‹ Œuvres complètes, Volumes 9-10Chapitre 32 sur 65 · SUE · texte numérisé non relu

SUE

L'histoire de Swift est plutôt celle d'un homme d'état et d'un patriote anglais que d'un romancier, d'autant plus que l'ouvrage qui le place dans cette dernière classe appartient moins aux fictions romanesques et frivoles qu'au genre des romans politiques. Mais , considéré, comme une œuvre de pure imagination , il a tant de charmes , et on le lit si souvent comme tel^ qu'une bibliothèque de romans passerait pour incomplète si l'on n'y trouvait pas les Voyagea de Gulliver,

Nous avons piâ)lié récemment les Mémoires de Swift (i) ; on nous pardonnera de répéter ici quelques événemens et quelques faits qui se trouvent déjà dans ces mémoires, et d'en extraire le court commentaire qu'ils contiennent sur les

(i) Ouvrag* plus étendu dont la traducliou a para cliex Charles GoiselÎB, mais qui^ne fait point partie de celte collectit^n. — E».

Voyfigei de Oulliver, ayant peu de choses importantes ou curieuses à y ajouter*

Le célèbre doyen de Saint- Patrick naquît à Dublin, le 3o novembre 1667. Il descendait d'une famille anglaise , et son père étant mort jeune et pauvre, ce fut son oncle Godwin Swift qui pourvut aux dépenses de son éducation (i). Il ne put obtenir ses degrés à l'université de Dublin, non pour cause d^incapacité , puisqu'il avait déjà assez de connaissances pour faire le plan de son fameux conte du Tonneau et l'exécuter en partie ; mais ce furent son insouciance et son insubordination qui le privèrent des honneurs académiques..

En quittant l'université, Swift fut admis au patronage de sir William Temple, avec lequel il demeiu'a , presque coastamm^t, depuis i6b8 jusqu'en 1698 , époque de la mort de cet homme d'état. Ce fut à cette école que Swift cultiva et développa par degrés le génie dont la nature l'avait doué* U alla, en qualité de chapelain,

(i) Swift descendait dHiaebrfrache cadette, de la famille de ce uom dans le cojnté d*Yorj[^ Son grand-père, Thomas Swift, était vicaire d« Goodwicli, dans le comte de Herefurd, et ayaitane petite propriété dans le roisinage de son bénéfice. Au commencement des guerres civiles, Tliomas Swift se distingua par son lèle-et ton activité pour la cause de Charles 1er. Après avoir été pillé i^ plu* sieurs reprises par les troupes du parlement , qui enlevèrent jusqu'aux langes d'an enfint au berceau et le dernier pain destiné à nourrir sa nombceuse famille , Thomas Swift mpurut en Tannée 1.658 , laissant dix fils et trois ou quatre filles, qui n'avaient pour toute fortune que la petite propriété qui venaitde leur grand-père , et qui se trouvait réduite k ri^.par les amendes et les séquestres, Suivant la tradition de la famille, le doyen était fils de Tenfant au berceau dont les troupes du parlement enlevèrent les langes.

Le doyen a réuni dans un mémoire sépare les exploits et Ic.f malheurs de son s^rand -père*

en Irlande avec lord Berkley , un des juges de ee royaume , qui le fit nommer aux bénéfices de Agher , de Laracor y et de Ratiibeggen ; mais ces bénéfices ne lui donnèrent qu'un revenu médiocre avec lequel il n'aurait pu vivre sans .la plus stricte économie. L'infortunée Stella^ ou mistress Johnson ; jeune dame dont il avait fait la connaissance dans la famille de sir William Temple, et avec laquelle il vivait dans une étroite intimité^ le suivit dans sa retraite. Sans la rechercher en mariage, Swift conduisit cette liaison avec une telle prudence qu'il était impossible 4e rien soupçonner qui pût donner oocasibn à la malignité de s'exercer. Swift, pendant cette période de sa vie, fît plusieurs voyages en Angleterre, où il forma des liaisons intimes avec plusieurs seigneurs, presque tous du parti Whig, et avec Addison, Henley, Steele, et d'autres hommes célèbres par leurs talens. Le satirique s'annonça par quelques écrits politiques , et se fit bientôt une réputation par le conte du Tonneau ^ l'ouvrage le plus hardi, le plus ingénieux et le plus singulier qui eût encore été publié dans la controverse religieuse. Quoiqu'il ne portât aucun nom d'auteur, le public l'attribua à Swift; les opîsions religieuses y étaient traitées avec une telle iégèreté , pour ne rien dire dé plus , qu'il eut souvent occasion de s^apercevoir depuis que cet ouvrage était, un grand obstacle à. ce qu'il fût élevé aux plus hautes dignités^ ecclésiastiques.

Swift fut mécontent, du. peu d'efforts que ses amis Whigs firent pour son avancement ; il croyait aussi que ce parti méditait de& innovations con^-

jo SWIFT.

Iraires à l'Église anglicane; et, quoiqu'il fit pro^ fessioa d'être Whig dans ce qui tenait à la pc»litique spéciale , il était zélé pout les droits dvu clergé quand il les crayait menacés.. Ces moti& l'engagèrent à abandonner la cause d^s Whigs^. lorsqu'en 1710 Harlej et Saîn^Joha remplacèrent Godotphin et Sômers.

Swift embrassa la cause du rainistèipe Tory avec toute réne^ie de son caractère , et. le défendit presque seul, pendant les quatre années du règne de la reine Anne^ Il n'est^pas douteux qu'il fut: dans l'intimité de lord Oxford et de lord £oiingbroke , et que , lorsqu'il survint de la mésintelligence entre ces deux ministries^ Swift fut le, seul ami commun qui fit d^s tentatives répétées pour les réconcilier. Quand la rupture éclata enfîn, Swift resta courageusement attaché à Oxford, dont le parti; plus faible, fut obligé de céder

(t) Le grand trésorier Harley 1 cré4 comte d'Oxford , et Saint- JoÙq , vicomte Bolinghroke , tous deux célèbres comme hommes d*ëtat et comme ccriYaias.

Harley a dit une grande véritu dont devraient se pénétrer toos les hommes placés à la tète des affaires publiques : c'est que le crédit public d'un peuple dépend de la forme de son gouvernement, a Notre crédit pid>Iic, dit-il, n'est pas le crédit de nosné- « goôaus , de notre commerce; il n'est pas le crédit du roi, du « parlement, de la nation ; il n'est pas même le crédit de l'Ai)- A gleterre : c'est U crédit de notre constitution politique. »

Bolingbroke écrivit, i la sollicitation de la princesse de Galles , mère de Georges 111, W Roi patriote ( the patriot Kitig), Son génie propUé tique annonça que la maison de Brunswick serait afièrmie sur le trône , et que l'Angleterre parviendrait an plus baut degré de prospérité et de puissance quand elle serait gouvernée par un prince qui aurait reçu une éducation anglaise , abjurerait les maximes du pouvoir absolu professées dans les cours du continent , et aurait appris en Angleterre que la puissance des fois n'a pas de plus ferme appui que la liberté des sujets.

Ed.

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k Bolingbroke un triomphe passager : triomphe auquel la mort impré?ue de la reine mit bientôt fin. Les deux ministres furent exilés et proscrits par son successeur.

Swift partagea toute la haine des Whigs contre les chefs du parti vaincu. Il se retira en Irlande, où il avait été nommé doyen de Saint-Patrick de Dublin : le dernier ministère n'avait pu lui procurer une plus haute dignité ecclésiastique.

Séparé de Pope^ d'Arbuthnot, de Prior et des autres amis avec lesquels il avait vécu dans une douce intimité pendant son séjour en Angleterre; dédaigné par les gouverneurs de Tirlande ; impopulaire parmi les Irlandais ; n'ayant pour toute société que quelques ecclésiastiques qui avaient la prétention de savoir quelque cho.se; troublé dans le repos de son âme par la passion de la fameuse Vanessa ( miss Vanhomrigh ) , qui l'avait suivi en Irlande , Swift pouvait se dire bien malheureux.

Il avait vécu avec Vanessa , comme avec Stella , dans une intimité platonique. Mais le caractère de ces deux femmes était bien différent. Quelle que fût la nature du sentiment que Swift éprouvât pour Yanessa , et l'espèce de liaison qu'il avait formée avec elle, elle y répondit par une passion violente. La catastrophe de cette liaison est connue. Obligé de se prononcer sur les prétentions de deux femmes aimables qui lui étaient tendrement attachées , on croit que Swift épousa mistress Johnson, et que Vanessa en mourut de chagrin. Le taiariage du doyen* avec Stella ne changea eu rien leur manière de vivre; elle fut tout aussi réservée qu'auparavant; le mystère observé par

rî SWÎFT.

lui dans toutes les circoQstdnces peut bien faire supposer un mariage secret^ mais rien ne prouve que le mariage ait eu lieu réellement; Ce qu'il y a de certain ^ c'est qu'en contractant ayec deux femmes jeunes et belles une liaison intime > dégagée de tout commerce des sens, Swift a probablement abrégé leurs jours.^ et empoisonné le bonheur de sa vie.

Pour faire distraction h ses ckagrins domestiques , il saisit avec empressement l'occasion qui se présenta de redevenir un homme marquant dans le monde politique , et d'acquérir un degré de popularité auquel aucun Irlandais n'était encore parvenu. Le système de l'Angleterre avait été jusqu'alors de traiter ce beau royaume commtt une province conquise. L'Irlande avait, à la vérité, son parlement, où elle voyait des représentans de son choix : mais quel était l'avantage de cette représentation impuissante ?' L'Angleterre s'était réservé par le fait le pouvoir législatif : c'était le parlement d'Angleterre qui l'exerçait réellement; toujours guidé par un esprit impolitique et étroit de nationalité, ce parlement faisait des lois qui bornaient l'industrie ea Irlande, en entravaient les efforts , et réduisaient ce royaume , sous le rapport du commerce, à un état peu différent de l'esclavage par les restrictions qu'elles y mettaient, En 1720, Swift osa proposer une association pour ne faire usage que d'articles manufacturés en Irlande , k l'exclusion des marchandises de fabriqué anglaise. Cette démarche excita le ressentiment du ministère; mais de tous les seutimens la peur était celui auquel le doyen était le moins accessible. U publia ;t, en 1723,

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lies LeUres du Drapier, qui firent tant de bruii. Sous prétexte de contester les droits d'un certain Wood^ à qui le roi avait accordé une patente pour fabriquer de la monnaie de cuivre ajant cours en Irlande^ Swift attaqua le pouvoir arbitraire que l'Angleterre exevçait sur l'Irlande* Ces lettres portèrent le doyen à l'apogée de la popularité^ et, de ce moment jusque celui où les facultés de son esprit s'a&iblirent , Swift conserva assez de prépondérance pour contrôler, et souvent combattre avec succès le gouvernement d'Irlande.

Il était nattMrel que, même dans l'éclat de sa popularité , Swift désirât de retourner en Angleterre , où il avait laissé un si grand nombre d'amis dont les talens avaient tant d'analogie avec les siens ; il parait qu'il le souhaitait ardemment. Il espéra quelque temps que l'influence de la reine Caroline lui procuierait l'objet qu'il avait tant à cœur; mais le- crédit de cette princesse échoua contre celui de Sir Robert Walpole, qui n'avait nulle envie de rapprocher de la sphère de son administration uu homme dont l'influence avait été si puissante contre ses délégués en Irlande. Ce désappointement y qui arriva eu 1726, contribua sans doute h, faire ajouter quelques traits au caractère de Flimdap , grand trésorier de Lilliput, personnage qui ne joue pas un trèsbeau rôle dans les P'oyagea de Gulliver. Cet ouvrage célèbre, fut publié peu de temps après le retour du doyen en Irlande, et. nous nous proposons de faire quelques remarques sur ce roman, après le précis de la vie de l'auteur.

Swift résida en Irlande de 1726 jusqu'en 1736,

hf SWIFT,

cbercbant li dktpaire sa mélancolie naturelle > augmentée par le désappointement qu'il avait éprouvé et par des attaques périodiques d'une infirmité eruelle (i). Il trouvait du soulagement à sts peines d'esprit et à une espèce de langueur physique provenant de l'affaiblissement de sa constitution^ en écrivant quelquefois sur des matières politiques , mais plus souvent sur des sujets moins ûevés. Sa veine poétique était remarquable par l'esprit et Vhumour ^ quelquefois par l'élégance du panégyrique, plus souvent par le sel mordant de la satire, et de temps en temps par la grossièreté et l'indécence de la pensée et de l'expression.

En 1736, les facultés intellectuelles de cet homme célèbre commencèrent à décliner \ il les retrouva encore par intervalles jusqu'en 174^; mais alors l'homme d'esprit, le poète, le. politique, disparurent, ne laissant plus qu'un être dégradé remplissant toutes ses fonctions sans montrer une lueur de l'esprit qui l'avait animé ^ telle fut l'existence de Swift jusqu'au moment où la mort termina ce spectacle douloureux, le 3o octobre

— Les Voyagea de Gulliver lurent publiés avec le même mystère que les autres ouvrages de Swift. Il s'en était probablement occupé depuis que l'on avait suggéré dans le club de Martinus Scriblerus l'idée d'une satire semblable dans laquelle Ar-

(i) Swift attribuait cette infirmitc j^ une indigestion de fruits ànuyau, qu'il avait eue pendant son jtremier s6)our ches sir Willvim Temple. — Tiu

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but&not devait figurer comme vm. dès^ grincigaux personnages. Charles Ford , ami du doyen , fut chargé de remettre le manuscrit au libraire Motte, dont les craintes engagjèrent Ford à consentir à quelques retranchemens ^ ce q|ii donna beaucoup d'humeur à Swift.

Les Voyagea de Gulliver eurent un succès prodigieux« Jamais peut-être ouvrage n'eut autant d'attrait, pour toutes les classes de lecteurs. Ceux de la haute société y trouvaient une satire personnelle et politiq|ie ; le vulgaire , des incidens bas et grossiers ; les amis du romanesque, du merveilleux ^ les jaunes gens , de l'esprit y les hommes graves^, des leçons de morale et de politique; la vieillesse négligée et l'ambition déçue, des maximes de misanthropie sombre et amère. Le plan de la satire varie dans ses difTérentes parties. Le voyage à Liiliput est une allusion à la cour et à la politique de l'Angleterre : sir Robert Walpole est peiut dans le caractère du premier ministre Flimdap ; et il ne l'avait pas pardonné à Swift, car il s'opposa constamment à tout projet qui aurait pu amener le doyen en Angleterre.

Les factions des Torys et des Whigs sont désignées par les factions des l^alons hauts et des Talons plats ^ les Petits-boutiens et les Groshoutiens sont les Papistes et les Protestans. Le prince de Galles , qui traitait également bien les Whigs et les Torys, rit de bon cœur de la condescendance de l'héritier présomptif, qui portait un talon haut et un talon plat. Biefuscu est la France , où l'ingratitude de la cour lilliputienne force Gulliver à venir cl^ercher un asile, pour

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Be pas «Toir les yeux crevés : allusion à l'in-* gratitude de la cour d'Angleterre envers Ormond et fiolingbroke, qui furent obligés de se réfugier en France. Les personoes qui connaissent l'histoire secrète du règne de Georges l^^ saisiront facilement les autres allusions. Le scandale que Gulliver cause par sa manière d^éteindre l'incendie du palais impérial fait allusion à la disgrâce que Tauteur encourut de la reine Anne, pour avoir composé. le conte du Tonneau, dont on se res^ souvint pour lui en faire un crime, tandis que le service que cet ouvrage avait rendu à la Haute- Église était oublié. Nous ne devons pas omettre de faire remarquer que la constitution et le système d'éducation publique de l'empire de LiUiput sont proposés comme des modèles, tandis que Swift donne à entendre que toutes les corruptions de la cour dataient des trois derniers règnes. C'était son opinion sur la constitution d'^ugleterre.

Dans le Voyage à Brobdingnag, la satire est d'une application plus générale, et il est difficile d'y rien trouver qui se rapporte aux événemens politiques et aux ministres du temps. C'est un jugement des actions et des sentimens des hommes porté par des êtres d'une force immense, et en même temps d'un caractère froid , réfléchi et philosophique. Le monarque de ces fils d'Anack est la personnification d'un roi patriote, indifférent à ce qui est curieux, froid pour ce qui est beau , et ne prenant intérêt qu'à ce qui concerne l'utilité générale et le bien publie. Les intrigues et les scandales d'une eour européenne sont, aux yeux d'un tel prince , aussi odieuses dans leur origine que méprisables dans leurs succès. Le

contraste de Gulliver arriva nt de Liiliput , où il était un géant , à Brobdingnag , parmi une race d'hommes oir il n^est plus qu'un pygmée , est d'un effet heureux. Les mêmes idées reviennent nécessairement ^ mais, comme elles sont renversées dans le rôle que joue le narrateur , c'est plutôt un développement qu'une répétition» Il y a quelques passages sur la cour de Brobdingnfig que Delany prétend s'appliquer aux dames d'honneur de la cour de Londres, pour lesquelles on dit que Swift n'avait pas une grande vénération*

Arbuthnot, qui était un savant, n'approuvait pas le Voyage à "LapiUay dans lequel il voyait probablement un ridicule jeté- sur la société royale» Il est certain qu'on y trouve quelques allusions aux philosophes lés plus distingués du temps. On prétend même qu'il y a un trait dirigé contre sir Isaac Newton. L'ardent patriote Swift n'avait pas oublié l'opinion du^ philosophe en faveur de la monnaie de cuivre de Wood. On suppose que le tailleur, qui , après avoir calculé la taille de Gulliver avec un demi-oïercle et pris sa mesure par une figure mathématiqiie , lui apporte des habits manques , lait allusion à une erreur de l'imprimeur qui , en ajoutant un chiffre à un calcul astronomique de Newton , sur la distance du sdeil Il la terre, l'avait augmentée à un degré incal* culable. Newton fit insérer dans la Gaaêtte d'Amsterdam us erratum, à cette erreur typographique^ mais la circonstance n'échappa point à la malicieuse sagacité du dayen de Saint-Patrick. Les amis de Swift croyaient^ aussi que l'idée du Flapper (i) lui fut suggérée par la distraction

(1) 7V(p«ury celui qai était diargé détenir évttilUes le» id4e«

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habitaelle de Newton. Le doyen disait à M« Dryden Swift que <c sir Isaac était le compa^on le plus * n maussade du monde , et que , quand on lui » faisait une question, il la tournait et retournait » en cercle dans son cenreau ( Swift traçait deux » ou trois cercles sur son front pour exprimer » cette idée) ayant de pouvoir répondre.»

Mais, quoique Swift ait peut-être traité avec irrévérence le ^lus grand philosophe du temps, et que , dans plusieurs de ses écrits , il paraisse faire peu de cas des mathématiques , la satire de Gulliver est plutôt dirigée contre l'abus de la philosophie que contre la science elle-même. Les faiseurs de projets de l'académie de Lapnta sont représentés comme des hommes qui, ayant une légère teinture des mathématiques , prétendent perfectionner leurs plans de mécanique par pure fantaisie et par bizarrerie. Du temps de Swift il y avait beaucoup de gens de cette espèce qui , abusant de hi crjédulîté des esprits , faisaient des dopes au détriment du publîc.^ En. versant le ri« dicule sur tous ces faiseurs 'de projets , les uns dupes eux-mêmes , les autres vrais charlatans , Swift , qui les avait en aversion , a emprunté plusieurs traits, et peut-être son idée première, i Rabelais, liv. Y, chap. xxit, oit Pantagruel observe les occupations des courtisans de Quinte- Essence , reine d'Ëntéléchie.

Swift a voulu représenter les professeurs de sciences spéculatives occupés à l'étude de ce que l'on appelait alors la magie physique et mathé-

des grands de Laputa en leur tapant avec nn instrument ad hoe sur l'organe qu'il ëtait nécessaire d'exciter pour percevoir une sensation. — ëb.

matiqoe , étude qui ^ ne reposant sur aucun principe solide j n'était ni indiquée ni constatée par l'expérience ; mais flottait entre la science et la mysticité : telles sont l'alchimie, la composition de figures de bronze parlantes, d'oiseaux de bois Tolans f de poudres sympathiques , de baumes que l'on appliquait, non pas à la blessure, mais à l'arme qui l'avait faite, de fioles d'essence suffisantes pour fumer plusieurs arpens de terre, et autres merveilles semblables , vantées par des imposteurs qiii trouvèrent malheureusement des dupes. La machine inventée par le bon professeur de Lagado pour faire faire des progrès aux sciences spéculatives , et composer des livres , sur tous les sujets, sans le secours du génie ou du savoir , était un ridicule jeté sur l'art inventé par Raymond LuUe , et perfectionné par ses sages commentateurs, ou sur « le procédé mécanique u par lequel selon Cornélius Agrippa, un des « disciples de Lulle , tout homme pouvait disii serter sur une matière quelconque , et avec un a certain nombre de grands mots, noms et verbes , c( inventer et disputer avec éclat et beaucoup de ce subtilités des deux côtés* »

Le lecteur pouvait se croire transporté au sein de la grande académie de Lagado , quand il lisait (c « Le bref et grand art de Tinveution et de la. c( démonstration, ».qui consiste à ajouter le sujet qu'on doit traiter k une machine composée de divers cercles ûxss et mobiles. Le cercle principal était fixe, et on y lisait les noms des substances et de toutes les choses qui pouvaient fournir un sujet, arrangés en ordre général , comme ^lEV, A^aït, tï;er£; cie:l, uomm£; animaj«, etc.

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. Dans ce cercle ëtait plac^ un autre cercle mobile^ sur lequel liaient écrits ce que les logiciens nomment les aceidens ^ comme QUAirrrrÉ^ Quja.né, BBLATI09 , etc. Daus d'autres cercles paraissaient les attribuas absolus et relatifs , etc. ^ ayee les formules des questions. En tournant les (^rcles de manière à faire porter les divers attributs sur la question jMroposée, il en résultait une espèce de logique* mécanique > que Swift avait incontestablement en vue quand il décrivait la fameuse machine à faire des livres* On a essayé plusieurs fok de porter au dernier degré de perfection l'art des arts , comme on le nomme y par le moyen de ce mode de composer et de raisonner. Kircher, qui a enseigné cent arts différens^ a rajeuni et perfectionné la machine de Lulle ; le-j&uite Knittel^ a composé , sur le même système <( La Route royale <( de toutes les sciences et de tous les arts; i» Brunus a inventé l'art de la logique sur le même plan ; et Kuhlman fait dresser les cheveux quand il annonce une machine qui contiendra non-settlement l'art des connaissances ou le système gé«néral de toutes les sciences , mais encore l'art de savoir les langues , de commenter , de critiquer , d'apprendre l'histoire sacrée et profane , de con<-> naître les biographies de toute espèce ; sans compter la Bibliothèque des bibliothèques contenant l'essence de tous le& livres c^i ont été imprimés. Quand un savant annonçait gravement en latiu passable qu'on pouvait acquérir toute cette érudition à l'aide d'un instrument mécanique , qui ressemblait beaucoup à un jouet d'enfant ^ il était temps que la satire fit justice de ces chimères* Ce n'est donc pas sur la science que Swif^ a

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chercbë à jeter da ridicule , mais sur les études chimériques auxquelles on a quelquefois donné le nom de science.

Dans la caricature des faiseurs de projets politiques Swift laisse percer ses idées dé Tory; et, en lisant la triste histoire de Struldbrugs , on se reporte au temps oii l'auteur conçut pour la moit . une indifférence que les dernières années de sa vie devaient lui faire éprouver.

Le voyage chez les Houyhnhnms est une composition que tous les éditeurs de Swift ne peuvent que regretter d'avoir à rappeler ; une diatribe aussi sévère , contre la nature humaine n'a pu être in* spirée que par l'indignation qui, comme Swift le reconnaît dans son épitaphe , avait si long-temps rongé son cœur. Vivant dans un pays où il voyait l'espèce humaine divisée en petits tyrans et en esclaves opprimés -y idolâtre de la liberté et de l'indépendance qu'il voyait chaque jour foulées aux pieds, l'énergie de ses sentimens n'étant <- plus contenue lui fit prendre en horreur une race capable de commettre et de souffrir de telles iniquités. Ne perdons pas de vue son état de santé déclinant graduellement par les fréquentes attaques de son infirmité ; son bonheur domestique détruit par la perte d'une femme qu'il avait aimée, et le spectacle affligeant du danger qui menaçait les jours d'une autre femme qui lui était chère ; ses propres jours flétris dès leur automne; la certitude de les finir dans un pays qu'il avait en aversion, et de ne pouvoir habiter celui où il avait conçu de si flatteuses espérances et laissé tous ses amis. Cette réunion de circonstances peut faire excuser une misanthropie générale qui n'empêcha jamais

ai SWIFT,

un seul acte de bienfaisance. Ces considérations ne se bornent pas à la personne dé Fauteur ; elles sont aussi une sorte d'apologie pour Touvrage. Toute haineuse qu'est la description du caractère des Yahoos , elle offre au lecteur une leçon mœraie. Swift n'a pas touIu peindre l'homme éclairé par la religion , ou n'ayant même que les lumières naturelles , mais l'homme dégradé par l'asservissement volontaire de ses facultés intellectuelles et de ses instincts , tel qu'on le trouve malheureusement dans les dernières classes de la société , quand il est abandonné à l'ignorance et aux vices qu'elle produit. Sous ce point de vue la morale profite du dégoût qu'inspire le tableau ; car l'homme livré à une sensualité brutale , à la cruauté , à l'avarice , approche beaucoup du Yahoo.

Nous n'allons pas jusqu'à dire qu'un but moral justifie la nudité du tableau que Swift trace de l'homme dans Fétat de dégradation qui le rapproche des animaux. Les moralistes doivent imiter les Romains y qui infligeaient des châtimens publics aux crimes dont l'atrocité pouvait révolter j et punissaient secrètement les attentats à la pu-, deur.

Quant à la vraisemblance , nous devons encore avouer, que la quatrième partie de Gulliver est inférieure aux trois autres. La fiction la plus extravagante a ses degrés de probabilité. Le lecteur conçoit des géans et des pygmées ; non-seulement ils font partie du merveilleux le plus souvent employé dans les romans , mais nous avons continuellement sous les yeux ^ dans les ordres inférieurs de la création , cette disproportion de taille entre les êtres de la même espace (parmi les

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reptiles au moins) que rappelle la fiction de Gulliver. Néanmoins l'esprit repousse , coimme impossible y la supposition d'un peuple de chevaux logés dans des maisons qu'ils n'ont pu construire , nourris de la paille d'un grain qu'ils n'ont pu ni semer, ni moissonner , ni mettre en grange; ayant des vaches qu'ils ne peuvent traire; déposant leur lait dans des vases qu'ils ne savent pas faire ; observant enfin tous les usages de la société humaine 'y dont leur structure les rend incapables. Malgré ces invraisemblances , les Voyages de Gulliver excitèrent un intérêt universel; ils le méritaient par leur nouveauté et par leur mérite intrinsèque. Lucien y Rabelais y More y Bergerac , Alletz y et plusieurs autres écrivains avaient déjà imaginé de ^ire raconter à des voyageurs ce qu'Os avaient observé dans des contrées idéales. Mais toutes les utopies connues étaient fondées sur des fictions puériles y ou servaient de cadre à un système de lois inexécutable. U était réservé à Swift d'animer la morale de son ouvrage par Xhumoury d'en faire disparaître l'absurdité par une satire piquante, et de donner aux événemens les plus invraisemblables un air de vérité par le caractère et le style du narrateur. Robinson Grusoé y racon-. tant des événemens bien plus près de la réalité, n'est peut-être pas supérieur à Gulliver pour la gravité et la vraisemblance du récit. Lé caractère du voyageur imaginaire est exactement celui de Dampier , ou de tout autre navigateur opiniâtre de ce temps-là , doué de courage et de sens commun, parcourant ies mers éloignées, avec ses préjugés anglais, qu'il rapporte tous à Portsmouth ou à Plymouth , et racontant gravement et simplement

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à f«n retour ce qu'il a vu et ce qu'où lui a -dit dans les pays étrangers. Ce caractère est tellement anglais y que les étrangers peuvent difficilement Tappréder. Les réflexions et les observations de Gulliver ne sont jamais plus fines ou plus profondes que celles d'un capitaine de vaisseau mar* thand, ou d'un chirurgien 4e la cité de Londres. Toute sa personne ^t décrite av«c tant de vérité^ ^'un matelot soutenait avoir bien connu le capitaine Gulliver , mais qu'il demeurait à Wapping, et non à Roterhithe. C'est ce contraste entre la facilité naturelle du style et les merveilles du récit f (pii produit un des grands charmes -de cette mémorable satire des imperfections , des >foIies et des vices de l'espèce hihnaine. Les calculs exacts qui se trouvent dans les deux premières parties donnent aussi de la vraisemblance à la fable. Dans la description d'un objet naturel , quand les proportions sont exactement observées ^ le merveilleux, que l'objet soit gigantesque ou rapetissé, est moins sensible à l'œil du spectateur. Il est certain qu'en générai la proportion est un des attributs du vrai , et par conséquent du vraisemblable. Si une fois le lecteur admet l'existence des hommes que le voyageur raconte avoir vus, il ^est difficile de trouver aucune contradiction dans le récit. Il semble que Gulliver et les hommes qu'il voit se conduisent précisément comme ils devaient se con* du ire dans les circonstances imaginées fur l'aU«teur. Sous ce point de vue , le plus grand éloge que l'on pût citer des voyages de Gulliver est la critique qu'en fit un docte prélat irlandais, qui disait qu'il y avait dans ce livre certaines choses qu'il ne pouvait pas prendre sur lui de

croire. Il y a un grand art de la part de Swift à nous laisser aperceroir que Gulliver perd gradaellement, par l'influence des images qui Venvironnent^ ses propres idées sur les proportions de la taille en arrivant à Lilliput et à Brobdingnag , et qu'il adopte celles des pygmées et des géans au milieu desquels il vit : sans pousser plus loiu ces réflexions , j'engage seulement le lecteur à remarquer l'art infini avec lequel les actions hu« maiues sont partagées entre ces deux races d'êtres imaginaires , pour rendre la satire plus mordante. à. Lilliput , les intrigues et les tracasseries politiques y qui sont la principale occupation des gens de cour en Europe , transportées dans une cour de petites créatures de six pouces de haut y deviennent un objet de ridicule ; tandis que la légèreté des femmes et les folies des cours de TËurope que l'auteur met sur le compte des dames de la cour de Brobdingnag deviennent monstrueuses et dégoûtantes chez une nation d'une stature effrayante. Par ces moyens et par mille autres dans lesquels on retrouve la touche du grand maître , mais dont on ne pourrait saisir la cause que par une longue analyse^ le génie de Swift a fait d'un conte de féerie un roman sans égal pour l'art du récit et la satire.

La réputation des Foyages de Gulliver se répandit en Europe ; Voltaire , qui Se trouvait alors en Angleterre , en fit l'éloge à ses amis en France , et leur recommanda de les faire traduire. L'abbé Desfontaines entreprit d'en faire une ver^ sion. Ses doutes , ses craintes y ses apologies y sont consignées dans une introduction curieujse propre à donner une idée de l'esprit et des opinions d'un

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