‹ Œuvres complètesChapitre 14 sur 63 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Différentes circonstances réunies appelaient Charles en Allemagne , et y rendaient de jour en jour sa présence plus nécessaire. Les électeurs s'impatientaient d'un si long interrègne, d'ailleurs les états héréditaires de Charles commençaient à être agités par des divisions intestines, et les progrès rapides que faisaient les nouvelles doctrines sur la religion demandaient l'attention la plus sérieuse ; mais ce qui l'intéressait plus vivement encore, c'étaient les mouvemens du roi de France, qui lui faisaient sentir la nécessité de prendre les mesures les plus promptes et les plus efficaces pour se mettre en état de défense. Charles et François, en se mettant sur les rangs pour se disputer la couronne impériale, s'engagèrent à conserver les plus grands égards l'un pour l'autre, et à ne pas souffrir qu'aucun signe d'inimitié vînt déshonorer une si belle rivalité,, « Nous faisons la cour à la même maîtresse , dit François avec sa vivacité ordinaire , employons l'un et l'autre tous nos soins à réussir; mais, dès que le sort aura nommé le rival heureux, c'est à l'autre à se soumettre et à rester en paix '. Deux princes jeunes et généreux, qu'anime également l'espérance du succès, pouvaient bien former cette noble résolution ; mais ils reconnurent bientôt qu'ils s'étaient promis plus de modération et de désintéressement que ne le comportait la faiblesse humaine. La préférence que Charles obtint à la face de l'Europe mortifia cruellement François , et lui inspira tout le ressentiment que peut éprouver l'ambition trompée. De là cette rivalité, cette jalousie personnelle qui subsista entre les deux monarques pendant toute la durée de leur règne. Une telle animosité, excitée par l'opposition des intérêts, et que venaient aigrir encore mille causes inévitables de discorde , les tint dans un état d'hostilité presque continuelle. D'un côté,

' Guich., liv. xiu , p. 159.

Charles , n ayant aucun égard au principal article du traité de Noyon, s'obstina plus que jamais à refuser de rendre justice à Jean d'Albret , roi de Navarre , qui avait été chassé d'un trône où l'honneur et l'intérêt engageaient François à le rétablir. De l'autre , le roi de France avoit des prétentions sur la couronne deNaples, dont Ferdinand avait dépouillé son prédécesseur par une mauvaise foi sans excuse. L'empereur pouvait réclamer, comme un fief de l'empire , le duché de Milan , dont François s'était emparé, et qu'il continuait de retenir sans en avoir reçu l'investiture. Charles regardait le duché de Bourgogne, comme un patrimoine de ses ancêtres , injustement usurpé par la politique de Louis XI ; et il voyait avec la plus grande jalousie les étroites liaisons que François avaient formées avec le duc de Gueldres, ennemi héréditaire de sa famille.

Avec tant de sujets de division et de guerre, la paix n'eût pu durer long-temps entre deux princes sans rivalité et sans ambition. Mais comme la première rupture entre deux adversaires si puissans ne pouvait manquer d'être fatale et sans espoir de conciliation, tous deux marquèrent la plus grande inquiétude sur les suites importantes et dangereuses qu'elle devait entraîner, et prirent tout le temps qui leur était nécessaire , tant pour réunir leurs forces respectives , et en faire à loisir la comparaison et l'examen , que pour s'assurer l'amitié et les secours des autres puissances de l'Europe.

Le pape sentait qu'il devait redouter également les deux rivaux ; il voyait dans le vainqueur le maître absolu de l'Italie. Il aurait bien voulu pouvoir les mettre aux prises sans exposer la Lombardie à devenir le théâtre de la guerre ; il eût joui, sans danger, du plaisir de les voir consumer leurs forces mutuelles dans des querelles sans fin: mais il n'y avait pas lieu de l'espérer. Léon prévoyait qu'à la première rupture

HISTOIRE DE GHARLES-QUINT. [\m]

entre les deux monarques , les armées de France et d'Espagne viendraient s'établir dans le Milanais, et que se trouvant si près du théâtre d'une guerre, où le prix de la victoire était pour lui un objet si intéressant, h ne pourrait long-temps se maintenir dans la neutralité. Il fut donc forcé de conformer son plan de conduite à la situation où il se trouvait; il fit également sa cour à l'empereur et au roi de France , et mit en usage la même habileté à les flatter tous deux. Quoique vivement sollicité par les deux rois , il garda toutes les apparences d'une entière impartialité , et il s'efforça de cacher ses vrais sentimens sous cette dissimulation profonde qui semble avoir fait le caractère de la plupart des politiques italiens de son siècle.

Les intérêts et les vues des Vénitiens étaient les mêmes que ceux du pape: ils cherchaient aussi les moyens d'empêcher que l'Italie ne devînt le théâtre de la guerre, et que leur république ne fût enveloppée dans celte querelle. Mais malgré les artifices de Léon, et cette neutralité absolue qu'il affectait, il était aisé de voir qu'il penchait pour l'empereur, dont il avait plus à craindre ou à espérer que de François ; il était manifeste que les Vénitiens, par des motifs de la même nature , se déclareraient pour le roi de France , dès qu'ils ne pourraient plus se défendre de prendre un parti. On ne devait cependant pas attendre de grands secours des princes italiens. Jaloux à l'excès des puissances ultramontaines, la maxime favorite de leur politique était d'entretenir l'équilibre entre elles, et l'on ne pouvait réussira les détacher de cette maxime qu'en leur présentant de grands avantages.

Mais le principal soin de Charles fut d'attirer dans son parti le roi d'Angleterre, dont l'alliance lui promettait des secours plus efficaces, plus prompts, et qui seraient fournis sans toutes ces précautions politiques. Henri VIII était monté sur le trône en lô09,dans des circonstances avantageuses, qui faisaient espérer le règne le plus heureux et le plus florissant. 11 réunissait dans sa personne les droits opposés des deux familles d'Yorck et de Lancastre. L'émulation et la joie avec lesquelles les deux partis s'empressaient de lui obéir, le mettaient en état de déployer dans le gouvernement de son royaume une vigueur d'autorité qu'aucun de ses prédé-

de prendre part aux affaires du continent, dont l'attention de l'Angleterre avait été long-temps détournée par les malheurs de ses divisions domestiques. Les immenses trésors amassés par son père le rendaient un des plus riches monarques de l'Europe. La paix, que le feu roi avait su maintenir par la prudence de son administration , avait assez duré pour rétablir l'épuisement causé par les guerres civiles, et elle n'avait pas été assez longue pour énerver le courage de la nation. Les Anglais lassés de leurs divisions, et honteux d'avoir fait si long-temps de leur patrie un champ de carnage, étaient impatiens de montrer leur valeur dans une guerre étrangère , et de faire revivre le souvenir des victoires remportées par leurs ancêtres. Henri , de son côté , avait un caractère parfaitement assorti à l'état de son royaume et aux dispositions de ses sujets. Ambitieux, actif, entreprenant , il se distinguait par son adresse dans tous les exercices militaires, qui, dans ce siècle, faisaient la principale partie de l'éducation de la noblesse , et qui lui avaient inspiré de bonne heure l'amour des combats. Il brûlait de tenter une entreprise de guerre et de signaler le commencement de son règne par quelque exploit remarquable. L'occasion qu'il cherchait vint bientôt s'offrir d'elle-même. La victoire de Guinegate et le succès des sièges de Térouane et de Tournai, quoique peu utiles à l'Angleterre , couvrirent de gloire son heureux monarque, et confirmèrent la haute idée que les princes étrangers avaient conçue de sa puissance et de l'utilité dont pouvait être son alliance. Toutes ces causes réunies, l'heureuse situation de ses états qui les mettait à l'abri de toute invasion étrangère, l'avantage de posséder encore la ville de Calais qui lui donnait l'entrée de la France et lui ouvrait un passage facile dans les Pays-Bas, rendaient Henri le protecteur naturel de la liberté de l'Europe , et l'établissaient arbitre entre le roi de France et l'empereur. Henri sentait tous ces avantages, et il était convaincu que pour maintenir l'équilibre , il devait empêcher que l'un des deux rivaux n'acquît sur l'autre une supériorité de forces , fatale au vaincu , et redoutable au reste de l'Europe. Mais il n'avait ni le degré de pénétration , ni la modération de caractère qu'exigeait une entreprise si importante. Cédant

cesseurs n'aurait pu hasarder sans péril, et même I trop au caprice , à la vanité, aux ressentimeus ,

à ses penchans , il était également incapable et de former un plan de politique étendu et régulier, et de le suivre avec persévérance. Dans les mesures qu'il prenait , rarement il consultait le bien général, ou même son propre avantage; elles étaient ordinairement dictées par ses passions, qui l'aveuglaient sur son véritable intérêt; ce qui l'empêcha de prendre de l'ascendant dans les affaires de l'Europe , ou de recueillir pour lui-même les avantages qu'aurait pu aisément s'assurer un prince qui , avec moins de génie que lui , eût eu plus d'art et d'habileté.

Il ne faut pas cependant imputer aux défauts personnels de Henri toutes les fausses démarches de son administration. La plupart furent l'effet des passions violentes et de l'ambition insatiable du cardinal Wolsey, son premier ministre et son favori Cet homme, delà lie du peuple , était parvenu à un degré de puissance et d'élévation auquel jamais sujet n'était arrivé. Il gouvernait en maître impérieux le plus fier et le plus intraitable des rois. De grands talens de différentes espèces le rendaient propre à soutenir les deux rôles opposés de ministre et de favori. Un jugement profond, une application infatigable , une parfaite connaissance de l'état du royaume , jointe à celle désintérêts et des vues des cours étrangères, le rendaient capable d'exercer l'autorité absolue qui lui était confiée : la politesse de ses manières , la gaîté de sa conversation , son esprit insinuant , son amour pour la magnificence , et les progrès qu'il avait faits dans le genre de littérature qui était du goût de Henri , lui gagnèrent l'affection et la confiance de ce jeune monarque. Wolsey était bien éloigné de faire servir au bien cle la nation ou à la vraie grandeur de son maître l'autorité étendue et presque royale dont il jouissait. Avide et prodigue à la fois , il ne se rassasiait point de richesses. Dévoré d'une ambition démesurée, il aspirait sans cesse à de nouveaux honneurs, avec une avidité qui n'était jamais amortie par les succès passés. Fier de son élévation extraordinaire, et de l'ascendant qu'il avait su prendre sur l'esprit d'un prince, qui n'aurait qu'avec peine reçu un conseil de tout autre, il mit dans sa conduite un orgueil extrême et la hauteur la plus révoltante. Ce fut à ces passions que Wolsey sacrifia lui-même toute autre considération; et quiconque voulut obtenir sa faveur ou celle

de son maître, fut obligé de les flatter et de les satisfaire.

Comme, à cette époque, tous les princes de l'Europe recherchaient l'amitié de Henri, on les vit tous faire la cour a son ministre avec une attention et une bassesse incroyables. Ils n'épargnèrent ni présens , ni promesses , ni flatteries pour intéresser son avidité, son ambition ou son orgueil1: François avait, en 1518, chargé Bonnivet, amiral de France , l'un des plus accomplis et des plus adroits de ses courtisans , d'employer tous ses soins pour gagner cet impérieux prélat. Il lui prodigua lui-même toutes sortes de marques de respect et de confiance. Il le consultait dans toutes ses affaires les plus importantes , et recevait ses avis avec une déférence aveugle. Ces égards, joints à une pension considérable, gagnèrent à François l'amitié du cardinal, qui lui en donna des preuves, en persuadant à son maître de rendre Tournai à la France, de conclure un traité de mariage entre le dauphin et la princesse Marie sa fille , et de consentir à une entrevue avec le roi de France 2. Depuis ce temps il s'établit entre ces deux cours le commerce le plus intime. François , qui sentait tout le prix de l'amitié de Wolsey, tâchait de s'en assurer la continuation par tous les égards possibles, en lui donnant dans toutes ses lettres le titre honorable de père, de tuteur et de gouverneur.

Charles observait les progrès de cette union avec le plus vif intérêt et la plus grande jalousie. Proche parent du roi d'Angleterre, il avait quelques titres à son amitié; et aussitôt après son avènement au trône de Castille, il avait essayé de gagner Wolsey, en lui faisant une pension de trois mille livres. Son premier soin fut alors de prévenir l'entrevue projetée; il en redoutait extrêmement les suites entre deux jeunes princes dont le cœur était aussi susceptible d'amitié que leurs caractères étaient propres à l'inspirer; mais après bien des délais occasionés par la difficulté du cérémonial, et par toutes les précautions prises par les deux cours , pour la sûreté respective de leur souverain , le temps et le lieu de l'entrevue furent enfin fixés. Des

1 Fiddes, Life of Wolsey, p. 166. Rimer, Fcedera, vol. Xlll.p. 718.

2 Herbert, Hist. of Henri VIII, p. 30. Rymer, vol Xlll, p. 624.

courriers furent envoyés dans les différentes cours pour invite* tous les gentilshommes à se présenter aux joutes et auxtournoisquidevaient se donner entre les deux monarques et leurs chevaliers. François et Henri aimaient trop l'appareil de ces spectacles, et savaient trop avec quelle grâce ils y paraissaient , pour renoncer au plaisir ou à la gloire qui les attendait dans une assemblée si singulière et si brillante. Le cardinal, de son côté n'était pas moins jaloux de déployer sa magnificence en présence des deux cours, et de montrer aux deux nations l'étendue du crédit qu'il avait sur l'esprit des deux rois. Charles, voyant qu'il était impossible d'empêcher cette entrevue, ne chercha plus qu'à la rendre inutile. Il se hâta de prendre les devans , et pour gagner le monarque et le ministre, il fit un acte de complaisance encore plus flatteur et plus extraordinaire. Étant parti, comme je l'ai déjà dit, du port de la Corogne, il fit voile directement vers l'Angleterre, et vint débarquer à Douvres , se reposant entièrement de la sûreté de sa personne sur la générosité de Henri. Cette visite inattendue surprit la nation; mais Wolsey était bien instruit des intentions de l'empereur. Dans une négociation qui s'était passée entre lui et la cour d'Espagne, et que les historiens de ce temps n'ont pas connue , cette visite avait été concertée, et Charles, pour récompenser le cardinal qu'il appelait son très cher ami, avait augmenté sa pension de sept mille ducats l. Henri était alors à Cantorbéry, et venait en France. Il dépêcha sur-le-champ Wolsey à Douvres , et ravi d'un événement si flatteur pour sa vanité , il se hâta de recevoir , d'une manière distinguée , un hôte qui ne mettait aucune borne à sa confiance. Charles, pour qui le temps était précieux , ne demeura que quatre jours en Angleterre; mais pendant ce court espace, il eut l'adresse non-seulement de donner à Henri une opinion favorable de ses intentions, mais même de détacher entièrement Wolsey des intérêts du roi de France. Tous les honneurs, toutes les richesses, tout le crédit dont le cardinal était en possession , ne pouvaient assouvir son ambition, tant qu'il restait au-dessus de lui un degré d'élévation où un | ecclésiastique pût monter. La tiare avait été

1 Rymer, Fœd., vol. X11I, p. 714.

long-temps l'objet de ses désirs , et François qui savait que c'était le plus sûr moyen de s'assurer son amitié , lui avait promis d'appuyer de tout son crédit ses prétentions, à la première vacance; mais comme l'autorité de l'empereur, dans le collège des cardinaux, avait une influence bien supérieure à celle du roi de France, Wolsey saisit avidement l'offre que lui faisait ce prince habile de le servir avec chaleur. Séduit par cette perspective qui était pourtant très éloignée, Léon X étant encore à la fleur de son âge , il épousa vivement tous les intérêts de l'empereur; il n'y eut cependant alors aucun traité de conclu entre les deux monarques; mais Henri, en retour de l'honneur que Charles lui avait fait, lui promit de le visiter dans les Pays-Bas, immédiatement après son entrevue avec François.

Cette entrevue célèbre se fit dans une grande plaine entre Guines et Ardres,où les deux rois et leur suite déployèrent toute leur magnificence , avec une émulation et une profusion qui fit appeler cette plaine le camp du drap d'or. Des jeux de chevalerie, des fêtes galantes, tous les exercices et les amusemens qui distinguaient l'élégance et le goût de ce temps-là, occupèrent les deux cours pendant les dix-huit jours que les princes restèrent ensemble '. L'impression favorable que firent sur l'esprit de Henri les manières engageantes de François et son air de franchise et de confiance, fut bientôt effacée par les artifices de Wolsey , et par l'entrevue que Henri eut avec l'empereur à Gravelines. Charles s'y conduisit avec moins d'éclat et de pompe

1 Les historiens anglais et français ont décrit, avec beaucoup de détails, cetle entrevue et les différentes fêtes qu'elle occasiona, tandis que presque tous ont oublié une circonstance rapportée par le maréchal de Fleuran ges, témoin oculaire, et qui paraîtra singulière aujourd'hui. Après les tournois, dit-il, les lutteurs anglais et français se présentèrent, et luttèrent en présence des rois et des dames : le courage et la force de plusieurs de ces lutteurs divertirent beaucoup; mais le roi de France avait négligé d'en faire venir de Bretagne, et les Anglais gagnèrent le prix. Après cela les rois de France et d'Angleterre se retirèrent sous une tente, où ils burent ensemble. Là, le roi d'Angleterre saisissant le roi de France au collet : Mon frère , lui dit-il , il faut que je lutte avec vous , et s'efforça une ou deux lois de lui donner le croc en jambe; mais le roi de France, qui était un adroit lutteur, le prit par le milieu du corps et le jeta à terre avec une prodigieuse violence. Le roi d'Angleterre voulut recommencer le combat, mais on l'en empêcha. Mémoires de Flcurangcs, in-12, Paris 1753.. p. 329-

que n'avait fait François près de Guine, mais il donna bien plus d'attention à ses intérêts politiques.

L'assiduité avec laquelle les deux plus grands monarques de l'Europe faisaient leur cour à Henri lui parut un aveu formel que c'était lui qui tenait la balance de l'Europe, et le convainquit de plus en plus de la justesse de cette devise, qu'il avait choisie: Celui que je favoriserai est sûr de l'emporter. 11 fut encore confirmé dans cette opinion par l'offre que lui fit Charles de soumettre à sa seule décision tous les différends qui pourraient s'élever entre François et lui. Rien n'annonçait plus de candeur et de modération que de choisir ainsi pour juge celui qui était réputé l'ami commun des deux adversaires; mais comme l'empereur venait d'attacher entièrement Wolsey à ses intérêts, c'était au fond la plus insidieuse des propositions et la plus funeste au roi de France , comme le fit voir la suite des événemens.

Charles, malgré sa prédilection pour les Pays- Bas, où ri avait reçu la naissance, n'y fit pas un long séjour ; après avoir reçu l'hommage et les complimens de ses compatriotes , il se rendit en diligence à Aix-la-Chapelle, ville que la Bulled'Or a désignée pour le couronnement des empereurs. Ce fut là qu'en présence d'une assemblée plus nombreuse et plus solennelle qu'on n'en eût vu jusqu'alors, la couronne de Charlemagne passa sur la tète de Charles V , avec tout l'appareil et toute la pompe que les Allemands affectent dans leurs cérémonies publiques, et qu'ils croient de l'essence de la dignité impériale i.

Presque dans le même temps on vit monter sur le trône ottoman un rival opiniâtre et redoutable pour l'empereur; c'était Soliman-le- Magnifique , celui de tous les princes turcs qui a réuni les plus grandes qualités, formé le plus d'entreprises , et remporté le plus de victoires. Ce fut la gloire de ce siècle de produire les monarques les plus illustres qui aient jamais paru dans l'Europe. Si LéonX, Charles-Quint, François Ier, Henri VIII et Soliman eussent fleuri en différens siècles, leurs talens divisés auraient suffi pour illustrer le siècle où chacun d'eux aurait vécu; mais tous les princes contemporains

1 Hartmann Maurus, Relatio coronat. Car. V, ap. Goldast- polit impérial- Francf. 1615, f°, p. 264.

parurent comme une constellation qui jeta sur le seizième siècle un éclat extraordinaire ; il n'y eut point de contestation où l'on ne déployât des deux côtés de grandes forces et de grands talens ; la valeur et la prudence , également balancées de part et d'autre , produisirent une variété d'événemens qui rend l'histoire de ce tempslà très intéressante ; et elles servirent encore à empêcher qu'aucun de ces princes ne fit de trop grands progrès , et n'acquît une supériorité de pouvoir qui aurait pu devenir fatale à la liberté et au bonheur du genre humain.

Le premier acte d'administration que fit l'empereur, fut d'indiquer une diète de l'empire à Wormspour le 6 janvier 1521. Dans les lettres circulaires qu'il adressa aux différens princes, il les informa que le but de cette assemblée était de concerter avec eux les moyens propres à arrêter les progrès des opinions nouvelles et dangereuses qui menaçaient de troubler la paix de l'Allemagne et de renverser la religion de leurs pères.

Charles avait en vue les dogmes répandus par Luther et ses disciples depuis l'an 1517. Ces opinions ont amené la réforme qui s'est faite dans la religion , réforme qui , en affranchissant une partie de l'Europe du joug papal , a rendu ce joug moins rigoureux pour l'autre partie dans les sentimens du genre humain , la plus grande comme la plus salutaire des révolutions qui soient arrivées depuis l'établissement du christianisme; les événemens qui ont donné naissance à ces nouvelles doctrines , et les causes qui leur ont fait faire des progrès si rapides , méritent donc d'être considérés avec attention.

Renverser un système de croyance religieuse, fondé sur des préjugés anciens et profondément enracinés, soutenus par le pouvoir, et défendus avec beaucoup d'art et d'adresse ; établir à la place une doctrine tout-à-fait opposée dans son esprit et dans ses effets ; accomplir cette entreprise sans employer la violence et la force des armes ; ce sont des opérations que les historiens les moins crédules et les moins superstitieux ne peuvent s'empêcher d'attribuer à cette divine providence qui sait, dès qu'il lui plaît, amener ces événemens que toute la sagesse humaine rend impossibles. L'intervention du ciel en faveur de la religion chrétienne se manifesta, dans sa première origine, par des miracles et des pro-

phéties qui en confirmaient la vérité. Si aucun des réformateurs ne posséda les dons surnaturels, on ne peut du moins s'empêcher d'admirer cette précaution merveilleuse des circonstances qui disposèrent les esprits à recevoir leur doctrine, et cette singulière combinaison des causes qui assurèrent leurs succès , et firent triompher des hommes sans autorité et sans politique, de la puissance et des intrigues de leurs adversaires. Cela prouve assez que la même main qui fonda la religion chrétienne protégea aussi la religion réformée, et de faible qu'elle était dans ses commencemens , la fit bientôt parvenir à un degré surprenant de force et de maturité i. Des causes très légères , et produites en apparence par le hasard, préparèrent cette importante révolution. Léon X, à son avènement , trouva les revenus de l'église épuisés par les vastes entreprises de ses deux ambitieux prédécesseurs, Alexandre VI et Jules II; il était lui-même libéral, et incapable de cette économie sévère et patiente qui seule eût pu rétablir ses finances. Ses projets pour l'agrandissement de sa famille, son amour pour l'ostentation, son goût pour le plaisir, et la magnificence avec laquelle il récompensait les hommes de génie, l'engageaient tous les jours dans de nouvelles dépenses; pour y suffire, on eut recours à tous les expédiens que put enfanter la fertile imagination des prêtres ; et entre autres moyens il imagina de vendre des indulgences. Suivant la doctrine romaine, toutes les bonnes œuvres des saints, au-delà de celles qui étaient absolument nécessaires pour leur salut, jointes aux mérites infinis de Jésus-Christ, sont déposées dans un trésor inépuisable. Les clefs de ce trésor furent confiées à saint Pierre et aux papes ses successeurs, qui l'ouvrent quand il leur plaît, et qui en transportant, pour une certaine somme, une portion de ce mérite surabondant sur un fidèle, peuvent lui procurer, ou le pardon de ses propres péchés, ou la délivrance d'une âme du purgatoire au salut de laquelle il s'iiiiéresse. Ce fut dans le onzième siècle qu'Urbain II distribua le premier ces sortes d'indulgences, comme la récompense de ceux qui

1 On doit se souvenir ici que c'est, un ministre molestant qui s'exprime suivant les principal de sa croyance : ces éloges de Luther et de la Déformation ne peuvent ni blesser les aines pieuses , ni ébranler les esprits faibles. (Rem. du Traduct.)

prenaient les armes pour aller conquérir la Terre-Sainte; ensuite elles furent accordées à ceux qui fournissaient un soldat pour la même expédition; enfin on les distribua sans distinction à quiconque donnait de l'argent pour accomplir quelque vœu pieux, ordonné x par le pape. Jules II les avait prodiguées a ceux qui contribuaient de quelque somme pour la construction de l'église de Saint-Pierre à Rome; et comme Léon X faisait continuer ce magnifique et dispendieux édifice, il se servit du même prétexte pour accorder des indulgences2.

Ce fut Albert , électeur de Mayence et archevêque de Magdebourg, qui fut chargé de la publication des indulgences, et on lui assigna une portion du bénéfice qui proviendrait de leur vente. Pour les distribuer en détail dans la Saxe, il employa Tetzel , moine dominicain , de mœurs licencieuses, mais d'un esprit actif, et distingué par une éloquence bruyante et populaire. Aidé des moines de son ordre, Tetzel exécuta sa commission avec le plus grand zèle et le plus grand succès , mais avec assez peu de décence et de discrétion. En vantant à l'excès les grâces attachées à ces indulgences3, et en les

1 Fra-Paolo, Hist. du Conc. de Tr., p. 4.

8 Palavicini, Hist. Conc. Trident., p. 4.

5 Comme la forme de ces indulgences et les grâces qu'on y supposait attachées sont ignorées dans les pays protestans, et même très peu connues à présent dans les pays où la religion catholiqile romaine est établie, je vais, pour l'instruction de nies lecteurs, traduire ici la forme d'absolution employée par Tetzel.

« Que notre Seigneur Jésus-Christ vous pardonne et vous absolve par les mérites de sa très sainte passion : et moi, par son autorité, par celle des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul, et celle de noire saint père le pape, qui m'est donnée et confiée en ce pays, je vous absous , 1° de toutes les censures ecclésiastiques, de quelque manière que vous ayez pu les encourir : L)0 de tous vos péchés, transgressions et excès, quelque énormes qu'ils puissent, être, et même de ceux qui pourraient être réservés à la connaissance de sa sainteté, et aussi loin que les clefs de la sainte église peuvent s'étendre ; je vous remets toutes peines que vous méritiez pour expier ces péchés dans le purgatoire , et je vous rétablis dans la participation des saints saereuiensde l'église, dans l'union des fidèles, cl dans cette innocence et celte pureté que vous aviez reçues du baptême ; en sorte qu'A l'article de votre mon les portes de l'enfer seront fermées, et celles du paradis ouvertes; et si vous ne mourez pas à présent, ces grâces demeureront dans toute leur force jusqu'au jour de votre mort : au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit; Seckend, Comment , liv. I, p. 14. »

Les termes dans lesquels Tetzel et ses confrères pi rient

donnant à bas prix , ces moines en firent d'abord un commerce très étendu et très lucratif parmi la multitude crédule, mais l'extravagance de leurs discours et les irrégularités de leur conduite excitèrent à la fin un scandale universel. Les princes et les nobles s'indignaient de voir leurs vassaux s'épuiser pour remplir le trésor d'un pontife prodigue. Les personnes pieuses plaignaient l'erreur du peuple, qui, instruit à se reposer du pardon de ses pécbés sur les indulgences qu'il obtenait , négligeait la pureté de la croyance et la pratique des vertus chrétiennes. Les plus indifférens et même les plus ignorans étaient choqués de la conduite scandaleuse de Tetzel et de ses associés , qui allaient dissiper dans les excès de l'ivrognerie, du jeu et des plus infâmes débauches , l'argent que leur apportait une piété crédule , dans l'espérance d'obtenir le bonheur éternel. Tous enfin commencèrent a souhaiter qu'on mît des bornes a un trafic aussi nuisible à la société que funeste à la religion.

des grâces attachées aux indulgences et de la nécessité de les obtenir sont si extravagans, qu'ils paraissent presque incroyables. « Quiconque , disent-ils , achète des lettres d'indulgences , peut avoir l'âme en repos sur son salut. Les âmes renfermées dans le purgatoire, et pour la rédemption desquelles on acquiert les indulgences aussitôt que l'argent sonne dans le coffre, s'échappent de ce lieu de tourment, et montent droit au ciel ». Us disaient que l'efficacité des indulgences était si grande, que les plus énormes péchés, même le viol de la sainte Vierge, s'il était possible , seraient remis et expiés par ce moyen , et que le pécheur était affranchi à la fois de la peine et de la coulpe * ; que c'était un présent ineffable de la bonté de Dieu pour réconcilier les hommes avec lui; que la croix érigée par les prêcheurs d'indulgences était aussi efficace que la croix de Jésus- Christ même : « Voyez, s'écriaient-ils, voyez les cieux ouverts : si vous n'y entrez pas , quand donc y entrerezvous? Pour douze sous vous pouvez racheter du purgatoire l'âme de votre père. Aurez-vous l'ingratitude de ne pas délivrer votre père des tourmens qu'il endure ? Si vous n'aviez qu'un seul vêtement, vous devriez vous en dépouiller et le vendre à l'instant pour acheter de si grandes grâces, etc. » Ces expressions et mille autres de la même force sont tirées des ouvrages de Luiher par Chermnitius , dans son Examen Concilii Tridentini, ap. Germ. vander Hardt., Hist. littev. reform.,parsiv, p. 6. Le même auteur a publié plusieurs discours de Tetzel qui prouvent que ces expressions n'étaient ni singulières ni exagérées. Ibid., p. 14.

*Tout lecteur instruit s"aprrccvra que cet exposé dé la doctrine des indulgences n'est p:is exact, et que M. Robertson a pris les exagérations de quelques moines du seizième siècle pour la doctrine de l'église. ( Rem. du Trad- )

Martin Luther ne pouvait trouver des conjonctures plus favorables, et les esprits de ses compatriotes ne pouvaient être mieux disposés à écouter ses discours, lorsqu'il commença à mettre en question l'efficacité des indulgences et à déclamer contre la conduite déréglée et la fausse doctrine de ceux qui les publiaient. 11 était né à Eisleben en Saxe. La pauvreté de ses parens n'empêcha pas qu'il ne reçût une éducation savante, pendant le cours de laquelle il donna plusieurs fois des preuves d'une vigueur de génie et d'une pénétration peu commune. Comme son âme était naturellement susceptible d'impressions sérieuses , et portée à cette mélancolie religieuse qui se plaît dans la solitude et la dévotion de la vie monastique ; il se retira dans un couvent d'augustins. Tous les efforts de ses parens pour le détourner de ce dessein ne purent le faire renoncer à ce qu'il croyait sa vocation, et malgré leurs instances, il prit l'habit de cet ordre. Sa piété , son amour pour l'étude et son application infatigable, lui firent bientôt une réputation distinguée dans son couvent. Il avait appris sous de bons maîtres la philosophie et la théologie scolastiques , qui étaient alors en vogue ; et il avait assez de pénétration pour saisir toutes les subtilités et toutes les distinctions dont elles sont pleines ; mais la solidité naturelle de son jugement lui en fît sentir la frivolité, et le dégoûta bientôt de ces études inutiles et vaines. Il chercha dans l'Ecriture sainte des fondemens plus solides de science et de piété. Ayant rencontré un exemplaire de la Bible, qui restait négligé dans la bibliothèque de son monastère , il quitta les autres études pour se livrer tout entier à cette lecture , et il la suivit avec tant d'ardeur et d'assiduité, qu'il étonna bientôt ses confrères, peu accoutumés à puiser dans cette source leurs notions théologiques. Les grands progrès qu'il fit dans un cours d'étude si nouveau augmentèrent la réputation de son savoir et de sa sainteté , au point que Frédéric , électeur de Saxe , qui venait de fonder une université dans Vittemberg, ville de sa résidence, choisit Luther pour y enseigner d'abord la philosophie, et ensuite la théologie. Le nouveau professeur s'acquitta si bien de ces deux emplois, qu'il fut bientôt regardé comme le principal ornement de l'université.

Luther était au comble de son crédit et de

sa renommée lorsque Tetzel commença à publier les indulgences dans les environs de Yittemberg, et à leurpretertout.es les vertus imaginaires qui, en d'autres lieux, en avaient déjà imposé à la crédulité des peuples. Comme la Saxe n'était pas plus éclairée que les autres provinces de l'Allemagne , Tetzel y eut d'abord un prodigieux succès. Luther voyait avec la plus grande douleur et la fourberie des vendeurs d'indulgences et la simplicité des acheteurs. Les opinions de Thomas d'Aquin et des autres scolastiques , sur lesquelles on fondait la doctrine des indulgences , avaient déjà perdu de leur autorité dans son esprit ; et l'Écriture sainte , qu'il commençait à regarder comme la grande règle des vérités théologiques , ne lui fournissait rien pour appuyer une pratique également destructive de la morale et de la foi. Son caractère ardent et impétueux ne lui permit pas de cacher longtemps cette importante découverte, et de rester spectateur tranquille de l'illusion de ses compatriotes. Il monta en chaire dans la grande église de Vittemberg , et il déclama avec la plus grande amertume contre les déréglemens et les vices de ceux qui publiaient les indulgences : il osa discuter la doctrine qu'ils enseignaient , et fit sentir au peuple le danger qu'il y avait à se reposer de son salut sur d'autres moyens que ceux que Dieu lui-même avait marqués dans l'Écriture. La hardiesse et la nouveauté de ses opinions attirèrent singulièrement l'attention publique : soutenues d'ailleurs par l'idée favorable que Luther avait inspirée de son caractère personnel, et débitées avec une éloquence populaire et persuasive , elles firent sur son auditoire l'impression la plus profonde. Encouragé par ce début favorable , il écrivit à l'électeur de Mayence, qui , comme nous l'avons dit , avait cette partie de la Saxe sous sa juridiction, et lui peignit avec vivacité les déréglemens et la fausseté des opinions de ceux qu'il avait chargés de prêcher les indulgences; mais le prélat était trop intéressé à leurs succès pour réformer leurs abus. La première tentative que fit Luther fut de se concilier les suffrages des savans. Dans cette vue, il publia quatre-vingt-quinze thèses qui contenaient ses senlimens sur les indulgences. *11 les proposa, non pas comme des points établis et incontestables, mais comme des matières à discuter : il indiqua des jours où tous les sa-

vans étaient invités à venir attaquer ses opinions , soit de vive voix , soit par écrit; il joignit à tout cela une protestation solennelle de sa soumission entière et de son respect pour l'autorité du saint siège. Aucun opposant ne parut au jour qu'il avait marqué. Les thèses se répandirent dans toute l'Allemagne avec une rapidité étonnante : on les lisait avec une extrême avidité, et chacun admirait la hardiesse d'un homme qui osait révoquer en doute la plénitude de la puissance des papes , et attaquer les dominicains armés de toutes les terreurs de l'inquisition K

Les augustins, dont Luther portait l'habit, quoique entièrement soumis au saint siège , comme les autres religieux, ne mirent aucun obstacle à la publication de ses nouvelles opinions, tant était grande l'autorité que Luther s'était acquise parmi ses confrères par son savoir et par ses mœurs. 11 faisait toujours profession de respecter l'autorité du pape , et il était sincère alors : comme il subsiste entre les différens ordres religieux de l'église romaine une inimitié secrète, qui a sa source dans l'intérêt et la jalousie , les augustins étaient fort contens des invectives de Luther contre les dominicains , et ils se flattaient de voir bientôt leurs rivaux devenir l'objet du mépris et de la haine du peuple. De son côté , l'électeur de Saxe, le plus sage prince qu'il y eût alors en Allemagne, et dont Luther était sujet , n'était pas fâché que cet obstacle vînt traverser la publication des indulgences. Il encourageait secrètement le projet de Luther, et se flattait que cette dispute , qui s'échauffait entre des ecclésiastiques, pourrait mettre quelques bornes aux exactions de la cour de Rome, que depuis long- temps les princes séculiers s'étaient vainement efforcés de réprimer. Luther vit bientôt s'élever contre lui plusieurs adversaires zélés qui cherchèrent à défendre desopinions sur lesquelles étaient fondées la puissance et la richesse de la cour de Rome. Tetzel publia des contre-thèses à Francfort-surl'Oder. Eccius , ce célèbre théologien d'Augsbourg, fit ses efforts pour réfuter les principes de Lui lier, et Prieras, moine dominicain, maître du sacré-palais et inquisiteur général, écrivit contre

1 Lutheri Opéra, Jeuae 1612, vol. i, praefaj. m,

p. 266. I/ist. du Concile de Trente , par rra-Paolo, p. 4. Seckend, Comm. apol., p. 16.

lui avec tout le fiel d'un champion de l'école. Mais la méthode qu'ils suivirent dans cette controverse servit mal leur cause. Luther attaquait les indulgences par des argumens ou fondés sur la raison ou l irés de l'Écriture ; et ses adversaires ne lui opposaient que les opinions des scolastiques , les préceptes du droit canonique et les décrets des papes l. La décision de juges si partiaux et intéressés à leur propre cause ne satisfit point le peuple, qui commençait à clouter de l'autorité même de ces guides vénérables, lorsqu'il la trouvait en opposition avec les maximes de la droite raison , et avec la décision de la loi divine 2.

La cour de Rome, loin de s'alarmer de cette nouvelle doctrine de Luther, qui agitait toute l'Allemagne, y faisait à peine attention. LéonX, livré au goût des plaisirs et des arts , occupé de grands projetsde politique, ennemi des disputes théologiques et assez sage pour les mépriser, voyait avec la dernière indifférence les démarches d'un moine obscur qui , dans le fond de l'Allemagne, soutenait une dispute scolastique

'Fra-Paolo, p. 6. Seckend, p. 40. Palavic, p. 8.

2 Seckend , p. 30. Guichardin a affirmé deux choses relativement à la première publication des indulgences : 1° Que Léon X fit don à sa sœur Madeleine , femme de Franceschetto Cibo , des revenus qui proviendraient de la vente des indulgences tant en Saxe que dans les pro vinces adjacentes de l'Allemagne. (Guich., Hb. xm, 168.) 2° Qu'Arcemboldo , prêtre génois qui avait commencé par être marchand , et qui avait toujours conservé les artifices de sa profession , fut commis par cette femme pour lever l'argent que produiraient les indulgences. Fra-Paolo, qui a suivi Guichardin dans ces deux fails , ajoute qu'en Saxe les augustins étaient en possession immémoriale de prêcher les indulgences , mais qu'Arcemboldo et ses députés, espérant de gagner davantage , en donnant cette commission aux dominicains, avaient fait leur marché avec Tetzel , et que Luther s'opposa d'abord à Telzel et 5 ses associés par le désir de venger son ordre de l'injustice qu'on lui faisait. Fra-Paolo , Hist. du Conc. de Tr., p. 5. Presque tous les historiens qui sont venus depuis, soit catholiques, soit proteslans, ont adopté ces deux assertions sans examen , et sur la parole de Guichardin et de Fra-Paolo ; mais malgré les témoignages réunis de deux auteurs si recommandables par leur exactitude et leur véracité, nous observons : 1° Que Félix Contolori , qui a fait à dessein des recherches dans les archives de Home, n'a pu trouver cette prétendue concession dans aucun des registres où elle eût dû nécessairement être portée. (Palav., p.5.) 2° Que les profits provenant de la vente des indulgences en Saxe et dans les pays adjacens ne furent point donnés à Madeleine, mais à Albert , archevêque de Mayence, a qui appartenait la nomination de ceux qui les devaient publier. (Seck., p. 12. Luth.

dans un style barbare. Il était bien loin de pressentir, et Luther lui-même prévoyait peu sans doute combien les suites de cette querelle seraient fatales au saint siège. Léon X ne voyait dans toute cette querelle que les effets de la haine et de la jalousie monastique, et paraissait disposé à ne pas y entrer et à laisser les augustins et les dominicains disputer a loisir avec leur animosité ordinaire.

Cependant les sollicitations clés adversaires de Luther, irrités de la hardiesse et de la sévérité avec laquelle il avait traité leurs écrits , jointes aux progrès étonnans que ses opinions avaient déjà faits dans les différentes parties de l'Allemagne, réveillèrent à la fin l'attention de la cour de Rome , et Léon X se vit obligé de prendre des mesures pour défendre l'église contre une attaque qui était devenue trop sérieuse pour ne mériter que le mépris. Dans cette vue, il fit sommer Luther de comparaître à Rome, dans le délai de soixante jours, devant l'auditeur de la chambre et devant le même Prierias qui avait écrit contre lui , et qui fut nommé pour examiner., 1, prœf., p. 1. Palavic, p. 6.) 3° Qu'Arcemboldo ne fut jamais intéressé dans la publication des indulgences de Saxe ; son district étant la Flandre , et les pays du haut et du Bas-Rhin. (Seck., p. 15. Palav., p. C.) 43 Que Luther et ses adhérens ne font mention nulle part de ce don de Léon X à sa sœur, circonstance cependant qu'il n'est guère possible qu'ils aient ignorée , et qu'ils auraient eu grand soin de ne pas omettre. 5° Ce n'était pas ordinairement aux augustins que la publication des indulgences dans l'Allemagne était confiée; les franciscains en furent chargés en trois occasions différentes sous Jules II; et peu de temps avant Luther, le même emploi avait été donné aux dominicains. (Palav., 46.) 6° La publication des indulgences qui excita l'indignation de Luther fut confiée à l'archevêque de Mayence , conjointement avec le gardien des franciscains ; mais celui-ci ayant refusé d'accepter cette commission, tout le droit en demeura à l'archevêque. (Palav., p. 6. Seck., xvi, xvii.) 7° Ce ne furent point les supérieurs augustins qui engagèrent Luther à attaquer les dominicains leurs rivaux ou à déprimer les indulgences, uniquement parce qu'ils n'étaient pas chargés de les publier ; ce fut par des motifs plus louables que Luther s'opposa à leurs opinions et à leurs vices. (Seck., p. 15, 32. Luth. Opéra, 1, 64, 6.)8°11 y a un diplôme d'indulgences qui a été publié par Germ. vander Hardt , et dans lequel on voit le nom du gardien des franciscains joint à celui de l'archevêque, quoique le premier ne se soit point mêlé de cette affaire. Le même diplôme fait aussi mention des limites dans lesquelles s'étendaient leurs commissions ; savoir, les diocèses de Mayence, de Magdebourg , d'Halberstadt et les domaines du marquis de Brandebourg. [Bût. litteraria reformat., pars iv, p. IL)

HISTOIRE DE

ner sa doctrine et la juger. Léon écrivit en même temps à l'électeur de Saxe , pour le prier de ne pas protéger un homme dont les sentimens hérétiques et profanes scandalisaient les fidèles, et il enjoignit au provincial des augustins de réprimer, par son autorité , l'insolence d'un moine téméraire qui déshonorait Tordre entier de Saint-Augustin, et mettait le trouble dans toute l'église.

Le ton de ces lettres et la nomination d'un juge aussi prévenu et aussi partial qu'était Prierias fit aisément pressentir à Luther la nature du jugement auquel il devait s'attendre s'il allait à Rome.

Il témoigna en conséquence le plus grand désir d'être jugé en Allemagne par un tribunal moins suspect. L'université de Yittemberg , inquiète et alarmée sur le sort d'un homme qui faisait tant d'honneur à son corps , écrivit au pape ; et après avoir employé plusieurs raisons pour faire dispenser Luther de comparaître à Rome , elle supplia Léon de nommer, pour examiner ses opinions , quelques personnes de l'Allemagne distinguées par leur autorité et par leur savoir. L'élecleur fit la même demande au légat du pape à la diète d'Augsbourg. Luther, qui dans ce temps-là avait si peu l'intention de récuser l'autorité papale, qu'il n'avait pas même les moindres doutes sur la divinité de son origine, écrivit lui-même à Léon X une lettre très soumise, où il lui promettait d'obéir sans réserve à ses volontés. Léon eut la complaisance de se rendre à ces instances, et donna pouvoir à son légat en Allemagne, le cardinal Cajétan, dominicain distingué par son savoir scolastique et passionnément dévoué au saint siège , de prendre connaissance de cette affaire et d'en juger.

Malgré toutes les raisons qu'avait Luther pour récuser un juge choisi parmi ses ennemis déclarés, il ne fit pas la moindre difficulté de comparaître devant Cajétan ; et après avoir pris un : -auf-conduit de l'empereur, il se rendit surle-champ à Augsbourg. Le cardinal lui fit un accueil honorable, et chercha d'abord à le gagner parla douceur; mais croyant qu'il ne convenait pas à sa dignité d'entrer dans une dispute en forme, il le somma , en vertu des pouvoirs apostoliques dont il était revêtu, d'abjurer les erreurs qu'il avait annoncées sur les indulgences et sur

la nature de la foi , et de s'interdire à l'avenir toute publication d'opinions nouvelles et dangereuses. Luther , intimement persuadé de la vérité de ses principes , et confirmé dans cette croyance par l'approbation qu'il avait reçue des personnes les plus distinguées parleur savoir et par leur piété, parut étonné de la proposition qu'on lui faisait de se rétracter, avant qu'on eût rien fait pour le convaincre de ses prétendues erreurs. Il s'était flatté que dans une conférence de controverse avec un prélat d'un si grand mérite, il fui serait facile de se laver des imputations dont l'ignorance ou la malice de ses adversaires l'avait chargé ; mais le ton d'autorité que prit le cardinal, le détrompa et lui ôta toute espérance de retirer de cette entrevue les avantages qu'il s'en était promis. L'intrépidité naturelle de son âme ne l'abandonna cependant pas. Il déclara au cardinal , avec la plus grande fermeté, que sa conscience ne lui permettait pas de désavouer des opinions dont la vérité lui était démontrée , et qu'il n'y avait point de considération qui pût le forcer à faire un désaveu aussi lâche en lui-même qu'injurieux à Dieu. En même temps il protesta, comme auparavant, de son entière soumission au saint siège 4 : il fit entendre que son intention était de soumettre toute cette affaire à la décision de certaines universités qu'il nomma, et promit de ne rien prêcher ni écrire à l'avenir sur les indulgences, pourvu qu'on se chargeât d'imposer silence à ses adversaires sur le même objet 2. Le cardinal n'eut point d'égard à ces propositions , et continua d'insister d'un ton absolu sur une rétractation pure et simple; il menaça Luther des censures ecclésiastiques, et lui défendit de se présenter devant lui s'il ne se soumettait sur-le-champ à ce qu'il lui prescrivait. La hauteur et la violence de ce procédé , jointes à d'autres circonstances, firent craindre aux amis de Luther que le saufconduit de l'empereur ne fût pas suffisant pour le protéger contre le pouvoir et le ressentiment du légat, et ils le déterminerai! à sortir secrèteN ment de la ville d'Augsbourg et à retourner dans sa patrie. Mais avant son départ , il eut recours à une formalité dont il y avait déjà eu quelques exemples; il prépara un appel solennel

Luther.i Opcr., vol. 1, p. 164.

Jbid., p. 169.

du pape mal informé sur sa cause , au pape mieux informé ' .

Cajétan, indigné de l'évasion précipitée de Luther, écrivit à l'électeur de Saxe . et le pressa , par l'intérêt qu'il prenait à la paix de l'église et à l'autorité de son chef, d'envoyer le moine séditieux prisonnier à Rome, ou de le bannir de ses étals. Mais ce n'était pas pour des considérations théologiques que Frédéric avait jusqu'alors soutenu Luther ; il paraît que ce prince fut toujours très étranger à ces sortes de disputes, et qu'il y prenait très peu d'intérêt : c'était donc presque uniquement par des motifs politiques , comme on l'a déjà observé, qu'il protégeait Luther, et il le faisait en secret et avec de grandes précautions. 11 n'avait jamais entendu aucun sermon de ce moine , ni lu aucun de ses ouvrages. Quoique toute l'Allemagne retentît du bruit de sa renommée , Frédéric ne l'avait même jamais admis en sa présence 2 ; mais , sur la demande que le cardinal venait de lui faire, il sentit la nécessité de quitter cette extrême réserve. Il avait fait de grandes dépenses pour la fondation de sa nouvelle université, et donné beaucoup de soins à cet établissement, qui était d'une grande importance pour tous les princes d'Allemagne; il pressentit que l'éloignement de Luther porterait un coup funeste à la réputation 3 de cette université ; il refusa donc , sous différens prétextes, de se prêter à l'alternative des demandes du cardinal, et montra ouvertement le plus grand intérêt pour la sûreté de Luther 4, en protestant cependant de son estime pour le cardinal et de son respect pour le pape.

La rigueur inflexible avec laquelle Cajétan persista à demander une rétractation pure et simple, choqua dès ce temps-là les sectateurs de Luther, et a depuis été blâmée par plusieurs écrivains catholiques; mais il était impossible au légat d'agir autrement. Les juges de Rome, devant lesquels Luther avait été cité d'abord, étaient si impatiens de déployer leur zèle contre ses ■ erreurs , que sans attendre l'expiration du délai de soixante jours qui lui avait été accordé, ils l'avaient déjà condamné comme hérétique 5.

1 Sleidan , Hist. de la Réform., p. 7. Seckend , p. 45. Luth. Oper., vol. 1, p. 163.

4 Seckend, p. 27. Sleid., Hist, p. 12. 3 Seckend , p. 59.

« Sleid., Hist., p. 10. Luth. Oper., vol. 1, p. 172. s Luther. Op., vol. 1 , p. 161.

Léon X, dans plusieurs de ses brefs et dans différentes lettres , l'avait aussi désigné comme un enfant d'iniquité , et comme un homme abandonné à un sens réprouvé. Il n'y avait donc plus qu'une rétractation qui pût sauver l'honneur de l'église romaine, dont la maxime est de ne jamais se relâcher sur rien de ce qu'elle a une fois avancé , et qui s'est même interdit jusqu'au pouvoir de le faire, par ses prétentions à l'infaillibilité.

Cependant Luther se trouvait dans une situation qui aurait pu inspirer à tout autre les plus vives inquiétudes. Une pouvait pas espérer qu'un prince aussi prudent et aussi circonspect que l'était Frédéric voulût, pour le défendre, braver les foudres de l'église et la puissance papale qui avait écrasé quelques-uns des plus puissans empereurs de l'Allemagne. Il savait quelle vénération on avait alors pour les décisions de l'église, quelle terreur inspiraient les censures ecclésiastiques, et combien il serait aisé d'intimider et d'ébranler un prince qui était plutôt son protecteur par politique que son disciple par conviction. S'il était forcé de quitter la Saxe, il se voyait sans asile, et demeurait exposé à tout le ressentiment que la rage ou la bigoterie de ses ennemis pourrait exercer sur lui. Quoiqu'il sentît tout le danger de sa situation, il ne donna cependant aucune marque de timidité et de faiblesse; et il continua de justifier sa conduite et ses opinions, et de déclamer contre celles de ses. adversaires , avec plus de véhémence qu'auparavant *.

Mais comme tous les pas qu'avait faits la cour de Rome , et surtout la sentence irrégulière qui venait de condamner si précipitamment Luther comme hérétique, l'avaient convaincu que Léon prendrait bientôt contre lui les mesures les plus violentes, il eut recours au seul expédient qui lui restait pour prévenir l'effet des censures papales ; il forma un appel à un concile général , comme représentant l'église catholique, et ayant une autorité supérieure à celle du pape, qui n'étant qu'un homme sujet à se tromper, peut errer comme avait erré saint Pierre, le plus parfait de ses prédécesseurs 2.

Il parut bientôt que Luther ne s'était point trompé sur les intentions de la cour de Rome.

1 Seckend , p. 59.

2 Idem, Hist., p. 12. Luth. Op., vol 1, p. 179.

Le pape donna une bulle, dont la date était antérieure à l'appel de Luther , et dans laquelle il relevait la vertu et l'efficacité des indulgences en termes aussi extravagans qu'en eût jamais employé aucun de ses prédécesseurs dans les siècles de la plus grossière ignorance , et sans même user des palliatifs et des ménagemens que semblaient exiger les conjonctures; il enjoignait à tous les chrétiens de donner leur croyance à ce qu'il leur annonçait , comme à la doctrine de l'église catholique, et menaçait de l'excommunication la plus grave ceux qui soutiendraient et enseigneraient des opinions contraires.

Cette bulle fit très peu d'impression sur les sectateurs de Luther : ils la regardèrent comme une démarche qu'on ne pouvait justifier, et à laquelle le pape ne s'était porté que pour se conserver les grands revenus qu'il retirait des indulgences. Mais une décision si précise , prononcée contre Luther par le souverain pontife, et année de peines si terribles, aurait sans doute produit, dans l'esprit du reste de ses compatriotes , des impressions funestes pour sa cause, si elles n'eussent été prévenues en grande partie par la mort de l'empereur Maximilien, qui, par principe autant que par intérêt , était disposé à soutenir l'autorité du saint siège. En conséquence de cette mort , le vicariat de cette partie de l'Allemagne qui était gouvernée par les lois saxonnes fut commis à l'électeur de Saxe. Luther, sous l'abri de l'administration d'un prince qui le favorisait, jouit non-seulement de la plus grande tranquillité, il vit encore ses opinions tolérées durant l'interrègne qui précéda l'élection de Charles, prendre ensuite racine en différens endroits et acquérir plus de consistance et de vigueur. Léon X , de son côté , pour qui l'élection d'un empereur était infiniment plus importante qu'une dispute théologique, qu'il n'entendait pas et dont il ne pouvait prévoir les suites , voulut éviter avec soin d'irriter un prince qui avait autant d'influence que Frédéric dans le collège des électeurs; il montra une grande répugnance à prononcer la sentence d'excommunication contre Luther, quoiqu'il en fût sollicité sans cesse par les clameurs importunes des adversaires de ce novateur.

Ce fut à ces vues politiques du pape, autant qu'à 9on aversion naturelle pour les partis violens, que Luther dut un sursis de dix-huit mois.

Cependant cet intervalle se passa en perpétuelles négociations pour tâcher de terminer cette affaire à l'amiable. La manière dont ces négociations furent traitées mit Luther a portée d'observer la corruption de la cour de Rome, son obstination dans les erreurs établies et son indifférence pour la vérité, de quelque manière qu'on la proposât, et quelque fortes que fussent les preuves qu'on en donnât. Il commença à laisser entrevoir quelques doutes sur la divinité de l'origine de l'autorité papale. Il y eut à Leipsick une dispute publique sur cette question importante, entre Luther et Eccius, un de ses plus savans et de ses plus redoutables antagonistes; mais elle finit comme toutes les querelles scolastiques, sans rien décider. Les deux partis crièrent victoire et restèrent dans leurs opinions, sans qu'on eût fait un pas de plus vers la décision des points contestés l.

La Saxe ne fut pas le seul pays où l'on vit éclater cet esprit de révolte contre les dogmes et les usurpations de l'église romaine; les mêmes causes suscitèrent en Suisse, environ dans le même temps, une attaque non moins vigoureuse. Les franciscains , chargés de publier les indulgences dans ce pays, exécutèrent leur commission avec la même indiscrétion et la même rapacité qui avait rendu les dominicains si odieux en Allemagne. Ils poursuivirent sans aucun obstacle leur expédition jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à Zurich ; ce fut là que Zuingle, homme qui ne cédait en rien à Luther pour le zèle et l'intrépidité, osa s'opposer à leurs progrès. Animé par la hardiesse d'un républicain, libre de toutes les entraves que l'autorité d'un souverain imposait au réformateur allemand , Zuingle marcha à son but avec plus d'audace et de célérité, et se proposa de renverser l'édifice entier de la religion établie 2. Luther s'applaudit d'abord de se voir secondé par un si vigoureux auxiliaire, et vit avec joie la rapidité de ses progrès ; d'un autre côté ses ennemis triomphaient d'un avantage qu'ils venaient de remporter aux universités de Cologne et de Louvain , lesquelles avaient condamné par deux décrets ses opinions comme erronées.

Mais le caractère intrépide de Luther ne faisait que s'irriter par la résistance ; poussant ses

1 Lulheri Op., vol. 1, p. 199.

- Sleidan , Efist,, p. 22. Seckend , p. 59.

recherches et ses attaques d'un point de doctrine à un autre , il commença à ébranler les fondewens les plus solides sur lesquels étaient établies la richesse et la puissance de la cour de Rome. Léon X fut enfin convaincu qu'il n'y avait plus d'espérance de ramener Luther par la douceur. Plusieurs prélats d'une grande sagesse commencèrent a joindre hautement leurs plaintes à celles des ennemis personnels de Luther, contre l'indulgence inouïe du pape qui souffrait encore dans le sein de l'église un hérétique incorrigible, lequel, pendant trois années entières, n'avait cessé de faire tous ses efforts pour détruire ce qu'il y avait de plus respectable et de plus sacré ; ils disaient que la dignité du saint siège exigeait qu' on fit contre lui les poursuites les plus rigoureuses; qu'il y avait lieu d'espérer que le nouvel empereur soutiendrait l'autorité du chef de l'église , et qu'il n'était pas vraisemblable que l'électeur de Saxe s'écartat de sa prudence ordinaire, au point de vouloir résister en face à ces deux puissances réunies. Le collège des cardinaux s'assembla plusieurs fois pour préparer la sentence avec un mûr examen , et l'on consulta les canons pour y chercher la forme de rédaction la plus exacte et la plus rigoureuse. Enfin, le 15 juin 1520, parut cette bulle fameuse si fatale à l'église de Rome. Quarante-une propositions, extraites des ouvrages de Luther, y étaient condamnées comme hérétiques , scandaleuses et contraires aux bonnes mœurs ; défense à toutes personnes de lire ses écrits , sous peine d'excommunication ; injonction à tous ceux qui en avaient quelques exemplaires de les jeter au feu; et si dans le délai de soixante jours Luther ne rétractait pas publiquement ses erreurs et ne brûlait pas ses ouvrages , on le déclarait hérétique obstiné, on l'excommuniait, et son corps était livré à Satan ; enfin on ordonnait à tous les princes de se saisir de sa personne, afin de lui Taire subir la punition que méritaient ses crimes *.

La publication de cette bulle en Allemagne fit naître des sentimens divers , suivant les différens endroits. Les adversaires de Luther triomphaient , comme si ses opinions et son parti eussent été exterminés par ce coup décisif. Ses sectateurs, dont le respect pour l'autorité du

1 Palavicini, Luther. Op., vol. 1, p. 234.

pape allait tous les jours en dimiuuaut , lurent les anathèmes de Léon avec plus d'indignation que de terreur. Dans quelques villes , le peuple s'opposa, même avec violence, à la promulgation de la bulle; en d'autres villes, ceux qui tentèrent de la publier furent insultés, et la bulle elle-même fut mise en pièces et foulée aux pieds '.

Luther ne fut ni déconcerté ni intimidé par cette sentence à laquelle il s'attendait depuis quelque temps. Après avoir renouvelé son appel au concile général, il publia des remarques sur la bulle d'excommunication; et persuadé pour lors que Léon avait été tout à la fois coupable d'injustice et d'impiété dans ses procédés contre lui , il déclara hautement que ce pape était l'homme de péché , ou l'Antéchrist , dont l'apparition était prédite dans le Nouveau-Testament; il se déchaîna contre sa tyrannie et ses usurpalions avec plus de violence que jamais; il exhorta tous les princes chrétiens à secouer un joug si ignominieux, et s'applaudit publiquement du bonheur d'avoir mérité d'être l'objet de l'indignation ecclésiastique, pour avoir osé réclamer et défendre la liberté du genre humain. Il ne se contenta pas de témoigner par des discours sou mépris pour la puissance du pape : comme Léon avait , en exécution de la bulle , condamné les ouvrages de Luther à être brûlés à Rome , celui-ci, pour user de représailles, assembla les professeurs et les écoliers de l'université de Vittemberg ; en présence d'une grande multitude de spectateurs , et avec beaucoup d'appareil , il jeta dans les flammes les volumes du droit canon avec la bulle d'excommunication ; cet exemple fut imité dans plusieurs villes d'Allemagne. La manière dont il justifia cette action était encore plus insultante que l'action même. Il tira du droit canon quelques-unes des propositions les plus extravagantes sur la plénitude de la toute-puissance du pape, et sur la subordination de toute autorité séculière à son autorité, et les publia avec un commentaire, où il faisait sentir l'impiété de pareilles maximes , et combien elles tendaient à renverser tous les fondemens du gouvernement civil 2.

Tels étaient les progrès qu'avait faits Luther,

1 Seckend, p. 116.

2 Luther. Op., vol. Il, p. 316.

et l'état où était son parti , lorsque Charles arriva en Allemagne. Aucun prince séculier n'y avait encore embrassé les nouvelles opinions ; il ne s'était fait aucun changement dans la forme du culte: on n'avait porté aucune atteinte ni aux possessions ni à la juridiction du clergé; aucun des deux partis n'en était encore venu aux voies de fait; et quoique la dispute fût très échauffée des deux côtés, on n'avait encore employé que les armes théologiques , c'est-à-dire des thèses , des argumens et des réponses. Cette querelle avait fait cependant sur l'esprit des peuples des impressions profondes ; leur respect pour les doctrines et les institutions anciennes était fort affaibli , et les matériaux de l'incendie qui devait embraser l'Allemagne étaient déjà rassemblés. Les étudians accouraient en foule de toutes les provinces de l'empire à Vittemberg. Mélanchton, oarlostad et d'autres maîtres d'une réputation distinguée, allèrent puiser sous Luther des opinions qu'ils répandirent à leur retour parmi leurs compatriotes , et ceux-ci les reçurent avec cette vive attention que s'attire la vérité relevée du charme de la nouveauté *.

Pendant tout le cours de ces événemens , la cour de Rome , quoique gouvernée par un de ses plus habiles pontifes , ne montra ni cette profonde sagacité dans ses projets , ni cette constance dans l'exécution, qui l'avait rendue aux yeux de l'Europe le plus parfait modèle de sagesse et de politique. Lorsque Luther commença à déclamer contre les indulgences , le pape avait deux routes à choisir : en suivant l'une , il étouffait dans sa naissance l'entreprise de Luther; en prenant l'autre , il la rendait innocente , et n'avait plus de coupable à punir. Au premier éclat de Luther, il fallait sur-le-champ l'arrêter et faire tomber sur lui tout le poids des censures ecclésiastiques; la terreur qu'elles inspiraient aurait pu contenir l'électeur de Saxe , et l'empêcher d'accorder sa protection à un sujet excommunié; éloigner le peuple de ses prédications, et même en imposer à Luther lui-même ; et son nom , comme celui de tant d'hommes de bien qui l'avaient précédé, ne serait aujourd'hui connu de l'univers que par l'effort louable , mais prématuré . qu'il aurait tenté pour réformer les abus de la cour de Rome. L'autre moyen qui restait

1 Seckend , p 59.

au pape était de marquer de bonne heure son mécontentement des vices et des excès de ceux qui avaient été chargés de publier les indulgences , de défendre de parler des points contestés dans les prédications publiques , d'imposer silence aux deux partis , et de se garder de compromettre l'autorité de l'église en décidant des articles qui jusqu'alors étaient restés indécis : alors il est probable que Luther n'eût pas poussé plus loin ses recherches , et que n'étant pas forcé à chercher de nouvelles ressources par la nécessité de se défendre , toute cette dispute se serait insensiblement assoupie, ou aurait été reléguée dans l'obscurité des écoles. Elle eût pu s'y entretenir sans faire plus de tort à l'autorité et à la paix de l'église romaine, que n'en a fait celle qui subsiste entre les franciscains et les dominicains .sur l'Immaculée conception , ou celle qui divise les jansénistes et les jésuites sur les opérations de ia grâce. Mais Léon , toujours flottant entre les deux systèmes opposés , et revenant sans cesse de l'un à l'autre, sans en suivre un avec persévérance , manqua l'effet de l'un et de l'autre. Une sévérité déplacée ne servit qu'à aigrir Luther sans le réprimer. L'indulgence employée à contre-temps donna le temps à ses opinions de se propager sans le ramener au sein de l'église; et la sentence même d'excommunication, qui dans un autre moment aurait pu être décisive , fut si long-temps différée qu'elle devint à peine un objet de crainte.

Tant de fausses démarches de la part de cette cour, à qui on a rarement reproché de se méprendre sur ses vrais intérêts , ne sont pas plus étonnantes que la sagesse que montra Luther dans toute sa conduite; quoiqu'il fût très peu instruit des maximes de la prudence humaine, et que l'impétuosité de son caractère le rendît incapable de les suivre, l'ordre dans lequel il fit ses découvertes successives, conduisit naturellement seà opérations d'une manière qui contribua beaucoup plus à leurs succès que si toutes ses démarches eussent été dirigées par la politique la plus étudiée. La première fois qu'il s'avisa de s'opposer à Tetzel, il était loin de songer à celte réforme générale qui en fut la suite ; il eût alors frémi d'horreur à la seule idée de l'ouvrage qu'ensuite il se fit gloire d';ivoir accompli. La science de la vérité ne fut pas versée tout à la fois dans son âme par une révéla-

tion particulière. Elle fut le fruit de ses études et de ses méditations, et il n'y avança que par degrés. Tout le système de la doctrine romaine est si étroitement lié , que la découverte d'une première erreur le conduisit naturellement à la découverte de toutes les autres; et comme toutes les parties de cet édifice artificiel se tenaient ensemble , il lui suffit d'en abattre une pour ébranler les fondemens des autres et les préparer à une ruine entière. Afin de réfuter les opinions extravagantes qu'on avait sur les indulgences , il fut obligé de chercher la vraie cause de notre justification. De cette cause une fois connue , il en déduisit par degrés l'inutilité des pèlerinages, de l'intercession des saints et du culte qu'on leur rendait , l'abus de la confession auriculaire et la non-existence du purgatoire. La recherche de toutes ces erreurs le porta naturellement à examiner le caractère du clergé qui les enseignait. II crut voir les sources principales de sa corruption d^ns ses richesses excessives , dans la loi sévère qui lui imposait le célibat, et dans la rigueur intolérable de vœux monastiques. De là il n'eut plus qu'un pas à faire pour révoquer en doute la divinité de l'origine de cette puissance papale qui autorisait et soutenait un tel système d'erreurs; par une conséquence nécessaire il en vint à nier l'infallibilité du pape, et à rejeter les décisions de l'école et toute autre autorité humaine, pour s'en tenir à la parole de Dieu comme à la seule règle des vérités théologiques. Ce fut à cette progression d'idées que Luther dut ses succès; il ne révoltait point ses auditeurs par des propositions trop directement opposées à leurs anciens préjugés ou trop éloignées des opinions établies; il les conduisait insensiblement , et pas à pas , d'un dogme à un autre; leur foi et leur conviction marchaient ]d'un pas égal avec ses découvertes. Ce fut aussi la cause du peu d'attention que Léon fit aux premiers pas de Luther et de l'indifférence avec laquelle il vit ses progrès. Si ce réformateur eût attaqué directement et avec éclat l'autorité de l'église, il eût attiré sur sa tète tout le poids de sa vengeance; mais comme ce projet était loin de sa pensée, et qu'il témoigna long-temps le plus grand respect pour le pape , qu'il réitéra même plusieurs fois ses offres de se soumettre à ses décisions, il ne paraissait pas qu'on dût craindre de le voir un jour se porter à une ré-

volte ouverte. On le laissa donc avancer pas à pas , et miner lentement la constitution de l'église : on sentit à la fin la nécessité d'arrêter le mal ; mais le remède vint trop tard pour produire aucun effet.

Quelques avantages que la cause de Luther ait retirés des fausses démarches de ses adversaires et de la prudence de sa conduite, il ne faut pourtant pas attribuer à ces deux seules causes les rapides progrès et l'établissement de sa doctrine. La même corruption qu'il condamnait dans le clergé de Rome avait été attaquée long-temps avant sa naissance, et les mêmes opinions qu'il répandait avaient été publiées en divers lieux et soutenues des mêmes argumens. Valdus, dans le douzième siècle, Wiclef, dans le quatorzième, et JeanHus, dans le quinzième, avaient successivement attaqué les erreurs de l'église romaine avec beaucoup de hardiesse, et les avaient réfutées avec plus de science et d'adresse qu'on avait lieu d'en attendre des siècles d'igno-. rance où ils vivaient. Mais toutes ces tentatives de réforme échouèrent , parce qu'elles étaient prématurées. Ce ne furent que des lueurs faibles , incapables de dissiper les ténèbres profondes dont l'église était alors couverte, et qui s'éteignirent bientôt ; si la doctrine de ces hommes pieux fit quelque impression et laissa quelques traces dans les pays où elle fut enseignée , elles ne furent ni profondes ni étendues. De leur temps, plusieurs des causes qui facilitèrent les progrès de Luther, ou n'existaient point encore, ou n'agirent point dans toute leur force : au lieu que Luther parut dans un moment de crise et de maturité où des circonstances de toute espèce concoururent au succès de toutes ses entreprises.

La longue durée du schisme scandaleux qui divisa l'église pendant le quatorzième siècle et le commencement du quinzième affaiblit beaucoup les idées de vénération et de respect sous lesquelles le monde était accoutumé à considérer la dignité papale. Deux ou trois pontifes, errant à la fois dans l'Europe , flattant les princes qu'ils voulaient gagner, opprimant les pays qui reconnaissaient leur autorité, excommuniant et chargeant de malédictions leurs rivaux et tous ceux de leur parti, décréditèrent singu lièremeut leur infaillibilité prétendue, et exposèrent au mépris et leur personne et leur

dignité. Les laïques, au tribunal desquels toutes les parties en appelaient , apprirent par-là qu'il leur restait encore quelque droit de s'en rapporter à leur propre jugement, et exercèrent cette liberté jusqu'à choisir parmi ces guides infaillibles celui qui leur plaisait le plus. Les actes des conciles de Constance et de Bâle augmentèrent de plus en plus ce mépris pour le siège de Rome , et par l'usage hardi qu'ils firent de leur autorité , en déposant et en élisant les papes , ils apprirent à l'univers qu'il était dans l'église une juridiction supérieure à l'autorité papale , qu'on avait long-temps regardée comme suprême.

La blessure que reçut à cette occasion l'autorité des papes n'était pas encore fermée , lorsque les pontificats d'Alexandre VI et de Jules II, qui furent des princes habiles, mais des ecclésiastiques détestables, excitèrent un nouveau scandale dans toute la chrétienté. Le libertinage du premier dans sa vie privée , les fraudes, les injustices et les cruautés de son administration publique , l'ont fait mettre au rang des tyrans qui ont le plus déshonoré la nature humaine. Le second , quoique exempt des passions odieuses qui avaient fait commettre à son prédécesseur tant de crimes révoltans, s'abandonnait aux impulsions d'une ambition effrénée , qui méprisait tous les droits de la reconnaissance , de la décence et de la justice, dès qu'ils traversaient l'exécution de ses desseins. Il était difficile de rester convaincu que la connaissance infaillible d'une religion dont les premiers préceptes sont la charité et l'humanité, fût déposée dans le cœur de l'impie Alexandre et de l'insolent Jules. L'opinioii de ceux qui mettaient l'autorité d'un concile général au-dessus du pape fit de grands progrès sous ces deux pontificats. L'empereur et les rois de France , qui se trouvèrent alternativement aux prises avec la cour de Rome, permirent à leurs sujets de s'élever contre les vices de ces pontifes enlreprenans avec toute la violence et toute l'amertume de la satire ; de sorte que les oreilles des peuples , accoutumées aux invectives contre les papes, ne furent point choquées des déclamations hardies , ni des railleries de Luther et de ses sectateurs contre l'église de Rome.

Ces excès n'étaient pas particuliers au chef de l'église. La plupart des chefs du clergé, tant

régulier que séculier, étant des cadets de familles nobles qui n'avaient choisi l'état ecclésiastique que clans l'espérance d'arriver aux grandes dignités et d'en posséder les revenus, étaient accoutumés à négliger totalement les devoirs de leurs places, et se livraient sans réserve à tous les vices qui sont les suites naturelles de l'opulence et de l'oisiveté. A l'égard du bas clergé , sa pauvreté l'empêchait d'imiter le luxe dispendieux de ses supérieurs ; mais son ignorance grossière et ses débauches crapuleuses le rendaient aussi méprisable que les premiers étaient odieux l. La loi du célibat, cette loi rigoureuse et contre nature qui assujettissait tous les ordres , causa tant d'excès , qu'en plusieurs endroits de l'empire on se vit obligé, nonseulement de permettre , mais même d'ordonner aux prêtres le concubinage. L'emploi d'un remède si contraire à l'esprit du christianisme est la preuve la plus forte de la multitude et de l'énormité des crimes qu'on voulait arrêter par ce moyen. Long-temps avant le seizième siècle, plusieurs auteurs célèbres et respectables avaient fait , des mœurs dissolues du clergé , des peintures qui paraissent presque incroyables dans le nôtre2. Le libertinage des ecclésiastiques cau-

1 La corruption du clergé avant la réformaîion est avouée par un auteur qui était bien en état d'en juger, et dont l'aveu n'est certainement pas suspect. « Quelques années avant les hérésies de Luther et de Calvin, dit Bellarmin, il n'y avait plus, suivant les témoignages de tous les auteurs contemporains, ni sévérité dans les tribunaux ecclésiastiques, ni discipline dans les mœurs du clergé, ni connaissance des sciences sacrées, ni respect pour les choses divines ; il ne restait enfin presque plus de religion. «(Bellarmin, Concio XXVIII, oper., t. VI, col. 296, edit. Colon. 1617; apud Gerdesii Hist. Evang. renovati. vol 1 , p. 25.)

2 Centum gravamina. Nat. German. in fasciculo ter. expet. et fugiend. per Ortuinum Gratium, vol. 1, p. 361. Voyez un grand nombre d'autres passages sur le même sujet, dans l'appendice ou deuxième volume publié par Ed. Brown. Voyez aussi Herm. Vonder Hardt., Hist. litt. reform., pars m, et les volumineuses collections de Walchius , dans ses quatre volumes de Monumenta Medii JEvi. Gotting. 1767. Les auteurs que j'ai cités font l'énumération des vices du clergé. Lorsque les ecclésiastiques ne craignaient pas de commettre des crimes, ils ne devaient pas être fort scrupuleux sur la décence.

Une conduite si contraire au caractère de leur profession paraît avoir excité une indignation générale. Pour le prouver, je vais transcrire le passage d'un auteur qui ne se proposait pas d'attaquer les dérégleinens des prêtres, et qu'on ne peut pas soupçonner d'avoir exagéré les choses par prévention ou par artifice, pour les rendre

sait le plus grand scandale; et ce n'était pas seulement parce que de pareilles mœurs ne pouvaient pas s'accorder avec le caractère sacré de leur état ; les laïques , accoutumés à voir plusieurs ecclésiastiques s'élever du sein de la bassesse aux dignités et à l'opulence , n'avaient pas pour les excès de ces nouveaux parvenus la même indulgence que pour ceux qui étaient nés dans la richesse et dans la grandeur; et comme ils voyaient avec plus de jalousie la fortune des premiers , ils censuraient aussi leur conduite avec plus de rigueur et d'amertume. Rien n'était donc plus propre à plaire aux auditeurs de Luther que la violence avec laquelle il déclamait contre les excès du clergé; chacun de ceux qui l'écoutaient trouvait dans ses propres observations des preuves de la justice de ses censures.

Le scandale des crimes du clergé était encore considérablement augmenté par la facilité d'en obtenir le pardon. Dans tous les états de l'Europe, le magistrat n'avait presque plus d'autorité; sous une forme de gouvernement si singulière et si tumultueuse , il était forcé de se relâcher des rigueurs d'une exacte justice, et de remettre la peine des crimes même les plus atroces, moyennant une amende ou composition fixée par la loi. La cour de Rome , toujours attentive aux moyens d'accroître ses revenus , suivait cette pratique , et par un alliage monstrueux , introduisant ces sortes d'indemnités dans les affaires de religion , elle accorda ses pardons à tous les coupables qui pouvaient les acheter. Comme l'idée de racheter les crimes par ces compositions pécuniaires était alors familière, cet étrange trafic choqua si peu les esprits , que l'usage en devint universel; et pour prévenir les fraudes qui pourraient se commettre, les officiers de la chancellerie romaine publièrent un livre qui contenait un tarif exact des sommes néces-

odieux. L'empereur Charles IV, dans une lettre qu'il écrit à l'archevêque de Mayence, en 1359, et où il l'exhorte à réformer les désordres du clergé, s'exprime en ces termes : De Christi patrimonio , ludos, hastiludia et torneamentaexercent;habitum militarem cumprcetextis aureis et argenteis gestant , et calceos militares ; comam etbarbam nulriunt; et nihil quod ad vitam et ordinem ecclesiasticumspectat, ostendunt. Militaribus se duntaxat et secularibus actibus, vitâ et moribus , in suœ salutis dispendium , et générale populi scandalum, immiscent. (Codex diplomaticus anecdotorum , per Val. Ferd. Gudenum, in -4°, vol. 111, p. 438.)

saires pour obtenir le pardon de chaque péché. Un diacre coupable de meurtre était absous pour vingt écus : un évêque et un abbé pouvaient assassiner pour trois centslivres.Tout ecclésiastique pouvait s'abandonner aux excès de l'impureté , même avec les circonstances les plus aggravantes, pour le tiers de cette somme. Ces crimes monstrueux, dont la vie humaine ne fournit que des exemples très rares, et qui peut-être n'existent que dans l'imagination impure d'un casuiste, étaient taxés à fort bas prix. Mais lorsque enfin la justice s'administra d'une manière plus parfaite et mieux réglée dans les cours séculières, l'usage de ces amendes pour racheter les crimes s'éteignit peu à peu ; et dès que les hommes eurent acquis des notions plus saines et plus exactes sur les principes de la religion et de la morale , les conditions auxquelles Rome accordait ses pardons parurent impies , et furent regardées comme la principale source de la corruption du clergé *.

On eût peut-être toléré avec plus d'indulgence cette dépravation des mœurs du clergé, si leurs richesses et leur pouvoir exorbitant ne l'eussent mis en état d'opprimer toutes les autres classes de la société. C'est un des caractères de superstition que d'aimer la pompe et la grandeur , de ne mettre aucune borne à sa libéralité envers les personnes qu'elle regarde comme sacrées , et de croire qu'il manque toujours quelque chose aux marques de son respect pour elles, jusqu'à ce qu'elle les ait élevées au comble de l'opulence et de l'autorité. Telle fut la source de ces immenses richesses et de cette juridiction illimitée que possédait l'église dans tous les pays de l'Europe, et qui devinrent à la fin insupportables aux laïques, quoiqu'elles dussent leur première origine à leur aveugle générosité.

C'était sur les Allemands qu'était tombé le plus grands poids de l'oppression ecclésiastique ; et par cette raison , malgré la constance de leur caractère et leur attachement à leurs anciens usages , ils furent plus disposés qu'aucune autre nation de l'Europe à écouter ceux qui leur proposaient des moyens de recouvrer leur liberté. Pendant la longue durée des contestations qui

1 Fascicul. rer. expetend. et fugiend. , vol. 1 , p. 355. J. G. Schelhornii Amœnil. litter. Francof. 1725, vol. 11, p. 369. Dict. de Bayle, art. Banck et Tuppius. Taxa cancellor. lloman. Ed. Francf., 165F passim.

s'élevèrent entre les papes et les empereurs sur le droit d'investiture, et des guerres qui en furent la suite , la plupart des plus puissans prélats de l'Allemagne prirent le parti du pape; et tant que dura leur révolte contre le chef de l'empire, ils se saisirent des revenus de l'empereur, et exercèrent sa juridiction dans leurs diocèses. Quand la paix fut rétablie, ils continuèrent de retenir ce qu'ils avaient usurpé , comme si la longue durée d'une possession injuste avait pu former en leur faveur un droit légitime. Les empereurs , trop faibles pour arracher leur propre bien des mains de ces usurpateurs , furent obligés de leur céder en fiefs ces vastes territoires, et de les laisser jouir de toutes les immunités et prérogatives qui appartenaient aux barons dans le système féodal. Par-là un grand nombre d'évêques et d'abbés d'Allemagne furent non-seulement des ecclésiastiques, mais encore des princes, et leur caractère et leurs mœurs participèrent beaucoup plus de la licence , qui régnait trop généralement alors dans les cours laïques, que de la piété et des vertus qui convenaient à la sainteté du sacerdoce \

D'ailleurs , l'état toujours flottant du gouvernement d'Allemagne, qui n'avait encore pris aucune consistance fixe , et les guerres fréquentes qui désolaient cette contrée , contribuaient encore à l'agrandissement des ecclésiastiques. Il n'y avait que les domaines de l'église qui pendant ce temps d'anarchie fussent à l'abri de l'oppression des grands et des ravages de la guerre. On les épargnait autant par le respect profond qu'on avait alors pour le caractère ecclésiastique que par la crainte superstitieuse de l'excommunication , que le clergé était toujours prêt à lancer contre ceux qui envahissaient ses possessions. C'est ce qui détermina plusieurs seigneurs à céder leurs terres aux ecclésiastiques , pour les tenir ensuite enfiefs de l'église : en devenant ses vassaux, ils acquéraient une sûreté qu'ils ne pouvaient se procurer par leurs propres forces.

Cette multiplicité de vassaux donna à la puissance du clergé un accroissement réel et permanent ; et comme les terres possédées en fiefs , suivant les lois des tenures limitées , en usage dans ce temps-là, retournaient souvent aux personnes dont relevait le fief, les domaines du

1 Fra-Paolo, de Beneficiis.

clergé reçurent par celte voiedesaugmentations considérables et rapides1.

Les ecclésiastique se donnèrent encore plus de soins pour la sûreté de leurs personnes qu'ils n'en prirent pour celle de leurs biens, et ils y réussirentencoremieux. Consacrésau ministère sacerdotal avec beaucoup d'appareil et de solennité, distingués du reste des hommes par leur habit et par leur manièredevivre,et jouissant par leur état de plusieurs privilèges exclusifs que ne partageaient point les autres chrétiens, ils devinrent nécessairement les objets d'une vénération particulière. A mesure que l'esprit de superstition fit des progrès,on vint à les regarder comme des êtres d'une espèce supérieure à de profanes laïques , qu'on ne pouvait sans impiété juger par les mêmes lois, ni soumettre aux mêmes punitions. Cette exception de la juridiction civile , accordée d'abord aux ecclésiastiques comme une marque de respect , fut bientôt réclamée par eux comme un droit inséparable de leur personne. Cette précieuse immunité du sacerdoce ne fut pas seulement appuyée par les décrets du pape et des conciles ; les plus grands empereurs 2 la confirmèrent dans la forme la plus étendue et la plus solennelle. Tant qu'un ecclésiastique était revêtu du caractère clérical , sa personne était sacrée; et à moins qu'il ne fût dégradé, la main profane du juge civil n'osait attenter à sa personne. Le pouvoir de dégrader n'appartenait qu'aux cours ecclésiastiques : il arrivait nécessairement que les coupables demeuraient presque toujours impunis , attendu la difficulté d'obtenir cette sentence , et les grands frais qu'elle occasionait. Aussi vit-on beaucoup de scélérats prendre les ordres uniquement pour jouir de ce privilège et s'affranchir de la punition que méritaient leurs crimes 3. La noblesse d'Allemagne se plaignait hautement de ce que ces malfaiteurs oints 4, pour me servir de son expression, échappaient presque toujours au dernier supplice , même après avoir commis les forfaits les plus atroces, et baisses remontrances, on voit qu'elle parle souvent de l'indépendance

1 Fra-Paolo, de Beneficiis. Boulainvilliers, État de la France, tom. I, p. 169. Lond. 1737.

2 Goldasti, Constit. impérial. Francof. 1673, Toi. 11, p. 92, 107.

3 Rymer, Foeder., vol. XIII, p. 532.

4 Centum gravam., § 31.

où les clercs étaient du magistrat civil, comme d'un privilège également funeste à la société et aux mœurs du clergé.

Tandis que le clergé cherchait avec tant de zèle à assurer ses privilèges , il ne cessait d'empiéter sur ceux des laïques. Il prétendit que toutes les affaires qui avaient rapport au mariage , aux testamens , à l'usure , à la légitimité des naissances , ainsi que les causes qui concernaient les revenus ecclésiastiques, tenaient de trop près à la religion pour que d'autres cours que les tribunaux ecclésiastiques pussent en prendre connaissance. Peu satisfait de cette juridiction, dont l'étendue embrassait cependant la moitié des contestations qui peuvent naître entre les citoyens , il n'est point de ruses ni de prétextes qu'il n'inventât pour attirer les autres * à ses tribunaux ; et comme c'était dans cet ordre que se trouvait le peu de lumières qu'il y avait dans ces siècles d'ignorance , les juges ecclésiastiques avaient ordinairement des talens et des connaissances si supérieures à celles des juges laïques , que le peuple se crut d'abord intéressé à favoriser l'extension d'une juridiction qui tendait à porter ses causes devant des juges dont les lumières lui inspiraient plus de confiance. Ainsi le penchant du peuple s'unit à l'intérêt du clergé pour éluder sans cesse la juridiction séculière , qui par-là se vit presque anéantie 2. Ce fut une nouvelle source d'accroissement pour la puissance dû clergé; et les sommes qu'on payait alors à ceux qui administraient la justice lui procurèrent de plus une augmentation considérable de revenus.

La terreur des sentences ecclésiastiques était augmentée par lés peines qui y étaient attachées. L'excommunication n'avait été établie dans son origine que dans la vue de conserver la pureté de l'église : on s'en servait pour retrancher de la société des fidèles les pécheurs obstinés, dont les opinions impies et la vie scandaleuse faisaient la honte du christianisme. Dans la suite, les ecclésiastiques en firent sans scrupule une arme redoutable qu'ils employèrent à l'agrandissement de leur puissance temporelle, et ils en abusèrent pour les sujets les plus frivoles. Quiconque méprisait quelques-unes de leurs décisions, même dans les matières purement ci-

1 Giannone, Jst. di Napoli, lib. xix, § 3. Centum gravamina, % 9, 56, 64.

viles, encourait immédiatement cette terrible censure, qui non-seulement le dépouillait de tous les privilèges de chrétien , mais lui ôtait encore tous les droits de citoyen et d'homme1. Ainsi les conséquences effrayantes de l'excommunication domptaient les esprits les plus remuans et les plus intrépides, et les tenaient soumis à l'autorité du clergé.

Si le clergé employa tant d'adresse et tant d'art pour augmenter ses richesses et son crédit, il ne négligea pas non plus les moyens qui pouvaient lui en assurer la conservation. Les domaines de l'église furent déclarés inaliénables, comme étant consacrés à Dieu; il était impossible que les revenus d'une société qui acquérait tous les jours , et qui ne pouvait jamais perdre , ne devinssent immenses. Suivant des calculs faits en Allemagne, on trouva que les ecclésiastiques avaient dans leurs mains 2 plus de la moitié des biens de la nation. La proportion variait chez les autres peuples ; mais partout la portion de l'église était prodigieuse. Ces vastes domaines n'étaient pas d'ailleurs soumis aux charges imposées sur les biens laïques. Le clergé allemand était affranchi de toutes taxes, par la loi3 : et si, dans des occasions extraordinaires, il plaisait aux ecclésiastiques d'accorder quelque secours pour les besoins de l'état, c'était de leur part un don absolument libre et de pure générosité, que le magistrat civil n'avait aucun droit de demander, encore moins d'exiger. Par celte étrange absurdité dans le gouvernement, les laïques d'Allemagne se trouvaient chargés de tout le poids des impôts, tandis que les plus riches propriétaires étaient dispensés de toute obligation de secourir et de défendre l'état.

Quelque onéreuses que les prérogatives et les richesses énormes du clergé dussent paraître aux autres membres du corps germanique , ils auraient trouvé ce mal moins insupportable , si du moins ces avantages n'eussent été possédés que par des ecclésiastiques qui, résidant en Allemagne, eussent été, par -là même, moins portés à abuser de leurs richesses , et à exercer

1 Centum gravamina , § 34.

1 Ibid., % 28.

3 lbid. Goldast., Coiistit. impérial., vol. 11, p. 79, 108. Pfeffel , Abrégé de l'hist. et du droit public d'Allemagne.

leurs droits avec une excessive rigueur. Mais les évéques de Rome avaient de bonne heure manifesté la prétention la plus hardie qu'ait jamais inspirée l'ambition humaine, celle d'être les chefs suprêmes et infaillibles de l'église chrétienne. Leur politique profonde et leur constance infatigable , leur habileté à profiter de toutes les occasions favorables pour se prévaloir de la superstition de quelques princes , des besoins de quelques autres et de la crédulité des peuples , les avaient enfin mis en état de faire valoir avec succès cette prétention , quelque opposée qu'elle fût à la raison et à l'intérêt général. L'Allemagne était le pays que ces souverains ecclésiastiques gouvernaient avec l'autorité la plus absolue. Ils excommuniaient , ils déposaient à leur gré les empereurs les plus puissans; ils soulevaient leurs sujets et leurs ministres, et armaient contre eux leurs propres enfans. Au milieu de ces querelles , les papes étendaient continuellement leurs privilèges et dépouillaient par degrés les princes séculiers de leurs plus précieuses prérogatives. L'église d'Allemagne ressentit toute la rigneur de 1 oppression et de l'avidité d'une domination étrangère.

Le droit de conférer les bénéfices, que les papes avaient usurpé pendant ces temps de trouble et de confusion , fut une nouvelle conquête , qui acheva d'élever et d'établir leur puissance sur les ruines de la puissance temporelle. Les empereurs et les autres princes d'Allemagne avaient été long-temps en possession de ce droit , qui fortifiait leur autorité et accroissait leurs revenus. Mais les papes , en l'arrachant de leurs mains , se trouvèrent en état d'inonder de leurs créatures tout l'empire; ils accoutumèrent un corps nombreux de sujets dans chaque province à ne plus dépendre de leur souverain naturel, mais seulement du saint siège. Dans chaque pays, c'était à des étrangers qu'ils donnaient les plus riches bénéfices , et ils épuisaient les trésors des royaumes de l'Europe pour entretenir le luxe de leur cour. Dans les siècles même les plus superstitieux , les peuples se révoltèrent contre ce genre d'oppression ; et les plaintes des Allemands devinrent si fortes et si fréquentes , que les papes , craignant à la fin de pousser leur patience à bout , consentirent pour cette fois , contre leurs principes ordinaires , à rabattre un

peu de leurs prétentions , et à se contenter du droit de nommer aux bénéfices qui viendraient à vaquer pendant six mois de l'année, laissant la disposition des autres aux princes et aux patrons légitimes1.

Mais la cour de Rome trouva bientôt les moyens d'éluder une convention qui gênait si fort son pouvoir. L'usage introduit de réserver dans chaque pays certains bénéfices à la nomination du pape , usage connu depuis long-temps et contre lequel il s'éleva de fréquens murmures , fut étendu bien au-delà de ses anciennes limites. On comptait dans cette classe tous les bénéfices possédés par les cardinaux , ou par quelqu'un des nombreux officiers de la cour de Rome ; ceux que possédaient les ecclésiastiques qui mouraient à Rome, ou dans l'espace de quarante milles de cette distance, soit en allant à cette ville , soit à leur retour ; ceux encore qui devenaient vacans par la translation du titulaire , et une infinité d'autres. Enfin, Jules II et Léon X poussèrent cette extension le plus loin qu'ils purent, et conférèrent souvent des bénéfices qui n'avaient jamais été compris dans le nombre de ceux qui leur étaient expressément réservés, sous le vain prétexte qu'ils s'étaient eux-mêmes mentalement réservé ce privilège. Cependant le droit de réserve, malgré cette extension extraordinaire, avait encore certaines bornes , car il ne pouvait être exercé que sur les bénéfices actuellement vacans; et ce fut pour achever de s'en affranchir que les papes introduisirent les grâces expectatives, ou les mandats qui désignaient une personne pour posséder un bénéfice dès qu'il viendrait à vaquer. Par ce moyen , l'Allemagne se trouvait remplie d'ecclésiastiques qui ne dépendaient que de la cour de Rome, et que ces survivances lui attachaient ; les princes étaient frustrés de la plupart de leurs prérogatives, et les droits des patrons laïques étaient presque toujours ou prévenus, ou rendus inutiles 2.

La manière dont s'exerçaient ces droits extraordinaires les rendait encore plus odieux et plus intolérables. L'avarice et les exactions de la cour de Rome devinrent si excessives, qu'elles

1 Fra-Paolo, de Beneficiis. Goldast. , Const. imper. . I , p. 408.

» Centum gravamina,§ 22. Fascicul rer.expel.et fugiend., p. 334. Goldast., Constit. imper., vol. 1, p. 391 , 404, 405. Fra-Paolo, de Beneficiis.

UÔ20J LIVRE IL

passèrent presque en proverbe. La vente des bénéfices était si notoire, qu'on ne se donnait même plus la peine de la cacher ni de la déguiser. Des compagnies de commerçans achetaient en gros, des officiers du pape, les bénéfices des divers diocèses de l'Allemagne, et les revendaient en détail avec un profit considérable *. Les gens de bien voyaient avec douleur ces marchés simoniaques, si indignes des ministres d'une église chrétienne; et les politiques se plaignaient de la perte que causait aux états l'exportation de tant de richesses, produite par ce commerce sacrilège.

En effet, les sommes d'argent que la cour de Rome tirait de ces impositions réglées et légales sur tous les pays qui reconnaissaient son autorité étaient si considérables , qu'il n'est pas étrange qu'on murmurât de l'addition la plus légère qu'on entreprenait d'y faire sans nécessité apparcnleoupardes moyens illicites. Chaqueecclésiastique qui entrait en possession d'un bénéfice, payait au pape l'annate ou la première année du revenu ; et, comme cette taxe était levée avec la plus grande rigueur, le produit en était prodigieux. 11 faut ajoutera cela les dons, gratuits que les papes demandaient fréquemment au clergé, et les perceptions extraordinaires du dixième sur les revenus ecclésiastiques, sous prétexte de croisades contre les Turcs, qu'on mettait rarement en exécution , et que souvent on n'avait pas nième le dessein d'entreprendre : en rassemblant tous ces objets , on voit quelle était l'immensité des revenus qui allaient continuellement s'engloutir dans Rome.

On peut juger par-là de la dépravation des mœurs du clergé , de l'excès de ses richesses, de ses privilèges et de son pouvoir avant la réformation, du despotisme de la domination que les papes exerçaient sur le monde chrétien, et de l'idée qu'on en avait en Allemagne au commencement du seizième siècle. Je n'ai point copié ce tableau d'après les écrivains polémiques de ce siècle ; on pourrait les soupçonner d'avoir exagéré, dans la chaleur de la dispute , les erreurs de l'Église qu'ils voulaient renverser, ou les vices de ceux qui la gouvernaient. Je l'ai formé sur les pièces les plus authentiques, d'après les registres et les remontrances des diètes de l'empire , ou

1 Fascicul. rer. expet. , etc. , vol. 11, p- 359

l'on trouve une énumération froide et tranquille des abus dont l'empire se plaignait, et dont il demandait la réforme. Quand on voit ces graves assemblées s'exprimer avec tant d'aigreur et de ressentiment , et demander avec tant de force l'abolition de ces abus énormes, on peut bien croire que le peuple faisait éclater son ressentiment et ses plaintes avec encore plus d'audace et d'amertume.

En s'adressant à des hommes si bien disposés à secouer le joug de la cour de Rome, Luther était presque sûr du succès. Après avoir si longtemps senti la rigueur intolérable de ce joug, ils reçurent avidement la proposition qu'on leur fit de les en affranchir. Aussi les opinions nouvelles furent-elles accueillies avec beaucoup d'ardeur et de joie, et se répandirent-elles avec une rapidité prodigieuse dans toutes les provinces de l'Allemagne. L'impétuosité et la violence du caractère de Luther, la confiance avec laquelle il débitait sa doctrine, l'arrogance et le mépris avec lesquels il traitait tous ceux qui ne pensaient pas comme lui , ont été regardés , clans des siècles où les mœurs ont plus de modération et de poli i esse, comme des défauts qui flétrissent la mémoire de ce réformateur ; mais ces défauts ne choquèrent point ses contemporains, dont les esprits étaient violemment agités par ces controverses intéressantes; d'ailleurs ils avaient eux-mêmes éprouvé toute la rigueur de la tyrannie papale que Luther voulait détruire, et avaient été témoins de toute la corruption de l'église, contre laquelle il se déchaînait

Ils ne furent choqués ni des injures grossières dont ses écrits polémiques sont remplis , ni de cette basse bouffonnerie qu'il mêlait quelquefois aux discours les plus graves. Dans ces •siècles encore barbares , on assaisonnait d'invectives toutes les disputes, et l'on employait la plaisanterie dans les sujets les plus sacrés et dans les occasions les plus solennelles. Ce mauvais goût de satire et de raillerie , loin de nuire à la cause de Luther, contribuait autant que les meilleures taisons à faire sentir aux peuples les erreurs du papisme , et à les déterminer à y renoncer.

A ces circonstances favorables, qui naissaient de la nature même de l'entreprise et des conjoncturesoùellefut formée, il s en joignit encore d'étranges et d'accidentelles , dont Luther sut tirer avan'age : et qui ne s'étaient point offertes

à ceux qui lavaient précédé dans la même carrière. Une des plus heureuses fut l'invention de l'imprimerie, qui l'avait devancé d'un demi-siècle. Cette importante découverte avait merveilleusement facilité et l'acquisition et la propagation de6 connaissances ; elle répandit rapidement dans toute l'Europe les ouvrages de Luther, qui, sans ce secours, n'auraient pénétré que lentement et sans aucun effet dans tous les pays éloignés. Au lieu de n'être lus que des savans et des riches , les seuls qui , avant cette époque , pussent se procurer des livres , ses ouvrages se multiplièrent alors dans les mains du peuple, qui , flatté de celte sorte d'appel à son jugement, se permit d'examiner et de rejeter des dogmes qu'on lui avait auparavant ordonné de croire , sans lui permettre même de les entendre.

La renaissance des lettres , dans la même période , fut encore une circonstance extrêmement favorable aux progrès de la réformation. L'étude des anciens auteurs grecs et latins, la connaissance des beautés solides-et du bon goût qui régnent dans leurs ouvrages, réveillèrent l'esprit humain de la léthargie profonde où il était enseveli depuis plusieurs siècles. Les hommes parurent avoir retrouvé tout à coup la faculté de penser et de raisonner, d'ont ils avaient depuis si long-temps perdu l'usage. Jaloux de meltre à profit ces nouveaux moyens , les esprits s'exercèrent avec liberté sur toutes sortes d'objets. Us ne craignirent plus de s'engager dans des routes inconnues, ni d'embrasser des opinions nouvelles. La nouveauté fut même alors un mérite de plus dans une doctrine ; et loin de s'effrayer, lorsque Luther d'une main hardie écarla ou déchira le voile qui couvrait des erreurs accréditées , on applaudit à son audace et on la seconda. Quoique Luther ignorât absolument l'art d'écrire avec élégance et avec goût , il ne laissa pas d'encourager avec zèle l'étude de la littérature ancienne; sentant lui-même combien cette étude était nécessaire pour bien entendre l'Écriture sainte , il avait porté assez loin la connaissance du grec et de l'hébreu. Mélancthon et quelques autres de ses disciples firent de grands progrès dans les belles-lettres. Ces mêmes moines, ignorans et barbares, qui avaient toujours fait tous leurs efforts pour empêcher les sciences de pénétrer en Allemagne , étaient aussi ceux qui s'étaient déclarés avec le plus de

force contre les opinions de Luther ; et ils soutenaient que l'accueil favorable que recevait sa doctrine était un des funestes effets du progrès de la littérature. La cause des lettres et celle de la réforme furent donc regardées comme étroitement liée? ensemble, et trouvèrent dans tout les pays des amis et des ennemis communs ; ce fut aussi ce qui donna aux réformateurs tans d'avantage dans la controverse sur leurs adversaires. L'érudition, l'exactitude, la justesse de la pensée , la pureté du style , le bel esprit même et la plaisanterie furent toujours du. côté des réformateurs , et les firent aisément triompher de moines ignorans , dont les raisonnemens grossiers, exprimés dans un styte barbare et embarrassé, n'étaient guère propres à défendre une cause dont tout l'art et toute l'adresse de ses plus modernes et plus savans défenseurs n'ont pu déguiser les erreurs et la faiblesse.

Cet esprit d'examen et de recherche , que la renaissance des lettres réveilla en Europe , fut si favorable à la réforme, que les personnes mêmes qui ne prenaient aucun intérêt aux succès de Luther l'aidèrent nécessairement dans son entreprise, en disposant les esprits à recevoir sa doctrine. La plupart des hommes d'esprit , qui s'appliquaient à l'étude de la littérature ancienne , vers la fin du quinzième siècle et le commencement du seizième , sans avoir le projet ni même le désir de renverser le système de religion établi , avaient vu l'absurdité de plusieurs opinions et de plusieurs pratiques autorisées par l'église, et avaient senti toute la faiblesse des argumens avec lesquels des moines sans lettres s'efforçaient de les défendre.

Le profond mépris qu'ils sentaient pour ces ignorans défenseurs des erreurs reçues les engagea plus d'une fsis à tourner en ridicule ces mêmes erreurs , avec autant de liberté que de sévérité. Leurs premiers essais préparèrent les hommes aux attaques plus sérieuses de Luther, et affaiblirent sensiblement le respect qu'ils avaient pour la doctrine et la personne de ses adversaires. C'est ce qui arriva surtout en Allemagne. Lorsqu'on y fit les premières tentatives pour ranimer l'étude de l'antiquité, les ecclésiastiques de cette contrée, plus ignorans encore que leurs confrères ultramontains, s'y opposèrent avec tout le zèle et toute l'activité dont ils étaient capables ; de leur côté les partisans des

nouvelles études attaquèrent leurs adversaires avec la plus grande violence; Reuchlin , Hutten, et les autres restaurateurs des lettres en Allemagne, se sont élevés contre les abus et la corruption de l'église romaine, avec une amertume de style qui ne le cède guère à celle qui distingue les écrits de Luther même K

La même cause a donné lieu aux traits qu'Érasme a lancés de temps en temps contre les erreurs de l'église et contre l'ignorance et les vices du clergé. Il jouissait en Europe d'une autorité si grande , au commencement du seizième siècle, et ses ouvrages étaient lus avec une admiration si générale , que les effets qui en résultèrent , méritent d'être remarqués comme une des circonstances qui contribuèrent le plus au succès de Luther. Érasme , destiné dès sa jeunesse à entrer dans l'église , et élevé dans l'étude des sciences ecclésiastiques , s'appliqua plus qu'aucun autre savant de son temps aux recherches (héologiques. Son jugement pénétrant et sa vaste érudition lui firent découvrir une foule d'erreurs , tant dans la doctrine que dans le culte de l'église romaine. Il en réfuta quelques-unes avec toute la solidité du raisonnement et toute la force de l'éloquence. Il employa contre les autres l'arme du ridicule et de la satire, arme qu'il savait manier très habilement , et dont l'usage ne peut manquer de plaire à la multitude. De toutes les opinions et de tous les usages de l'église romaine que Luther entreprit de réformer, il en était peu qui n'eussent déjà été relevés par Érasme , et qui ne lui eussent fourni un sujet de satire ou de plaisanterie. Quand Luther commença d'attaquer l'église romaine, Érasme parut applaudir à son entreprise ; il rechercha l'amitié de plusieurs de ses disciples et de ses partisans, et condamna la conduite et l'acharnement de ses adversaires 2. Il prit ouvertement son parti contre les théologiens de l'école, et se déchaîna contre ces maîtres d'erreur, qui enseignaient un système aussi scandaleux qu'inintelligible. Il joignit encore ses efforts à ceux de Luther pour tourner les esprits des hommes vers l'étude de l'Écriture

1 Gerdesius, Hlsl. Evang. renov., vol. I, p. 141 , 157. Seckend, lib. i, p. 103. Von der Hardt., Hist. litterar. reform., pars II.

Seckeud, lib. i,p. 40,96.

sainte , comme la seule règle de la vérité religieuse K

Différentes circonstances empêchèrent cependant Érasme de suivre Luther dans la même carrière; il était d'un caractère naturellement timide , et il manquait de cette force d'âme qui peut seule déterminer un homme à s'annoncer pour réformateur : plein de déférence pour les grands et les hommes en place, il craignait surtout de perdre les pensions et les autres avantages qu'il avait reçus de leur libéralité; il aimait la paix , et attendait du temps et de la douceur la réforme successive des abus 2. Tout, en un mot, l'engageait à réprimer, à modérer du moins le zèle qui l'avait d'abord animé contre les erreurs de l'église 3 , et à. prendre plutôt le caractère de médiateur entre Luther et ses adversaires. Mais, quoique Érasme n'eût pas tardé à blâmer le caractère trop audacieux et trop fougueux de Luther, et qu'à la fin on l'eût même déterminé à écrire; contre ce réformateur, il n'en doit pas moins être regardé comme son précurseur et son allié dans cette guerre déclarée contre l'église. Ce fut lui qui jeta les premières semences, que Luther sut féconder et mûrir. Ses railleries et les traits indirects de sa satire préparèrent la voie aux attaques directes et aux invectives de Luther. C'est l'idée que se sont formé d'Érasme les zélés partisans de l'église romaine qui vivaient de son temps4; et c'est celle que doit en prendre quiconque approfondira l'histoire de cette époque.

Dans la longue énumération que je viens de faire des circonstances qui concoururent à favoriser les opinions de Luther, ou à affaiblir la résistance de ses adversaires , j'ai évité d'entrer dans aucune des discussions des dogmes théologiques du papisme, et je n'ai point essayé de

1 Von der Hardt. , Hist. litterar. reform. , p. 1. Gerdes, Hist. Evang. renov., 1 , p. 147.

2 Érasme lui-même a eu la sincérité d'en faire l'aveu : « Luther, dit-il , nous a donné une doctrine salutaire, et de très bons conseils. Je voudrais qu'il n'en eut pas détruit l'effet par des fautes impardonnables. Mais quand il n'y aurait rien à reprendre dans ses écrits, je ne me suis jamais senti disposé à mourir pour la vérité. Tous le» hommes n'ont pas reçu le courage nécessaire pour être martyrs; et si j'eusse été mis à l'épreuve, je crains bien que je n'eusse fait comme saint Pierre. » Epist. Erasmi, in Jortin's Life of Erasm., vol. 1, p. 273.

3 Jortin, life of Erasmus , vol. I , p. 258.

* Von der Hardt, Hist. litterar. reform., pars I, p. 2.

prouver qu'ils étaient contraires à l'esprit du christianisme, et qu'ils n'avaient aucun fondement solide ni dans la raison, ni dans l'Écriture, ni même dans la discipline de la primitive église. Je laisse aux historiens ecclésiastiques à traiter ces sujets , qui sont proprement de leur ressort. Mais quand on ajoute l'effet de ces considérations tirées de la religion, à l'influence des causes politiques , on ne doit plus s'étonner de l'impression soudaine et victorieuse que dut faire sur l'esprit humain l'action de ces deux forces réunies. Les contemporains de Luther étaient peut-être trop voisins de la scène, ou y étaient trop intéressés pour en voir distinctement les causes , et pour les examiner de sangfroid. Quelques-uns ne pouvant expliquer les progrès rapides de cette révolution, l'attribuaient à une sorte de fatalité extraordinaire i , qui répandait dans l'univers un esprit de vertige et d'innovation : mais il est évident que le succès de la réformation fut l'effet naturel de plusieurs causes, qu'une providence particulière avait préparées, et qui, par un heureux concert, concoururent toutes au même but. J'espère que les recherches où je suis entré pour jeter quelque lumière sur un événement si singulier et si important, et pour en découvrir les causes, ne seront pas regardées comme une digression inutile : je vais reprendre le fil de mon histoire. La diète de Worms continua les délibérations avec toute la lenteur et toutes les formalités ordinaires dans ces sortes d'assemblées. On employa beaucoup de temps à faire quelques règlemens pour la police intérieure de l'empire. La juridiction de la chambre impériale fut confirmée , et l'on mit plus de régularité et de méthode clans les formes de ses procédures. Un conseil de régence fut nommé pour aider Ferdinand dans le gouvernement de l'empire pendant les absences de l'empereur, que l'étendue de ses domaines et la multiplicité de ses affaires ne pouvaient manquer de rendre fréquentes2. On procéda ensuite à examiner l'état actuel de la religion. Charles ne manquait pas de motifs pour se déclarer le protecteur de la cause de Luther , ou du moins pour en favoriser secrètement les progrès. S'il n'eût pas possédé d'autres

1 Jovius, Histor. Lut., 1553, fol., p. 134. 1 Pont. Heuter., Rer. aust., lib. vm, c. u, p. 185. Pfeffel, Abr. chron. d'Allem.

domaines que ceux qu'il avait en Allemagne, et d'autres couronnes que celle de l'empire , il eût pu être disposé à favoriser un homme qui défendait avec tant de hardiesse des privilèges et des immunités pour lesquels l'empire avait lutté si long-temps contre les papes ; mais les projets inquiétans et vastes que François Ier formait contre lui le mirent dans la nécessité de régler sa conduite sur des vues plus étendues que celles qui auraient pu diriger un prince d'Allemagne ; comme il était pour lui de la dernière importance de s'assurer de l'amitié du pape , cette raison le détermina à traiter Luther avec une grande sévérité , et il crut que c'était le moyen le plus sûr d'engager le pape à se joindre à lui. Dans cette vue , il eût été très disposé à satisfaire les désirs des légats d'Allemagne qui demandaient que, sans délai ni formalités préliminaires , la diète condamnât un homme que le pape avait déjà excommunié comme hérétique. Cependant cette forme violente de procéder ayant paru aux membres de la diète , inouïe et injuste, ils décidèrent que Luther serait ajourné à comparaître, et viendrait déclarer s'il adhérait ou non aux opinions qui avaient attiré sur lui les censures de l'église1. L'empereur et tous les princes sur le territoire desquels il devait passer lui donnèrent un sauf-conduit, et Charles lui écrivit en même temps de se rendre promptement à la diète, en lui renouvelant la promesse de le garantir contre toute sorte d'insulte et de violence2. Luther n'hésita pas un instant à obéir, et partit pour Worms , suivi du héraut qui avait apporté la lettre et le sauf-con* duit de l'empereur. Tous les amis qu'il trouva sur sa route , alarmés par le sort de Jean Hus qui s'était trouvé dans les mêmes circonstances et que le sauf-conduit de l'empereur n'avait pu défendre, n'épargnèrent ni conseils ni instances pour l'empêcher de se précipiter gratuitement au milieu du péril. Mais Luther, supérieur à toutes ces craintes, les réduisit au silence en leur disant : «Je suis légalement sommé de comparaître ù Worms , et je m'y rendrai au nom du seigneur, dussé-je voir conjurés contre moi autant de démons qu'il y a de tuiles sur les toits des maisons 3. »

1 P. Martyr., Ep., p. 722.

* Luther. Oper., lib. n, p. 411.

3 Luth. Oper., lib. h, p. 412.

L'accueil qu'on lui fit à Worms aurait pu suffire pour le récompenser de tous ses travaux , si la vanité et l'amour des applaudissemens eussent été les motifs qui le faisaient agir. Une plus grande multitude de peuple se rassembla pour le voir, qu'il n'y en avait eu à l'entrée publique de l'empereur. Son appartement était rempli tous les jours de princes et de personnes i de la première distinction , et il fut traité avec tout le respect qu'on rend à ceux qui ont le talent de subjuguer la raison et de maîtriser l'esprit des hommes : hommage bien plus sincère et bien plus flatteur que celui qu'impose la prééminence, du rang ou de la naissance. Lorsqu'il parut devant la diète , il se conduisit avec autant de décence que de fermeté; d'un côté , il avoua sans détour qu'il avait mis trop de véhémence et d'aigreur dans ses écrits de controverse ; de l'autre , il refusa de se rétracter , à moins qu'on ne lui prouvât la fausseté de ses opinions ; et il ne voulut admettre d'autre règle pour en juger que la parole de Dieu même.

Les menaces ni les instances n'ayant pu lui faire abandonner cette résolution , quelques ecclésiastiques proposèrent de suivre l'exemple du concile de Constance, et de délivrer tout d'un coup l'église de cette hérésie funeste , en punissant l'auteur qui se trouvait en leur pouvoir. Mais les membres de la diète ne voulurent pas exposer l'honneur des Allemands à de nouveaux reproches par une seconde violation de la foi publique ; Charles lui-même n'était pas disposé à déshonorer les commencemens de son administration par un acte de violence : on permit donc à Luther de se retirer en toute sûreté *. Mais quelques jours après son départ de Worms, on publia au nom de l'empereur et de la diète un édit sévère qui , le déclarant criminel endurci et excommunié, le dépouillait de tous les privilèges dont il jouissait comme sujetde l'empire, avec défense à tous les princes de lui donner asile ou protection , et injonction de se réunir tous pour se saisir de sa personne aussitôt que le délai du saufrconduit serait expiré 3.

Cet édit rigoureux demeura sans effet. L'exécution en fut traversée en partie par la multiplicité des affaires que suscitèrent à l'empereur

1 Seckend., p. 156. Luth., Oper., lib. n, p. 414

* Fra-Paolo, Isior. del Conc. trid. Seckend., p. 160.

s Goldast., Constit. imper., lib. n, p. 408.

les troubles d'Espagne , les guerres d'Italie et des Pays-Bas , en partie par les sages précautions que prit l'électeur de Saxe , le protecteur fidèle et constant de Luther. Celui-ci , à son retour de Worms , passant près d'AUenstein , dans la Thuringe , une troupe de cavaliers masqués sortirent tout à coup d'une forêt ou l'électeur les avait mis en embuscade , environnèrent Luther et sa compagnie , et après avoir congédié ceux qui l'accompagnaient , le conduisirent à Wartbourg , château-fort qui n'était pas éloigné. L'électeur ordonna qu'on lui fournît tout ce qui lui serait nécessaire et agréable ; mais on tint le lieu de sa retraite soigneusement caché , jusqu'à ce que quelque changement dans les affaires de l'Europe eût apaisé la fureur de l'orage qui s'était élevé contre lui. Pendant les neufs mois qu'il demeura dans cette solitude , qu'il appelait souvent son Patmos , faisant allusion à l'île où l'apôtre saint Jean avait été exilé , il continua de défendre sa doctrine et de réfuter celle de ses adversaires avec sa vigueur et son habileté ordinaire ; il y publia différens traités qui ranimèrent le courage de ses sectateurs que la disparition subite de leur chef avait d'abord extrêmement étonnés et découragés.

Pendant sa retraite, ses opinions continuaient de faire du progrès, et dominaient déjà dans presque toutes les villes de la Saxe. Dans le même temps, les augustins de Vittemberg, animés par l'approbation de l'université et par la faveur secrète de l'électeur, hasardèrent le premier pas vers une innovation dans les formes établies du culte public , en abolissant la célébration des messes basses , et en faisant communier les laïques sous les deux espèces. Luther se consolait dans sa prison en apprenant le courage et les succès de ses disciples , ainsi que le progrès que faisait sa doctrine dans sa patrie ; mais sa joie fut cruellement troublée par deux événemens qui paraissaient mettre des obstacles insurmontables à la propagation de ses principes dans les deux plus puissans royaumes de l'Europe. Le premier fut la condamnation de sa doctrine par un décret solennel de l'université de Paris, la plus ancienne et la plus respectable des sociétés savantes quiflorissaient alors enEurope : le second fut la réponse que publia Henri VIII , à son livre sur la captivité de Babylone. Ce jeune monarque avait été élevé sous les yeux

d'un père soupçonneux qui, pour l'empêcher de s'appliquer aux affaires, l'avait tenu occupé A l'étude des lettres. Il en avait toujours conservé beaucoup plus de goût pour l'étude et d'habitudedu travail, qu'on n'aurait dû l'attendre d'un prince né avec un caractère si actif et des passions si violentes. Jaloux d'acquérir toute sorte de gloire, passionnément attaché A l'église romaine, irrité d'ailleurs contre Luther, qui avait parlé avec le plus grand mépris de Thomas d'Aquin, son auteur favori, Henri crut qu'il ne lui suffirait pas de déployer son autorité royale contre les opinions du réformateur; il voulut encore les combattre avec les armes scolastiques. Ce fut dans cette vue qu'il publia son Traité des sept Sacremens , ouvrage qui est oublié aujourd'hui, comme le sont tous les livres de controverse, dès que l'occasion qui les a fait naître est passée , mais qui n'est pourtant pas dépourvu d'adresse et de subtilité polémique. La flatterie de ses courtisans l'exalta comme un ouvrage où brillaient tant de science et d'érudition, qu'il élevait Henri VIII autant au-dessus des autres auteurs par son mérite littéraire, qu'il leur était supérieur par son rang. Le pape, à qui le livre fut présenté en plein consistoire avec le plus grand appareil, en parla avec le respect qu'il aurait eu pour un écrit dicté par une inspiration divine ; et pour marquer A Henri la reconnaissance de l'église pour son zèle extraordinaire , il lui donna le titre de défenseur de la foi , titre que le roi perdit bientôt dans l'esprit de ceux de qui il le tenait, et qui est resté A ses successeurs , quoiqu'ils soient les ennemis déclarés de ces mêmes opinions dont la défense l'avait mérité A Henri. Luther, qui n'était arrêté ni par l'autorité de l'université de Paris, ni par la dignité du. monarque anglais, publia bientôt ses remarques sur le décret de l'une et sur le traité de l'autre; cl il les écrivit, dans un style aussi violent, et aussi amer que s'il n'eût réfuté que le plus méprisable de ses antagonistes. Ses contemporains , loin d'être choques de cette hardiesse indécente, la regardèrent comme une nouvelle preuve de l'intrépidité de son caractère. Une dispute agitée par des adversaires si illustres ne fît qu'attirer davantage l'attention, et telle était alors la contagion de l'esprit d'innovation répandu dans toute l'Europe, elle était la force de rai-

sonnement avec laquelle s'annonça d'abord la

doctrine des réformateurs, que malgré les puissances ecclésiastique et civile conjurées contre elle, elle faisait tous les jours des prosélytes en France et en Angleterre.

Quelque désir qu'eût l'empereur de mettre un terme aux progrès de Luther, il fut souvent obligé, pendant tout le temps que dura la diète de Worms, de s'occuper de matières plus intéressantes, et qui demandaient une attention plus pressante et plus sérieuse. La guerre était près d'éclater entre François et lui dans la Navarre, dans les Pays-Bas et en Italie; et il fallait ou beaucoup d'habileté pour détourner le danger, ou beaucoup de précautions pour se préparer A une bonne défense. Tout , dans les conjonctures actuelles, portait Charles A préférer le premier parti. L'Espagne était en proie aux factions domestiques. En Italie, il ne s'était encore assuré aucun allié sur lequel il pût compter. Dans les Pays-Bas , ses sujets frémissaient A la seule idée d'une rupture avec la France, rupture dont ils avaient plus d'une fois ressenti les funestes effets pour'le commerce. Retenu par ces considérations et par les efforts que fit toujours Chièvres, tant que dura son administration , pour maintenir la paix entre les deux rois, l'empereur différait tant qu'il pouvait de commencer les hostilités. Mais François et ses ministres n'étaient pas dans des dispositions si pacifiques. François voyait qu'il ne fallait pas compter sur la durée d'une union , que l'intérêt, la rivalité et l'ambition tendaient sans cesse A troubler ; et il jouissait de plusieurs avantages qui lui donnaient l'espérance de surprendre son rival et de l'accabler avant qu'il pût se mettre en état de lui résister. Un royaume comme la France dont les étals étaient réunis et contigus, où le peuple aimait la guerre et était attaché A ses rois par tous les liens du devoir et de l'affection, était bien plus propre A faire un grand et soudain effort, que les étals plus vastes, mais désunis de l'empereur, qui voyait le peuple armé contre ses ministres dans une partie de ses domaines, et dans tous, son autorité beaucoup plus limitée que celle de son rival.

Les seuls princes qui eussent été assez puissans pour calmer ou pour éteindre lout-A-fait l'incendie dès ses commencemens, ou négligèrent de s'y employer , ou ne cherchèrent qu'à

l'exciter et à l'étendre. Henri VIII , en affectant de prendre le titre de médiateur , et malgré les fréquens appels que les deux parties faisaient à sa discrétion, avait déjà renoncé à l'esprit d'impartialité qui convenait au caractère d'arbitre. Wolsey, par ses artifices, l'avait entièrement aliéné du roi de France ; il fomentait secrètement la division qu'il aurait dû apaiser , et n'attendait plus qu'un prétexte décent pour joindre les armes de l'Angleterre à celles de l'empereur1.

Les efforts de Léon pour exciter la discorde entre l'empereur et François Ier furent moins cachés et plus efficaces. Son devoir comme père commun de la chrétienté , et son intérêt comme prince d'Italie , lui imposaient le rôle de défenseur de la tranquillité publique , et lui faisaient une obligation d'éviter toute démarche qui pût détruire le système politique que tant de négociations et de sang répandu avaient enfin établi en Italie. Léon en effet avait vu de bonne heure que c'était la conduite qu'il lui convenait de suivre; et dès l'avènement de Charles à l'empire il avait formé le projet de se rendre arbitre entre les deux rivaux , en les flattant tour à tour, sans former avec aucun des deux une liaison trop étroite. Un pontife moins ambitieux et moins entreprenant que lui, eût pu, en réglant constamment sa conduite sur ce plan, sauver l'Europe des malheurs qui la menaçaient. Mais ce prélat , d'un esprit audacieux , encore dans la fougue de l'âge , brûlait du désir de signaler son pontificat par quelque entreprise éclatante. Il était impatient de se laver de la honte d'avoir perdu Parme et Plaisance. Il voyait avec un sentiment d'indignation commun aux Italiens de ce siècle , la domination étrangère établie au sein de l'Italie, par des peuples ultramontains , auxquels , à l'imitation des fiers républicains de l'ancienne Rome , ils donnaient le nom de peuples barbares. Il se flattait qu'en aidant un des deux monarques à dépouiller l'autre des places qu'il possédait en Italie, il trouverait ensuite les moyens d'en chasser le vainqueur à son tour , et qu'il aurait, ainsi que Jules II, la gloire d'avoir rendu à l'Italie la liberté et le bonheur dont elle jouissait avant l'invasion de Charles VIII, lorsque chaque état était gouverné par ses prin-

1 Herbert. Fiddes, Life of Wolsey, p. 258.

ces naturels et par ses propres lois , et n'avait point encore subi le joug étranger. Quelque chimérique que fût ce projet , ce fut l'idée favo rite cle presque tous les Italiens qui eurent du génie et de l'ambition , et le but de toutes leurs entreprises pendant une grande partie du seizième siècle : ils se repaissaient du vain espoir que par leur supériorité dans l'art des négociations , et à force de ruses et de finesses , ils viendraient à bout de triompher des efforts de peuples plus grossiers qu'eux à la vérité, mais bien plus puissans et plus belliqueux. Léon se laissa tellement séduire par cette espérance, que , malgré la douceur de ses inclinations et son goût pour les plaisirs de la mollesse et les recherches du luxe , il s'empressa de troubler la paix de l'Europe et de s'engager dans une guerre dangereuse, avec une impétuosité presque égale à celle du turbulent et guerrier Jules in.

Léon avait cependant la liberté de choisir entre les deux monarques celui qu'il voudrait avoir pour ami ou pour ennemi. Tous deux recherchaient avec empressement son amitié : il balança quelque temps entre les deux, et conclut à la fin une alliance avec François. L'objet de ce traité était la conquête de Naples, que les deux confédérés convinrent de partager ensemble. Vraisemblablement le pape se flattait que la vivacité et l'activité de François , secondées par un peuple doué des mêmes qualités, auraient l'avantage sur la lenteur et la timide prudence des conseils de l'empereur, et qu'il serait aisé de s'emparer de cette portion détachée de ses domaines, mal pourvue pour sa défense et toujours la proie de celui qui l'attaquait. Mais soit que le roi de France, en laissant trop entrevoir ses soupçons sur la bonne foi de LéonX, eût affaibli dans l' esprit de celui-ci l'idée des avantages qu'il en espérait; soit que le traité que le pape avait fait avec lui ne fût qu'un artifice pour couvrir des négociations plus sérieuses avec Charles ; soit que Léon fût séduit par l'espérance de retirer de plus grands avantages de l'alliance de l'empereur; soit enfin qu'il fût prévenu en sa faveur par le zèle qu'il avait montré pour l'honneur de l'église en condamnant Luther , il est certain qu'il abandonna

1 Guicciardiui , !ib. xiv, p. 173.

son nouvel allié, et fit, quoique dans le plus grand secret, des ouvertures à l'empereur l.

Don Jean Manuel , le même qui avait été le favori de Philippe, et dont l'adresse avait déconcerté tous les projets de Ferdinand , étant sorti , à la mort de ce monarque , de la prison où il l'avait fait enfermer , était alors ambassadeur de l'empire à la cour de Rome. Personne n'était plus propre à profiter des dispositions du pape en faveur de son maître 2 ; la conduite de cette négociation n'avait été confiée qu'à lui seul, et l'on en déroba soigneusement la connaissance à Chièvres, qui, soigneux d'éviter tout sujet de guerre avec la France, n'aurait pas manqué de la rompre et de la traverser. Aussi l'alliance entre l'empereur et le pape futelle bientôt conclue3. Les principaux articles de ce traité , qui devint la base de la grandeur de Charles en Italie , furent que le pape et l'empereur uniraient leurs forces pour chasser les Français du Milanais dont on donnerait la jouissance à François Sforce , fils de Louis-le-More, qui avait résidé à Trente , depuis que son frère Maximilien avait été dépossédé de ses domaines par le roi de France ; qu'on rendrait à l'église les duchés de Parme et de Plaisance ; que l'empereur aiderait le pape à conquérir Ferrare; qu'on augmenterait le tribut annuel que le royaume de Naples payait au saint siège ; que l'empereur prendrait sous sa protection la famille de Médicis ; qu'il ferait au cardinal de ce nom une pension de dix mille ducats sur l'évêché de Tolède, et qu'il assignerait la même valeur en fonds de terre dans le royaume de Naples, à Alexandre, fils naturel de Laurent de Médicis.

Chièvres, en apprenant qu'un traité d'une si grande importance s'était conclu sans sa parti • cipation, ne douta pas qu'il n'eût perdu sans retour l'ascendant qu'il avait conservé jusqu'alors sur l'esprit de son élève. Le chagrin qu'il en ressentit, joint à la mélancolie que lui donnait l'idée des calamités inévitables et multipliées qu'allait entraîner une guerre contre la France, avança , dit-on, le terme de ses jours 4.

1 Guicciard. , lib. xiv, p. 175. Mém. de du Bellay.

* Jovius, Vlta Leonis, lib. iv, p. 89.

z Guicciard., lib. xiv, p. 181. Mém. de du Bellay, p. 24. Dumont, Corps diplom., tom. IV, Supl., p 96.

* Belcar, Comment, de reb. gall., p. 483.

Cette conjecture n'est peut-être qu'une imagination des historiens , qui aiment à prêter des causes extraordinaires à tout ce qui arrive aux personnages illustres, et qui vont jusqu'à attribuer leurs maladies et leur mort à l'effet des passions politiques , qui troublent plus souvent la paix de la vie qu'elles n'en abrègent la durée. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la mort du gouverneur de Charles dans un moment si critique, détruisit tout espoir d'éviter une rupture * avec la France. Charles vit sans regret un événement qui le délivrait d'un ministre dont l'autorité tenait son génie dans les fers ; l'habitude de lui obéir depuis son enfance avec une déférence aveugle le tenait dans un état de minorité qui ne convenait plus ni à son rang ni à son âge ; délivré de cette contrainte, les facultés naturelles de son âme prirent l'essor , et il déploya dans le conseil et dans l'exécution des taleus qui surpasèrent les espérances de ses contemporains2, et qui ont mérité l'admiration de la postérité.

Tandis que le pape et l'empereur, conformément à la secrète alliance qu'ils venaient de former , se disposaient à attaquer Milan , les hostilités commencèrent dans une autre contrée. Les enràns de Jean d'Albret, roi de Navarre, avaient souvent demandé la restitution de leur patrimoine, en vertu du traité de Noyon; Charles avait toujours éludé leurs demandes sous divers prétextes : François se crut alors autorisé par ce même traité à secourir cette famille infortunée. Les circonstances paraissaient des plus favorables pour cette entreprise. Charles était éloigné de cette partie de ses états ; les troupes qu'il avait coutume d'y entretenir en avaient été retirées pour apaiser les soulèvemens de l'Espagne; les mécontens de ce royaume sollicitaient vivement François de s'emparer de la Navarre 3, où il trouverait un parti considérable qui n'attendait que son secours pour se déclarer en faveur des descendans de ses anciens rois. François, qui voulait éviter, autant qu'il était possible, d'offenser l'empereur ou le roi d'Angleterre, fit lever des troupes et commencer la guerre , non pas en son nom , mais au nom de Henri d'Albret. Le commandement des troupes fut donné à An

1 P. Heuter., Rer. austriac, lib. vm, c. h, p. 17

2 P. Martyr. Ep., p. 735.

3 P Martyr. Ep , p. 721.

dré de Foix de Lesparre , jeune homme sans talens et sans expérience , et qui n'avait de titre pour obtenir cette distinction importante que d'être allié de fort près au prince détrôné pour lequel il allait combattre , et surtout d'être frère de la comtesse de Chateaubriand, la maîtresse favorite de François. Comme il ne trouva point d'armée en campagne qui pût l'arrêter, il se rendit maître en peu de jours de tout le royaume de Navarre , sans trouver dans sa marche d'autre obstacle que la citadelle de Pampelune. Les nouveaux ouvrages que Ximenès avait fait commencer pour fortifier cette citadelle, n'avaient pas été achevés , et la faible résistance qu'elle fit ne mériterait pas d'être remarquée dans l'histoire, si Ignace de Loyola, gentilhomme biscaïen, n'y avait pas été dangereusement blessé. Dans le cours d'un long traitement , Loyola ne trouva , pour charmer son ennui , d'autre amusement que la lecture des vies des saints : l'impression que cette lecture fit sur son esprit naturellement porté à l'enthousiasme , et en même temps ambitieux et entreprenant, lui inspira un violent désir d'égaler la gloire des héros fabuleux de l'église romaine; il se jeta dans les aventures les plus extravagantes et les plus bizarres , qui aboutirent enfin à l'institution de la société des Jésuites, celui de tous les ordres monast) ques qui a été le plus politique et le mieux gouverné , et qui a fait le plus de bien et de mal au genre humain.

Si, après la réduction de Pampelune, Lesparre s'était contenté de prendre les précautions convenables pour assurer sa conquête , le royaume de Navarre aurait pu rester en effet réuni à la couronne de France ; mais emporté par l'ardeur de la jeunesse, et encouragé par François que les succès éblouissaient trop aisément , il se hasarda à passer les limites de la Navarre, et alla mettre le siège devant Logrogno , petite ville de Castille. Jusque-là les Castillans avaient vu les progrès rapides de ses armes avec la plus grande indifférence; mais leur propre danger les fit sortir de cet état d'indolence , et les dissensions de l'Espagne étant presque entièrement assoupies, les deux partis se réunirent pour défendre à l'envi leur patrie; les uns afin d'effacer par des services actuels la mémoire de leurs fautes passées , les autres pour ajouter à la gloire d'avoir réduit les sujets rebelles de

l'empereur, celle de repousser les ennemis étrangers. L'arrivée subite des troupes espagnoles, jointe à la vigoureuse défense que firent les habitans de Logrogno, força le général français d'abandonner sa téméraire entreprise. L'armée espagnole, qui grossissait tous les jours, le harcela dans sa retraite ; et par une autre imprudence, au lieu de se retirer sous l'abri du canon de Pampelune, ou d'attendre , pour livrer la bataille , la jonction des troupes qui marchaient à son secours, il attaqua les Espagnols, malgré la supériorité de leur nombre : il engagea l'action avec la plus grande impétuosité, mais avec si peu de prudence et de conduite, que son armée fut bientôt mise en déroute , et qu'il resta lui-même prisonnier avec ses principaux officiers. L'Espagne reprit la Navarre en moins de temps encore que les Français n'en avaient mis à s'en emparer '.

Tandis que François s'efforçait de justifier l'invasion de la Navarre, en la faisant passer sous le nom de Henri d'Albret, il avait recours à un artifice du même genre , pour attaquer d'un autre côté le territoire de l'empereur. Robert de La Marck , seigneur de Bouillon , domaine peu considérable, mais indépendant, situé sur les frontières du Luxembourg et de la Champagne, avait abandonné le service de Charles pour se venger d'un attentat prétendu du conseil aulique contre sa juridiction, et s'était jeté dans les bras de la France. Dans la chaleur de son ressentiment, il se laissa aisément persuader d'envoyer un «héraut à Worms pour y déclarer en forme la guerre à l'empereur. Une insolence si extravagante de la part d'un si petit prince surprit Charles , et ne lui permit pas de douter que le roi de France n'eût promis de puissans secours pour appuyer une telle entreprise. La vérité de cette conjecture se vérifia bientôt. Robert, à la tète d'un corps de troupes levé en France, de l'aveu secret du roi , quoiqu'en apparence contre ses ordres , entra dans le Luxembourg, et après avoir ravagé tout le plat pays , alla mettre le siège devant Vireton. Charles se plaignit hautement de cette invasion comme d'une violation ouverte de la paix qui subsistait entre les deux couronnes; et il somma Henri VIII , en vertu d'un traité conclu à Londres en 1518, de prendre les

1 Mém. de du Bellay, p. 2t. P.

Martyr. Ep., p. 726.

armes contre le roi de France , comme le premier agresseur. François prétendit qu'il n'était pas responsable de la conduite de Robert, qui combattait en son propre nom et pour sa propre querelle, et que c'était contre ses défenses expresses qu'on avait enrôlé quelques Français; mais Henri eut si peu d'égard à ce subterfuge, que le roi de France, pour ne pas irriter un prince qu'il espérait toujours de gagner, envoya ordre a Robert de La Marck de licencier ses troupes l.

Cependant l'empereur assemblait une armée pour châtier l'insolence de Robert. Vingt mille hommes , commandés par le comte de Nassau , fondirent sur son petit territoire, et dans l'espace de quelques jours se rendirent maîtres de toutes ses places, à l'exception de Sedan. Nassau , après avoir fait si vivement sentir à ce prince tout le poids de l'indignation de son maître , s'avança vers les frontières de la France , et Charles se croyant assez sûr de la préférence que lui donnait Henri , pour n'être pas arrêté par les mêmes craintes qui avaient retenu François , ordonna à son général d'assiéger Mouzon. La lâcheté de la garnison ayant forcé le gouverneur de se rendre , presque sans résistance , Nassau investit Mézières, place qui n'était pas alors très forte , mais dont la situation était si avantageuse, que sa possession ouvrait à l'armée impériale une entrée facile dans le cœur de la Champagne, où il ne restait presque plus de villes en état d'arrêter ses progrès. Heureusement pour la France, le roi qui connaissait l'importance de cette forteresse et le danger dont elle était menacée, en avait confié la défense au chevalier Bayard, guerrier distingué parmi ses contemporains et connu sous le titre de chevalier sans peur et sans reproche2. Cet homme , dont la valeur extraordinaire dans les combats et l'extrême délicatesse sur le point d'honneur et sur les lois de la galanterie présentent l'image la plus fidèle du caractère qu'on attribue aux héros de l'ancienne chevalerie , réunissait tous les talens qui forment un grand général. 11 eut plus d'une occasion de les déployer dans la défense de Mézières : en partie par sa valeur, en partie par sa prudence , il traîna le siège en lou-

' Mém. de du Bellay, p. 22, A. Mém. de Fleu ranges, p. 335 , etc. » Œuvres de Brantôme, tora 6, p. 114.

gueur, et obligea à la finies impériaux de le lever honteusement , après y avoir perdu beaucoup de monde i. François , à la tète d'une armée nombreuse, eut bientôt repris Mouzon ; il entra dans les Pays-Bas , et il y fit plusieurs conquêtes, mais de peu d'importance. Par un excès de précaution , faute qu'on n'eut pas souvent à lui reprocher, il perdit près de Valenciennes l'occasion favorable de couper la retraite à l'armée impériale; et ce qui fut d'une plus grande conséquence encore, il dégoûta de son service le connétable de Bourbon , en donnant au duc d'Alençon le commandement de l'avantgarde , quoique ce poste d'honneur appartînt à Bourbon comme une prérogative de sa charge.

Pendant les opérations de cette campagne , il se tenait un congrès à Calais, sous la médiation de Henri VIII, pour terminer à l'amiable tous les différens. Si les intentions du médiateur eussent répondu à ses protestations , les conférences n'auraient pu manquer de produire un bon effet; mais Henri avait chargé Wolsey de toute la conduite de celte négociation; et ce choix suffisait seul pour la faire échouer. Wolsey, toujours occupé du projet d'obtenir la tiare, le grand objet de son ambition , était prêt à tout sacrifier pour s'assurer la faveur de l'empereur ; et il prenait si peu de soin pour cacher sa partialité , que François aurait refusé sa médiation s'il n'avait pas craint d'irriter le caractère impérieux et vindicatif de ce ministre. On employa beaucoup de temps à déterminer lequel des deux rivaux avait commencé les hostilités ; Wolsey affectait de représenter cet article comme le point principal , et en faisant regarder François comme l'agresseur , il espérait de justifier, par le traité de Londres , toutes les alliances que pourrait faire son maître avec Charles. On examina ensuite à quelles conditions on pourrait finir les hostilités ; mais les propositions de l'empereur à cet égard firent bien voir ou qu'il avait le plus grand éloignement pour la paix, ou qu'il savait que Wolsey approuverait tout ce qui serait proposé en son nom. Il demandait la restitution du duché de Bourgogne, province dont la possession lui aurait ouvert l'entrée dans le centre de la France ; et il voulait être dispensé de l'hommage dû à la couronne de

1 Mém. de du Bellay, p. 25, etc.

France pour les comtés de Flandre et d'Artois , hommage que n'avait jamais refusé aucun de ses ancêtres , et qu'il s'était engagé lui-même à renouveler par le traité de Noyon.

François rejeta avec dédain ces propositions, que tout prince fier et généreux aurait eu de la peine à accepter, même après une guerre malheureuse. Charles , de son côté , ne montra pas plus de disposition à satisfaire le roi de France sur la restitution de la Navarre à son prince légitime et sur le rappel des troupes impériales du siège de Tournay, propositions cependant plus raisonnables et plus modérées que les premières. Ainsi le congrès se termina sans avoir produit d'autre effet que celui qui suit ordinairement une négociation sans succès, d'aigrir les parties qu'il devait concilier '.

Pendant la durée des conférences, Wolsey, sous prétexte que l'empereur pourrait être plus d sposé que ses ministres à consentir à des conditions raisonnables , se rendit à Bruges pour y voir ce monarque. Charles , qui connaissait sa vanité, le reçut avec le même appareil et les mêmes égards que si c'eût été le roi d'Angleterre; mais au lieu de faire servir cette entrevue à l'avancement du traité de paix, Wolsey, au nom de son maître , conclut une ligue contre François : les articles étaient que Charles attaquerait la France du côté de l'Espagne , et Henri du côté de la Picardie , chacun avec une armée dequaranle mille hommes, et que pour cimenter leur union Charles épouserait la princesse Marie, fille unique de Henri et l'héritière présomptive de ses états 2. Henri ne put donner d'autres raisons de cette ligue , également injuste en elle-même et contraire à ses intérêts politiques, qu'un article du traité de Londres, par lequel il se prétendait obligé à prendre les armes contre le roi de France, comme le premier agresseur, et l'injure qu'il disait que lui avait faîte le roi de France, en souffrant que le duc d'Albanie, chef d'un parti en Ecosse , opposé à ses intérêts, retournât dans ce royaume. Mais il avait été déterminé par d'autres considérations ; les avantages que ses sujets retireraient d'une parfaite neutralité, l'honneur qui lui reviendrait à luimême de rester l'arbitre de deux princes rivaux,

1 P. Martyr., Ep. , p. 739. Herbert a Kyroer, Fœdcra, Xlll. Herbert.

paraissaient des motifs bien faibles à l'imagination de ce jeune monarque, en comparaison de la gloire que Charles et François gagnaient à commander des armées ou à conquérir des pro vinces, et il ne put se résoudre a rester plus long -temps dans l'inaction. Celle résolution étant une fois prise, plusieurs raisons de préférer l'alliance de Charles s'offraient d'ellesmêmes. Il n'avait de prétentions sur aucune partie des états de ce prince, qui pour la plupart étaient situés de manière qu'il ne pouvait les attaquer sans beaucoup de difficultés et de désavantage, au lieu que la plupart des provinces maritimes de France avaient été longtemps en la possession des rois d'Angleterre, qui n'avaient pas même encore renoncé à leurs prétentions sur la couronne de ce royaume ; il était d'ailleurs toujours maître de Calais qui lui facilitait l'entrée de quelques-unes de ces provinces, et lui promettait une retraite sûre en cas de revers. Tandis que Charles attaquerait une des frontières de la France, Henri se flatait de trouver à l'autre très peu de résistance, et croyait que la gloire de réunir de nouveau à la couronne d'Angleterre l'ancien patrimoine nue possédaient ses prédécesseurs dans le continent, était réservé à son règne. Wolsey encourageait encore ses espérances chimériques et employait toute son adresse à faire adopter à son maître les vues qui secondaient le mieux ses desseins secrets ; et les Anglais , dont l'animosité héréditaire contre les Français était toujours prèle à se réveiller à la première occasion, étaient bien éloignés de désapprouver les inclinations guerrières de leur souverain.

Cependant la ligue formée entre le pape et l'empereu.' produisait de grands événemens en Italie, et avait fait de la Lombardie le principal théâtre de la guerre. Il y avait alors tant d'opposition entre le caractère des Français et celui des Italiens, qu'il n'est point de domination étrangère pour laquelle les Italiens aient marqué tant de répugnance et d'aversion que pour la domination française. Le phlegme allemand et la gravité espagnole s'alliaient beaucoup mieux avec le caractère jaloux et les manières cérémonieuses des Italiens, que la gaîté française, trop portée à la galanterie et trop peu attentive aux bienséances. Louis XII cependant , par la douceur et l'équité de son gouvernement , et

HISTOIRE DE C

par les privilèges qu'il avait accordés au Milanais, privilèges beaucoup plus étendus que ceux dont il jouissait sous ses princes naturels, était venu a bout d'affaiblir sensiblement leurs préventions et de les réconcilier avec le gouvernement français; mais François, en recouvrant ce duché, ne suivit point l'exemple de son prédécesseur; ce n'était pas qu'il ne fût lui-même trop généreux pour opprimer son peuple ; mais l'extrême confiance qu'il avait dans ses favoris, et son peu d'attention à la conduite de ceux à qui il remettait l'exercice de son autorité, les enhardirent à risquer plusieurs actes d'oppression.

Il avait donné le gouvernement de Milan à Odet de Foix, maréchal de Lautrec, frère de madame de Chateaubriand, officier d'une grande expérience et d'une réputation distinguée, mais hautain, impérieux, avide, incapable d'écouter un conseil et de souffrir la contradiction. Son insolence et ses exactions aliénèrent entièrement le cœur des Milanais : il avait banni plusieurs des principaux citoyens , et forcé les autres à s'exiler eux-mêmes pour leur propre sûreté. Du nombre de ces derniers était Jérôme Moron , vice-chancelier de Milan, célèbre par son génie pour l'intrigue et les projets, dans un siècle et dans un pays où les factions et les révolutions fréquentes faisaient naître ou fécondaient les talens de ce genre, par les occasions multipliées d'en faire usage. Moron s'était retiré chez François Sforce, dont il avait trahi le frère, Maximilien; et devinant que le pape avait intention d'attaquer le Milanais, quoique le traité fait à celte occasion avec l'empereur n'eût pas encore été rendu public, il lui proposa, au nom de Sforce, un plan pour surprendre plusieurs places de ce duché avec le secours des bannis, qui, par leur haine contre les Français et leur attachement à leurs premiers maîtres, étaient prêts à se porter aux entreprises les plus désespérées. Léon ne se contenta pas d'encourager ce projet, il avança une somme considérable pour le mettre en exécution; mais des accidens imprévus l'ayant fait échouer, il permit aux exilés , qui s'étaient rassemblés en corps, de se retirer dans Reggio, ville qui appartenait pour lors à l'église. Le maréchal de Foix, qui commandait à Milan en l'absence de son frère, séduit par l'espérance d'envelopper comme dans un filet tous les ennemis déclarés que son maître avait

■ dans ce duché , se hasarda à entrer sur le territoire de l'église, et alla investir Reggio. Mais la ; vigilance et la bonne conduite de Guichardin, ; l'historien célèbre , qui était gouverneur de cette | place, obligèrent le général français d'abandonner son entreprise d'une manière peu honorable, i Léon fut charmé de cette nouvelle, qui lui fournissait un prétexte décent de rompre avec la France. Il assembla sur-le-champ le consistoire | des cardinaux , se plaignit amèrement des hosj tilités du roi de France, vanta beaucoup le zèle que l'empereur montrait pour l'église et dont il venait de donner une preuve récente et signalée dans la conduite qu'il avait tenue contre Luther, déclara que la nécessité de sa propre défense le forçait à joindre ses armes à celles de Charles, et que c'était le seul moyen de pourvoir à la sûreté des états ecclésiastiques. Dans cette vueil feignit de conclure alors avec don Jean Manuel le même traité qui était signé depuis plusieurs mois, et il excommunia publiquement de Foix, comme un usurpateur impie du patrimoine de saint Pierre.

Léon avait déjà commencé les préparatifs de guerre , en prenant à sa solde un corps considérable de Suisses; mais les troupes impériales étaient si len'es à venir de Naples et de l'Allemagne, qu'on était déjà à la moitié de l'automne avant qu'elles se fussent mises en campagne. Elles étaient commandées par Prosper Colonne, le plus habile des généraux italiens : sa longue expérience et sa prudence extrême le rendaient l'homme le plus propre à opposera l'impétuosité française. Dans l'intervalle, de Foix dépêcha au roi de France courrier sur courrier pour l'informer du danger qui le menaçait. François qui avait une partie de ses troupes occupées dans les Pays-Bas , qui assemblait l'autre sur les frontières d'Espagne , et qui ne s'attendait pas à une attaque si subite en Italie, envoya des ambassadeurs aux Suisses, ses alliés, pour leur demander un nouveau corps de troupes , et donna ordre à Lautrec de se rendre sur-le-champ à son gouvernement. Ce général , qui connaissait la négligence et le défaut d'économie qu'il y avait dans l'administration des finances du roi, ayant vu d'ailleurs combien les troupes avaient déjà souffert dans le Milanais faute de paye, refusa de partir si on ne lui faisait remettre surle-champ une somme de trois cent mille écus,

Clttl] LIVRE II

Le roi, Louise de Savoie sa mère, et Semblançay, surintendant des finances, lui promirent avec serment qu'il trouverait à son arrivée à Milan des remises pour la somme qu'il demandait : Lautrec partit sur cette promesse. Malheureusement pour la France , Louise , qui , avec un caractère perfide, vindicatif, avide et capable de tout sacrifier à ses passions , avait pris sur son fils un ascendant absolu par sa tendresse maternelle , par les soins qu'elle avait eus de son éducation et par ses grands talens, était bien résolue à ne pas tenir sa parole. Lautrec avait encouru sa disgrâce par sa hauteur, par le peu de soin qu'il avait pris de lui faire sa cour, par la liberté avec laquelle il parlait de ses aventures galantes. Pour s'en venger , et le priver de l'honneur qu'il aurait pu acquérir en défendant aveesuccès le Milanais , cette princesse s'empara des trois cent mille écus destinés à cet objet, et les retint pour son propre usage.

Lautrec, quoique privé d'une ressource si nécessaire , trouva encore les moyens d'assembler une armée assez considérable , mais bien moins nombreuse que celle des alliés. Il adopta le plan de défense qui convenait le mieux à sa position, évitant avec le plus grand soin une bataille rangée , harcelant sans relâche les ennemis avec ses troupes légères, enlevant leurs quartiers, interceptant leurs convois , et couvrant ou secourant toutes les places qu'ils essayaient d'attaquer. Par cette conduite prudente , non-seulement il retarda les progrès des impériaux, il eut même bientôt lassé le pape, qui jusqu'alors avait fait presque tous les frais de la guerre, et l'empereur même, dont les revenus d'Espagne avaient été dissipés pendant les troubles de ce royaume, et qui était obligé de fournir à l'entretien d'une grosse armée dans les Pays-Bas ; mais un accident imprévu vint déranger toutes ses mesures et occasiona un changement fatal dans les affaires de la France. Il y avait dans l'armée française un corps de douze mille Suisses qui servaient sous les drapeaux de la république, alors alliée de la France. Suivant une loi établie par les cantons, et non moins conforme à la saine politique qu'à l'humanité, leurs soldats ne pouvaient pas s'engager , sous la sanction de l'autorité publique, au service de deux puissances actuellement en guerre. L'amour du gain avait quelquefois éludé cette loi , et l'on avait souffert

que des particuliers s'enrôlassent au service de celui des deux partis qu'ils aimaient le mieux* ce n'était pas cependant sous les drapeaux de la république, mais seulement sous ceux de quelques officiers. Le cardinal de Sion , qui conservait toujours son crédit parmi ses concitoyens et sa haine contre la France, avait obtenu la permission de lever douze mille Suisses destinés à joindre l'armée des alliés. Les cantons , voyant un nombre si considérable de leurs soldats marcher sous les étendards de nations ennemies , et prêts à s'entre-détruire, sentirent la honte dont ils allaient se couvrir et la perte qu'ils s'exposaient à faire. Ils dépêchèrent des courriers à leurs soldats avec ordre de quitter les deux armées et de revenir dans leur patrie. Le cardinal de Sion eut l'adresse de corrompre les messagers qui portaient l'ordre aux Suisses de l'armée alliée, et empêcha par-là qu'il ne leur parvînt; mais cet ordre fut signifié dans les formes aux Suisses de l'armée française , qui , fatigués d'une longue campagne, et murmurant depuis longtemps de ne point recevoir leur paye, obéirent sur-le-champ, malgré les remontrances et les prières de Lautrec. Le général français, se voyant abandonné d'un corps qui faisait la principale force de son armée , n'osa plus tenir tète aux confédérés; il regagna Milan, se campa sur les bords de l'Aclda , et ne vit plus de ressource que celle d'empêcher l'ennemi de passer la rivière; mais ce moyen de défense est si faible et si incertain qu'il y a peu d'exemples qu'on l'ait employé avec succès contre un général habile et expérimenté. Aussi Colonne passa l'Adda avec très peu de perte, malgré toute la vigilance et toute l'activité de Lautrec, qui fut obligé d'aller s'enfermer dans les murs de Milan. Les confédérés se disposèrent à assiéger cette place. Un inconnu, qui n'a jamais reparu depuis ni pour se vanter de ce service ni pour en réclamer le prix, vint de la ville avertir Moron que , si l'armée s'approchait des murs pendant la nuit , I4 faction gibeline ou des impériaux lui ouvrira t une des portes. Colonne, quoique ennemi dis entreprises téméraires , fit avancer le marquis de Pescaire avec l'infanterie espagnole, et la suivit lui-même avec le reste de l'armée. A l'entrée de la nuit , Pescaire arriva près de la porte Romaine , dans les faubourgs , et surprit les soldats qui s'y trouvaient. Ceux qui étaient postés

HISTOIRE DE CHARLES-QUINT. [iô2ïj

dans les fortifications voisines prirent aussitôt la faite. Le marquis se saisit des postes à mesure qu'on les abandonnait , et marchant toujours en avant avec autant de précaution que de vigueur, il se trouva maître de la ville sans avoir versé beaucoup de sang et presque sans avoir trouvé de résistance. Les vainqueurs ne furent pas moins étonnés que les vaincus de la facilité et du succès de cette entreprise. Lautrec se relira précipitamment sur les terres de Venise avec les débris de son armée; les villes du Milanais suivirent le sort de la capitale et se rendirent aux alliés. Parme et Plaisance se trouvèrent réunies aux états de l'église; et de toutes les conquêtes des Français dans la Lombardie, il ne leur resta que la ville de Crémone , le château de Milan et un petit nombre de forts peu considérables K

A la nouvelle de cette suite rapide d'événemens heureux , Léon éprouva des transports de joie si violens, s'il faut en croire les historiens français , qu'il en fut saisi d'une fièvre qui, étant négligée dans les commencemens , devint fatale et le conduisit au tombeau le 2 décembre, lorsqu'il était encore dans la vigueur de l'âge , et qu'il se voyait comblé de gloire. Cet accident inattendu rompit l'union des confédérés, et suspendit leurs opérations. Les cardinaux de Sion et de Médicis quittèrent l'armée pour se rendre au conclave; les Suisses furent rappelés par leurs supérieurs , quelques autres troupes mercenaires se débandèrent faute d'être payées , et il ne resta, pour défendre le Milanais, que les Espagnols et quelques soldats allemands au service de l'empereur. L'occasion était favorable pour Lautrec ; mais se trouvant dépourvu d'hommes et d'argent, il n'était pas en état d'en tirer tout le parti qu'il aurait désiré. La vigilance de Moron et la bonne conduite de Colonne déconcertèrent quelques faibles tentatives qu'il fit sur le Milanais; il tenta sur Parme une attaque plus hardie et pins vigoureuse, mais qui échoua aussi par l'adresse et la valeur de Guichardin 2.

La division était dans le conclave qui suivit la mort de Léon X ; on y mettait en œuvre tous les artifices que peuvent imaginer des hommes qui

1 Guicciard., liy. xiv, p. 190, e(c. Mém. de du Bellay, p. 42, etc. Galeaci Capeila, de Rébus gest. pro rcslitut. Franc. Sforcite , comment, ap. Scardlum, vol. Il, p. 180, etc.

* Guicciard., liv. xiv , p. 21 %

ont vieilli dans l'intrigue, quand ils se disputent pour un objet aussi précieux qu'une tiare. A peine y fit-on mention du nom de Wolsey, malgré les belles promesses que lui avait faites l'empereur d'appuyer ses prétentions , et que le cardinal eut soin de lui rappeler dans cette occasion. Le cardinal Jules de Médicis , neveu de Léon , le plus distingué de tous les membres du sacré collège par ses lalens , ses rkhesses et son expérience dans les négociations importantes, s'était déjà assuré jusqu'à quinze voix , nombre qui , suivant les formes du conclave , était suffisant pour exclure tout autre candidat, mais qui ne l'était pas pour consommer son élection. Tous les vieux cardinaux se liguèrent contre lui, sans s'unir en faveur de personne. Tandis que ces factions différentes s'efforçaient de se gagner, de se corrompre ou de se fatiguer mutuellement , un matin Médicis et ses adhérens allèrent au scrutin qui , suivant l'usage, avait lieu tous les jours , et votèrent pour le cardinal Adrien d'Utrecht , qui , dans ce temps-là, gouvernait l'Espagne au nom de l'empereur. Leur but , en lui donnant leurs suffrages, n'était que de gagner du temps ; mais le parti contraire s'étant aussitôt réuni à eux , ils virent , à leur grand étonnement et à celui de toute l'Europe, un étranger, inconnu à l'Italie et à ceux même qui lui avaient donné leurs voix, ignorant entièrement les mœurs du peuple et les intérêts de l'État dont on lui conférait le gouvernement , monter, par une élection unanime, sur le trône papal, dans la conjoncture la plus délicate et la plus critique , et qui aurait demandé toute la sagacité et toute l'expérience du plus habile prélat de tout le sacré collège. Les cardinaux , incapables eux-mêmes d'expliquer le motif de cet étrange choix qui , lorsqu'ils sortirent en procession du conclave , leur attira les insultes et les malédictions du peuple , l'attribuaient à l'inspiration immédiate du Saint-Esprit. Il est plus sûr de l'attribuer à l'influence de don Jean Manuel qui , par son adresse et ses intrigues, sut faciliter l'élection d'un sujet dévoué au service de son maître , par reconnaissance , par intérêt et par inclination *.

La promotion d'Adrien, en augmentant le

1 Ger. Moringi, Fila Hadviani ap. Carp. Burman. inAnalect. de Hadr., p. 52. Conclave /fadr., ibid., P. 144. pJc.

crédit de Charles , répandit un nouvel éclat sur son administration. C'était donner une preuve extraordinaire de pouvoir et de magnificence que de procurer à son précepteur une si belle récompense , et de placer sur le trône de l'église un homme qui lui devait son élévation. François vit avec toute la jalousie d'un rival la supériorité que Charles gagnait sur lui , et résolut de faire de nouveaux efforts pour lui arracher ses dernières conquêtes en Italie. Les Suisses, pour réparer en quelque sorte l'espèce d'affront qu'ils avaient fait au roi de France en retirant leurs troupes de son armée , démarche qui avait entraîné la perte du Milanais , lui permirent de lever dix milles hommes dans leurs pays ; outre ce renfort, Laulrec reçut du roi une petite somme d'argent qui le mit en état de tenir la campagne; et après avoir surpris ou emporté de vive force plusieurs places du Milanais, il s'avança à quelques milles de la capitale. L'armée des alliés n'était pas en état d'arrêter ses progrès ; Moron , par ses artifices et par les déclamations populaires d'un moine fanatique qu'il dirigeait, réussit à inspirer aux habitans de Milan le zèle le plus violent contre le gouvernement français, au point de les déterminer à fournir des subsides extraordinaires; mais malgré ce secours, Colonne eût été bientôt forcé d'abandonner le poste avantageux qu'il avait choisi près de Bicoque pour y établir son camp, et de congédier ses troupes faute d'argent , si les Suisses qui étaient au service de France ne l'eussent une seconde fois tiré d'embarras.

L'insolence et les caprices de cette nation furent souvent aussi funestes à ses amis que sa valeur et sa discipline étaient formidables à ses ennemis. Il y avait plusieurs mois que les Suisses servaient sans recevoir de paye , et ils commençaient à s'en plaindre hautement. On avait envoyé de France , sous une escorte de cavalerie , une somme destinée pour cet usage ; mais Moron , à la vigilance duquel rien n'échappait , avait posté des troupes sur la route de ce convoi si avantageusement , que les cavaliers qui l'escortaient n'osèrent avancer. Les Suisses, en apprenant cette nouvelle, perdirent patience; officiers et soldats, tous s'attroupèrent autour de Lautrec , et le menacèrent d'une commune voix de se retirer dans l'instant même s'il ne voulait ou avancer la solde qui leur était due, ou leur

promettre de les mener au combat le lendemain. En vain Lautrec leur représenta d'un côté l'im possibilité où il était de leur faire des avances de l'autre , le danger de donner une bataille qui serait infailliblement suivie d'une déroute to taie , attendu la force du camp ennemi que la nature et l'art avaient rendu presque inaccessible. Les Suisses, sourds à la voix de la raison et persuadés que leur valeur suffisait pour surmonter tous les obstacles , renouvelèrent leurs demandes d'un ton plus pressant , et s'offrirent de former eux-mêmes l'avant-garde , et de commencer l'attaque. Lautrec, voyant qu'il ne pouvait vaincre leur obstination, se rendit à leurs instances, espérant que peut-être un de ces acciclens imprévus qui décident souvent du sort des combats pourrait couronner cette entreprise téméraire par un succès qu'il n'avait pas lieu d'attendre; il sentait d'ailleurs qu'une défaite ne pouvait guère lui être plus fatale que la retraite d'un corps qui composait la moitié de son armée Le lendemain, les Suisses, au malin , étaient les premiers sur le champ de bataille, et marchèrent avec la plus grande intrépidité au camp d'un ennemi qui était retranché de toutes parts, environné d'artillerie et bien disposé à les recevoir. Dans leur marche, ils soutinrent, avec la plus grande fermeté , une canonnade furieuse, et sans attendre l'arrivée de leur propre artillerie, ils se précipitèrent avec impétuosité sur les retranchemens ; mais après avoir fait des efforts incroyables de valeur, vigoureusement secondés par les Français , ils perdirent leurs plus braves officiers et leurs meilleures troupes. Voyant qu'ils ne pouvaient entamer le camp des ennemis, ils battirent la retraite; mais ils quittèrent le champ de bataille , repoussés et non pas vaincus , et se retirèrent dans le plus bel ordre sans être inquiétés par l'ennemi.

Dès le jour suivant, ceux des Suisses qui avaient survécu à cette journée partirent pour leur pays; et Lautrec, hors d'état de tenir plus long-temps la campagne, revint en France après avoir jeté des garnisons dans Crémone et dans quelques autres places qui toutes furent bientôt obligés de se rendre à Colonne, à l'exception de la citadelle de Crémone.

Cependant Gènes et son territoire, qui restaient soumis à la France, donnaient encore à François un établissement considérable en Italie,

et le mettaient à portée d'exécuter facilement les plans qu'il pourrait former pour reconquérir le Milanais; mais Colonne, enhardi par celte suite de succès, excité d'ailleurs par les sollicitations de la faction desAdornes, les ennemis héréditaires des Frégoses, qui, sous la protection de la France, avaient la principale autorité dans Gènes, se détermina à tenter la réduction de cet état , et il en vint a bout avec une facilité surprenante. Un événement aussi inespéré que celui qui l'avait mis en possession de Milan, le rendit maître de Gènes , et le pouvoir des Adornes, ainsi que l'autorité de l'empereur, s'établit dans Gènes presque sans opposition et sans effusion de sang l.

Cet enchaînement d'événemens malheureux ne pouvait manquer de porter dans l'âne de François un sentiment douloureux , qu'aigrit encore l'arrivée imprévue d'un héraut anglais , qui vint au nom de son souverain déclarer en forme la guerre à la France. Cette déclaration de guerre était l'effet du traité que Wolsey avait conclu à Bruges avec l'empereur , et qu'on avait tenu secret jusqu'alors. Quoique François eût lieu d'être surpris de cette démarche, après toutes les peines qu'il s'était données pour conserver l'amitié de Henri et pour gagner son ministre, il reçut le héraut avec beaucoup de modération et de dignité 2; et sans renoncer à aucun des projets qu'il avait formés contre l'empereur, il fit de grands préparatifs pour se défendre contre ce nouvel ennemi. Comme son trésor était épuisé par les efforts qu'il avait déjà faits , et par les sommes considérables qu'il sacrifiait à ses plaisirs, il eut recours à des expédiens extraordinaires pour y suppléer. Il créa de nouveaux offices , et les mit en vente : les domaines royaux furent aliénés; on enleva au tombeau de saint Martin une balustrade d'argent massif, dont Louis XI, dans un de ses accès de dévotion, l'avait fait environner. Au moyen de ces ressources, le roi fut en état de lever une armée considérable , et de mettre ses villes frontières en bon état de défense.

L'empereur, de son côté, ne négligea rien pour tirer avantage de la jonction d'un si puissant allié ; et l'heureuse situation de ses affaires

' Jovius, y ila Ferdin. Davali , pag. 314. Guicciard., lib. xiv, p. 233.

* Journal de Louise de Savoie, p. 199.

lui permettant alors de partir pour l'Espagne, où sa présence était nécessaire, il voulut dans sa route faire une visite à la cour d'Angleterre. 11 ne proposait pas seulement, dans cette entrevue, de resserrer les liens de l'amitié qui l'unissait à Henri, et de l'engager à pousser vigoureusement la guerre contre la France, il espérait encore faire oublier à Wolsey le dégoût et le ressentiment qu'aurait pu lui laisser la mortification qu'il avait essuyée au dernier conclave. Son succès passa toutes ses espérances : Henri , dont la vanité fut flattée d'une pareille visite et du respect étudié que l'empereur lui marqua en toute occasion, entra avec chaleur dans tontes ses vues. Le cardinal , prévoyant que l'âge avancé et les infirmités d'Adrien ne tarderaient pas à produire une nouvelle vacance du saint siège , oublia ou dissimula son ressentiment ; Charles, d'ailleurs, augmenta les pensions qu'il lui faisait, et lui promit de nouveau d'appuyer ses prétentions à la papauté; Wolsey chercha à mériter ses bienfaits par de nouveaux services , et assurer d'avance le succès de ses vues ambitieuses. La nation anglaise, qui partageait la gloire de son monarque , et qui fut ravie de la confiance que l'empereur lui marqua en choisissant le comte de Surrey pour son premier amiral, ne montra pas moins d'ardeur que Henri lui-même pour commencer les hostilités contre la France. Afin de donner à Charles , avant son départ d'Angleterre, une preuve de ce zèle universel, Surrey se mit en mer avec ce qu'il avait de vaisseaux en état et ravagea les côtes de Normandie. Il fit ensuite une descente en Bretagne où il pilla et brûla Morlaix et quelques autres places moins considérables. Après ces petites excursions plus humiliantes que ruineuses pour la France , Surrey revint à Calais prendre le commandement de la principale armée, qui consistait en seize mille hommes, et s'élant joint aux troupes flamandes que commandait le comte de Buren, il entra en Picardie. L'armée que François avait assemblée était bien inférieure en nombre à tous ces corps réunis; mais les longues guerres que les deux nations s'étaient faites avaient enfin enseigné aux Français la meilleure méthode de défendre leur pays contre les Anglais. Us avaient appris par leurs malheurs à éviter avec le plus grand soin les batailles rangées, à traîner la guerre en Ion-

LÎ522] LIVRE II.

gueur, et à ruiner en détail les armées anglaises, soit en jetant des garnisons dans toutes les places qui pouvaient résister , soit en observant les mouvemens des ennemis, soit en interceptant leurs convois , soit en attaquant leurs postes avancés, et en les harcelant continuellement avec une nombreuse cavalerie. Tel fut le plan que le duc de Vendôme, général de l'armée française en Picardie, suivit avec autant de prudence que de succès. Surrey , sans avoir pu prendre aucune ville importante, fut obligé de se retirer avec son armée, considérablement diminuée par la fatigue, par le défaut de vivres et par les pertes qu'elle avait essuyées dans plusieurs escarmouches malheureuses.

Ainsi finit la seconde campagne de la guerre la plus générale qui eût encore été allumée dans l'Europe. Quoique François, par le ressentiment déplacé cle sa mère, par l'insolence révoltante de son général et par le caprice des troupes étrangères qu'il soudoyait, eût perdu toutes ses conquêtes d'Italie, toutes les puissances combinées contre lui n'avaient cependant pu entamer ses étals héréditaires; et de quelque côté qu'ils portassent leurs vues ou leurs attaques, ils le trouvaient toujours disposé à les recevoir.

Tandis que les princes chrétiens consumaient leurs forces les uns contre les autres, Solimanle-Magnifique entra en Hongrie avec une nombreuse armée , investit Belgrade, qui avait toujours passé pour le plus fort boulevart de ce royaume contre [es armes ottomanes, et força bientôt les assiégés de se rendre. Encouragé par ce succès , il tourna ses armes victorieuses contre l'île de Rhodes, où étaient alors établis les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Il attaqua cette île avec une de ces armées nombreuses qu'on a vu de tout temps les despotes de l'Asie rassembler pour leurs expéditions. Deux cent mille hommes et une (lotte de quatre cents voiles vinrent se présenter devant une ville où il n'y avait que cinq mille soldats et six cents chevaliers commandés par Villiers de l'Ile -Adam, alors grand-maître, qui était digne par sa prudence et par sa valeur d'occuper ce poste dans une circonstance si périlleuse, Dès qu'il soup-

çonna la destination de l'armement formidable de Soliman , il dépêcha des courriers à toutes les puissances chrétiennes pour leur demander du secours contre l'ennemi commun. Mais quoique dans ce temps-là tous les princes de l'Europe reconnussent Rhodes pour le boulevart de la chrétienté dans l'Orient , et la bravoure de ses chevaliers pour le rempart le plus puissant qu'on pût opposer aux progrès des armes ottomanes; quoique Adrien, avec tout le zèle qui convenait au chef et au père de l'église, exhortât vivement les puissances belligérantes à oublier leurs querelles particulières et à réunir leurs armes pour empêcher les infidèles de détruire un ordre qui faisait la gloire du nom chrétien; l'animosité des deux partis était si grande et si implacable, que, sans faire attention au danger où l'Europe allait être exposée , sans être touchés des prières du grand-maître et des avis du pape, ils laissèrent Soliman continuer sans trouble ses opérations contre l'île de Rhodes. Après des prodiges incroyables de valeur, de patience et de conduite , pendant six mois de siège; après avoir soutenu plusieurs assauts, disputé chaque poste l'un après l'autre avec une obstination extraordinaire, le grandmaître fut enfin obligé de céder au noml^e, et après avoir obtenu du sultan, qui admira et respecta son courage, une capitulation honorable, il rendit la ville, qui n'était plus qu'un amas de ruines, dépourvue de toute espèce de ressource '.Charles et François, honteux d'avoir causé une si grande perte à la chrétienté par les querelles de leur ambition, s'efforçaient d'en rejeter le blâme l'un sur l'autre; mais l'Europe, plus juste, le leur fit partager à tous deux. L'empereur, par forme de réparation , fit don aux chevaliers de Saint-Jean de la petite île de Malte , où ils ont fixé depuis leur résidence , et où, avec moins de puissance et d'éclat, ils conservent encore leur antique courage et leur haine implacable contre les infidèles.

1 Fontanus, de Bello rhodio , apud Scardium t scriptor- rer. germ., vol. 11, p. 88, etc. Le P. Barre, Hist. d'Jllem.j tom. Vlll, p. 57

2 Saudov., p. 77.

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