HISTOIRE D'ALEXANDRE SELKIRK
"WooDE KoGEHS , qui tira Selkirk de sa solitude , était commodore d^une expédition commerciale autour du monde , qui mit à la voile en février 1709 et revint en Angleterre en 1711. Un projet pour former une seconde fois un établissement dans les îles de Bahama ayant élc soumise M Adcfison, alors secrétaire-d'élat, en 1717, celle mesure fut adoptée, et le commandement de l'expédition fut donné à Rogers 11 mourut gouverneur de ces îles en l732.Yoici les détails qu'il donne sur la manière dont il trouva Selkirk dans File de Juan Fernandex.
tf Le ier février 1709 , nous arrivâmes à la Hauteur de File de Juan Fernandez , ayant fait la veille une bonne observation , et trouvé que nous étions sons34oo— lo'^de latiludi méridionale. Dans l'après>midi , nous mîmes en mer notre pinasse ; et le capitaine Dover, avec l'équipage de la chaloupé ,y monta pour se rendre à t^rro , quoique nous n'en pussions pas être à moins de quatre lieues. Dès mie notre piuasse fut parUe , j^ me rendis à bord de la Duchesse , où Ton admirait noire chaloupe tentant de gagner la terre à une pareille distance. C'était contre mon inclination , et je n'y consentis que par complaisance pour le capitaine Dover. Dès que le jour tomba , nous vîmes une lumière daus l'île. La pinasse n'en éîait alors qu'à une lieue ; mais dès qu'elle aperçut cette lumière , elle revint vers nos navires. !Nous en fîmes allumer les lanternes pour qu'elle pût se diriger Vers nous , quoique quelques inarins pensassent que la lumière qu'on voyait venait de la chaloupe : mais quand la nuit fut tombée , on vit qu'elle était trop considérable pour que cela pût être, ^'ous tirâmes un coup de canon de poupe , et plusieurs coups de mousquet , et nous plu(jàmes des lanternes au mât et aux haubans de misaine pour que notre chaloupe pût nous trouver, pcudant que nous étions sous le venl (]e l'île À deux heures du matin elle arriva , après avoir passé deux heures abord de la Duchesse , qu'elle avait trouvée en arrière de nous. Nous fûmes charmés de la voir arriver , parce que le vent commençait à être vif. Nous fûmes tous convaincus que la lumière était sur le rivage , et nous nous disposâmes à préparer nos vaisseaux pour une acliou , présumant qu'il s'y trouvait des navirei français à l'ancre , et qu'il faudrait les combattre ou nous passer d'eau. Tous ces mouvemens , toutes ces craintes , n'avaient d'autre cause, comme nous l'apprîmes ensuite , qu'un pauvre homme pres-
que D* > V^ passait en ce moment dans notre imaginatioB pour une^rnison espagnole , un corps de Français, ou un équipage de puâtes. Tandis que nous étions livres â ces appréhensions , nous «urnâmes derrière Vï\e pour rencontrer le vent du sud jusqa'ice que nous eouions dépassé Juan Fcmandes , et alors nous nous en rapprocbâmes , et nous côtoyâmes la terre qui en forme Testré- Biité au nor()-cst
<v Nous continuâmes â raisonner sur cette affaire , et d'étranges idées passèrent par la tête de quelques-uns de nos gens en voyant le feu qui brûlait dans File. Cela servit pourtant â montrer le caractère et le courage de notre équipage , et nous pûmes asses bien juger comment il se comporterait s'il y avait réellement des ennemis dans I*lle. Nous fûmes obligés de carguer noc voiles de bunes vers la b^e du milieu y où nous nous attendions à trouver l'ennemi ; mais nons n*y vîmes aucun navire , ni dans l'antre baie qui en est voinne an nord-est. Ces deu^ baiqs sont les seules où entrent les bâtimens qui viennent faire de l'eau sur cette tie ; mais la baie dn milieu est la meilleure de beaucoup. Nous supposâmes qu'il s'y était trouvé des vaisseaux, mais qu'ils en éuient partis en nous apercevant. Yers midi noas envoyâmes notre chaloupe â terre avec le capitaine Dover, M. Fry et six hommes bien armés. Feniiant ce temps , U Duchêsse et nous nous continuâmes â loo- ■ voyer pour entrer dans la baie , et il venait de terre de si fortes risées de vent que nous fûmes obli«[és de larguer nos écoutes , et de tenir toat Téqtltpagd près aés voilés , ac crainte qu'eues ne rossant emportées par le vent. Mais quand les risées cessèrent , nous n'eûmes que peu ou point de vent. Ces risées venaiunt de la tene , qui est fort élevée an milieu de Tîle. Notre chaloupe ne revenant pas , nous envoyâmes â terre la pinasse avec un équipage bien armé , pour vérifier quelle était la cause de ce retard, car nous craignions que les Espagnols n'eussent une garnison dans cette tle, et qu'ils n'eussent fait prisonniers nos compagnons. Nous arborâmes un signal de rappel pour la cbaloupe , et ia Dnchetf dé» ploya un pavillon français. Notre pinasse revint de l'île sur-lechamp, et en rapporta une grande quantité d'écrevisses de rivière, ramenant aussi un homme vêtu de peaux de chèvres , et ayant l'air plus sauvage que tes anknaux qui en avaient été revêtus avant lui. a 11 avait passé sur cette tle quatre ans et quatre mois , y ayant été laissé par le capitaine Siraddiing , commandant le navire nommé les Cinq-Poris ; il était Écossais , et se nommait Alexandre Selkirk. II avait rempli la place de maiire sur les Citi^~Porit , bâtiment venu ici récemment avec le capitaine Dampierre , qui me dit que c'était le meilleur marin qui fût sur ce bord. Je consentis sur-le-champ â le re'cevoir sur notre bord en qualité dn contre-uiaîire. C'était lui qui avait allumé un feu la nuit précédente , quand il avait vu nos vaisseaux , qu'il avait jugé être «n.
gUis. Pendant son séjour dans celte fie , il vit passer pYasieun navires, mais il n'y en eut que deux qui y jetèrent Taiicre. En s^approcliant pour les eraniiner , il reconnut qu'ils étaient espagnols , et s'élant enfui , on fit feu sur lui. S'ils eussent été fran çais , il se serait rendu , mais il préfcra courir le risque de mourir dans cette Ue déserte, plutôt que de tomber entre les mains d^t Espagnols dans celte partie da monde, parce qu'il craignait qu'ils ne le tuassent , ou qu'ils ne le fissent esclave dans les mines : car il croyait qu'ils n'épargneraient pas un étranger qui pourrait être en état de découvrir les mers du Sud. Les Espagnols avaient débarqué avant qu'il eût reconnu qui ils étaient, et ils étaient si près de lui qu'il eut beaucoup de peine i leur échapper , car nonseulement ils tirèrent sur lui , mais encore ils le poursuivirent jusque dans les bois. 11 monta sur le haut d'un arbre , au pied duquel ils viurent faire de l'eau , et près duquel ils tuèrent plusieurs cbèvres ; mais ils partirent sans l'avoir découvert.
o 11 nous dit qu'il était né en Ecosse, et qu'il avait été marin depuis sa jeunesse. 11 avait été laissé dans celte ile par suite d'une querelle entre son capitaine et luL Cette circonstance, jointe à ce qne le navire faisait eau , fit qu'il préféra d'abord rester à Juan Femandes , plutôt que de continuer son voyage ; et quand eii£n il se décida & partir , son capitaine ne voulut plus le prendre i bord. Il avait déjà été dans celle ile pour faire de l'eau et prendre une cargaison de bois, et deux bommes de son bord y étaient restés six mois jusqu'à ce que leur bâtiment y revînt , attendu qu'il avait été cbassé par deux navires français de la compagnie de la mer du Sud- 11 avait avec lui ses vètemcns, son lit, un fusil , de la poudre , des balles , du tabac , une bacbe , un couteau , une bouilloire , une bible^ ses livres et ses instrumeas de mathématiques* 11 se donna des distractions en pourvoyant à ses besoins aussi bien qu'il le put. Mais pendanl les huit premiers mois il eut fort à faire pour se défendre contre U mélancolie , et contre Thorreur d'être abandonné seul dans un lieu si désolé. 11 se construisit deux buttes avec des arbres de piment , les couvrit de longues herbes , et les tapissa de peaux de cbèvres , qu'il tuait à coups de fusil , à mesure qu'il en avait besoin , tant que sa poudre lui dura. Mais comme il n'en avait qu'environ une livre, cette provision fut bientôt épuisée , et alors il se procurait du feu en frottant sur ses genoux l'un contre l'autre deux morceaux de bois de piment. La plus petite des deux huttes , qui était à quelque distance de l'autre , lui servait de cuisine ; et la plus grande était sa chambre à coucher. Il s'occupait à lire , à chanter des psaumes, et à prier, de sorte, disait-il, qu'il était meilleur chrétien dans sa solitude qu'il ne l'avait jamais été auparavant ^ et, à ce qu'il craignait, qu'il ne le serait jamais ensuite.
« D'abord il ne mangeait que lorsque la faim l'y forçait , tant par suite de son chagrin , que parce qu'il manquait de pain et de tel.
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De mittkt il ii« te coacl&ait que lorsqu'il ne pouTÛlplus reiller; le bob de piment , qni donnait un fea clair , lui procurant chaleur, lumière , et m^e un parfum agréable. 11 aurait pu aToir du poisson en abondance , mais il n'en mangeait pas Haute de sel , et parce quHI lui donnait la diarrbée , à IVxception des écrerisses de rivière qui sont très-bonnes dans cette île, et presque ansfi glandes que nos écrcvisse» de mer ordiuaires. Il les faisait tanldt griller , tantôt bouillir , comme la chair des chèvres, dont il faisait du fort bon bouillon , car leur chair n'a pas une odeur forte comme celle des nôtres. U gardait le compte de celles qu*il avait tuées pen dant son séjour dans celte île, et il montait à cinq cents U en avait bien pris en outre un pareil nombre , auxquelles il avait rendu la liberté, en les marquant à l'oreille. Quand la poudre lui manqua, il les prit à la course ; car sa manière de vivre et l'exercice qn*il prenait sans cesse en marchant et en couraut, Tavaient débarrasse de toutes les humeurs grossières du corps ; de sorte qn*il courait avec une vitesse prodigieuse dans les bois , sur les rochers et sur les montagnes , comme nous nous en aperçûmes quand nous le chargeâmes de nous prendre des chèvres. Nous avions un bonledugae que nous envoyâmes avec plusieurs de nos meilleurs coureur* pour l'aider à en attraper , mais il fatiguait et laissait bien loin derrière lui ces hommes et le chien , et saisusant la chèvre , il nous l'apportait sur son dos
a 11 nous dit que son agilité à poursuivre une ehèvre avait une fois pensé lui coûter la vie. U la poursuivait avec tant d*ardeur , qu'il la saisit sur le bord d*un précipice qu'il n'avait pas aper^ : des buissons qui j croissaient Tayaut dérobé â sa vue II tomba avec la chèvre d'une très-grande hauteur , et fut si étourdi et si brisé de cette chute , que c'est un miracle qu'il y ait survécu. Quand il recouvra l'usage de ses sens, il trouva la chèvre morte sous lui Ce ne fut qu'au bout d'environ vingt-quatre heures qu'il fut en état de se traîner 4 sa hutte , qui était k peu près comme è un mille de distance , et il passa dix ^ours avant de pouvoir en sortir.
n U finit enfin par s'habituer à manger sa viande sans sel etsans pain. U avait, en saison convenable, une grande abondance de bons navets , qui avaient été semés dans cette île par Féqnipage du capitaine Pampie rre , et qui couvraient quelques acres de terrain. Les fruits du chou-palmiste ne lui manquaient pas , et il relevait la saveur de sa viande avec le fruit de l'arbre k piment, qui est le même que le poivre de la Jamaïque et dont le parfum est débcieux. II trouva aussi un poivre noir nommé malagetta, qui avait la vertu de chasser les vents, et de guérir les coliques»
« Il usa bientôt ses souliers et ses vètemens , k force de courir dans Ifii bois , et il fut enfin forcé d'aller sans chaussure ; mâs ses pieds s'endurcirent tellement, qu'il pouvait courir partout sans difficulté. H se paisa même quelque temps avant qu'il pût porter dei souliers, lorsqu'il fut avec nous, car ea ayant perdu l'habitude
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depuis si lon^^temps, ses pieds s^enflèrent qaand il en remit pour la première fois.
« Après avoir triomphé de sa mélancolie , il s^amnsait quelquefois à graver sur Pécorce des arbres son nom , Tûpoque de son ar- 'iirée dans cette ile , et le temps qu'il y avait passé ; il fut d'abord fort tourmenté par les rats et les cbats. Quelques animaux de ces deux espèces avaient quitté les navires pendant que les marins faisaient de l'eau et coupaient du bois , s'étaient établis dans Tîle , et j avaient prodigieusement multiplié- Les rats rongeaient ses habits et même ses pieds pendant qu'il dormait , ce qui l'obligea à faire la cour aux cbats en leur donnant de la chair de chèvre- Par ce moyen ils devinrent si familiers, qu'ils l'entouraient par centaines , et ils le délivrèrent bientôt des rats. Il apprivoisa aussi quelques cher ▼reaux , et il lui arrivait quelquefou , pour se récréer, de chanter et de danser avec eux et avec ses chats. Ce fut ainsi que , par la fa. veur de la providence, et grâce à la vigueur de la jeune sse , car il n'avait alors que trente ans, il réussit enfin à supporter paliemment tous les iuconveniens de sa solitude.
a Quand ses vêlemens furent usés, il se fit un habit et un bonnet de peaux de chèvres, se servant pour les coudre , de petites courroies de même peau , qu'il coupait avec son couteau, il n'avait 4'autre aiguille qu'un clou ; et quand son couteau fut complètement usé , il s'en fit d'autres , aussi bien qu'il le put , avec des cercles de fer qui étaient restés dans l'île , et dont il formait le tranchant en les battant « et en les aiguisant ensuite sur une pierre. Ayant avec lui un peu de toile , il se fit quelques chemises , et employa pour les coudre, & l'aide d'un clou, la laine de ses vieux bas détricotés. 11 avait sur lui sa dernière chemise quand nous le trouvâmes dans cette île.
« Lorsqu'il arriva sur notre bord, il avait tellement oublié sa langue, faute d'usage, que nous pouvions â peine le comprendre. U sen^lait qu'il ne prononçait le ; mots qu'à moitié. Kous lui offrîmes un verre d'eau-de-vie , mais il ne voulut pas y toucher , n'ayant bu que de l'eau depuis qu'il était dans cette île , et il se passa quelque temps avant qu'il pût s'habituer à nos vivres- Il ne put nous citer aucune autre production de l'île que ce que nous en avons déjà mentionné , à l'exception de quelques prunes noires qui sont fort bonnes , mais dii&ciles à se procurer, attendu que les arbres qui les portent croissent sur des montagnes et des rochers trèsélevés. Les arbres au piment y sont très-nombreux , et nous en TÎmes quelques-uns dont le tronc pouvait avoir'Boixantc pieds de hauteur , el environ six d'épaisseur- Les cotonniers s'élèvent encore plus haut, et les troncs de ces arbres, près de la terre , ont près de quatre toises de circonférence. Le climat est si favorable que l*herbe et les arbres conservent leur verdnre toute l'année. L'hiver ne se fait sentir qu'en juin et juillet, et il n'est jamais ' rigoureux , n^étant accompagné que de peu de gelée e' de quelque
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grêle. La chalecv de Tété est également modérée , et le tonnerre et les orages j sont très-rares. Selkirk ue yit dans cette ile » ni aoi^ maux sauvages , ni reptiles venimeux ; il o*y trouva que des chèvres , dont les premières y avaient été amenées par un Espagnol nommé Juan Fcmandex , qui s*y étaft établi avec quelques familles. Mais quand le Chili commença à ttte sonmis aux Espagnols , un établissement dans ce pays leur parais^nt plus avantageux , ils se décidèrent à quitter cette Ue , qui Ost pourtant en état de fournir aox besoins d'un bon nombre d^habitans , et sitecepdble d^dtre fortifiée de manière qu^on ne pût aisément les en déloger. »
Nous sommes redevables des détails addhionnels suivans relativement & la vie et i la destinée de cet homme singulier, aux recherches de feuA.GibsonHunter,écnyer de Bald^elly, en Ecosse, qui , 4 ce que nous croyons , était en possession' de sdn testament , et de quelques autres objets cnriénx lui ayAntappaVtenu. Nous apprenons de lui que Selkirk était' né en 1^6, à Lai^o , comié de Fife f où il possédait qnelque petite prtiprictâ territoriale. Dans sa jeunesse, il manifesta un cajmctère violent et turbulent , qui ne s'adoucit probablement pas dans le cours de ses expéditions^ avec des boucaniers , mais qui fut dompté pendant son séjour solitaire dans cette île déserte- II partit en qualité de cOntre-knaltre avec le capitaine Slraddling, commandant /ex Cinq-PoHs, potir nn voy^ede commerce autour du monde en l'JÙ^- Pendant ce voyage, il s*éleva entre lui et son capitaine une querelle dont les cau^s ne seront maintenant jamais connues. Selkirk, avec la fernfeté de caractrèe d*un marin , demanda À être mis i terre sur l^e de Juan Femaadex. Il y vécut dans une solitude complète , existant de la manière qu'il a décrite lui-même , jusqu'au moment où il fut découvert par le capitaine Rogers. Selkirk mourut à bord d'un bâtiment durai, U TKejmouth , dont il était contre-maître , en 1733 , laissant totts ses effets , par sou testament, « i diverses amies 9 avec lesquelles il avait contracté intimité dans lelcours de ses voyages.. Sa caisse, son fusil et sa coupe , la dernière qu'il fit de Técorce d'ane noix de coco, sont ou étaient encore il n*y a pas long-temps , entre les mains de ses descend ans â tiargo.
No. II.
Relation Yéritable de l'apparition d'une mîstress Veal , le lendemain de sa mort, à une mistress Bargrave, & Cantorbéry, le ^ septembre lyoS; laquelle apparition recommande la lecture de l'ouvrage de Drelincourt, intitulé: Consolations contre la crainte de là Mort,
Celte relatioa contient un fait , et ce fait est «ccompagué de circonstances qui peuvent porter tout homme raisonnaMe à le croire. £lle a été envoyée par un juge de paix de Maidstone , comté de Kent , homme très-intelligent , à un de ses amis à Londres , telle qu'elle est ici rapportée. La vérité en est attestée par une dame très-prudente et très-intelligente , parente dudit juge de paix « demeurant à Cantorbéj^, à quelques portes de la maison de ladite mistress Bargrave. Ledit juge de paix croit que sa parente a trop de discernement pour s'en laisser imposer par quelque tromperie ; et il assure positivement que toute la relation, telle qu'elle est écrite et rapportée, contient réellement la vérité, et que sa parente l'a entendu raconier, dans les mêmes mots, autant que possible , par la bouche de mistress Bargrave elle-même , qui > comme elle le sait , n'avait aucune raison pour inventer et publier une telle histoire , ni aucun dessein de forger et de répandre un mensonge , étant une fvmme pleine d'honneur et de vertu , et toute sa vie n'étant en quelque sorte qu^un cours non-inlerrompu d'actes de piété. L'usage que nous devrions en faire est de considérer qu'il existe une vie à venir après celle-ci , et un Dieu juste qui rétribuera chacun suivant ses œuvres. C'est à nous de réiléchir sur la vie que nous avons menée en ce monde, et de songer que le temps que nous avons à y passer est court et incertain ; si nous voulons éviter la punition des méchans et recevoir la récompense des justes, c'est-à-dire jouir de la vie étemelle , nous devons i l'avenir retourner à Dieu par un prompt repenlir. cesser de faire le mal, apprendre à faire le bien, chercher Dieu de bonoe heure, si nous pouvons être assex heureux pour le trouver, et faire en sorte que dorénavant la vie que nous mènercns puisse être agréable à ses yeux.
KELATION DE L'APPARITION DE MISTRESS tEAL. C'est une chose si rare dans toutes ses circonstances, et elle re« pose sur une si bonne autorité , que je n^ai ni lu> ni entendu rapporter rien qui y soit semblable. Elle est faite pour satisfaire celui
qui met foute son atteotion ùl faire des reclierches sérieuses. Mistress Rargrave est la personne à qui mistressYeal estappame après sa mort Elle est mon intime amie , et je puis garantir sa répnta* tion , à ma connaissance, depuis quinxe ou seixe ans, et confirmer la bonne renommée dont elle a joui, depuis l'instant de sa naissance )usqu*à«elui où je Tai connue : quoique , depuu cette relation t elle soit calomniée par quelques gens qui sont amu du frère de mistress Veal qui lui est apparue , qui pensent que la relation de celte apparition est une injure , et qui font tout ce qu'ils peurent pour noircir la réputation de mistress Bargrave; et poor ôfer tout crédit 4 rkistoire en s'en moquant- Mais d'après les circonstances de Taffaire, et le caractère enjoué de mistress Bargi-ave , malgré les mauvais traitemens d*un très-méchant mari, il n'y a pas sur son visage le moindre signe d'abattement, et je n*ai jamais entendu sortir de sa bouche un murmure ou une expression de découragement, pas même quand elle souffrait les traitemens barbares de son mari, ce dont j'ai été témoin , ainsi que plusieurs autres personnes d'une réputation incon lestai le.
Maintenant il faut que vous sachiea que mistress Yeal était une demoiselle d'environ trente ans , qui , depuis quelques iionûes était sujette à des accès d'épilepsie , de ^arrivée desquels on s'apercevait parce qu'elle changeait brusquement de conversation pour débiter quelque extravagance. Elle demeurait avec son frère unique , dont elle tenait la maison à Douvres. C'était nne femme très-pieuse j et son frère un homme très-rassis ; mais à présent il fait tout ce qu'il peut pour démentir son histoire et empêcher d^j croire. Mistress Yeal avait été intimement liée arec mistress Bargrave depuis son-enfance. Bfistress Yeal alors n'était pas favorisée de la fortune ; son père ne prenait pas soin de ses enfans comme il l'aurait dû ; et il en résultait qu'ils étaient exposés 4 de vrais em* barras Mistress Baigrave, 4 cette époque, avait un père qni n'était guère plus tendre, mais elle ne manquait ni de vèiemensni de nourriture , ce qu'onze pouvait pas toujours dire de mistress YeaL Aussi cefle-ci disait onvent : •• Mistress Barg^ave , vous êtes nonseulement la meilleure, mais la seule amie que j'aie an monde , et nul événement dans ma Vie ne détruira jamais mon amitié.'» Chacune d'elles s'affligeait de la mauvaise fortune de l'antre ; elles lisaient ensemble Drelincourt sur ta mort^ et d'antres bons livres : et comme deux amies chrétiennes/ elles se consolaient l'une l'autre dans leurs chagrins.
Quelque temps après , les amis de M. Yeal lui obtinrent une place dans les douanes & Douvres , ce qui fit que mistress Yeal perdit peu k peu on intimité avec mistress Bargrave , sans qu'il j •ût entre elles la moindre querelle ; mais l'indiffi&MUce survint peu à peu , et enfin mistress Bai^rave n'avait pas vu son ancienne amie'depuis deux ans et demi : Û est frai qae , pendant ce temps,
ell« avait éic une ahnile ah&ehte de Douvres , el que des derniers si^ mois etle en avait passé deux à Ganlorbëry, Uans une muisou qui lai appartenait.
Cest dans cette maison, le 8 septembre l7o5, qu'elle était assise seale dans la matinée , réfléchissant aux malheurs de la vie , et raisonnant avec elle-même pour sUnspirer la résignation aui volontés delà Providence , quoique sa situation semblât bien dure : « D^eu a ponrvuà mes besoins jusqu'ici, dit-elle, et je ne doute pas quM u'y pourvoie encore, et je suis convaincue qu*il mettra fin à mes afflictions quand il le jugera convenable pour moi. >, Alors clïé prît un ouvrage de couture , et à peine Tavatt-elle en main qu^elfe enlenidit frapper, à sa porte. iLlle allaTouvrir, et elle vit mhitrëss Ycal ; son ancienne amie, qui était en robe faite pour monter à cbeval En ce moment , l'horloge sonna midi.
(• Mademoiselle, dit mistress Burgrave, je suis surprise de votre vigile ; il y a si long-temps que vous m'avez abandonnée. » jtl'e ajouta pourtant qu'elle était charmée de la voir, et s'approcha pOnr l'embrasser. MlstressVeal avança de son côté, au point que lenr.slèvres se loudhèreni presque, mais elle recula tout à coup, et se passant une main sur les yeux, elle dit qu'elle ne se portail pas très-bien. Elle ajouta qu'elle allait faire un voyage, et qu'elle avait eu un grand dékir de la voir auparavant. — « Mais comment pou- V ei-vous voyager .«eule ? demanda Mistress Bargrave ; j'en suis surprise , car je sais' que vous avez un frère qui vous aime beaucoup. — oOh', répondit mistress Veal, j'ai faussé compagnie à mon frère, et je suis partie ; mais j'avais une telle envie de vous voir avant de me mettre en voyage! » Mistress Bargrave la fit entrer dans une autre chambre communiquant à la première , et mistress Yeal s'y assit dans le fauteuil que son amie occupait quand celle-ci l'avait entendue frapper. » Ëh bien, ma chère amie , dit alors mistress Vëal, je suis venue pour renouer notre ancienne amitié, el vous.demander pardon d'y avoir manqué ; et si vous pouve» me le pardonner , vous êtes la meilleure des femmes. » — IN 'en parlez pas , répliqua mistress Bargrave , je ne vous en ai pas voulu un instant, et je puis aisément vous pardonner n i— < Mais qo'avez-vous pensé de moi ? demanda mistress Yeal . » — « J'ai pensé que vous étiez comme le reste du monde , répondit mistress Bargrave, et que la prospérité avait fait que vous m'aviez oubliée en vous oubliant 1/oui hième d
Alors nftsiTéss Vcal rappela à mistress Bargrave les services que celle-ci' lui avait autrefois rendus, el une grande partie des conversations qu'elles avaient eues dans les jours de leur adversité ; les livres qu'elles avaient lus ensemble, et notamment les consolations qoVlIes avaient puisées dans l'ouvrage de DreU'ncourt sur la mort,
TOMEX. 17
OQ vr«f fl qui éuil , dit elle, le meiliear qui eût jamais été^tnlsvr r« Miiet. Elle fil ipsn meotioa du doctear Sherlock, de deux puvraies kuUaodau uir la mort, qui avaient été traduits, et de plu. »iCBrt autre»* Mait de tons ceux qui avaient traité ce sujet, dit-elle, c'était Dreliocourl qui avait les idées les plus claires sur la mort, el s«r l'état qui devait la suivre. Elle demanda â son amie si elle avait cet ouvrage. — « Oui , répouJit misiress Bargrave. » -^ •■ AUea le chercher, reprit misiress Yeal. » Misiress Bargrave alla le chercher et le rapporta en descendant. — « Ma chère misiress Bargrave, dit alors misiress Yeal, si les yeux de notre foi étaient aussi ouverts que cenx de notre corps, nous verrions nombre d*aBges rangés autour de nous pour nous garder. Les idées que nons BOUS faisons mainlenanl du ciel ne soaii rien auprès de ce qu'il est en réalité, comme dit Dreliucourt- Consolez-vous donc dans vos chagrins, et croyez que le Tout-Puissant a les yeux paiticalièrement 6liés sur vous; que vos afflictions sont des marques de la faveur de Dieu, et que lorsqu'elles auront produit Tefiet pour lequel elles vous sont envoyées, vous en serez délivrée* Et croye«-m<H, ma chère amie, croyez ce que je vous dis, une BÙnule de bonheur futur votis dédommagera amplement de toutes vos joaflTrances. Car je ne puis croire , — et elle frappa son genou de sa main , avec U même chaleur qui avait régué dans tous ces discours , — que Dieu souffre que vous passiez tons vos jours en proie à de telles aflUctious. Soyes assurée qu'avant |»en il les fera cesser, ou vous y dérobera. » Elle parlait d'un ton si pathétique et si céleste que misiress Bargrave pleura plusieurs fois, tant elle en était profondément affectée.
Alors mistress Yeal parla de VJseétùfme du docteur Kenrick, ou» vrage 41a fin duquel il donne le détail derla vie des premiers chrétiens. Elle recommanda ce modèle â notre imitation , et ajouta :
— « Leur conversalion n'était pas semblable À celle de notre siècle ; car à présent il ti'y a dans nos discours que néant et vanité, et il n'en était pas-de même des leurs. S'édifier et se fortifier mutuellement dans la foi , était leur but, de sorte qu^ils n'étaient pas ce que nous sommes, et que nous ne sommes pas ce qu'ils étaient. Cependant nous devrions faire ce qu'ils faisaient. 11 régnait parmi eux une amitié cordiale ; mais où peul-on la trouver aujourdUini? •
— c< Oui, dit mistress Bargrave, il«sl bien difficile aujourd'hui d« trouver un véritable ami j» — •' M. ^forris , continua mislreis Yeal , a composé une belle pièce de vers , intitulée : la perfto^ tion de P Amitié, et je l'admire beaucoup. Avex-vous ses ouvrages? »
— (c Non, répondit mistress Bargrave, mais j'ai cette pièce àm vers , que j'ai ^copiée moi-même. » — « L'avez-vous ? repaît mistress Yeal; en ce cas allez la chercher. « Elle alla la chercher, et l'offrit à mistress Yeal pour qu'elle la lût; mai»
celle-ci fit un geste de la main en signe de refus , et dit qu'elle gagnerait un mal de tè(e si elle la baissait pour lire. Elle pria mistress Bargrave de lui en faire la lecture^ ce qu'elle fit. Tandis qu'elles admiraient celle pièce tîe vers , mistress Veal dit : — « Ma chère mislress Bargrave , je ▼ous eimerai toujours. Le mot élysien est emiJoyé deux fois dans ces vers. » — 0 Âb! ces poètes , dit mistress Yeal , ils ont toujours de ces noms pour le ciel ! » Elle passait souvent la main
«ur ses yeux « Mistress Bargrave , dit-elle , ne trouvei-vous
pas que mes attaques m'ont bien changée? ». — «^'on^ répondit mistress Bargfave , vous me paraisse» avoir aussi bonne mine qu'en aucun temps de notre connaissance. »
Après tous ces discours*, dans lesquels mistress Bargrave dit que •on amie employa des expressions plus choisies que celles de ses conversations habituel !es , et plusieurs autres encore , dont elle nt pourrait se souvenir , — car on ne peut cro! re qu'il soit possible de se rappeler toute une conversation d'une heure trois quarts , quoiqu'elle croie en avoir retenu les points principaux ; — Mistress Veal pria mistress Bargrave d'écrire i son frère pour lui dire qu'elle désirait quHl donnât des bagues de deuil à telle et telle personne -/qu'il y avait dans son urmoire une bours« de pièces â'or, el qu'elle souhaitait en donner deux à sa cousine AYatson*
Tandis qu'elle parlait ainsi, mistress Bargrave crut qu'elle allait avoir une attaque, et elle plaça sa chaise précisément devant les genoux de son amie , afin de l'empêcher de tomber par terre , si elle en avait une , car lés bras du fauteuil , pensait.elle , l'empêcheraient de tomber d'un côté ou de l'autre. Pour distraire les idées de mistress Veal , elfe toupha plusieurs fois la manche de sa robe , et en fit l'éloge. Mistress Yeal hii dit que la robe avait été faite tout récemment, et que la soie en avait été nettoyée. Cependant elle lui réitéra sa demande , et dit à mislress Bargrave qu'elle ne devait pas la lui refuser. Elle ajouta même qu'elle désirait qu*elle répétât â son frère toute leur conversation , quand elle en aurait l'occasion. — 1 Ma ch^re mistress Veal , dit mistress Bargrave , cela parait si extravagant que je ne puis vous le promettre; et quelle histoire mortifiante serait notre conversation pour un jeune homme ! Il me semble qu'il vaudrait beaucoup mieux que vous fissiex tout cela vousnaième. » — « ^fon, répondit mistress Veal ; cela peut vous paraître extravagant â présent; mais avec le temps, TOUS troaverex plus de motifs pour le faire. • Mis* ^ress Bargrave , pour satisfaire son importunité , se leva poar aller chercher une pldme et de l'encre , mais mistress Veal loi dit : 9 Non , pas â présent ; mais faites-le quand je gérai partie, et surtout n'y manquei pas. » Ce fut une des dernières choies qu'elle loi recommanda, et mistress Bargrave le lui promit.
368 APPENDTX.
Alors aiutrttt V«ial tui demanda des nouveU,^ de sa fi^e. |tistr««« Bargrave lui dit quVIle n'était pas à la maison , mais qiie si «Ile désirait la voir, elle irait la cherclier ^istress Ycal l'en |iria , «t soa amit sortit pour aller chercher sa fille che« ano voisine, mais quand elle Revînt, mistress Veal était sortie lit la maiso* , et était dans la rue , en /ace du marché aux bestiaux (car c'était samedi, jour de marché j prêle à partir dès que mii.tress Bargrave serait de retour. Celle-ci lui demanda pourquoi elle était si pressée. E'ie repondit qu'il fallait qu'elle parth, quoiqu'il fût possible qu'elle ne se mit en voyai^e que le lundi. £l!e dit à mistress Bargrave qu'elle espérait la revoir encore cbei sa cousine Watson avant d'aller où elle ullaH Enfin elle prit eoagé d'elle , et s'éloigna de mistress Barjgrave qui la suivit des yeoz jusqu'au détour de la rue. ^ était alors une heure tçpif quarts après midi-
Mistress Yeal était morte le 7 septembre 4 midi, d'une de ses attaques , et elle n'avait recouvré l'usage de ses sens qu^ quatre heures avant sa mort. Pendant cet intervalle de temps , <;lie reçut le sacrement. Le lendemain de l'apparition de mistress Yçjl, qui était on dimanche, mistress Bargrave fut foçt in^ispo:.ce d'up rhume et d'un mal de gorge, de sorte qu'elle ne put sortir de toute la journée. Mais le |undi matin elle envoya chez le capitaine IValson pour s*informersi mistre.«s Veal y était. On fut surprisde cette demande de mistress Margrave, eton lui fit dire que mistress Veal n'y ét«t pas , et qu'on ne l'attendait point. Â. cette réponse , mistress Bargrave dit i sa servante qu'elle s'était certainement troptipée de nom, on qu'elle avait faitquelque bévue. £t quoiqu'elle fui t;:core mal portante, elle mit sa coiffe, et se rendit el^e-mème chez le capilaine Watson, quoiqu'elle ne connût personne de cette famillei afin de s'informer si mistress Yeal y était ou non On lui repondit qu'on était surpris de cette demande. Mistress Veal n'était pas venue à Cautorbéry , car il n'était pas douteux que si elle y était venue , elle aurait été chez ses parens — n li est pourtant certain qu'elle a passé avec moi samedi près de deux heures , dit mistress Bargrave. — « Cela est impossible , reprit mistress Watson , car si elle fùt^cnue ici nous l'aurions certainement vue. » Pendant qu'elles étaient à discuter sur ce sujet, arrive le capitaine Watson qdi ailnonça que mistress Veàl était morte sans aucun doute, pui&> qu'on préparait l'écusson (i). Cette noc|ve^e surprit étrangemeiifc mistress Bargrave; elle 'envoya chez la personne çhargéç de pré* parer oet écusson , et elle ne put pl^s douter de la v«ârité. £IU r»coiLU alors toute l'histoire à la fan^lle du çàpiiaine Wat^m disaiit quelle robe porjtai^ mistress Veal, copoo^ent elle éti^U
(i) Usage anglais. On atlaclie au mur extérieur de U maisMi qu'occupait le défunt un grand écusson ovalo éo&ljenaat set armoiries , et il y reste exposé taut que dure le deuil. — Tr.
APPENIHX. 389
nyée , et qu'elU lai avail dit que la soie en tvait é,ii nelloyée. — « En ce cas, s*écria mi^tress Watson, tous l'ave» vue bien véritablement, car personne qu'elle et moi ne savait que la soie avait été nettoyée, et vous ave» fait une description très-exacte d« Ix robe ; ce dont je pu*s juger , puisque je Tai aidëe i la faire. »
Mistress Walson répandit cette nonvelledans tonte la ville , et attesta la vérité de l'apparition de mistress Veal à mistress Bargrave. Le capitaine "Watson conduisit sor-le-cbamp deux hommes de considération cbex celle-<:i, pour qu'ils en entendissent In relation dç sa propre bouche. Et quand cet événement commença à faire du bruit, les hommes» de qualité, les personnes judicieuses ou iceptiques, accoururent chez elle en si grand nombre, que ce devînt pour elle une tâche , et elle fut obligée de se tenir a Técarl : car on était en général convaincu de la vérité du fait , et Ton voyait clairement que mislre s Bargrave n^était pas hypocondriaque An contraire, elle paraît toujours avec un air si enjoué et si agréable qu'elle a gagné l'estime et les bonnes grâces de toutes les per> sonnes de distinction ; et l'on regarde comme une faveur de l'en * tendre elle-même raconter cette relation. J'aurais dû vous dire plus tôt que mistress Yeal dit à mistress Bargrave que sa sœur et son beau-frère venaient tout justement d'arriver de Londres pour lu voir. -7- « Gomment se fait-il que vous ayes arrangé les choses d'uue manière si étrange ? demanda mistress Bargrave. » — « Je n'ai pu faire autrement, répondit mistress Veal. El véritable* ment son beau-frère et sa sœur avaient été â Douvres pour la voir , et ils entraieut dans celte ville précisément comme e lie expirait.Mistress Bargrave lui demanda aussi si elle voulait prendre âi^ thé. — a Volontiers, ré|>ondit mistress Veal, mais je réponds que cet enragé drùle ( voulant dire le mari de mistress Bargrave ) tous a brisé toutes ros tasses. » ~ " IN'importe , dit mistress Bargrave, je vous trouverai quelque chose pour prendre le thé. » Mais mistress Veal la refusa en disant:— Non, non, n'y peuseï pas. Et il n'en fut plus question.
Pendant tout le temps que je passai avec noislress Bargrave , et f y restai quelques heures , elle se rappelait sans cesse de nouvelles choses que mistress Veal lui avait dites ; entre autres , une circonstance importante, qui était que le vieux M. Bretton lui faisait une pension annuelle de dix livres sterling, ce qui était un secret, et mistress Bargrave l'ignorait avant que mistress Ve.il le lui eût dit.
Mistress Bai^ave ne varie jamais dans son histoire, ce qui embarrasse ceux qui dou'ent qu'elle soit vraie » ou qui ne sont pas disposés â la croire. Une servante qui était dans la cour du voisin , tenant â la maison de mistress Bargrave * Tentendit parler '1 quelqu'un pendant nne heure du temps que mistress Veal fut avec eUe. Mistress Bargrave alla chez sa plus proche voisine â l'instant même que mistress Veal la quitta , elle lui dit que//e conversation ra-
390 APPENDrX.
^ssanle «Uc »»ail eue avec son aocienae amie , el la \m raconta tout entière. Depuis celemps l'ouvrage de Drelincourl sur la mort a une vogue étrange. Et ilesl bon d'observer que malgré toute la fatigue et tout l'embarras que mistress Bargrave a eu à essayer a ce uijet , elle n'a jamais reçu de personne la valeur d'un farlbing, et qu'elle a défendu 4 sa fille de rien recevoir de qui que ce soil- Elle ne peut donc avoir aucun intcrèl à sa révélation-
Cependant M. Veal fait tout ce qu'il peut pour étouffer celte bistoire ; il a dit qu'il désirerait voir mistress Bargrave ; mais c'est un fait certain qu'il a été cbe» le capitaine "Watson depuis la mort de sa sœur, et qu'il n'a pas mîs le pied chez mistress Bargrave. Quelques-uns de ses ftrois disent que c'est une menteuse , et qu'elle n'ignorait pas les dir livres de M. Bretton. Mais la personne qui lait courir ce bruit passe elle-même pour une menteuse avérée dans l'esprit de gens que je sais mérilcr toute confiance. M. Veal est un bomme trop bien élevé pour dire lui-même que mistress Bargrave a menti , mais il dit que les mauvais Irailemens de son mari lui ont dérangé: l'esprit. Or , elle n'a qu'à se montrer pour démentir cette calomnie. M. Veal dit qu'il demandai sa sœur, sur son lit de mort , si elle désirait disposer de quelque cbose , et qu'elle lui répondit « Non^ » Or,, les cboses dont mistress Veal , lors de son apparition, désirait di&{>oser, étaient de telles bagato^es, elle était si peu influencée par quelque motif de justice en faisant cette disposition , qu'il me semble qu'elle ne parla ainsi que pour mettre mistress Bargrave en état de démontrer la vériu de son apparition; de prouver au monde la réalité de ce quelle avait vu et entendu, et d'assurer ainsi sa réputation parmi la partie raisonnable et intelligente du genre humain. Ensuite M. Veal convient qu'il y avait une bourse d'or, mais il dit quelle s'est trouvée, non daus l'armoire dft sa sœur, mais dans une boite à peignes. Cela paraît invraisemblable , car mistress "Watson a déclaré que mistress Veal était si soigneuse de la clef de son armoire, qu'elle ne la confiait jamais i personne ; et si cela est, il • n'est pas douteux qu'elle n'aurait pas gardé son or sans l'y enfermer. Et mistress Veal passant ses mains sur ses yeux , et demandant à mistress Bargrave si ses attaques ne l'avaient pas bien changée , me paraît l'avoir fait pour rappeler ces attaques à mistress Bargrave , et la préparer à ne pas trouver étrange qu'elle la priât d'écrire à son frère pour disposer de bagues de deuil et de pièces d'or, ce qui avait bien l'air de la requête d'une personne mourante. Et l'effet que cela produisit sur mistress Bargrave fut de lui faire croire que sou amie allait avoir une.de ses attaques > et elle donna en cette occasion une nouvelle preuve de son amitié et dn soin qu'elle prenait d'elle; car, comme on le voit par toute sa «onduite , elle n*eut pas l'air de trouver étrange que mistress Veal f&t venue la voir au miitea du jour ; nu^tlU fe fût rtfiueti
APPENDIX. 3gî
l'embrasstr, et qu'elle reût quittée de manière à prévenir une seconde tentative pour Tembrasser en s^en séparant.
Maintenant, je ne puis m'imagiucr pourquoi M. Veal regarde cette relation comme une injure, .et fl est clair qu'il la regarde ainsi , puisqu'il fait tant d'efforts pour empêcher d'y croire ; car on considère généralement l'appai-ilion de misiress Veal comme celle d'un bon esprit, puisque tous ses discours étaient si religieux. Ses d'eux grands motifs étaient de consoler mistress Bare' rave dans son afHiction, de lui demander pardon d'avoir manqué d^amilié pour elle, et de lui donner des cucouragemens par une conversation pleine de piété. De sorte, après tout, que supposer que mistress Bargrave ail pu inventer une pareille histoire entre le •vendredi & midi etie samedi à pareille heure (en admettant qu'elle ait appris à l'instant même la mort de mistress Yeal), sans confondre les circonstances, et sans y avoir aucun intérêt, ce serait lui accorder plus d'esprit, de bonheur et d'astuce qu'une personne impartiale ne peut lui en attribuer. Je demandai plusieurs fois à mistress Bargrave si elle était bien sûre d'avoir touché la rube de son amie , et elle me répondit modestement: — « Si je' puis compter sur le témoignage de mes sens , j'en suis sûre. Je lui demandai si elle avait entendu du bruit quand mistress Veal avait frappé sur son genou avec sa,jnain ; elle me dit qu'elle ne s'en souvenait pas , mais que mistress Veal lui avait paru un corps , aussi-bien que moi qui lui purlais. — «il me serait aussi facile de me persuader, ajouta-t-clle, que vous qui me parles en ce moment n'èles qu'une apparition, que de croire que je ne l'ai pas vue réellement; car je n'avais aucune espèce de crainte; je l'ai rcÈue comme une amie , cl je l'ai quitlce de même. Je ne donnerais pas un farthing pour que personne mtf croie ; \e n'y ai aucun intérêt ; et depuis ce temps il n'en est résulté pour moi que de la peine et de l'embarras. Si le hasard n'avait pas rendu publique cette histoire, je n'en aurais jamais parlé. » Mais ^ présent, elle. dit qu'elle la gardera pour elle seule, et qu'elle se tiendra à l'écart autant que possible , ce qu'elle contiàue à faire. Elle dit que quelqu'un est venu de trente milles pour entendre cette relation de sa propre bouche, et qu'elle l'a racontée une fois quand sa chambre était pleine de monde. Plusieurs particuliers l'ont en^ tendue en faire le rcçit.
Cette histoire m'a fort affectée, et je suis très-convaincue que c'est un fait bien constaté; et il me semble fort étrange que nous contestions la vérité d'un fait, uniquement parce que nous ne pou* vous expliquer des choses sur lesquelles nous n'avons pas des idées certaines et démonstratives- £n tout autre cas , jamais on n'aurait révoqué en dentela bonne foi et la véracité de mistress Bargrave.
FlZr DU TOME DIXIÈME. . à
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TABLE DES MAtiÈRES.
Pages.
BiouRAFHiE UTtiùuULE deSTromancicrscélèbrcs, 5
Notice biographique et liltéraire sur J. Swift , y
Notice biogiaphique et JittéF«rJre sur Oimer Coldsmitll* ........... 28^
Notice biograpliiquê et littéraire sur Samuel JoèmsoB , . • 53
Notice biographique et littéraire srir Châties J^ihiistoue , auteur de Chrysal , . . . 63
N-otîce biographique et' littéraire î>ur Robert B»ge, 77
Notice biographique et Ktlcraire sur Horace Walpole, 102
Notice biographique et iillcraifê' 5ùr Clara Rec\e, . ia8
Notice biographique et liliôrairesur Richard Cumberlatid, i4o
Notice biogiaphique et litte'raire sur Aniiê Radclifle, .......... 179
Notice biographique et lîltéraire sur' Henri Mackenzie, , . 11^
Notice biographique et littéraire sur le révérend Charles-Robert Maturin , . . . ^47
Notice biographique et littéraire sur Charlotte Smith , . . .270
Notice biographique et lîttéraii*e sur Dauiél De Foc , ; . 322
Appéfldîx, N». I^'. Histoire d'Alexaudrc , Selkirk, . . . . . • •. • • -^77 ^t^ppendix., N®. II. Relation véritable de rappa«tfon d'une mistress Veal, le lendemain de sa mort, à une mîstrcss Bargrave, à Cânlorbéry, le 8 Septembre i7o5; etc., 383