A MADAME DE MONTFOUT, SA COUSINE
Le Saint la console sur la mort de M. le baron et de M™e la baronne de Torens»
10 septembre 1C17.
IMadame ma très chère cousine ,
Nous n'avions encor achevé nos plaintes pour la perte que nous avions faite en Piedmont ^, que voyci la seconde arri-
» C'est la 402e de la collection-Biaise, et la 71° du livre V des anc. éditions.
* Le baron de Thorens^ gentilhomme de la chambre de M. le duc de Nemours, et colonel d'un régiment au service du duc de Savoio, mourut à Turin le 23 mai 1617, dans les plus grands sentiments de piété 3 -et a^rès avoir reçu les divins sacrements entre les bras de son frère le chevalier de Sales.
Madame de Thorens étoit au monastère d'Annecy avec sa sainte mère, madame de Chantai, lors de ce fatal événement, dont notre Saint lui porta le premier la nouvelle. Quelque effort qu'elle fit pour vaincre sa douleur, elle en fut enfin accablée; au bout de cinq mois de la mort de son mari, elle fut surprise d'un accouchement avant terme. Son mal ne dura que vingt-quatre heures. Les cinq dernières, malgré les plus violentes douleurs, elle se confessa, communia, prit l'habit de novice religieuse de la Visitation, état qu'elle avoit. résolu d'embrasser dès la mort de M. de Thorens, reçut i'extrème-onction, fit profession, et avec tant de piété, avec des actes si vifs et si touchants de foi, d'amour de Dieu, de résignation, de patiGyice, que le saint Evêque, qui ne la quitta point, ne put s'empêcher d'être pénétré de douleur et d'admiration. Enfin, sur le point de mourir, elle eut la satisfaction de voir baptiser son enfant; et, comme si elle n'eût eu rien à souhaiter, elle rendit l'âme entre les bras de sa sainte mère à Tàge de 19 ans. Le saint prélat eut la force de lui fermer les ■yeux, «ixfais après lui avoir rendu les derniers devoirs, dit M. Camus, évèque » de Belley, ami du Saint, il commanda qu'on lui tînt des chevaux prêts pour » aller aux champs. Ses gens estimoient qu'il voulût aller au château de Sales, » qui n'étoit qu'à trois lieues de la ville de sa résidence, pour y prendre l'air » et s'y distraire; mais ils surent, continue l'évèque de Belley, que c'étoit- » pour me venir voir. On lui remontra que la bonne mère de la défunte étoit 9 en une affliction extrême sur cette perte , et qu'elle avoit grand besoin de
9 consolation. Vous faites tort à mon affliction, repartit-il, de restim-er jjlus
34(î OPUSCULES
vée , laquelle, je vous asseure , nous est infiniment sensible; cette chère ame ayant tellement vescu parmi nous , qu'elle nous avoit rendus tous parfaitement siens , mais moy plue particulièrement, qu'elle regardoit avec un amour et honneur filial ; et puis le contrecoup receu par sa digne mère donne surcroist à nostre desplaysir.
Mais pourtant, à l'imitation de cette défunte, nous embrassons, ayinons et adorons la volonté de Dieu , avec toute sousmissionde tout nostre cœur; car c'estoient presque ses dernières paroles; vous asseurant que jamais je n'ay veu un trespas si saint que celuy de cette fille * , quoyqu'elle n'eut que cinq heures pour le faire. Je vous remercie cependant humblement, et M. de Monfort mon cousin, de l'honneur de vostre souvenance, et suis à jamais, Madame ma cousine, vostre , etc.
ï) affligée que moi ; je coimois sa force d'esprit et la foiblesse du mien ; comme w lui apporterai-je de la consolation, moi qui en ai plus hesoin qu'elle? Ne
trouvez pas mauvais que je Taille chercher où je pense la rencontrer.
» Il me vint donc voir, et me raconta l'histoire de cette sainte mère, pré- » cédée d'une si pieuse vie, avec tant de larmes que je pensai avec lui fondre » en pleurs. Il estimoit beaucoup, et selon Dieu, les vertus insignes de la » mère; mais il faisoit un si haut état de la perfection surnaturelle que Dieu » avoit répandue par sa grâce dans l'esprit de la fille sa chère sœur, qu'il en » parloit comme d'un ange plutôt que d'une créature mortelle. » {Esprit d: S. François de Saks, lie Partie, Sect. 30.)
* il l'appcloit ainsi, parce qu'elle étoit sa fille spirituelle.
CLxxvnr.
LETTRE