient pas, je suppose, la totalité de l'eau versée journellement dans les six bassins de dépôt. Eh bien , on en céderait une partie aux agriculteurs du voisinage. Conçoit-on ce que serait, par exemple, avec la masse d'engrais que Paris fournit, la plaine de Montrouge devenue régulièrement arrosable! Il n'y aurait là, pour les habitants de la banlieue, \xtx ample dédommagement aux dépréciations de
diverse nature que te voisinage des remparts a fait éprouver à teurs propriétés?
On a beaucoup agité la question des approvisionnements. Les uns déclarent qu'il serait trèsrfacile de réunir dans Paris les farines nécessaires à la consommation de ses habitants pour cinq à. six mois. Les autres sont d'un avis diamétralement opposé. Le contraste entre ces deux opinions eût été sans doute moins tranché , si au lieu de farine on avait parlé de blé. Il est vraiiqu*alors on aurait demandé de montrer les moyens de mouture , question d'autant plus naturelle que' 6,000 hectolitres de blé, consommation journalière de Paris, exigent, pendant les vingt-quatre heures, pour être transformés en 2,000 sacs de farine, l'action continue de 2iOO paires de meules. Quant à moi, je résoudrais nettement la difficulté. M. Fourneyron , à qui toutes les applications industrielles de la mécanique sont si familières, s'est assuré, à ma prière, que les 400 paires de meules exigeraient la force de 1,400 chevaux. 11 a trouvé, de plus, des moyens trèsingénieux et très-praticables d'emprunter cette force aux turbines du Pont-Neuf, alors même que pour s'éloigner des terrains bâtis et très-chers du centre de Paris, on sentirait le besoin de porter le moulin aux 400 tournants^ jusqu'à la plaine de Grenelle. Notre projet, enfin, est étudié à ce point , que nous nous sommes occupés même de l'emmagasinement et de la conservation de 1,200,000 hectolitres, ou 120,000 mètres cubes de blé, qui représentent et au delà la consonunation de Paris en six mois. L'emmagasinement exigerait six bâtiments à huit étages (y compris le rez-de-chaussée), de 2 mètres et demi de
hauteur, de 115 mètres de long, et de 15 mètres de large. La conservation résulterait du mouvement du blé, savoir : de la descente continuelle du grain d'un étage dans rétage immédiatement inférieur, et de son retour du rez-de-chaussée à Tétage le plus élevé. Cette dernière partie de l'opération emploierait la force <le 16 chevaux, susceptible également d'être empruntée à celle des turbines du Pont-Neuf.
Ne serait* il pas curieux qu'il eût fallu traverser la question des fortifications de Paris, pour arriver à une solution satisfaisante du problème, si longtemps débattu, des réserves de grains?