MÉLANGES
Anecdotes ofËmiDeatPaiaters in Spain> Catalogue' of Painliugs in King of Spain's PalueC'
178 CUMBERUND.
S«BOftt
P«nodieal p«p«r» io tke Obscrren.
Truulalioa of ihe Psalmt.
Memoirt.
ROMAVt.
Arundel.
, Uenri* Joha éê Laacaster.
A c*Ue loBfttt list« il faot ajovlerles critiques que t*«aUnr * écrites dftos le lomdam Beview , tke BefrospêcUom , poème cb vers Uaoct f et peat4rre d'antres ouvrages inconnus à T^diieur.
NOTICE
BIOGRAPHIQUE ET XITTÉKAIRE
ANNE RADCLÏFFE,
IiA y\e, de mîstress Anne Radcliffe ^ passée ^ Fombrede rintimitë domestique et dans an échange continuel d'affections de famille ^ parait ayoir été aussi obscure et retirée que la réputation de ses ouvrages a été brillante et unÎTerselle.' La notice suivante^ adressée k un biographe contemporain, est ce qu'il j a de plus authentique sur sa naissance^ sa famille et sa personne*
<( Elle ^it née à Londres le 9 juillet 1764* Son père et sa mèrCi William et A.nne Ward, étaient dans le commerce ^ et les deux seules personnes dans les deux familles qui ne fussent pas riches I ou au moins dans l'aisance. Sa grand'mère paternelle était une GheseldeUi sœur du célèbre chirurgien. M. Ward conseryait un souvenir re* connaissant des bontés de son oncle. J'ai vu des livres dont il avait fait présent à son neveu. Je croîs que feu le lieutenant-colonel Cheselden , de
i8o RADCLIFFE.
Somerby, dans le comté de Leîcester^ était un autre neveu du chirurgien. Mistress Barweli y tante de M. Ward^ qui ayait habité d'abord Leicester, et qui demeurait alors à Duffield, dans le comté de Derby y fut une des marraines de mistress Radclifie (i). Sa grand'mère maternelle était Anne Oates^ sœur du docteur Samuel Jebb , de Strafford^ père de sir Richard Jebb. Elle était aussi parente 9 par sa grand'mère maternelle^ du docteur Halifax , évêque de Gloucester j et du docteur Halifax, médecin du roi. Mistress Radcliffe descendait d'un proche parent des De Witt de Hollande. D'après quelques papiers de famille que j'ai vus , un De Witt , de la famille de Jean et de Cornélius^ yiut en Angleterre, où il avait été appelé par le gouyernement pour donner un plan sur le dessèchement des marais du comté de Lincoln. U amena avec lui sa fille Amélie, encore enfant. Il est présumable que l'exécution du projet fut interrompue par la révolution qui eut lieu sous le règne de Charles I^'j et De Witt paraît avoir passé le reste de sa vie dans une terre qu'il avait achetée près de Hull. Il laissa beaucoup d'enfans ^ et Amélie était la mère d'un des ancêtres de mistress Radcliffe.
Mistress Radclifie , que je me rappelle d'avoir connue lorsqu'elle avait à peine vingt ans , était parfaitement proportionnée dans sa taille, quoiqu'elle fût petite, ainsi que son père, son frère et sa sœur. Elle ayait un très-beau teint, une belle figure , surtout les yeux , les sourcils et la bouche. Ses ouvrages ont assez fait connaître les qualités de son esprit, et l'on peut juger de sts goûts
(x)L*usage, en-Angleterra , est de donner deux parrains aux garçons , tt deux marraines aux filles. ^- Ed.
RÀDGLIFFE. i8i
par ces mêmes ouvrages. Un de ses plaisirs était de contempler les beautés^ et surtout les grands traits de la nature. Elle était aussi très-sensible à la belle musique. Elle éprouvait un grand cbarme à entendre prononcer les langues sonores ^ et se faisait répéter les passages des classiques grecs et latins dont les sons la frappaient^ priant de temps en temps que Ton voulût bien lui en faire la traduction la plus' littérale , en conservant tout ce qu'il était possible de Fidiome, quelque em^ barrassée que fût la version par cette exactitude rigoureuse. Avec une imagination vive , et beaucoup d'aubes avantages qui pouvaient rendre sa conversation animée^ elle n'avait pas cette confiance et cette présence d'esprit sans^ lesquelles une personne qui sait qu'on l'observe ne se trouve à son aise que dans une société habituelle. Cependant , mistress Radclifie avait vécu dans un monde où elle avait eu des exemples d'une conversation facile dans des cercles nombreux. Elle avait passé une grande partie de sa jeunesse chez ses parens riches, à leurs maisons de campagne. Dans son enfance, elle était chérie de M. Bentley, qui avait la surintendance de tout ce qui avait rapport au dessin, dans la belle manufacture de porcelaine connue sous le nom de Wedgwood et Bentley (i). M. Wedgwood était L'homme d'affaires intelligent, le chimiste habile^ M. Bentley, l'homme '
(i) Cette manuracture , nommée Elruria, est dans le comte de Stafford) près de la petite ville de Henley^ dans le district connu sous le nom de paysij? poteries, 11 y a, dans et mâine endroit une autre manufacture presque aussi considérable , appartenant 4 M. Spodo, banquier de fiirmingbam. Les nombreuses mines de charbon du comté de Stafford , la qualité de la terre et le grand eanal de jonction qui passe à Henley , rendent ce lieu très-propre a des manufactures de faïence. -* Ëo.'
i8a BADCUFFE.
qui avait les connaissances générales en litteFature,. et le goût nécessaire dans un étaUiss^nent de ce genre.
« M. Bentley avait épousé une des soeurs de la mère de mistress Radciifie ) et pendant la yir de sa tante, qui était une femme accomplie > daru h sens modéré (dirai-je sage?) attaché alors à ce mot^ la peUtti nièce iuit la fayorite à Ghelsea > puis à Tumhamgreen , où -M.^ et mistress fientlej demeuraient. Elle voyait chez sa tante des auteurs distingués j et d'autres pa*sonnes qui , sans avoir la même réputation en littérature y étaient faites pour attirer l'attention par leur esprit et leurs manières. Mistress Montagne^ et dans un temps, je crois ^ mistress Piozzi (i), voyaient souvent mistress Bentley; mistress Ord était certainement une femme distinguée. Le gentleman connu sous le nom de l'Athénien Stuart (2) , était aussi de la société habituelle de M. et de mistress Bentley. » .
A l'âge de . vingt^trois ans environ , miss Ward prit le nom qu'elle a rendu si fameux \ elle épousa William Radcliffe, gradué à l'université d'Oxford, et qui se destinait au barreau. Lorsqu'il renonça à l'étude des lois, il devint propriétaire *<*t édi« teur de la Chronique anglaise (3).
Ainsi mistress Radciifie avait formé une union qui ne pouvait que l'engager à écrire quelques essais littéraires. En 1789, deux ans après son mariage, et à l'âge de vingt-quatre ans, elle publia les Châteaux d'Athlin et de Dunhayne (4) , roman qui n'annonçait guère le talent particulier de l'autenr.
(j ) L*amie du doctenr JolinsoB. — £d*
(a) A cause de rélégahce da %^ maniàret. — £••
<3) 7Ae EnflUh Cknmiele,
(4) Th0 Cmsttes jithlin ondDmnbafte.
RADCLIFFE. ï83
La scène se passe en Ecosse^ dans les si&les d'ignorance ; mais on n'y remarque rien qui puisse donner une idée des mœurs ou de l'aspect particulier du pays, et, quoique lisant Fourrage aujourd'hui dans l'intention d'y découvrir le germe du talent de mistress Radcliffe, et de son goût pour le romanesque et le mystérieux, nous ne pouvons le considérer comme digne de sa plume. Il est cependant toujours important pour l'bistoire de l'esprit humain de lire une première production , afin de parrenir à deviner , s'il est possible , comment le chêne est sorti du gland que l'on n'avait pas remarqué. Mistress Radclifie fut plus heureuse dans l'ou- Trage qui suivit les Châteaux d'Athlin et de Dunhayne. En effet, il y a plus âe talent dans le Roman sicilien [i) , qu'elle publia en 1790; nous nous rappelons qu'il fit assez de bruit. On trouve dans cet ouvrage le luxe et la fécondité d'imagination qui était le caractère distinctif des compositions de l'auteur. Des aventures sans nombre, qui se succèdent rapidement, avec tous les charmes d'un danger évité au moment où il paraît inévitable , entraînent le lecteur 3 les riches tableaux et les descriptions qui relèvent l'action sont celles d'un conte oriental. Toutefois, on y reconnaissait encore la touche d'un auteur qui n'a pas l'habitude d'écrire. Les scènes n'étaient pas liées avec art; les caractères esquissés à la hâte, et saus traits saillans , étaient jetés d^ns le moule ordinaire des amans passionnés, desparens tyranniques, des assassins, des traîtres^ etc. , qui avaient gémi ou exercé leurs fureurs dans les romans, sans la moindre altération dans leurs habitudes ou dans leurs traits de famille pendant près d'un
(l) 7he ticHian HonwiKe.
i84 RADCLÎFFE.
demi-siècle ayant l'époque de mistress Radcliffe^ Néanmoins , le Roman sicilien, fit assez de sensation parmi les lecteurs de romans de ce temps-là , comme supérieur à ces faibles productions, rem-> plies d'incidens rebattus et sans intérêt , dont les régalait la* presse de Lendenhall (i). Dans le fait, mistress RadclifTe peut réclamer le mérite d'avoir été la première à introduire dans ses fictions en prose un style descriptif animé et un récit touchant , qui jusqu'alors n'avaient été d'usage que dans la poésie. Fielding, Richardson , Smollett, et même Waipole , en traitant un sujet d'imagination, ne sont que des écrivains en prose. Mistress Radclifie doit être considérée comme le premier poète du roman, si toutefois le rhythme n'est pas un caractère essentiel de la poésie.
Le Roman de la Forêt (2), publié en 1791, plaça mistress RadclifTe au premier rang des écrivains dans son genre de composition, et elle n'en est pas descendue depuis cette époque. Dans cette nouvelle production, son imagination s'était soumise à un plan plus régulier. Les caractères, quoique peut-être il n'y ait rien de bien original dans leur conception , sont peints avec un art bien supérieur à celui que l'auteur avait montré dans ses ouvrages précédens. Aussi le Roman de la Forêt fit-il beaucoup dé sensation. Le caractère de La Motbe est dessiné avec un talent particulier j et presque tout l'intérêt repose sur les vacillations de ce personnage , plus faible et vicieux que scélérat, et qui est néanmoins toujours sur
(t) Allusion À la Minervcpress , entreprise d'imprimerie établie dans LendeDliall, et d'où il sortait touU» Uf semaines des romans assez miSdiocres. — Eo«
(a) The Romanet of the Fofest»
RADGLIFFE. i85
le point de deVeDir i'dgent des atrocités que son coeur désavoue. C'est <( l'homme indigent qui a connu des jours plus heureux. » Dans son dépit contre le monde, d'où il a été chassé avec mépris, et condamné parles circonstances à chercher un asiié dans un château en ruines , plein dé mystères et d'horreurs , il se venge en exerçant un sombre despotisme dans sa famille , et en tyran*< nisant ceux qui ne lui cèdent que par le sentiment de leur devoir. Un agent plus puissant apparaît sur la scène , prend de l'ascendant sur cet esprit jcruel; mais irrésolu , et , employant alternativement la séduction et la terreur , le force à devenir l'instrument de ses desseins contre la vertu et même contre la vie d'une orpheline que la reconnaissance , l'honneur et l'hospitalité lui fai* saient une loi de chérir et de protéger*
L'héroïne a l'innocence, la candeur et la sim* plicité qui sont Ta pan âge obligé des héroïnes j mais elle se distingue cependant par quelques traits particuliers. Sa reconnaissance affectueuse , sa confiance en l'honneur de la famille La Mothe , quand la inère a été désobligeante et le père perfide envers elle, est un trait particulier et intéressant dans son caractère.
Mistress Radcliffe avait certainement fait preuve, dans le Roman de la Forêt y de plus de talent dramatique que dans ses premières productions : elle s'était montrée supérieure à la foule des romanciers ; mais ce ne fut point ce mérite qui fît sa réputation. Le public fut ébloui d'une composition qui excitait une terreur mystérieuse, tandis que, par des incidens toujours nouveaux , l'intérêt restait toujours suspendu et la curiosité éveillée. Tous les lecteurs éprouvaient ces impressions , depuis
i86 RADCLIFFE.
rhomme grave , dans sou cabinet ^ jusqu'au groupe rasseaiblë le soir autour d'une table , pour chercher, dans le pays de l'imagination, un rdâchc aux travaux ordinaires de la vie. Ce roman pro^ duisait d'autant plus d'efiet qu'il était varié et relevé par les descriptions tour à tour gracieuses et sombres, ou teiribies, du château en ruines et de la forêt dont il était environné. Ces scènes ne pouvaient être tracées que par un aut^r à qui la nature avait donné l'ceil du peintre et le génie du poète.
En 1793, œislresfr Radcliffe visita les bords du Rhin , et , quoique nous ne soyons pas certains du fait , nous sommes très-disposés à croire qu'elle composa , ou au moins retoudia les Mjb^ ièrea éPUdolphe (i) à son retour de ce voyage* Les châteaux en ruines des chevaliers-brigands d'Allemagne , situés sur les bords sauvages de ce fleuve célèbre , semblent avoir communiqué à l'imagination de mistress Radclifie un essor plus hardi , et à son coloris une teinte plus brillante* Elle avait visité , vers le même temps , les lacs du comté de Westmorelaud , dont les tableaia étaient propres à exciter son imagination ; car la nature y a réalisé les descriptions dans lesquelles mistress Radclifie se complaisait. Sqs observations sur ces contrées pittoresques furent publiées en 1794 , dans un livre très-bien écrit, sous le titre de Voyctge en Hollande ^ etc. (2)»
On attendait naturellement de mistress Raddiffe un ouvrage digne d'elle , et les libraires lui offrirent des Mystères d'Udolphe cinq cents livres sterling, offre considérable et sans exemple à
(l) The Mftteries i^Udolpho^ (a) AJoumej throuf^ HoUandf etc.
cette époque. Il arrive souvent que la réputation d'uu auteur est le plus dangereux ennemi qu'il ait à redouter à chaque nouvelle tentative qu'il fait pour plaire au public. La critique se réveille quand parait un ouvrage prôné d'avance y et elle se met sur ses gardes , séduite une première fois par le plaisir de la surprise^ mais des louanges anticipées la rendent exigeante. Mistiess Badclifie la désarma , et -sa réputation ^ au lieu de décli<»r, s'accrût par les Mystères d'Udolphe. Le titre seul fut un charme ^ et le public dévora le jro* man. Dans les familles nombreuses ^ on se passait les volumes de Vvm k l'autre ; on ^e les arrachait de main en main^ et les plaintes portées contre ceux dont les occupations étaient ainsi interrompues, étaient un tribut générai payé au génie de l'auteur. Un tribut différent et plus flatteur était celui au malade solitaire , ou du céli* bataire négligé , qui ne regrettaient plus leur solitude ^ et oubliaient leurs souffrances^ leur délaissement et leurs chagrins secrets , grâce à l'enehan-p teresse. On pourrait peut-être , sans injustice , comparer la lecture de ces sortes d'ouvrage» à Tusage des baumes qui deviennent funestes^ pris habituellement , et dpnt l'effet est presque mira* culeux dans certains momens de douleur ou de langueur. Si ceux qui condamutent çie genre de composition indistinctement réfléchissaient sur la somme de plaisirs réels qu'il procure , et de chagrins qu'il soulage, la philanthropie modérerait leur orgueilleuse critique ou leur intolérance religieuse. Pour en revenir aux Mystères d^Udolphe , l'auteur , s'attacha nt de plus eu plus à son genre favori^ agite encore sa baguette sur un monde de merveilles imaginaires. La situation , les malheurs de
i88 RADCLIFFE.
son héroïne j lui donnent la physionomie de celle du Roman de la Forêt. Elles sont toutes deux sëpare'es de l'objet de leur attachement par la funeste influence de tuteurs infidèles et tyranniques; toutes deux sont reléguées dans des tours menaçant ruine 9 où elles sont témoins de scènes presque surnaturelles, ou propres à inspirer Thorreur. Mais cette ressemblance est celle que Ton aime à trouver dans les tableaux du même peintre , destinés à faire le pendant l'un de l'autre. Tout , dans les Mystères d'Vdolphe, est développe dans un cadre plus grand que dans le Roman de la Forêt 'y l'intérêt est vif, les descriptions sont plus sombres , les caractères distingués par des traits plus mâles et plus gigantesques. Montoni , homme déterminé , chef de condottieri , est auprès de La Mothe et de son marquis ce qu'est un ange déchu de Milton auprès du lutin d'une sorcière. Adeline est renfermée dans un manoir en ruines; mais Emilie est emprisonnée dans un vaste château comme ceux de la féodalité ; l'un «st attaqué par des bandes de soldats mercenaires , et l'autre est seulement menacé par des officiers de police. Le paysage ne diffère pas moins : le tableau calme et borné d'une forêt contraste avec les montagnes majestueuses de l'Italie.
Quand les Mystères d'Ûdolphe parurent , on jugea généralement la nouvelle production de mistress Radclifie aussi supérieure au Roman de la Forêt y que celui-ci l'était à son premier roman des Châteaux d'Athlin et de Dunbayne. I^ous en avons la même opinion en les lisant après un intervalle de quelques années. Cependant des personnes dont le jugement doit être compté pour quelque chose préfèrent la simplicité du
RADGLÏFFE. 189
Roman de la Forêt au style plus large et plus brillaut àes Mystères d'Udolphe ; il en est de ces préférences comme des partialités premières d un amour qui , en littérature comme dans la vie réelle, BOUS rend souvent injustes. Mais la grande majorité des lecteurs donne au dernier ouvrage la palme qu'il mérite , selon nous, par la magnificence du paysage et la conception plus élevée des caractères.
Mistress Radclifie publia un cinquième ouvrage, qui devait être la dernière de ses productions. L'Italien parut en 1797 (i) ; les libraires ache^ tèrent le manuscrit huit cents livres- sterling, et le public jugea ce roman aussi favorablement que ceux qui l'avaient précédé. En employant le talent qui lui était particulier , et en peignant dans un style dont on peut lui attribuer l'inventfon , mistress Radcliffe avait , avec beaucoup de jugement, évité de se ré|)éter et de se copier. Elle fit choix, dans r Italien ^ du puissant ressort de la religion romaine, et par-là eut à sa disposi* tion moines, espions , donjons , la muette obéissance du fanatisme, le sombre et tyrannique esprit du prêtre hypocrite, toutes les foudres du Vatican et toutes les terreurs de l'inquisition. Par ce choix heureux , elle pouvait donner une couleur de probabilité aux détails de l'histoire qui sortaient du cercle ordinaire des événemens de la vie.
Presque tous les auteurs de romans ont cherché à présenter leur sujet de manière à éveiller l'intérêt du lecteur, et à préparer son esprit au genre de sensation qu'ils veulent' produire. Mistress Radcliffe y a réussi dans l'Italien avec un bonheur rare , et l'introduction du roman n'en
(1) Tho Itmlian.
,9o RADCLIFFE.
est pas la partie la moins frappante par l'intërêt
qu'elle excite.
Des voyageurs anglais Tont visiter une égUse , dans les environs de Naples*
— « Sous un portique, un homme , les bras « croisés , les jeux baissa vers la terre , allait n et Tenait dorrière la colonnade, tellement ab-' « sorbe dans ses pensées qu'il n'apercevait pas <c les étrangers qui s'approchaient de son côté* « Cependant, au bruit de leurs pas il tressaille, « se retourne soudainement , gagne sans s'arrêter ce une porte qui donnait dans l'église, et dis- «.parait.
« Il y avait quelque chose de si extraordinaire « dans la figure de cet homme, et de si singulier a dans ses mouvemens , qu'il attira l'attention de « nos voyageurs. Sa taille était haute et lancée; « il avait les épaules voûtées, le teint bilieux, ic les traits durs et le regard farouche quand il te levait les yeux de dessous lé manteau qui coûte vrait le bas de son visage.
« Ayant pénétré dans l'église, les voyageurs « cherchèrent inutilement des yeux l'étranger qui tt y était entré un moment avant eux. Dans l'obce scurité des ailes latérales , ils n'aperçurent qu'un ce religieux du couvent voisin , epii montrait quelque- « fois aux voyageurs les objets dignes d'être vus c( dans cette église , et qui venait leur offrir ses ee services.
a Les voyageurs , ayant parcouru les diff)ârentes (( chapelles , et tout ce qui leur avait paru digne ce de leur attention, revenaient au portique, par a une des ailes, lorsqu'ils aperçurent l'homme a qu'ils avaient vu sur le perron de marbre qui « conduit à Téglise, entrant dans un confessionnal.
ce sur leur gauche. Un des voyageurs demanda 4c au moine quel était ce religieux? Le moine se <c retourna pour voir qui c'était , et ne répondit a pas sur-le-champ ; mais l'étranger ayant répété a sa question 9 le moine baissa la tête, en signe « d'obéissance > et dit, sans montrer la moindre f€ émotion : — - C'est un assassin.
c( — Un assassin ! s'écria l'un des Anglais 3 un «I assassin, et il est en liberté!
<c Un Italien de la compagnie sourit k l'éton- <c nement de son ami.
(c — Il a trouvé un asile ici , reprit le moine ; <( — il est dans un sanctuaire où U ne peut être m arrêté.
if Vos autels protègent donc les meurtriers ? a dit l'Anglais.
fc -» U ne trouverait de sûreté en aucun autre «c lieu, dit le moine avec douceur.
ce — Mais remarquez , continua l'Italien , ce « confessionnal là-bas , au-delà des piliers , sur <c la gauche, au-dessous des vitraux peints. Le « voyez-vous ? Peut-être les verres colorés ne « jetant qu'une lumière sombre sur cette partie. c( de l'église , vous ne pouvez le distinguer. • « L'Anglais, regardant avec plus d'attention, M observa un confessionnal de chêne, adossé au M mur , et reconnut que c'était celui dans lequel <c l'assassin venait d'entrer. Il était en trois comcc partimens , et couvert d'une étoffe noire. Dans .« le compartiment du milieu était le siège du conf( fesseur , élevé de quelques marches au-dessus « du pavé de l'Église ; à droite et à gauche étaient fc deux cabinets , séparés de la partie du milieu,
193 RADCIIFFE.
« et dans lesquels le pënitent , agenouille sur une < marche de bois, pouvait , à travers une ouver* « ture gri|l<fc , verser dans l'oreille du confesi{ sent Taven des crimes dont sa conscience était « chargée.
« — Le voyex-vous? dit l'Italien.
« — Oui , dit l'Anglais; — c'est le confessionnal M dans lequel est entré l'assassii^ , et je ne crois « avoir jamais vu un lieu aussi triste : la vue « seule devrait suffire pour jeter. un criminel dans « le désespoir.
<f — Nous ne sommes pas si faciles à jeter « dans le désespoir, dit l'Italien en souriant.
« — £h bien , demanda l'Anglais , que « vouliez-vous me dire à propos ds ce confescf sionnal ?
tt — & Il n'a point de rapport avec ce que je ce vais vous dire, répondit l'Italien ; mais j'ai voulu <( vous le faire remarquer , parce qu'il y a des « circonstances fort extraordinaires qui s'y ratc< tachent.
a — £t quelles sont-elles? dit l'Anglais.
(c — Il y a quçlques années qu'à ce même con- <c fessionnal fut faite une confession qui a rapport <c à ces circonstances. La vue du confessionnal, (( celle de l'assassin , et votre étonnement de le a voir en liberté , m'ont rappelé l'histoire. Quand « vous serez retourné chez vous, je vous la cornu muniquerai , car je l'ai en. manuscrit de la (f main d'un jeune étudiant de Padoue.qui se trou- (c vait à Naples. peu de temps après que celle (t horrible confession y était devenue publique.
(( — Vous m' étonnez beaucoup , interroippit et l'Anglais , je croyais que la confession était c( gardée par les prêtres sous un secret inviolable.
« — Votre observation est jiiste, dit Fltalien. « Le secret de la confession n'est jamais violé (( que pa|^ le commandement d'une autorité supë- <( Heure , et dans des circonstances qui justifient t( cette violation ; mais quand vous lirez le récit, (( votre surprise cessera* • • é • • • • •
(( — Oui, dit l'Anglais, après que j'aurai jeté (c encore un coup d'ceil sur cet édifice imposant, (( et particulièrement sur le confessionnal que vous « m'avez fait remarquer.
« Tandis que l'Anglais promenait ses regards « sur les voûtes et sur l'intérieur imposant de (c la Santa del Pianto, l'assassin sortit du con- (( fessionnal et traversa le chœur; saisi à sa vue <( d'un mouvement d'horreur , l'Anglais détourna « les yeux , et sortit en hâte de l'église.
« Les amis se séparèrent 5 — l'Anglais reçut (( le volume peu de momens après son retour à (( son logement , et lut ce qui suit. »
Cette introduction nous prépare au récit de mystère et de terreur qu'elle précède. Par les idées qu'elle fait naître dans l'esprit du lecteur, dont elle excite l'inquiète curiosité, elle peut être comparée à la sombre voûte qui conduit à un ancien château. Mistress RadcliiTe , qui était si grand maître dans l'art de rendre ses récits mystérieux , l'a prouvé avec une supériorité rare dans les détails de ce passage qui font pressentir de secrètes horreurs couvertes d'un voile qu'elle va soulever. Notre raison suspend son jugement. Nous n'osons pas prononcer avant d'avoir tout lu, et ce n'est qu'après avoir fermé .le dernier volume