VU
Gondois-moi au noir sommet des montagnes , d'où l'on découvre sous ses pieds de vastes forêts , donnant une ombre impénétrable; des plaines , des hameaux épars, et d'où l'on entend le triste son des cloches du soir;
Ou guide-moi vers le lieu où la rame fendant l'onde, interrompt le calme profond de la vallée , en suivant lentement un rivage si- .nueuzy pour aller joindre le vaisseau en pleine mer ;
Guide-moi vers les rivages dont Neptune lave les cailloux; où les vagues profondes se succèdent en grondant, où Je noirs rochers s'avancent sur les flots « et où sifflent les vents de l'autooine.
Arrèle-toi là , à Theore de minuit, à Fheure où les spectret apparaissent ; écoule le souffle prolongé de la brise ; saisis la clarté passagère de la lune sur les vagues écornantes et sur les vaisseaux dans le lointain.
On ne peut nier que ce ne soient là de belles idées rendues en beaux vers ; et cependant dans ses vers , le poète , ainsi que dans ses ouvrages ei^ prose , s'occupe trop des objets extérieurs , et songe trop au cortège de la Mélancolie , pour ei^* primer le sentiment lui-même ; et , quoique la comparaison se fasse aux dépens d'un auteur favori , nous ne pouvons nous dispenser de citer la chanson de Fletcher sur le même sujet.
Loin d*ici les vains plaisirs , aussi courts ifue les nuits que vous perdez en folies ! 11 n'y a de doux que la mélancolie , si l'homme était assez sage pour le voir!
Salut! toi, qui viens les hras croisés, calme et muette, on poussant un soupir ctouflé , attacliant ton regard à U terre f — Salut, ruisseaux , fontaines, bosquets solitaires, lieux que la pâle mélancolie préfère ! salut , promeoades au clair de la lune quand tous les oiseaux dorment dans leurs nids , excepté les chauve-souris et les hiboux ! La cloche de minuit , un soupir , un gémissement « ToiU les sons qui me charment ; puis, j'aime à m'ctendre dans une tranquille et sombre vallée. Salut, plaisirs si doux de l'aimable mélancolie (i)!
Le lecteur peut remarquer que dans ces derniers vers domine le sentiment de la mélancolie^ ou plutôt la mélancolie elle-même , que nos pen* sées accompagnent le rêveur pensif; et que les sources ^ les bosquets solitaires sont , comme le paysage dans un portrait ^ les accessoires du ta-
(i; ffenee, ail jou Kain dtlighu , etc- , etc.
( île Kice Valour. >
bleau. Dans les vers de mistress Radcliffe , les accessoires et le cortëge de la mëlancolie sont bien décrits , mais ils captivent toute notre attention , et le sentiment lui-même ne l'appelle pas. Nous nous trouvons environnés d'objets mélancoliques f mais s'ils nous peignent la tristesse , elle ne vient pas de notre âme. On peut dire la même chose des romans de mistress Radclifie : notre curiosité est tellement intéressée à la marche des événemenSy que nos sentimens ne sont point réveillés par les malheurs du héros et de Théroïne. Ils ne sont pas personnellement les objets de notre intérêt , et convaincus que l'auteur les tirera d'embarras, nous nous occupons plus du cours des événemcns que des sentimens ou du sort de ceux dont on nous raconte l'histoire.
Mais nous ne devons pas prendre congé d'un auteur favori par une critique. Peut-être est-il vrai que mistress Radclifie nous transporte plutôt dans les régions de la féerie que dans celles des réalités ; qu'elle n*a pas au même degré cette connaissance des passions et du cœur humain, ni cette observation de mœurs qui distinguent d'autres romanciers. Mais elle a créé un genre, elle a puisé largement «\ cette puissante source d'intérêt : l'art d'exciter une terreur surnaturelle, et la curiosité de l'homme pour tout ce qui est caché et mystérieux. Si on a approché d'elle en ce genre, ce que nous hésiterions à affirmer, il est au moins certain qu'elle y tient encore la première place*
NOTICE
BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
SUR
HENRI MA.CKENZIE.
On a publié à Paris ^ il y a quelques années, une jolie édition in- 12 de l* Homme sensible (i), en tête de laquelle se trouTe une courte notice sur la yie de notre contemporain , Mackenzie , écrite d'après des renseignemens authentiques • Nous ayons des obligations à l'auteur de cette esquisse pour la partie biographique du mémoire que l'on va lire. Mais nous ayons eu l'ayantage de pouvoir la corriger et l'augmenter d'après des autorités incontestables (2).
Henri Mackenzie est né à Edimbourg , dans le mois d'août 1 745 , le jour même que le prince Charles Stuart débarqua eu Ecosse. Il e^t fils du docteur Joshua Mackenzie , d'Edimbourg, et de Margaret Rose, sa femme, fille ainée de M. Rose de Kilrayoch, d'une ancienne famille du comté
(1) Thé tnan offteling.
(2) Henri Mackenzie, qui vit encore, ett en liaisoo (l*ainttie< avec Tnateur — Ko.
a3o MACKENZIE.
de Nairo* M. Mackenzie a commencé ses études Il l'école d'Edimbourg (i)^ et les a achevées h Taniversité de la même \ille. Son père d'après les- conseils de quelques-uns de ses amis, le plaça ao sortir du collège ^ chez M. Inglis de Redliali, pour y acquérir la connaissance des affaires do la cour, de l'Échiquier, branche de jurisprudence dans laquelle il avait moins de compétiteurs à craindre en Ecosse que dans aucune autre.
Il s'y appliqua avec beaucdup d'assiduité^ quoique ce genre d'occupations ne s'accordât pas parfaitement avec son goût pour la littérature , qui s'était manifesté de bonne heure. Il alla à Londres en 1765, pour y étudier la manière de procéder à la cour de TEchiquier , qui est la même qu'en Ecosse y ainsi que la constitution de la cour ellemême. Un des amis de M. Mackenzie recoanut ses talens, et l'engagea a rester a Londres et à se faire avocat. Mais ses parens avaient montré un vif désir de l'avoir auprès d'eux; il était sans ambition , il se décida a revenir à Edimbourg , où il devint associé , et ensuite successeur de M.. Inglis, dans la charge de procureur de la couronne.
Les devoirs de sa profession ne l'empêchèrent pas de se livrer à son goût pour les lettres. Pendant son séjour à Londres, il avait ébauché la première partie de son premier ouvrage, V Homme sensible , qui fut publié en 1771, sans nom d'auteur. Le grand succès de ce roman donna , quelques années après, Fidée d'une fraude assez remarquable. Un M. Eccles , de Bath, voyant que l'auteur ne se nommait point , imagina de transcrire "Homme sensible, effaça, corrigea son manus-
{l) ffîgh school.
crît > et défendit son droit d'une manière si plausible^que MM. Cadell et Stradian^ qui aidaient publié l'ouvrage de M. Mackenzie, jugèrent nécessaire de détromper le public par un démenti formel.
Peu d'années après , M. Mackenzie publia V Homme du Monde (i) dont iJ paraît qu'il a eu l'intention de faire la seconde partie de l'Homme sensible. Cette production est distinguée comme la première par un ton de délicatesse morale et de sensibilité exquise. Dans son premier roman ^ M. Mackenzie nous présente son héros obéissant constamment aux émotions de son sens moral. Dàus l'Homme du Monde ^ àu conXrsLlre , le héros est un homme qui se précipite dans la misère et dans une ruine totale ; répandant le malheur sur tout ce qui l'approche , en cherchant un bonheur qu'il espère obteniren contrariant sans cesse le sens moral. — Julia do Roubigné j roman en forme de lettres , suivit r Homme du Monde. La fable est très-intéressante , et le style pur et élégant.
En 1776, M. Mackenzie épousa miss Penuel Grant, fille de sir Ludovic Grant de Grant, baronnet , et de lady Margaret Ogilvy 5 M. Mackenzie a une nombreuse famille^ et son fils aine, M. Henri-Joshua Mackenzie ^ vient, au moment où nous écrivons, d'être nommé, à la grande satisfaction de son pays, juge de la cour suprême des sessions (2).
Il s'établit à Edimbourg, en 1777 et 1 778, une société de Gentlemen qui se réunissaient pour lire des essais de leur composition dans le genre de
{i) The mon of il» world.
(a) La cour où lir "Walter Scott est loi-mème grefRer {cUrk )•
aîa MACKENZIE.
ceux du Spectateur. M. Mackenzie , devenu membre de cette société, suggéra l'idée de traiter quelques sujets plus légers y et de donner plus de yariété an recueil , par des tableaux de la yie ordinaire et des moeurs. Il lut quelques morceaux de ce genre : et cette société publia l'ouvrage périodique intitulé le Miroir , dont M* Mackenzie se chargea d'être l'éditeur, et auquel il a beaucoup contribué (i)« Le succès du Miroir engagea M. Mackenzie à entreprendre ie Flâneur (2), ouvrage périodique conçu et exécuté sur le même plan et qui n'eut pas moins de succès (3).
M. Mackenzie , membre de la société royale d'Edimbourg dès l'origine de son institution , a enrichi de mémoires précieux les Transactions de cette société , et en a été uu des membres les plus actifs* On remarque surtout un éloge de son ami le juge Abercromby, et un mémoire sur la tragédie allemande. Il est aussi un des membres de la société des Highlands (4) y depuis sa for* mation , il a publié les volumes des Transactions de cette société , précédés de l'histoire de son institution et de ses travaux avec un Essai sur la Poésie gaélique.
En 1792, il fut un des hommes de lettres qui contribuèrent par des brochures à désabuser les classes inférieures du peuple égarées à cette époque par l'enthousiasme qu'avait excité la révolution française. En 1798 y M. Mackenzie composa la f^ie du docteur Blachlock y que la veuve
(i) Le premier nomëro do Miroir parut le a3 janvier 1779 , et 1* dernier fut publié le 27 mai 1780 — Es. (3) The ZoMf^er.
(3) Le Lounger parut, pour la premièro fois y le 6 février 1785 ^ et a cesse le 6 janvier 1787. «• En*
(4) Hiffilmdfocietj,
de ce poète aveugle lui avait demandée pour placer à la tête d'une édition in-quarto de ses œuvres. L'intimité qui avait régné entre M. Mackenzie et le docteur lui avait donné occasion de connaître ses habitudes, la tournure de son esprit, et les sentimens particuliers à la cécité dont il était
Dans la F'ie de Home , que M. Mackenzie a lue à la Société royale , en 1813; il fit un tableau de la société littéraire d'Edimbourg k la fin du siècle dernier , avec les membres de laquelle il vivait dans les termes de Tintimité : il ajouta à la vie de Home, comme une sorte de supplément , quelques essais critiques ( inédiis ) , et la plupart sur l'art dramatique.
En 1808 y M. Mackenzie a publié une édhion complète de ses œuvres en huit volumes in-octavo. On y trouve une tragédie , le Père espagnol (i) , et une comédie, ^Hypocrite blanc (2 ). Cette comédie avait eu une seide représentation au théâtre de Govent-Garden. La tragédie n'avait jamais été représentée, M. Garrick ayant pensé que la catastrophe était trop horrible pour la scène moderne; tout en reconnaissant le mérite de la poésie, la force de quelques scènes, et l'efiet que pourrait produire le rôle du principal personnage , Alphonso, joué par un bon acteur. On trouve aussi dans la même édition la tragédie du Prince de Tunis {i), qui avait été jouée avec beaucoup de succès k Edimbourg, en 1763.
Au nombre des ouvrages en prose de M. Mackenzie nous devons faire remarquer un essai poli-
( 1) The tjNittUh Father.
(a) The white HjpéeriU, (3) The Prince of Tunis,
tique f intitulé : Compte, rendu de la session du parlement de 1784 (1)9 que son ancien et constant ami y M. Dundas, depuis lord Melyille {2), rayait engagé à composer. Cet ouyrage loi mérita l'estime et la faveur de M. Pitt, qui lut l'ouyrage avec une attention particulière , au poiut d'y faire de sa main plusieurs corrections. Quelques années après ; M. Mackenzie fut nommé, sur la recommandation de lord MelviUe et du très-honorable Georges Rose (3) , qui était aussi son ami particulier y h la place de contrôleur des taxes d'Écosse« La manière dont il a rempli cette place laborieuse, qui entraine une responsabilité considérable , a prouvé que l'auteur ingénieux dont on avait admiré l'imagination, savait, au besoin ,' examiner et discuter les questions les plus arides et les plus compliquées.
Le temps est encore éloigné , nous l'espérons , où en parlant de Henri Mackenzie comme de ceux parmi lesquels son génie lui donne le droit d'être placé, un biographe pourra peindre, sans blesser aucune convenance son caractère personnel , et louer dignement la manière dont il a rempli ses devoirs de citoyen* Quand ce moment arrivera ,
(l) jin Account of tiie proceedingt C{f the paHiament qf Iy8^.
(3) M. Henri Dundas , depuis loni MelviUe , d'une and^Bihe famille d*£cosse, secrétaire d'étal de la guerre» sous la première administration de M. Pitt , et premier lord de l'amirauté lorsque ce grand homme fut une seconde fuis chargé des destinées de l'Angleterre , dans nn moment de crise.
M- Dundas avait un accent irès-écossais — Eo.
(3) M- Georges Rose a été secrétaire-adjoint {joint-secrttmrj ) de la trésorerie sous la première administration de M. Pitt, el payeur>géucrul de l'armée quand ce ministre fut appelé une seconde fois au limon des affaires. — > Eik
MACKEiNZlE. 235
peu de ses cotuemporains survivront probablement pour le pleurer j mais nous pouvons prévoir les regrets que causera aux jeunes gens de la génération suivante la perte de celui (jui animait par son esprit les heures de leur solitude^ qui les dirigeait par ses bienveillantes leçons , et leur en^ seignait , par son expérience , leurs devoirs envers la société* Il sui&t de dire aujourd'hui que le vénérable et vénéré M. Mackcnzic est comme le dernier anneau de la chaîne qui lie la littérature écossaise de notre époque à celle des géans littéraires de la terre natale ^ les Robertson^ les Hume, les Smith; les Home^ les Glerk, les Fergusson j et que les souvenirs d'une époque aussi intéressante ne pouvaient être confiés à un jugement plus sain , à un goût plus sûr , et à une mémoire plus heureuse. Il est bien a désirer que M. Mackenzie , agrandissant le cercle dans lequel il s'est resserré dans la vie de Home y transmette à la postérité les anecdotes et les souvenirs qui ajoutent tant de charme à sa conversation. /Nous allons faire comprendre les moyens qu'il a de remplir cette tâche par une remarque singulière, mais qui appartient au caractère de M. Mackenzie* Nous croyons qu'il a tué du gibier de toutes les espèces connues en Ecosse ( excepté le daim et le coq de bruyère), sur le terrain où sont de nos jours les magnifiques rues de la nouvelle ville d'Edimbourg 5 qu'il a poursuivi les lièvres et les canards sauvages , là où nous voyons des palais, des églises , et des salles d'assemblée (i)j
(i) Dans toutes les villes un pou considcrahles de la Grande- Bretagne , il y a une salle d'assemblée dans laquelle se donnent les Lais publics , les fêles , pour les occasions solennelles , et les concerts, dans les villes qui n^ont point de salle de concert.
Ces salles d'assemblée sont des clubs oii se trouvent tous 1^
et qu'il a été ttooin de réToIations morales tout aussi surprenantes que ces Ticîssitudes de localité* Les changemens dans les mœurs se sont opérés successivement , mais ils out eu des r^ultats trésimportans, et n'ont commencé que dans la seconde partie du dernier siècle* Le précis de ces dian*gemens et des circonstances qui les ont amenés pourrait riTaliser , nous ne craignons pas de le dire , en utilité et ta agrément ayec tous les ouvrages les plus piquans de nos jours , si un obsenratenr aussi exercé que H* Mackenzie voulait s'en occuper , ne serait-ce que par fragmens. ' Gomme auteur , M. Mackenzie a montré du talent pour la poésie et ie théâtre. Notre opinion bien arrêtée est qn'un auteur ne peut réussir dans des ouvrages de fiction s'il n'a presque tontes les qaalîtés du poète , quoiqu'il n'écrive point en vers : mais M* Mackenzie joint le charme de la mélodie k l'imagination. Il a donné un modèle de poéêie trmdUionnelU dans deux ballades montagnardes ; genre de composition qui est de temps ai temps à la mode, à cause de sa simplicité touchante, mais négligée bientôt y et que les serviles imitateurs usent cntièremetA ; parce que sa facilité en fait le principal mérite (i). Mais c^est comme romancier que nous allons juger le mérite de notre auteur; et le snccèà universel et^durable de %^ romans nous autorise à le classer parmi les écrivains les plus distingués. Ses -ouvrages ont le rare et inappréciable mérite de l'originalité , qualité qui doit toujours l'emporter sur tontes les
jounitax anglais , et an« grande partie de ceux des p ays étrangers; il y a aussi quelquefois une bibliotlièque , et toujours des chambres où Ton joue des jeux de commerce. — Eo.
(l) Allusion anx ballades poétiques de Scott Ini-mêmty qui inr- Tivront cependant à toutes les imitations. — • Eo.
autres dans la balance ^ et M* Mackenzie s'est frayé une route qui lui appartient exclusivement. L'attention du lecteur n'est point captivée comme dans les romans de Fieldiug , par ua caractère fortement desjsiué^ par un plan bien conçu ', oU; comme dans ceux de SmoUett, par une huntour franche , et une connaissance profonde de la vie humaine dans ses diverses conditions. Enfin, pour parler d'une classe d'auteurs avec lesquels M. Mackenzie a plus d'analogie , ce n'est point de la même manière que Sterne et Richardson sont parvenus à être pathétiques. Une accumulation de circonstances qui produisent quelquefois l'ennui , une combinaison d'événemens racontés avec des détails minutieux , et suivis chacun d'un commentaire fort long, ont paru nécessaires à Richardson pour préparer l'esprit du lecteur aux scènes touchantes qu'il décrit parfois avec tant de verve. Mais sans chercher à diminuer son mérite , on peut dire qu'il a écrit des volumes pour préparer ces effets qui ne coûtent à Mackenzie et à Sterne que quelques pages , ou peut-être quelques phrases.
D'un autre côté y quoique les deux derniers auteurs que nous venons de nommer aient plus d'analogie entre eux , ils différent en quelques points si essentiels , qu'ils assurent à Mackenzie le mérite de l'originalité» que nous venons de lui attribuer. Il est sup^flu de parler de la différence sensible qui existe dans le caractère général de leurs ouvrages, et de dire combien le style de Mackenzie correct , pur et presque recherché à force de chasteté , contraste avec l'esprit bizarre et le mépris intrépide des bienséances et des règles littéraires qui distinguent Triatram Shandy. Ce n'est donc
ni dans la conduite ni dans le style de leurs ouvrages que les deux romanciers se rapprochent ; on peut même dire que nous n'avons pas deux éorivains plus opposés dans leurs manières. Bans les passages même où ils ont tous deux cherché à toucher l'âme du lecteur , ils ont encore en récours à des moyens différens. Le pathétique de Sterne est comme son humour , et ce n'est que rarement qu'il emploie des moyens simples ; un tour hardi y original et brillant dépensée et d'expression distingue ses chapitres sérieux , et un tour extravagant , comique et burlesque caractérise sa gaieté bouffonne; j'en appelle au fameux passage oii la larme de l'ange efface le serment profane de l'oncle Tobie du registre du ciel^ imagé si poétique, mais qui touche de si près à l'exagération. Pour atteindre son but , c'est-à-dire pour nous faire partager l'irritation d'esprit qui entraîne l'oncle Tobie à prononcer sa fameuse assertion , l'auteur fait intervenir le ciel et l'enfer y et peint , dans un beau délire de poète , l'effet produit sur l'ange qui accuse et sur l'auge qui enregistre* Que l'on mette ce passage à côté du bel épisode de La Roche , dans lequel Mackenzie a décrit avec une déKcatesse si exquise la scène sublime des douleurs et de la résignation du père privé de ses enfans. C'est aussi un tableau de reflet , dans lequel la sensibilité du lecteur est excitée par l'effet produit sur un des acteurs du drame, qui n'est ni ange ni démon, mais un philosophe dont le cœur est resté sensible, quoique ses études aient égaré son esprit dans les rêyeries glacées du scepticisme* Nous nous bornerons à remarquer que Mackenzie nous présente une vérité morale , et Sterne une belle figure de rhétorique , et que si
MACKENZIE. aSg
l'un mérite la palme d'une imagination supérieure , celle qui est due à un sentiment naturel et yrai demeure à l'auteur écbssais.
Tout en remarquant cette . grande différence entre les deux auteurs les plus célèbres parmi ceux à qui l'on donne le titre â^ auteur sentimental , nous de\ons ajouter que y quoique Mackenzie ait évité la licence d'esprit et les écarts dlmagination de Sterne; qu'il ait retranché en grande partie sts digressions épisodiques, et banni l'indécence et la bouffonnerie auxquelles l'auteur de Tristram Shandy a' trop souvent recours ^ leurs ouvrages doivent être considérés comme appartenant à la même classe ; et dans le grand nombre d'imitateurs qui ont cherché à rivaliser avec eux , il n'est pas un seul auteur anglais qu'on puisse placer à leur côté. Les auteurs étrangers Riccoboni et Marivaux , ont écrit dans le même genre : nous nous rappelons peu de chose de madame Riccoboni ; et Marivaux^ dans lequel on trouve des traits d une sensibilité délicate ^ compte trop souvent pour faire effet sur le tour de sa phrase , sur les embarras prolongés d'une galanterie artificielle; bien plus que sur la vérité et la simplicité de la nature. On retrouve dans Emile et dans la Nouvelle Héloïae l'esprit malade de l'auteur ; ce sont des peintui*es très-éloquentes , mais exagérées , d'une passion violente ; plutôt que des ouvrages de sentiment (i).
Les autres romans de Mackenzie ne présentent même plus le seul trait de ressemblance qui rapprochait le genre de P Homme sensible de celui
(l) Et le dëveloppemenl du râle de M. de "Wolmar , et milord Boltom? etc., etc.* Sir Wallèr Scott uous semble Ici passer trop légèrement sur le génie de Rousseau £d.
a4o MACKENZIE.
des ouyrages de Sterne. L'Ecosse peut se vanter d'avoir produit un écrivain dont la prose a toute rharmonie de celle d'Âddison , et chez qui la vigueur n'exclut ni la clarté ni la simplicité.
Il nous reste à faire remarquer que Mackenzie s'est proposé surtout pour objet da^ns ses romans , d'être k la fois pathétique et moral , en peignant l'effet d'un événement , soit important , soit insignifiant , sur l'homme en générai > et particulièrement sur ceux qui sont non-seulement justes.^ honorables et éclairés , mais naturellement plus propres à éprouver ces sentimens délicats auxquels restent fermés les cœurs ordinaires. Ge fut le but direct et avoué de M. Mackenzie dans son pre^ mier ouvrage , qui dans le fait n'est point une histoire j mais une série d'incidens qui se succèdent, et qui sont tous rendus intéressans par les sentimens qu'ils excitent dans Harley, La tentative eût été dangereuse pour un peintre ordinaire : crayonné par une main moins habile , Harley n'était plus l'homme que nous aimons, que nous estimons, et qui se fait admirer et plaindre ; il devenait un Don Quichotte de sentiment, un objet de pitié peut-être, et de ridicule en raêrn^ temps. Dupé, escroqué à Londres, Harley ne cesse pas d'être à nos yeux un homme de sens et d'esprit ; il n'est pas exposé à cette espèce die mépris que les lecteurs en général put pour les nouveaux débarqués dans la capitale , parce que c'est une occasion de s'applaudir eux-mêmes de la connaissance qu'ils ont du monde. La conduite énergique de Harley avec l'impertinent voyageur qu'il rencontre dans la diligence , son mouvement d'indignation en écoutant l'histoire d'Edouard, sont des deuils
amenés avec art pour montrer aux lecteurs que la douceur et l'afirai)iiité de son caractère ne tiennent poitit k la lâcheté , et que , dans Toccasion , il sait se conduire en homme de cœur. Nous avons entendu dire que Tauteur avait puisé dans son âme quelques - uns des sentimens de Harley , lorsqu'en entrant dans la carrière aride et barbare des lois municipales , il jeta comme Blackstone^ nu regard sur la vallée des muses dont il était forcé de s'éloigner (i). On a dit aussi que le portrait de miss Walton était celui de l'héritière d'une famille idistingiiéc , qui à celle époque était fort remarquée dans la haute société d'Ecosse. Ces conjectures ne méritent pas nos recherches ', car nous sommes persuadée qu'un auteur n'a jamais tracé de caractère original , dont l'idée ne lui ait été suggérée d'abord par l'observation de ce qu'il a vu dans la nature.
Les autres romans de M. Mackenzie , quoique plus réguliers dans la forme , sont cependant , ainsi que V Homme sensible , plutôt l'histoire des épreuves du sentiment^ qu'une suite d'aventures. L'infamie de Sindal nous peint un bomme endurci dans l'égoïsme par l'habitude d'assouvir ses goûts libertins ; c'est le contraste de Harley , dont la sensibilité morale a pris un tel ascendant , qu'il n'est plus propre aux affaires journalières de la vie. Le caractère de Sindal est si affreux , que Ton serait tenté de croire qu'il n'a rien de réel , si malheureusement on ne savait pas que^ comme dit Burns ^ les plaisirs des sens endurcissent le
(i) BlacVstone, avant de s'engager dans le dédale des lois, adressa aux Muset une épttre en vers. — £0.