‹ Œuvres complètes, Volume 6Chapitre 37 sur 99 · CAS OÙ DBS FORTS DOIVENT ÊTRE CONSTRUITS · texte numérisé non relu

CAS OÙ DBS FORTS DOIVENT ÊTRE CONSTRUITS

Il ne faudrait pas conclure de la discussion à laquelle je me suis livré, que je suis opposé A rétablissement de forts ou de citadelles, quelles que soient les circonstances où puissent être placées ces fortifications. J'ai soutenu jadis, au contraire, qu'un fort devait être construit sur le banc de FÉclat pour rendre le Havre imprenable.

On s'est occupé, à partir de 1844, de mettre les forti-

(îcations du Havre au niveau de l'importance énorme qu'a pris ce port placé par les chemins de fer, à quatre heures de Paris, à deux heures de Rouen, à la tête tf une de nos plas riches provinceâ, de la Normandie.

On a modifié les fronts de l'ouest, amélioré les fronts du nord, organisé les fronts de Test, transporté les fronts du sud sur la digue de la Floride, et construit en maçonnerie ces fronts d'abord en terre seulement.

On a voulu que la place ne fût pas ouverte, et l'on a eu raison. Mais les principes de la défense n'ont pas été parfaitement compris.

Quelques personnes ont paru so préoccuper de l'idée que Tennemi pourrait effectuer un débarquement là même où les remparls^ffriraient une lacune et pénétrer aisément dans la ville.

Les dangers d'un débarquement sont peu redoutables; les dangers d'une attaque par mer, au contraire, sont imminents et fort à craindre.

11 arriverait probablement à ceux qui voudraient opérer un débarquement sur ces points, ce qui arriva à Sydney Smith : ils seraient. pris.

Cependant c'est pour 9' opposer à un débarquement que l'on s'est occupé de la construction d'un réduit.

A quoi servira-t-il? L'utilité du réduit a été signalée sous deux aspects totalement différents et fort peu en harmonie. La dernière éventualité en faveur de laquelle le réduit serait exécuté me semble peu digne d'attention.

Le gouvernement avait demandé l'établissement d'une nouvelle enceinte de sûreté portée en avant dans la

plaine de rHeure , et corroborée par un réduit propre à interdire aux bâtiipents^ ennemis l'entrée du bassin même, après la prise de la ville.

On concevrait très-bien que Ton exécutât un réduit pour empêcher Tennemi de pénétrer dans la passe; on pourrait donner -à, ses remparts un commandement sur le chenal, et empêcher les navires ennemis d'y pénétrer.

Mais voici les motifs mis en avant :

% Le réduit est destiné à empêcher Tennemi qui parviendrait par surprise ou par un coup de main à pénétrer dans la passe, de détruire les écluses et de ruiner les bassins, tant qu'il ne se serait pas emparé de ce réduit par un siège en règle, opération qui exigerait du temps , et par conséquent pourrait permettre aux secours de venir dégager la ville.. »

Comment! Fennemi aurait pénétré dans la ville; il s'en serait emparé par escalade, ou par surprise, et J'on s'imagine que la poignée de troupes enfermée dans le réduit l'empêcherait de détruire les écluses, de détruire les bassins, de les faire sauter?

J'avoue humblement que cette propriété du réduit, je ne la comprends psis.

Asisurément on n'a pas supposé que nos troupes resteraient renfennées dans le réduit, «i elles étaient supérieures en force à celles qui se seraient emparées de la ville. Elles en sortiraient immédiatement, au contraire, et en chasseraient l'ennemi.

Les troupes dans le réduit seraient donc peu nombreuses; elles n'en pourraient pas sortir. Comment alors défendraient-elles les écluses, les murs de quai? A coups

de canons, sans aucim doute; les boulets éprouveraient inévitablement quelques déviations, et ce qu'on prétend cohserver serait détruit par les boulets français. ^

H m'avait- semblé jusqu'ici qiie, pour détruire des portes d'écluses, des murs de quaiy il suffisait de sacs à poudre; qu'un ou deux hommes montés sur un bateau devaient suffire à cette opération ; qu'il leur serait facile, avec le secours tf une mèche, de faire sauter en l*air portes et maçonneries, sans courir aucun risque.

Mais ce n'est pas tout; on â proposé trois forts en mer, les forts de Hoc, de l'Heure et de la Lunette des Huguenots.

C'est ici que se présentent de graves objections.

On a aussi projeté un fort à la Mare dés Huguenots. Or, c'est là qu'on pratiquera la nouvelle entrée du Havre, lorsqu'elle deviendra nécessaire. Et l'on veut couvrir le terrain de constructions dispendieuses!

Un des forts en mer devra être construit sur ce qu'on appelle le haut de la petite rade. Le haut de la petite rade est beaucoup .'en deçà des limites de la rade; ce haut de la petite rade est enfrç les limites ejttrêmes de la rade et la ville ; c'est un banc qui est couvert, dans les hautes marées, d'une couche d'eau considérable ; des navires passent alors souvent par-dessus. On va y créer un écueil infranchissiable, un écqeil que bien des bâtiments ne parviendront pas à éviter, sur lequel ils iront se briser.

Je m'appuierai ici de l'opinion si décisive de M. Beautemps - Beâiipré. L^illasffe ingénieur regarde la construction d'un fort sur le liaut de la petite rade comme

4G0 tES'FORTIFrCATlO^S.

une cB^ose fatale, comme devant ajouter beaucoup aux difficultés de la navigation dans^rembouchure^e la Seine.

Que va-t-on d'ailleurs chercher sur les hauts de la petite rade, lorsque le banc de l'Éclat se présente au loin, en face du Cap de la Hêve. C'est sur l'Éclat qu'est la base du fort tant désir6- Voilà l'opinion générale. Que l'on cTonsulte les citadins et les marins^ les jeunes ^ens et les hommes âgés; tout le monde au Havre cite ie banc de l'Éclat, toujours le banc de l'Éclat, comme l'emplacement d'une fort,ificalion future. On ne défend pas une rade par un fort situé dans son milieu ; on la défend à ses limités extérieures»

Le banc de l'Éclat est la clef du Havre et de la Seine. Lorsqu'on aura occupé cette position fortement, on sera maître de la rade.

La force de la rade du Havre n'intéresse pas seulement le ccmmerce, elle intéresse aussi au plus haut degré la marine militaire.

. En cas de guerre, le canal de la Manche serait couvert ÔQ nos navires : lorsqu'ils seraient poursuivis par dos forces supérieures, ils chercheraient un refuge dans la Seine. Leis vaisseaux de ligne eux-mêmes, obligés d'entrer dans la baie, trouveraient derrière le banc de l'Éclat un fond excellent pour mouiller.

Avec l'appui du fort, ils pourraient défler l'ennemi le plus nombreux. -

On lisait naguère dans une brochure dont les journaux, dont tout le monde s'est occupé avec intérêt, qu'il n'y avait pas en France un ^eul port où Tennemi né pût pénétrer sans de très-grand§s difficultés.

Je n'oserai pas dire qu*il ait été très-opportun de donner une grande publicité à cette opinion ; mais le fait est réel : tous nos ports peuvent être envahis par l'ennemi depuis l'emploi des bateaux à vapeur.

Les personnes qui se rassurent sur ce danger, d'après la supposition c[ue la machine du bateau serait bientôt détruite à coups de canon, n'ont pas réfléchi que le remorquage en mer peut se faire tout autrement qu'en rivière. Les matelots, qu'on me passe l'expression, disent que les navires se remorquent en se donnant le bras. Ainsi un bâtiment flottant, un vaisseau débarrassé de ses mftts et gardant toutes ses batteries de canons, pourrait être amené dans la rade du Havre par un remorqueur à vapeur dont ce vaisseau serait le rempart, le bouclier; le vaisseau garantirait le bateau de l'action de l'artillerie de la place.

Il ne faut pas croire que les fronts bastionnés actuels efiraieraient deux ou trois vaisseaux de ligne. Qu'on se détrompe, en considérant ce qui se passa lorsque notre escadre pénétra dans le Tage : les forts qui bordent ce fleuve avaient une réputation extraordinaire. M. l'amiral Roussin croyait lui-même qu'il ne lui serait pas possible, dans une seule marée, d'aller de l'embouchure à Lisbonne. Eh bien, ces forts tant célébrés tirèrent à peine quelques coups de canon contre l'escadre; lorsque deux vaisseaux, présentant le flanc à un de ces forts, lui avaient tiré quelques centaines de coups de canon à la fois, tout était fini. Les descendants d'Albuquerque et de Vasco de Gama abandonnaient la place ; ils reconnaissaient l'impossibilité de lutter contre cette grêle de bou- VL — ui. il

lets. [1 n'y a pas de batterie ordinaire , servie par les canonniers les plus habiles, les plus courageux, qui puisse résister à l'action continue de deux ou trois vaisseaux de ligne qui la couvriraient de leurs fçux.

Aussi, je ne proposerais pas de faire sur l'Éclat une forteresse ordinaire ; il faudrait là des batteries casematées. Je voudrais que les casemates fussent construites de manière, que, par une ventilation active, les canonniers fussent sans cesse débarrassés de la fumée aveuglante des casemates ordinaires.

On a pensé que l'exécution d'un fort sur le banc de l'Éclat devrait être subordonnée à l'exécution d'un briselame. Le brise-lame ne se réalisât-il jamais, il n'en faudrait pas moins, dans l'intérêt du commerce, dans Tintérêt de la défense nationale , établir un fort sur le banc de l'Éclat,

Un brise-lame en arceaux , un brise-lame tronçonné , comme on Ta proposé pour la rade de Cherbourg, n'aurait aucun inconvénient ; le courant ne serait pas interrompu, par conséquent toutes, les propriétés nautiques de la rade resteraient entières.

Supposons qu'il s'élevât des difficultés sérieuses relativement à la construction de la digue, il n'en resterait pas moins évident qu'il faut faire un fort sur l'Éclat pour donner de la force au Havre, pour défendre sa rade, pour procurer là un refuge non-seulement aux bâtiments de l'État, mais encore aux bâtiments du commerce, en temps de guerre.

Quelle forme donner au fort de l'Éclat? Faut-il que ce soit une ruche à canons, ou bien doit-on disposer les

LES FORTIFICATIONS, m

canons comme dans les fronts de fortification ordinaires?

Si Ton adoptait ce dernier système, il arriverait ce qui est arrivé au Tage z les canonniers ne pourraient pas lutter contre Tartillerie des vaisseaux. Quand cent coups de canon frappent à la fois dans un espace très-resserré et sans casemates, les canonniers sont tués ou ils s'en vont.

Il ne faut pas avoir une trop grande confiance dans les gros calibres. La question de T utilité des calibres de 100, de 150 et plus, n'est pas résolue par le fait. On a cité deux circonstances dans lesquelles , les gros canons avaient produit des effets prodigieux.

Ainsi, par exemple, les fortifications de Beyrouth auraient été rasées par de gros boulets.

Je n'oppose à cela qu'une petite difficulté : il n'y avait pas de fortifications à Beyrouth.

On a cité aussi le siège de Saint-Jean-d'Acre comme ayant eu très-peu de durée, sous l'influence des énonnes boulets que lançaient les canons du système du général Paixhans. Ces boulets avaient fait très-peu de dégâts aux remparts quand la ville fut abandonnée. C'est l'explosion d'un magasin à poudre qui découragea la garnison, et cette explosion n'eut pas pour cause une des bombes lancées par les assiégeants, mais bien l'imprudence d'un cancmnier peu soigneux, comme c'est l'usage en Turquie, qui entra dans le magasin une chandelle à la main K

1. 11. Arago ayant été appelé* à affirmer ce fait à la tribune de la Chambre des députés (11 juin IBM), le général Paixhans, qui préteodait que Texplosion était due à un boulet lancé par un de ses canons, s'écria : « Estpce de ce Turc qu'on le sait? » M. Arago ré-

Il ne faut pas se fier exclusivement aux bateaux à vapeur pour la défense de nos ports. Maintiendra-t-on toujours les bateaux à vapeur dans les ports , en état d'agir? On épuiserait les finances de l'État 1 II faut ordinairement plus d'une heure pour mettre la chaudière d'un bateau à vapeur en état de fournir la vapeur nécessaire à la marche; dans ce laps de temps un bateau ennemi a de la marge pour arriver et produire d'énormes dégâts.

Sans entrer dans une discussion technique relativement à la force qu'on donnerait au fort de l'Éclat, je veux seulement que ce fort compte beaucoup, beaucoup de canons en batterie. Ce sera l'objet d'une détermination éclairée des officiers du génie et de l'artillerie. Je dis qu'il faudra beaucoup de canons, parce qu'il y en a beaucoup dans les vaisseaux de ligne : c'est par le nombre des canons que les vaisseaux réduisent les batteries de terre au silence; c'est pour cela qu'à l'embouchure du Tage nos vaisseaux éteignirent, en quelques bordées, les feux de forts dont on nous entretenait comme d'un obstacle insurmontable.

Quant aux forts casemates, quant à ces ruches qu'un savant général d'artillerie a condamnées si radicalement, il y en avait une, je ne sais si elle existe encore, à l'entrée du port d'Alger; cette ruche fut vigoureusement attaquée par l'escadre de lord Exmoulh. La ruche fut le seul point où il y eut une résistance énergique.

pliqua : « Je le sais de personnes qui étaient sur les lieux. Au sur» plus, marchiez-vous de conserve avec votre boulet quand Tévénement arriva 7»

La ville du Havre a compté parmi ses habitants, au commencement de la Restauration, un officier de la mar rine anglaise qui alors se livrait à des opérations industrielles. Cet officier est connu du monde entier par sa bravoure brillante ; je veux désigner le commodore sir Charles Napier, Le commodore a dit souvent qu'en cas de guerre, il viendrait faire une nouvelle visite au Havre, et montrer combien les batteries des remparts seraient inefficaces contre les canons d'un vaisseau. Profitons de Tavertissement.

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