‹ Œuvres complètes, Volumes 9-10Chapitre 26 sur 65 · TOBIE SMOLLETT · texte numérisé non relu

TOBIE SMOLLETT

La vie de Smollctt , qui , par son génie , a éle-vé k sa réputatix)n un monumçut impérissable , a été écrite avec él^ance par le célèbre docteur Moore, son contemporain et son ami. Plus récemment encore, le docteur Robert Anderson , d'Edimbourg , a publié sur l'auteur de Rodericib Random une notice biographique si riche de faits et de détails , que notre tâche se bornera presque ici à choisir et à abréger»

Smollett descendait d'une famille ancienne et honorable. Il parait, d'après diyers passages de ses écrits , qu'il attachait à cet avantage une grande importance, et. cette yanité semble avoir contribué à quelques-unes des singularités de son caractère.

Sir James Smollett de Boublll; son grand père, avait été destiné au barreau. Nommé l'un des commissaires d'Edimbourg , c'est-à-dire l'un des

juges consiêioriaux (i), il représenta le bourg de Dumbarton dans le parlement écossais , et contribua à détruire pour toujours ce corps représentatif, ayant été un des commissaires par qui fut stipulée l'union de l'Ecosse à l'Angleterre. De son mariage avec une fille de sir Aulay Mac Aulay d'Ardincaple ^ il eut quatre enfans dont le plus jeune, nommé Archibald, fut le père du poète.

Il parait qu'Archibald Smollett n'embrassa aucune profession , et épousa , sans le consentement de son père , une femme fort aimable y miss Barbara , fille de M. Gunîngliam de Gilbestfield. La désunion que cet acte d'imprudence fit naître entre le père et le fils n'empêcha pas sir James Smollett d'assigner à Archibald la maison et la ferme de Dalquhurn , Toisines de sa propre demeure k Bonhill. Archibald mourut dans un âge peu avancé , laissant deux fils et une fille, dont le sort dépendit entièrement de la bienveillance de leur grand-père. Le fils aîné suivit la carrière des armes, et périt dans le naufrage d'un bâtiment de transport. Jane, sa soeur, épousa M. Telfer de Leadhills, et son descendant, John Smollett, capitaine de vaisseau dans la marine royale , devenu le chef de la famille, possède la.terre de Bonhill. Le second fils d'Ardiibald fut Tobias Smollett, dont nous allons nous occuper.

Tobias Smollett , baptisé sous les noms de Tobias Georges , naquit en 1721 dans la maison de Dalquhurn dans la vallée deLeven, la plus délicieuse peut-être des vallées de la Grande-Bretagne.

(i) La cour consistoriale , qui avait. été dans TorigiBe un tribunal ecclésiastique , est devenue cour séculière : elle juge les cas de divorce , de léparatkm , d*abs6nce , etc. Ses jugentens sont soumis à PapprobatioB de la cour des sessions. — Eo.

SmoUett a célébré les lieux 011 il a ya le jour, uon-scalement daus la belle ode adressée ^ l'onde qui les arrose , mais aussi dans l'expédition d'Humpbry Clinker, où il décrit la demeure de ses ancêtres avec enthousiasme y mais sans exa-^ gération.

« A une très-petite distance de la source du Leven^ et sur le lac, est la maison de Cameron , appartenant k M. Smollett, et si agréablement située au milieu d'un bois de chênes, que nous ne l'aperçûmes que lorsque nous étions à la distance de cinquante toises de la porte. Le lac s'en approche d'un côté à trois ou quatre toises des fenêtres. £lle eût été mieux placée sur ua terrain un peu plus élevé ^ on y eût joui d'une perspective plus étendue, et d'un air moins humide* Mais on ne peut nullement reprocher cette espèce de désavantage au propriétaire actuel , qui l'a achetée toute bâtie , plutôt que d'avoir la peine de réparer sa demeure patrimoniale de Bonhill , située à deux milles die là , sur le Leven , et tellement entourée de bois , qu'on la connaissait sous le nom du Nid de grives. Près de cette maison est un vallon pittoresque couvert d'arbres verts , et au fond un ruisseau de l'eau la plus p^re, qui forme plusieurs cascades dans son cours en pente jusqu'au Leven : tout enfin fait de ce lieu un paysage enchanteur.

« J'ai vu les lacs di Guarda, d'Albano di Vîco , di Bolsena , de Genève, et je leur préfère à tous le lac Lomoud. Celle préférence , il la doit sans doute aux îles couvertes de verdure qui semblent flotter sur sa surface , et qui charment l'œil par la grâce de leurs aspects. Ses rives ont aussi

a5o SMOLLETT.

leurs beautés dont quelques-unes participent même du sublime. De ce côté*ci^ elles offrent une yariëté agréable de bois , de prairies et de champs de blé, avec plusieurs charmantes maisons de campagne qui paraissent s'élever du milieu des eaux ; pu\& à quelque distance l'horizon est borné par de hautes montagnes couvertes de bruyères , dont la fieur leur prête dans cette saison une riche nuance de pourpre. Ici tout est pittoresque au delà de l'imagination, et ce pays est appelé à juste titre l'Arcadie de l'Ecosse. Je suis persuadé qu'il ne le cède en rien «i cette Arcadie tant Vantée, si ce n'est sous le rapport du climat -, mais il lui est certainement supérieur par ses eaux, ses forêts et sa verdure (i). »

Un poète élevé dans un pays si favorisé ne peut qu'en aimer doublement la poésie; et il paraît en effet que Smollett sentait vivement les beautés de la nature, quoique sa réputation soit fondée en grande partie sur son talent comme peintre- des divers caractères de la société moderne.

Smollett puisa les élémens des connaissances classiques à l'école grammaticale (2) de Dumbarton , dirigée à cette époque par M. John Love , antagoniste du fameux Ruddiman (3) , et presque son ^al en science. Il passa ensuite à Glasgow, où , après avoir suivi ses études avec une application couronnée par le succès, il fut mis en apprentissage chez M. John Gordon , chirurgien

( i) Le lecteur ne négligera pas de comparer à cette description la peinture des mêmes sites dans la Dame du Lac et dans Rob-Rof.

Eb.

(2) Grtmunar tchool. École élémentaire.

(3) Auteur anglab d*une syntaxe en usage dans les écoles , et d'autres livres élémentaire;. — Ed.

SMOLLETT. aSi

distingué. Cette carrière ue s'accordait nullement avec les goûts dii î&fae Svf^oliett, qMi ayait unpen- (^haot uès^décidé pour j'éUt inilitaire. Ou dit qu^il chercha k se venger d^ Sf^^ graDd^p^i^> qui avait conuarié ses inclinatîoMS^ et de soi^ uiaitre, en les peignant , Vim , a^qs les traita peu ^liçxahles du viW3t Jwg«> ?t U second sous ceun de SI- Potion, le premieir maître de Boderick Râ^dom^ Plus tard i) rendit justice à 14^ Gardon^ et daqs un de êtt •uvrages(i}il ei| parle eu ces termes : « On .m'a préfçnté, dit Mattl^ew Bramble^ k M« Gordon^ patriote d'une âme vraiment noble ; c'est lui qui a fondé la manufacture de tpile de cette ville; il a eu la plus grande part à l'établissem^i^t des ateliers pour les pauvres de l'hôpital y et de p(u-r sieurs autres fondations d'utilité publique^ S'il eut vécu d^us Taucienni^ Rome . on lui aurait dressé des statues ^ux frais 4e l'État, »

Pendant son apprentissage ^ Smollett trahit de benne heure dans sa conduite ce caractère jovial > plaisant et malicieux^ dont i^» ouvrages offrent tant d' exemples* Le jeu^e romancier donna en même temps des preuves de &^ talens naturels pour la satire. On a^o^te qMe son maître prédit en termes familiers, mais e^p^es^ifs, lasupério^ rite future dç Smp|le|t , devant des voisins qui vantaient la raison et la c^nd^ite rangée de leurs jeunes élèves : « Tout ceci peut être vrai , leur dit le clairvoyant M. Gordon i ma^is mettez avant tout mon espiègle au teint awn^ avec ses pierres dans sa poche* )>

Smollett était dan^ sadi^^uiti^me année lorsque son gi^and^pere mourut > ^ns (ajve mention dans soa testament 4a$ enfon^ de son plus jeune iUs*

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Cette omission > jointe aux autres circonstances déjà rapportées , lui yalut , de la part de son irritable petit-fils, le rôle peu honorable qu'il joue dans le roman de Roderick Random sous les traits du vieux Juge.

Dépourvu de toute espèce de protection rédie, SmoUett se rendit à Londres à l'âge de dix-neuf ans , ponr y chercher fortune de quelque manière. Il emporta avec lui le manuscrit du Régicide y tragédie qu'il avait composée dans le cours de ses études. Quoique certains passages de cette production décèlent le génie de l'auteur, oependant on ne saurait dire avec justice qu'elle fût propre à la scène. Lord Lyttelton , en qualité de protecteur du jeune poète , Ga/rick et Lacy , comme directeurs du Ûiéâtre , lui donnèrent des encouragemens dont le caractère ardent de Smolielt s'exagéra peut-être la valeur. En effet dans l'histoire de M. Melopoyn , oii il raconte toutes ses tentatives pour faire représenter le Régicide , les directeurs et le protecteur ne sont point ménagés. Dans Peregrine Pickle le personnage de sir Gosling Scrag , qui ne se trouve plus que dans la première édition , était une caricature de lord Lyttelton. Cette histoire est racontée plus brièvement dans la préface de la première édition du Régicide , où l'auteur nous informe « que sa tragédie fut mise sous la protection d'un de ces petits hommes qu'on appelle quelquefois de grands hommes , et que , semblable à tant d'autres orphelins, elle fut cruellement négligée. Animé d'un ressentiment que je m'imaginais faussement être du mépris, je résolus de punir cette cruelle indifférence , et je dis adieu à mon patron. Je trouvai une consolation dans les éloges stériles de quelques

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camarades ; qui, avec une 'Infatigable perséyérance, employaient leur temps et leur influence à recueillir de toutes parts \es observations des uns et des autres sur ma pièce. Le résultat de tous leurs avis fut que ma trag^ie prenait chaque jour une nouvelle forme ^ lorsque enflu les circonstances m'appelèrent hors du royaume. »

Désappointé dans les espérances qu'il avait fobdëes sur son essai dramatique ; SmoUett accepta la place d'aide- chirurgien à bord d'un vaisseau de ligne dans Fexpédition de Çarthagène, en 1741 • Il en pubKa une courte relation dans Roderick Random^ et une autre plus détaillée dans un ^brégé de voyages, qui parut en 1751. Mais le résultat le plus remarquable de cette campagne fut pour SmoUetl d'avoir acquis dans un si court espace de temps une connaissance profonde de nos mœurs nautiques ^ car on peut dire que les marins sont peints dans ses ouvrages avec tant de virité^ que tous les écrivains qui ont retracé depuis les mêmes tableaux ont semblé plutôt copier d'après SmoUett que d'après nature. Notre auteur quitta la marine y aussi dégoûté de ses pénibles fonctions que de la discipline despotique alors en vigueur. Les officiers supérieurs n^apportant de leur côté aucune urbanité pour tempérer , cette rigueur , les subordonnés se trouvaient exposés^ dans leur service^ à des mortifications qu'un esprit altier comme celui de SmoUett pouvait difficilement endurer. Il donna sa démission dans les Antilles ; et après avoir séjourné quelque temps à la Jamaïque^ il retourna en Angleterre dans le courant de l'année 1746.

Ce fut à cette époque que SmoUett^ indigné par les rigueurs brutales que les tronpes du gou-

yernement ayaient exercées dans les Highlands d'Ecosse, composa les stances pathétiques diet^ par on ardent patriotisiQe , et intitulées Ze» téormes de la Calédonie (i)« M. Robert Graham de Gartmore , ami intime et esécuteur testamentaire de Smollett, nous a transmis les détails suivans sur l'origine de eette protesta tiim éloquente en faTenr de ces montagnes si voisines de la yailée où le poète avait reçu le jour.

' «Quelques personnes réunies dans une taverne jouaient aux cartes avant souper , pendant que SmoUett, ne se souciant pas de jouer, se mit à écrire ^ nn ami, qui fut depuis nommé par Smollett un de ses exécuteurs testamentaires (Gaj*tinore lui-^nème), remarqua son application; il devina qu'il composait des vers, et lui demanda si sa conjecture était juste ; Smollett consentit à lire l'ébauche de h^s Larmes de la Calédonie , qui ne formaient aloi'sque six strophes. Ses amis lui ayant fait l'observation que la fin du poème contenait des expressions trop fortes et. susceptibles d'offenser lespersonnes qui différeraient avee lui d'opinions^ politiques, il s'assit de nouveau sans répondre, et d'un air indigné, il ajouta la stance finale: « Tant qu'une goutte de »ang coulera dans mes (c veines, tant qœ ma mémoire ne ser» point « affaiblie, le ressentiment des malheurs de ma (( patrie fera palpiter mon cœur filial : oui , « malgré tes ennemis et leurs outrages , rs^es^ « vers seront l'expression de tes douleurs. Pleure, « malheureuse Calédonie, pleure la paix exilée « loin de tel , pleure tes lauriers arrachés par (t des mains barbares. )»•

(i) Tears of Caledotda. Yoye% lé topie ÏII de TBistoin éCÉc^t^ , «^Ur« dr la bataille de Gullodeo. -» £».

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Smollett était alors ^xé à Londres, et commença à exercer la médecine^ il ne réussit pas dans son état , probablement parce que son esprit fier et indépendant négligea les voies détournées qui , dans cette carrière, conduisent à la réputation. Un biographe noos dit qu'il ne sut pas se rendre aimable auprès de ses malades du beau sexe ; ce n^était certainement pas chez lui faute d'un extérieur séduisant ou de bonnes manières , car û possédait ces deux avantages à un degré éminent ; il est plus vraisemblable qu'il devait s'en prendre à l'impatience un peu brusque avec laquelle il écoutait parier des petites indispositions, et au peu de sympathie qu'il montrait pour les maux imaginaires. Il est à remarquer que , quoiqu'un grand nombre, }e dirai presque la plupart des médecins qui ont réussi , usurpent sur leurs malades une autorité despotique dès que leur réputation est bien établie , il n'en est guère qui pour y parvenir n'aient débuté en affectant la plus grande condescendance* On peut penser aussi que Smollett se laissa décourager trop promptement , et abandonna trop vite une profession dans laquelle le succès arrive avec une lenteur qui a passé en proverbe*

Smollett, qui devait avoir alors la conscience de son talent j, eut naturellement recours à sa plume , et après ses tentatives multipliées pour faire jouer sa tragédie, il fit paraître en 174^ un poème satirique intitulé Âpis (1) , et un autre du même genre en 174? *ottS le titre de Reproches (2) ; l'un et l'autre de ces ouvrages prouvent le mérite de leur auteur; mais ils n'in-

(1) Advice.

(a) Reproof.

Huèrent sur sa destinée que par le nombre de nouveaux ennemis personnels qu'ils lui suscitèrent* Rich, directeur du théâtre de Govent-Garden , est un des personnages le plus maltraités dans les Reproches. Snioliett avait composé pour ce théâtre un opéra intitulé AlcesU^ qui ne fut pas joué à cause d'une querelle survenue entre le directeur et l'auteur y et celui-ci n'oublia pas de s'en venger dans s^s vers.

A peu près en 1747^ SmoUett épousa miss Lasceiies, femme d'une grande beauté et d'un rare mérite y à laquelle il s'était attaché dans son séjour aux Antilles. Au lieu d'une fortune de 3ooo iiv. sterl. qu'il espérait y cette alliance ne lui procura autre chose qu'un procès et un surcroît de dépeuse auquel il lui était plus difficile de faire face, à cause de cela même, et qui Tobligea k recourir de nouveau à ses talens littéraires.

Nécessité est mère d'invention eu littérature coiçme dans les arts, et ce fut la nécessité qui mit en évidence le talent de SmoUett comme romancier.

Roderick Random peut être considéré comme une imitation de Lesage y le héros passe successivement dans les divers rangs de la vie publique et privée, et tout en racontant ses propres aven* tures , nous décrit les mœurs de l'époque avec tous leurs détails et leurs diverses particularités; mais ni l'intrigue ni la narration ne forment un ensemble régulier dont les parties soient liées entre elles*

Roderick Random fut le second exemple 'de ce roman bourgeois que les Anglais appellent aussi

SMOLLETT. nS'j

EngUêh Noif€l{\)\ Fieldii^ avait commencé par Tom Jones , et &nollett se montra son émule et presque son égal par \ts Aventures deRoderick Random (2). Cet ouvrage fut accueilli par le public avec empressement y et fat pour son auteur une source de profit et de gloire.

On imagina généralement que Smollett décrivait sous le voile de la fiction les aventures de sa jeunesse; mais le public étendit les applications des caractères de ce roman plus loin que l'auteur ne l'avait voulu. Ou retrouva dans la partie occidentale de l'Ecosse les originaux de Gawkey , Grabbe et Potion ; mistress Smollett fut reconnue sons les traits de ^arcissa, et l'auteur sous ceux de Roderick Random (identité qui n'admet pas de doute)* Un relieur et un barbier, amis de Smollett pendant son enfance , se disputèrent l'honneur d'avoir fourni le modèle de ce Strap si dévoué , si bon et si généreux dans sa simplicité 3 et les deux capitaines de vaisseau sous lesquels Smollett avait servi furent désignés sous les noms déshonorans de Oakum et de Wliifle, Quoi qu'il en soit, il est certain que le refus que Smollett avait essuyé pour sa malheureuse tragédie forme la base de l'histoire de M. Melopoyn dans laquelle Garrick et Lyttelton sont si maltraités , l'un sous le nom de Marmozet, et l'autre sous celui de Sheerwit* Le p\d)lic ne seiltit pas moins vivement le mérite réel de cet ouvrage vraiment original , parce qu'il j trouvait aussi le piquant des allusions personnelles ; et la vente du livre surpassa de beaucoup l'attente de toutes les parties intéressées.

(i) Roman anglais. -«- Ed.

(2) Publié en 1748.— Ed.

a58 SMOLLETT.

Smollett^ ayant alor»pour lui la fayeurda public^ fit paraître par souscription sa tragédie du Àigicide dans le dessein de faire honte à ceu^L qui lui avaient refusé les honneurs de la représentation. La préface est remplie de reproches qui ne sont ni justes i^i nc^les; on y trouve aussi sur Garrick et Lyttelton des remarques satiriques qui vont presque jusqu'aux injures. Le mérite dç Tour vrage est loin de justifier cet extrême ressentir ment de la part de l'auteur , et Smollett (e reconnut enfin^ il était vif dans sa colère > mais nullement rancunier ^ et dans son Histoire d'Angleterre , il rendit généreusement pleine et entière jqstice à ceux envers lesquels il avait en des tprls dan» les premiers mouvemens de son dépit (i)*.

(i) Désirant, comme il le dit lui-mènie, réparer dans un««- ^rt^e de vérité les torts qu'il avait eus dans un ouvrage de fiction ^ et tracer dans wm Histoire d' Angleterre }fls progrÀs d9$ arts )ibë^ raux, i^ ècn\ : « Lef représenta Uops dri|imittq)tes furent portées au dernier degré de la perfection par les taletts et sous la direction de Garrick y qui a surpassé tous ses devanciers , soit en Angleterre , soit en tout autM payn , twt par ^on génie commj» acteur que pur Taccent féduisaat et la sopplesse de son organe ^ la magie irrésistible de ses regards , la clialeur et la vivacité de son jeu> félégance de ses poses et Taccent patMtique de son débit.

« Des candidats à la renon^mée littéraire piururent ra^me dans les rangs les plus élevés de la socié^lé , parés des omemens sévères d'un sens droit el d'une. immense érudition comme les Gorke, OM des attraits plus douxd*nn goût délicat, d*uiie poésie élégante ou d'otte sensibilité exquise comme les Lyttelton , etc. a»

Smollett ne se contenta pas de cette déclaration publique de ses sentimens, il écrivit en termes encore plus énergiques â M» Garrldu

ClieUea , 27 «fi^vier i762«

« Monsieur y

«t Tai reçu ce matin votre Conte éthiyer^ et je suis bien agréablement flatté de cette marque de votre bonté. Ce que j'ai dit de M. Garrick dans l'Histoire d'Angleterre est, je le proteste,

SMOLLETT. ^Sg

En 1760 Smollett fit an voyage à Paris , où il recueillit des matériaux précieux pour de nouveaux ouvrages y et où il agrandit beaucoup le cercle de ses connaissances en fait de mœurs et de coutumes locales. Un peintre petit-maitre , avec qui il fît connaissance^ lui fournit le mo» dèle de l'inimitable Palette ; pendant que le docteur Akenside, bomme d'un caractère entièrement opposé, venait s'offrir aux traits du romancier satirique qui lui réservait dans Pere^ grine Pichle le rôle du pédant docteur en médecine. On dit que le docteur jikenside avait irrité l'esprit national de Smoilett.^n se permettant des remarques offensantes sur TËcosse. Son zèle extravagant pour la liberté, qui ne courait alors aucun danger , son admiration pédantesque et exclusive pour l'antiquité classique, offraient un ricbe sujet de ridicule dont notre auteur s'empara habilement.

Texpressioa sincère des sentimens de mon coeur ; je serais ravi qu'il le pensai ainsi > et je suis certain que le public ne trouvera pas que j'aie fait antre cliose que \và. rendre justice. En donnant un court précis àe* arts libéraux , je ne pouvais m'empècber de citer un bomme aussi éminemment distingué , et dont le génie est sans rival , j'ai cru en outre qne c'était pour moi personnellement un devoir indispensable d'expier ainsi publiquement dans un ouvrage de vérité les torts que j'avais eus à son égard dans un écrit d*invention.

' (• Parmi les nombreux inconvéniens qui résultent du mauvais état de ma santé , je regrette vivement l'impuissance où je me trouve de cultiver moi-même votre bienveillance, et de goûter quelquefois les charmes de votre conversation. Je ne regrette pas moins d'être privé de jouir avec le public dé vos rares talens^ mais , séquestré du monde comme je le suis, le plaisir d'occuper une place honorable dans votre opinion sera toujours une consolation très-douce ,

« Mon cher monsieur ,

« Pour votre très-humble serviteur , « T. Smollett. »

26o SMOLLETT.

On a lieu de croire que Peregrine Pichle fut écrit pendant le séjour de Fauteur à Paris ; il parut en 1761 ; il fut reçu par le public avec une avidité extraordinaire. Un nombre prodigieux d'exemplaires fut enlevé, malgré les efforts de plusieurs libraires et d'autres personnes queSmoUett accuse d'avoir cherché à en arrêter la vente \ le livre ayant été publié pour son propre compte, l'irritabilité de son caractère l'engagea à exposer dans la préface ces plaintes (bien ou mal fondées) que le public a coutume d'entendre avec une profonde indifférence. Plusieurs auteurs^ des philosophes et d'autres personnages d'un caractère connu, furent censurés par occasion avecapnertume.

Le mérite de l'ouvrage était pour SmoUett un triomphe bien plus réel sur sts ennemis , si véritablement il en avait, que toutes les victoires qu'il eût pu remporter dans des querelles personnelles avec des adversaires indignes de lui. Toutefois ce fut l'opinion générale que ce second roman n'était pas égal au premier. Eu effet, il existe entre Roderich Random et Peregrine Pichle une différence qu'on peut souvent observer entre la première et la seconde production d'un romancier qui a débuté par un succès. Peregrine Pickle est plus fini, perfectionné avec plus de soin; il offre dc3 scènes d'un intérêt plus vif et plus compliquées. On y admire une plus riche variété d'aventures et de caractères que dans Roderich Random ; mais il y a dans Roderich Random une aisance et un naturel qu'on ne retrouve pas au même degré dans Peregrine Pichle j où SmoUett a recherché l'éclat des couleurs plus que la simplicité du dessin. Ainsi , dans ses inimitables caractères de marins , Trunnion , Pipes et

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Hatchway lui-même tombent presque dans la caricature j tandis que Bowling et Jack Ratlin , dans Roderich, sont la nature et la vérité mêmes. Voici , selon nous , la cause de cette infériorité : quand un auteur cherche pour la première fois à décrire des caractères , quels que soient leur rang et leur position sociale y il s'attache à saisir leurs traits les plus saillans et les plus caractéristiques , et c'est pourquoi dans une seconde entreprise du même genre il se voit forcé d'établir

Snelque distinction, et de donner à ses personnages es traits moins frappans et moins ordinaires, ou de les placer sous un nouveau jour qui est moins naturel j de là vient probablement la différence d'opinion qui existe quelquefois entre un auteur et ses lecteurs , sur le mérite comparatif de ses premiers ouvrages et de ceux qui les ont suivis* L'auteur aime mieux celui qu'il sait lui avoir coûté plus de peine ; le public demeure fidèle à ses premiers goûts, et préfère la grâce et la vérité d'une première production à l'exécution plus travaillée des autres. Mais si la simplicité du premier roman de Smollett ne se retrouve pas dans le second, et elle ne devait pas s'y retrouver, loin de donner aucun signe de décadence, Peregrine Pichle offre une galerie de portraits et d'incidens plus riche que celle du précédent ouvrage. L'auteur y a déployé d'une manière plus brillante et plus variée encore les ressources de son talent et de sa gaieté.

Peregrine Pichle ne dut cependant pas entièrement son succès «i son mérite intrinsèque. Les Mémoires d'une Dame de qualité contribuèrent à sa popularité. Cette histoire isolée est intercalée dans le corps de l'ouvrage, avec lequel elle n'a

aucun rapport. Cervantes a, donné les premiers exemples de ces digressions épisodiques , imitées depuis par Lesage et Fielding. Ces mémoires y qui sont aujourd'hui regardés comme un horsd'œuyre ennuyeux et inutile, contiennent l'histoire de lady Yane y fameuse alors par sa beauté et ses intrigues (i). Cette dame, non contente de fournir à Smollett les matériaux nécessaires pour publier son propre déshonneur, le récompensa très-généreusemcnt , dit-on , pour avoir bien voulu insérer cette relation. Smollett mit aussi en scène M. Mac- Kercher, personnage d'un genre tout différent^ et dont la générosité chevaleresque soutint les prétentions du malheureux M. Amesley, qui réclamait le titre et Us possessions d^Anglesea. Les galanteries de lady Yane et le don quichotisme de Mac- Kercher excitèrent dans le public le vif intérêt qui accompagne toujours tout ce qui a rapport aux personnages contemporains; et les anecdotes sur la femme galante et le chevalier charitable contribuèrent beaucoup à l'accueil que Peregrine Pichle reçut à son apparition.

L'extrême licence de quelques passages de ce roman scandalisa , non sans raison , les lecteurs raisonnables ; et à sa seconde édition , Peregrine , d'après leurs justes plaintes , subit des corrections importantes. L'avertissement préliminaire nous apprend que l'auteur avait senti qu'il était à la fois de son devoir et de son intérêt, pour rendre cette

(i) Lady Yane ëtait fille de Francis Hawes, écuyer de Purlej Hall, près Reading , dans le comté de Berk y Tau àti directeurs de la compagnie de la mer du Sud en 1720. Au commencement de 173a elle épousa lord VVitliam Hamilton , qui mourut le 11 juillet 1734- Elle se remaria le 19 mai 1735 an lord vicomte Vane, du royaume d'Irlande , contre lequel elle soutint pluiienrs procès scandaleux. Elle mourut à Londres U i4 mars 1788 , dans sa soixante-dousième année.

nodrelle édition plus digne de la faTeur du public , de iretrancher les détails superflus qui se trouvaient dans la première , d'épurer les passages équiToques , et de corriger le style. Supprimant divers incidens sans intérêt^ il a essayé de donner plus de force à quelques scènes plaisantes, et il se flatte d'avoir fait disparaître toutes les aventures, phrases ou insinuations que le lecteur pouvait considérer comme contraires à la bienséance.

Smollett avoue avec un vif regret u que, dans un ou deux passages , cédant trop aisément à un premier sentiment d'animosité personnelle, il avait peint des caractères connus comme il les voyait alors ; mais il a cherché dans cette nouvelle édition à expier ces extravagances , en adoucissant ce que ses premières couleurs avaient tl'outré. Quelles que puissent avoir été les erreurs de sor jugement, il défie le monde entier de prouver qu'il se soit jamais rendu coupable d'un trait de méchanceté et d'ingratitude , ou d'une action honteuse. Il doit croire qu'on lui permettra cette déclaration sans le taxer de vanité ou de présomption , quand on fera attention aux attaques sans nombre que l'envié, la vengeance et la haine ont tentées ouvertement et en secret contre sa réputation. »

Nous nous contenterons d'observer, k l'égard de cette palinodie , que les passages supprimés dans cette édition de Peregrine Pickle sont , généralement parlant, les récits de ces folies où l'auteur ai'était Iffis^ emporter au^elk des bornes de la détenae et des convenances, par son goût pour la plaisanterie bouffonne; et malgré ce qu'il en dit dans le passage que nous venons de citer, il eût été à désifér, dans l'intérêt de l'ouvrage luimême^ que les ciseaux eussent été employés avec

moins de ménagement. Des personnalités injurieuses furent aussi retranchées, surtout celles que SmoUett s'était permises contre Lyttelton et contre Fielding , auquel il avait reproché de dépendre volontairement de la protection de cet homme d'état (i).

Le docteur Anderson nous apprend qu'à cette époque Smoliett parait avoir obtenu .le titre de docteur en médecine , probablement de quelque université étrangère , car il s'annonça comme candidat de la fortune et de la renommée médicale , dans une publication intitulée : Essai sur l'usage extérieur des eaux minérales , en forme de lettres^ avec des remarques particulières sur l'administration des eaux de fiath dans le comté de Somerset , et la méthode pour les rendre plus saines , plus agréables et plus efficaces , in-4^ , 1^52. Cet ouvrage de SmoUett augmenta sa réputation de savant et d'homme de goût, mais ne servit pas à le ■ conduire à la carrière de la médecine. C'est le seul écrit relatif à sou état que l'on connaisse de lui. Si en publiant cet essai l'auteur eut le dessein de le faire servir d'introduction à l'exercice de son art, il échoua complètement. Peut-être la réputation de sati-

(i) SmoIleU avait parodié le célèbre monologue de Lyttelton sur la mort de sa femme , dans une ode burlesque sur-la Mort de ma, gran^mire. U caractérise avec mépris , de la. manière suivante , le genre de protection que Fielding en recevait, dans la recomman* dation faite i un jeune auteur dé flatter la vanité de Gosling Scrag, écuyer. « Je conseille à M. Spondy de lui of&ir cette même pastorale tant dédaignée. Qui sait s'il n*aura pas le bonlueur d*ètre mis au nombre des mangeurs de bœuf (de ses gardes-4u-corps) et si par la suite il ne peut attraper une place soit dans l'Église, soit dans les douanes ; lorsqu'il se sentira disposé i épouser sa coisiniere , son gracieux protecteur pourra condescendre à servir de père à sa fiancée , et l'établir enfin dans sa vieillesse juge de paix traficant de "Westminster. {Peregrine Pickle , édit. de 1751 , vol. lY , p. ia3.)

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rique et le penchaDt que Smoliett avait montré à Insérer dans des ouvrages d'invention l'iiistoire et les mœurs de personnages réels furent<-ils pour lui des obstacles sérieux dans nue profession qui exige toute la confiance d'nne famille pour son médecin ; mais il est plus probable que le but prin« cipal du docteur en publiant cet essai était de soutenir la cause d'un de ses intimes amis , M. Gleland, chirurgien à fiath^ et engagé alors dans une controverse sur l'uss^e de ces eaux câèbres*

En 1753, Smoliett publia les Apenturea dé Ferdinand j comte FcUhom, C'est un de ces ouvrages qui semblent avoir été composés dans le but de montrer tout ce que peuvent faire le génie et la verve comique dans la peinture de la dépravation humaine* Smoliett justifie ainsi la tâche qu'il avait entreprise.

c( Qu'on ne vienne point me condamner , ditil dans sa préface dédicatoire au docteur... ( nous n'avons pu découvrir -son nom ) si fai choisi mon héros dans les réceptacles de la fourberie et du crime y lorsque je déclare que mon intention a été de le présenter comme un phare seconrable pour les gens trop confiaos et pour ceux qui manquent d'expérience. La lecture de ces mémoires pourra servir à leur faire éviter les pièges innombrables dont ils sont entourés continuellement dans la carrière de la vie, tandis que ceux qui hésitent encore sur le bord du précipice de l'iniipîiXé pourront se retirer avec horreur de l'ab)me sans fond où ils allai^it se plonger , eu contemplant avec efiroi les déplorables destinées de Ferdinand, comte Fathom. )> Mais, tout en rcn-

TOXt IX. 11

!i66 SMOLLETT.

dant justice aux motifs louables de Fauteur^ nous sommes obligé de nier la justesse et la solidité de ses raisonnemens. Le tableau de dépravation morale que présente le comte Fathom est une espèce de souillure pour l'imagination chaste des lecteurs d'un caractère calme et vertueux; pour ceux au contraire qui chancellent sur le bord de Tabîme , en méditant le crime , il est peut-être dangereux de leur détailler les moyens ingénieux par lesquels l'adresse du méchant a su triompher dans plusieurs occasions. 11 n'est que trop vrai que la publicité donnée aux relations véritables de crimes extraordinaires , quoique suivis du châtitiment exemplaire et infamant des coupubles^ a souvent eu Teffet d'encourager d'autres scélérats à de semblables méfaits^ et tel homme peut être assez malheureux pour chercher uue excuse du crime qu'il médite, dans la réflexion que, même en exécutant ses projets , il. sera encore mille fois moins criminel que tel héros de roman. Il y a des imaginations si déréglées, que les récits de méchantes actions sont pour elles une espèce de contagion , et qu'un délire frénétique ies pousse à réaliser les scènes de scélératesse que nous trouvons dans Zeluco (i) ou daiM le comte -Fathom»

Cependant , tout en condamnant le fond de l'ouvrage et sa tendance dangereuse , nous ne pourrions sans injustice refuser nos éloges à Ja profoode connaissance des hommes et du monde que Smollett déploie dans l'histoire du comte Fathom. Le récit de l'horrible aventure de la caverne des voleurs cause uue sorte d'effroi sublime; et, quoique souvent imité depuis^ il n'a

(0 ^^ docteur Moore. — Ed.

pas encore été surpassé ni peut-être même ^alé. C'est aussi dans le Comte Fathom que se trouve la première tentative faite pour rendre justice à une race calomniée. Lée Juif généreux (i) de CumLerland a eu pour modèle le digne Israélite que Smollett a introduit dans Tfaistoire de Fatbom*

Peu de temps après cette publication , Vimprudente générosité du romancier lui attira une aventure désagréable. Un individu , nommé Pierre Gordon^ que l'humanité de Smollett avait sauvé des horreurs de la prison et d'une ruine totale, l'avait persuadé de lui prêter son crédit. Il s'agissait d'une somme assez considérable pour mettre Smollett dans l'embarras. Un beau jour cet honune brava ouvertement sts créanciers , et traita son bienfaiteur avee une insolence si marquée, que Smollett le châtia avec lé bâton. Gordon l'attaqua en fustice , et son défenseur , M. Home Campbell , soit qu'il cédât à sa fougue naturelle, soit qu'il eût contre Smollett une inimitié particulière , entama la cause par uue foule d'invectives et de faussetés. Le bon sens et l'impartialité du jury acquittèrent Smollett du délits qu'on lui imputait; et il ne fut pas plus tôt hors de cour , qu'il adressa à M. Home Campbell une remontrance pressante pour lui demander une rétractation de tout ce quil s'était permis de calomnieux sur son compte. Nous ne savons pas comment se termina cette afiaire, mais on peut lire le manifeste de Smollett, dans sa biographie par le docteur Moore,' ainsi que dans celle du docteur Andersen. Outre que cette remontrance est beaucoup trop longue et trop violente pour

(i) Le juif , drame de Richard CumLerland. — E».

ti68 SMOLLETT.

ctre dans les bornes des convenances , Smollett accuse Campbell d'avoir cherche k se venger, sur l'auteur de Ferdinand y comte Fathom, des sarcasmes qu'il avait lancés contre la profession des gens de loi. Les avocats sont ordinairement trèspatiens sur ce chapitre , et, s'ils ne Tétaient pas, leur susceptibilité aurait trop à faire. De tous les auteurs satiriques , dans q uelque genre que ce soit, il n eu est peut-être pas un seul qui ait terminé un ouvrage sans donner aux gens de robe quelque sujet de plainte semblable à celui que SmoUett veut attribuer à Home Campbell.

Smollett s'occupa ensuite de la traduction de Don Quichote , travail auquel il fut encouragé par une souscription libérale. Cet ouvrage fut dédié à Don Ricardo Wall , principal secrétaire d'état de Sa Majesté catholique, sous les auspices et la protection duquel il avait été entrepris. Voici le parallèle judicieux que le dernier lord Woodhouselee , écrivain élégant et spirituel , a établi entre la version de l'admirable romancier classique de l'Espagne , faîte par Smollett ^ et celles de Motteux (ou Ozell ) et de Jarvis (i).

<( Smollett tenait de la nature un sens exquis propre à saisir les ridicules , un grand fonds de gaieté originale, et une heureuse souplesse de talent qui lui permettait d'adapter son style k presque tous les genres. Il pouvait à son choix paraître grave , vif, sardouique , burlesque ou trivial. Il joignait à tous ce3 avantages ceux d'un génie inventif et d'une imagination vigoureuse, et , comme il avait assez de ressources dans l'esprit pour tirer de son propre fonds des ouvrages du

(i) Essuj on the prmcipUs of trunthUian , bf tht ri^t honorablm lord W^oodhomeUtm

même genre que le roman de G er vantés, H ne serait guère possible de trouver un écrivain qui ait réuni au même degré que Smollett toutes les qualités nécessaires pour donner une traduction parfaite de Dan Quichoie.

« Motteux, sans grands talens comme auteui* original, me semble avoir été doué, comme Smollett, d'un sens exquis pour saisir le côté ridicule des caractères, et d'un discernement Ires-sur pour observer les faiblesses et les folies de l'esprit. Je croîs aussi qu'il possédait à fond les stylés divers qui servent à exprimer la gravité burlesque et la grosse gaieté des gens du peuple, inférieur à Smollett pour le génie d'invention , il est peutêtre son égal dans toutes les qualités essentielles à un traducteur de Don Quichofe, C'est poï^iquoi on pourrait supposer que la lutte entre eux sera égale, et la question de supériorité très-difiicile à décider. Tel eût été en effet le résultat de cette concurrence ^ si Smollett , plus confiant dans ses propres forces , eût mis le temps et le soin qu'exi' geaient la longueur et k difficulté de l'entreprise» Hais trop souvent Smollett a écrit dans àts eirconstances eu la célérité était pour lui le point le plus important. Il avait sous la main diverses traductions anglaises qu'il jugea pouvoir lui épargner la peine d'une composition nouvelle. Celle de Jarvis lui rendait fidèlement le sens de l'auteur ; il ne lui restait plus qu'à polir ses aspérités et à donner plus de nvouvement à sa phraséologie lourde et sans grâce. Pour lutter avec Motlcux, Smollett crut nécessaire de se revêtir de l'armure de Jarvis. Celuin^i avait évité à dessein , dans tout le cours de son ouvrage ^ les moindres ressemblances d'expression avec Motteux, qu'il ac-

n'jo SMOLLETT.

cusait darns sa préface, avec autant de prësomptioQ que d'injustice, « d'ayoîr tiré entièrement sa version du français. » Aussi, dans ia traduction de Jaryis et dans celle de SmoUett, qui n'en est, pour ainsi dire, qu'une édition reyue et corrigée, nous reconnaissons que la diction de Motteux est évitée avec affectation. Et cependant Motteux, quoique fréquemment coupable de licences inexcusables (car . il se permettait de retoucher le texte , et d'y ajouter ou d'en retrancher des idées), est, malgré ses défauts , un traducteur d'un mérite éminent. Dans le choix des équivalens pour les idiotîsmes nationaux, il a réussi avec un rare bonheur; rt, comme dans la manière de rendre ces expressions il y a peu de variantes , il s'est emparé le premier des tournures convenables; de sorte qu'un traducteur venant après lui, qui se fait une loi de corriger son style , doit nécessairement avoir changé en mal. Telle était, comme je l'ai dit, la règle suivie par Jarvis et par Smolletl son imitateur, qui , en rejetant ainsi par une opiniâtreté absurde ce que son jugement et son goût approuvaient malgré lui , a produit un ouvrage décidément inférieur dans l'ensemble à celui de Motteux. tf Smollctt était un poète distingué ; et la plus grande partie des traductions en vers parsemées dans cet ouvrage sont heureuses. C'est à cet égard que Motteux a pris les libertés les plus grandes. Il a osé mutiler la poésie de Cervantes , retranchant des strophes entières dans les compositions d'une certaine étendue , et supprimant complètement quelques-unes des plus courtes. Cependant la traduction des vers' qu'il a conservés a beaucoup de mérite comme poésie, et les passages du style sérieux me paraissent surtout supérieurs à ceux de

son rival. Après tout , je penche à croire que la yersion de Motteux remporté de beaucoup sur toutes celles que nous connaissons jusqu'à ce jour du roman de Cervantes; et, si Ton modifiait les licences qu'il a prises , soit dans ses notes , soit dans ses additions , et autres défauts que j'ai désignes dans le cours de cette comparaison, nous ne pourrions rien désirer de mieux en ce genre. »

Après la publication de Don Quichote, Smollett retourna dans son pays natal, pour y voir sa mère , qui habitait alors à Scotston dans la comté de Peebles , avec sa fille et son gendre , M* et mlstress Telfer. L'anecdote touchante de l'entrevue de la mère et de son fils justement célèbre nous a été transmise par le docteur Moore.

u A l'arrivée de Smollett , mistress Telfer , qui était dans le secret , le présenta à sa mère , comme un créole des Antilles qai avait été étroitement lié avec son fils. Afin de mieux jouer ce rôle, Smollett avait pris un air sérieux e^ presque de mauvaise humeur. Mais il ne put s'empêcher de sourire de l'extrême attention avec laquelle sa mère tenait les yeux fixés sur ses traits. Aussitôt elle > s'élança de sa chaise, et le serrant dans ses bras elle s'écria : « Ah mon fils, mon fils, je vous ai donc enfiu retrouvé ! »

Elle lui dit ensuite que, s'il avait gardé son sérieux , il aurait pu éluder uu peu plus long-temps sa perspicacité maternelle. « Mais , ajouta-t-elle , votre sourire malicieux que je n'ai pu oublier vous a trahi. )>

Après avoir visité les domaines de sa famille, que possédait alors un de ses cousins, et passé un joui* ou deux à Glasgow, le théâtre de ses pre-

mières études et des étourderies d^ sa jeunesse ^ Smollett retourna à Londres, pour prendre la dt« rection de la Revue critique , ouvrage qui fut entrepris sous les auspices des Torys et du parti de la haute église. Cet écrit périodique devait soutenir leurs principes , en opposition à la Revue mensuelle , qui professait les opinions des Whigs et de la basse église (i). Le goût de Smollett, ses talens divers, et Fà-propos, ainsi que la vivacité de son esprit , la facilité qu'il avait à mettre en oeuvre les ressources de son érudition dans tous Ie> genres , le rendaient éminemment propre à cette critique périodique. Mais, d'un autre côté, il prononçait ses arrêts avec précipitation ; et , comme juge, il n'était pas exempt de préjugés. Pendant qu'il usait sans miséricorde du fouet de la satire, il ne pouvait supporter que ceux sur qui tombaient ses coups eussent l'audace de se défendre on de se plaindre* Murmurer contre ses décrets était un moyen sur pour s'attirer de nouvelles n^rques de son ressentiment. C'est ainsi que ses articles s'éloignaient davantage da ton d'une discussion froide et impartiale, à mesure que les passions du critique et de l'auteur se trou* vèrent mises en jeu par ces débats bruyans suivis de violences, de récriminations et d'injures* De nombreuses querelles insignifiantes troublèrent la vie de Smollett, la remplirent d'amertume , et diminuèrent le respect pour ses talens : la plupart pi'ovinrent de ses articles de la Revue crUique^

(i) High-church et lùw chureh. Après b révollilion, l^glise anglicane se divisa en deux partit ; celui de la haute Eglise , alli^ aux torys, éuxi accusé de pencher vers le papisme; celui de la basse église, allié aux whigs, était bien près, dit-on^ de se réunir aux dissidens. — Eo.

SMOLLETTl 173

Il eut une contestation trés-vive avec le fameux ^Shebbeare; une autre avec le docteur Grainger ( élégant auteur d'une belle ode à la solitude), sans parler de plusieurs disputes avec des personnages moins connus. Mais le plas fâcbeux de tous les différends auxquels ies critiques de notre auteur l'eiiposèrent , fut celui qu'il eut avec l'amiral Knowles , qui venait de publier un pamphlet eu justification de sa conduite dans l'expédition secrète contre Aockefort , qui échoua honteusement en 1757. Cette défense fut analysée dans la Reuue critique ; et Smollett, auteur de l'article où il en était question , employa à l'égard de l'amiral Knowles ces expressions inconsidérées : u C'est un amiral sans capacité , ua ingénieur sans connaissances, un^ officier sans résolution, et un homme sans véracité. » L'amiral commença contre l'éditeur de la Revue des poursuites judiciaires, déclarant en même temps que son seul désir était de découvrir l'auteur du paragraphe , et de lui demander une satisfaction d'un autr« genre s'il se trouvait avoir affaire à un gentlemaiu Ce piège, comme l'événement le fit voir dans la suite , était le moyeu le plus sûr qu'op eût pu imaginer pour que l'impétueux SmoUett vînt s'offrir de lui-même aux tribuuaux.^ Au moment où le jugement allait être rendu , SmoUett se présenta , et prit sur lui tonte la responsabilité de l'aÔaire. L'amiral Knowles racheta son gage en obtenant une amende de cent livres sterling , et en faisant condamner SmoUett à trois mois d'emprisonnement. Nous ne savons pas comment l'amiral put accorder sa conduite avec les lois de l!honneur , mais son procédé semble jus—

tifier l'énergie des expressions de SmoUett quand il le désigne comme un officier sans résolution et un homme sans Téracité.^ Cet emprisonnement eue lieu en i^Sg-^et^ comme nous l'ayons remarqué àéyk, ce fut le résultat le plus triste des diverses querelles ou SmoUett se trouva engagé i>ar ses obligations comme critique. Nous reprenons le récit de ses travaux littéraires ,. que le détail de ces disputes a un peu interrompu.

Vers 1 767, SmoUett mit en oidre et publia une collection utile et amusante sous le titre suivant : Abrégé de voyagea authentiques et intéressans classés dans Vordre chronologique ; offrant dans leur ensemble un aperçu clair et distinct des mœurs , des coutumes j de la religion j du gouvernement y du commerce , et de l'histoire naturelle de presque toutes les nations du monde connu j avec un nombre considérable de cartes marines j de plans et de portraits ^ etc, , 7 volumes in- 12. Cette coUection £t passer sous les yeux du public anglais des voyages jusqu'alors peu connus; et elle contenait entre autres pièces inédites la relation, écrite par SmoUett, de VExpédition de Carthagène , dont il avait donné une courte analyse dans les aventui-es de Roderick Random.

C'est dans la même année que la comédie ou plutôt la farce des Représailles ou les Marins de la vieille Angleterre (i), fut composée et représentée pour animer le peuple contre les Français , avec lesquels nous étions alors en guerre. Afin d'atteindre ce but , SmoUett a cherché à réveiller tous les préjugés * nationaux de quelque genre qu'ils fussent; et le Français est représenté

(l^ Thg reprisais onthe iars of old Englund. -A En^

comme le type virant de toutes les caricatures et chansons satiriques dirigées contre les mangeurs de soupe maigre , et les porteurs de sabots (r). — Les matelots de cette pièce de circonstance sont la nature même, comme tous ceux qu'a peints Smollett. Les rôles de l'Écossais et de TIi landais sont tracés avec Tbabileté et la vigueur d'un bon peintre de caricatures. Mais l'intrigue de la pièce est on ne peut pas plus triviale, et ne forme pas une véritable exception à la remarque fondée y qu'un romancier distingué réussit rarement dans les compositions dramatiques (2).

La générosité que Garrick montra envers Smollett à cette occasion effaça entièrement tout soo* venir de leurs anciens- différends. Le directeur accorda à l'auteur pour son b^éfice la sixième représentation de sa pièce, au lieu de la neuvième , il réduisit de beaucoup* les frais dont l'auteur devait se charger selon l'usage, et luimême parut le même soir dans le rôle de Lusignan pour attirer un. auditoire complet (3) ; malgré cette bienveillance si marquée , on faisait courir le bruit que Smollett avait parlé de Garrick en termes peu honorables pour ce dernier» Smollett l'ayant appris donna à ces faussetés le démenti -suivant dans une lettre adressée au Roscius anglais.

« Monsieur, « C'est -pour me rendre moi-même une justice

(i) Les soupes de greDouiltes sout aussi une grande objection on Angleterre contre la capaci tu morale des Français, leur courage, «te. liO jus de beefsteak est l'ambroisie du peuple anglais. -^ Ed.

(a) Smollelt avait tous les préjugés de sa nation contre les Français- Le bon Goldsraith lui-même n'a^l-il pas écrit qu'ils n'étaic^nt propres qu'à faire des pirouettes %t des perruques ? <— Ed.

(3) Dana Zara , iftiitation de la Zajf e de VolUtre. — > EO)

qu'on me refuse, que je prends la liberté de TOUS assurer que si quelqu'un m'accuse de m'être servi d'expressions p«u respectueuses en parlant de M. Garrick , d'avoir insinué qu'il m'avait sollicité pour obtenir ma farce > oa qu!en Ta faisant représenter sur sou tliéàxre je le soupçonnais de vues intéressées ,. il me fait injure; jie l'affirme sur l'honneur, une pareille imputation est entièrement fausse et calomnieuse. Abstraction faite de tout autre motif , je ne pouvais être assez idiot pour parler ainsi quand mon propre intérêt exigeait impérieusement une conduite toutà-fait diiférente. Peut-être a-t-on employé les mêmes moyens insidieux, pour enflammer d'anciennes animosités que j'ai depuis long-temps oubliées. Je dois avouer que dans cette dernière circonstance vous, avez agi à mon égard avec une bienveillance, une franchise et une cordialité qui font peut-être souffrir mon orgueil , tout en m'imposant la plus sincère reconnaissance y je ne pourrai jamais être satisfait avant d'avoir trouyé une occasion de convaincre M. Garrick que m^ gratitude n'est pas moins vive qu'aucune autre de mes passions.^

(( En attendant, je mè déclare , «i Monsieur ,.

<ç Yotr,e très-humble serviteur, a T. Smou^tt. »

Au commencement de Tannée 1768, Smollett publia son Histoire complète d* Angleterre , depuis l%nuasion de Jules César jusqu'au traité ^uéHjfrlfifrCAapelle j. en 1748, 4 vol.. iu-4p. Gjo.

dit que cet ouvrage volumineux , qui contient l'histoire de treize siècles, écrit avec une grande énergie et d'un style exti-êmemeut pur> fut terminé en quatorze mois. C'est un. des exemples les plus remarquables de facilité dont les annales de la littérature fassent mention. Un ouvrage écrit dans un si court espace de temps ne pouvait guère fournir des traits nouveaux , et toute la nouveauté de l'histoire de Smollett ne dut consister que dans la manière de raconter les faits , et dans les réflexions qu'ils lui fournirent. Smollett y montre ses principes politiques dans tout leur jour. Quoique élevé dans les doctrines des Whigs, ses sentimens étaient ceux d'un Tory modéré^ qui penche pour la partie monarchique de notre constitution. Quelques lecteurs trouveront que de semblables opinions politiques n'ont pas besoin de justification , et ceux au contraire à qui elles déplaisent n'écouteraient pas les apologies que nous pourrions présenter. Smollett s'est chargé lui-même de sa défense dans une lettre adressée au docteur Moore , sous la date du 2 janvier 1768.

(( J'ai différé de répondre k votre obligeante lettre , jusqu'à ce que j'eusse fini mon histoire ; j'ai été agréablement surpris en apprenant que mon ouvrage avait reçu quelques éloges à Glasgow, car il n'est point fait pour plaire sous cette latitude ; je ne doute pas que le dernier volume ne soit sévèrement censuré par les Whigs de l'Ecosse occidentale.

(( Je vous supplie instamment de mettre d« côté toute espèce de prévention , autant du moins que vous pourrez le faire, avant de commencer cette lecture , et de peser attentivement les faits.

avant de prononcer voire jugement. Quels que soient les défauts de l'ouvrage, je proteste devant Dieu que je me suis attaché à la vérité seule ^ autant qu'il était en moi , sans épouser les querelles d'aucun parti , quoique je doive avouer qu'en commençant je sentais un penchant trèsfort pour les principes dans lesquels je fus élevé j mais dans le cours de mes recherches , quelquesuns de nos ministres Whigs se sont trouvés de si vils imposteurs , que je n'ai pu m' empêcher de flétrir leur infâme conduite. )>

Dans une autre lettre au docteur Moore, datée de Chelsea , le 28 septembre, SmoUett s'exprime ainsi :

« Je ne parle pas du petit nombre de gens sensés qui pensent en vrais philosophes , inaccessibles aux préjugés du vulgaire. Je pardonne volontiers à notre ami ses petites brusqueries et ses familiarités, eu considération de la bienveillance qu'il a toujours montrée pour moi et pour ce qui m'intéresse. Il se trompe cependant lorsqu'il s'imagine que je suis imbu des doctrines du pouvoir sacerdotal ; je regarde l'Eglise établie sous le rapport politique et non religieux, et son existence me parait si étroitement liée à celle de notre constitution , qu'on ne peut chercher à les séparer sans courir le danger de perdre entière* ment l'une et l'autre. L'usage que fait votre ami de la Reuue critique (1) est assez singulier, mais je suis bien aise qu'elle lui serve à quelque chose \ je n'ai pas eu le loisir d'écrire beaucoup dans cette revue périodique depuis long-temps , c'est

(1) L*ami <^u docteur Moorc était tellement irriliS de queltpiei critiques qu'il avait lues dans cette revue , qu'il continuait d'j souscrire , seulement afin de se pn>curer taus los li\ res qui étaient censurés^ et aucuu de ceux qui y liaient luués

pourquoi f espère que vous ne m'attribuerez pas indistinctement tous les articles qu'elle contient; car j'ai autant d'aversion pour la louange que pour la censure , quand ni l'une ni l'autre ne m'appartiennent. Véritablement }e suis dégoûta de toutes deux , et tout ce que je demande au ciel serait de me trouver dans des circonstances qur me permissent de laisser reposer ma plume pour toujours. Je crois réellement que le monde devient chaque jour plus méchant.

t( Vous apprendrez sans doute avec plaisir que la vente hebdomadaire de mon histoire s'est élevée au-delà de dix mille exemplaires. Un Français qui a des talens et de l'érudition a entrepris de la traduire dans sa langue : j'ai promis de lui fournir les corrections que j'ai faites. »

Comme un parti puissant se prétendait insulté et même calomnié dans l'histoire de Smollett^ ses ennemis accordèrent volontiers toute leur influence et leur protection aux éditeurs de l'histoire deRapin-Thoyras, qui, alarmés de la vente rapide de l'ouvrage de son rival, inondèrent le public de critiques et d'invectives contre lui. Le temps mit fin à ces débats, et le véritable défaut de l'histoire de Smollett fut bientôt reconnu. La précipitation de l'auteur l'avait nécessairement forcé de se contenter de renseignemens souvent superficiels et quelquefois inexacts.

Dans le courant de 1760 et 1761 , les Aventures de Sir Lancelot Greaves parurent par morceaux détachés dans le Magaain britannique : Smollett semble avoir achevé cet ouvrage avec fort peu de préméditation. Pendant la plus grande partie du temps qu'il y consacra , il résidait à Paxton, dans Le comté de Bcrwict , chez M..

28o SMOLLETT.

Georges Home ^ et lorsque l'heure de la poste approchait^ il avait coutume de se retirer pendant uue demi-heure pour préparer la qua otite nécessaire de copie, comme on l'appelle en termes techniques dans les imprimeries^ sans jamais se donner la peine de corriger ou même de relire ce qu'il venait de composer. Les Aventures de SirLancelot Greaves furent ensuite publiées séparément en 1762.

L'idée de cet ouvrage s'offrit probablement à Smollett dans le cours de ses travaux sur Don Quichote , et le plan n'est qu'une espèce de corollaire du fameux roman de Cervantes. Le principal défaut de cette composition est son excessive extravagance dans l'application du rôle de Sir Lancelot à l'Angleterre et à l'époque supposée par l'auteur. En Espagne , avant que les idées de chevalerie fiissent éteintes chez cette nation de gentilshommes romanesques ^ le genre de folie de Don Quichote n'était point par trop invraisemblable, et Tarmure dont il se chargeait était le costume militaire encore 'cn usage dans son siècle. Mais qu!en Angleterre, et dans les temps modernes , un jeune homme aimable , et raisonnable à cette folie près, connaissant d'ailleurs les hauts faits du chevalier de la triste figure , ait adopté un semblable caprice, c'est aussi.donner trop beau jeu aux. remarques toutes naturelles de Fcrrel (i). <c Quoil vous prétendez vous donner pour un moderne Don Quichote ! Le projet est par trop trivial et insensé ! Ce qui était en Espagne une satire très- plaisante et très-bien placée, il y a près de deux cents ans, ne sera qu'une misérabb plaisanterie, quand! on. la verrai

(ri) Un des personnages <lu roràan. — Eu.

SMOLLETT. a8i

réellement copiée a^ec affectation , et cela en Angieterre, et dans le temps aix notis sommes. » Sir Laucelot répand par une tirade qm ne détruit point les objections si bien présentées par le misanthrope ; il affirme qu'il ne fait la guerre qu'aux ennemis de la Ter tu et de Tordre , ou , comme il le dit lui-même:

<c J'ai revêtu l'armure de mes ancêtres pour remédier aux abus que les lois ne peuvent atteindre ; pour dévoiler la fraude et la trahison y châtier l'in* solence , mortifier l'orgueil , décourager la médisance, flétrir l'impudeur et l'ingratitude.»

Le bon sens que manifeste ailleurs cet aimable enthousiaste devrait suffire pour lui apprendre que , sans ses armes , il atteindrait le but glorieux qu'il .se propose , beaucoup mieux et plus aisément qu'avec ces accessoires superflus et ridicules ; et que , pour toutes les réformes à obtenir en Angleterre, un bon portefeuille bien garni de billets de banque, lui serait d'un secours bien plus universel que sa lance ou son épée. Enfin le lecteur demeure convaincu que si Sir Lancçlot est armé de pied en cap, c'est pour que sa beauté , sa jeunesse et sa force , sou fougueux coursier , sa brillante armure, établissent un contraste plus parfait entre lui et le chevalier de la Manche*

S'il est contre nature que Sir Lancelot se constitue chevalier errant , que dire de la fantaisie qui prend à Growe, capitaine d'un vaisseau marchand , d'adopter la même folie par imitation ? Il n'y a rien dans la vie ou la profession d'un honnête marin qui ait pu rendre les extravagances de Sir Lancelot contagieuses pour lui. Mais si nous accordons a l'auteur ses prémisses ( et nous faisons souvent de bien plus grandes con-

cessions > avec uae perspective bien moins avantageuse), nous trouverons que les traits nombreux de véritable comique que SmoUett a tirés des rôles de Crowe et de Grabshaw sont d'une gaieté aussi franche et aussi naturelle quelles plaisanteries répandues dans ses compositions les plus soignées. Tous les personnages, subalternes sont tracés avec celte verve hardie , libre et originale j qui distingue ce célèbre auteur. Outre ceux que nous avons déjà nojnmés , Ferret et Glarke , le bienfaisant clerc de procureur, et les autres personnages du second ordre, prouvent toute la facilité et l'énergie du fécond romancier. Aurélia, Darnel l'emporte de beaucoup en grâces au5sî-bien qu'eu dignité sur toutes les autres hérojines de Smoliett. Il y a aussi plusieurs incidens entièrement neufs : l'emprisonnement récent de Smoliett dans la prison du Banc du roi, pour sa censure de l'amiral Knowles, lui permit d'orner son roman de l'histoire du malheureux Théodore , roi de Corse , et de celle de ses autres compagnons d'infortune , que des aventure^ ou des folies remarquables avaient conduits d^ns ce lieu de captivité.

Smoliett s'occupa ensuite de l'ouvrage utile et intéressant qui a pour titre : Histoire universelle moderne , et j coopéra par les histoires de France , d^ Italie et d Allemagne. En 1761 , il fit paraître par morceaux détachés sa Continuation de l'Histoire d'Angleterre, qu'il n'abandonna qu'après l'avoir conduite jusqu'à l'année 1765. Cet ouvrage eut un débit très-rapide ; et, quoique Smoliett retirât pour sa paît deux mille livres sterling , somme considérable datos ce temps- là , l'éditeur y gagna mille guinées de la main à la main , Je jour même de la signature de son marché, en

SMOLLETT. a83

le cédant à un de ses confrères. Cette Coatisu a tion , réunie comme elle l'est ordinairement à l'Histoire d'Angleterre par Hume , est consi^ dérëe comme un ouvrage classique et faisant autorité. Il n'est point dans -nos attributions présentes d'examiner le mérite particulier de Smollett en sa qualité d'historien ; mais on ne saurait nier que, pour la clarté, la vigueur et l'énergie avec laquelle les faits sont exposés , et l'impartialité sempuleuse de l'auteur, la Continuation peut soutenir la comparaison avec nos meilleurs ouvrages en histoire. Smollett était incapable de céder à la crainte ou à la faveur ; et partout où son jugement est moins juste , il est aisé de voir qu'il a été trompé lui-même par ses propres raisonnemens. Toutefois la Continuation renferme les défauts ordinaires de toutes les compositions faîtes à la hâte , et ceux aussi qui appartiennent naturellement à l'histoire contemporaine. Smollett ne pouvait pas être instruit des causes secrètes des événemens politiques que le temps dévoile dans la marche lente des siècles, et son ouvrage est composé , en grande partie , d'après des do* cumens destinés à la publicité et qui contiennent plus souvent leà prétextes spécieux dont les hommes d'état se plaisent à colorer leurs actions que leurs motifs véritables* Il est vrai que l'histoire d'Angleterre souffre moins de cette rareté de matériaux que celle des autres pays ; tant de regards sont constamment fixés sur nos affaires publiques, et elles sont le sujet de discussions si propres à éclairer l'opinion , dans le parlement et ailleurs , que les vrais motifs de ceux qui pour le moment dirigent les affaires du gouvernement sont promptement éciaircis , lorsqu'ils ne sont pas dévoilés

et avoues onvertement. Eaûn, malgré toutes lés fautes et imperfections de la Continuation y il s'écoulera peut-être encore bien du temps^ avant que nous ayons une Histoire d'Angleterre pendant le dix-huitième siècle ^ meilleure que celle dont nous sommes redevables à SmoUett.

A l'avènement de Georges TIT et au commencement de l'administration de kxrd Bute, la plume de SmoUett fut employée à la défense du gouvernement du jeune monarque dans un journal Hebdomadaire intitulé ihe Briton (i)^ Cette feuille périodique fut bientôt éclipsée et obligée de céder le champ de bataille à une feuille rivale, le fameux North Briton (2), dirigée par John Wilkes. SmoUett avait été lié avec ce célèbre démagogue , et avait eu deux fois recours à son amitié, d'abord par un motif d'humanité louable, pour obtenir le congé du domestique noir du docteur Johnson, Francis Barber, qui s'était enrôlé étourdiment dans la marine, et ensuite pour le prier de servir de médiateur entre lui et l'amiral Knowles dans leurs différends judiciaires* La politique a brisé des liens plus forts que ceux de SmoUett et de Wilkes. Les deux amis se trouvèrent en opposition, et SmoUett, qui avait à plaider une cause impopulaire devant un auditoire prévenu, et qui en qualité d'Écossais avait personnellement sa part dans cette défaveur publique , fut forcé de discontinuer tke Briton , et cela plutôt ^ à ce qu'il semblerait , à cause du peu d'énergie de son protecteur lord Bute, qui abandonnait le combat, que par la tiédeur de son propre zèle 3 c'est ainsi du moins que nous

(i) L^Ânglais.

(a) L'Anglais du Nord*

SMOLLETT. aSS

croyons pouvoir interpréter le passage saiyant qui se trouve dans une lettre écrite d'Italie à Caleb Wbitiford en 1 770.

<( J'espère que vous ne discontinuerez point vos efforts pour dénoncer et peindre de leurs véritables couleurs l'esprit de parti et le faux patrio- tbme, malgré la couviction dont je suis pénétré que nos ministres ne méritent pas qu'un homme de talent consacre ses veilles à les défendre; on dirait qu'ils ont hérité de l'absurde stoïcisme de lord Bute, qui semblait prendre plaisir à s'exposer lui-même 9 comme un homme au pilori, à toutes les insultes de la canaille anglaise, dans la supposition qu elle finirait par se lasser et le laisser tranquille. Je vois que nos ministres ne se donnent pas la peine de se justifier dos imputations même les plus infamantes : cette indifférence absolue pour la réputation sera toujours â mes yeux la preuve irrécusable d'un mauvais cceur. Un lord, mort aujourd'hui, et qui avait fait partie de plusieurs ministères , m'a avoué qu'un bon écrivain était infiniment plus utile à l'administration que vingt membres salariés (i) de la chambre des communes (2). »

En 1763 Smollett prêta son assistance, ou du moins son nom, à un« traduction des œuvres de Voltaire (3) et à une compilation intitulée : De l'état actuel de toutes les nations , ouvrage conte*

{1) Placemen, appelés ventrus en France. —Ed.

(2) On trouvera dans ce passage tant d'applications A faire à la France , qu^il est peut-être nécessaire de déclarer que la traduction est ici d'une exactitude scrupuleuse (1824)- •— Kd.

(3) Voltaire n'aTait jamais été traduit com(dètement*. ce n*est qu'en 1824 qu'a paru en Angleterre son Diclionnaire philosvphi-' fjue , ce qui est l>on a remarquer lorsque la société anglaise se prétend plus morale, plus religieuse, etc. ^ que dans le siècle ]^xij cèdent. — Eb.

a86 SMOLLETT.

Tutni l'histoire géographique , naturelle , commerciale et politique de tous leê pays dumondeconnu.

C'est à peu près à cette époque que Smollett perdit sa tiile, seul fruit de son mariage, jeune personne charmante , douée de toutes les bonnes qualités y et qu'il aimait tendrement; elle mourut dans sa quinzième année , laissant ses parens accablés de douleur»

La mauvaise santé de Smollett augmenta encore Feffet de ses yifs regrets, et c'est dans ces tristes circonstances qu'il commença à voyager en France et en Italie^ pays dans lesquels il résida depuis 1763 jusqu'en 1766, Peu de temps après son retour, en 1766 , il publia ses Voyages en France et en Italie y contenant des observations sur le caraC" tère y les coutumes , la religion y le gouvernerhent , la police, le commerce , les arts , et les monumens de ces deux rmtions , avec une description détaillée de la ville , du territoire et du climat de Nice y à laquelle se trouve ajouté un journal de la température pendant dix-huit mois de séjour dans cette ville , en a volumes in-8<* , en forme de lettres adressées à se& amis de différens endroits de ces pays.

Les voyages de Smollett se distinguent par la finesse de sts remarques, le sel de l'expression , le bon sens , et une gaieté un peu caustique ; mais la triste situation de son esprit le portait à regarder avec un mépris cynique tous les objets que les autres voyageurs remarquent ordinairement avec plaisir* Quoique si récemment victime luimême des préjugés nationaux les plus injustes , il prenait plaisir à se pénétrer chaque jour davantage des préventions qu'il avait adoptées long-temps auparavant contre les pays dans lesquels il voya-

geait (1)» La nature avait refusé à Smollett le goût nécessaire pour comprendre et sentir les beautés de l'art, ou bien ramertume de ses chagrins lui ôtait alors entièremeat la faculté d'en jouir. Ses critiques tranchantes sur la Yéous de Médicis et sur le Panthéon^ aussi-bien que le sarcasme par lequel Sterne leur répond (2), sont connus de tout le monde. Cependant, et ceci soit dit sans offenser la mémoire de cet écrivain élégant et spirituel, il est plus aisé de prendre tour à tour dans la composition un air de gaieté et de sensibilité que de pratiquer pendant une vie tout entière les vertus de la générosité et de la bienfaisance. C'est ce qu'à fait Smollett , quoique souvent , comme sou Mathew Bramble , sous un air de mauvaise humeur et de susceptibilité. Les écrits de Sterne font un grand étalage de vertus dont il ne parait pas qu'il] ait donné beaucoup d'exemples. Le caractère de Smollett était :

Lihe a luslj winier fixtstj but kindlj (3).

De retour dans la Grande-Bretagne, Smollett visita l'Ecosse pour la dernière fois , et eut le bonheur de recevoir les derniers embrassemens de sa mère. Sa santé était alors entièrement ruinée ; un rhumatisme habituel et un ulcère négligé lui faisaient souffrir des tourmens inexprimables. Il fut cependant soulagé dans la suite par des frictions mercuriellcs , et par l'usage de la solution de sublimé corro&if* Il donne un détail circonstancié des progrès de sa guérison

(l) Cette observatiou de sir Waller Scott explique les méprises de Smollett contre la France. ^ Ed.

(a) Dans ; on Voyage semimemnl. — Ed.

(3) Tel quVo hiver rigoureux , glaco, mais farorakie à la lerre. (ihakspe^re.) — Es.

dans un« lettre au docteur Idoore, qui finit f insi :

« Si je me fusse trouve l'étë passé dans un aussi bon état de santé que celui dont je jouis actuellement^ j'aurais en un plaisir infini dans mon excursion en Ecosse , qui ne m'a fait éprouver d'autres sentimens que ceux de la douleur et du dégoût. De vous à moi^ je suis convaincu maintenant que ma raison était affectée jusqu'à un certain point ; car j'ai ressenti sans aucun relâche une espèce de coma vigil (i), depuis le mois d'avril jusqu'en novembre dernier; je sais qu'en considération de ces souffrances vous me pardonnerez ma mauvaise humeur et mes brus* queries ^ et vous direz à la bonne miss Moore , à laquelle je |irésente mes respects les plus sincères, que pour ce qui me concerne elle n'a tu que le mauvais côté de la tapisserie. »

Se sentant en état de reprendre lé cours de ses travaux littéraires, Smollett publia en 1769 la satire politique intitulée les Aventures dPun atome , dans laquelle sont sévèrement censurés les chefs des différens partis politiques, depuis 1754 jusqu'à la dissolution de l'administration de lord Ghatham; son faible patron, lord Bute, n'est point épargné dans cet écrit , et €hatham y est fort maltraité sous le nom de Jowler. L'inconséquence de la conduite de ce grand ministre , qui favorisa la guerre d'Allemagne , semble avoir altéré l'opinion que Smollett avait de son patriotisme ; il se montre même injuste pour ses talons incontestables , lorsqull cherche par tons les moyens possibles à rabaisser les succès de sa brillante administration , ou a les attribuer à des causes tout-à-fait indépendantes de ses mesures.

(i) C'est une sorte d*assoupis»ein«al. — Eb.

Le but essentiel de l'ouvrage, après celui de donner à l'auteur l'occasion de lever la main (comme jadis Ismaël) contre tout le monde, était d'itspii'er l'horreur de toute alliance continentale.

Peu de temps après la publication des Aventures étun atome , la maladie l'attaqua avec une nouvelle violence; ses amis tentèrent d'obtenir pour lui une place de consul dans un port sur la Méditerrane'e ; mais ayant échoué, il fut obligé de chercher un climat plus doux sans autres ressources que celles de sa fortune "précaire. La bienveillance de son célèbre compatriote et ami, le docteur Armstrong (alors absent), procura au docteur Smollelt et à sa fenune une maison à Monte-Novo , village situé sur le penchant d'une montagne qui domine la mer, aux environs de Livourne. C'est dans ce séjour sain et pittoresque qu'il prépara pour la presse l'Expédition d'Humphry Clinhery la dernière de ses compositions , et qui comme les dernières notes d'un air « plus touchant lorsqu'il va finir (»), » est aussi la plus agréable de toutes.

Ce charmant ouvrage parut en trois volumes et fut favorablement accueilli par le public (2) : l'idée ingénieuse de décrire \qs différentes impressions produites sur les différens membres de la même famille , par les mêmes objets , n'était point originale, quoiqu'on l'ait supposé ; Anstey le facétieux , auteur du Nouveau Guide de Bath (3) , l'avait employée six ou sept ans avant la pu-

(i) Vers de Oryden. — E».

(2) 1771 Ed.

(3) Poème burlesque qui a fourni aussi & M. Moore Pidce de sa Fud$c familf* — Ed.

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