‹ Œuvres complètes, Volumes 9-10Chapitre 29 sur 65 · TOME IX* i · texte numérisé non relu

TOME IX* i

3i4 STERNE,

bonne pari. Quoiqu'un peu emporte, il était d'un caractère doux et bienveillant et d'uue telle confiance , qu'on pouvait le tromper dix fois par jour sans qu'il s'en doutât. Il mourut au mois de mars 1731. Je restai à Halifax, jusqu'à la fin de cette année. Je ne puis passer sous sUence l'anecdote suivante, qui concerne mon maître ainsi que moi. Le plafond de son école venait d'être reblanchi ; l'échelle , pour mon malheur, était encore appuyée contre le mur, j'y montai, et à l'aide d'un pinceau j'écrivis en lettres capitales^ mou nom Lawrence Stebne. Mais je fus vu par le sous-maître , qui me fouetta sévèrement ; le maître, présent à cette correction , en fut yi veulent affecté, et donna l'ordre, devant moi, de ne jamais effacer mon nom : « C'est celui d'un enfant de génie, qui sera glorieux un jour, ditil. )) Cet éloge me fît entièrement oublier le châtiment que j'avais reçu.

« En 1782 (1), mon cousin m'envoya k l'université, où je restai quelque temps j c'est de là que date ma liaison avec M. K.... , liaison qui dure encore. J'allai ensuite à York, et mon oncle me procura le bénéfice de Stuttou. Ce fut à York que je counus yotre mère, à qui je fis la cour pendant deux ans : elle m^a vouait son attachement, mais elle ne se croyait pas assez riche , ou me trouvait trop pauvre pour s'unir à moi.

Elle alla voir sa sœur S Je lui écrivais souvent.

Je crois qu'à cette époque elle était à peu près décidée à m' épouser , mais elle n'osait pas me le

(1) îl fui admis au collège de Jésus, & Cambridge , U 6 juillet 1733 , et eut p<»ur répétiteur M. Gannon. Il fat immatricnlti le 39 mars 1735 ; Be^u bâchelter ês-artsen janvier 1736; Keçu maître ès-arts au coumeacemenl de 17^.

STERNE* 3i5

dîrf« A son retour elle eut une maladie de langueur ^ et je me souviens qu'un soir^ me voyant triste de sa position , elle me dit : a Mon cber Lawrence, je ne serai jamais k vous, car je crois -vraiment que je n'ai pas long-temps à vivre, mais je vous laisserai toute ma fortune ; » et elle me montra son testament. Cette générosité m'émut vivement. Elle se rétablit, grâce à Dieu, et je l'épousai dans l'aonée i*]^!» Nous étions alori , mon oncle (i) et moi, très-bien ensemble , car il me fit donner bientôt après la prébende dTork , mais il se brouilla avec moi, parce que je refbsai d'écrire des articles de journaux^ je n'étais pas, comme lui, homme de parti, et de plus je méprisais ce vilain métier* De ce moment il devint mon plus cruel ennemi (2).

(( J'obtins le bénéfice de Stillington, par l'intermédiaire de ma femme : un de ses amis, qui habitait dans un comté du sud, avait promis de lui en faire hommage si elle épousait un ecclésiastique. Je résidai pendant vingt ans à Stiiton , remplissant les devoirs de mes deux places. J'avais alors une très-bonne santé. Les livres , la peinture (3), la musique et la chasse, étaient mes amusemens. Je n'étais pas toujours d'accord avec le squire de la paroisse , mais en revanche , à Stillington , la famille de G nous fit con-

(i) Jacques Sterne , docteur en droit. Il avait une prôbende ^ la cathédrale de Durham, était chanoine ; grand-chantre, et prékendier de York, recteur de Bise cl recteur de Homsey-cum-IUslcn , deux paroiises du district oriental du comté de York. II mourut le 9 juin 1759,

(2) On a cej^endant insinué qu'il écrivit pendant quelque temps un journal périodique au moment des élections 4 York , dans l'intérêt du parti "Wïii^. àtonUily Btvitw , vol. LUI, p. 344*

(3) On peut voir un échantillon du talent de M. Sterne pour le dessin dans les poèmes de M. ^uodhul» tn-8; 1773*

3i6 STERNE,

stamment l'accueil le plus aimable ; c'était un grand bonheur de demeurer à un mille et demi d'une famille agréable^ qui n'a jamais cessé de nous être attachée. Dans l'année 1760^ je louai une maison k York pour votre mère et pour tous , et je me rendis k Londres pour veiller à la publication des deux premiers volumes de Shandjr{\)* Lord Falconbridge m'ofirit cette année la cure de Coxyrould^ retraite bien douce en comparaison de Stilton. En 1762, avant la paix, j'allai en France avec votre mère et vous ; je vous y laissai, et deux ans après je fis un voyage en Italie pour essayer de rétablir ma santé. A mon retour j'engageai votre mère à revenir avec moi en Angleterre {2); vous êtes enfin arrivées, et j'ai eu

(i) La première édition avait été imprimée rannée procédenle k York.

Voici dans quel ordre ont paru Les ouvrages de M. Sterne : l^^y... Examen du cas d'Eli&ée et de la veuve de Zérépbath.

Sermon prêché le Vendredi-Saint, le 17 avril 1747« ^u profit

de deux écoles de charité à York.

1750. -— Le« Abns de conscience , insérés dans un sermon prêché

dans réglise cathédrale de Saint-Pierrc-de-York , aux assises

d'été y devant Fhonorable baron Clive, et Thonorable baron

Smythe , le dimanche 29 juillet 1750.

1759* "1er et 2e volumes de Tristram Shandy.

1760. ^ 1er et 2e volumes de Semions.

1761. — 3e et 4^ volumes de Tristram Shandy. 1762* — 5 et 6e volumes de Tristram Shandy.

1765. -— 7e et Se volumes de Tristram Shandy.

1766. •— 3e , 4^ , 5e et 6e volumes de Sermons.

1767. — 9e volume de Tristram Shandy.

1768 Le Yopge SentimenUl.

Ses autres ouvrages ont été publiés après sa mort.

(1) Ce passage indique que le compte que M. Sterne rend à a fille de sa vie et de celle de sa famille ne fut écrit que six mois environ avant sa mort.

STERNE. 3i7

Finexprimable bonheur de voir réaliser mon unique vœu , celui d'embrasser ma fille. »

J'ai écrit ces détails sur ma famille et sur moi-même, pour ma Lydie, dans le cas où la curiosité , ou un sentiment plus tendre > lui ferait désirer de les connattre.

^ Un autre écrÎTain a ajouté à ces détails les particularités suivantes sur sa mort :

Gomme M. Sterne, dans le récit ci-dessus, a ini-même retracé , quelques mois avant sa mort, les principaux événemens de sa vie, il reste seulement à dire qu'il quitta York, à la fin de l'année 1767, et vint à Londres pour faire publier son Foyage Sentimental, qu'il avait écrit. Tété précédent , à son presbytère favori de Coxwonld. Sa santé s'altérait depuis quelque temps, mais il continuait à visiter îit% amis et conservait sa gaieté habituelle* Au mois de février 1768 , il commença à sentir les approches de sa mort j il s'occupa alors sérieusement du bonheur futur de sa fille , avec F intérêt d'un homme de bien et la sollicitude d'un père tendre. Ses lettres, à cette époque , font tant d*honneur à son caractère, qu'il est à regretter que Ton ait cru devoir en publier d'autres d'un genre différent. Son corps épmsé succomba à une courte maladie, le 18 mars 1768, dans les appartemens qu'il avait loués dans Bond-Street. Il fut enterré dans le nouveau cimetière appartenant à la paroisse de Saint-Georges, Hanoper Square , le 22 du même mois ; des étrangers lui ont, depuis, élevé un monument, sur lequel ont lit l'épitaphe suivante :

Prèi de c« lieu

Repose le coips

Du xéyéttmA Lawrence Sterne »

3i8 STERNE.

Maître ès-trU ;

Moi*t le i3 septembre 1768 ()},

Agé de cin<{uaate-troU ans.

Nous n'ayons que peu de circonstances à ajouter à ces mémoires. L'archevêque Sterne , grand-père de Tauteur^ était le docteur Richard Sterne, qui mourut au mois de juin i6B3. Sa famille passa du comté de Sufiblk dans celui de Nottin^am. Leurs armes , selon Gaillaume y étaient un cheyron d'or entre trois croix de sable fleurdelisé. Le cimier était ce sansonnet que la plume de Yorick a rendu immortel (2),

Sterne fut élevé .au collège de Jésus à Cambridge , et il obtint le grade de maître ès-arts en 1740. Le protecteur et le patron de sa jeunesse î\kt son oncle Jacques Sterne^ prébendier de Durham , chanoine président , grand chantre et prébendier de York ; il avait en outre d'autres bons bénéfices. Le docteur Sterne était un Whfg ardent et un zéy partisan de la maison de HanoTre. La violence des opinions politiques du temps t'engagea dans beaucoup de controverses, surtout avec le docteur Richard Burton> l'original ,du docteur Slop; qu'il fk arrêter pour crime de haute trahison , ]>enà ant les événemens de l'année .1745. Lawrence Sterne nous fait part dans ses mémoires de sa rupture avec son oncle , qui fut occasionée par son refus de se livrer à des discussions de cette nature.

Les occupations de Sterne pendant sou séjour dans le comté de York étaient la lecture ^ la mu-

(i) Il est à peu près inutile de remarquer que cette date a^est pas exacte.

(3) Dans un des cKapitres da Voyage Sentimental, où l'oiseaa en cage amène la belle méditation sur la liberté et Fesclatage

Kd.

sique et la chasse 3 il tirait la plus grande partie de ses livres de la bibliothèque du château de Shelton, habite par son parent et son ami intime , John Hall Stevenson ^ auteur de la collection spirilueîie et licencieuse intitulée : Crazy Taies y dans laquelle on trouve une description très-ptaisante de son antique manoir , sous le nom de Crazy-'Castle (i). Cette bibliothèque portait le même cachet d'antiquité que le château, et contenait probablement beaucoup de vieilles chroniques dans lesquelles Sterne espérait trouver une mine.

En 1759, Sterne n'avait encore fait imprimer que deux sermons, mais cette même année û étonna le monde par la publication de sts deux premiers volumes de Shandy» Dans une lettre à un de SCS amis il se plaint d'avoir travaillé jusqu'alors pour le service d'autrui et de s'être sacrifié pour un ingrat; ce paragraphe de la lettre fait probablement allusion à sa dispute avec son oncle ; et , comihe il annonce avoir loué une petite maison à York , pour se consacrer à l'éducation de sa fille , il est vraisemblable qu'il voulait tirer parti de sa plume ^ quoique^ dans une lettre à un docteur anonyme , qui l'accusait d'écrire pour avoir nummum in loculo , il déclare positivement qu'il écrivait pour la seule gloire et non pour se procurer du pain. Tristram néanmoins lui donna et de la célébrité et de l'argent. Ce brillant génie auquel se mêlaient tant de singularités réelles ou alFectées , l'étonnement des lecteurs qui ne pouvaient concevoir le Init de la publication y la sagacité de ceux qui s'efforçaient de trouver un sens h des passages qui

(4) ChJlc;iu (le la Folie. » Ed.

3io STERNE,

n'ea avaient rëellement aucun , c'en était là bien assez pour donner k ce livre une vogue extraordinaire. Mais la critique ne se laissa pas imposer par les applandissemens du public. Sterne n'était pas aimé de ses confrères; il abusait de son esprit , et ne respectait pas assez sa robe : il dédaignait les formes^ pour ne pas dire la décence qu'exigeait son ministère d'ecclésiastique. Donnant un libre essor h son humeur joyeuse, il av^it désigné quelques-uns de ses graves confrères par des épithètes ou des caractères ridicules^ qui^ pour être spirituels et probablement justes , ne les offensèrent pas moins. En effet, exiger d'un homme qu'il pardonne une insulte , parce qu'elle est faite avec esprit , ainsi que s'en flattent souvent les railleurs , c'est vouloir que l'oiseau admire les plumes brillantes qui doublent la vitesse du dard qui Ta blessé.

Il y eut donc beaucoup de clameurs de part et d'autre ; mais , au milieu de ce concert de louanges et de censures, la célelirité de Tristram ne fit qu'augmenter, et la réputation de Sterne grandit en proportion. L'auteur triomphant défia la critique : — « Je serai attaqué , dit-il dans une de ses lettres, par les grands et par les petits , je dois m'attendre à trouver des gens qui ne rient pas , ou qui ne veulent pas rire ; mais j'aurai pour moi une. moitié du monde et je serai satisfait. » Il dit , dans une autre occasion : — « Si mes ennemis pouvaient se douter du bien qu^ls font à mes ouvrages et à moi , par toutes leurs déclamations injurieuses , ils se tiendraient tranquilles. J'éprouve le sort de gens qui valaient mieux que moi ; ils ont reconnu que la voie de la renommée est semée de tribulations , comme

STERNE. Sai

celfe du ciel , et jusqu'à ce que j'aie eu Thonneur d'être aussi maltraité que Svfifl et Rabelais, je cootinuerai de m'humilier , car je n'ai pas encore éprouvé la moitié des persécutions auxquelles ils ont été en butte, n

L'auteur alla à Londres pour jouir de sa renommée r il y reçut cet accueil distingué que le publie ne manque janrais de faire aux hommes célèbres* Il se Tante d'avoir eu quatorze invita^ lions successives; il ne vît dans cette hospilalifé qu'un hommage qui loi était dû , mais que sts contemporains considéraient sous un point de vue entièrement différent. <( Tout homme qui a c( un nom ou qui p06sède le don de plaire, dit c( Johnson , sera généralement fêté à Londi*es ; u on m'assure que le nommé Sterne a reçu des « invitations pour trois mois. » Les principes de moralité de Johnson et son respect pour le clergé le faisaient parler de Sterne avec mépris; mais^ lorsque Goldsmith voulut y ajouter l'accusation de médiocrité ] il lui répondit avec son ton emphatique : <c Non , non , monsieur ! »

Les deux premiers volumes de Trietram furent les précurseurs y fort bizarres certainement , de deux volumes de sermons que le nom seul de Lavtrrence Sterne ( quoiqu'il fût^déjà connu comme l'auteur d'un roman distingué) n'aurait jamais pu recommander à l'attention^ mais que celui de Yorick fit rechercher et lire avec avidité. Ils confirmèrent k réputation d'esprit , de génie et d'originalité dont jouissait l'auteur.

Le troisième et 4e quatrième volumes de Trhtram parurent en 1761 , et les cinquième et sixième en 1762. Ils eurent le même succès que les deux

premiers. Le septième et le huitième ^ publiés en 1765 , ne furent pas autant remarqués. Le charme de la nouyeauté était dissipé , et , quoiqu'ils contiennent quelques-uns des plus heaux passages, qui soient jamais sortis de la plume de Sterne y ni l'oncle Tohie ni son fidèle serviteur ne purent obtenir le succès qu'ils avaient eu dans l'origine. Ce style original et aifecté qui avait piqué la curiosité cessa de plaire , et perdit son charme avec l'attrait de la nouveauté. Quatre nouveaux volumes de sermons furent livrés à Timpression en 1766 : et en 1767 le neuvième et dernier volu4ne de Tristram fut mis au jour. « Je n'en c( publierai qu'un cette année y dit Sterne , et ^ t( l'année prochaine je commencerai un nouvel « ouvrage en quatre volumes ; lorsque je l'aurai « achevé , je continuerai TrUtram avec une <( nouvelle vigueur» »

Ce nouvel ouvrage était sans doute son Voyage SêrUimental , pour lequel ^ dit La Fleur ^ Sterne avait recueilli beaucoup de matériaux qui ne devaient pas voir le jour. Sa santé était devenue très-faible. Sou voyage en Italie , entrepris bour chercher quelque soulagement aux symptômes d'une consomption confirmée^ n'eut point cet effet ^ cependant il vécut açsez pour arriver en Angleterre, et pour mettre sous presse la première partie du Voyage Sentimental, qui fut publiée en 1763.

Nous pouvons coi^venablement insérer ici quelques particularités sur Sterne et sur son valet La Fleur, que nous avons extraites de l'intéres^ sant recueil d'anecdotes de M. Davis, intitulé OHo (i).

i( La Fleur est né en Baurgogne* Dès sa pli»

(i) Mwt^doint . — . Tu.

STERNE. 3a3

tendre eafanee il eut. la passion de voyager, et, à l'âge de huit ans, il s'enfuit de la maison paternelle. Sa physionomie agréable Ini servit tou-

■ jours de passe-port, et ses besoins étaient facilement satisfaits : du pain et du lait, un peu de paille dans une maison de paysan ^ voilà tout ce qu'il lui fallait pour la nuit, et il se remettait en route à la pointe du jour. ». Il mena cette vie vagabonde jusqu'à l'âge de dix ans, lorsqu'un jour, se trouvant sur le Pont-Neuf à Paris, où il promenait autour de lui des regards surpris, il fut accosté par un soldat qui lui persuada facilement de s'enrôler. La Fleur battit le tambour

.dans l'armée française peniant six ans : deux années de plus l'auraient entièrement délivré du service ; mais il préféra devancer ce moment , et déserta à l'aide d'un habit de paysan qu'il échangea contre le sien- Il arriva à Montreuilsur-Mer au m&yen de ses anciens expédiens. Il se recommanda lui-même à Yarenne , qui heureusement le prit en fantaisie, et loi fournit avec plaisir les objets dont il avait besoin; et, comme on aime à voir germer ce qu'on a semé, ce. digne seigneur lui promit de lui procurer un maître , qui serait de plus un milord anglais^ car, selon lui , La Fleur méritait la meilleure condition du monde* Il fut assez heureux pour pouvoir remplir sa promesse, et le présenta à Sterne, tout

.d^uenillé, mais plein de santé et d'hilarité. La peinture que Sterne a ébauchée des amours de La Fleur nous fournit quelques traits que nous

allons retracer ici : a II était amoureux d'une jeune fille de Montreuil , l'aînée de deux sœurs , qui ressemblait , dit-il , à la Marie de Moulins»

11 l'épousa , et lui donna par-U une grande preuve

d'amour , mais non de prudence ; car ce mariage ne le rendit ni plus riche ni plus heureux* Elle était couturière , et son travail assidu ne lui rapportait pas plus de six sous par jour. Voyant que cette association ne pouvait lui procurer les moyens d'exister , et après avoir en de sa femme Mae fille , il se sépara d'elle et se mil en service. Ayant amassé un peu d'argent, il retint auprès de sa femme, et ils ouvrirent un cabaret dans la rue Royale k Calais. Sa mauvaise fortune ne le laissa pas là : la guerre ayant été déclarée priva lé nouveau cabaret de la visite des paquebots anglais , dont les matelots et les passagers étaient ses principales pratiques. La Fleur fut encore obligé de quitter sa femme, et il lui confia son petit commerce , qui ne suffisait plus pour entretenir deux personnes. Il reparut au mois de mars 17B3, mais sa femme avait plié bagage et suivi une troupe de comédiens ambulans : il n'en entendit plus parlet. Depuis la perte de sa femme, il a fait plusieurs voyages en Angleterre, quelquefois comme huissier , quelquefois comme courrier. Il aimait beaucoup les Anglais. Partout on le zèle et l'activité étaient nécessaires , on était sur de trouver La Fleur. »

L'auteur du précédent article , outre les détails qu'on vient de lire, continue M. Davis, a recueilli de La Fleur quelques renseignemens relatifs k son maître , que nous allons communiquer Verbatim , car les abréger ne pourrait que nuire à l'intérêt du récit.

(c II y avait des instans , dit La Fleur , oti mon maître était plongé dans une profonde mélancolie; alors il avait si rarement besoin de mon service, que je me hasardais à entrer sans être appelé , et

à lui suggérer ce que je m'imaginais de plus propre à le distraire. Il souriait à mon zèie^ et je voyais qu'il était heureux d'être soulagé. Dans d'autres momens il semblait aroir reçu une autre kme, et s'abandonnait à la gaieté naturelle à mon pays , dit La Fleur, en s'écriant : « F£t^ la bagcUelle! » Ce fut dans un de ces momens qu'il fit counaissance avec la grisette du magasin de gants, qui depuis vint le voir cbez lui. La Fleur ne fit aucune observation sur elle ; mais lorsqu'il parla de son autre favorite , il dit : te C'était certainement dommage qu'elle fût si jolie et si petite. »

« La dame dont il est question sous la lettre initiale £»... était la marquise de Lambert^ à qui Sterne fut redevable d'un passe-port dont le besoin commençait à l'inquiéter sérieusement. Le baron de Breteuil , malgré le Shakêpearê (i), s'en serait fort peu occupé, s'il faut en croire La Fleur. Le duc de Choiseul était alors ministre.

« La pauvre Marie, hélas ! n'était pas une fiction. Lorsque nous la rencontrâmes elle se roulait sur la terre comme un enfant, et se couvrait la têle de poussière ; elle était cependant charmante. Lorsque M. Sterne l'aborda avec bienveillance et la prit dans ses bras, elle se recueillit et se calma un peu. Elle lui raconta son malheur , et versa des larmes dans son sein : mon maître sanglotait. Elle se dégagea ensuite doucement de ses bras, et lui chanta un cantique à la Vierge. Mon pauvre maître se couvrit le visage avec les deux mains , et la conduisit jusqu'à sa chaumière; il y trouva la vieille femme , et il lui parla avec intérêt.

(l) On se rappelle que Sterne, trouvant un Shakapeart sur la table de ce seigneur > se crut en pofs de comaittancer, — Ed,

3a6 STERNE.

« Je lear portais tous les jours , dit La Fleur > des alimens de l'hôtel; et lorsque mon maître quitta Moulins, il laissa à la mère ses bénédictions et un peu d'argent. J'ignore quelle somme , ajoute La Fleur , mais je sais qu'il donnait toujours plus qu'il ne pouvait.

a Sterne se trouvait souvent court d'argent dans ses voyages. La guerre avait interrompu les communications; il avait mal calculé ses dépenses: il n'avait compté que sur celle de la poste, et n'avait pas fait entrer en ligne de compte les misères qu'il soulagerait sur la route.

a Je me souviens que presque à chaque poste mon maître se tournait vers moi, les larmes aux yeux, et me disait : « Ces pauvres gens m'affligent profondément , La Fleur , comment pourrai-je les soulager ?» Il écrivait beaucoup et fort tard dans la nuit. Je dis à La Fleur combien était peu considérable le nombre des écrits de Sterne qui avaient été publiés ; il en fut extrêmement surpris, u Je sais , dit-il , qu'à notre retour de cette excursion il y avait une malle remplie de papiers. » — Savez-vous, La Fleur, de quoi ces papiers traitent ? — k Oui , ce sont des observations c( sur les mœurs des difierens paysqu'il a parcourus, « et je me rappelle qu'en Italie, il était extrêmece ment occupé à faire de grandes recherches sur <c les divers gouvcrnemens des villes et sur les « qualités caractéristiques des* Italiens en général. »

u Dans ce but il écrivait beaucoup et observait encore davantage ; les bibliothèques àes Mécènes de la littérature lui étaient ouvertes : mais une chose étrange c'est que Sterne ne put parvenir à parler l'italien. Son valet l'apprit en fort peu de temps, et quoique son maître t'cludiât

de temps en temps , il y renonça entièrement. » Gela m'étonne d'autant plus^ disait La Fleur ^ » qu'il savait certainement le latin. »

(( Le reproche qu'on a fait à Sterne , et que Johnson a confirmé , d'avoir une conversation libre et peu décente^ est entièrement détruit par le témoignage suivant de La Fleur.

u Sa conversation , dit-il , avec les femmes u était toujours très-intéressante^ il les laissait u habituellement sérieuses s'il ne les avait pas (( trouvées telles. »

a UAne^ mort n'était pas une invention. Le pauvre homme en pleurs étak aussi simple et aussi intéressant que Sterne Fa dépeint. La Fleur se rappelait parfaitement cette circonstance*

« Sterne ne prit jamais aucun intérêt aux moines. La Fleur se ressouvenait de sa réponse à plusieurs d'entre eux qui s'introduisaient chez lui pour mendier : Mon père, je suis occupé, je suis, panière comme vous, )>

Lawrence Sterne , miné par une longue maladie y mourut au mois de février 1 768 , dans l'appartement qu'il avait loué dans Boud-Street^ à Londres. Quelques particularités de sa mort offrent des traits de ressemblance avec celles que donne MistressQuicklj (i), sur les derniers momens de Falstaff^ qui lui-même se rapproche beaucoup de Yorick par ses bouffonneries^ malgré la différence qi^i existe entre eux sur plusieurs autres points. Pendant qu'il était étendu sur son lit ^ Il se plaignit d'avoir froid aux pieds, et dit à

(l) Yoyes, dans la pièce i! Henri F ,.\»% derniers momens d« ce personnage boulTon. — Co.

328 STERWK

la garde <pii le soigoait de les chaufier; elle obéit et il parut soulage. Il se plaignit encore de ce que le ûoid remomait, et, taudis que la garde réchauffait ses jambes , il expira sans pousser un gémissentent* Il est paiement remarquable qu'il mourot de la manière qu'il ayait désirée , et que les der-niers devoirs lui furent rendus^ non chez lui et par ses parens , mais dans un hôtel garni et par des étrangers.

Tout le monde connaît les traits et la physionomie de Sterne ; il en parle lui-même souyent dans ses ouyrages* U était grand et maigre , avec toutes les apparences de la phthisie pulmonaire» Quoique ses traits exprimassent avec un effet particulier les émotions et les sentimens qu'il épronvait souvent^ ils avaient l'expression fine^ plaisante et moqueuse qui annonce un esprit satirique* Sa conversation était animée et spirituelle; mais Johnson la trouvait trop libre, et pensait qu'elle conyenait mieux à la société du seigneur de Crazy- Castle y qu'à celle d'un grand moraliste» On a dit, et probablement avec vérité, qu'il ayait uu caractère changeant et inégal , conséquence naturelle d'un tempérament irritable et d'une maohyaise santé. Mais il est difBécile de croire que l'auteur de l'oncle Tobie fàt un homme d'un carractère fâcheux, et habituellement de mauvaise humeur* Les lettres de Sterne à ses amis, et particulièrement ses lettres à sa fille , respirent l'affection la plus tendre; et sa bourse, quelle qu'elle fût , semble ayoir toujours été aux ordres de ses amb*

Si nous fondons la réputation de Sterne sur Shandy , nous devons l'accuser de cynisme et d'affectation. Il était extrêmement sensible à ce

premier reproche^ et tâchait de se jnstiàer en représentant la licence de son esprit comme un simple oubli des bienséances , qui ne pouvait avoir de fâcheuses conséquences pour la morale. Nous pouvons garantir l'authenticité de l'anecdote suivante. Peu de temps après la publication de son Trisiram^ Sterne demandait à une dame de qualité fort riche du comté de York, si elle avait lu ^Vistram Shandy : u Non, M. Sterne, lui répondit-elle, « et , s'il faut vous parler franchement , on <c m'assure qu'il n'est pas convenable qu'une tt femme le lise. » — « Ma chère bonne dame, « répliqua l'auteur, ne soyex pas dupe de ces a contes-là ; mou ouvrage ressemble à cet enfant n de troi5 ans qui se roule maintenant sur le (( tapis, et qui montre fort innocemment beau- (( coup de choses qu'on est dans l'habitude de « cacher. » Cette excuse spirituelle peut être admise, car on ne peut dire que l'humeur licencieuse de Triatram Shandy s'adresse aux passions, ou soit propre à coiTompre là société. Mais , si elle ne peut corrompre les mœurs , eïle pèche contre le goût. Une poignée de boue ne peut ni tuer ni mettre le feu; mais s'amuser à jeter de la boue , n'est pas le passe-temps des gens d'un goût délicat et qui ont reçu de l'éducation.

Sterne , cependant, sous ce rapport, commença et finit par braver la censure de tout le monde. On trouve, dans une de ses lettres, un passage remarquable oii il traite cette accusation avec la plus grande légèreté; et, ce qui est assez singulier, il suit fort sérieusement son plan de s'en moquer. « Crébillon le fils, dit-il, a fait avec « moi une convention qui ne sera pas une vaine

33o STERNE.

« plaisanterie si sa paresse ne l'empêche pas de « l'exécuter. Aussitôt après mon arrivée à Toulon^ (( il doit m*écrire une lettre pleine de reproches « contre le cynisme de Tristram Shctndy ; je a lui en répondrai une qui sera une récrimination « sur la licence de ses ouvrages. Nous les ferons a imprimer tontes les deux^ en les intitulant : « Crébillon contre Sterne , et Sterne contre a CrébiUon {i), et nous partagerons le bénéfice; « c'est ce qpi s'appelle de la bonne politique « suisse.

lies plus chauds partisans de Sterne doivent également avouer que son style est plein d'affectation, et à un degré que tout ce qu'il a de pathétique et de spirituel n'a pu rendre supportable. Le style de Rabelais , qu'il a pris pour son modèle 9 est essentiellement vague, décousu, et quelquefois fort absurde*^ Mais Rabelais fut poui*^ ainsi dire obligé de revêtir cet habit d'Arlequin, a6n de pouvoir, comme les bouffons privilégiés, faire, sous le masque de la folie, la satire de l'Église et du gouvernement. Sterne ne suivit la méthode de son maître, que pour attirer l'attention et étonner le public; aussi ses extravagances , semblables à celles d'un homme qui contrefait le fou , sont froides et forcées même au milieu des plus grands écarts. Un homme ne risque rien, de nos jours , à être aussi sage et aussi spirituel qu'il le peut; il n'a pas besoin de s'affubler du costume des fous d'autrefois. On doit regarder comme une affectation de la part de Sterne dfavoir pris un pareil déguisement ; et il est permis de voir dans ce choix une de ces simagrées destinées ad captandum vulgue. Toute

(<) Si^Xt de pcoct^durt. — T&.

STERNE. 33i

popularitë qui n'a pas d'antre fondement pqrte les germes de ce qui doit la détruire ; car la bizarrerie dans le style peut être comparée aux modes capricieuses de la toilette^ qui attirent d'abord l'attention , mais qui j bientôt adoptées par de stupides imitateurs , deviennent ridicules , et sont dès lors négligées et mises au rebut.

Si nous voulons soumettre à une analyse plus sévère le genre d'écrire de Sterne , nous trouverons un guide sûr dans l'ingénieux docteur Ferriar de Mancbester , qui , avec une patience rare , a découvert les sources cachées où l'auteur a puisé la plupart de s^s connaissances, et a retrouvé quelques-unes de ces expressions qmi frappent le plus y sous le rapport de l'originalité. Sterne mit successivement à contribution Rabelais (dont les ouvrages sont b/saucoup moins lus que cités) , l'opuscule un peu libre intitulé : Moyen de parvenir , et le Bcuron dé Féneste de d'Aubigné , ainsi que beau- ■ coup d'autres auteurs oubliés du seizième siècle. Le célèbre ouvrage de Burton sur la mélancolie (dont le prix a été doublé chez les libraires depuis l'essai du docteur Ferriar ) a fourni à Sterne une infinité de citations dont il remplit sans scrupule ses volumes, comme si elles lu ^ appartenaient par droit de lecture. Le style du même auteur et celui de l'évêque Hall (i) ont également fourni à l'auteur de Tristram quelques-unes des expressions bizarres , des comparaisons et des observations qu'on a long-temps prises pour les saillies de son esprit original. A l'appui de cette grave accusation y nous devons renvoyer nos lecteurs ï. l'ouvrage du docteur Ferriar, qu'il a intitulé, avec

(i) Pr<dicai«ur oontemporaÎB et antagoniste de MiHon. — K».

beaucoup de modestie : Essai sur les tSuvres de Sterne , et où il prouve elahrement que celui dont le style et la manière ont si long^temps été cités pour leur originalité était , dans le fait , le plagiaire le plus éhonté, enrichissant ses ou* vrages des larcins faits à ses prédécesseurs. Il faut avouer que Sterne choisit les matériaux de sa mosaïque avec tant d'art y et qu^il les arrange et les poiit si bien, qu'on est presque toujours porté à lui pardonner son manque d'originalité en faveur du talent exquis qui donne une nouvelle forme à ces matâ'iaux empruntés.

Un des plagiats les plus remarquables de Sterne est sa déclamation contre les plagiaires de sa propre classe. « Deyons-nous, dit-ii , toujours faire de nouveaux livres comme les apothicaires font de nouvelles médecines en versant une liqueur d'un vase dans un autre? Sommes-nous condamnés à tordre et à détordre toujours la même corde? Suivrons-nous toujoi^rs la même allée? Marcherons^ nous toujours au même pas ? » Maintenant voîei les paroles de Burton : u Comme les apothicaires, nous faisons de nouvelles mixtures , nous versons chaque }our une liqueur d'uu vase dans un autre ; et , à l'exemple des Romains , qui pillaient toutes les villes de l'univers pour orner leur Rome mal située, nous écrémons l'esprit des autres , et nous dioisis&ons les plus belles fleurs de leurs fertiles jardins pour couvrir la stérilité de notre soi. Nous tissons la même toile, et nous tordons sans cesse la même corde ». On ne peut s'empêcher de s'étonner du sang- froid de Sterne qui pJace dans son propre ouvrage une si belle tirade contre l'art même qu'il pratique.

On a beaucoup écrit sur le droit qu'un auteur a de se prévaloir des travaux de ses devanciers , et certainement, dans un sens général, celui qui rajeunit l'esprit et les connaissances d'un siècle passé, et les présente sous la forme qui doit plaire au sien, rend un véritable serTice à ses contemporains. Mais il était d'autant moins digne de Sterne de se servir du langage et des tours de pbrase d'un ancien auteur, et de s'attribuer son esprit et ses idées, que son talent était assez ori^ ginal, s'il avait voulu l'exercer, pour n'avoir pas besoin de recourir à ces petits larcins littéraires (i).

Tristram Shandy n'est pas une bistoire, mais un recueil de scènes , de dialogues » et de tableaux plaisans ou touchans , entremêlé de beaucoup d'esprit et de beaucoup de connaissances originales ou empruntées; il ressemble aux irrégularités d'une salie gothique bâtie par un amateur de l'antiquité qui y a rassemblé avec beaucoup de peine un mélange de ruines, et dont les proportions sont aussi inégales que celles des armures rouillécs qui la décorent. En envisageant Tristram Shandy sous ce point de vue , le principal personnage est M. Shandy l'aioé, dont le caractèi'e est calqué, sous beaucoup de rapports, sur celui de Martinus Scriblerus. L'histoire de Martin fut destinée par le célèbre club de beaux esprits qui la commencèrent (t) à être la satire des recherches habituelles des sayans en us ; Sterne au contraire n'attaquait aucun genre particulier de ridicule; son but était de créer un personnage auquel il

(1) Vôtres le curieux onvl>a§e âéi& ciié : Çuefliom àt litUratur* UgaU , par Chariot Nodier. — Eo.

(2) Swift et Pope. — Tu.

p&t attribuer les connaissances qu^U ayaû acquises par la lecture d'ouvrages qu'on ne lisait plus. Il donna donc à M. Shandj un esprit tout à ia fois bizarre, actif et métaphysique , que Tétude de sciences trop diverses a presque rendu fou , et qui veut se conduire dans les affaires ordinaires de la yie d'après les théories absurdes inventées par les pédans des siècles passés. Son caractère contraste avec celui de sa bonne femme , qui , étant de l'école des poco curanti (i), ne met jamais obstacle à la marche du dada de son mari , pour nous servir d'une expression que Sterne a rendue classique , et lui témoigne sans cesse son admiration pour la grâce et la dextérité avec lesquelles il le conduit»

Yorick, le gai, le spirituel, le sensible, l'insouciant Yorichr, n'est autre que Sterne lui-même , et nous ne pouvons douter que ce portrait, semblable à celui d'un maître de l'art qui se peint lui-même, n'ait une grande ressemblance avec l'original. Cependant on aperçoit dans le caractère de Yorick les traits d'une simplicité qui n'existait pas dans celui de Sterne. Nous ne pouvons croire ses plaisanteries entièrement dénuées d'intentions malignes , et que ses satires n'étaient que l'inspiration d'une àme bonne ou d'une humeur joviale. Il faut aussi avouer que Sterne se serait plutôt emparé d'un passage de Stevinus s'il eût pu lui être utile, que de négliger un 4e ses manuscrits avec l'indifférence de Yorick. Nous reconnaissons néanmoins avec plaisir qu'il existe une ressemblance générale entre l'auteur et l'enfant de son imagination ; et nous pardonnons volontiers au pinceau qui, dans ce travail dé*^

(i) Des insoucians. — Tu.

licat ^ a adouci quelques traits et en a flatta d'autres.

L'oncle ToLie et son fidèle serviteur^ les plus dëlicieux caractères de cet ouvrage, et peut-être d'aucun ouyrage connu , sont peints avec tant de cbarmC) ils ont une îndividualitë si originale, qu'ils font facilement oublier le plagiat, l'indécence et l'affectation du romancier. En leur faveur, Sterne doit être non-seulement renvoyé absous par la critique, mais mcme applaudi et remercié de l'énergie et de la chaleur qu'il met à plaider la cause de l'humanité ; quelle intarissable source d'émotions généreuses nous devons à son tableau délicieux , où tant de bonté et de bienveillance s'unit au courage le plus noble, et à la simplicité la plus aimable. Sterne pourrait hardiment se justifier du reproche de plagiat, en disant que les passages qu'il a empruntés sont de peu de valeur en comparaison de ceux qui sont de sa propre création, et que ce qui n'est pas de lui aurait pu être écrit par d'autres, tandis que dans son propre genre il est unique et inimitable. U y a peut-être dans les amusemens favoris de mon oncle Tobie une légère dose d'extravagance; cependant, en Angleterre, où chacun pense et agit sans s'occuper de la censure de son voisin , il n'est pas impossible, il est même assez probable qu'un homme bizarre se serve d'un auxiliaire mécanique, tel que celui du boulingrin de mon oncle Tobie, pour encourager et aider son imagination à bâtir des châteaux en Espagne. On a dit que les hommes sont de grands enfans ; en songeant aux jouets dont ils s'amusent , l'invention de mon oncle Tobie, aux plaisirs duquel nous sommes si disposés à nous intéresser, ne parait

bientôt plus aussi extraordinaire qu'elle semble

l'être au premier coup d'oeil.

L'ouvrage du docteur Ferriar prouve que le docteur Slop , avec tous ses instrumens d'accouchement , est le même que le docteur Burton de York y qui publia en 1731 un traite sur l'art des sages- femmes. Nous avons déjà dit que M. Burton était fort mal avec l'oncle de Sterne, et malgré la mésintelligence qui éclata entre l'oncle et le neveu , ce dernier parait avoir eu de l'aversion contre l'ennemi de son oncle. Mais Sterne, qui ne s'occupait pas de politique, avait pardonné au jacobîte , et n'attaquait plus le docteur que comme un charlatan et un catholique.

Il est inutile de s'étendre davantage sur un ouvrage si généralement connu. Le style de Sterne , quoique bizarrement orné, est toujours mâle, et animé de cette chaleur et de cette verve qui ne s'acquièrent que par une grande familiarité avec les anciens prosateurs anglais. Nul ne l'a surpassé , ni peut-être même égalé dans la peinture des sentimeus les plus délicats du cœur \ on peut le mettre au nombre des écrivains à la fois les plus simples et les pins affectés; et il est permis de le considérer , en même temps , comme un des plus grands plagiaires et comme un des génies les plus originaux de la Grande-Bretagne. Le docteur Ferriar , qui a su pénétrer dans les dédales oii Sterne allait découvrir et dépouiller de vieux auteurs, se fait pardonner la sévérité de ses recherches , en rendant justice à tous les genres de mérite qui appartiennent particulièrement à Sterne lui-même , et il termine sa critique par un sonnet à sa louange , espèce d'amende honorable que nous aimons à citer ici :

30NNET.

" Smmty 6 toi par qai )*ai parcouru Vt» dédales tortueux qui conduisent aux sources de TEsprit antique , que ton ombre ne redoute poiut une censure malreillante , quoique mes recherches révèlent quelques-uns de tes emprunts ! Long-temps celle gaieté du vieux âge resta ensevelie dans les livres poudreux ( chers autrefois aux Groths et au frivole Valois \ C*èst toi qui Ta ressus» citée I en Tappelknt dans la joyeuse demeure de Shelton , où ton caprice fit ns^tre Triêiram, Mais cette larme qui vient interrompre notre sourire dans une digrosnon soudaine ou une hi&loire inattendixe y cotte larme atteste ton talent créateur. Les malheurs de Lefèvre , I« délire de Maria et les angoisses du prisonnier Cassignent une plkce brillante sur le trône de la gloire, w

M. Sterne descendait d'une famille de ce nom , du comte* de. Sufiblk : l'un d'eux s'établit dans le comté de^ Nettingham. La généalogie suivante est extraite du^ Ducatus leodinencis , par Sho* rcsby, page 2i5»^

Page 1