LE DEUXIÈME VOLEUR
u Eh bien , en ce cas , la merci du ciel soit avec toi. A compter de cette heure nous nous séparons. C'est pour une cause mortelle que je porte ce fer , ouvrage de l'homme ; mais l'homme ligué avec les démons n'a pas besoin de l'aide des hommes. »
La' description du démon et l'idée que fiertram donne de son langage, l'effet que son entrevue avec lui a produit sur son âme, l'effrayante dignité dont l'investit cette communication directe avec un tel associé, qui le rend un objet de terreur même pour les bandits sous ses ordres , tout cela est conçu et exécuté par l'auteur dans un style imposant de poésie.
Que le lecteur se transporte par l'imagination dans ces temps, où un semblable commerce entre
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llss démons et les mortels était un article de foi ? cette histoire de Bertram acquiert un degré de probabilité , grâce h un incidçnt qui est en luimême non-seblemcnt improbable^ mais encore impossible* L'cQtreTue de Bertram arec le démon incarné de la forêt aurait été supposée avoir (dans le temps auquel l'action se passe) la même influence sur son âme que le secours métaphysique des sorcières sur celle de Macbeth. Elle aurait réveillé et stimulé cet instinct de crimequi restait assoupi dans leur sein en attendant cette suggestion surnaturelle. Néanmoins^ en nous estimant heureux de faire connaître un passage si remarquable > nous approuvons le goût qui te retrancha de la pièce jouée* Le suadente diabolo ( l'instigation diabolique ) n'est p^us désormais une phrase tolérée même dans notre procédure^ et nous croyons que si sa majesté sata nique paraissait en personne sur nos théâtres modernes ^ elle y courrait fort à propos le risque d'être reçue comme dans le Pan^ dfmonium de Milton (i).
(^) Le texte dit the fate of damaalioH , le risque d*ètJre danné. Cette expression de Walter Scott forrae une espèce de pointe que le traducteur ne pouvait faire comprendre que par un ëquivaleat/ to damn an aulhor , a phf j etc. ; damner un auteur, un« pîÀce , signifie siffler \xn auteur , une pièce ; l'ëquivoque roule sur les mots de damnation du diable. On sait que Satan est reçu à coups de sifflets par $e% compagnons d*infortune , à son retour du paradis terrestre.
Nous croyons pouvoir ajouter ici ce que dit de Bertram «u des traducteurs de ce drame monstrueux , qui a qBclqoefois été accusé d'un goût pervers en littérature ; mais qni du moins a toujours écrit en style classique ses plus romantiques conceptions : « L*étatde notresoeiété fait très-bien comprendre l'accaeilqu'elle accorde aux folies seatimen taies et aux exagérations passionnées : les peuples vieillis ont besoin d*ètre stimulés par des nouveautés TÎolentes y il faut des commotions électriques i la paralysie , des borreurs poétiques ^ la sensibilité blasée , et des exécutions i la popuhce Bertram esi une digne production du
a56 MATTJRIN.
Dans ses Mémoires biographiques et littéraires , Tauteur du Remords (i) a critiqué , peut-être aTCC un peu d'amertume , la tragédie de Bertram* Mais il repousse ayec raison l'importation du goût germanique en Angleterre. Il est déplorable que l'auteur de la meilleure comédie anglaise moderne ( T/ie Sc/dool for scandai ) (2) ait été aussi le traducteur de Kotzebue (3). Sans doute que les brigands de Schiller ont servi de prototype à Bertrami) mais comme Lewis, M. Maturin s'est inspiré encore plus des romans de mistress Raddiffe. L'Italien et les Mystères d*Udolphe ont produit la Famille de Montorio et Melmot/i. Peutgénie morose et faruacbe qui.s*est plié A retracer dans Melmotli tons les progrès de la séduction infernale par le désespoir. Ce qu^il y a de déplorable, c^est que cette tragédie est horriblement belle , et si Ton peut s^exprimer ainsi, qu'elle est borriblement morale; car on ne peut pas se plaindre que le crime n*j reçoit pas sa punition ; mais c'est ici que se trompe Fimagioation du cbrétien lui-même , surpris par cette application si juste et si rare dn cbfttiment aux forfaits. Il est vrai de dire que ce n'est guère que le hasard qui amène ces terribles péripéties dans la vie da coupable; et que réternité ne serait plus une nécessité aux yeux de la foi , si toutes les actions de l'homme avaient leur complément sur la terre. À une époque où nous avons été tourmentés par le spectacle de tant de douleurs , et frappés de la gloire de tant de dévouement, il est d'ailleurs très-commun d'attacher plus de prix i l'éclat d'une entreprise énergique et d'une mort vigoureuse , qu'aux simples et touchaates résignations de la vertu. JNous pouvons nous tromper , mais nous croyons que le Bertram du révérend Maturin, si souvent représenté en Angleterre, a nourri plus de déterminations féroces dans le cœur d'un méchant organisé comme le bandit , qu'il n'a développé de pieuses émotions dans l'âme d'un néophyte appelé à marcher sur les traces dn saint prieur; cependant c'est le prieur qui est le héros de la tragédie, et son calme sublime contraste avec le désordre efles passions des corsaires, comme l'immobilité de te» antiques murailles avec Pagitalion des flots, domaine inconstant de ce peuple désespéré, etc. » (i)S. T. Coleridge— -E».
(2) Shéridan, préface de la trad. de Bertram par Ch. Nodier el Taylor.
(3> Dans la pièce de Pitarrc
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être le romancier irlandais n'est pas moins redevable aux compositions célèbres de M* Godwin(i).
Dans sa préface de Pour et Contre, ou Us Femmes > M. Maturin a jugé lui-même avec sévérité &ts premières fictions. Cette impartialité est assez rare pour mériter d'être citée :
<( Aucun de mes précédens ouvrages , dit-il , » n'a été populaire , et la meilleure preuve en » est qu'aucun n'est parvenu à une seconde édi- » tion (2)^ et aucun libraire ne voulut en acheter n la propriété , excepté d'un seul , the Milesian » ( les Milésiens ) , qui fut vendu à M. Golburn » en 181 1 pour 80 livres sterling.
« Montorio que le libraire prit sur lui d'inti- » tuler à faux la fatale Vengeance ( tlie fatal » Revenge ) , excellent titre de vente , à bien » eu quelque popularité^ mais la popularité des » cabinets de lecture ( circulating libraries ) : » c'était tout ce qu'il méritait. Ce genre de roman M était passé de mode àks mon enfance, et je » n'avais pas assez de talent pour le remettre » en vogue. Quand je pense à ces ouvrages main- » tenant , je ne suis nullement surpris de leur » mauvais succès ; car indépendamment de l'ab- » sence d'intérêt extérieur (3) ( intérêt le plus » vif que puisse avoir un livre, même dans ce » siècle de lecture ) , ils me semblent manquer » de réalité et de vraisemblance. Les caractères, i> les situations et le langage appartiennent a l'ima- » gination : mon peu de connaissance du monde
(1) Auteur de CaUh William et de St.-Léon.
(2) D'après un nouveau système , cette preuve ne serait plus à oiter. D^ailleurs, depuis la publication de Pour et Contre , les premiers romans de M. Maturin ont été réimprimés. — Ed.
(3) Peut-être le révérend Maturin entend-il par ÎÊUérêt extérkw riuiérèt dos localités et des mœurs nationales.
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» me privait de toute autre ressource* Dans le* p roman que foffre aujourd'hui au public, peut- » être reconnaîtra- t-on quelque caractère que » l'expérience ne désavouera pas , et quelque )» ressemblance avec les réalités de la vie corn- N mune. C'est là-dessus que je fonde en grande » partie l'intérêt de mon histoire. Le petit nonibre » des caractères et des incidens exclut tout autre M genre d'intérêt. »
Cette préface se termine par la déclaration de l'auteur^ qui renonce à écrire des romans , promesse ou menace qui se renouvelle aussi souvent que les sermens des amoureux , et le lecteur n'avait aucune raison de désirer qu'elle fût exécutée plus scrupuleusement par le révérend ecclésiastique que par tant d'autres écrivains célèbres des temps anciens et modernes. Nous aurions été fâchés pour notre part que M. Maturfu ne trouvât pas quelque motif de se livrer de nouveau k on genre si facile pour un écrivain d'une imagi* nation comme la sienne ^ au grand contentement de cette classe nombreuse de lecteurs qui croiraient volontiers avec Gray à un paradis dont la béatitude consisterait à lire des romans du matin au soir.
Il faut avouer que l'idée première de la Fa-mille Montorio est trop horrible pour rappeler même le paradis de Gray ; mais dans le roman de Pour et Contre , la pure et touchante Eva est une créature angélique comme Eve elle-même dans Ëden , avant sa chute. Nous ne tenterons pas d'analyser l'intrigue mystérieuse de ce roman (i). Un de s^s grands défauts est la res-
(i)Nons devons avouer au lecteur que oous supprimons la longue analyse de ce roman qui n*a plus l'intërêt de la nouveauté , et qui ilé imité en français par deux traducteurs ^ la fois. ^ Ta.
semblance du caractère et de la destinëe de Zaïre {i}, avec Le caractère et la destinée de Corinne ; coïjQcidence trop frappante pour ne pas enlever à M« Maturin tout mérite d'originalité,' toutes les fois que ce personnage brillant est mis en scène. Par ses talens et sa beauté^ par le malheur d'aimer un amant dont l'inconstance la met au désespoir^ Zaïre rappelle trop souvent un trop célèbre modèle. Cependant c'est Corinne en Irlande , contrastant avec d'autres personnages, rencontrant d'autres aventures, éprouvant d'autres sensations , et parlant un langage qui n'est pas celui que madame de Staël lui eût prêté : nous pardonnons volontiers le manque d'originalité dans la conception , en faveur du nouveau jour sous lequel paraît cette héroïne si intéressante qui , au milieu d'une carrière de succès continuels et couronnée de l'auréole du génie , sacrifie les jouissances du monde et les triomphes de sa gloire à une passion mal placée» D'un autre côté , nous pouvons réserver tous nos éloges au tableau que M. Maturin a tracé de sou £va, si douce, si tendre , si dévouée^ réunissant à un si haut degré la pureté du ciel et la simplicité de la terre , dissimulant les sentimens ies plus vifs sous l'apparence d'une préoccupation toute religieuse , et ne pouvant exprimer sa passion autrement qu'en mourant pour elle. Les diverses impressions que les doctrines du méthodisme peuvent communiquer à un caractère naturellement bon , ou. à un autre naturellement vicieux, forment un chapitre curieux dans l'histoire de nos mœurs modernes. M. Maturin a analysé le méthodisme avec la.
(i) La mère d'Eva et rbéruïne du roman, — TKa
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fcicBce et U rigoareuse impartialité qu'un bomme de l'art appliquerait à la dissection d'un sujet curieux pour les anatomistes : personne n'a mieux apprécié ce système de religion qui fait parmi nous des progrès toujours croissans , et qui quelque jour pourra influer essentiellement^ même sur la destinée des peuples.
Le caractère de De Gourcy (i) est faible^ ou plutôt d'une inconséquence ridicule* Il nous ferait désirer que l'on pût remettre à la mode les anciens dénoûmens^ dont nous avons un exemple dans la ballade du Prince errant de Troie (2) , où l'amant perfide est emporté par le diable* Et dans le fait , une pareille catastrophe n'au* rait été que trop d'accord avec le génie d}s M; Maturin, qui^ comme nous l'avous déjà remarqué plus baut , aime à s'armer de la baguette des sorciers. Pendant que De Courcy s'occupe de sacrifier Eva , sa première passion , à Zaïre^ le fantôme de la première^ son $4fraith (3), comme nous appelons en Ecosse l'apparition d'une per« sonne vivante^ se glisse silencieusement auprès de lui ^ vêtue de blanc ^ les yeux fermés, le visage couvert d'une pâleur funeste, et la même apparition se montre encore à lui comme s'il la foulait à ses pieds, lorsqu'il donne la main à Zaïre montant dans sa voiture; tandis que de son côté Eya dans un rêve voit toutes les circonstances qui correspondaient à sa propre apparition. La vieille mère de Zaïre produit un effet encore plus effrayant chaque fois qu'elle apparaît dans sa réalité. Qu'on nous permette une seule citation pour introduire ce personnage mystérieux.
(1) C*ést Tamaot ou lè béros du roman. — Tr. (a) Espèce d'£oéide ronuuiiiqué. — Ta.
(3) Apparition y resseniblunce. — Eo.
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L'auteur décrit un incendie dont une partie de Dublin fut la proie. « Tout était vie et mouvement , quoique ce fût l'heure du repos , et tout était lumière, terrible lumière^ quoique le ciel fût sombre comme dans une nuit de décembre. Ils essayèrent de gravir Gork-Hill ; la foule leur opposa un obstacle insurmontable. Forcés de revenir sur leurs pas, jusqu'à FishamhleStreet , ce fut dans cette rue que des signes efirayans du danger les frappèrent : ce furent les sourds rou- Jemens àts machines à pompes; les cris de gare, écartez-vous I sortant de la foule qui ouvrait ses rangs pour laisser passer les pompiers et se pressait de nouveau ; les pas reteutissans de la cavalerie sur le pavé humide ; ler> soldats m(»iaçant le peuple de la voix, et manœuvrant en tous sens; le bruit assourdissant des leviers pour briser les canaux souterrains d'irrigation , les cloches des églises voisines , et le tocsin de Ghrist-Church , qui , les dominant toutes , semblait ^tppeler les incendiés à la mort au lieu de ks inviter à redoubler d'efforts pour leur conservation. En sortant de Fishamble-Street par une sombre ruelle latérale, le spectacle de Fincendie brilla tout à coup à leurs regards dans toute son horreur. Le feu, borné dans la sphère de son action parmi des boutiques entassées dans des rues étroites, s'élançait en colonnes rougcàtrcs au-dessus des toits des maisons, tel qu'un volcan dont personne ne pouvait voir le cratère.
« Sur les gradins de Téglise de Saint-Jean on remarquait le groupe nombreux de ceux qui avaient enlevé l'ameublement de leurs misérables maisons , et l'avaient porté sur une place où un piquet de soldats montait la garde. Les pau^Tes
îfti MATURTN.
gens restaient assis en plein air , regardant lenrs habitations se réduire en cendres^ et ignorant où ils reposeraient leur tête cette nuit.
u Toutes les rues voisines étaient illuminées par les flammes , et par moment c'était avec un double éclat, quand les habitans des maisons se mettaient h leurs fenêtres avec des flambeaux , depuis le sixième étage jusqu'au premier. Les groupes qui circulaient en bas paraissaient dans ces flots de lumière ou disparaissaient dans une soudaine obscurité. Leurs visages tournés vers le ciel 9 l'expression de leurs craintes , de leur horreur ou de leur désespoir , offraient un sujet de tableau digne de Salvator Rosa. Jamais banr dits au fond des plus noires forêts de l'Apennin^ lorsqu'un éclair luit dans leur retraite^ ne fournirent un tel spectacle. Un moment les flammes s'afiaissèrent, puis tout h coup éclatèrent de nouveau, comme une masse de lumière qui embrasa tout l'horizon : du sein de la foule partit une clameur , qui semblait être plutôt un cri de triomphe que de désespoir. Il est certain qu'un peuple comme les Irlandais , dont l'imagination est la faculté intellectuelle prédominant^ ^ peut jeter des cris de plaisir à l'aspect d'un magnifique incendie dévorant ses maisons.
(( Le dernier jet de flammes produisît un singulier cfi'et. Les édifices de Gastie-Street restèrent plongés dans une nuit profonde, que faisait ressortir la clarté environnante : la tour bizarre et le clocher élégant de l'église de Saint-Werborgh , élancés dans le vide des airs, furent seuls entourés des reûets lumineux y et parurent tels qu'un magique palais de feu bâti sur les nuages, n
C'est au milieu de celte scène d'horreur que
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W, Maturin fait survenir la vieille maniaque. Elle fend les flols pressés de la foule , et se place au-devant de Zaïre.
(( Elle était , selon son usage , vêtue de haillons , et lorsque Téclat de l'incendie venait frapper ses cheveux blancs en désordre , ses traits sauvages et sou costume étrange , elle semblait représenter la furie triomphante qui inspirait Néron , et se tenait à son côté pendant qu'il contemplait, du haut d'une tour, Rome eu proie aux flammes, à ces flammes allumées , dit-on, par ses ordres, et que ses ordres empêchèrent d'éteindre. Elle commença d'abord sa danse ordinaire, sans faire attention à la foule , sans se soucier de la causé terrible de ce concours de peuple. Par intervalle elle poussait des exclamations bizarres sur un ton tenant du récitatif et du chant, et qu'on eût dit modulé sur l'accompagnement d'uue musique infernale. C'était une singularité chez cette femme , que quoique son accent fût parfaitement irlandais , ses expressions ne l'étaient pas ; sa manière de sentir tout individuelle semblait absorber et anéantir sa nationalité. Partout où elle se trouvait, elle paraissait parfaitement seule , seule au milieu des montagnes de Wicklow, seule au milieu de la populace de Bablia : le temps , les circonstances et les personnes le cédaient au sentiment unique , mystérieux et indéfinissable qui la maîtrisait toujours, et qui, tout en la rendant un objet de terreur pour tous , lui faisait également mépriser tous les objets (i). »
Malgré tout ce qu'il y a encore d'étrange dans
(i) Sir WaHcr Scott aurait pu réclamer le type d« cett« ««p«ce de Madge ou de Ifoma. — Ta.
le roman de Pour et Contre , on put j remarquer avec plaisir que M. Maturin y soumettait son génie à des règles plus sages que dans ses com[)OsitioDS précédentes, et s'y livrait moins au luxe du style irlandais. Cette surabondance d'ornemens semble toute naturelle aux auteurs et aux orateurs de ce pays , que leur imagination extravagante rend quelquefois semblables à ce paysan , leur compatriote , qui se plaignait que ses jambes couraient plus vite que lui (i). On a toujours tort de laisser croître l'ivraie avec le bon ^rain ^ sous prétexte qu'elle prouve l'abondance du sol. Un auteur doit souvent, comme Job , se prnrer de dire maintes belles choses, quelque peine que cette abstinence lui fasse.
Nous avons voulu trouver une transition pour amener Melmoth à la suite de Pour et Contre^ mais il faut avouer que tout ce qu'il y a de plus horrible dans les citations que nous venons de transcrire , n'approche pas de la conception infernale de ce nouveau Faust, L'auteur ne s'est pas donné la peine de lier entre elles les diverses parties de cette histoire^ il passe d'un épisode à un autre avec aussi peu de cérémonie que le poète de Roland , et ceci nous rappelle le mot un peu prétentieux d'une dame d'esprit , qui , après avoir lu Melmoth , appela M. Maturin VArioste du crime : autant valait le nommer, par une comparaison plus juste, le Dante dee romanciers. Dope diabolo, signor Maturino , avete pigliate , où diable, révérend au-^
(x) G*est là un de ces huUs oa bévues qu'on attribue roloatien auxpaurres irlandais , en Ecosse comme en Angleterre. Je crois qu'on a même publié un dictionnaire des bévues irlandaises > SMU compter l'ouvrag? de miss Edgenorlh. — Ed.
tcur , avez-Yous pris tant de diableries ? Nous avons dans Melmoth un damné plus effrayant que Satan lui-même ; une liéroïne qu'un ermite mort marie ^ et le fantôme d'iin domestique assassiné pour témoin ; nous yivons parmi des sibylles et des monstres d'ayarice, des maniaques et des inquisiteurs 9 des juifs apostats^ des amans frappés du tonnerre ou se dévorant dans des caveaux plus affreux que la tour d'Ugolin , etc. , et au milieu de cette fantasmagorie, on est forcé d'applaudir à des traits de la plus gi*ande énergie et de la plus pathétique réalité ; malgré un déplorable système d'exagération dans le style , nous admirons les passages du plus gr^nd effet , dans le genre gracieux ou le terrible. Un sujet comme celui de Melmoth échappe à l'analyse \ nous nous contenterons de citer l'épisode de cette malheureuse famille Walberg, amenée en Espagne pour y attendre dans la misère et le désespoir un héritage long-temps douteux. La mendicité est sa seule ressource : le vieux père de Walberg est presque tombé en enfance, et Walberg lui*même commence à perdre la raison:
« Ce fut à cette occasion que Walberg donna un exemple de ces accès d'humeur soudains et violens , auxquels il s'était depuis peu habitué^ et qui tenaient de la démence. Il paraissait voir, avec un sombre mécontentement, que sa femme, ainsi qu'elle l'avait fait toujours , réservât la plus forte portion pour son père. Dans le premier moment, il se borna à le regarder de côté, en marmottant d'un air chagrin entre ises dents. Il parla ensuite plus haut , mais pas assez pour être entendu du vieillard , qiii dévorait son mince