LIVRE TROISIEME
Charles, après avoir eu la satisfaction de voir commencer les hostilités entre la France et l'Angleterre , prit congé de Henri , et arriva en Espagne le 17 juin. Le bon ordre et la force commençaient à se rétablir dans ce royaume , après les désastres d'une guerre civile qui l'avait désolé pendant l'absence de l'empereur. J'ai différé jusqu'ici le récit de l'origine et des progrès de cette guerre, parce qu'elle avait peu de liaison avec les autres événemens qui se passaient en Europe.
Le peuple ne fut pas plus tôt informé que les corlès assemblées clans la Galice avaient accordé à l'empereur un don gratuit , sans avoir obtenu satisfaction sur aucun de leurs griefs , que l'indignation fut générale. Les bourgeois de Tolède , qui, en vertu des grands privilèges dont ils jouissaient, se regardaient comme les gardiens des libertés des communes de Caslille , voyant qu'on n'avait eu aucun égard aux remontrances de leurs députés contre cette concession, contraire à leurs lois constitutives, se soulevèrent et prirent les armes, et se saisissant des portes de la ville, qui était fortifiée, ils attaquèrent le château avec tant de vigueur que le gouverneur fut obligé de le rendre. Enhardis par ce succès, ils dépouillèrent de toute autorité ceux qu'ils soupçonnèrent d'être attachés à la cour ; ils établirent une forme de gouvernement populaire , composé des députés de chaque paroisse de la ville , et levèrent des troupes pour se défendre. Le principal chef du peuple, dans ce soulèvement, était don Juan dePadilla, fils aîné du commandeur de Caslille, jeune gentilhomme qui joignait à une âme fière et à un courage indomptable tous les talens et toute l'ambition qui, dans un temps de troubles et de guerres civiles, peuvent élever un homme à un degré éminent de pouvoir et d'autorité1.
Le ressentiment des habitans de Ségovie eut encore des suites plus funestes. Tordesillas, un de leurs représentans à la dernière assemblée
; Saudov. , p. 77.
avait donné sa voix pour l'octroi du don gratuit; et comme c'était un homme audacieux et hautain, il osa à son retour assembler ses concitoyens dans l'église cathédrale, pour leur rendre compte de sa conduite, suivant la coutume. Mais la populace, indignée de son insolence, en osant justifier une action qu'ils regardaient comme inexcusable, força les portes de l'église avec la plus grande furie, et se saisissant du malheureux Tordesillas, le traîna le long des rues, en le chargeant d'insultes et de malédictions , vers la place où l'on exécutait les criminels. En vain | le doyen et les chanoines sortirent en procession avec le Saint-Sacrement pour apaiser le peuple; en vain les religieux des monastères qui se trouvaient sur le passage conjurèrent à genoux les furieux d'épargner la vie de cet infortuné , ou de lui laisser du moins le temps de se confesser et de recevoir l'absolution de ses péchés ; sans écouter ni le cri de l'humanité ni la voix delà religion, ils crièrent tous ensemble, qu'il n'y* avait que le bourreau qui pût absoudre un traître à sa patrie ; ils le traînèrent avec la dernière violence, et voyant qu'il avait enfin expiré sous leurs mains, ils le pendirent au gibet public la tête en bas *. La même fureur s'empara des habitans de Burgos , de Zamora et de plusieurs autres places; et comme leurs représentans , avertis par la malheureuse destinée de Tordesillas, avaient eu la précaution de s'enfuir, on brûla leurs effigies ; on rasa leurs maisons jusqu'aux fondemens, et l'on jeta au feu tous leurs effets. Telle était l'horreur du peuple pour ces hommes qu'il accusait d'avoir vendu la liberté publique, que dans celle multitude effrénée il ne s'en trouva pas un seul qui voulût touchera rien de ce qui leur avait appartenu, quoiqu'il s'y trouvât des choses précieuses 2.
Adrien, qui était alors régent d'Espagne, venait seulement d'établir à Valladolid le siège de
1 P. Mari y r., Ep., p. 671.
2 Satidov., p. 103. P. Martyr , Ep., p. 614.
son gouvernement lorsqu'il reçut la nouvelle alarmante de ces soulèvemens. Il assembla surle-champ son conseil pour délibérer sur les moyens les plus propres à rétablir la tranquillité. Les avis furent partagés : les uns soutenaient qu'il était nécessaire de réprimer cet esprit de révolte, dès sa naissance, par des exécutions sévères; les autres voulaient qu'on traitât avec douceur un peuple dont la fureur avait quelque fondement , et représentaient le danger qu'il y aurait à les forcer par une rigueur hors de saison à franchir toutes les bornes du devoir. Le premier avis étant soutenu de l'archevêque de Grenade , président du conseil , personnage d'une grande autorité , mais d'un caractère violent et impétueux , fut approuvé par Adrien , que son zèle pour maintenir l'autorité de son raailre précipita dans une démarche imprudente, qu'il aurait rejetée s'il n'eût écouté que la circonspection et la timidité naturelle de son caractère. Il donna ordre à Ronquillo, un des juges du roi , de se rendre sur-le-champ à Ségovie, qui avait la première levé l'étendard de la révolte, et de procéder contre les coupables dans toute la rigueur des lois ; il fit marcher à sa suite un corps de troupes considérable. Les Ségoviens, prévoyant ce qu'ils devaient attendre d'un juge connu par son caractère austère et et inexorable, prirent les armes d'une résolution unanime , et ayant rassemblé douze mille hommes, lui fermèrent leurs portes. Ronquillo, irrité de cet affront , les déclara rebelles et proscrits , et se saisissant avec ses troupes des avenues de la ville , il se flatta de les obliger bientôt à se rendre faute de vivres. Mais leshabitans se défendirent avec vigueur , et ayant reçu de Tolède un renfort considérable, sous la conduite de Padilla, marchèrent à Ronquillo, l'attaquèrent , le forcèrent à se retirer et lui enlevèrent son bagage et sa caisse militaire *.
Après ce mauvais succès , Adrien donna ordre à Antoine de Fonseca, que l'empereur avait nommé commandant en chef des troupes d'Espagne , d'assembler une armée et d'assiéger la ville dans les formes. Mais les habitans de Medina-del-Campo, où le cardinal avait établi un vaste magasin de munitions de guerre, ne voulurent pas souffrir qu'il en tirât un train d'ar-
1 Sandov., p. 112. P Martyr., Ep., p. 679. Miniana, Continualio , p. 15.
tillerie , et qu'il employât à détruire leurs com-
patriotes , des armes qui n'étaient destinées que contre les ennemis du royaume. Fonseca, qui ne pouvait, sans munitions, exécuter les ordres d'Adrien , entreprit de s'emparer du magasin par la force, et les bourgeois se tenant sur la défensive, il prit le parti d'attaquer la ville avec la plus grande vigueur; mais ses troupes furent reçues par les bourgeois avec tant de bravoure, que, désespérant d'emporter la place, Fonseca fit mettre le feu à quelques maisons, dans la vue de forcer les habitans à abandonner les remparts pour aller sauver leurs familles et leurs effets. Son espérance fut encore trompée : les assiégés, plus animés encore par la fureur, le repoussèrent , tandis que les flammes , gagnant de rues en rues, réduisirent presque toute la ville en cendres. C'était une des villes les plus considérables de l'Espagne, et le principal entrepôt des manufactures de Ségovie et de plusieurs autres cités. Comme les magasins étaient alors remplis de marchandises destinées pour la foire, dont le temps approchait, la perte fut immense et se fit généralement sentir dans le royaume. Ce désastre, joint à l'impression qu'avait fait un moyen si violent sur l'esprit d'un peuple qui depuis long-temps n'était plus accoutumé aux horreurs des guerres civiles, porta à l'excès la fureur des Castillans. Fonseca devint l'objet de l'indignation universelle , et fut flétri du nom d'ennemi et d'incendiaire de sa patrie. Les habitans de Valladolid même , que la présence du cardinal avait contenus jusqu'alors, déclarèrent qu'ils ne voulaient pas rester plus long-temps spectateurs tranquilles des maux de leurs compatriotes, et courant aux armes avec la même fureur que les autres, ils brûlèrent la maison de Fonseca jusqu'aux fondemens , élurent de nouveaux magistrats, levèrent des soldats, nommèrent des officiers pour les commander, et gardèrent leurs murs avec autant de soin que si l'ennemi eût été à leurs portes.
Le cardinal était vraiment vertueux et désintéressé; il eût pu dans des temps plus paisibles gouverner le royaume avec honneur, mais il n'avait ni le courage ni l'habileté qu'exigeaient des circonstances si délicates. Se sentant incapable de réprimer les excès qui se commettaient sous ses yeux , il essaya d'apaiser le peuple en protestant que Fonseca avait été au-delà de ses
ordres, et qu'il était lui-même très offensé des violences commises par ce général. Cette condescendance , l'effet de son irrésolution et de sa timidité, ne fit qu'augmenter l'audace et l'insolence des mécontens. Le cardinal aussitôt après rappela Fonseca et licencia ses troupes, qu'il ne pouvait plus payer parce qu'il avait trouvé le trésor épuisé par les rapines des ministres flamands; et n'ayant aucun secours d'argent a attendre des grandes villes qui s'étaient toutes révoltées , il laissa le peuple s'abandonner à son caprice, conservant à peine dans ses mains une ombre de pouvoir et d'autorité.
Ces soulèvemens des communes n'étaient pas le simple effet d'une fureur populaire et séditieuse : leur but était d'obtenir la réforme de plusieurs abus et d'établir la liberté publique sur une base solide; et ces objets étaient dignes de tout le zèle que le peuple mit à leur poursuite. Le gouvernement féodal en Espagne était alors beaucoup plus favorable à la liberté que dans aucun autre état de l'Europe; c'était principalement Veffet du grand nombre de cités qu'il y avait dans ce royaume, circonsfance que j'ai déjà remarquée, et qui contribua plus qu aucune autre à adoucir la rigueur des lois féodales et à introduire une forme de gouvernement plus juste et plus ra;sonnable. Les habitans de cbaque ville formaient une grande corporation qui avait des privilèges et des immunités importantes; ils étaient affranchis de l'état de servitude et de vasselage; ils furent admis à une part considérable dans la législation ; ils cultivèrent les arts de l'industrie, sans lesquels les villes ne peuvent subsister ; ils amassèrent des richesses par le commerce; indépendans et libres euxinèmes, ils furent les protecteurs de l'indépendance et de la liberté publique. L'esprit du gouvernement intérieur, établi dans les villes, esprit qui même dans les pays où le despotisme domine le plus est démocratique et républicain , leur rendait l'idée de la liberté plus familière et plus chère. Leurs représentai dans les cortès étaient accoutumés à résister avec une égale fermeté et aux entreprises du roi, et à la tyrannie des nobles; ils tâchaient d'étendre les privilèges de leur ordre; ils travaillaient à secouer les dernières entraves qui leur restaient encore de l'aristocratie féodale; et, non contens de former un des ordres les plus considérables de
l'état, ils aspiraient à en être le plus puissant.
Les circonstances paraissaient très favorables pour faire valoir leurs nouvelles prétentions. Le souverain était loin de ses états; la mauvaise conduite de ses ministres lui avait fait perdre l'estime et l'affection de ses sujets. Le peuple, aigri par plusieurs injustices, avait pris les armes d'un consentement presque général , quoique sans s'être concerté , et la fureur qui l'animait pouvait le porter aux plus violentes extrémités. Le trésor royal était épuisé ; il n'y avait point de troupes dans le royaume, et le gouvernement était confié aux mains d'un étranger qui avait des vertus , mais qui n'avait pas assez de talens pour soutenir un pareil fardeau. Le premier soin de Padilla et des autres chefs de la révolte , qui observaient attentivement toutes les circonstances dans le dessein d'en tirer tout l'avantage possible , fut d'établir entre les mécontens une forme d'union et d'association, afin qu'ils pussent agir avec ordre et diriger toutes leurs démarches vers un même but. Comme les mêmes motifs avaient excité les différentes villes à prendre les armes, et qu'elles étaient accoutumées à se regarder comme un corps distingué du reste des sujets, Padilla vint aisément à bout de son dessein. On indiqua une assemblée générale à Avila. Les députés y parurent au nom de presque toutes les villes qui avaient droit d'envoyer des représentais aux états. Ils s'engagèrent tous par serment à vivre et à mourir pour le service du roi et pour la défense des privilèges de leur ordre; et, prenant le nom de sainte ligue , ils procédèrent àdélibérer sur l'état de la nation et sur la conduite qu'il fallait tenir pour réformer les abus. Le premier qui se présentait naturellement à eux était le choix qu'on avait fait d'un étranger pour exercer la régence; ils déclarèrent tout d'une voix que c'était une contravention aux lois fondamentales du royaume, et arrêtèrent qu'on enverrait une députation de leurs membres à Adrien pour le sommer de déposer toutes les marques de son office, et de s'abstenir dans la suite de tout exercice d'une juridiction qu ils avaient déclarée illégale *.
Tandisqu'ils se disposaient à exécuter cet te résolut ion hardie, Padilla mettait la dernière main à une entreprise des plus avantageuses pour leur
1 P. Mart., Ep., p. 691.
cause. Après avoir délivré la ville de Ségovie , il marcha droit à Tordesillas , où résidait la malheureuse Jeanne depuis la mort de son époux; el, secondé par les habitans, il fut introduit dans la ville et se rendit maître de la personne de la reine, pour la sûreté de laquelle Adrien avait négligé de prendre les précautions convenables1. Padilla alla sur-le-champ lui rendre visite, et, l'abordant avec le profond respect qu'elle exigeait du petit nombre de personnes qu'elle daignait admettre en sa présence, il lui fit un récit détaillé de l'état misérable où ses sujets castillans étaient réduits sous le gouvernement de son fils , qui , n'ayant encore aucune expérience, permettait à des ministres étrangers de les traiter avec tant de rigueur , qu'ils avaient été enfin obligés de prendre les armes pour défendre les libertés de leur pays. La reine, paraissant se réveiller d'une longue léthargie, marqua le plus grand étonnement à ce récit , et dit à Padilla que, n'ayant encore rien appris ni de la mort de son père ni de ce que souffrait son peuple, on ne pouvait lui faire aucun reproche; mais qu'elle allait désormais s'occuper du soin de remédier à tous les maux : «El vous, ajouta-t-elle, songez à faire tout ce qui est nécessaire pour le bien général. » Padilla, trop prompt à croire ce qui favorisait ses désirs, prit ce faible intervalle de bon sens pour le retour parfait de sa raison , et instruisant la ligue de ce qui venait d'arriver, leur conseilla de venir s'établir à Tordesillas et de tenir leurs assemblées dans celte ville. Les députés s'y rendirent aussitôt : Jeanne reçut favorablement une requête que lui adressa la ligue, pour la conjurer de prendre les rênes du gouvernement , et , pour marque de son acquiescement, elle admit lesdéputés à lui baiser la main ; elle assista même au tournoi qui se fit à cette occasion , et parut prendre beaucoup de plaisir à ces cérémonies, où, pour lui plaire, l'on eut soin de déployer la plus grande magnificence; mais elle retomba bientôt dans son premier état de sombre mélancolie, et, quelques raisons, quelques prières qu'on employât ensuite, on ne put jamais obtenir d'elle aucune signature pour l'expédition des affaires 2.
La ligue prit soin de cacher cette circonstance
1 Vita delV imper. Cari. V, clall. Alf. Ulloa. Ven. 1509, p. 67. Miniana, Continuât., p. 17. * Sandov., p. 164. P. Mart., Ep., p. 685, 686.
avec la plus grande précaution , et continua ses délibérations au nom de la reine : les Castillans qui idolâtraient encore la mémoire d'Isabelle , avaient conservé le plus grand attachement pour sa fille; dès que le peuple apprit qu'elle venait de consentir à prendre les rênes du gouvernement , il fit éclater la joie la plus universelle et la plus immodérée; et croyant que sa santé était parfaitement rétablie , il attribua cet événement à l'intervention miraculeuse du ciel, qui voulait affranchir leur pays de l'oppression des étrangers. La ligue , frappée elle-même du degré de réputation et de puissance qu'elle avait acquis en paraissant agir au nom de l'autorité royale , ne se contenta plus de requérir Adrien de résigner son office de régent , elle envoya Padilla à Valladolid, avec un détachement assez nombreux, pour se saisir de tous les membres du conseil qui se trouveraient encore dans la ville, les amener à Tordesillas , et apporter avec lui les sceaux du royaume , les archives publiques et les registres du trésor. Padilla fut reçu par les habitans comme le libérateur de sa patrie , et exécuta ponctuellement sa commission; il peinait cependant à Adrien de demeurer à Valladolid, mais seulement comme tout autre particulier, et sans aucun pouvoir '.
L'empereur recevait en Flandre , où il était alors , de fréquentes nouvelles de tout ce qui se passait en Espagne ; il sentit toute l'imprudence que ses ministres avaient commise en méprisant trop long-temps les murmures et les plaintes des Castillans; il voyait avec la plus grande inquiétude un royaume, le plus précieux de tous ceux qu'il possédait , celui dans lequel résidaient la force et le principe de sa puissance , prêt a méconnaître son autorité , et sur le point de se plonger dans toutes les horreurs d'une guerre civile. Sa présence eût pu prévenir cette calamité; mais il ne pouvait alors retourner en Espagne sans s'exposer à perdre la couronne impériale, et sans laisser au roi de France le loisir d'exécuter ses projets ambitieux. Il ne lui restait qu'à choisir entre deux partis, ou de ramener les mécontens par les voies de douceur et par des concessions , ou de se préparer sur-le-champ à les réduire par la force. Après y avoir réfléchi , il résolut de tenter
' Sandov., p. 194. P Mart.. Ep., p 791.
d'abord le premier moyen , et de se disposer en même temps , s'il était sans effet , à recourir à l'autre. En conséquence il adressa des lettres circulaires à toutes les villes de la Caslille , les exhortant , dans les termes les plus doux avec l'assurance d'un pardon général , à mettre bas les armes , promettant de ne point exiger des villes qui lui étaient restées fidèles le subside arrêté dans la dernière assemblée des états , et offrant la même exemption à celles qui rentreraient dans le devoir; il s'engageait encore à ne conférer désormais aucun office qu'aux Castillans. En même temps, il écrivit aux nobles, pour les exciter à défendre avec vigueur leurs droits et ceux de la couronne contre les prétentions exorbitantes des communes. Il nomma régens du royaume, conjointement avec Adrien, le grand amiral , don Fadrique Henriquez , et le grand connétable de Castille , don Inigo de Velasco, deux gentilshommes qui joignaient à beaucoup de mérite un très grand crédit ; il leur donna des instructions et un plein pouvoir pour les autoriser, au cas que l'obstination des rebelles les y forçât , à prendre les armes pour soutenir l'autorité royale '.
Les concessions qu'il était disposé à faire auraient pu satisfaire entièrement le peuple dans le temps qu'il partit d'Espagne, mais alors elles venaient trop tard pour produire aucun effet. La ligue, se reposant sur l'unanimité avec laquelle toute la nation avait reconnu son autorité , enflée par les succès qui avaient jusque-là couronné ses entreprises , et ne voyant point autour d'elle de force militaire en état de s'opposer à ses desseins, voulait une réforme plus étendue des abus du gouvernement. Elle s'oc^ cupa quelque temps à préparer une remontrance qui contenait une longue énumération , nonseulement des griefs dont elle désirait le redressement, mais encore de tous les règ!emens nouveaux qu'elle jugeait nécessaires pour assurer les privilèges des communes. Cette remontrance, qui est divisée en plusieurs articles relatifs aux différens membres dont le gouvernement était composé , et aux différens départemens de l'administration, nous instruit des intentions de laligued'une manière bien plus préciser bien plus authentique que les témoignages
1 P. Heuter., Rer. aust., lib. vin, chap. vi, p. 188-
des historiens espagnols plus modernes , lesquels vivaient dans un temps où il était d'usage et même indispensable de peindre la conduite des mécontens sous le point de vue le plus odieuxet de prêter à leurs démarches les motifs les plus coupables. Après un long préambule sur les nombreuses calamités qui affligeaient la nation, et Sur les vices et la corruption du gouvernement, auxquels on attribuait tous ces maux, on y fait remarquer la patience exemplaire avec laquelle le peuple les a endurés, jusqu'à ce qu'enfin l'intérêt de sa propre conservation et la considération de ce qu'on doit à la patrie l'aient obligé de s'assembler afin de pourvoir d'une manière légale à sa propre sûreté et à celle de la constitution. En conséquence on demandait qu'il plût au roi de revenir clans son royaume d'Espagne, et d'y fixer sa résidence, à l'exemple des rois ses prédécesseurs; qu'il ne pût se marier sans le consentement des états; que, dans le cas où il serait obligé de quitter le royaume , il s'engageât à n'en jamais donner la régence à un étranger; que la nomination du cardinal Adrien à cet office fût sur-le-champ déclarée nulle; que le roi, a son retour, n'amenât avec lui ni Flamands ni d'autres étrangers; qu'on n'introduisît jamais de troupes étrangères dans le royaume sous quelque prétexte que ce fût; qu'il n'y eût que les sujets naturels qui pussent posséder les charges et les bénéfices dans l'état et dans l'église ; qu'on n'accordât à aucun étranger des lettres de naturalisation; qu'on ne donnât plus aux troupes de logemens gratuits , et que la maison du roi ne fût logée que pendant l'espace de six jours, et seulement quand la cour voyagerait ; que toutes les taxes fussent rétablies sur le pied où elles étaient à la mort d'Isabelle ; qu'on rentrât dans toutes les aliénations des domaines ou revenus royaux qui s'étaient faites depuis la mort de cette princesse ; qu'on abolît tous les nouveaux offices créés depuis cette époque ; qu'on ne levât point en Galice le subside accordé parles derniers états; qu'aux états qui se tiendraient par la suite chaque ville envoyât un représentant du clergé, un de la noblesse et un du tiers-état , élus chacun par leur ordre ; que la cour ne gênât ni directement ni indirectement le choix de ces représentais; qu'aucun membre des états ne pût recevoir ni office ni pension du roi, soit pour lui, soit pour des per-
sonnes de sa famille , sous peine de mort et de confiscation de ses biens; que chaque ville ou communauté payât à son représentant le salaire convenable pour son entretien pendant le temps qu'il assisterait aux états ; que les états s'assemblassent au moins une fois tous les trois ans , soit que le roi les convoquât ou non; qu'ils examinassent si les articles de la présente remontrance s'observaient, et qu'ils délibérassent sur les affaires publiques; que les récompenses qui avaient été données ou promises aux membres des états de la Galice fussent révoquées ; qu'on ne fît sortir du royaume ni or, ni argent, ni bijoux sous peine de mort; qu'on assignât aux juges des honoraires fixes, et qu'il ne reçussent plus aucune part des amendes et confiscations sur les biens des condamnés; que toute donation des biens des personnes accusées fût nulle si elle n'était faite avant leur jugement; que tous les privilèges obtenus parles nobles, en quelque temps que ce fût, au préjudice des communes, fussent révoqués ; qu'on ne donnât plus à la noblesse le gouvernement des villes; que les terres des nobles Pussent assujetties à toutes les taxes publiques comme celles des communes; qu'on examinât la conduite de ceux qui avaient été eliargés de l'administration du patrimoine royal depuis l'avènement de Ferdinand à la couronne, et que si dans trente jours le roi ne nommait pas des personnes propres à cet emploi, les états fussent en droit de les nommer; que les indulgences ne fussent ni prèchées ni répandues dans le royaume avant que les états eussent examiné et approuvé la cause pour laquelle elles étaient publiées; que tout l'argent qui proviendrait de la vente des indulgences fût fidèlement employé à faire la guerre aux infidèles; que les prélats qui ne résideraient pas six mois de l'année dans leurs diocèses fussent privés de leurs revenus pendant tout le temps de leur absence; que les juges ecclésiastiques et leurs officiers n'exigeassent exactement que les mêmes honoraires qui se payaient dans les cours séculières; que l'archevêque actuel de Tolède, en qualité d'étranger , fût obligé de se démettre, et que son archevêché fût donné à un Castillan ; que le roi ratifiât tous les actes de la ligue, et les tînt pour bons offices rendus à lui et à toute la nation; qu'il pardonnât toutes les irrégular tés que les villes auraient pu commettre par
un excès de zèle pour une cause juste; qu'il promît et jurât dans la forme la plus solennelle d'observer tous ces articles; qu'il ne cherchât en aucune occasion à les éluder ni à les révoquer, et que jamais il ne sollicitât auprès du pape ou d'aucun autre prélat la dispense ou l'absolution de cette promesse et de ce serment l.
Tels furent les principaux articles de la remontrance présentée par la ligue à son souverain. Comme les institutions féodales étaient originairement les mêmes dans les différens royaumes de l'Europe, l'esprit des gouvernemens formés sur ce système était à peu près le même partout; les règlemens que les Castillans s'efforçaient d'établir dans cette conjoncture diffèrent très peu de ceux que les autres nations tâchèrent d'introduire dans les débats qu'elles eurent avec leurs rois pour leur liberté. Les abus qui furent cités et les remèdes qui furent proposés par les communes d'Angleterre, dans leurs contestations avec les princes de la maison de Stuart, ressemblent beaucoup aux articles sur lesquels insistait alors la sainte ligue d'Espagne. Mais les Espagnols avaient dès ce temps-là acquis des idées de liberté et d'indépendance, des principes hardis de gouvernement , et une étendue de vues politiques auxquels les Anglais ne sont arrivés que plus d'un siècle plus tard.
Il y a apparence pourtant , que l'esprit de réforme qui s'était répandu parmi les Castillans , étant encouragé par les succès et n'étant point réprimé par l'autorité, devint trop impétueux et porta la ligue à proposer des innovations qui , en alarmant les membres des autres ordres , furent par-là funestes à sa cause. La noblesse , au lieu de s'opposer aux communes , avait favorisé leurs démarches , ou fermé les yeux sur leurs entreprises, tant qu'elles se bornèrent à demander la réforme des abus occasionés par le défaut d'expérience du jeune monarque, ou par l'imprudence et l'avidité des ministres étrangers ; mais dès que les communes commencèrent à entreprendre sur les privilèges des nobles, ils s'indignèrent et virent clairement que les mesures de la ligue ne tendaient pas moins à anéantir le pouvoir aristocratique qu'à resserrer les prérogatives de la couronne. Le ressentiment qu'avait excité parmi la noblesse la promotion d'Adrien
1 Sandov.. p. 206. P. Mart., Ep., p. 686.
à la régence, s'était fort affaibli , depuis que l'empereur avait nommé le connétable et l'amiral pour adjoints à celte charge ; et comme l'orgueil des nobles se trouvait moins choqué de l'étendue des prérogatives du roi que des prétentions outrées du peuple , ils se déterminèrent à donner au souverain l'assistance qu'il demandait , et commencèrent dans cette vue à rassembler leurs vassaux.
Cependant la ligue attendait avec la plus grande impatience la réponse que ferait le roi à sa requête , et elle nomma des membres de son corps pour aller la lui présenter. Les députés chargés de cette commission partirent sur-lechamp pour l'Allemagne ; mais ayant reçu avis, à différentes distances, qu'ils ne pouvaient paraître à la cour sans exposer leur vie au plus grand danger, ils s'arrêtèrent et informèrent la ligue des avis qu'on leur donnait j . Celte nouvelle transporta tous les confédérés d'une fureur qui leur fit passer toutes les bornes de la prudence et de la modération.
Qu'un roi de Castille refusât de donner audience à ses sujets et d'écouter leurs humbles remontrances , c'était à leurs yeux un acte de tyrannie inouï et intolérable ; ils ne virent plus de ressource qu'à se servir des armes qu'ils avaient entre les mains pour écarter du trône cette troupe d'étrangers rapaces qui l'obsédaient , et qui , après avoir dévoré les richesses du royaume , voulaient encore empêcher les cris d'un peuple outragé de parvenir jusqu'aux oreilles de son souverain. Quelques-uns insistèrent avec chaleur sur une proposition qui avait déjà élé faite pour dépouiller le roi , tant que sa mère vivrait , du titre et de l'autorité de roi , qu'on lui avait conférés trop légèrement sur la fausse supposition que la malheureuse Jeanne était dans une incapacité absolue de gouverner. D'autres proposaient de donner à la reine un adjoint pour l'aider dans l'administration des affaires publiques , en la mariant au prince de Calabre, héritier des rois deNaplesde la maison d'Arragon , et qui élait détenu dans les prisons depuis que Ferdinand avait chassé ses ancêtres de leur trône. Tous se réunirent à penser que l'espérance qu'ils avaient conservée d'obtenir satisfaction du roi et d'assurer leur liberté, en
kaudov., p. 143.
se contentant de lui présenter des requêtes, les avait trop long-temps abusés et tenus dans l'inaction ; qu'il était temps d'en sortir et de réunir toutes leurs forces pour opposer une vigoureuse résistance à l'union de la noblesse et du roi , con jurés contre les libertés '.
Ils se mirent en campagne avec vingt mille hommes. Il s'éleva de vives disputes entre eux sur le commandement de l'armée. Padilla , le favori du peuple et des soldats, était le seul qu'ils jugeaient digne de cet honneur; mais don Pedro Giron , fils aîné du comte d'Uruena , jeune homme du premier rang, s'était récemment jeté dans le parti des communes, par un mécontentement personnel contre l'empereur : les égards dus à sa naissance , joints au désir secret de mortifier Padilla , dont la popularité avait excité la jalousie de plusieurs membres de la ligue, lui firent déférer l'emploi dégénérai. Il leur apprit bientôt à leurs dépens qu'il n'avait ni l'expérience, ni les talens, ni la fermeté nécessaires pour un poste de ce'te importance.
Cependant les régens du royaume avaient indiqué Rioseco pour le rendez-vous de leurs troupes, qui étaient bien inférieures en nombre à celles des communes , mais qui les surpassaient de beaucoup par la valeur et la discipline. Ils avaient tiré de la Navarre un corps considérable de vieilles troupes d'infanterie réglée; leur cavalerie faisait la principale force de leur armée ; elle était composée de gentilshommes accoutumés à la vie militaire, et animés de l'esprit belliqueux qui distinguait la noblesse de ce siècle. L'infanterie de la ligue n'était qu'un ramas de bourgeois et d'artisans qui savaient à peine se servir de leurs armes. Le petit corps de cavalerie qu'ils avaient pu rassembler n'était composé que de gens de la lie du peuple entièrement étrangers au métier qu'ils embrassaient. Il n'y avait pas moins d'inégalité dans les talens des généraux des deux partis que dans la nature des troupes. Les royalistes avaient à leur tête le comte de Haro, fils aîné du connétable, qui joignait à beaucoup d'expérience la plus grande capacité.
Giron marcha avec son armée droit à Rioseco, et s'emparant des villages et des avenues des environs, il se flattait de réduire bientôt les
' P. Martyr., Ep., p. 688.
royalistes, ou à se rendre faute de vivres, ou à accepter un combat désavantageux, avant qu'ils eussent pu rassembler toutes leurs troupes. Mais il aurait fallu au général plus de talens, et aux soldats plus de patience et de discipline, pour exécuter ce plan avec succès. Le comte de Haro fit, sans beaucoup de peine, entrer dans la ville un renfort considérable , qui passa à travers tous les postes de Giron, et celui-ci , désespérant de la réduire , s'avança avec précipitation vers Villalpanda, place qui appartenait au connétable, et qui était le principal magasin des provisions de l'ennemi. Cette marche , mal combinée , ouvrit la route de Tordesillas aux royalistes , et le comte de Haro les y conduisit pendant la nuit avec le plus grand secret et la plus grande diligence ; il attaqua la ville, où Giron n'avait laissé pour toute garnison qu'un régiment de prêtres levé par levêque de Zamora ; il y entra de vive force au point du jour, après une résistance très opiniâtre ; il s'assura de la personne de la reine, fit prisonniers plusieurs des membres delà ligue, et reprit le grand sceau et les autres marques de l'autorité royale.
Ce coup fut fatal à la ligue, et lui fit perdre la réputation et l'autorité dont elle jouissait en paraissant n'agir que sous les ordres de la reine; tous Jes nobles , qui étaient restés jusqu'alors irrésolus et incertains dans leur choix , se joignirent aux régens et leur amenèrent toutes leurs forces : une consternation universelle saisit les partisans des communes ; elle fut encore augmentée par les soupçons qu'ils commencèrent à former contre Giron qu'on accusait hautement d'avoir livré Tordesillas à l'ennemi. Cette imputation était destituée de fondement; car les royalistes devaient leurs succès à la mauvaise conduite de Giron, plutôt qu'à sa perfidie; mais il n'en perdit pas moins tout le crédit qu'il avait dans son parti , et il se vit obligé de se démettre du commandement et de se retirer dans un de ses châteaux l.
Ceux des membres de la ligue qui avaient échappé à l'ennemi à Tordesillas se réfugièrent à Valladolid ; comme il eût fallu perdre beaucoup de temps pour remplacer par une nou-
1 Miscellaneous tracts by Dr. Mich. Greddes, vol. 1, p. 278.
velle élection ceux qui étaient prisonniers. Uç firent choix de quelques-uns d'entre eux, qu'ils chargèrent de l'adminisîration suprême. Leur armée grossissant de jour en jour par l'arrivée des troupes qui venaient des différentes parties du royaume marcha vers Valladolid, et Padilla ayant été nommé commandant en chef, le courage des soldats se ranima, et tout le parti, oubliant ses derniers revers, continua de montrer la même ardeur pour défendre les libertés de la patrie , et la même animosité contre ses oppresseurs.
Le plus grand embarras de la ligue était de trouver l'argent nécessaire pour payer ses troupes. Une grande partie de la monnaie courante avait été emportée hors du royaume par les Flamands ; les taxes réglées qui se levaient en temps de paix étaient très modiques, et comme la guerre avait interrompu toute espèce de commerce, leur produit diminuait tous les jours; la ligue craignait aussi de dégoûter le peuple en le chargeant de nouveaux impôts, auxquels, dans ce temps-là, il n'était guère accoutumé. Le parti fut heureusement délivré de cet embarras par doua Maria Pacheco, épouse de Padilla, femme d'extraction noble, qui avait de grands talens, une ambition démesurée et le plus grand zèle pour la cause de la ligue. Cette femme , animée d'une audace supérieure aux craintes superstitieuses ordinaires à son sexe , proposa de s'emparer des riches et magnifiques ornemens de la cathédrale de Tolède , mais pour ôter à cette action l'apparence d'impiété qui aurait pu offenser le peuple , dona Maria et les personnes de sa maison se rendirent à l'église en procession solennelle, vêtues d'habits de deuil, les yeux en larmes , se frappant le sein ; et là , se prosternant à genoux , elles implorèrent le pardon des saints dont elles allaient dépouiller les autels. Cet artifice prévint l'imputation de sacrilège , et fit juger au peuple que la nécessité seule et le zèle de la bonne cause avaient pu déterminer cette femme , malgré sa répugnance , à se porter à une si étrange extrémité : la ligue se procura par-là un secours considérable '. Les régens n'étaient pas moins embarrassés pour trouver les moyens d'entretenir leurs troupes, parce que les revenus de la couronne avaient été ou dissi-
1 Sandov., p 308. Dict. de Bayle , art. Padilla.
pés par les Flamands, ou saisis par les communes; ils furent obligés de prendre les joyaux de la reine et l'argenterie de la noblesse pour en faire frapper de la monnaie ; et quand cette ressource fut épuisée, ils obtinrent encore du roi de Portugal une somme modique à titre d'emprunt i.
La noblesse montrait la plus grande répugnance à en venir aux mains avec la ligue. La haine des nobles contre les Flamands était égale à celle des communes; ils approuvaient plusieurs articles de leur requête ; ils pensaient que les circonstances étaient très favorables non-seulement pour obtenir la réforme des anciens abus, mais aussi pour faire de nouveaux règlemens qui rendissent la constitution de l'état plus parfaite et plus stable; ils craignaient que, tandis que les deux ordres qui formaient le corps législatif consumaient leurs forces en hostilités réciproques, l'autorité royale, profitant de l'affaiblissement des deux partis , ne s'élevât sur leurs ruines , et n'empiétât autant sur l'indépendance des nobles que sur les privilèges des communes. Ces dispositions des nobles donnèrent lieu aux fréquentes ouvertures de paix que les régens firent à la ligue, et aux négociations continuelles qui se traitèrent dans tout le cours des opérations militaires. Les conditions qu'ils offraient n'étaient pas déraisonnables : en effet , si la ligue eût voulu se désister de quelques articles destructifs de l'autorité royale , ou incompatibles avec les droits de la noblesse, les régens promettaient de faire accepter par l'empereur les autres propositions; et si, par l'influence pernicieuse de quelques ministres, il s'obstinait à y refuser son consentement, plusieurs des nobles s'engageaient à se joindre aux confédérés pour l'y forcer 2.
Mais les divisions qui agitaient les membres de la ligue entre eux ne leur permirent ni de délibérer ni de décider avec prudence. La plupart des cités qui étaient entrées dans la confédération étaient dévorés de cette basse jalousie et de cette défiance mutuelle qu'inspirent trop souvent les rivalités de commerce et d'ambition. Le connétable avait su par son crédit et ses promesses détacher de la ligue les habitans de Burgos, et
1 P. Mari , Ep., p. 718.
» P. Marlyr., Ep., p. 695, 713. Miscell,, traduct. of Ueddes, p. 1,261.
d'autres gentilshommes avaient ébranlé la fidélité de quelques-unes des petites villes; il ne se trouva dans les communes personnequi eût l'âme assez élevée et des lalens assez distingués pour être en état de gouverner les affaires du parti. Padilla , leur général , avait bien toutes les qualités propres à se concilier la faveur du peuple, mais cette raison même lui ôtait la confiance des personnes du premier rang qui s'étaient jointes à la ligue. D'un autre côté, le peuple, depuis la mauvaise conduite de Giron , se défiait de tous les nobles qui s'étaient réunis à lui : on ne vit dans toutes les démarches de la ligue qu'irrésolution, défiance réciproque et défaut de génie. Après bien des conférences tenues sur les conditions que proposaient les régens, les communes se laissèrent tellement aveugler par leur ressentiment contre la noblesse, que rejetant toute idée d'accommodement , ils la menacèrent encore de la dépouiller de tous les biens de la couronne que les nobles ou leurs ancêtres avaient usurpés , et de les réunir au domaine du roi. La ligue s'attacha avec la plus grande obstination à ce plan insensé, dont l'effet eût été d'anéantir ces mêmes libertés qu'elle voulait défendre, en rendant les rois de Castille absolus et indépendans de leurs sujets; de sorte qu'elle se récriait avec moins de véhémence contre les exactions des ministres étrangers que contre les richesses et le pouvoir immense des nobles , et qu'elle semblait former l'espérance de faire sa paix avec Charles eu lui offrant les dépouilles de cet ordre.
Quelques succès que Padilla avait eus dans de légères rencontres , et la prise de quelques villes de peu d'importance , précipitèrent la ligue dans celte fausse démarche , en lui inspirant une si grande confiance dans la bravoure de ses troupes , qu'elle ne douta pas qu'il ne lui fût aisé de remporter la victoire sur les royalistes. Padilla , pour ne pas laisser son armée dans l'inaction, tandis qu'elle était animée par la prospérité , mit le siège devant Torrelobaton , place plus importante et plus forte qu'aucune de celles qu'il avait attaquées jusqu'alors, et qui était défendue par une garnison suffisante. Malgré la résistance extraordinaire des assiégés et les efforts que fit l'amiral pour la secourir, Padilla prit la ville d'assaut et la livra au pillage : s'il eût marché sur-le-champ avec son armée victo-
rieuse à Tordesillas , où était le quartier principal des royalistes , il ne pouvait manquer d'avoir un grand avantage sur leurs troupes, que la promptitude de ses opérations aurait déconcertées, et qui n'avaien pas à beaucoup près des forces suffisantes pour donner bataille. Mais l'irrésolution et l'imprudence de la ligue empêchèrent encore cette opération décisive. Également incapable et de continuer la guerre et de conclure la paix, elle écouta de nouvelles propositions d'accommodement , et consentit même à une courte suspension d'armes. Tandis qu'elle perdait le temps à cette négociation qui ne termina rien , un grand nombre des soldats de Padilla , peu accoutumés aux lois de la discipline militaire, quittèrent l'armée et se retirèrent avec le butin qu'ils avaient fait à Torrelobaton ; d'autres, fatigués de la longueur extraordinaire de la campagne , désertèrent. Le connétable avait eu le temps d'assembler ses troupes ' à Burgos , et de tout préparer pour se mettre en marche; dès que la trêve fut expirée, il se joignit au corps du comte de Haro, malgré tous les efforts de Padilla pour empêcher cette réunion : ces deux généraux s'avancèrent aussitôt vers Torrelobaton. Padilla , affaibli par la désertion d'une partie de ses troupes, n'osa risquer une bataille, et essaya de se retirer à Toro : s'il eût pu y réussir, l'invasion que les Français faisaient alors dans la Navarre , et la nécessité où se seraient alors trouvés les régens d'envoyer un détachement dans ce royaume , auraient pu le sauver du danger qui le menaçait; mais Haro, qui sentait combien il était dangereux de le laisser échapper, marcha avec tant de célérité à la tète de sa cavalerie , qu'il l'atteignit près de Villalar, et commença l'attaque sans même attendre l'arrivée de son infanterie. L'armée de Padilla, fatiguée et découragée par sa retraite précipitée qui ressemblait à une fuite , traversait alors un ihamp labouré ; la terre avait été tellement détrempée par une pluie abondante qui était tombée, que les soldats enfonçaient à chaque pas jusqu'aux genoux; et dans cet état, ils demeurèrent exposés au feu de quelques pièces de campagne que les royalistes avaient amenées avec eux. Toutes ces circonstances réunies déconcertèrent et intimidèrent tellement ces soldats mal
i sandov., p. 336.
aguerris que, sans faire face à l'ennemi , et sans faire aucune résistance, ils prirent la fuite dans le plus grand désordre. En vain Padilla , avec un courage et une activité extraordinaires, s'efforçait de les rallier, la frayeur ne leur permit d'écouter ni ses instances ni ses menaces; enfin ne voyant plus aucune ressource, il résolut de ne pas survivre au malheur de cette journée et à la ruine de son parti ; il se précipita au milieu des ennemis; mais étant à la fois blessé et démonté, il fut fait prisonnier. Ses principaux officiers eurent le même sort; et les nobles, trop généreux pour égorger des hommes qui mettaient bas les armes , renvoyèrent les simples soldats , sans leur faire de mal *.
Le ressentiment des ennemis de Padilla ne le laissa pas languir long-temps dans l'incertitude de son sort. Dès le lendemain ils le condamnèrent à perdre la tête sans aucune procédure réglée, supposant la notoriété de son crime suffisante pour dispenser de toute forme de procès. Il fut aussitôt conduit au supplice avec don Jean Bravo et don François Maldonada qui commandaient , l'un les troupes de Ségovie, l'autre celles de Salamanque. Padilla vit les approches de la mort avec la plus grande tranquillité et le plus grand courage; et lorsque Bravo , le compagnon de ses malheurs, laissa éclater son indignation en s'entendant donner publiquement le nom de traître, Padilla le reprit, en lui disant «C'était hier le moment de montrer le courage d'un gentilhomme; aujourd'hui, il faut mourir avec la douceur d'un chrétien. » On lui permit d'écrire à sa femme et à la communauté de Tolède, lieu de sa naissance : la première lettre est pleine d'une tendresse mâle et vertueuse; la seconde respire la joie et le transport que ressent un homme qui se regarde comme martyr de la liberté de son pays 2. Après avoir écrit ces deux
1 Sandov.,p. 345, etc. P.Marl., Ep., p. 720. Miniana, Contin., p. 2Q.Epilomc de la vida y hechos del emper. Carlos V, por D.Juan, Ant. de FerayZuniga, in-4". Madrid, 1627, \>. 19.
2 Ces deux lettres sont d'un style si éloquent et si noble , que j'ai cru faire plaisir aux lecteurs en leur en donnant ici la traduction.
Lettre de don Juan de Padilla à sa femme.
Madame, Si vos peines ne m'affligeaient pas plus que ma mort, je me trouverais parfaitement heureux. Il faut cesser de
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lettres, il se soumit tranquillement à sa destinée. La plupart des historiens espagnols , accoutumés à des idées sur le gouvernement et la puissance royale bien différentes de celles qu'on avait du temps de Padilla , ont montré tant de zèle pour blâmer la cause qu'il avait embrassée , qu'ils ont négligé ou craint de rendre justice à ses vertus ; et en flétrissant sa mémoire, ils ont cherché à lui dérober ce sentiment même de pitié qu'on refuse rarement aux illustres malheureux.
La victoire de Villalar fut aussi décisive que complète. Valladolid , la plus zélée de toutes les villes liguées, ouvrit aussi:ôt ses portes aux vainqueurs , et la douceur avec laquelle les régens la traitèrent, engagèrent Médina -del- Campo, Ségovie et plusieurs autres villes à suivre son exemple. Cette dissolution soudaine d'une ligue qui ne s'était pas formée pour de légers mécontentemens ni pour des motifs frivoles , dans laquelle était entré tout le corps du peuple, et qui avait eu le temps de prendre un certain degré de consistance et de solidité en établissant un plan régulier de gouvernement , est une. preuve frappante de l'incapacité de ses chefs , ou l'effet de quelques divisions secrètes qui désunirent ses membres. Quoiqu'une partie de l'armée qui venait de triompher des confédérés fût forcée , quelques jours après sa vievivre; c'est une nécessité commune à tous les hommes; mais je regarde comme une faveur distinguée du Tout Puissant une mort comme la mienne, qui ne peut manquer de lui plaire , quoiqu'elle paraisse déplorable aux hommes lime faudrait plus de temps que je n'en ai pour vous écrire des choses qui pussent vous consoler ; mes ennemis ne me l'accorderaient pas, et je ne veux pas différer de mériter la couronne que j'espère. Pleurez la perte que vous faites, mais ne pleurez pas ma mort ; elle est trop honorable pour exciter des regrets. Je vous lègue mon âme; c'est le seul bien qui me reste, et vous le recevrez comme la chose que vous estimiez le plus dans ce monde. Je n'écris point à mon père Pero Lopez; je n'ose le faire ; car quoique je me fusse montré digne d'être son fils en sacrifiant ma vie, je n'ai pas hérité de sa bonne fortune. Je n'ajouterai rien de plus : je ne veux pas fatiguer la patience du bourreau qui m'attend, ni me faire soupçonner d'allonger ma lettre pour prolonger ma vie. Mon domestique Soffa , témoin oculaire de tout , et à qui j'ai confié mes plus secrètes pensées , vous dira ce que je ne peux vous écrire. C'est dans ces sentimens que j'attends le coup qui va vous affliger et me délivrer.
Lettre de Padilla à la ville de Tolède.
A toi, la couronne d'Espagne, et la lumière du monde entier ;à toi qui fus libre dès le temps despuissans Goths,
toire , de marcher vers la Navarre pour arrêter les progrès que faisaient les Français daus ce royaume , rien ne put ranimer le courage des communes de Castille ni les déterminer à reprendre les armes pour profiter d'une si beîic occasion d'obtenir enfin ces privilèges et ces droits dont elles s'étaient montrées si jalouses. Il faut en excepter la seule ville de Tolède qu'animait dona Maria Pacheco, veuve de Padilla : cette femme, au lieu de s'abandonner à une douleur pusillanime et à verser des larmes stériles sur la mort de son époux , se préparait à le venger et à soutenir la cause dont il avait été la victime. Les égards qu'on avait pour son sexe, ou plutôt l'admiration qu'inspiraient son courage et ses grandes qualités , la compassion qu'excitaient ses malheurs et la vénération que Ton conservait pour la mémoire de Padilla , firent passer à la veuve tout l'ascendant que son mari avait eu pendant sa vie sur le peuple. La prudence et la vigueur de sa conduite justifièrent la confiance qu'on lui avait donnée. Elle s'adressa au général français , dans la Navarre , pour l'engager à envahir la Castille , en lui promettant des secours puissans. Elle écrivit des lettres , elle fit partir des émissaires pour ranimer le courage et les espérances des autres cités l. Elle leva des soldats, et exigea du clergé
et qui, en versant le sang des étrangers et celui des tiens, as recouvré ta liberté pour toi et pour les cités voisines : ton enfant légitime , Juan de Padilla , t'informe comment par le sang de ses veines tu dois renouveler tes anciennes victoires. Si le sort n'a pas voulu que mes actions soient placées au nombre des exploits fortunés et fameux de tes autres enfans, il faut l'imputer à ma mauvaise fortune, et non pas à ma volonté. Je te prie, comme ma mère, d'accepter la vie que je vais perdre , puisque Dieu ne m'a rien donné de plus précieux que je puisse perdre pour toi. Je suis bien plus jaloux de ton estime que je ne le suis de la vie. Les révolutions de la fortune, toujours inconstante et mobile, sont infinies. Mais ce qui me donne la consolation la plus sensible , c'est de voir que moi, le dernier de les enfans, je vais souffrir la mort pour toi, et que tu en as nourri d'autres dans ton sein qui seront en état de me venger. Plusieurs langues feront le réeil du genre de mort qu'on me des'.ine et que j'ignore encore ; ce que je sais , c'est que ma fin est prochaine : elle montrera quel était mon désir. Je te recommande mon âme comme à la patronne de la chrétienté. Je ne parle point de mon corps, il n'est pas à moi. Je ne peux en écrire davantage ; car dans ce moment même je sens le couteaa près de mon sein , plus louché du déplaisir que tu vas resv sentir que de mes propres maux. ( Sandov., Hist., vol. /. p. 478.)
1 P. Mart., Ep 727
de la cathédrale une grande somme d'argent pour fournir à leur entretien. Elle ne négligea rien de tout ce qui pouvait exciter et échauffer le peuple. Elle ordonna que ses troupes porteraient des crucifix au lieu de drapeaux , comme si elles eussent eu à combattre les infidèles et les ennemis de la religion. Elle marchait dans les rues de Tolède montrant son fils , encore enfant, vêtu d'habits de deuil, monté sur une mule, précédé d'une enseigne où était peint le tableau du supplice de son père '. C'est par de semblables artifices qu'elle sut tenir l'esprit des habitans dans un état d'agitation continuelle qui empêchait les passions de se refroidir, et qui les aveuglait sur le danger où ils s'exposaient en tentant de résister seuls à tout le poids de l'autorité royale. Tant que l'armée fut occupée dans la Navarre , les régens ne furent pas en état de réduire Tolède par la force; et ils bornèrent leurs efforts , soit à tâcher de diminuer le crédit de dona Maria sur le peuple, soit à la gagner par de grandes promesses et par les sollicitations de son frère , le marquis de Mondejar ; mais rien ne put la fléchir. Après que les Français eurent été chassés de la Navarre , une partie de l'armée revint dans la Castille et investit Tolède : le courage indomptable de l'intrépide Maria n'en fut pas alarmé. Elle défendit la ville avec la plus grande vigueur ; ses troupes battirent les royalistes dans plusieurs sorties ; le siège n'avançait point , lorsque le clergé se déclara contre elle , à la nouvelle de la mort de Guillaume de Croy, archevêque de Tolède. Les ecclésiastiques ne pouvaient pardonner à dona Maria de s'être emparée de leurs biens ; et comme la seule plainte qu'ils formaient contre l'empereur était fondée sur ce que cet archevêché avait été donné à un étranger, Charles, en y nommant un Castillan, détruisit le principe de leur mécontentement. Ils persuadèrent au peuple que Maria n'avait acquis sur lui tant d'ascendant que par ses sortilèges, qu'elle avait un démon familier qui la suivait sans cesse sous la forme d'une négresse, et que les inspirations de ce démon réglaient toutes ses démarches 2. Ce peuple crédule , fatigué de la longueur du siège , désespérant d'obtenir aucun secours des autres villes qui s'étaient d'abord liguées avec elle, et commençant à sen-
1 Sandov., p. 375.
» P. Mart., Ep., p. 727.
tir le besoin de la paix, se souleva contre dona Maria , la chassa de la ville et se soumit aux royalistes. Dona Maria se retira dans la citadelle, quelle défendit quatre mois entiers avec un courage étonnant : réduite enfin à la dernière extrémité, elle eut encore l'adresse de s'échapper à la faveur d'un déguisement, et se réfugia en Portugal où elle avait plusieurs parens !.
Aussitôt après sa fuite , la citadelle se rendit, et la tranquillité fut rétablie clans la Castille. Cette tentative hardie des communes eut le sort de toutes les entreprises de ce genre qui ne réussissent pas ; elle ne servit qu'à étendre et à confirmer de plus en plus l'autorité royale qu'elle avait pour but de limiter et d'affaiblir. Les cortès continuèrent à faire partie de la constitution de Castille , et elles furent convoquées toutes les fois que le roi eut besoin d'argent; mais au lieu de suivre l'ancienne et prudente coutume d'examiner les plaintes du peuple et de les appuyer avant d'accorder aucune levée d'argent , elles prirent le parti de faire leur cour au roi en commençant par accorder le subside; et lorsque le souverain avait obtenu tout ce qu'il désirait, il ne leur permettait plus de faire aucune recherche sur les abus du gouvernement , ni de tenter aucune réforme qui pût préjudicier à son autorité. Les privilèges dont les villes jouissaient auparavant furent insensiblement restreints ou tout-à-fait abolis : dès lors leur commerce commença à décliner ; et devenant moins riches et moins peuplées, elles perdirent le pouvoir et l'influence qu'elles avaient acquis dans l'assemblée des états.
Tandis que la guerre civile désolait la Castille, des factions plus violentes encore déchiraient le royaume de Valence. La ligue qui s'était formée dans la ville de Valence en 1520, et qui avait pris le nom de confrérie (germanada) , continua de subsister après que l'empereur eut quitté l'Espagne. Ce parti, sous prétexte de défendre les côtes contre les descentes des corsaires de Barbarie, et à la faveur de la permission que Charles avait eu l'imprudence de leur accorder, refusa de mettre bas les armes. Mais comme les plaintes des habitans de Valence avaient moins pour objet les entreprises injustes de l'autorité royale sur leurs privilèges, que les
1 Sandov., p. 375. P. Mart. , Ep., p. 754. Ferrer., vin, p 563.
exactions et l'insolence des nobles , ce fut surtout contre ceux-ci que se tourna leur ressentiment. Dès qu'ils eurent la permission de rester armés , et qu'ils eurent appris à sentir leurs forces, ils ne songèrent plus qu'à se venger de leurs oppresseurs. Ils chassèrent les nobles de la plupart des villes, pillèrent leurs maisons, ravagèrent leurs terres et attaquèrent leurs châteaux. Ils élurent ensuite treize personnes , une de chaque compagnie de commerçans établie dans Valence, et leur donnèrent l'administration du gouvernement , pour réformer, disaient-ils , les lois , pour établir une manière uniforme de dispenser la justice sans partialité et sans égard à la distinction des rangs , et pour rapprocher ainsi les hommes de l'égalité primitive.
Les nobles furent obligés de prendre les armes pour se défendre. Les hostilités commencèrent de part et d'autre et furent poussées avec toute l'animosité qu'inspirait au peuple le ressentiment de l'oppression , et à la noblesse l'idée de l'outrage qu'on faisait à sa dignité. Comme il ne se trouvait pas un seul homme de naissance, ou d'une éducation distinguée, qui entrât dans la germanada, elle n'avait à la tète de ses conseils et de ses troupes que de vils artisans; et de pareils chefs ne pouvaient gagner la confiance d'une populace furieuse que par la férocité de leur zèle et par l'extravagance de leurs procédés. Dans une telle société , les lois introduites par les nations civilisées pour borner et modérer les fureurs de la guerre devaient être inconnues ou méprisées ; aussi n'est-il point de cruauté et d'excès qu'ils ne commissent , ni d'outrages qu'ils ne fissent à l'humanité.
L'empereur, occupé à apaiser la révolte de la Castille, qui menaçait de plus près sa puissance et ses prérogatives, n'était pas en état de donner beaucoup d'attention aux soulèvemens de Valence; il laissa à la noblesse de ce royaume le soin de défendre comme elie pourrait sa cause particulière. Le comte de Melito , vice-roi , avait le commandement en chef des troupes que les nobles rassemblèrent parmi leurs vassaux. La yermanada soutint la guerre pendant les années 1520 et 1521 , avec plus de courage et de persévérance qu'on ne devait l'attendre d'une populace sans discipline, conduite par des chefs si méprisables. Elle défit les nobles dans plusieurs actions qui, sans être importantes,
furent très vives; elle les força d'abandonner toutes les entreprises qu'ils firent snr différentes villes. Mais les nobles, qui étaient plus instruits dans l'art militaire , et dont les troupes étaient bien mieux aguerries, eurent l'avantage dans la plupart des combats. A la fin , aidés d'un corps de cavalerie castillane que les régens envoyèrent à Valence , aussitôt après la vicloire qu'ils remportèrent sur Padilla à Villalar, ce secours leur donna une si grande supériorité , qu'ils vinrent bientôt à bout de dissiper et de ruiner entièrement la germanada. Les chefs du parti furent mis à mort, et condamnés à tous les tourmens que le ressentiment des injures récentes put faire imaginer à des ennemis irrités. Le gouvernement de Valence fut rétabli dans son ancienne forme *.
On vit aussi paraître en Àrragôn quelques symptômes de cet esprit de mécontentement et de sédition qui régnait dans les autres royaumes d'Espagne; mais le vice-roi, don Juan de Lanuza, se conduisit avec tant de prudence, qu'il vint à bout d'étouffer ces germes de discorde avant qu'il y eût une révolte déclarée. Il n'en fut pas de même dans l'île de Majorque : les mêmes causes qui avaient excité les soulèvemens y produisirent des effets non moins violens. Le peuple, las de supporter l'oppression où le tenait la juridiction rigoureuse de la noblesse, prit les armes , déposa le vice-roi , le chassa de l'île , et massacra tous les nobles qui eurent le malheur de tomber entre ses mains; et il persista dans sa révolte avec une obstination égale à la fureur qui l'y avait porté. Il fallut des efforts considérables pour faire rentrer les habitans de Majorque dans l'obéissance ; et ce ne fut qu'après que le calme eut été rétabli dans toute l'Espagne , qu'on put venir à bout de réduire ces insulaires 2.
Quand on observe combien cet esprit de mécontentement était général parmi les Espagnols, et combien de causes concouraient à les porter à ces moyens violens , dans la vue d'obtenir le redressement de leurs griefs , on peut s'étonner
1 Argensola, Annales à" Arragon , ch. ixxv, xc, xcix, cxvni. Sayas, Annales a" Arragon, ch. v, xn, etc. P. Mau., jEp.,lib. xxxiii «t xxxiv. Ferrer.. Hlsi.d'Espa., gne^ vin, p. 542, 594, etc.
3 Argensola, Annales d' Arragon, ch. cxv. Ferreras, Hisl., rai, p. 542. Sav as, Annales d' Arragon , ch. vu, xi, xiv, lxxvi, lxxxi. Ferreras, Hist., vin, p. 759 609, etc .
que les mécontens des différens royaumes d'Espagne aient si mal conduit leurs opérations, sans aucun concert , et même sans aucune communication entre eux. S'ils avaient uni leurs armes et leurs conseils, ils eussent agi avec beaucoup plus de vigueur et de succès. L'apparence d'une confédération nationale aurait rendu cette ligue respectable aux yeux du peuple et formidable au souverain. L'empereur n'aurait pas été en état de résister à leurs forces combinées , et se serait vu forcé d'accepter les conditions qu'il aurait plu aux chefs de lui prescrire. Mais plusieurs motifs empêchèrent les Espagnols de former un seul corps, et de se conduire sur un seul et même plan. Les peuples des différens royaumes, quoique sujets du même souverain, conservaient une antipathie naiionale l'un pour l'autre. Le souvenir de leurs rivalités et de leurs hostilités anciennes était encore récent, et le ressentiment de leurs mutuelles injures était si entier, qu'il leur était impossible de se fier l'un à l'autre. Chaque nation aima mieux ne se reposer que sur elle-même , et soutenir seule tout le choc , que d'implorer le secours des nations voisines. D'ailleurs les formes de gouvernement, dans les divers royaumes de l'Espagne , étaient si différentes, et les changemens que chaque peuple désirait étaient si opposés, qu'il n'eût pas été facile de les faire concourir à l'exécution d'un plan commun. Ce fut à celte désunion que Charles fut redevable de la conservation de ses couronnes d'Espagne ; chacun de ces royaumes agissant ainsi séparément , ils finirent par être tous obligés de se soumettre aux volontés de lçur souverain.
L'arrivée de l'empereur en Espagne jeta les plus vives alarmes dans le cœur de ceux de ses sujets qui avaient pris les armes contre lui : mais il calma bientôt ces cruelles inquiétudes par un acte de clémence qui fut autant l'effet de sa prudence que de sa générosité. Dans une révolte si générale, qui avait fait tant de coupables, à peine y en eut-il vingt en Castille qu'il fit punir du dernier supplice. Son conseil le sollicita vivement de montrer plus de sévérité; mais il refusa constamment de faire verser plus de sang par les mains des bourreaux , et publia une amnistie générale qui s'étendait à tous les crimes commis depuis le commencement de la rébellion. 11 n'en excepta que quatre-vingts personnes : encore ne
parut-il les nommer que pour intimider les autres, et sans avoir aucun dessein de les poursuivre. En effet, un officieux courtisan lui ayant offert de lui découvrir où était caché un des plus considérables des proscrits, il rejeta son offre par une plaisanterie pleine de générosité : « Allez, lui dit-il , je n'ai rien à craindre de cet homme, mais il a des raisons pour s'éloigner de moi, et vous feriez bien mieux de lui dire que je suis ici que de m'instruire du lieu où il est K «Cette apparence de magnanimité, le soin qu'il prit d'éviter tout ce qui avait offensé les Castillans pendant le séjour qu'il avait fait au milieu d'eux ; son aptitude à adopter leurs mœurs , à parler leur langue, à se plier à leurs opinions et à leurs usages , tout cela lui donna bientôt sur eux un ascendant que n'avaient jamais eu leurs souverains espagnols, et les engagea à le seconder dans toutes ses entreprises avec un zèle et une valeur qui contribuèrent particulièrement à ses succès et à sa grandeur2.
Dans le temps que Charles abordait en Espagne, Adrien quittait ce royaume pour aller en Italie prendre possession de sa nouvelle dignité. Depuis long-temps le peuple romain attendait impatiemment son arrivée; mais lorsqu'il vit ce nouveau souverain, il ne put cacher sa surprise et son mécontentement. Les Romains, accoutumés au faste royal de Jules II et à l'élégance brillante de LéonX , virent avec mépris un vieillard humble et simple dans son maintien, de mœurs austères, ennemi du faste, sans goût pour les arts, et qui n'avait aucune de ces qualités extérieures et imposantes que le vulgaire s'attend toujours à trouver dans les hommes élevés au premier rang3. Ses vues et ses maximes politiques ne parurent pas moins étranges à ses ministres. 11 reconnaissait et déplorait les vices qui s'étaient introduits dans l'église et dans la cour de Rome, et il se prépara à réformer l'une et l'autre. Il ne laissait voir aucun désir d'élever sa famille; il se fit même un scrupule de retenir les territoires que quelques-uns de ses prédécesseurs avaient acquis par fraude ou par violence plutôt que par aucun titre légitime ; en
1 Sandov. , p. 377, etc. Vida del Carlos por D. J. Ant. de Fera y Zuniga, p. 30.
* Ulloa, Flta del Carlos F, p. 85.
3 Guich., liv. xv, p. 138- Jovius, Vita Adrlani, p# \ 17. Bellefor., Épltr. desprinc., p. 84.
conséquence il établit François-Marie de La Rovère dans la possession du duché d'Urbain, dont Léon X l'avait dépouillé, et rendit au duc de Ferrare plusieurs places que l'état de l'église lui avait arrachées *. Des hommes si peu accoutumés à voir les princes régler leur conduite sur les maximes de la morale et sur les principes de l'équité ne pouvaient manquer de regarder ' ces actions du nouveau pape comme des preuves incontestables de sa faiblesse et de son inexpérience. Adrien, de son côté, ignorant absolument le système vaste et compliqué de la politique italienne, et ne pouvant accorder sa confiance à des personnes dont la subtilité raffinée dans les affaires s'alliait si mal avec la simplicité et la candeur naturelle de son caractère, se trouvait souvent embarrassé et irrésolu dans les délibérations; l'opinion de son incapacité se confirma de jour en jour, et sa personne , comme sa conduite politique, devint bientôt un objet de mépris pour ses sujets2.
Adrien, quoique dévoué à l'empereur, faisait cependant tous ses efforts pour prendre le caractère d'impartialité qui convenait au père commun de la chrétienté ; il n'épargnait aucune démarche pour réconcilier les princes divisés et pour les engager à se liguer tous contre Soliman, devenu plus formidable3 que jamais à l'Europe par la conquête récente de l'île de Rhodes; mais cette entreprise était trop au-dessus de ses talens. Pour démêler tant de prétentions opposées , pour concilier tant d'intérêts qui se croisaient, pour éteindre toutes les passions que l'ambition , la jalousie et le ressentiment avaient allumées, et pour amener tant de puissances ennemies à suivre le même plan avec vigueur et avec unanimité , il ne suffisait pas d'avoir un cœur droit et des intentions pures , il eût encore fallu une grande supériorité d'esprit et beaucoup d'habileté.
Les états d'Italie ne désiraient pas moins vivement la paix que le pape lui-même. L'armée impériale, que commandait Colonne, était encore sur pied ; mais comme les revenus que l'empereur pouvait tirer de l'Espagne , de Naples et des Pays-Bas, avaient été ou épuisés, ou appli-
* Giiic. liv. xv, p. 240.
1 Jov., VitaAdr., p. 118. P. Mart., £/>., p. 774. Ruscelli, Lettre deprinc, vol. 1, p. 87, 96, 101.
* Bellefor., Ep., p. 86.
qués à d'autres objets , elle dépendait entièrement des Italiens pour sa subsistance et sa paye. Une grande partie des troupes avait ses quartiers dans les états ecclésiastiques, et le vice-roi de Naples levait tous les mois des contributions sur les Florentins , les Milanais , les Génois et les Lucquois. Tous se récriaient également contre ces exactions, et n'attendaient que l'occasion de s'en affranchir; mais la crainte des maux plus grands que pouvait leur causer ou la fureur de l'armée ou le ressentiment de l'empereur, les obligea de se soumettre ' .
Cependant les instances du pape et la publication d'une bulle , par laquelle il exhortait tous les princes chrétiens à consentir 'à une trêve de trois ans , eurent assez d'effet pour déterminer les cours d'Espagne , de France et d'Angleterre à envoyer à leurs ambassadeurs des pouvoirs pour traiter cet objet ; mais tandis que ces ministres perdaient leur temps en négociations stériles , leurs souverains continuaient leurs préparatifs de guerre. Les Vénitiens s'étaient maintenus jusqu'alors avec fidélité dans l'alliance qu'ils avaient faite avec François; mais voyant que ses affaires en Italie étaient dans une situation désespérée, ils se liguèrent contre lui avec l'empereur. Adrien même, à l'instigation du vice-roi de Naples , Charles de Lannoy, son compatriote et son ami , qui lui persuada que la paix ne trouvait d'obstacles que dans l'ambition du roi de France , entra bientôt dans la même ligue. Les autres états d'Italie suivirent leur exemple ; et François se trouva abandonné à ses propres forces, n'ayant plus un seul allié pour tenir tète à tant d'ennemis , dont les armes menaçaient ses états de tous côtés 2.
On devait croire qu'une ligue si redoutable allait obliger François de se tenir uniquement sur la défensive, ou qu'elle lui ôterait du moins toute idée d'entrer encore en Italie. Mais tel était le caractère de ce prince , qu'il se relâchait trop aisément et se négligeait même dans les occasions ordinaires , au lieu qu'il se ranimait à l'approche du danger, et qu'il savait non-seulement le braver avec intrépidité, qualité qui ne l'abandonna jamais , mais encore le prévenir et le repousser avec autant d'activité que d'adresse.
' Guich. 2 Guich.
liv. xv, p. 238.
liv. xv, p. 241, 248.
Avant que ses ennemis fussent en état d'exécuter aucun de leurs projets, François avait déjà rassemblé une nombreuse armée. Il avait sur ses sujets une autorité bien plus absolue que celle que Charles et Henri exerçaient dans leurs états. Ils dépendaient de leurs parlemens pour la levée des subsides, et on ne leur accordait ordinairement que des sommes modiques, avec beaucoup de lenteur et après bien des difficultés. François pouvait demander à sa nation des impôts bien plus considérables, et les percevait plus vite; en sorte que dans cette campagne , comme dans les précédentes, son armée était déjà en marche que ses ennemis cherchaient encore des expédiens et des ressources pour rassembler des troupes. François, qui sentait ses avantages, se flatta de faire échouer tous les plans de l'empereur, en conduisant lui-même son armée dans le Milanais; et cette démarche hardie, d'autant plus redoutable pour ses ennemis quïls s"y attendaient moins, ne pouvait guère manquer de pre duire l'effet qu'il en espérait. L*avant-garde de son armée était aux portes de Lyon, et il la suivait déjà lui-même à la tète de la seconde division de ses troupes, lorsque la découverte d'une conspiration domestique, qui mit le royaume à deux doig's de sa perte, l'obligea de s'arrêter et de changer de mesures.
L'auteur de ce complot dangereux était Charles , duc de Bourbon , connétable cle France. Sa haute naissance, son immense fortune et l'autorité que lui donnait sa charge , le rendaient le plus puissant sujet du royaume, comme il en était le plus illustre par ses grands talens, également propres au conseil et à la guerre, et par les services importans qu'il avait rendus à la couronne. La réunion de plusieurs qualités qui lui étaient communes avec le roi , la même passion pour la guerre, la même émulation pour se distinguer dans les exercices du corps , l'égalité d'âge et les liens du sang qui les unissait tous deux , devaient naturellement lui assurer la faveur du roi; malheureusement Louise, mère de François, avait conçu une aversion violente contre la maison de Bourbon, sans autre raison que l'inclination particulière qu'avait pour cette branche de la famille royale Anne de Bretagne, femme de Louis XII, que Louise avait toujours haïe. François , trop esclave des impressions qu'il recevait de sa mère , avait appris d'elle à
considérer les actions du connétable avec un sentiment de basse jalousie, indigne de lui. Ses exploits et sa conduite à la bataille de Marignan n'avaient pas été assez récompensés ; on l'avait rappelé du gouvernement de Milan sur des prétextes assez frivoles, et on lui avait fait un accueil très froid que ne méritait pas la sagesse avec laquelle il s'était conduit dans ce poste difficile ; le paiement de ses pensions avait été suspendu sans aucune bonne raison; et, durant la campagne de 1521, le roi, comme on l'a déjà dit, lui avait fait un affront en présence de toute l'armée, en donnant le commandement de l'avant-garde au duc d'Alençon. Le connétable supporta d'abord ces injustices avec plus de modération qu'on n'en devait attendre d'un prince fier, qui sentait ce qu'on devait à son rang et à ses services. A la fin, les injures multipliées épuisèrent sa patience, et, plein d'idées de vengeance, il se retira de la cour, et commença à établir une correspondance avec quelques-uns des ministres de l'empereur.
Vers ce même temps, la duchesse de Bourbon vint à mourir sans laisser de postérité. Louise, que son tempérament ne portait pas moins à l'amourqu'à la vengeance, et qui, à l'âge de quarante-six ans, était encore susceptible d'une passion tendre, commença à voir avec d'autres yeux le connétable, qui joignait aux qualités de l'esprit tous les avantages du corps et de la figure; et, malgré l'inégalité de l'âge, elle forma le projet de l'épouser. Bourbon eût pu attendre de la folle passion d'une femme qui gouvernait son fils et la France la plus haute fortune où puisse aspirer un ambitieux; mais soit qu'il ne pût passer, comme la reine, si subitement de la haine à l'amour, soit qu'il fût trop grand pour s'abaisser à dissimuler son aversion et à feindre de l'amour pour une femme qui l'avait persécuté si long-temps et si injustement , il ne se contenta pas de refuser le mariage qu'on lui proposa, il mêla encore à son refus des railleries amères sur la personne et le caractère de cette princesse. Le dépit de voir l'outrage ajouté au mépris changea en haine la plus violente son amour dédaigné , et , voyant qu'elle ne pouvait épouser Bourbon, elle résolut de le perdre.
Dans ce dessein, elle se concerta avec le chancelier Duprat, homme qui, en prostituant bassement ses grands talens et sa connaissance pro-
Fonde des lois , était parvenu à cette place émincnte. Par son avis, on intenta au connétable un procès en forme, qui ne tendait pas à moins qu'à le dépouiller de toute la fortune qui appartenait à la maison de Bourbon. Une partie fut réclamée au nom du roi, comme étant tombée dans le domaine de la couronne; et l'autre, au nom de Louise, comme la plus proche héritière , par sa naissance , de la feue duchesse. Ces deux prétentions étaient également destituées de tout droit légitime; mais Louise, par ses sollicitations et son autorité , et Duprat , à force d'artifices et de chicanes , parvinrent à obtenir des juges le séquestre des biens de la maison de Bourbon. Ce jugement inique jeta le connétable dans le désespoir, et lui fit prendre un parti que le désespoir seul pouvait lui faire adopter. Il renouvela ses intrigues avec la cour impériale, et, se persuadant que toutes les injustices qu'il avait essuyées l'autorisaient ù employer tous les moyens d'en tirer vengeance, il offrit à l'empereur de le reconnaître pour son souverain naturel, et de l'aider à conquérir la France. Charles et le roi d'Angleterre, qui fut mis dans le secret ', atten daient les plus grands avantages de sa révolte , et ne balancèrent pas à lui tendre les bras ; ils n'épargnèrent ni promesses ni caresses pour le confirmer dans sa résolution. L'empereur lui offrit en mariage sa sœur Éléonore, veuve du roi de Portugal, avec une dot considérable. Ses intérêts firent un article \ rincipal du traité conclu entre Charles et Henri : on devait lui donner les comtés de Provence et de Dauphiné avec le titre de roi; l'empereur s'engageait à entrer dans la France par les Pyrénées, et Henri à envahir la Picardie ?vec les Flamands ; douze mille Allemands, levés à leurs frais communs, devaient pénétrer dans L Bourgogne et agir de concert avec Bourbon, qui se chargea de lever six mille hommes dans le cœur du royaume, parmi ses imis et ses vassaux L'exécution de ce complot dangereux et profond fut différé jusqu'au moment où le roi de France traverserait les Alpes avec la seule armée qui eût pu défendre ses états; et comme François était déjà fort avancé dans sa marche vers l'Italie , la France était à la veille de sa ruine 2.
1 Rymer, Fœdera, xm, p. 794.
* De Thou, Hisl., liv. i, cb. x. Heuter., Rer. austr., . vin , c. xviii , p. 207.
Heureusement pour ce royaume, une négo-
ciation qui durait depuis plusieurs mois, quoique conduite avec le plus grand secret et communiquée seulement à un petit nombre de confidens choisis, ne put échapper à la vigilance (Je quelques personnes attachées à la maison du connétable , qui l'observaient d'autant plus attentivement qu'elles s'étaient aperçues de sa défiance à leur égard. Deux de ses domestiques donnèrent au roi quelques avis de la correspondance mystérieuse qui régnait entre leur maître et le comte de Roeux, gentilhomme flamand, en qui l'empereur avait la plus grande confiance. François, qui ne pouvait croire que le premier prince du sang fût assez lâche pour livrer le royaume à ses ennemis, partit dans l'instant pour Moulins , où le connétable s'était mis au lit , prétextant une indisposition pour se dispenser d'accompagner le roi en Italie , et lui déclara sans détour les avis qu'il venait de recevoir. Bourbon protesta de son innocence avec les sermens les plus sacrés et avec l'apparence la plus imposante de candeur et d'ingénuité. Sa santé, disait-il, commençant à s'affermir, il promit au roi de rejoindre l'armée dans peu de jours. François, franc et sincère lui-même, se laissait aisément tromper par l'apparence de ces vertus dans les autres; il resta si persuadé de l'innocence de Bourbon, qu'il ne voulut jamais consentir à le faire arrêter, malgré l'avis de ses plus sages conseillers qui le pressaient de prendre cette précaution; et commes'iln'yeutpluseu rien à craindre , il continua sa marche vers Lyon. Le connétable se mit aussitôt en route, feignant
' d'abord de vouloir suivre le roi ; mais , tournant tout à coup vers la gauche , il traversa le Rhône, et après bien des fatigues et des périls, il échappa à tous les partis que le roi , qui se repentit trop tard de sa crédulité , envoya pour l'arrêter, et il
| arriva heureusement en Italie 1.
François prit toutes les précautions possibles pour prévenir du moins les funestes effets de la faute irréparable qu'il venait de commettre. H
j mit des garnisons dans toutes les places fortes qui étaient dans les terres du connétable , il fit arrêter tous les gentilshommes qu'il soupçonna du complot , et comme il n'avait pu encore découvrir toute l'étendue du plan de la conspira-
1 Mém. de du Bellay, p. 64, etc. Pasquier. Recherches de la France, p. 481 .
tion, ni savoir à quel point la corruption avait gagné ses sujets, il craignit que son absence ne les enhardît à tenter quelque entreprise désespérée, et renonça à l'idée de conduire en personne son armée en Italie.
Cependant il n'abandonna pas ses desseins sur le Milanais : il nomma l'amiral Bonnivet pour commander à sa place, et marcher en Italie à la tète d'une armée forte de trente mille hommes. Bonnivet ne dut pas cette préférence à ses talens comme général ; car de toutes les qualités qui concourent à le former, il n'avait que la bravoure personnelle , la plus commune et la dernière de toutes. Mais il était le gentilhomme le plus accompli qu'il y eût à la cour de France , par ses manières aimables , son esprit insinuant , sa conversation vive et brillante ; et François , qui vivait avec ses courtisans dans la plus grande familiarité, était si charmé des agrémens de Bonnivet , qu'il l'honorait en toute occasion des marques ks plus spéciales et les plus distinguées de sa faveur. Bonnivet était aussi l'implacable ennemi de Bourbon ; et comme le roi dans cette conjoncture ne savait à qui se fier, il crut ne pouvoir mieux placer que dans les mains de son favori le commandement en chef de son armée.
Colonne, chargé de la défense du Milanais, qui était sa conquête, était bien loin d'avoir des forces suffisantes pour résister à une armée si formidable. A peine avait-il de quoi payer ses troupes , qui étaient d'ailleurs considérablement diminuées par les maladies et par la désertion des soldats : ce qui lui avait fait , malgré lui , négliger les précautions nécessaires pour mettre le pays en sûreté. Il se borna donc uniquement à tâcher d'empêcher que l'armée française ne passât la rivière du Tésin; et comme s'il eût oublié avec quelle facilité il l'avait passée lui-même devant Lautrec, il se promettait avec la plus grande confiance de réussir dans ce projet ; mais il y échoua comme Lautrec avait échoué. Bonnivet passa la rivière sans résistance , dans un endroit guéable qu'il trouva sans défense ; et les impériaux se retirèrent vers Milan, prêts à abandonner la ville dès que les Français se présenteraient aux portes. Par une négligence inconcevable , que Guichardin attribue à un esprit de vertige ! , Bonnivet resta trois ou quatre jours
» Guichardin, liv. xv, p. 254
sans avancer, et perdit l'occasion que lui offrait la fortune. Les bourgeois de Milan se remirent de leur consternation. Colonne , qui était encore plein d'activité à l'âge de quatre-vingts ans, et Moron , dont ia haine pour les Français était infatigable, s'occupèrent jour et nuit à faire réparer les fortifications , à amasser des provisions . à rassembler des troupes de tous les environs ; et le temps que l'armée française mit à arriver leur suffit pour mettre la ville en état de soutenir un siège. Bonnivet , après quelques tentatives infructueuses qui fatiguèrent ses troupes pins que l'ennemi , fut obligé , par la rigueur de la saison, de se retirer dans ses quartiers d'hiver. Dans cet intervalle, le pape Adrien mourut. Cet événement causa tant de joie parmi le peuple de Borne , dont la haine et le mépris pour ce pontife augmentaient de jour en jour, que, la nuit qui suivit sa mort , ils ornèrent de guirlandes la maison de son premier médecin, avec cette inscription : Au libérateur de son pays K Aussitôt le cardinal de Médicis renouvela ses anciennes prétentions à la papauté , et entra dans le conclave avec les plus grandes espérances de succès. Le peuple en général ne doutait pas qu'il ne réussît. Cependant , malgré l'appui de la faction de l'empereur , malgré son crédit personnel et sa grande habileté à employer tous les ressorts de la ruse , de l'intrigue et de la corruption qui dominent dans ces assemblées, l'obstination et les intrigues de ses rivaux firent durer le conclave pendant l'espace de cinquante jours entiers; à la fin l'adresse et la constance du cardinal triomphèrent de tous les obstacles. Il fut élu pape, et prit le gouvernement de l'église sous le nom de Clément VII. Ce choix eut l'approbation universelle. On attendait tout d'un pape que ses grands talens et son expérience consommée dans les affaires rendaient également propre et à soutenir les intérêts spirituels de l'église , menacée d'un danger imminent par les progrès des opinions de Luther, et à conduire ses opérations politiques avec la prudence qu'exigeraient les circonstances. Il joignait à tous ces avantages celui de pouvoir faire respecter l'état ecclésiastique, par l'autorité suprême qu'il exerçait à Florence , et par l'opulence de sa famille 2.
1 Jovius, Fita Adr., p. 127.
2 Guichardin , liv. xv, p. 263.
Le cardinal Wolsey, dont l'ambition n'avait pas été rebutée par le peu de succès qu'il avait eu dans l'élection précédente, s'en promettait un plus heureux dans celle-ci. Henri écrivit à l'empereur pour lui rappeler l'engagement qu'il avait pris d'appuyer les prétentions de son ministre. Wolsey, de son côté, mit dans ses poursuites une activité égale à l'importance de l'objet qu'il se proposait, et envoya à ses agens dans Rome un ordre précis de n'épargner ni promesses ni présens pour faire réussir ses vues. Mais Charles ou l'avait bercé de vaines espérances qu'il n'eut jamais l'intention de réaliser, ou jugea qu'il ne serait pas prudent de s'opposer à l'élection d'un prétendant qui avait autant de titres pour réussir qu'en avait Médicis ; ou peut-être les cardinaux n'osèrent pas s'exposer à irriter le peuple romain en élevant encore sur la chaire de saint Pierre un autre étranger, dans le temps même que son indignation contre la mémoire d'Adrien était encore toute récente. Wolsey, après tant d'espérances trompées et tant d'efforts inutiles, eut encore une fois la mortification de voir placer sur le trône de l'église un pape dont l'âge peu avancé et la constitution robuste ne lui laissaient pas même la consolation d'espérer de lui survivre. Cette seconde disgrâce lui prouva clairement la mauvaise foi de l'empereur, et alluma au fond de son cœur tout le ressentiment que peut éprouver un homme habile qui se voit à la fois frustré de ses espérances et honteusement trompé. Clément, qui connaissait son caractère vindicatif, essaya de l'adoucir en le nommant légat en Angleterre pendant sa vie , avec des pouvoirs si étendus qu'ils lui transmettaient presque toute l'autorité papale dans ce royaume; mais l'affront que Wolsey venait de recevoir avait rompu pour jamais les nœuds qui l'attachaient à l'empereur, et dès ce moment il ne songea plus qu'à la vengeance. II lui fallut pourtant la différer, et cacher ses intentions à son maître jusqu'à ce que par une suite de circonstances heureuses que le temps pourrait faire naître, il pût par degré le détacher de l'empereur. Aussi , loin de marquer aucun mécontentement du refus qu' il avait essuyé, il affectait toujours, soit en particulier, soit en public, de se montrer très satisfait de l'élévation de Clément *. 1 fc'iddes, Life of Wolsey, p. 294, etc. Herbert.
Henri , pendant toute la campagne , avait rempli avec la plus grande exactitude les engagemens qu'il avait pris avec l'empereur, dans leur ligue commune contre le roi de France", mais ses opérations n'avaient pas eu toute la céléritéqu'il aurait désirée. Son aveugle prodigalité et sa négligence extrême dans l'économie de ses revenus le laissaient souvent sans ressource d'argent. La manière de faire la guerre en Europe était alors bien différente de celle qui avait régné auparavant. Au lieu de ces armées, assemblées à la hâte, qui, sous des chefs particuliers , suivaient leur prince à la guerre , ne se mettaient en campagne que pour quelques mois , et servaient à leurs propres dépens , on levait à grands frais , du temps de Henri , des troupes qui recevaient une paye réglée et très forte. Au lieu de cette impatience qu'avaient auparavant les deux partis de terminer la querelle par le sort d'une bataille qui décidait ordinairement de la destinée de pays ouverts et sans défense , et laissait aux barons la liberté de retourner avec leurs vassaux à leurs occupations journalières, les villes étaient alors fortifiées avec art et défendues avec opiniâtreté : la guerre , d'un art simple d'abord , était devenue une science très compliquée , et les campagnes étaient par conséquent plus longues , plus fatigantes et moins décisives. Les dépenses que ces changemens dans l'art militaire occasionèrent nécessairement , parurent des fardeaux insupportables aux peuples , qui étaient accoutumés à ne payer que de légers impôts. De là vint cet esprit d'économie et même de parcimonie qui animait dans ce siècle les parlemens d'Angleterre, et que Henri , malgré toute son autorité, ne put dompter que rarement. Les communes lui ayant refusé pour cette fois les subsides qu'il demandait, il fit valoir une prérogative étendue et presque illimitée que possédaient alors les rois d'Angleterre , et au moyen de cet usage extraordinaire et violent de son autorilé, il se procura l'argent dont il avait besoin. Mais cet expédient consuma tant de temps que la saison était déjà fort avancée avant que son armée pût se mettre en campagne sous la conduite du duc de Suffolk. Ce général , après la jonction d'un corps considérable de Flamands, marcha en Picardie; et comme François, entraîné par une impatience insensée de recouvrer le Milanais, avait laissé
cette frontière presque sans défense, Suffolk pénétra jusqu'aux bords de la rivière d'Oise, à sept lieues de Paris, et jeta la consternation dans cette capitale; mais l'arrivée d'un détachement envoyé par le roi , qui était encore à Lyon, la bravoure et l'activité des officiers français, qui ne laissaient respirer les ennemis ni jour ni nuit, la rigueur inouïe d'un hiver prématuré , et le défaut de vivres , forcèrent les Anglais à se retirer, et La Trémouille qui commandait eut la gloire d'arrêter avec une poignée de soldais la marche d'une armée formidable, et de la chasser honteusement du territoire de France *.
Les tentatives de l'empereur sur la Bourgogne et sur la Guyenne ne furent pas plus heureuses, quoique la même négligence de la part de François eût encore laissé ces deux provinces très mal défendues. La conduite et la valeur de ses généraux suppléèrent à son défaut de prévoyance; les Allemands, qui avaient fait une irruption dans la Bourgogne , et les Espagnols, qui avaient attaqué la Guyenne, furent également repoussés avec beaucoup de perte.
Ainsi finit la campagne de 1523 ; où François eut tant de bonheur et de succès que l'Europe commença à prendre une haute idée de son pouvoir et de ses ressources. Il avait découvert et dissipé une conspiration dangereuse, dont il avoit forcé l'auteur à s'exiler du royaume, ayant à peine un domestique à sa suite; il avait fait échouer tous les projets d'une ligue puissante formée contre lui; il avait défendu ses états attaqués à la fois par trois côtés différens; et si son armée d'Italie n'avait pas fait dans le Milanais tous les progrès qu'il pouvait attendre de la supériorité de ses forces sur celles de l'ennemi , il avait du moins repris la moitié de ce duché dont il restait possesseur.
La campagne suivante s'ouvrit par des événemens funestes pour la France. Elle perdit Fontarabie par la lâcheté ou la trahison de son gouverneur. En Italie , les alliés résolurent de 1 redoubler de diligence, de vigueur et d'activité pour chasser Bonnivet de la partie du Milanais qui est au-delà du Tésin. Clément , qui sous les pontificats de Léon et d'Adrien avait montré une haine implacable contre la France, commença à voir la puissance que l'empereur acqué-
: Herbert, Mémoires de dit Bellay, p. 73, etc.
rait de jour en jour en Italie d'un œil si jaloux qu'il refusa d'accéder , comme avaient fait ses prédécesseurs , à la ligue formée contre François; et oubliant ses passions et ses animosités per sonnelles , il travailla à réconcilier les deux partis avec tout le zèle qui convenait à son caractère. Mais tous ses efforts furent sans effet : une armée nombreuse , où chacun des alliés fournit son contingent de troupes , s'assemblait à Milan dès le commencement du mois de mars. Lannoy, vice-roi de Naples , en prit le commandement à la mort de Colonne ; mais la principale conduite des opérations de la campagne fut confiée à Bourbon et au marquis de Pescaire. Le dernier était le plus habile et le plus entreprenant des généraux allemands : le ressentiment qui animait Bourbon redoublait son activité et multipliait ses ressources; la connaissance qu'il avait du caractère des généraux français, du génie de leurs troupes , de la force et de la faiblesse de leurs armées, le mettait en état de rendre les plus grands services au parti qu'il avait embrassé. Mais tous ces avantages allaient bientôt rester inutiles par l'impuissance où se trouvait l'empereur de se procurer assez d'argint pour l'exécution des plans vastes et divers qu'il avait formés. Quand les généraux voulurent faire marcher ses troupes, elles se mutinèrent, demandant la paye qui leur était due depuis quel ques mois ; et sans avoir égard ni aux menaces ni aux promesses de leurs officiers , elles menacèrent de piller Milan si on ne les satisfaisait pas sur-le-champ. Les généraux des alliés furent délivrés de cette situation embarrassante par Moron , qui avait sur ses compatriotes un ascendant si prodigieux, qu'il leur fit avancer la somme qu'on demandait, et l'armée se mit aussitôt en campagne. Bonnivet n'avait pas assez de troupes pour tenir tête à cette armée, et il avait encore moins les talens nécessaires pour se mesurer avec les généraux ennemis. Après plusieurs mouvemeus et plusieurs combats qu'ont décrits avec beaucoup d'exactitude les historiens du temps , mais qui sont aujourd'hui trop loin de nous pour nous instruire ou pour nous intéresser, il fut forcé d'abandonner un camp très avantageux , où il s'était retranché, à Biagraffa. Bientôt après, en partie par sa mauvaise conduite, en partie par l'activité des ennemis qui harcelaient et ruinaient sou armée
par des escarmouches continuelles , en évitant sans cesse la bataille qu'il leur présentait ; en partie aussi par le caprice de six mille Suisses qui refusèrent de le joindre , quoiqu'ils ne fussent qu'à une journée de marche, il fut réduit à la nécessité de tenter sa retraite en France par la vallée d'Aoste. A peine était-il arrivé sur les bords de la Sessia, et commençait-il à passer cette rivière, que Bourbon et Pescaire parurent avec lavant-garde des alliés , et chargèrent son arrière- garde avec la plus grande impétuosité; dès le commencement de l'action , Bonnivet , qui se comporta avec la plus grande valeur , reçut une blessure si dangereuse qu'il fut obligé de quitter le champ de bataille. Le commandement de i'arrrière-garde fut alors confié au chevalier Bayard : ce brave officier était si peu courtisan qu'il ne parvint jamais à commander en chef; mais dans le moment du danger c'était toujours à lui qu'on avait recours , et il se trouvait alors chargé des postes les plus difficiles et les plus importans. Il se mit à la tète des gendarmes , et animant les soldats par sa présence et par son exemple à soutenir le choc des ennemis, ilgagna du temps pour couvrir la retraite du reste de l'armée. Il reçut , dans cette action , une blessure qu'il sentit bientôt être mortelle , et n'ayant plus la force de se soutenir sur son cheval , il donna ordre à un de ses gens de l'appuyer contre un arbre , le visage tourné en face de l'ennemi : là , fixant ses regards sur la garde de son épée qu'il tint élevée au lieu de crucifix , il adressa une prière à Dieu , et dans cette attitude si digne de son caractère, et comme guerrier et comme chrétien, il attendit tranquillement la mort. Bourbon , qui conduisait la tète des troupes ennemies, le trouvant dans cette situation, lui témoigna des regrets et de la pitié : Ne me plaignez point , lui cria ce brave chevalier ; je meurs comme un homme d'honneur, en faisant mon devoir : il faut plaindre ceux qui combattent contre leur roi, leur patrie et leur serment. Le marquis de Pescaire, qui passa en même temps par cet endroit, témoigna aussi on admiration pour les vertus de Bayard , et ses regrets sur sa perte, avec toute la sensibilité d'un ennemi généreux; mais voyant qu'on ne pouvait sans danger le transporter du lieu où il était, il y fit dresser une lente, et y laissa des personnes chargées de prendre soin de ce grand
homme. Leurs soins ne purent le sauver: il mourut, comme étaient morts ses ancêtres depuis plusieurs générations, sur le champ de bataille. Pescaire fit embaumer son corps et l'envoya à ses parens. Tel était le respect qu'on avait dans ce siècle pour le mérite militaire , que le duc de Savoie ordonna qu'on rendît au corps de Bayard les honneurs qu'on rend aux rois dans toutes les villes de ses états où il passa : et dans le Dauphiné, la patrie de ce héros, le peuple de tout état et de tout rang alla en grande procession au-devant de son corps J.
Bonnivet ramena les débris de son an: m en France , et dans une courte campagne , François se vit dépouillé de tout ce qu'il possédait en Italie, où il n'avait pas un seul allié.
Tandis que la guerre allumée par la rivalité de Charles et de François embrasait tant de contrées de l'Europe , l'Allemagne jouissait d'une paix profonde, très favorable à la réforme, qui continuait de faire de nouveaux progrès. Pendant la retraite de Luther dans le château de Wartbourg , Carlostadt , un de ses disciples , animé du même zèle que son maître , mais moins prudent et moins modéré, s'était mis à répandre parmi le bas peuple des opinions aussi extravagantes que dangereuses. Encouragée par ses exhortations , la populace se souleva dans plusieurs villages de la Saxe , courut avec fureur dans les églises, abattit et brisa les images dont elles étaient décorées. Ces désordres et ces violences étaient si opposés à toutes les maximes du prudent électeur , que si on ne les eût pas promptement réprimés, ils auraient suffi pour détacher du parti des réformateurs un prince jaloux de son autorité, et qui craignait d'offenser l'empereur et les autres protecteurs des opinions anciennes. Luther, qui sentait ce danger , quitta sur-le-champ sa retraite, sans attendre la permission de Frédéric , et retourna à Vittemberg. Heureusement pour la réforme , la vénération qu'on avait pour sa personne et pour son autorité était encore si grande que sa seule présence étouffa cet esprit de fanatisme qui commençait à gagner son parti. Carlostadt et ses sectateurs, déconcertés par ses réprimandes, restèrent muets, et déclarèrent
1 Bellefor., Épilre, p. 73. Mém. de du Bellay, p. 75. OEuv. de Brant.. tom. VI, p- 100. etc. Pasquicr, Recherchés., p. 526.
que ce n'était pas la voix d'un homme qu'ils avaient entendue , mais celle d'un ange.
Avant cette époque, où Luther quitta sa retraite, il avait déjà commencé a traduire la Bible en langue allemande , entreprise aussi difficile qu'importante, qu'il était extrêmement jaloux de conduire à sa fin, et il avait toutes les qualités nécessaires pour y réussir. Avec une teinture suffisante des langues orientales et une grande connaissance du style et des sentimens des écrivains inspirés, il passait pour posséder parfaitement sa langue naturelle , et il s'y exprimait en effet avec toute la pureté et toute l'élégance dont elle était susceptible , quoique ses compositions latines fussent d'un style dur et barbare. A force d'application et d'assiduité, aidé du secours de Mélancthon et de plusieurs autres de ses disciples, il finit une partie du Nouveau-Testament dans l'année 1524 : la publication de cette version fut plus funeste à l'église de Rome que tous les autres ouvrages de Luther. Elle fut lue par les personnes de tout rang avec une avidité et une attention extraordinaires. On était étonné de découvrir combien les préceptes de l'auteur de notre religion étaient contraires aux doctrines de ceux qui prétendaient être ses vicaires ; et comme on avait dans l'Évangile la règle de la foi , tous se crurent en état d'en faire l'application, de juger par eux-mêmes des opinions établies, et de déterminer quand elles étaient conformes à la règle, ou quand elles s'en écartaient. Les grands avantages que produisit cette version de Luther encouragèrent le^défenseurs de la réforme à suivre son exemple dans les autres contrées de l'Europe, et à publier en langue vulgaire des versions de l'Écriture.
Vers ce même temps, Nuremberg, Francfort, Hambourg et plusieurs autres villes d'Allemagne du premier ordre embrassèrent ouvertement la religion réformée , et abolirent, avec l'autorité du magistrat , la messe et d'autres cérémonies de l'église romaine K L'électeur de Brandebourg, les ducs de Brunswick et de Lunebourg, et le prince d'Anhalt , se déclarèrent les protecteurs de la doctrine de Luther , et la firent prêcher dans leurs états.
La cour de Rome fut vivement alarmée de cette défection qui croissait chaque jour, et le
1 Seckend, p. 241. Chytraeus, Contin. Krautzii, p. 203.
premier soin d'Adrien, à son arrivée en Italie avait été de délibérer avec les cardinaux sur ies moyens d'y remédier. Ce pape était profondé ment versé dans la théologie scolaslique, et comme c'était par cette sorte de mérite qu'il s'était distingué de bonne heure , il avait toujours conservé pour une science à qui il devait la réputation et les succès de sa vie , tant de zèle et d'enthousiasme , qu'il ne mettait presque point de différence entre le blasphème et les invectives de Luther contre les scolastiques , et en particulier contre Thomas d'Aquin. Toutes les opinions de ce docteur paraissaient au pontife si claires et si incontestables , qu'il fallait , selon lui, être aveuglé par une ignorance grossière , ou résister au sens intime de sa propre conviction, pour en douter ou pour les contredire; enfin il n'y eut jamais de pape plus superstitieusement attaché à tous les points de doctrine, et plus inflexible sur cet article : il les défendait, non pas seulement comme Léon X , parce que c'était la doctrine ancienne, et qu'il était dangereux pour l'église de souffrir des innovations; il les soutenait encore avec tout le zèle d'un théologien et toute l'opiniâtreté d'un champion de l'école. D'un autre côté , comme ses mœurs étaient extrêmement simples , et qu'il était exempt de tous les vices qui régnaient à la cour de Rome, il sentait, comme les réformateurs mêmes, et voyait avec autant d'indignation qu'eux , la corruption qui s'y était introduite. Le bref qu'il adressa à la diète de l'empire assemblée â Nuremberg, et les instructions qu'il donna à Cheregato qu'il y avait envoyé en qualité de légat étaient dictées par ces mêmes dispositions. D'un côté, il condamnait les opinions de Luther avec plus d'àpreté et d'aigreur que ne l'avait fait Léon X; il réprimandait sévèrement les princes d'Allemagne de ce qu'ils avaient souffert que ce novateur semât ses dogmes pernicieux , en négligeant de faire exécuter l'édit porté à la dièle de Worms , et leur enjoignait, si Luther n'abjurait pas sur-le-champ ses errreurs, de le détruire par le feu comme un membre gangrené et incurable, ainsi que Dathan et Abiron avaient été exterminés par Moïse , Anauias et Saphira par les apôtres, Jean Hus et Jérôme de Prague par les princes leurs ancêtres *. D'un autre côté, il avouait avec ia 1 Fascic. rer. expet. et fugiend., p. 342
plus grande ingénuité et dans les termes les plus positifs, que les désordres de la cour de Rome étaient la source d'où étaient sortis tous les maux que souffrait ou redoutait l'église; il promettait d'employer toute son autorité pour réformer les abus, avec toute la promptitude que permettait la nature de ces désordres invétérés, et il exhortait les princes à l'aider de leurs conseils sur les moyens les plus propres à étouffer l'hérésie qui était née au milieu d'eux.
Les membres de la diète, après avoir loué le pape de son zèle et de la piété de ses vues, s'excusèrent de n'avoir pas fait exécuter l'édit deWorms, sur la multiplication prodigieuse des sectateurs de Luther et sur l'aversion que les vexations innombrables de la cour de Rome avaient inspirée pour elle au reste de leurs sujets , raisons qui rendaient l'exécution de l'édit non-seulement dangereuse, mais même impossible. Ils assurèrent qu'il était temps de prendre des mesures nouvelles et plus efficaces pour satisfaire l'Allemagne sur ses griefs , qui n'étaient pas fondés sur des torts imaginaires , mais sur des exactions trop réelles et devenues intolérables , comme le pape pourrait s'en convaincre par la lecture de la liste qu'ils se proposaient de mettre sous ses yeux. Suivant eux, le seul remède qui pût être proportionné à la grandeur du mal, et qui leur donnât quelque espérance de voir l'église reprendre son ancienne vigueur et s'affermir sur une base solide, c'était un concile général. En conséquence ils lui conseillaient d'obtenir le consentement de l'empereur, et d'assembler sans délai le concile dans une des villes principales de l'Allemagne, afin que tous ceux qui avaient droit d'y assister pussent délibérer en sûreté, et proposer leurs avis avec toute la liberté qu'exigeait le danger pressant où se trouvait la religion l.
Le nonce, plus adroit que son maître, et plus instruit des vues et des intérêts politiques de la cour de Rome , fut vivement ému à cette proposition de convoquer un concile; il sentit aisément combien il serait dangereux de le faire dans un temps où plusieurs désavouaient hautement l'aulorilé du pape, et où tous commençaient à la respecter moins, et à refuser de s'y soumettre. II employa donc tout ce qu'il avait d'adresse à
1 Pascic. ver. expet. et fugiend., p. 346.