DES PB0RE8 MODERNES
Les phares ne sont sortis de l'état d'imperfection que je viens de décrire, qu'après 1784, après l'invention, faite par Argand, de la lampe à double courant d'air. A cette époque, Borda, qui a laissé dans la marine française une trace ^ glorieuse ^ imagina, non-seulement de substituer les lampes d' Argand aux chandelles, mais encore de les placer au foyer de réflecteurs paraboliques;
par là on rasiplaçait par une lumière constante les feux ternes, vacillants et dispendieux du bois et du charbon ; par là on rendait parallèles des rayons qui, autrement, auraient été divergents; par là on transformait en un véritable cylinàre de lumière , des rayons qui n'auraient porté à rhorizon qu'une lumière insensible et inutile.
Ces innovations trouvèrent cependant, à Torigine, beaucoup de contradicteurs, et il faut convenir que ce ne fut pas sans motifs : les premiers réfiecteurs étaient sphériques et porlai^t à leur foyer des mèches plates, fort ternes, semblables à celles qu'on adapte aux réverbères de nos rues qui n'ont pas encore le privilège d'être éclairées par la belle flamme que produit la combustion du gaz. La lumière déjà peu intense que le réflecteur renvoyait dans la direction de son axe, devenait extrêmement faible aussitôt qu'on s'éloignait de cette ligne; en sorte qu'en supposant, ce dont il est cependant permis de douter, que l'inteni^té de la lumière , dans cet appareil, surpassât celle des feux ordinaires de bois ou de charbon, ce ne pouvait être que dans des points fort rapprochés de l'axe du réverbère, tandis que partout ailleurs les feux devaient avoir un avantage marqué sur le réflecteur. Les phares à réflecteur parabolique n'avaient pas les mêmes inconvénients, et ils ont pu être généralement appréciés et acquérir quelque crédit lorsque plusieurs artistes habiles se sont occupés, avec un zèle très-louable, de leur construction, et lorsqu'ils sont parvenus à leur donner la forme de paraboloîdes de révolution, et un poli suffisamment vif et régulier^
L'invention des miroirs paraboliques, il faut le recon-
« LES PHABES.
nattre, n^est pas néanmoins sans inconvénients; le cylindre de lumière réfléchie n'a plus que la largeur du miroir; la zone qu'il éclaire a précisément les mêmes dimensions, et, à moins qu'on ne multiplie tes miroirs outre mesure, il existe une foule de directions dans lesquelles le navigateur n'aperçoit rien. Borda vainquit cette difficulté en donnant, à l'aide d'un mécanisme d'horlogerie, un mouvement de rotation à l'ensemble des réflecteurs. Le cylindre de lumière se trouve ainsi successivement dirigé vers tous les points de l'horizon ; et en adoptant des mouvements de rotation d'inégale durée, on a le moyen d'individualiser chaque phare et d'empé-^ empêcher que le navigateur ne prenne un phare pour un autre. La himière des phares ne peut plus jamais être confondue avec les feux accidentels de la côte, ou même avec des feux malicieus^ncut allumés, pour occasionner des naufrages.
La commission permanente des phares que le gouvernement nomma dès 1811 pour donner son avis sur toutes les questions que peut soulever l'exécution des phares, trouva le phare de Gordouan établi d'après les principes précédents : la mèche de la lampe que Borda avait fait adapter à chacun des réflecteurs, n'avait pas moins de S centimètres de diamètre. La convenance de ces énormes dimensions parut douteuse, et, en effet, l'expérience montra bientôt qu'une mèche de lA millimètres de diamètre seulement donnait beaucoup plus de lumière avec une dépense d'huile infiniment moindre. De là résulte dans nos phares une amélioration importante, et qui obtient l'entière approbation des navigateurs.
Tavais été chargé par mes collègues de présider aux expériences de la commission ; mais des occupations nombreuses ne me permettant pas de me livrer à ce travail avec toute la suite désirable, je demandai au commencement de 1819 qu*on voulût bien m' adjoindre mt collaborateur. Je dois regarder, comme un des bonheurs de ma vie, d'avoir, dans cette circonstance, soupçonné qu'un ingénieur, alors presque inconnu, serait un des hommes dont les découvertes illustreraient le plus notre patrie; d'avoir obtenu que Fresnel devînt le secrétaire (ie la commission des phares.
Ce savant célèbre imagina d'abord d'appliquer de grandes lentilles à l'éclairage de nos côtes ; de les construire par petits fragments, de se rendre aind indépendant des imperfections de l'art du verrier qui ne sait pas encore produire de grandes masses de verre d'une certaine épaisseur, bien diaphanes et sans stries intériçores. Tout cela fut tout aussitôt exécuté que conçu : dés expériences nombreuses et délicates amenèrent aussi à la construction d'une lampe à plusieurs mèches concentriques, dont l'éclat égalait plus de vingt fois ce)^ des meilleures lampes ordinaires à double courant d'air, Cest en combinant les lentilles de Fresnel avec la fenope multiple, qu'on a obtenu d'aussi étonnants résultats. Chacun de nos grands phares envoie maintenant sur tous les points de l'horizon une lumière égale à celle qu'on obtiendrait en rassemblant le tiers de la quantité totale des lampes à gaz qui tous les soirs éclairent les rues, les théâtres et les magasins de Paris.