TOME IX. l
ago SMOLLETT.
blicatioB ^Hwnphry CHnher ; mais k satire * amusante d'Aitstej n'est qu'une légère ébauche eu comparaison du tableau fini du SmoUett a créé d'abord ses divers personnages , et leur a donné ensuite un langage d'obsenratiou qui correspond exactement avec leur genre d'esprit, leur caractère , leurs goûts et leur condition* Le portrait de Mathew Bramble , dans lequel Smollett a peint ses propres singularités, pratiquant sur lui-même l'analyse sévère à laquelle il soumettait les autres, est encore sans égal dans ce genre de composition. Le sens droit , la bienveillance active et les sentimens honorables dont nous admirons la réunion dans Mathew firamUe , nous font souvent perdre de vue les travers ridicules de son caractère; mais avec quelle force ils sont tout d'un coup rappelés k notre souvenir d'une manière inattendue ! Toutes les vieilles filles acariâtres, toutes les femmes simples et ridicules qui seront mises en scène ne peuvent prétendre à d'autre louange qu'à celle d'approcher du mente de mistressTabitha BramUe, et de Winifred Denkins. Les singularités du jeune et irascible étudiant d'Oxford , et les inclinations romanesques de sa jeune sœur , forment un admirable contraste avec le bon sens et la misanthropie un peu bmsque et comique de leur oncle. Humphry Glinker ( qui ressemblerait à Strap , si on supposait que cet excellent garçon avait un penchant pour le méthodisme ) est un caractère également curieux dans son espèce. Le capitaine Lismahago n'était pas probablement une caricature outrée > si nous considérons les temps et les lieux* Nous nous rappelons encore un. bon et brave officier qu'on disait en être l'original , mais nous croyons que cette opinion n'était fondée que sur
SHOLLETT. ngt
la ressefflbiance extérieure qu'il avait arec le redoutable capitaine*
Quand Mumphry CUnher parut à Londires , la haine générale que Wilkes tt GhiirdiiU araicnt excitée contre la nation écossaise n'était point encore apaisée;. SmoUett trouva dans te rédatteùrsdesîoornaux littéraires des ennetaiiil qui l'ccciisirent d'une partialité évidente pour son pays; ils ^servèrent malicieusement, mdàà non sans raison, que le cyiiisme de MatbeW BranMe s'a« doncit peu à peu à mesure qu'il s'avance rtn l'Écesse y et que y malgré l'égale, aversion qu'il manifeste pour Londres et pour Bath, il Vaccémnode merveilleusement bien des villes murées et du bourdonnemerU (i) des humains, lorsqu'il se trouve dans la capitale du nord (Edimbourg). Nous ne défendrons pas un semblable ouvrage contre de si faibles objections; l'auteur était mourant,' et ^es pensées se dhrigeaieut naturdlement vers le théâtre du bonheur de sa jeunesse et le séjour de ses amis d'enfance avec une prédilection marquée. & supposant même que ces tendres souvenirs ne méritaient pas l'attachement qu'ils lui in^irèrent, stB sentimens à ce sujet seraient non-seulement pardonnâmes , mais dignes d'éloge :
Lahilur^ et marient dulces ranimscUur Jrgoa (2)*
SmoUett ne manqua pas, suivant son usage , de se mettre en scène dans le cours de ce charmant ouvrage, et de détailler les divers sujets de plainte qu'il avait contre le genre humain : il par dit d'abord sous le nom de M* Série , et
(i) Expression du poète Cowper.
(2) Il meurt , mm eu mourtut il »e souricot d*Ârgot.
plus hardiment ensuite sous son propre nom. En décrivant sa manière de vivre, il critique impitoyablement les faiseurs de livres de l'époque, qui avaient profité de sa bonté sans lui témoigner la moindre . reconnaissance. ^
Ce n'est pas cependant un acte de justice louable de leur faire expier l'ingratitude qu'ils ont montrée à son égard en dévoilant' au public leur caractère privé. Et en effet, ce traitement rappelle trop l'accusation que Pallet intente au médecin qui selon lui rendait tous ses hôtes malades afin de se rembourser des frais du bon accueil qu'il leur faisait.
Mab toutes les critiques , justes ou injustes , devaient être bientôt de peu d'importance pour SmoUett. Après la publication de son dernier roman , il languit encore pendant le courant de Tété. Enfin, après avoir enduré les vicissitudes d'une maladie douloureuse et longue avec une fermeté qui ne se démentit jamais, Tobias SraoUett fut enlevé aux lettres, le 21 octobre 1771 , par une mort prématurée, à l'âge de 5i ans. Il est à peu près certain que l'affliction causée par la perte de sa fille, le tourment de se voir abandonné par l'ingratitude de ceux qui lui devaient assistance, le mauvais état de sa fortune présente , pendant qu'il perdait chaque jour les moyens de l'améliorer lui-même, et ses inquiétudes pour l'avenir, avancèrent considérablement les progrès de la maladie mortelle à laquelle il succomba.
Plus heureux sous ce «rapport que Fielding, Smoilett eut du moins les honneurs d'un tombeau ; ses cendres reposent sous un monument trèssimple élevé par sa veuve , et pour lequel son
fidèle et constant ami , le docteur Armstrong , a composé U belle épitaphe qu'on va lire :
Hic ossa conduntur
ToBIiB SMOT.LITT ScOti ;
Qui prosapiâ generosâ et antiquâ natiu , Prise» virtutis exemplar emicuit ; Aspectu iogenuo , Gorpore valido, Pectore animoso, Indole apprinoèbenignâ , Et ferè supra facnltates muniâcâ
Insignis.
Tngenio veraci , faceto , versatili , Oronigense ferè doctrine miré capaci , Varia fahularuni dulcedine Vitam moresque hominum , Ubcrtate suàimâ ludens , depinxit.
i^dverso intérim nefas! talitantoque alumno , Wisi quo salyrse opipare supplehat , Seculo impio, ignaro, fatuo Qùo musse vix nisi nolliae Mecenatulis Britannicis Fovebantur.
In memoriam Optimi amabilis oranino viri Permultis amicis desiderati , Hocce marmor Dilectissima simul et amanlissima conjux L.M.
Sacravit*
Dans l'aimëe 1774^ une colonne fui élevée à la mémoire de Smollett, près de la maison dans laquelle il était né (i) , par. son cousin James Smollett^ de fionhill^ avec l'inscription suivante, non moins élégante qu'énergique ; elle fut composée par le professeur Georges Stuart d'Edimbourg , aidé de feu John Ramsaj d'Ochertyre , et corrigée par le docteur Johnson. (Les lignes imprimées en caractères italiques sont de ce dernier. )
(i) On remarque cette colonne sur la route de Dambarton a Glaf^gow. — .Tr.
Sistt, vialor!
8i leporis ingeniique venam benignam,
^i monim callidittimun pictorem ,
Unqa^m es miratos.
Impiorare paulalùm mémorise
ToBiM Smollett. m. D.
Tiri virlutibus bisce
Quas in hofmne et cive
Et Iftudes et imileris,
Haud mediocriter omati :
Qui in littçris variis Tersatus ,
Po<tqttâm fei^icitate sibi proprift,
Sese posteris commendaverat ,
Morte aceAft raptus
Ânno seUtis 5i.
EHea ! quàm procul & patriâ t
Propè Liburni portum in Italiâ ,
Jaçet sepuUus.
Tanti tmHtogue vlropatnteli sf» ,
Cui in decursu lampada
Se potiùs tradidiste decnit,
Hape colnmnam ,
Atnoris , eheu ! imwe monumemum
Im ijuis Levinm ripi* »
Çuas t verticnlis snb exitn vita illuttratat,
Primû i^fans vagiiibiu persomât ,
Ponendom coraTit ,
JiLCOBUs Smollett de Bonbill.
Âbi et reminiscere ,
Hoc qnidem honore ,
Non modo defimcti memoria ,
VerAm etiam exemplo , prospectom esse ;
Aliis tnim , si mod3 di^i sint ,
Idem erit rirtatit pramiam.
Lu TCttYe de Smollett continua long-temps \ demeurer dans le voisinage de Livourne , vivant du peu de fortune qu'il lui avait laissé , dans l'obscurité et dan^ la gêne* Nous nous rappelons une représentation donnée à son bénéfice sur le théâtre d'Edimbourg ^ où M, Houston Stewart Niclbolson^ amateur de société^ parut dans le râle de Pierre ( dans la FenUe sauvée d'Otway. ) Le bénéfice monta , dit-on , à près de 3oo liv* st. L'épilogue
composé à cette occasioii par M* Grafaam de Gartmore fut prononcé par feu mîstress Woods y actrice du tkéitre royal d'Edimbourg.
VOde à l'indépendance , la plus caractéristique des productions poétiques de Smoliett, fut publiée deux ans après sa mort par MM. Foulis de Glasgow : l'allégorie du début est belle (i).
Son nom fut mis en tête d*une traduction de Télémaque, comme il ayaît été mis de son virant à une traduction de Gil Bios à laquelle il avait très-peu contribué ^ si même il y avait mis la main. En 1785, on représenta sur le théâtre de Govent-Garden , au bénéfice de M. Aikin , une farce intitulée : les Israélites , ou le Nabab bien nourri (2). Cette farce, attribuée à SmoUett sur des autorités très -équivoques, fut reçue avec indifférence , et n'a jamais reparu depuis sur le théâtre (3).
Smollett joignait aux agrémens d'un extérieur très-distingué et à une figure engageante les avantages d'une conversation instructive et amusante au plus haut degré , ainsi que nous l'apprend ie témoignage unanime des amis qui lui ont survécu. Quant à son caractère et à son humeur , tons ceux qui connaissent ses ouvrages (et qui ne les connaît pas?) peuvent s'en former une idée très-juste ; car, dans chacun de ses romans, il a peint, et quelquefois sous différens points de vue , les traits distinctifs de son propre caractère, sans chercher à déguiser ceux qui lui étaient défavorables. Bien
( i) Ce è&mt étt à^vaak grande liiii^iesse po26qne. ^raollett fdt yioler la libt rté par on sauvage ; et rindc|)ioidaikce est le frtût de cel hyménëe , célébré daas les forêts du iNord. ~- Kd.
(a) The Pampertd nabab. On appelle nabab les enrichis de llftde. — . Ed.
(3) Elle n*a pas même été imprimée. — > Ed.
plus, il y a lieu de croire qu'il a plutôt exagéré qu'adouci , dans ses portraits ^ cette tournure d'esprit satirique qui fut son principal défaut, et qui rengagea dans tant de disputes. On doit remarquer que ses héros, à commencer par Roderick Random^ ont tous la même hauteur dans le caractère et une fierté susceptible à l'excès : tel est Mathew Bramble (i) lui-même, chez qui ces aspérités sont un peu adoucies par la philosophie et la Tieillesse. Leurs diyertissemens favoris sont ceux qui jettent quelque ridicule sur le prochain , qui le mystifient ou l'exposent à quelque désagrément corporel; et jamais leur humanité ne vient interrompre le cours de leurs folies. Rien ne nous fait soupçonner que Smollett eût d'autres défauts marquans que celui dont il convient et de si bonne foi. Lorsqu'il pouvait réprimer cette tendance satirique, il était bon, compatissant et généreux. Plein de hardiesse et de droiture , indépendant dans sa conduite privée , sans flatter un protecteur , dédaignant la faveur des grands, il vécut honorablement du fruit de ses travaux littéraires; et si, par circonstance, il se trouva engagé dans des entreprises indignes de ses talens, la honte en est à ceux qui ne isauvèrent pas à son génie la malheureuse nécessité de compiler et de traduire. Il fut bon époux et père tendre. L'attachement sincère que ses amis conservèrent à sa mémoire est une preuve incontestable de la confiance qu'ils avaient dans son amitié. Ses ressentimens , quoique souvent conçus avec précipitation et exprimés d'une manière imprudente , cédaient à un sentiment généreux , n'étaient pas implacables. La vérité le trouvait toujours prêt à l'accueillir , et à réparer par toute espèce de moyens
(i) Dans Humphrj CUnler. — > Ed.
ses propres torts, ou à pardonner et à oublier ceux des autres.
Churchill (i) et d'autres écrivains satiriques reprochent faussement à Smollett les sentimens d'une basse {alousie littéraire, à laquelle, par caractère, il était entièrement étranger. Les termes dans lesquels il fait mention de Bichardson et de Fielding, dans le précis qu'il donne de la littérature de son siècle, montrent à quel point il sentait leur mérite, et avec quel désintéressement il faisait l'éloge de ceux qui , dans l'opinion du monde , étaient ses rivaux immédiats. « Le génie de Cervantes, u telles sont les expressions que sa générosité lui fournissait , « se retrouve tout entier dans les romans de Fielding, qui a dépeint les mœurs et s'est moqué des folies de l'homme avec autant de force que de gaieté et de bienséance (2). u Nous rapportons ce passage d'autant plus volontiers , qu'il sert à prouver que les différends qui existaient (ntre Smollett et Fielding n'empêchèrent pas le premier de rendre justice au créateur du roman anglais, et de lui donner les louanges qui lui étaient dues.
(i) L*artide sur ia Rosciade (poème satiriqae de Churchill ), dans la Revue critique cette source féconde'de toutes les querelles de Smollett ), fat si sévère, que le poète se livra & tout son ressentiment dans la seconde édition, où, attribuant (4 tort) â Smollett Tarticle qui le blessait , il Tapostropha ainsi :
« D'où peut naître ee violent accès d'humeur critique contre « une muse frivole et un sujet si peu important? Qu*avais-jc fait (I pour que le ciel dans sa colère suscilât pour mon ennemi le plus « amer celui que je désirais le plus avoir pour ami ? Souvent ma « bouche a aimé à prononcer ton nom avec bi€nveil'ance, son- « vent elle a applaudi aux honneurs de ta. gloire sans rivale; (• laisse le vieux FicLHug mordre la poussière sous mes coups, et " que ton Peregrîne Pickte se montre fièrement. Arrache au front « de TitC'Live la couronne historique plus digne. de toi. » (2) Bùtoire d An^Uiem.
agS SMOLLETT.
Il passe ensuite à Richardson, et avec la ibêine impartialité il fait remarqaer à son lecteur que « cet écrivain marcha avec succès vers le but honorable qu'il se proposait ^ de ranger les passions sous les bannières de la vertu , dans sa Paméla , dans Clarisse et dans Sir Charles Grandison ; créant ainsi un genre neuf dans lequel , au milieu de beaucoup de longueurs et de hors^d'œuvre , nous trouvons un système de morale sublime ^ et une connaissance profonde du cœur humain. » Nous ne pouvons passer du caractère personnel de Smollett k son génie littéraire, sans le comparer^ sous ce rapport 9 avec son célèbre contemporain Fielding. Il est bien frai que de semblables parallèles, quoique recommandés par l'exemple de Plutarque , ne sont pas en général la règle la plus sûre pour apprécier le mérite individuel. Mais , dans celte circonstance , l'histoire , les avantages naturels, les talens, les occupations, et malheureusement les destinées de ces deux illustres auteurs, offrent une conformité û tfmarquable, que l'on ne peut prononcer le nom de l'un sans réveiller le souvenir de l'autre. Fielding et Smollett sortirent tous deux des i^an^ les plus élevés de la société. Tous deux reçurent l'éducation libérale qui devait leur ouvrir la carrière des professions savantes^ et cependant tous deux furent obligés d'avoir recours à leur plume , et de s'exercer dans divers genres de littérature pour se procurer les moyens de suibsisunce. Tous deux furent réduits pendant toute leur vie à un état de gène continuel : ils réunirent un cynisme satirique à un fonds de bonté et de générosité. Tous deux furent victimes de ces maladies qui sont ordinairement la suite d'une vie sédentaire et des travaux
de cabinet* Pour dernier trait de ressemblance dans ienr destinée ^ ils rendirent le dernier soupir sut nne terre étrangère ^ où ils furent Tun et l'autrie obligés de se retirer après la perte de leur santé et l'épuisement de leur fortàDe. Leurs travaux n'ofirent pas moins de rapi^ort que les autres éyénemens de leur vie. Tous deux composèrent pour le théâtre y et tous deux sans succès. Tous deux se mêlèrent de politique , et écriyirent des voyages dans lesquels on reconnaît que la gaieté de leur esprit était obligée de céder aux souflances dit corps ; enfin , pour terminer cette comparaison , l'un et l'autre eurent un tel succès dans le genre du roman , qu'aucun autre écrivain anglais ne peut prétendre à être mis sur la même ligne que SmoUett et Fielding^ dans cette branche de la littérature*
Si nous examinons les écrits de ces deux grands maîtres , nous pourrons accorder à Fielding , sans hésiter^ les éloges dus à un goût plui pur et plus relevé; il surpasse encore son rival par l'âé^ gance de la composition et du style; il a su ap-» procher davantage de l'ironie sérieuse de Cervantes et de Swift; il montre infiniment plus d'art et de bonheur dans la conduite de sei plans; et enfin il a le talent de peindre des tableaux plus agréables 9 et de nous mettre sous les yeux des héros , et surtout d^ héroïnes^ d'un caractère bien plus noble et plus intéressant que les héros et les héroïnes de Smollett.
Ainsi , l'art heureux qu'on remarque dans la conduite de l'histoire de Tom Jones , jusqu'au dénoûment, ne se trouve dans aucun à^s romans de Smollett. ^^s héros passent d'une situation à une autre et changent d'état brusquement el
3oo SMOLLETT.
sans transition ; sealement toates les diverses ayentures , quoique sans rapport entre elles et sans liaison avec la catastrophe ^ arrivent au même personnage. De nouveaux acteurs paraissent à chaque instant sur la scène pour eu être coDgédiës sans scrupule, et à la fin de l'ouvrage le héros se trouve ordinairement environné d'un cercle de nouveaux amis tout-à-fait différens de ceux auxquels sa fortune paraissait d'abord liée par des nœuds indissolubles. Les caractères sur lesquels Smoiiett a voulu concentrer tout l'intérêt ne sont pas non plus, à beaucoup près, aussi aimables que son lecteur le désirerait. Un Roderick Random, qui n'a pas honte d'emprunter l'argent de Strap et de se vêtir de ses habits ; qui , après avoir été sauvé des horreurs de la faim et de la misère par ce simple et généreux ami, récompense de pareils services en dissipant le fruit de ses épargnes, en recevant de lui les soins de la domesticité, et en s' emportant jusqu'à le frapper lorsque les dés ne lui sont pas favorables^ un tel homme, disons-nous , ne peut pas être cité à côté de Tom Jones, ce modèle de franchise, de bonté, de sentimens nobles et généreux , dont le libertinage (excepté dans une seule circonstance) n'est peutêtre rendu que trop excusable par tant de bonnes qualités. Nous croyons qu'il est peu de lecteurs qui ne soient révoltés de la misérable récompense assignée à Strap dans le chapitre dernier du roman : 5oo liv. sterl. (à peine le montant de ce quil avait donné à son maître) et la main d'une fille publique revenue à résipiscence , même avec le don d'une ferme dans les montagnes d'Ecosse, semblent froidement payer un attachement si fidèle et si désintéressé. Nous serions
SMOLLETT. 3oi
coupables aussi de la même injustice envers Tom Jones , si nous le comparions k Peregrine Pickle j outre Foffense brutale et^ gratuite qu'il commet envers Emilie^ outre son ingratitude envers son oncle , et le penchant cruel qui lui fait trouver le plaisir le plus exquis k tourmenter ses amis par des plaisanteries méchantes qui ressemblent aux accès de gaieté d'un esprit infernal, tout trahit dans sa conduite des pensées basses et indignes d'un homme comme il faut. Peregrine enfin n'est guère d'un genre plus relevé que Roderick Random. L'infâme plaisanterie qu'il se permet en présentant à sa sœur , sous un nom supposé , une vile prostituée , est une preuve suffisante de ce manque de goût et de délicatesse que les admirateurs de Smollett sont obligés de condamner souvent dans ses écrits* Il est encore plus difficile d'établir une comparaison entre Sophie ou Amélie , et les héroïnes de Smollett, qui (à l'exception d' Aurélia Daruel ) sont plutôt représentées comme les objets d'une passion toute sensuelle que d'un amour sincère, et n'excitent pas un intérêt plus vif ni plus relevé que les houris du paradis de Mahomet.
Il résulte de la supériorité que Fielding possède à cet égard sur Smollett , que nous trouvons bien plus fréquemment dans ses romans que dans ceux de ce dernier des scènes assez pathétiques pour faire naître la sympathie et la pitié du lecteur. Personne ne peut s'empêcher de compatir à la détresse ~ de Tom « Jones lorsque , victime d'une conspiration tramée contre lui^ et à laquelle sa générosité et sa franchise prêtent un air de vraisemblance, il est chassé de la maison de son bienfaiteur sous le poids des accusations
ao2 SMOLLETT.
les plus terribles et les pluîs déchirantes. Mais nous lie pouvons guère nous sentir vraiment touchés des malheurs que Pickle s'attire par une prodigalité sans bornes^ et qu'il augmente par son itisolenté misanthropie. On n'éprouve d'autre sentiment que celui àt la surprise en voyant que son arrogance, qui fait le fonds de son caractère, ne lasse pas l'ataitié de Pipes et d'Hatchway ; car on ne peut s'empêcher de penser que le dissipateur ruiné ne mérite guère un attachemtnt si fidèle. Mais la fertilité et la profondeur du génie de Smollètt lui ont fourni des ressources en état de contrè-balancer ces défauts; et, mêni« en accordant à Fielding tout le mérite d'une grande supériorité de goût et de style, son rival écossais^ nous paraîtra encore digne de lutter avec liii sans désavantage. Si Fielding l'emporte par la pureté de son goût et l'éclat de son génie , le mérite d'ime richesse d'invention inépuisable doit rester à Smollètt. La carrière que Fielding a parcourue fest limitée en comparaison de celle que Smollètt s'est ouverte,, et la profusion avec laquelle ce dernier a répandu dans ses ouvrages une immense variété de caractères et d'aventures semblerait accuser san rival d'une certaine pauvreté de composition. La renommée de Fielding repose sur un chef-d'œuvre unique, et le talent heureux qui a produit Tom Joneë n^a pu s'élever de nouveau à la même hauteur dans Amelia (i); c'est pourquoi, tout en préférant avec justice comme roman habilement conduit et parfaitement
(O Vous nous permeltroDS de proférer, maigre cette çpinioii ie sir "Walter Scott, V Amélie de Fielding à tous les romans de Smotlett Si Tom Jones n'existait pas , ÀnMie suffirait pour placer Fieldiug au-dessus de tous les romanciers *** cordemporaùu.
SMOLLETT. 3oS
écrit le Tom Jones à chacun des romans de SmoUett en particulier , cependant Roderick RandomyPeregrinêPickle elHumphry Clinker, surpassent chacun Joseph Andrews ou Amelia; et pour descendre un peu plus bas y xàJonatJum JVild ni le Voy<ige dans VcaUre monde ne peuvent soutenir un seul instant la comparaison avec Sir Lanceht Greaves ou Ferdinand ^ comte FcUhom^ Tout écrivain capable d'écrire un bon roman est plus ou moins poète , même quand il n'aurait jamais écrit un vers de sa vie (i). Le don de l'imagination lui est absolument indispensable; il faut qu'il possède une autre qualité non moins essentielle, celle de pouvoir approfondir les passions du cœur hiunain , de les personnifier y et de voir en poète l'aspect extérieur de la nature; le talent de bien peindre ce qu'il sent vivement, réuni aux autres avantages dont nous avons parlé , complète a peu de chose près le génie poétique. Smollett était poète distingué , même dans le sens ordinaire de ce mot appliqué tout simplement à celui qui écrit en vers ; il était sous ce rapport bien supérieur à Fielding, dont les tentatives n'ont le plus souvent pour but qu'une légère traduction des classiques (12) • C'est pourquoi si Fiel-
(1} C^est Taoteur de la Dame du Lac y de Marmion et de ff^averUj qui parle. — Ed.
(a) Un juge de la plas baute autorité sur cette matiàre a caraetériséU poésie de SmoUett de la maniée suivante i
a Ses vers ont une délicatesse qu'on ne retrouve point dans ses romans ; mais on n*y reconnaît point comme dans ses fictions en prose la touclie rigoureuse du grand maitre. SHl revenait au monde , nous pourrions désirer qu'il composât de nouveaux vers« dans Tespoir que son talent se perfectionnerait p«r la pratique ; mais nous nous trouverions heureux d*aToir un plus grand nombre de ses romans tels qu^ils sont. » {Thomas Campbtll.)
La vérité est que dans ces mêmes romans se trouvent en grande abondance les qualités de la poésie tant sérieuse que comique.
3o4 SMOLLEÏT.
ding sait mieux que Smollett émouvoir la pitié 9 l'auteur écossais s'élève bien au-dessus de Fielding dans les morceaux de pathétique et de terreur. Aucun passage de Fielding n'approche de la scène des voleurs dans Ferdinand , comte Fathont, ou de la terrible description du combat naval dans lequel on voit Roderick Bandom enchaîné sur la poupe sans pouvoir faire un effort ni un mouvement au milieu du carnage d'une action meurtrière. Dans beaucoup d'autres circonstances , les descriptions de Smollett approchent du sublime ; et en général on remarque chez lui une couleur romanesque qui élève ses récits au - dessus de l'uniformité et du calme de la vie ordinaire. Gomme un poète éminent de notre époque (i); il aime à descendre dans les sombres replis des cœurs criminels y et a peindre ses héros dans les fortes agitations de leurs passions impétueuses et déréglées; aussi les misanthropes, les joueurs^ les duellistes, sont aussi fréquens dans ses ouvrages , que les voleurs dans les tableaux de Salvator Rosa , et généralement ils y sont peints avec autant d'effet et aussi effrayans de vérité. Mettre en parallèle Ferdinand, comte Fathom et le Jonathan Wild de Fielding , serait peut-êlre être injuste envers ce dernier; cependant ces deux ouvrages étant composés sur le même plan (pauvre plan à notre avis) , nous ne pouvons nous empêcher de les placer à côté l'un de l'autre, et au premier coup d'œil nous restons convaincus que le détestable Fathom est un scélérat réel dont la vue nous fait frémir comme celle d'un démon incarné, tandis que le scélérat de Fielding paraît être plutôt une froide personnification du principe abstrait du hial.
(i) Hommage i lord Byron. — Ed.
SMOLtETT. 3o5
,J. Wild est si loin d'inspirci* la terreur qae, malgré la profonde connaissance du monde déployée dans plusieurs des passages de ses aventures^ nous sommes forcés de reconnaître qu'il deyient parfois ennuyeux.
Mais c'est surtout dans une profusion qui va jusqu'à la prodigalité que nous reconnaissons les richesses supérieures de l'imagination de Smollett ; jamais il ne montre le moindre désir d'épuiser un caractère , une situation ou une aventure ; il les jette sans art dans son récit avec une négligence qui prouve une confiance illimitée dans ses ressources intellectuelles. Fielding s'arrête pour expliquer les principes de son art, et se féliciter , lui et ses lecteui's, de l'adresse avec laquelle il conduit son histoire, ou développe le caractère de ses personnages à mesure que l'intrigue s'engage. Ces sortes d'appels au jugement du lecteur, tout admirables qu'il sont , ont quelquefois le défaut d'être dififus ; ils ont toujours le grand désavantage de nous rappeler que nous lisons un ouvrage d'invention, et que les êtres avec lesquels nous avons fait connaissance sont des fantômes passagers qu'un habile enchanteur sait faire paraître sous nos yeux à l'aide d'une puissante magie. Smollett cause rarement en personne avec ses lecteurs^ il dirige son amusant théâtre de marionnettes sans montrer sa tête hors du rideau, comme Ginea de Pasamonte (i) pour nous expliquer ce qu'il fait. Outre que cette réserve ne nous distrait jamais de l'histoire , il en résulte encore pour nous la certitude que Tauteur , plein de confiance dans la richesse de son sujet, n'a pas besoin de la faire ressortir par des oincmcns étrangers.
(l) Don Qtùehole. —> £o.
3o6 SxMOLLETT.
Les marine de Smoltett sem regardés à juste tilTt comme inimitables» Le talent avec lequel il a sa tarier leurs portraits ^ans tant de <;»constances , en traçant d'nne manière particoUère les traits indiyidnels de chaqae matelot ^ to«t en laissant à chacun les kabitudes et la manière de penser de son état , est une ^eirre de sa ricbe imagination; cette qualité, aTons-nous remarqué, . est Tayantage le plus réel de ^moUett jur Fielding. Bowlinge, Trdnnion, Hatcliway, Pipes et Growe, sont tous des hommes de la même classe; ils ont les mêmes habitudes et la même manière de Yoir; cependant des différences tout indlTidnelles les distinguent si parfaitement les uns des autres , que nous reconnaissims d'aboi en eux des personnages très-distincts , quoiqù'^iis appartiennent tous à l'ancienne markie anglaise. Ces portraits, d'aitleurs si Irappans^ ont maintenant nu mérite apprécié par les antiquaires. Us per-
Îétuent la mémoire de l'écdie de Benbow et de oscawen, dont les manières ont été bannies et du tiQac des officiers ^ du gaillard d'ayant à^s matelots. Les officiers de ta marine actuelle , qui , par l'éclat de leurs exploits, ont presque laissé uans l'ombre ceux des dix der^niers siècles, sont loin d'affecter les matiières d\in simple matelot. Ds ont pronyé qu'ib sayaient remplir leurs deyoirs, sans aimer autant ^e lea^s dieyanciers le tabac ou le grog, oa Àans accorder «ne préférence absolue à la chemise de laine rayée sur la toiie blanche (i).
Nous ayons d^à fait obseryer que, dans la partie comique de ses écrits, Fielding possède
(i) Les romans de M. Couper ont cela de remarqnstble que r«nt«ur a égalé SmoUett dans ses peintures de U vie naatiqtie. — £d«
émînemin^iit k gra^e irottie <k Cervantes , §aae dans lequd Smellett n'a pas auasi bka réum. jymi autre cdté, fÉcosêms (malgré l^nûm générale qi» ref«se ce dcm natorA à ses «ompatriotes) esceHe dans les saillies d'une |^é bouffonne. Son imagtnatioti semble se complaire k accumuler l'une sur l'autre les circonstances les plus risibles, qui finissent par dérider la gravité même la plus austère ; et peut-être n'a-t-on jamais écrit rien qui ait excité un rîre inextinguible comme les ouvrages de Smellett. Les scènes qui produisent ce rire approchent quelquefois de ce que nous appelons farce , ou caricature ; mais si la louange la plus flatteuse pour les compositions pathétiques est dans le tribut de nos pleurs^ pourquoi la marque infaillible de l'excellence d une scène comique ne serait-elle pas de nous forcer à rire? C'est au moins l'expression franche d'un sentiment naturel^ et celui qui peut lire les infortunes de Trunnion et d'Hatchway, emportés par leurs coursiers fougueux , ou les absurdités inimitables du Repcts des Anciens , sans un éclat de rire^ a toutes les qualités requises pour rester triste et homme de bon ton avec lord Chesterfield ou Stephen.
D'après toutes ces considérations on peut dire que le génie de Smollett ressemble à celui de Êubens. Ses peintures manquent souvent de grâce. Quelquefois elles sont conçues sans art et même d'une manière commune. On peut lui reprocher aussi de violer les lois de la perspective^ et ses plans accusent la trop grande négligence de l'artiste. Mais ces taches sont rachetées par une telle richesse y par un si grand éclat de coloris , et par tant d'imagination dans ses scènes tantôt
3o8 SMOLLETT.
sublimes et tantôt simples ou comiques; il y a tant de vie y d'action y de mouvement dans tous les groupes qu'il a tracés y tant de yarîëté dans ses personnages > que nous mettons volontiers Smollett sur le même rang que Fielding, en les élevant tous deux au-dessus de tous leurs successeurs dans la carrière du roman.
Àbbotsford , ler jaillet 1821.
NOTICE
BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
SUR