‹ Œuvres complètes, Volumes 9-10Chapitre 53 sur 65 · TOME X. Il · texte numérisé non relu

TOME X. Il

eœur et pétrifient la sensibilité (i) ^ et qu'il n'exista jamais un homme constamment vertueux sans être capable d'une courageuse abnégation de soi-même. L'histoire des victimes , des artifices et des crimes de Sindal , et particulièrement celle des Annesleys y est parfaitement trace'e : peut-être l'auteur n'a écrit rien au-dessus de la scène entre le frère et la sœur près de l'étang. Si tous en doutez j l'expérience yous le prouvera bientôt , en mettant l'ouvrage entre les mains d'une jeune personne douce , d'esprit sensible, belle , et d'âge à n'avoir pas encore oublié les jeux et les passions de l'eufance.

Le beau et tragique roman de Julia de Roubigné tend à un but bien différent de celui de i Homme du Monde ; l'auteur s'était proposé d'en faire la contre-partie de ce dernier ouvrage. Un de ses amis , le ^célèbre lord Kames (3) , à ce que nous croyons, avait représenté à M. Mackenzie, que dans presque tous les poèmes ^ les pièces de théâtre et les romans , l'intérêt repose sur la scélératesse préméditée d'un des personnages. Mackenzie eut idée de composer un roman dans lequel tous les caractères seraient naturellement vertueux , et dont la catastrophe ^ comme cela arrive souvent dans le monde ^ ne serait pas l'effet d'une scélératesse préméditée , mais de passions et de sentimens honnêtes, louables même, qni ayant été encouragés jusqu'à l'exaltation , et se trouvant en opposition par un hasard funeste y amènent les plus désastreuses conséquences. Ce

(1) Har^eru m*wUhin

And pétrifies the feelings.

(2) Auteur de plusieurs traités clidactiqnet , homme de talent et de goût. — Ed.

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.plan conrenait à un auteur qui a toujours prétendu bien moins décrire des objets extérieurs ^ que faire connaître le cœur humain. Julia de Roubîgné est une des histoires les plus déchirantes qui aient Jamais été écrites. Les circonstances qui atténuent les erreurs des victimes dont le malheur nous intéresse , nous montrent qu'il n'y a plus ni espérance^ ni remède^ ni vengeance. Quand un Lovelace ou un Sindal se présentent comme le mauvais principe , comme l'agent de tout le mal qui s'opère , nous croyons qu'une chance fera trahir leurs artifices ; leurs victimes , du moins , ont la conscience de leur innocence, et le lecteur conserve jusqu'à la fin l'espoir qu'elles seront yengées ; mais lorsque , comme dans Julia de Roubigné , le retour d'un attachement mutuel entre deux êtres aimables et vertueux, dans leur imprudence , éveille justement l'honneur jaloux d'un mari dont l'âme est haute et fière ; quand nous voyons Julia si à plaindre pour avoir sa^crifié un premier amour à la piété filiale, Savillon, malheureux comme elle, par son tendre et fidèle attachement à un objet qui en est digue , et Montauban par le sentiment jaloux d'une réputation sans tache, nous ne pouvons plus prévoir qu'une catastrophe teiTible* Le soutien sur lequel s'appuyaient les victimes, est ce qui leur perce le coeur, et \t% sentimcns auxquels elles se livraient d'abord bien légitimement, les précipitent dans l'erreur , le crime , le remords et le désespoir. On pourrait croire que la vengeance cruelle à laquelU Montauban se livre aveuglément , nous rendra insensibles à ses malheurs, dans un temps surtout où le crime dont Julia e^t soupçonnée n'excite pas là vengeance du mari outragé. Mais les

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habitudes des temps plus recules, et du caractére espagnol, peuvent faire excuser Montauban , comme^elles plaident en faveur d'elle Peut-être le romau de Julia de Rouhigné nous affecte-t-il trop douloureusement, pour être aussi généralement recherché que r Homme sensible ; c^r nons avons entendu des personnes de goût placer audessus de Julia ce bel essai sur la sensibilité humaine par lequel Mackenzie a débuté dans la carrière littéraire.

Les lecteurs qui s'émeuvent facilement dune infortune imaginaire , aiment dans Juha de Rouhigm , la venté des sentimens cl la ^énU du style. Quel est celui qui , dans le cours de sa vie, n'a pas eu a gémir sur quelques-unes ^cs douleurs dont Julia de Rouhigné rappelle le souvenir? Cherchons maintenant le secret du pathéuque de M. Mackenzie j pour en augmenter l'effet l'auteur nous semble lui avoir soigneusement subordonné les autres facultés dont U est doué. L'Addison du Nord (i) , qui a fait revivre Tart des écrits périodiques , et a esquissé d'un crayon léger les folies et les vices de son temps , s'est montré supérieur dans la satire badine. L'historien de la famille Homespun peut la placer sans crainte à côté du Ficaire de JValsefield. Le colonel Caustic et Unfraville sont des personnifications parfaites du Laudator temporis acti : et les divers caractères qui figurent dans les articles dont M. Mackenzie a enrichi le Miroir et le Flâneur , attestent la souplesse de son tàient. Les belles descriptions qu'on trouve dans plusieurs passages de M. Mackenzie, celle , par exemple , du château

(i) En Angleterro, on appelle VÊcosse le Nord' — Tr.

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de la vieille Lady écossaise et de ses dépendances , attestent son art pour peindre la nature*

Mais tous ces talens^ dont un seul eût suffi pour £aire remarquer des hommes inférieurs à M. Mackenzie , ont été soigneusement subordonnés au principal objet qu'il s'était proposé, celui de peindre le cœur humain* U n'a point multiplié les caractères; il n'a eu que rarement recours à des incidens singuliers , se bornant à ceux qui peuvent être considérés comme le domaine commun des romanciers ; enfin , pour me servir de l'expression des artistes , il relègue sur le second plan le sentiment qu'il a des beautés de la nature, et le talent de les rendre, comme la branche écartée qui ombrage la figure de son invalide endormi, et qui ne sert qu'à faire ressortir son principal objet. On ne saurait relever qu'une exception à cette règle : dans toutes les occasions où il peut décrire une chasse , M. Mackenzie se montre familier avec cet exercice; on sent que des habitudes auxquelles nous avons déjà fait allusion, lui font trouver une espèce de jouissance à parler d'un sujet favori.

Enfin , l'esprit qui étincelle dans ses essais périodiques , comme dans sa conversation , se retrouve peu dans ses romans, et quoique sa veine particulière de gaieté puisse s'y faire voir plus souvent, elle est si bien adoucie et si loin de Vhumour bouffonne , qu'elle s'associe très-bien avec les parties les plus sérieuses et les plus touchantes du roman , et n'est plus , comme la satire de Jacques (i) , qu'une nuance plus gaie de sa mélancolie.

(i) Le phé^x des rêveurs , personnage de la piice de Sbakspeare intitulée; Comme U vous plaira. — > £d.

Ea un mot , Mackenzie aspirait à être l'historien du sentiment , et il a atteint l'objet de son ambition* Mais , comme Tbomme n'est jamais pleinement satisfait , et que les critiques ne fout pas exception à cette règle si générale, nous aurions désiré, sans youloir perdre ou changer une ligne de ce que nous deyons à M. Mackenzie y qu'il eût écrit un roman de mœurs. Nous sommes conyaincus que c'eût été pour lui l'occasion d'ajouter une nouvelle branche de laurier à sa couronne.

Toutefois y comme dit Sébastien , ce qui aurait été, est inconnu; ce qui est, est connu (i). Nous devons nous estimer heureux et être fiers, comme Écossais, d'avoir un romancier vivant d'un mérite aussi distingué que celui de Henri Mackenzie*

(I) Whai hut ft«M, U unhtOM^ni what it , appears. (DRV&Sir.)

NOTICE

BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

SVH LE KiTiREND

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