DE LA PRÔTECTIOÎ^ ET DU LIBRE ÉCHANGE
sentir, à laisser dégrever les objets fabriqués. C'est ainsi que j'ai soutenu qu'il était indispensable d'accorder une protection très-large aux constructeurs de machines. Je crois devoir, afin d'éviter tout malentendu, reproduire en substance les arguments que je présentai alors à la Chambre.
J'ai eu des rapports nombreux , fréquents avec la plupart des artistes de la capitale et de la France ; quelques* uns d'entre eux m'avaient engagé jadis à demander des droits protecteurs pour leurs produits ; je m'y suis toujours refusé, parce que, relativement aux artistes, aux fabrications dont je veux parler, la matière preniière ne figure que pour une trèé-faible partie dans la valeur du produit définitif. En pareille circonstance, frapper d'un droit d'entrée les produits étrangers, ce serait reconnaître que nos artistes sont inférieurs à ceux de l'Angleterre; qu'ils n'ont pas la même constance, la même dextérité, le même génie.
Cela serait vrai que, par un sentiment de nationalité bien ou mal entendu, je ne voudrais pas l'avouer; à plus forte raison ne le dirais-je pas quand aucune infériorité n'existe. Qu' est-il résulté, en fait, de la libre concurrence ainsi établie ? Il en est résulté , et je pèse toutes mes paroles^ car je ne veux donner prétexte à aucune interprétation douteuse, il en est résulté qu'en instruments de précision , qu'en horlogerie, qu'en optique nous sommes égaux ou supérieurs aux étrangers, quels qu'ils soient. La supériorité dont je parle n'est même pas niée par les parties intéressées. Ainsi, par exemple, qui ne connaît la haute réputation dont jouissaienft jadis les lunettes an-
glaises? Eh bien, les plus grandes lunettes connues ont été récemment exécutées à Paris par deux artistes français, M. Lerebourset M. Cauchoix; les deux plus grandes, les deux meilleures lunettes astronomiques qui existent en Angleterre ont été achetées en France : dles sont sorties des mains de M. Cauchoix. Qui aujourd'hui aurait la pensée d*aller chez nos voisins chercher des instruments d'astronomie et de marine, à l'égard desquels M. Gambey s'est placé dans un rang que personne ne lui dispute? Je reconnais et je proclame avec plaisir les résultats de la libre concurrence; mais je dois avouer en même temps que les constructeurs de fortes machines, de machines à vapeur, par exemple, se trouvent dans une catégorie à part ; que relativement à eux, la matière première a une valeur trop considérable pour qu'en présence de la loi des douanes, la concurrence ne^ dût pas amener leur ruine complète. J'ai eu la curiosité, f avais même le devoir de déterminer exactement les éléments numériques de la question. Je me suis adressé pour cela à quelquesuns de nos artistes ; je leur ai demandé quelle est la différence, quant au prix de la matière première qui entre dans une de leurs machines, entre la France et l'Angleterre. Eh bien, voici un des résultats; il m'a été fourni par lia maison Perrier de Chaillot.
Pour une machine de 80 chevaux, au prix ancien des métaux, c'est-à-dire aux prix non encore modifiés par l'augmentation factice que les nombreux projets de chemins de fer leur a fait éprouver en Angleterre , je trouvais, en 1866, pour la fonte, la tôle et lé fer nécessaires une différence de 22,000 fr. entre les prix de Londres et
de Paris. La machine achevée ne se paie cependant que 63,000 fr. I
Passons à une des plus grandes machines employées dans les bâtiments à vapeur destinés à un service de guerre, à une machine de la force de 160 chevaux. Ici, aux prix de 1836, et malgré l'augmentation extj-aordinaire du fer qui avait eu lieu en Angleterre, la différence sur la matière première entre Londres et Paris est de 60,000 fr. Il tfy a pas d'habileté qui puisse racheter une aussi grande somme d'argent ; si on n'y avait pa3 égard, tputes nos manufactures de machines tomberaient à l'instant
Ainsi , comme conséquence des votes qui maintenaient les droits sur les matières premières, votes que je déplore, il fallait accorder une protection aux constructeurs de grandes machines.
On a voulu mettre un droit protecteur de 30 pour 100 pour quelques machines, et de 15 pour 100 pour les autres. Je ne devine pas, je l'avouerai , la cause de cette différence entre les machines à vapeur et les machines ordinaires.
Quoi qu'il en soit, ces droits de 30 et de 15 pour 100 de la valeur , onr a voulu les remplacer par une fois et demie le droit d'entrée de la matière première. Eh bien, voyons si les deux méthodes , qui ont été données pour équivalentes, conduisent aux mêmes résultats.
Afin de ne pas me placer dans des conditions hypothétiques, j'ai demandé à un de mes amis qui faisait partie du comité consultatif des arts et manufactures de me donner le poids des différentes parties d'une machine à vapeur de
60 chevaux introduite à cette époque; j'ai calculé sur le taux de 1 et demi le droit d'entrée de ces métaux, le droit que la machine paierait; et au lieu du droit de 30 pour 100 de la valeur, je n'ai guère trouvé que 8 à 9 pour 100. Selon moi, ce nouveau mode propoosé était donc une mauvaise mesure.
II me semble qu'en partant de ce principe de toute justice, qu'il faut mettre nos constructeurs en mesure de lutter à annes égales avec les constructeurs étrangers, nous arriverons à une fixation raisonnable et logique des droits protecteurs. La matière première coûte en France plus qu'en Angleterre. On peut bien demander à nos artistes d'être aussi laborieux , aussi ingénieux que les étrangers; mais on ne saurait, sans injustice, exiger qu'à force d'habileté ils comblent l'énorme différence de prix dans les matières employées dont j'ai déjà fait mention.
Ainsi, d'une part, les machines anglaises devront être frappées d'un droit égal à la difiérence dans le prix de revient de3 matières premières; mais. cette différence, il ne faut pas la calculer sur le poids des métaux qui restent dans la machine exécutée. Il y a, en effet, pendant le travail, 20 à 25 pour 100 de déchet; ajoutons que la houille est un élément nécessaire de la fabrication , et qu'il y a une différence énorme entre le prix de ce combustible en France et en Angleterre.
En tenant compte de toutes ces circonstances, j'ai demandé qu'on portât à 2 pour les grosses machines le facteur que la Commission réduisait à 1 1/2. J'ai regretté je le répète, d'être obligé de faire cette proposition; mais
elle était une conséquence inévitable du prix élevé auquel on avait jugé convenable de maintenir les matières premières dans notre pays.
Si des machines colossales dont il vient d'être question, on descend à des machines d*une moindre puissance, on trouve plus de main-d'œuvre, beaucoup plus de déchet, et le multiplicateur du droit sur le poids, devra peut-être s'élever à 3. En suivant ces errements, on peut arriver à placer nos artistes sur le même terrain que les Anglais; et dès que les armes seront égales, le résultai n'aura rien de douteux pour moi.
Dans les lois de douane il se trouve un article trèsgrave, relatif à l'entrée des pièces détachées.
J'ai tâché de faire sentir qu'il faudrait adopter un multiplicateur du droit au poids différent, suivant que la machine serait plus ou moins lourde , suivant qu'elle aurait de plus ou moins grandes dimensions, suivant que le déchet serait plus ou moins considérable. Mais si on fait entrer des pièces détachées, dans qiaelle catégorie seront -elles classées? 11 faut nécessairement un droit élevé, afin qu'il n'arrive pas que les fabricants soient conduits à faire exécuter toutes les parties délicates en Angleterre, et à ne plus jamais s'occuper que de grosses pièces. Autrement on ne trouverait bientôt plus chez nous un ouvrier capable d'exécuter ni le régulateur à force centrifuge, ni l'admirable parallélogramme articulé, qui fait osciller la tige du piston sur une même ligne droite ; ni les pistons métalliques à secteurs mobiles, dont le contour est toujours en contact parfait avec les parois du corps de pompe.
On a voulu rendre facile Tintroduction des machines qui peuvent servir de modèle. C'est une pensée très-libérale, mais je dois dire que ce n'est pas sur rinspeclion d'une machine qu'on la copie, c'est sur un dessin coté. Ainsi, l'industriel qui voudra exécuter en France une machine inventée à l'étranger, arrivera bien plus sûrement au but en se munissant d'un bon dessin que de la machine elle-même.
Il est d'ailleurs très-difficile de savoir si une machine proposée est ou n'est pas un modèle véritable; celles qu'on introduit sous ce titre ne se distinguent le plus ordinairement des machines connues et éprouvées que par des changements de forme msignifiants. L'expérience seule pourrait prononcer sur les effets de ces changements, et quand l'expérience a prononcé négativement, la machine n'en a pas moins été introduite en franchise de droits. Aussi, si je demandais à l'administration qui, je le reconnais , s'est toujours entourée des avis des hommes de l'art, si je lui demandais de quels organes mécaniques la France s'est enrichie avec des machines modèles, on serait fort embarrassé de me répondre; je me trompe, on a fait venir à grands frais une machine à diviser qui devait opérer des merveilles ; elle n'a jamais servi et elle ne servira jamais.
Je dois dire, et j'ai plus que personne le droit de faire celte déclaration, que les commissaires nommés par l'autorité pour examiner les machines modèles se tronopent quelquefois ; car je me suis trompé moi-même. J'ai le regret d'avoir donné le conseil de laisser entrer en franchise des machines qui, plus tard, se sont ti'ouvées ne
pas jouir des propriétés avantageuses qui leur étaient attribuées.
Je citerai ^ comme exemple, une machine à feu des environs de Paris. On Tavait donnée comme jouissant d'une propriété nouvelle et précieuse ; on disait qu'eUe brûlait complètement la fumée. J'allai l'examiner avec d'autres commissaires. Le jour de notre visite, la cheminée, en effet , ne fuma pas du tout, mais» quelques jours après, les voisins de l'établissement me dirent que la cheminée fumait, un peu plus, peut-être, qu'aucune autre machine connue. Le fait était vrai. Le jour de l'expérience, on chargea régulièrement les fourneaux par des procédés qui enlevaient à la machine une partie de sa force ; on s'était d'ailleurs entouré de précautions qui, bonnes dans une expérience de physique, ne l'étaient pas pour le travail ordinaire.
J'ajouterai que je n'ai jamais rencontré de grands constructeurs qui aient fait entrer des machines comme modèles, et j'ai cependant consulté les constructeurs les plus considérables du pays.
Les chaudières étaient jadis prohibées ; les chaudières étrangères n'entraient en France que quand elles faisaient partie des machines. Supposons qu'on les soumette seulement à un "droit de 15 pour 100 de leur valeur. Un chiffre va montrer quelle conséquence bizarre devait résulter en 1836 de la perception de ce droit.
La tôle , à Liège, coûtait 58 fr. les 100 kil. ; les droits
étaient de kk fr. pour le même poids ; par conséquent ^
la tôle brute coûterait en France 102 fr. les 100 kilog.
Eh bien, une chaudière, à Liège, ne revenait qu'à 82 fr.
les 100 kilog.; en ajoutant à ce prix 42 fr. pour les 15 pour 100 de droits, on trouvera que la tôle en chaudière ne devait revenir qu'à 94 francs, W y aurait donc eu un avantage considérable à faire entrer la tôle à l'état de chaudière.
On a demandé que les machines à vapeur destinées à la navigation internationale, que les machines destinées à être placées sur les bateaux à vapeur naviguant entre les ports de la France et ceux de Tétrangier^ ne paient pas de droits; une telle proposition, si elle eût été adoptée, aurait çu pour conséquence nécessaire d'anéantir la fabrication des grandes machines. Les grandes machines, en effet, les machines de 160 ou de 200 chevaux ne sont guère employées que sur les bateaux à vapeur destinés à tenir la mer*
Si jamais, par malheur, la guerre éclatait entre la France et l'Angleterre, ce serait à coups de bateaux à vapeur qu'on se battrait. L'Angleterre, déjà merveilleusement pourvue , viendrait nous assaillir sur tous les points , et malgré tout le courage de nos marins , nous ne pourrions nous défendre utilement, faute de machines, faute de cçnstructeurs capables de les exécuter.
C'est par les machines que l'Angleterre est arrivée au plus haut degré de prospérité; c'est par des machines qu'elle a créé dans son sein 6 à 8 millions de travailleurs infatigables et assidus, parmi lesquels l'autorité n'aura jamais à réprimer ni coalition ni émeute; de travailleurs qui ne coûtent d'ailleurs que 5 centimes par jour ; c'est dans ses machines que l'Angleterre a trouvé des ressources suffisantes pour soutenir une Kitte acharnée dans
laquelle son existence même était mise en question ; tî'est avec ses machines enfin, qu'elle pourrait nous faire la guerre la plus dangereuse. Encourageons donc convenablement cette branche si importante de l'industrie française; il y Va de notre honneur, de notre gloire nationale. Par de grands encouragements donnés aux hommes d'élite que la France renferme, on verra se reproduire cette admirable machine d'épuisement que M. Junckera créée dans les belles mines de Poullaoûen; les turbines si pleines d'avenir de M. Foumeyron, iront tripler ou quadrupler la force motrice de nos cours d'eau ; quelque nouveau Grimpé dotera l'industrie de machines aussi ingénieuses que celles avec lesquelles il exécute les bois de fusil avec une si admirable précision.
Nos artistes ne sont pas inférieurs à ceux de l'Angleterre^ Nous avons, nous, Français, l'habitude, dans nos voyages à l'étranger, de visiter toutes les fabriques qui se trouvent sur notre route, tandis que nous ne nous occupons jamais de celles de notre pays. Si seulement on se donnait la peine de descendre dans les ateliers de la capitale, on verrait combien de prodiges ont été créés avec les plus petits capitaux.
En restant dans le principe que j'ai annoncé , et dans lequel il me semble que doivent être placés nos industriels; en demandant qu'ils puissent lutter à armes égales contre les constructeurs anglais, j'ajoute que le droit égal au droit sur la matière première n'est pas suffisant. Si on se contente d'une prime égale au droit sur la matière brute, il est impossible que l'on puisse construire en France de grandes machines, car pour cela il faut de