TOME X. i
plexie avant d'avoir pu terminer son ouvrage. Sts amis le firent pourtaat imprimer^ et le produit de la vente paraît avoir ité la seule source qui lui JPoumit des moyens d'existence.
A cette époque se termina la carrière politique de De Foe. Il recouvra la santé ^ mats son esprit avait changé de direction} et ce fnt al<H^ que l'histoire dé Selkirk lui suggéra pour la première fois l'idée de Robinson Crusoé. Quelques personnes ont pensé que Pidée de cet ouvrage n'appartenant pas originairement à De Foc, cette circonstance diminuait son mérite ; mais réellement rhistoire de Selkirk , qui avait été publiée quelques années auparavant dans le Voyage au* tour du monde de Woodes Rogers , parait avoir fourni k notre auteur si peu de matériaux , à l'exception de l'idée d'un homme demeurant dans une tie déserte, qu'il semble peu important qu'il ait conçu le plan de son ouvrage d'après cette histoire ou quelque autre semblable,, car il ea com^ait alors plusieurs. Pour mettre nos lecteurs en ^éiatde juger combien peu De Foc a étîé aidé par la relation de iSelkirk, nous l'avons ei&* traite en entier du Voyage de Woodes Rogers , et nous l'avons jointe à cet article (i).
La vente de Robinson Cruaoé fut, comme nous l'avons d^à dit , rapide et considérable , et le profit qu'en relira De Foe y fut proportionné. Cet ouvrage fut attaqué de toutes parts par ses anciens adversaires , dont les travaux littéraires sont depuis long-temps tombés tranquillement , comme leurs auteurs, dans un oubli bien mérité; mais De. Foe ay.aiit pour lui le public^ défia toute leur OVVoy»» i'Appendix, 9p, t, pas*377.
mëchaocetë , et publia la même année un second \oIume avec autant de succès. Ainsi
« Sa barque bien assurée , marchait toutes roiles déf\ojée$ , et farorisée par le vent ; »
mais excité par Fespoîr d'un nouveau profit^ et regardant comme inépuisable le sujet de Robinaon Crusoéy il publia bientôt après une nouvelle suite intitulée : Sérieuses réflexions de Robinson Crusoi pendant sa vie, avec sa vision du monde angé-^ lique. Ces réflexions et cette vision furent bien accueillies dans le temps ^ quoiqu'elles ne soient pas aussi recherchées aujourd'hui.
Avec ce retour de bonne fortune la santé de notre auteur se rétablit, et son esprit reprit sa vigueur. Il publia en 1720 la Vie et les pirateries du capitaine Singleton j et trouvant , à ce qu'il parait y moins dangereux et plus profitable d'amuser le public que de le réformer, il suivit ce système avec peu de variation pendant tout le reste de sa vie.
Ceux de ses ouvrages qui obtinrent tous un degré considérable de succès , quoique sans arriver à la même vogue que Robinson Crusoé, furent : le. Philosophe muet , V Histoire de Duncan Campbell j la Vie rernarquable du colonel Jack, l'Heureuse maîtresse y et un Nouveau voyage autour du monde.
Il mourut en 1731, à l'âge de soixante-huit ans^ dans Cripplegate à Londres, laissant une veuve et une famille nombreuse dans-une honnête aisance.
Que De Foe fût un homme doué d'une intelligence forte et d'une vive imagination, c'est ce que prouvent ses ouvrages ) qu'i^ eût un caractère ardent, un courage résolu, un esprit d'entreprise infatigable , c'est ce qui est démontré par les
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divers incidens de sa carrière agitée ) et quoi qu'oQ puisse penser de cette humeur inconstante et inconsidérée qui opposa si souvent des obstacles à son avancement dans le monde, on ne trouve aucun motif pour lui refuser le mérite d'avoir été aussi intègre^ aussi sincère^ aussi conséquent avec lui-même , — pour ne pas dire davantage^ — qu'on pouvait Tattendre d'un écrivain politique qiii travaillait pour gagner du pain , et dont le principal protecteur^ Harley, avait fini par être d'iin parti difierent du sien. Comme auteur de Robinson Crusoé, sa renommée promet de durer aussi long-temps que la langue dans laquelle il a écrit*
Telle est la notice que nous devons à un ami bien regretté : il nous reste à expliquer brièvement les succès de l'écrivain^ et surtout celui de son ouvrage principal.
Nous devons d'abord remarquer que De Foe était doué d'une fertilité étonnante. Il écrivait en toute occasion et sur tous les sujets ; et il paraissait n'avoir que peu de temps pour se préparer à celui dont il s'occupait; mais il le traitait d'après les souvenirs nombreux qu'il conservait de ses premières lectures , et d'après les idées qu'il avait saisies dans la société, et dont il semble qu'il ne perdit jamais une seule. Malgré les recherches de feu Georges Chalmers , on ne s'est pas encore procuré une liste complète des ouvrages de De Foe, et le bibliomanè le plus actif peut à peine réunir une collection entière de ses ouvrages , même de ceux dont il est l'auteur reconnu (i).
(i) L*aateur àe celle notice a cliercbc long-temps son poème in * titulé Caledoiiia sans avoir pn le trouver. ( iV«/e de tJtaeur.)
La notice qui précède ne mentionne pas la moitié de ses ouvrages, qui tous, jusqu'au plus iusignifiatit, ont un caractère distinctif qui les fait reconnaître comme étant sortis de la plume d'un homme extraordinaire. On ne peut donc douter qu'il ne possédât une mémoire fertile et une verve inépuisable d'imagination pour en tirer parti.
De Foe ne montre pas de grandes connaissances classiques, et il ne paraît pas que son séjour dans la pension de Newington l'ait conduit bien loin dans l'étude des langues anciennes. La sienne est le véritable anglais , simple souvent jusqu'à la bassesse, mais toujours si clair et si expressif que sa trivialité même , comme nous le prouverons tout à rbeure, sert à donner un air de vérité ou de probabilité aux faits et aux opinions que l'anleur avance. Laissant à part la politique , son goût le portait à ces narrations populaires qui font l'amusement des cnfans et des classes inférieures y à ces relations de voyageurs qui ont visité des contrées lointaines, de marins qur ont découvert de nouveaux pays et des nations étrangères , de pirates et de boucaniers ayant fait leur fortune par des entreprises désespérées sur l'Océan. Son séjour à Limebouse , près de la Tamise, doit lui avoir fait connaître un grand nombre de ces marins moitié corsaires, moitié brigands ; il doit les avoir entendus souvent raconter leurs aventures, et s'être ainsi familiarisé avec leurs mœurs et leurs opinions. U y a lieu . de croire, d'après un passage de sa Revue j qu'il connaissait Dampicrre, marin dont la science nautique et les talens littéraires se trouvaient alors rarement réunis dans les hommes de son métier, surtout parmi ces eufans bourrus de l'Océan qui
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ne reconnaissaient pas de paix au-delà de la Ligne y et qai ataient pour un bâtiment espagnol Tenant de FAmérique méridionale une insurmontable antipathie; en un mot qui, quoique distingués par le terme un peu moins dur de boucaniers^ ne yalaient guère mieux que de véritables pirates. On sait parfaitement que le gouvernement anglais ne prenait pas des mesures très-actives pour réprimer cette classe d'aventuriers , tant qu'ils ne commettaient de déprédations que contre les Hollandais et les Espagnols, et qu'il les inquiétait rarement si, après leur vie errante, ils revenaient jouir tranquillement dans leur patrie de leurs richesses mal acquises.
Le courage de ces hommes , les dangers qu'ils couraient , la manière miraculeuse dont ils y échappaient , et les contrées peu connues où ils voyageaient , paraissent avoir eu pour De Foe des charmes infinis. Il a écrit plusieurs ouvrages sur ce sujet , tous fort amusans , et remarquables par l'exactitude av/sc laquelle il peint le caractère d'un boucanier. Le Nouveau voyage autour du monde, les F'oyages et pirateries du capitaine Singleton, sont de cette classe , et à proprement parler , la seconde partie de Robinson Grusoé y appartient aussi. On n'a jamais douté des connaissances générales de De Foe en matières nautiques, car on assure qu'il n'^a jamais employé mal à propos un seul terme de marine, ou montré une ignoranct qui n'aurait pas convenu au personnage qu'il mettait en scène. Sts remarques sur le commerce, qui se mêlent naturellement à ses relations des contrées étrangères, on pouvait les attendre d'un homme que ses réflexions sur toutes les branches de commerce avaient mis en état d'écrire on
Exposé du commerce et ua ouvrage intitulé le Cow,merçant anglais ; ce qui prouve qu'il connaissait parfaitement les pays étrangers , leurs produits y leurs mœurs , leur gouvernement , et tout ce qui pourrait faciliter le commerce avec eux ou y mettre obstacle. On peut donc eu conclure qu'il avait examiné avec soin le Pèlerinage de Purchass , les Voyages d'Hachluyt et les autres auteurs anciens , de môme que les voyages de son ami Dampierre , de Wafer, et d'autres marins qui avaient navigué sur les mers du sud comme corsaires y ou y comme on le disait alors , pour leur compte»
Shylock dit qu'il y a des voleurs de terre et des voleurs de mer y et si De Foe connaissait parfaitement les premiers y il u'iguorait pas les pratiques et les mœurs des seconds* Il faut sans doute attribuer aux longs emprisonnemens qu'il sidiit plusieurs fois les occasions qu'il eut de se mettre au fait des secrets des voleurs, et des meudians, de leurs pillages, de leurs ruses , et de lew adresse à se dérober au ^ châtiment» Mais de quelque bmi nière qu'il eût acquis ses connaissances \k cet égard y il en possédait certainement de trèsétendues , et il s'en servit pour composer divers ouvrages de fiction dans le style appelé par les Espagnols gusto picaresco y style que personne ne s'appropria jamais mieux que lui. Cette classe de fictions pourrait s'appeler le roman de la coquinerie, puisqu'elle a pour sujets les aventures des coquins y des voleurs y des vagabonds y des filous^ des viragos et des courtisanes. Le meilleur goût du siècle actuel a rejeté ce genre grossier d'amusement, qui d'ailleurs ne pouvait qu'être infiniment pernicieux aux classes inférieures y attendu
que ces ouvrages présentent sous une forme comique, ou même héroïque, les crimes et les vices auxquels elles ne sont que trop vraisemblablement portées à se livrer. Cependant les scènes basses
Ïue décrit De Foe peuvent se comparer aux jeunes égyptiens du peintre espagnol Murillo , qu'on admire si justement comme étant de vrais chefsd*œuvre de l'art par la vérité de la conception , par la force de Texéculiou , quelque bas et répugnans que soient les originaux dont ils ofFrent la copie. De ce genre sont, par exemple, VHUtoire du colonel Jack , qui eut une vogue immense parmi les classes inférieures; celle de Moll Flan* ders y voleuse de boutiques et prostituée ; celle de Mîsiress Christian Dauis , dite la mère Ross , et celle de Roxane y courtisane d'un ordre plus Televé, Tous ces ouvrages contiennent des preuves de génie , et l'on en remarque particulièrement dans le dernier \ mais le ton grossier de ces ouvrages , les vices et la bassesse des acteurs qui -y figurent, font que le lecteur éprouve le même sentiment qui peut influer sur un jeune homme ayant de bons principes, et qui s'étaiit laissé entraîner dans une scène de débauche par quelque libertin, peut s'en amuser, mais en rougit. Ainsi donc, quoique nous puissions trouver dans ces ro' mans picaresques bien des choses amusantes, nous les laissons à Pécart , comme nous éviterions la société de gens qui , quoique intéressans d'ailleurs , ne seraient pas tout-à-fait dignes, par leur caractère et leurs mœurs, d'être admis dans la bonne compagnie. Un troisième genre d'ouvrage auquel le génie actif et vigoureux de notre auteur était particu* lièrement adapté , fut la relation de grandes convulsions nationales occasionées par la guerre,
la peste ou la tempête. Ce sont des histoires qui ne manquent jamais d'attirer l'attention ^ même quand le style n'en est que passable j mais qui écrites avec ce ton de vérité que De Foe savait si bien y mettre , font hérisser les cheveux sur la tête du iécteur- C'est de cette manière qu'il a écrit les Mémoires d'un Cavalier , qui ont souvent été lus et cités comme la production authentique d'un personnage réel. !Né lui-même presque immédiatement après la restauration , De Foe doit avoir connu un grand nombre de ceux qui avaient pris part aux commotions civiles de 1642-6 ; époque à laquelle ces mémoires se rattachent. Il faut qu'il ait vécu parmi eux à cet. âge oii les enfans tels que nous concevons que De Foe doit nécessairement avoir été, grimpent 2:ur les genoux de ceux qui peuvent leur raconter les entreprises audacieuses et les dangers de leur jeunesse , à une époque où leurs passions et leurs vues d'avancement dans le monde n'ont pas commencé à exercer une influence sur leur esprit, et où ils sont encore charmés d'écouter le récit des aventures arrivées aux autres sur un théâtre où ils n'ont pas encore paru eux-mêmes* Les Jfémoires d'un Cai^alier ont certainement été enrichis de quelques anecdotes qui devaient enflammer l'imagination active et puissante de De Foe , et lui faire sentir de quelles couleurs il devait se servir pour peindre un tel tableau.
Le contraste entre les soldats du célèbre ïilly et ceux de l'illustre Gustave-Adolphe semble presque tracé avec trop de détails pour être l'ouvrage de tout autre qu'un témoin oculaire. Mais le génie de De Foe a prouvé eu celte occasion comme
daos plusieurs autres ayec quelle exactitude il sait s'identifier au personnage qu'il veut peindre. Voici comme il décrit les troupes de Tiily : c( Moi qui avais tu l'armée de Tilly et ses vétérans endurcis aux fatigues , dont la discipline et les manœuvres étaient si exactes , et dont le courage avait été si souvent éprouvé , je ne pouvais regarder les troupes saxonnes sans quelque commisération, quand je songeais à qui elles avaient affaire.^ Les soldats de Tilly étaient des hommes fiers et déterminés; leur figure annonçait la bravoure et la résolution ; ils étaient couverts de blessures et de cicatrices ; leurs armures montraient les traces des balles de mousquets , et étaient touillées par les pluies de l'hiver. Je remarquai que leurs uniformes étaient toujours sales , mais que leurs armes étaient propres et brillantes. lis étaient habitués à camper en plein champ, et à dormir en dépit de la pluie et de la gelée* Leurs chevaux étaient robustes et endurcis comme eux-mêmes, et connaissaient bien toutes les manœuvres. Les soldats étaient si bien au fait de leur besogne , que des ordres conçus en termes généraux leur suffisaient. Chacun d eux était en état de commander , et leurs mouvemens, leurs marches, leurs contre -marches, toutes leurs manœuvres s'exécutaient avec tant d'ordre et de promptitude, que les mots ordinaires de commandement étaient à peine nécessaires parmi. eux. La victoire en avait fait des enthousiastes, et ils savaient à peine ce que c'était que de fuir (i). »
Voici le contraste entre la discipline de Gustave-Adoiphe et celle de son ennemi :
(i) Uémoiregd'un Gavatier, tome I , chap. 3
« Quand je vis les troupes suédoises , leur discipline exacte^ leur bon ordre, la modestie et la familiarité des officiers , et ^la conduite régulière des soldats, leur camp me sembla une cité bien ordonnée. La dernière paysanne apportant ses denrées y était aussi à l'abri de tonle violence que dans les rues de Vienne. On n'y Yoyaît pas des régimens de coquins et de coqnines comme à la suite des troupes impériales^ il n'y avait même d'autres femmes dans le camp que celles qui étaient connues aux prévôts comme femmes de soldats , et qui étaient nécessaires pour blancbir leur linge, prendre soin de leurs habits et préparer leurs vivres.
(( Les soldats étaient bien vêtus, quoique sans recherche, et munis d'excellentes armes, dont ils prenaient le plus grand soin^ et quoiqu'ils ne parussent pas aussi terribles que me semblèrent ceux de Tilly la première fois que je les vis , leur air belliqueux , joiut à ce que nous en avions entendu dire , me les fit paraître invincibles. L'ordre et la discipline qui régnaient dans leur marche, dans leurs camps et dans leurs exercices, étaient ce qu'on pouvait voir de plus parfait et de plus excellent, et ce qui ne se trouvait que parmi les troupes du roi, son propre talent, son jugement et sa \igilance ayant beaucoup ajouté au système alors généralement adopté pour la. conduite des armées (i)* »
Quand la grande rébellion éclata en Angleterre, rébellion dans laquelle l'auteur supposé j;Oue un rôle actif, l'esquisse légère qui suit forme un tableau plus complet des misères d'une guei^re
(i) Mémoires d'un C»v«litif, ton^ f, diap. ^.
civile que ne pourrait le faire tout un volume
de réflexions sur ce sujet.
u Par la faveur particulière du roi je fus alors appelé aux conseils de guerre , mon père continuant à être absent et malade; et je commençai à songer aux véritables motifs, et qui ^lus est à l'issue fatale de cette guerre. Je dis que je commençai , car je ne puis dire que mon esprit eût bien pesé les choses jusqu'alors. Il est vrai que j'avais été accoutumé à voir couler le sang, prodiguer la vie des hommes , brûler les villes et piller les campagnes ; mais c'était en Allemagne, en pays étranger; et mon cœur était saisi d'une tristesse inexplicable eu voyant les mêmes scènes se passer dans mon pays. Même quand nos ennemis étaient en déroute j'avais le cœur percé de douleur , et un homme qui demandait quartier en anglais m'inspirait une compassion que je n'avais jamais éprouvée; il me semblait quelquefois que c'était uti de mes soldats qui avait été renversé, et lorsque j'entendais crier.: u 0 Dieu! je suis tué! )) je me retournais pour voir lequel c'était de mes hommes. Je me voyais alors occupé à couper la gorge à mes amis, et même à quelques-uns de mes proches parens. Parmi mes anciens camarades, mes compagnons d'armes en Allemagne , les uns combattaient pour nous, les autres étaient dans les rangs opposés , suivant la différence de leurs opinions religieuses. Quant à moi, j'avoue que je n'avais pas alors beaucoup de religion, mais je pensais que la religion bien entendue de part et d'autre nous aurait tous rendus meilleurs amis (i). )) (I) Mémoires d'un Cavalier, tome II, diap, a.
VHistoire ds la grande peste de Londres appartient à cette classe particulière d'ouvrages tenant le milieu entre le roman et l'histoire* De Foe y a sans contredit inséré un grand nombre de traditions avec ce qu'il pouvait avoir réellement lu, ou ce dont il avait obtenu des preuves directes de quelque autre manière. Ce sujet est si hideux qu'il fai^ presque naître le dégoût; et pourtant , quand même il n'eût pas été auteur de Robinson Crusoé , De Foe aurait mérité l'immortalité par le génie qu'il a déployé dans cet ouvrage comme dans les Mémoires d'un Cavalier, Cette maladie terrible , qu'on peut décrire en employant le langage de l'Écriture , comme u la peste qui marche dans les ténèbres, et la destruction qui frappe en plein jour , » était vraiment un sujet qui convenait à un pinceau aussi véridique que celui de De Foe, et en conséquence il peignit des tableaux presque trop horribles pour être contemplés.
Il est étonnant que le grand incendie de Londres ait échappé à l'attention de De Foe, si empres.sé a en chercher qui eussent un caractère populaire. Cependant nous pouvons à peine le regretter , puisque , indépendamment des vers de Dryden insérés dans Vjinnus mirabilis , les tableaux qu'en ont laissés deux contemporains, Evelyn et Pépys , nous retracent cet événement dans tout son éclat terrible.
La grande tempête qui le 26 novembre 1708, suivant l'expression d'Addison , u passa sur la Grande-Bretagne pâlissant , )) parut à De Foe un sujet propre à exercer ses talens pour la description. Mais comme son ouvrage est en grande partie rempli de lettres écrites de la
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campagne, de misérables poésies pastorales , — car De Foe n'était qu'un poète en prose , — et de ces remplissages bien connus qui tirent au volume, il lui fait moins dlionneur qu« ses antres écrits.
Une autre espèce de composition pour laquelle cet auteur doué de talens si variés montra une vraie prédilection , est celle qui s'exerce sut la théurgie , la magie, la sorcellerie, les apparitions et les sciences occultes. De Foe appuie sur ces sujets avec tant d'onction , qu'il nous laisse quelque doute s'il ne croyait pas , jusqu'à un certain point, h quelque cbose ressemblant à une communication immédiate entre les habîtans de ce monde et ceux de celui que nous devons habiter un jour. Il insiste particulièrement sur le sujet des pressentimens secrets , des impressions mystérieuses , des bons et des mauvais présages , qui s'élèvent dans notre esprit, mais qui semblent lui être présentés par quelque agent extérieur , et non pas naître du cours naturel de nos réflexions. Peut-être même agissait-^il d'après ces inspirations supposées y caç le passage suiirant a évidemment rapport h sa propre histoire ; mais parle-t-il sérieusement, .c'est ce que nous ne pouvons décider, quoique nous soyons portés à le croire.
« Je connais un homme qui se fait une règle de toujours obéir à ces avis muets , et il m'a souvent déclaré que toutes les fois qu'il les suit il ne manque jamais de s'en bien trouver ; mais que s'il les néglige , ou qu'il agisse en sens contranre, rien ne lui réussit. Il lui arriva, dans un cas particulier, d'encourir le déplaisir du gouvernement : il fut poursuivi pour malversation , traduit en justice devant la cour du
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banc du roi; et déclaré coupable par le jury. Le moment n'était pas favorable au parti auquel il appartenait : il craignit de subir le hasard d'une sentence ^ et il se cacha , après avoir eu soin d'indemniser ses cautions de ce qu'elles pourraient avoir à payer (i). Dans cet état de choses il était dans une grande détresse ^ et il ne voyait d'autre ressource que de s'enfuir du royaume , ce qui lui paraissait bien dur, puisqu'il fallait qu'il quittât sa famille ^ ses enfans et ses occupations; et il ne savait quel parti prendre ^ tous ses amis lui conseillant de ne pas se livrer entre les mains de la justice ^ attendu que^ quoiqu'il n'eût pas à craindre la peine capitale, cependant , dans les circonstances où il se trouvait , la sentence qui devait être prononcée contre lui semblait le menacer d'une ruine complète. Dans cette extrémité , un matin , k l'instant de son réveil , comme l'idée de ses infortunes se représentait à son imagination , il entendit une voix intérieure lui dire : « Ecris-leur une lettre» w Cette voix parlait si distinctement et avec tant de force , que , comme il l'a souvent dît depuis ce temps, il eut peine k se persuader qu'i^ ne levait pas entendue; et cependant il convient qu'il ne l'entendit pas des oreilles du corps. « Quoi qu'il en soit^ cette voix lui répétait
(i) Dans les cours de )uslic« d*Ao|(leterre , la sentence n*est pas prononcée immédiatement après la déclaration rendue par !• jnrj. On attend la fin de la session , et Ton prononce alors jugement contre tous ceux qui ont été déclarés coupables. Cependant , à l'exception des cas déterminés par la loi , et notamment de ceux qui emportent peine capitale , Taccusé reste en liberté soui cantioif* nemeot, dont le montant est à la discrétion du juge de premièrt instance ; et s*il ne se présente pas pour receroir son jugement, le montant de ce cautionnement est versé dans le trésor publie .
les mêmes mots tous les jours et a toute heure. Un jour qu'il se promenait dans la chambre où il était caché , livré à des reflexions mélancoliques, il l'entendit encore, et it s'écria tout haut^ comme si c'eût été une voix véritable : « A qui écrii-e } » Elle répondit sur-le-champ : u ÈcrU au juge.n Ces mots le poursuivirent encore plusieurs jours. Enfin il prit plume, encre et papier, et s'assit pour écrire , sans savoir un seul mot de ce qu'il avait à dire. Mais Dabilur in hâc horâ , \ts expressions ne lui manquèrent pas ; les mots se présentèrent à l'instant à son esprit y et ils coulèrent de sa plume d'une manière qui le charma lui-même^ et qui lui inspira le pressentiment du succès.
« Cette lettre était si forte en raisonnemens , si pathétique et si éloquente , si touchante et si persuasive, qu'aussitôt que le juge en eut fait lecture il lui fit dire d'être tranquille, et qu'il tâcherait de le tirer d'affaire. Et dans le fait il ne cessa ses démarches qu'après avoir obtenu que la poursuite serait abandonnée, et l'avoir rendu à la liberté et à sa famille (i). »
Quels que fussent les véritables seqtimeDs de De Foe sur ces sujets mystiques , il n'y a nul doute qu'il ne s'en occupât volontiers j et soit par suite de son propre goût , soit qu'il crût que de pareils ouvrages fussent faits pour attirer Tattention d'une classe nombreuse de lecteurs , il est certain qu'il en écrivit plusieurs ayant pour objets des événcinens surnaturels. Ce fut ainsi' qu'il écrivit un u Essai sur IHistoire et la réalité des Appa- (( ritions , étant un exposé de ce qu'elles sont et
(I) Vision du Mcndc angéligue, pag. 4^ , 49, 5o. Londrts
« de ce qu'elles ne sont pas; d'où elles viennent (( et d'où elles ne viennent pas; avec la manière « de distinguer les apparitions des bons et des (( mauvais esprits^ et de se conduire à leur ëgard. » Cet Essai sur les apparitions fut ensuite public sous le nom de Morton. De Foc écrivit aussi sous le nom de John Beaumont un Traité sur les esprits , les apparitions , la sorcellerie eu autres pratiques de magie , rendant compte des génies^ des esprits familiers , etc. Dans ces deux ouvrages les raisonnemens de De Foc , si cette expression peut convenir, appartiennent au système platonique du docteur Henri More ; mais De Foe n'est d'accord ni avec ce système , ni avec lui-même. D'une autre part, les exemples, ou en d'autres termes les histoires d'esprits et de magie dont il nous régale , sont parfaitement racontées , et avec cet air de vérité parfaite que personne ne sut jamais aussi bien prendre que lui.
Il faut comprendre dans cette classe de ses écrits la F'ie de Duncan Camphell , sorcier et diseur de bonne fortune , drôle qui prétendait être sourd et muet et prédire l'avenir, et qui avait alors tant de réputation , que De Foe pensa que son nom ferait vendre plus d'un ouvrage; il écrivit aussi rEspion du sorcier , car dans le besoiu pressant de choisir des sujets qui avaient la vogue pour le moment, il revenait volontiers sur ceux qui avaient déjà reçu l'approbation du public. Ainsi non-seulement il ajouta à Robinson Crusoé une seconde partie inférieure à la première, mais il exploita une troisième fois la vogue que ce roman inimitable avait obtenue , par un ouvrage du genre mystique dont nous venons de parier, et qui semble la perfection de l'art de faire des livres. Il est
intitulé : Sérieuses réflexions de Robinson Crusoi pendant sa vie , avec sa Vision du nvond» angélique. Il contient en général des réflexions assez banales sur la morale , et quoiqu'il y soit quelquefois question de la situation isolée de Robinson Grusoé y et que cet ouvrage soit orné d'un plan à vue d*oiseau de son île mémorable , cependant il ne s'y trouve que bien peu d'^observations que n'aurait pu faire tout boutiquier demeurant à Charing-Gross. C'est ainsi qu'on peut épuiser la source la plus féconde du génie , et vider jusqu'i la lie la coupe de l'invention.
Indépendamment de ces différentes classes d^oovrages romanesques , dans chacune desquelles Daniel De Foe fut aussi fertile, sa plume infatigable s'occupa aussi de sujets moraux et philosophiques, de ceux qui ont rapport à l'économie de la vie et à l'histoire, de statistique et de descriptions. Il écrivit des Voyages dans le nord et le midi de la Grande-Bretagne , une Histoire de PU" nion, une incorrecte Histoire de l'Église d'Ecosse y depuis la restauration jusqiûà la révolution. Aucun de ces ouvrages historiques n'est de grande valeur, à l'exception peut-être de V Histoire de i* Union y qui n'est guère qu'un journal de ce qui s'est passé dans le parlement d'Ecosse en cette occasion remarquable. Cependant De Foe aurait pu faire un récit intéressant s'il Favait voulu ; mais ayant tiarley pour prolecteur pendant qu'il écrivait cette histoire, il coupa les ailes à son génie, probablement pour éviter le risque d'offenser l'irritable nation écossaise. Parmi ses nombreux traités politiques^ le plus intéressant peut* être est ï Histoire des Adresses y qui, écrite sur un ton parfaitement soutenu de sarcasme , place
sous un jour burlesque et méprisable ce mode de communication entre le peuple et le trône. Chacun doit se rappeler l'histoire de Hichard Cromwell , qui , en délogeant de Whitehall qui avait cessé de lui appartenir, demanda qu'on prit un soin tout particulier d'une grande caisse qui contenait, dit-il y « toutes les vies et toutes les fortunes d'Angleterre 5 » laquelle s'était engagée ^ voulait-il dire, à soutenir le second protecteur, par l'organe de ceux qui le voyaient alors avec la plus grande indiflTérence renversé du siège du gouvernement.
Mais ce n'est pas de ces sujets politiques que nous avons entrepris de parler. L'écrivain fécond dont la tête imagina et dont la plume e:&écuta tant d'écrits variés que c'est un travail d'en recueillir seulement les titres, ne doit maintenant se présenter à nous que comme auteur d'ouvrages de fictions.
Et ici , avant de faire quelques observations sur Robinson Crusoé en particulier , il peut être nécessaire d'examiner quel est le charme singulier qui entraine le lecteur quand il tient en main non-seulement ce chef-d'œuvre , mais d'autres ouvrages de De Foe, charme qui fait qu'il ne peut se résoudre à quitter le volume avant d'être arrivé à la fin ; et qu'il désire, — ce qui n'est pas très-commun dans la lecture des ouvrages de fiction , — « lire chaque page , chaque phrase , chaque mot , au lieu de se contenter de le parcourir légèrement, de manière à être en état d'en comprendre le dénoûmeht. »
Ce ne peut être la . beauté du style qui enchaîne ainsi l'attention du lecteur j car celui de De Foe, quoiqu'il ait souvent de la force, en
est redevable à l'iulcrêt de quelque situation particulière plutôt qu'à l'art de l'e'criyaiD. Eq général son style est lâche et inexact , souvent bas et rampant, et presque toujours celui des classes inférieures de la société. Ce charme ne se trouve même pas dans le caractère des incidens , car s'ils sont attachans dans Rohinson Crusoé , ils répugnent dans V Histoire de la peste ; et l'on peut en dire à peu près autant de ceux de sts ouvrages dont la scène est placée sur un théâtre vulgaire. Cependant, comme Pistoi mangeant son poireau (i), on continue tout en grondant à lire jusqu'à ce qu'on soit arrivé à la^ fîn du volume, taudis qu'on bâille en lisant des ouvrages traitant de sujets plus relevés , et écrits par des auteurs sachant beaucoup mieux manier leur langue. Ce n'est pas non plus la conduite adroite de l'histoire qui fait naître tant d'intérêt : De Foe semble avoir écrit trop rapidement pour faire la moindre attention à cette circonstance ; ses incidens sont entassés sans art et sans liaison j ses scènes ne font que se suivre , sans dépendre les unes des autres; elles ne sont pas, comme celles du drame régulier, liées ensemble par un commencement, un milieu et une fin; elles ressemblent plutôt aux yerre^ peints d'une lanterne magique, qui n'ont d'autre rapport entre eux que d'être ea-> fermés dans la même boîte, et de passer à la suite les uns des autres sous les yeux du spec* tateur.
A quoi donc attribuer ce charme général qui s'attache aux romans de De Foe? Nous osons répondre que c'est à l'adresse sans égale avec laquelle notre auteur donne une apparence de aeauté (0 l>âiis Henri rapièce de Shakipeare. — Ta.
aux cvënemens qu'il rapporte. Les défauts mêmes du style de De Foe, la simplicité de ses ex pressions , le peu de recherche de ses pensées exprimant ce qu'on appelle crassa Minèrça , semblent exiger qu'on le regarde comme un homme qui dit la vérité, parce qu'on ne lui suppose pas assez d'art pour la cacher et la déguiser. Ce principe est presque trop simple pour avoir besoin de preuve j et pourtant comme il parait tenir uo peu du paradoxe, puisqu'il enseigne que plus on met d'art à raconter une histoire, moins il est probable qu'elle attirera l'attention^ on peut en démontrer la vérité par ce qui arrive dans le cours de la vie. Si nous rencontrons dans la rue uu ami qui nous raconte une histoire contenant quelque chose qui offre un intérêt plus qu'ordinaire, et qui ne soit pas de nature à se passer tous les jours , notre opinion sur la vérité de la relation sera déterminée en grande partie par le caractère du narrateur. Si c'est un homme d^esprit, aimant la gaieté ^ et qu'il place sous le point de vue le plus saillant la partie burlesque de l'histoire, nous nous souviendrons que notre ami aime à plaisanter; si nous supposons que la personne qui raconte ce fait est d'un caractère romanesque, sentimental ou enthousiaste, avec un choix nombreux d'expressions pour s'énoncer, nous écoutons son récit avec une sorte de méfiance ; nous pensons qu'il est trop bien raconté pour l'être avec vérité, et nous croyons que , quoiqu'il puisse être vrai quant au fond, il a été embelli par le narrateur. Mais si le même fait nous est raconté par un homme n ayant qu'un gros bon sens et une connaissance suffisante du monde, les détails de son histoire,
se mèUnt ï d'aatres circonstances qui n'y ont d^autre rapport que d'exister en même temps, semblent en garantir la yéritë^ et les éclats de rire , les élans d'émotion qui accompagnent sa narration , paraissent être de nouvelles preayes de sa véracité > parce qu'ils s'éloignent de son caractère habituel* Ce qui nous persuade est justement ce qui nous eût semblé de la part de tout autre une tentative pour nous tromper , comme Benedict croit le rapport qu'on lui fait de l'affection que Béatrice a pour lui, parce que u le drôle ï barbe grise l'a dit (i)* »
Dans le témoignage que rend un tel homme sor un sujet intéressant , nous découvrons en général quelque point qui fait reconnaître le témoin oculaire, et quelque expression qui semble n'avoir pu se présenter qu'à un individu qui a vu et entendu les faits qu'il rapporte. Ceux qui sont habitués à fréquenter les cours de justice pendant l'interrogatoire des témoins, entendent souvent non-seulement des hommes et des femmes . capables d'observation , mais des cerveaux creux et des enfans sans réflexion citer des circonstanees frappantes du genre de la suivante. Un homme avait assassiné un ami qui l'avait invité à venir chez lui : ils étaient seuls quand le crime avait été commis , et le meurtrier , jetant sur lui son habit , avait quitté la maison à la hâte avant que le meurtre fût découvert. Une jeune fille de douze à treize ans déclara qu'elle était à jouer alors dans la partie inférieure du blitiment, et qu'elle avait entendu l'accusé descendre l'escalier avec précipitation , et trébuche» en passant le seuil de la porte, ajoutant qu'elle avait été fort
(f ) Beamevup dt btuU pour ritm , cofluidie d« SLa*sptar«. — Tt»
effrayée du bruit qu'elle avait eutendu. On lui demaoda s'il lui était jamais arrivé d'étr« effrayée en enteodant quelqu'un descendre pré* cipitamment Fescalier. Elle répondit que non, mais que le bruit qu'avait fait l'accusé ne ressemblait à aucun bruit . qu'elle eût entendu auh paravant. Le poète doué de l'imagination la plus active aurait à peine osé attribuer un effet si puissant à la retraite précipitée et égarée du crim« cherchant à se soustraire à la justice. On aurait pu douter de cet effet particulier sur l'ima-« ginatioa d'un enfant , si on l'avait trouvé dans un roman ; mais combien il devient frappant quand on l'entend affirmer par la bouche de l'enfant même !
Il est vrai sans contredit qu'en adoptant ce genre particulier de narration , l'auteur court un certain risque. Il se prive des grâces du style et de l'art de l'élocution. Il doit paraître tantôt prolixe, tantôt obscur^ rarement fleuri. Son histoire y SOUS ce rapport , peut ressembler h quelques anciennes villes catholiques du continent , dont les rues sont laissées dans de profonde^ ténèbres, si ce n'est à ces endroits favorisés où une lampe brûle devant l'effigie de quelque saint j une narration régulièrement composée représente une ville d'Angleterre, si bien éclairée partout qu'aucun endroit particulier, pas même la demeure de M. le maire ou la fenêtre de l'apothicaire , ne peut se montrer brillant d'un éclat privilégié. Gcrtaintment c'est le dernier style que devrait essayer un écrivain de génie inférieur ; car quoiqu'il soit possible de déguiser la médiocrité par des expressions choisies , elle se montre dans toute sa nullité naturelle quand elle prend le costume de
36o DE FOE.
la simplicité. D'ailleurs ce geore particulier exige que l'auteur possède le secret du roi Fadlallah pour passer d'un corps dans un autre y et qu'il s'approprie toutes les qualités qu'il trouve dans l'individu qu'il veut peindre, en conservant son goût et son jugement pour en diriger l'emploi.
L'aufeur le fait quelquefois en se chargeant ouvertement du rôle d'un personnage imaginaire, et en écrivant conformément aux scntîmens et aux préjugés quil lui suppose. Que serait l'histoire du ministre de Wakefîeld, si elle n'était racontée par le meilleur et le plus digne pédant qui ait jamais porté un surplis, c'est-à-dire par le ministre lui-même? Et que seraient les passages ies plus intéressans , les plus touchans aussi-bien que les plus comiques de Castle-Rachrent , s'ils étaient racontés par quelqu'un qui eût moins d'égards pour (( la famille » que l'immortel Thadj, qui , tandis qu'il voit qu'aucun . des membres de la dynastie qu'il célèbre n'a parfaitement raison, n'a jamais été en état de déterminer en quoi ils avaient certainement tort. On doit encore distinguer dans cette classe le Prévôt de M. Galt, et surtout son révérend jinnaliste de la Paroisêe. Wordsworth lui-même , dans un de ses poèmes touchans , s'est chargé de représenter un marin retiré pour s'établir à la campagne.
Mais dans tous ces ouvrages l'auteur ne fait que prendre un masque pour jouer son rôle ; nous croyons au contraire que celui de De Foc lui était parfaitement naturel. Le Caualier de haute naissance, par exemple, parle à peu près le même langage et montre à peine une plus grande connaissance de la société que Robinson Crusoé ; seulement il a la tournure d'un gre-
DE FOE. 36i
nadicr y tandis que l'autre a le ton d'un marin* Il est fort douteux que De Foe eût pu changer son style de conversation , plein de périphrases et de circonlocutions , pour en prendre un autre, soit plus grossier, soit plus élégant, ^ous ayons peu de doute que ce style ne fut enté sur son caractère même , et sur le tour particulier de ses pensées et de ses expressions ordinaires j il n'eût pas réussi aussi bien en prenant pour écrire une manière empruntée , qu'en s' abandonnant entièrement à la sienne.
Ce sujet est si intéressant , qu'il mérite d'être approfondi. C'est dans cette vue que nous avons fait réimprimer (i), comme venant à l'appui de notre commentaire sur ce qu'on peut appeler le style plausible de composition , « La véritable Histoire de l'apparition d'une mistress Veal , le lendemain de sa mort , à une mistress Bargrave , k Cantorbéry , le 8 septembre i^oS, laquelle apparition recommande la lecture de l'ouvrage de Drel incourt intitulé : Consolations contre les craintes de la mort. » Nous nous y sommes déterminés parce que l'origine de ce pamphlet est curieuse , qu'il est fort court , et que , quoique autrefois fort en vogue , il est maintenant peu lu et peu connu; mais surtout parce que De Foe^ dans ce petit nombre de pages , donne un échantillon remarquable de l'art avec lequel il sait faire valoir la narration la plus invraisemblable.
Un libraire aventureux s'était hasardé à faire imprimer et à tirer à un très-grand nombre d'exemplaires un ouvrage du révérend Charles Drelincourt y ministre de l'Église calviniste à Paris , et
(i) Voye» l'Apxendix, n®. 2, page 383. TOME X. 16
traduit en anglais par M. d'Assigny sous le titre de Christiania Défense against the fectr of DecUk , with seperal directions kow to prepctre ourselves to die well (i). Mais quelque certaine que soit la perspective de la mort, elle n'est — malheureusement — pas assez agréable pour inviter le public à s'empresser de la contempler y et Fouvrage de Drelincourt , étant négligé ^ restait en pure perle dans la boutique du libraire. Celui-ci, vu l'urgence du cas, s'adressa à De Foe^ et le pria de l'aider , — par les moyens qui étaient connus alors comme aujourd'hui, -« à sauver l'onvrage infortuné de la mort littéraire à laquelle l'oubli généra] semblait le condamner.
Le génie et l'audace de De Foe inventèrent un plan dont l'adresse et l'assurance laissaient bien loin tous les efforts de M. Pufi* dans le Critique, Quel autre que lui aurait songé à évoquer un esprit du tomteau pour rendre un témoignage favorable d'un traité incomplet de théologie? Toute cette relation est racontée d'un style grave et sérieux , qui annonce un fonds inépuisable d'empire sur soimême. Elle est rédigée « par un juge de paix de Maidstone , comté de Kent , honune très-intelligent y et attestée par une dame très-prudente et très-intelligente , demeurant à Gantorbcry , à quelques portes de la maison de mistress Bargrave* )> Le juge croit que sa parente a trop de discernement dans Tesprit 'j^our s'en laisser imposer par quelque fourberie ^ et la parente assure positivement le juge et que toute l'histoire , telle qu elle est rapportée et rédigée , est exactement vraie , et qu'elle en a entendu elle-même le
(I ) « Défense du chrétien , contre la crainte de II mort, aT«c dt- *«r« avi$ »ur la manière de nons préparer i bien mourir. •
récit, presque dans les même termes , de la bouche de mistress Bargrave , qui , camme il est à sa connaissance, n'avait aucune raison pour inventer et publier une pareille relktion , ni aucun dessein d'imaginer et de raconter un mensonge , étant une femme pleine d'honneur et de vertu , et dont toute la vie n'était en quelque sorte qu'un enchaînement d'actes de piété. » Le scepticisme même ne pouvait résister à ce triple bataillon de preuves si artistement arrangées, le juge attestant le discernement , la prudence et l'intelligence de sa parente ; et sa parente se rendant caution de la véracité de mistress fiargrave. Et ici, ami lecteur , admirez ia simplicité du temps dont nous parlons. Si l'apparition de mistress Yéal avait eu lieu de notre temps , les éditeurs des journaux n'auraient eu qu'un mot à prononcer , et sept de leurs collaborateurs seraient partis , avec une obéissance empressée , pour Kingston , pour Cantorbéry, pour Douvres, — pour le Kamtschatka , s'il l'avait fallu, •— afin de questionner le juge, d'interroger mistress Bargrave , de leur confronter - la prudente et intelligente parente. — Ils auraient exbumé mistress Yeal de son tombeau , plutôt que de ne pas arriver k la vérité de cette histoire. Mais dans notre siècle nous doutons et nous examinons; nos bons aïeux admiraient et croyaient.
Avant que l'histoire commence , la dame intelligente qui la rapporte (non le juge de paix) se donne quelque peine pour repousser les objections faites contre sa relation par quelques amis du frère de mistress Yeal , qui regardent ce prodige comme un sujet de reproche >> pour sa famille, et qui font tons leurs efforts pour lui ôter tout crédit en s'en moquant.' A la vérité on convient
; ** ayec une impartialité admirable j que M. Veal est
'i trop komme d'hoaueur pour supposer que mistreis
• \ Bargrave ait iayenté cette histoire^ — la calomoie
3 elle-même ne pourrait le supposer^ -— quoique
^ une menteuse notoire^ qui est châtiée vers la fin de
'l la relation , se hasarde à jeter en avant cette
{I; insinuation. Gepeudaut nulle personne raisonnable
^ ou respectable n'a pu admettre un tel soupçon , et
M. Veal lui-même pensait que mistress Bargrave avait perdu l'esprit par suite de la cruauté de son mari, et avait rêvé toute cette histoire d'apparition. Or tout cela est suffisamment adroit Donner le fait comme universellement reconnu, comme admis par tout le monde ^ nemine contradicente y n'aurait pas été à moitié si satisfaisant pour un sceptique , que de convenir franchement que la vérité de l'histoire avait été attaquée par quelques esprits méfîans, et de faire valoir le caractère de l'un et les motifs de l'autre , comme des causes suffisantes pour justifier leur manque de foi* Maintenant passons au fait luimême*
Mistress Bargrave et mistress Veal avaient été amies de jeunesse, et elles s'étaient promis que leur attachement durerait autant que leur vie. Cependant le frère de mistress Veal ayant obtem une place dans les douanes à Douvres ^ leur intimité avait cessé, quoique sans querelle positive. Mistress Bargrave était allée habiter Gantorbérj, et elle y demeurait dans une maison qui lai appartenait, quand elle reçut tout à coup une visite de mistress Veal, tandis qu'elle réfléchi5sait profondément sur quelques chagrins qui lui étaient personnels* Mistress Veal portait une robe faite pour monter à cheval, et elle s'annonça comme
étant sur le point de faîre un long voyage. — Ce qui semble indiquer que les esprits ont une distance considérable h parcourir pour arriver à leur destination , et que les femmes du moins mettent des habits en cette occasion. — L'esprit, car la prétendue mistress Yeal n'était pas autre chose , se dispensa de la cérémonie de l'embrassement , tant en arrivant qu'en partant ; ce qui rappellera au lecteur la réponse faite par l'esprit d'un amant h sa maîtresse dans une ancienne ballade écossaise :
» Pourquoi entrerais-je? fe ne suis pas un lubiunt de ce monde^ et si ma bouche touchait les lèvres de rose, tes jours n^auraient pas longue durée' »
Elles commencèrent alors k jaser dans le style ordinaire des femmes d'un moyen âge, et mistress Veal parla des conversations qu'elles avaient eues autrefois , et des ouvrages qu'elles avaient lus ensemble. Son expérience toute récente la conduisit sans doute à parler de la mort , et elle prononça ex cathedra , comme une morte av ait bien le droit de le faire , que » le livre de Drelincourt sur la mort était le meilleur qui eût jamais été écrit sur ce sujet. » Elle fit mention aussi du docteur Sherlock , de deux ouvrages traduits du hollandais, et de plusieurs autres; mais Drelincourt ^ ajouta-t-elle, avait sur la mort et sur l'état futur de l'homme des idées plus claires qu'aucun de ceux qui avaient traité ce sujet. Elle demanda alors cet ouvrage ^ -— nous sommes surpris . qu'elle n'ait mentionné ni la date de l'édition , ni même le nom de l'imprimeur , — et elle fit à ce sujet un commentaire plein d'éloquence et d'aflfection. Le spectre critique
parla aussi en termes d'approbation de VAscè* tiquê da docteur Kenrick; — l'ouvrage du docteur restait san^i doute aussi en permanence dans la boutique de quelque libraire favorisé^ — et du Poème êur ^amiiié , de M, Novrisj ouvrage qui, bien qu'honoré des éloges d'un esprit, serait cherché, je crois , aussi inutilement aujourd'hui que Corelii fatigua sa mémoiro pour retrouver la sonate que le diable lui avait jouée eu céve.
Bientôt après , probablement par $uite dune ancienne habitude , mistress Veal demande une tasse de thé ; mais songeant au changement encore tout nouveau qui s'était opéré en elle, elle se désiste de sa propre demande en se rappelant que M* Bargrave avait coutume de bristr la porcelaine de sa femme. Il aurait certainement été bien étrange qu'un esprit fit un premier ou un second déjeûner avec du thé et des rôties. Un tel incident aurait paru aussi ridicule que si la statue du commandeur dans Don Juan , non-seulement eût accepté l'invitation à souper du libertin , mais eut placé entre ses mâchojres de pierre et avalé une tranche de bœuf* U s'ensuivît une conversation d'une nature un peu moins sérieuse , et tendant à prouver que même le passage de la vie à la mort ne met pas tout4i-fait fin à l'intérêt que prend unefemme à sa personne et à sa parure. Mistress Veal demanda à mistress Bargrave si elle ne la trouvait pas bien diangée , et celle-ci tout naturellement lui fit compliment de sa bonne mine. Mistress Bargrave admira la robe que portait mistress Veal , et comme marque du retour de sa confiance, l'esprit lui confia l'important secret qu'elle était faite depuis peu , et que la soie en avait été nettoyée. Elle lui apprit aussi un autre secret, qui était
qu'un M. Bretton lui avait fait une pension anliuclle de dix livres sterling. Enfin elle pria mistress Bargrave d'écrire k son frère , de lui dire comment distribuer ses bagues de deuil ^ et ajouta qu'il y avait dans son armoire une bourse d'or. Elle exprima quelque de'sîr de voir la fille de mistress Bargrave ; mais cette bonne dame étant allée la chercber chez une voisine , trouva à son retour mistress Yeal quittant sa. maison. Elle en avait déjà passé la porte, elle était dans la rue, en face du marché aux bestiaux , un samedi , qui est un jour de marché , et semblait prête à partir* Elle dit qu'il fallait qu'elle s'en allât , attendu qu'elle devait passer chez sa cousine Watson , — ce qui paraît gratis dictum de la part de l'esprit j — et soutenant jusqu'au bout le rôle d'unp mortelle , elle tourna tranquillement le coin de la rue, et se trouva hors de portée des yeux.
morte la veille à midi. » Je suis sûre , dit mistress Bargrave, 'qu'elle a passé avec moi près de deux heures samedi. » Arrive, le capitaine Watson , qui assure que mistress Yeal est certainement morte. Et viennent alors tous les faits servant de preuves, et notamment la robe de soie rayée, v. Vous l'avez donc vue réellement ? s'écrie mistress Watson, car personne que mistress Veal et moi ne savait que la soie en avait été nettoyée. » Et eHe ajouta que la robe était décrite très-exactelaentj et elle pouvait en juger, puisqu'elle avait aidé à la faire. Viennent ensuite les sottes tentatives faites pour décréditer l'histoire. M. Veal lui-même, frère de la défunte, fut obligé d'avouer qu'il avait trouvé l'or , quoique avec quelque différence, car il l'avait trouvé, non dans une ar-
moire , mais ailleurs. En un mot nous ayons tout le commérage des dis-je et dit-elle , pensé-je et pensa t'élis qu'une discussion contradictoire occasione ordinairement dans une ville de province.
Âpres avoir ainsi retourné l'histoire de manière à en montrer y comme on dirait , toutes les coutures ; on peut la regarder comme trop ridicule pour avoir attiré Taltention. Mais quiconque la lira y comme De Foe la rapporte ^ conviendra que si pareille chose fût réellement arrivée^ c'est ainsi qu'on l'aurait racontée. En prêtant à ses interlocuteurs y pendant cette visite surnaturelle, le ton de la moyenne ou de la basse société , il en couvre l'absurdité d'un air de vraisemblance. L'esprit de la femme de charge d'un employé de l'excise et une couturière ne doivent pas converser comme Brutus et son mauvais génie. Et les circonstances de soie nettovée, de porcelaines cassées, et autres semblables, quoiqu'elles soient un sujet naturel de conversation entre de pareilles personnes , seraient , penserait-on , les dernières qui se présenteraient à l'imagination de celui qui voudiait forger un prétendu dialogue entre un mort et un vivant. En un mot, tout est si bien circonstancié, que sans l'impossibilité , ou du moins l'extrême improbabilité, d'un tel événement, les preuves ne pouvaient qu'en attester la vérité.
L'efFet qui en résulta fui merveilleux. L'ouvrage de Drelincourt sur la mort , vanté par un être qui pouvait en parler par expérience, eut une vogue sans égale. Les nombreux exemplaires qui pesaient sur les tablettes du libraire , comme à^ piles de boulets, traversèrent alors la ville dans tous les sens, aussi rapidement que ces mêmes boulets lancés par une pièce d'artillerie de cam-
DE FOE. 3o9
pagne. En un mot > le but de Tapparition de mistress Veal fut complètement atteint.
L'art d'écrire avec toute la plauaihilité de la Térité, doit, dans presque tous les cas, avoir un prix particulier 5 comme nous admirons les tableaux de quelques artistes flamands , dont les sujets bas et repoussans sont de telle nalure que nous n'aimerions pas à en étudier les originaux, ou à les regarder de trop près , mais l'art avec lequel le peintre a représenté ces objets sur la toile , donne à la copie un intérêt qui manque entièrement à l'original. Mais, d'un autre côté, quand un dessin exact relève des objets que nous désirons vivement de voir sous la forme et les couleurs qui leur conviennent, nous avons une double source de plaisir, et dans Fart du peintre, et dans l'intérêt que nous prenons au sujet représenté. Ainsi le ton de probabilité dont De Foe a su revêtir toutes ses fictions , était pris peut-être mal à propos, ou pour mieux dire, en pure perte, dans quelques-uns des ouvrages qu'il lui a plu d'écrire, et ne peut faire valoir à nos yeux le sujet du Colonel Jach et de Mail Flanders ; mais d'un autre côté , le même talent jette sur l'histoire délicieuse de Rohinson Cntsoé un air de vérité que nous n'aurions jamais cru possible d'unir à une situation aussi extraordinaire que celle dans laquelle il place son héros. Il écarte avec soin tout l'échafaudage , tout le mécanisme ordinaire qu'on emploie pour composer un ouvrage de fiction. Les premiers incidens de l'histoire qui, dans les romans de tous les jours , ne sont que des chevilles préparées pour y attacher le dénoûment , ne sont qu'indiqués dans celui-ci. Par exemple, Rohinson
n'entend plus parler de son frère atnë > qui | an commencement de l'ouvrage, entre dans le riment de dragons de Lockhart, et qui, dans nn roman ordinaire, aurait certainement reparu ayant le d^uoûment. Nous perdons de yue tout à coup et pour toujours l'intéressant personnage de Xnry; et toutes les premières aventures de notre voyageur s'effacent de notre souvenir» Son père , le bon vieux commerçant de Hull , — tous les autres personnages qui ont joué un rôle actif dans les premières scènes du drame, — disparaissent de la scène , et ne s'y remontrent plus. C'est ce qui n'arrive pas dans les romans ordinaires, où l'auteur, quelque fertile que soit son imagination y n'abandonne pas volontiers les êtres qu'elle a produits , avant qu'ils lui aient rendu quelque service sur la scène ; quoique , dans la vie réelle , il arrive rarement que nos premières connaissances aient beaucoup d'influence sur le destin de notre vie future.
Notre ami Robinson , dans le cours de sa vie errante et agitée, est enfin jeté sur son ile déserte, situation dans laquelle , existant en être isolé , il devient un exemple de ce que peut faire l'énergie isolée d'un être appartenant à la race humaine ; et l'auteur, avec une exactitude merveilleuse ^ le représente pensant et agissant précisément connue un tel homme doit avoir pensé et agi d'ans une position si extraordinaire.
Le pathétique n'est pas , en général ^ ce qui caractérise De Foe. Quand il se présente sous sa plume, il est créé par la circonstance, et sans que l'auteur l'ait cherché. Par exemple, l'excès du désir si naturel de la société humaine , que manifeste Grusoé^ lorsqu'à est k bord du bâtimeul
espagnol échoué^ et qui le porte à s'écrier : « Oh ! si un homme eût été sauvé ! — si un seul eût été sauyé! )> est pathétique au plus haut degré. Les réflexions désespérantes du solitaire , quand il est en danger d'être entraîné en pleine mer , lors de sa tentative téméraire pour faire le tour de son iie dans une barque ^ sont également touchantes*^
Nous pouvons de même remarquer que le génie de De Foe n'approchait pas du grand ou du terrible. Les batailles , qu'il aime à décrire , sont; racontées avec Tindifférence d'un vieux bouca^ nier^ et probablement de la même manière qu'il les avait entendu raconter lui-même par ceux qui avaient été acteurs dans de pareilles scènes. Tout ce qu'il dit de ses esprits , n'est ordinaire^ ment que des lieux communs , car leur présence n'inspire que fort peu de terreur surnatureller Et cependant le bel incident de la trace d'un pied nu sur le sable > et la terreur qu'en conçut Robinson Crusoé , ne manquent jamais de laisser une forte impression sur l'esprit du lecteur •-
La situation supposée de son héros était particulièrement favorable au style circonstancié de De Foe. Robinson Crusoé était placé dans une position oii il était naturel que le moindre événement fit impression sur lui ; et De Foe n'était pas un auteur qui aurait laissé passer le plus léger événement sans en faire mention. Quand il parle de deux souliers qui furent jetés sur le rivage y et qu il ajoute qu'ils ne formaient pas la même paire , nous sentons que c'est un incident important pour le pauvre solitaire.
Les secours que De Foe tira de l'histoire de Selkirk paraissent fort peu de chose. Il n'est pas même certain qu'il ait eu obligation à l'ermit«
véritable de Juan Fernandez de la première idée de son ouvrage ; car jeter 5ur la côte dans des lieux solitaires des esprits mutins et turbulens, était un usage si générai parmi les boucaniers, qu'on avait donoé un nom particulier à ce châtiment. On l'appelait maronner un homme (i). De Foe emprunta peut-être de la relation qu'où trouve daus Woode Rogers la circonstance des deux Luttes, l'abondance des chèvres , les habits faits de leur ~ peau ; et les navets d'Alexaudre Selkirk lui donnèrent peut-être l'idée du blé de Robinson Grusoc. Mais il sait tellement faire valoir et mettre en œuvre ces mêmes incidens ; il y ajoute tant de choses pour les rendre plus iutéressans , que la circonstance seule qu'ils se trouvent ailleurs ne peut faire perdre à notre auteur ses droits à ne pas être regardé comme copiste. En un mot , l'industrie de Robinson Grusoé est mise à tant d'épreuves, il augmente tellement s^ moyens d'aisance , sa solitude est si diversifiée , le compte qu'il rend de ses pensées et de ses occupations est si distinct y que le cours de l'ouvrage embrasse un cercle de recherches sur la nature humaine , étendu bien au-delà de ce que pouvait fournir la situation de Selkirk. Celui-ci, faute des outils et des autres facilités que le bâtiment naufragé laissait à Grusoé , retombe dans une sorte d'état sauvage, qui ne pouvait fournir que peu de traits à décrire. On peut dire pourtant que De Foe peut avoir assez connu l'histoire de Selkirk , pour savoir combien ses passions fougueuses furent réprimées et domptées par sa longue çolilude, et
(t) Probablement parce qu'on appelait Marom dans les ÂnUUes, les nègres qui , pour se soustraire \ Tesdavage , s'enfuyaient dana des endroits déserts. — Tl.
qu'après avoir été une sorte ie Will Atkios, c'est-à-dire un marin séditieux et dissolu, il devint^ — ce qui est certainement un fait — un homme grave , tranquille et réfléchi. La manière dont les sentimens moraux et religieux de Robinson Crusoé sont éveillés et mis en jeu , forme un passage important dans cet ouvrage (i).
A ces remarques faites en passant on peut ajouter que , dans tous ses romans , De Foc a fait dépendre une grande partie de sa narration , d'heureux hasards et d'accidens qu'on de- Trait plutôt appeler des intervention» de la Providence, comme il se donne ordinairement quelque peine pour l'expliquer. Gela s'associe à une croyance en des communications spirituelles ; eu forme de fortes suggestions intérieures auxquelles De Foe, comme nous l'avons vu, était lui-même assez porté à croire. Des incideiis étranges et surprenans arrivent certainement souvent dans la vie humaine ; et quand nous les entendons raconter, nous y prenons intérêt , non- seulement par suite de la tendance naturelle de l'esprit humain vers tout ' ce qui est extraordinaire et merveilleux , mais aussi parce que nous avons quelque penchant à regarder comme vraies des circonstances qui , d'après leur invraisemblance même , ne paraissent pas susceptibles d'avoir été inventées. C'est aussi l'espèce de bonne fortune que chacun se désire, qui arrive sans efforts, et précisément à l'instant du besoin. On trouve donc
(x) Motu en dirions davantage sur ce sujet , si M. Howel d^Edim* boui^ , lionune qui a tout ce quM faut pour bien s^acquitter d« cette lâche , n*avait recueilli sur l'histoire de Selkirk , prototype de Ro- Linson Crusoé ^ divers détails quUl a dessein de soumettre avant peu au public. ( Kotc de l'JuUur. )
nnc sorte de plaisir à reconnaître , même dans
une fiction, la possibilité de tels cvénemens.
La continuation de l'histoire de Robinson Cniêoé après qu'il a obtenu la société de Vendredi, est moins philosophique que la portiou précédente qui porte nos pensées sur les efforts que peut faire un individu isolé pour ajouter à son bien-être dans la triste situation où il se trouve, et siu* les réflexions qu'elle suggère natuiellcmetit à son esprit. Le caractère de Vendredi n'eu est pas moins fort attachant, et toute l'histoire qui suit des Espagnols naufragés et du^ bâtiment pirate est du plus grand intérêt. Là auraient dû certainement se terminer les Mémoires de Robinson. La seconde partie , quoiqu'on j trouve plusieurs passages qui développent le génie de l'auteur, ne s'élève guère au-dessus des Mé-moires du. capitaine Singlelon ou des autres voyages imaginaires de notre auteur.
Il existe à peine un ouvrage qui ait autant de vogue que Robinson Crusoè, Il est lu avec avidité par tous les jeunes gens , et à peine se trouve-t-il un morveux assez dépourvu d'imagination pour ne pas b'être supposé dans une ile déserte, où il pourrait jouer le rôle de Robinson, ne fût-ce que dans un coin de la chambre de sa bonne. Ce livre a décidé la vocation de plusieurs d'entre eux, en leur faisant prendre parti dans la marine; car l'esprit, jeune encore, est moins frappé de ce qu'il y a de pénible dans la situation de l'anachorète, que des efforts qu'il fait pour l'améliorer, et Robinson Grusoé fait sur un esprit doué de hardiesse la même impression que produirait le Livre des Martyrs sur un jeune dévot, ou le Calendrier de Newgate sur un
acolyte de Bridewell. L'un et Fautre sont moins çtfrayés par le dénoûment horrible des histoires qu'ils y lisent , qu'animés par le mouvement de sympathie qui les unit aux saints ou aux malfaiteurs qui sont les héros de leurs volumes. Une seconde lecture de Robinson Crusoé y à un âge plus avancé , ne diminue rien à nos impressions de jeunesse. La situation est telle ^ que chacun peut supposer qu'il s'y trouve; et étant possible en elle-même , elle est rendue , par l'art exquis du narrateur , aussi probable qu'elle est intéressante. Un mérite de cette espèce de peinture exacte , c'est qu'on peut y porter \q^ yeux à plusieurs reprises avec un nouvean plaisir.
Et ce n'est pas seulement en Angleterre que cet ouvrage a excité l'admiration^ quoique Robinson Crusoé lui-même^ avec son gros bon sens, ses préjugés, et sa résolution de ne pas se laisser abattre par des maux qu'on peut surmonter h force de travail , ofifre en sa personne le type du Véritable Anglais. La rage d'imiter un ouvrage qui avait eu tant de succès , semble avoir été jusqu'à la frénésie; et par une méprise qui n'est pas une erreur exclusive de cette classe particulière du servum pecua , les imitateurs n'essayèrent pas d'appliquer la manière de De Foe, en traitant son sujet, à quelque situation d'un genre différent , mais ils s'emparèrent des principaux événemens arrivés au marin naufragé dans son île déserte. On a calculé que dans les quarante ans qui suivirent la publication de l'ouvrage original , on vit paraître jusqu'à quarante-un différens Robinson , sans compter quinze autres imitations auxquelles on donna d'autres titres. Enfin ^ quoique peut-être cène soit pas une
grande recommandation , le philosophe anti-social Rousseau ne permet de mettre entre les mains d'Emile aucun autre livre que Robinson Grusoé (a). Enfin il est inyraisemblable que cet ouvrage perde jamais sa cëlébrité , comme il l'est qu'il soh jamais égalé , dans son caractère particulier , par aucun autre d'une excellence semblable.
(a) Nous ne pouvons nous refuser au plaisir de ciler le passage dans lequel Rou5&eau fait d*une manière si neuve et à originale Té loge de Robinson Crusoé.
n Puisqu'il nous faui absolument des livres, il en existe on ^i fournit , â mon grc , le plus heureux traite d'éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mou Emile ; seul il composera durant long-temps toute sa - bibliothèque , et il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entreliens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire.' 11 servira d'épreuve durant nos progrès ^ l'état de notre jugement; et , tant que notre go&t ne sera pas gâte, sa lecture nous plaira toujours- Quel est donc ce merveilleux livre. Est-ce Aristote? est-ce Pline? est-ce Buffon ? Non; c'est Robinson Grusoo , etc. . etc. ( Ëo. dk Liège ).
N». 1er.