‹ Œuvres Completes Volume 7Chapitre 35 sur 183 · A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

Il lui raconte la manière dont a commencé l'ordre de la Visitation, et les coutrc-temps qu'il . u ;i essuyer à la veille de son établissement ; il lui parie de l'esprit dfe cet institut et de quelques-unes de ses règles principales.

Annecy, 24 mai Î610.

Mon révérend Père,

L'inviolable aifection que j'ay vouée à vostre compagnie, et l'honneur particulier que je dois à vostre personne, me fera satisfaire à vostre pieux désir , non seulement sans peine, mais avec suavité.

Saches donc que quelques âmes dévotes me proposèrent, il y a un an , Testablissement d'une religion de filles, avec offre d'une bonne somme d'argent pour faire le bastiment: et moy, sachant combien de filles desiroient ^a retraite du monde , qui ne la pouvoient treuver es Religions des-j a esta- Mies, j'acceptay l'offre, et promis toute mon assistance pour ce projet.

Monsieur le baron de M., quim'avoit apporté l'ambassade,

* La sainte Vierge.

- > C'est la 209e de la collection -Biaise, et la B» du livre VI des anciennet éditions.

acheta une petite mayson au faubourg, en lieu extrêmement propre à bien bastir et commencer à dresser ce petit édifice; en sorte qu'en peu detems il le rendit commode pour loger une douzaine de personnes , avec Tornement d'un petit ora« toire, affin que celle qui seroit si heureuse de vouloir serviï d'exemple aux autres, se puisse retirer et commencer à faire essay du dessein.

Tost après, voyci que Ton me fit entendre qu'il n'y avoit que la moitié des moyens qu'on avoit proposés, et depuis quelque tems en ça on mit en doute beaucoup de commodités temporelles qui dévoient arriver avec une personne, laquelle avoit premièrement avec ardeur entrepris de venir, et puis s'estoit tout à coup refroidie.

Parmi tout cela , il me fallut surseoir le dessein d'eriger un monastère fermé : et néanmoins, pour donner lieu à une très honneste et chrestienne retraite à quelque ame bien resoltie, et saintement impatiente de se retirer du tracas du monde, je leur ouvre la porte d'une petite assemblée ou congrégation de femmes et de filles vivant ensemble par manière d'essay, sous de petites constitutions pieuses.

Nous commencerons avec la pauvreté, parce que nostre congrégation ne prétendra s'enrichir que de bonnes cenvres.

Leur clausure sera telle pour le commencement ; aucun homme n'entrera chez elles que pour les occurrences esqueîles ils peuvent entrer es monastères reformés. Les femmes aussi n'y entreront point sans la licence du Supérieur, j'entens de l'Evesque, ou de son commis.

Quant aux Seurs, elles ne sortiront que pour le service des malades , après l'année de leur noviciat, pendant lequel elles ne porteront point d'habit différent de celuy des femmes du monde ; mais il sera noir , et elles le rendront à l'extrémité de la modestie et humilité chrestienne.

Elles chanteront le petit Office de nostre Dame, pour avoir en cel une sainte et divine récréation : au surplus, elles

Vacqueront à toutes sortes de bons exercices, notamment à celuy de la sainte et cordiale orayson. J'espère que nostre Seigneur sera glorifié en ce petit dessein, et comme vous a dit le Père Recteur.

La pierre fondamentale que Dieu nous donne pour iceluy est une ame d'excellente vertu et de pieté, ce qui me fait tant plus croire que la chose réussira heureusement. Mon trèscher Père, vous estes capable des moyens, faculté et humeur de ce pays ; et jugerés bien, comme je pense, que, ne pouvant pas mieux faire, il est bon de faire cela.

Je sçai que je m'attireray des controollemens sur moy, mais je ne m'en soucie pas ; car qui lit jamais bien sans cela ? Cependant plusieurs âmes se retireront auprès de nostre Seigneur, et treuveront un peu de réfrigère, et glorifieront le saint nom du Sauveur, qui sans cela demeureroient engagées avec les autres grenouilles dans les marais et paluds.

Yoyla le sommaire et premier crayon de l'ouvrage, que Dieu conduira à la perfection que luy seul sçait , et pour laquelle mon courage est incomparablement animé, croyant que Dieu l'aura aggreable. Je laisse à vostre prudence de communiquer toutes ces particularités à qui vous jugerés à propos. Le commencement se fera dans peu de jours. Dieu aydant ; et puisque vous le désirés, je vous tiendray adverti, en confiance, du progrés : car vostre candeur et sainte bonne foy m'obligent à traicter avec vous sans reserve , et d'estro vostre, etc.

Je suis fîlz et serviteur bien humble du Père Recteur, qui sçait que nostre Congrégation est le fruict du voyage dé Dijon, pour lequel je ne peus jamais regarder les choses en leur face naturelle ; et mon ame estoit secrettement forcée à pénétrer un autre succès, qui tomboit si directement sur le service des âmes, que j'aymois mieux m'exposer à l'opinion et à la mercy des bons, que de fuir tout à fait h cruauté de la calomnie des mauvais, oii j'espère que let

jours sîiivans jugeront les precedens de ma vie, et le dernier les jugera tous.

LETTRE

A MADAME DE CHANT AL

Il l'encourage à supporter les incommodités et les épreuves qui doivent accom- . pagner l'établissement de sa congrégation, qui se commençoit sans fonds. Il l'exhorte à s'anéantir entièrement, pour vivre toute à Dieu.

5 juin 1610.

Ce sera donc demain que vous aurés des pensées et des soucis^ car je commence d'en avoir de bien particuliers ^ sur vostre future May son, pour les choses temporelles ; et quant aux spirituelles , il me semble que nostre Seigneur en aura îe soin sans soucy, et qu'il y respandra mille bénédictions.

Ma fille, il faut que je vous die que je ne vis jamais si dairement combien vous estes ma fille que je le vois maintenant; mais je dis que je vois dans le cœur de nostre Seigneur. C'est pourquoy n'interprétés pas à desfîance ces petits mots que je vous escrivis l'autre jour; mais nous en parlerons une autre fois.

0 ma fille l que j'ay de désir que nous soyons un jour tout anéantis en nous-mesmes pour vivre tout à Dieu, et que nostre vie soit cachée avecJesus-Christ en Dieu^l Oî quand

* C'est la 211«= de Biaise, et la 106e du liv IV des anciennes éditions.

* Ces soucis provenoient sans doute de ce qu'une dame qui devoit se joindra à madame de Chantai, et qui avoit acheté une maison pour commencer l'éta* blissement de sa congrégation, se dédit de toutes ses propositions, et par U força le saint évoque à prendre le marché de la maison pour son compte, ^ de s'obliger partout où il falloit.

* Vita vestra est abscondita cum Christo in Dec. Col., III, 3. '

Yll. 12

vivrons-nous, mais non pas nous-mesmes ; et quand sera- ce que Jesus-Christ vivra tout en nous *? Je m'en vay un peu faire d'orayson sur cela, où je prieray le cœur royal du San- Teur pour le nostre.

Je suis en Jesus-Christ plus vostre , et admire ces accroissemens. Ouy, je dis tout de bon, je ne pensois pas pouvoir ce que je puis en cela , et treuve .me source qui me fournit des eaux tous-jours plus abondantes. Ah î c'est Dieu sans doute. Il nous faut bien mettre sur la grandeur du courage , pour servir Dieu le plus hautement et vaillamment que nous pourrons, car pourquoy pensons-nous qu'il ayt voulu faire un seul cœur de deux , sinon afEn que ce cœur soit extraordinairement hardy, brave , courageux , constant et amoureux c^n son Créateur et son Sauveur, par lequel et auquel je suis vostre, etc.

LETTRE

A S. A. CHARLES-EMMANUEL l", DUC DE SAVOIE , Sur la promotion de M. Favre à la première Présidence du Sénat de Savoie.

15 juin 1610.

Monseigneur,

La promotion de M. Favre à Testât de premier Président de Savoy e , a donné une joye si universelle aux peuples de deçà, que s'il se pouvoit bonnement faire, ilz en yroient, je pense, porter mille et mille actions de grâces aux pieds de

* Vivo ego, jam non ego; vivit verô in me Christus. Galat., II, 20.

• Tirée d'une ancienne copie conservée aux Archives de la Cour de Turic^ Xî'est la 125* inédite de la cullection-Blaise.

V. A., mais ne pouvant faire cette si juste démonstration de l'obligation qu'ilz en ont à la Providence de V. A., il m'a semblé, Monseigneur, qu'en qualité de Pasteur de la plus part d'iceux, joignant leurs très bumbles affections à la mienne, je devois pour eux et pour moy en commun en rendre ce tesmoignage le la grande redevance que nous en avons à la bonté de Y. A. à laquelle nous sommes bien glorieux d'en devoir tout le remerciment, puisqu'elle seule, sans aucune autre consideratioa que de nostre bien et de son r>ervice, a fait cette digne eslcction. Certes, Monseigneur, rien ne donne tant de douceur à la vie bûmaine, que la •droicte administration de la justice j et la justice quoy (|ue tous-jours une en elle-mesme , ayant sa source , comme une belle eau, en la poictrine des princes souverains en terre, coulant par les esprits des magistrats rudes, mal polis et raboteux, elle se rend autant nuisible qu'elle devroit estre utile, et mesme jusques là, que, comme parle un sacré Prophète, elle est convertie en absynthe ; mais passant entre les peuples par les mains de gens doctes, bien aifectionnés et équitables, elle remplit les provinces de bonheur ^t de sua- Tité, estant es uns comme un torrent impétueux, qui ravage tous les bords qu'il accoste, et es autres comme une douce rivière qui rend amenés les rivages qu'elle destrempe. C'est aussi le plus grand garant, que les princes puissent avoir, lorsqu'à leur tour ilz seront censurés à l'heure de leur mort, ■d'avoir commis leur authorité à des gens capables de la bien manier; car n'ayant peu faire comme Dieu, qui, quand il luy plaist , donne la suffisance à ceux ausquelz il a remis l'auihorité, ilz l'auront imité au plus près qu'ilz auront sceu, donnant l'aulhorité à ceux qu'ilz auront reconneu avoir la sufHsance. Les magistrats, Monseigneur, représentent la souveraine majesté des Princes sur les biens et vies des sujets ; c'est pourquoy les princes, par une sainte jalousie, doivent advancer es offices des personnes qui les sachent bien

représenter ; et comme Alexandre ne vooiloit estre peint que par la main de l'unique Apelles, aussi les princes ne devroient jamais permettre que leur souveraineté fut exprimée que par les plus rares et dignes esprits du monde, ne pouvant yimais mieux faire connoistre la grandeur de leurs âmes, qu'au choix de celles qu'elles employent et eslevent. V. A. donc recevra mille lotiangeâ des nations estrangeres en la promotion de ce grand personnage, duquel elles connoissent la doctrine avec admiration , comme les voisines font la probité par expérience. Et nous la supplions très humblement d^aggreer ce ressentiment que nous en faisons, plein de souhaits qu'il plaise à Dieu d'aggrandir et prospérer vostre couronne,

De laquelle je suis,

Monseigneur,

Très humble et très obéissant serviteur et orateur,

François, Evesque de Genève.

LETTRE

A MADAME DE CHANTAL

Observations relatives au règlement et affaires du monastère.

9 août 1610.

N'attendes nullement de moy une grande lettre, ma très chère mère ; car j'ay tant escrit que je n'en puis plus, ayant esté contraint de faire de rechef des lettres pour Moulins et

' L'original en appartient au monastère de la Visitation de Turin* G'W la ISiôe ixiédite de Biaise sa date de 1610 nous paroît suspecte.

T)v. S. rr.ANroTS t)e sales. 18Ï'

Nin-rrs , ph^s ](Mii:Ji(s hcaiieouj) (pie Torditiaire , pour m'esclairoir sur les respoiises que j'avois faites. Car on ne m'avoit pas (lit tout, et je n'avois pas respondu tout. C'est la vérité, que le vœu de M. (Madame) du Tartre ayant esté fait en faveur deNevers, et ayant esté non seulement accepté, mays ïn bonne partie exécuté jusques à IVmploy de dix mille francs , fait par ordre ol procuration de M. du Tartre, il n'y a nulle espérance qu'elle s'en puisse desdire, au moins quant à la part des-ja employée.

Or, je croy que tout ira bien, et l'affaire d'Orléans aussi.

Les biens qui se font sans contradictions ne seuiblent pas esire de la race des biens des anciens Chresliens.

L i pauvre seur Jeanne Charlotte a esté bien exercée , à ce qu'on m'escrit, et ce qui est plus déplorable, c'est que l'on a remué ces vieux bruitz qui, comme très injustes, avoyent es!é ensevelis, ainsy que m'escrit ma chère fille de Iloussie, à laquelle je ne puis escrire, me contentant de la saluer de iou; mon cœur pour cette fois. 0 que le monde est inique, à n on gré, et que sa prudence est hayssable, parce qu'elP est ser entine et nullement associée à la simplicité colombine. Oî il ny a nul dangier que vous traittiez toutes ces tilles maternellement; elles le reçoivent, je m'asseure, lilialement. Ne vous empressés nullement pour vostre retour; ces fondations de delà sont de si grande importance, qu'il n'y faut pas e t argner le tems ; et moy, voyant que je suis appelle à suivre M. le Prince Cardinal, soit qu'il aille à Rome, soit q îl aille en France, comme l'on dit qu'il fera, je ne suis plus - e ce pais, ains du monde, et fay estât de n'avoir nulle habitation que dans le sein de l'Eglise. Je commence à ne plus arrester ma pensée qu^à la reunion de l'au'i'e vie, en la quelle comm ' nous sommes inséparables d'esprit, nous le serons encore de veùe. J'attens toutes les heures qu'on m'escri ve ({u'il fau partu' pour aller en France. Je donneray un tîxenjplaire du r'oi nmlaire de la réception des filles à l'habit

et aux vœux , très bien escrit , à nos Seurs. En fin, Texperience a fait voir que quand les filles demeurent à la treille un peu eslevées, on les voit mieux et on les entend mieux par tout l'Oratoire. Ma mère, je suis cruel à nos Seurs d'icy; car je ne les voy point : mais le monde m'est cruel à moy^ qui m'apporte tant de fascheries. Helas! la pauvre seur M. Magdcleyne est une bonne seur, mais je ne sçai quand on la pourra tirer de dessus elle-mesme.

Mays la pauvre chetive seur Jeanne Françoise s'en va petit à petit tout à fait folle , si Dieu n'y met sa puissante main. 0 î pourseu que le dernier accident luy arrive en la grâce de Dieu, il importera peu. Je suis marry en la partie supérieure de cela , et m'estonne dequoy je n'en ay nul sentiment ailleurs. Ma mère, si j'allois à Rome, il ne faudroit nullement traitter des Constitutions , car ce seroit tous-jours à refaire : on deputeroit cpelqu'un poî!r les revoir, qui les renverseroit toutes peut-estre. Il ne faudroit que procurer la perpétuité du petit Office. Jamais il n'y eut religion de la quelle toutes les Constitutions ayent esté appreuvées à Rome par le Saint-Siège. R suffit que les Règles le soyent *. Tout ce que la prudence y peut faire se fera à la reveûe ; après cela^ il faut demeurer en paix , et laisser à la providence de Dieu de les establir ; et elle le fera. Je vous vay escrire un article pour ma fille M. (Mademoiselle)^eFrouvilleetM. (Mademoiselle) de \'illeneuve,ipie vous pourrésmonstrer à celle-ci; car c'est pour le service de la seur que j'ayme tout à fait.

• ^ Oq trooTera plus loin ceci expliqué dms la fijgmeiit inédit, mis en tét»

LETTRE

A M. PTOTTON , AVOCAT AU SÉNAT DE CHAiMBÉRI *.

n le charge de retirer un legs fait à la Sainte-Maison de Thonon , et de le délivrer pour être employé à une bonne œuvre.

A Sales, 9 novembre lelC.

Monsieur,

Je vous prie de prendre la peine de retirer le legs fait à la sainte Mayson , duquel ou vous ou luy (Pheritier) avés adverty M. de Blonay, affin qu'il soit employé, selon Fintention du légataire , en une œuvre grandement pieuse qui se présente maintenant ; et puis que le sieur de Blonay vous en escrit encor, je n'employeray rien de plus pour ce sujet, qui suis tous-jours de tout mon cœur, Monsieur, vostre, etc.

* L'original en appartenoit à M. le comte de Sales. C'est la 216» de la collection-Biaise.

* M. Piotton, avocat au souverain Sénat de Savoie, étoit ami et allié de la maison de Blonay. Il se Cit prêtre, et fut confesseur du premier monastère de la Visitation d'Annecy, où il est mort en odeur de très-grande piété.

LETTRE

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