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LIVRE QUATRIÈME

Les Italiens ne doutaient pas que la défaite des Français, chassés à la fois du Milanais et des états de la république de Gènes , ne terminât la guerre entre l'empereur et le roi de France; et comme ils ne voyaient plus de puissance capable de résister à l'empereur en Italie , ils commencèrent à craindre l'accroissement de ses forces et à former des vœux ardens pour le rétablissement de la paix. Contens d'avoir procuré à Sforce la restitution de ses états héréditaires, objet qui avait été le principal motif de leur alliance avec Charles, ils ne dissimulèrent plus l'intention où ils étaient de ne pas contribuer plus long-temps à augmenter la supériorité qu'il avait sur son rival , et qui commençait à exciter leur jalousie. Le pape surtout, qui par la timidité naturelle de son caractère se méfiait le plus de l'ambition de Charles , chercha , par le ministère de ses ambassadeurs et par ses remontrances , à lui inspirer des sentimens de modération, et à le disposer à la paix.

Mais l'empereur enivré de ses succès excité

par Bourbon qui ne cherchait que l'occasion de se venger, et violemment entraîné par sa propre ambition , méprisa les avis de Clément , et déclara que sa résolution était prise, qu'il allait faire passer les Alpes à son armée et attaquer la Provence, celle des provinces de France où son rival craignait le moins une attaque, et où il était le moins préparé ù la soutenir. Ceux de ses ministres qui avaient le plus d'expérience cherchèrent à le dissuader de celle entreprise, en lui représentant la faiblesse de son armée et l'épuisement de son trésor : mais il comptait sur le secours du roi d'Angleterre; et d'ailleurs, Bourbon , plein de celte confiance et de ceth présomption naturelles aux exilés, lui promettait qu'un corps nombreux de ses partisans se joindrait aux troupes impériales, dès l'instant qu'elles entreraient en France. Charles, séduit par ces espérances, persista obstinément dans son des* sein. Henri se chargea de fournir dix mille du-

* Seckend. , p. 286. Sleid.. hist., p. W. 2 Seckend., p. 2V2

cats pour subvenir aux frais de l'expédition pendant le premier mois , après lequel il se réservait le choix ou de continuer de payer la même somme tous les mois , ou d'entrer en Picardie avant la fin de juillet avec une puissante armée. L'empereur s'engagea de son côté à attaquer la Guienne en même temps avec un corps de troupes considérable; et si ces entreprises réussissaient , Bourbon devait rentrer dans les terres qu'il avait perdues, et déplus être mis en possession de la Provence avec le litre de roi , en faisant hommage de ces nouveaux états à Henri, comme au souverain légitime de la France.

De toutes les parties de ce plan si vaste et si extravagant, l'invasion de la Provence fut la seule exécutée. Charles ne diminua rien de son ardeur pour cette entreprise malgré les scrupules de Bourbon qui , par une délicatesse qu'on ne devait pas attendre du rôle qu'il avait pris , refusa positivement de reconnaître les droits de Henri à la couronne de France , et par-là affranchit ce monarque de tous les engagemens qu'il avait contractés. L'armée que l'empereur employa pour cette expédition ne montait qu'à dix-huit mille hommes , dont il donna le commandement au marquis de Pescaire , en lui ordonnant d'avoir , dans toutes ses opérations , la plus grande déférence pour les avis de Bourbon. Pescaire passa les Alpes sans trouver de résistance ; il entra dans la Provence et alla mettre le siège devant Marseille. Bourbon voulait qu'on marchât droit à Lyon, parce que ses terres étaient dans le voisinage de cette ville, et que, par cette raison , son crédit y serait plus efficace et plus étendu ; mais l'empereur était si jaloux de la possession d'un port qui lui assurerait dans tous les temps une entrée facile dans la France, que son autorité prévalut pour cette fois sur l'avis de Bourbon , et détermina Pescaire à regarder la réduction de Marseille comme son objet principal1. François qui prévit bien le dessein de l'empereur , mais qui n'était pas en état de le prévenir , s'attacha à prendre les mesures les plus propres à le faire échouer. Il ravagea le pays adjacent, afin d'ôter aux ennemis les moyens d'y subsister ; il rasa les faubourgs de la ville, ajouta de nouvelles fortifications

1 Guich., liv. xv, p. 273, etc. Mém. de du Bellay, p. 80.

aux anciennes, et jeta dans la place une forte garnison commandée par des officiers braves et expérimentés. Neuf mille habitans, à qui la crainte de tomber sous le joug espagnol fit mépriser le danger , se joignirent à la garnison, et s'armèrent pour défendre la place. Leur bravoure et leur habileté réunies triomphèrent de toute la science militaire de Pescaire et de l'activité du ressentiment de Bourbon. Pendant ce temps-là François eut tout le loisir d'assembler une armée nombreuse sous les murs d'Avignon , et lorsqu'il avança vers Marseille , les impériaux déjà épuisés par les fatigues d'un siège de quarante jours, affaiblis par les maladies, et près de manquer de provisions, se retirèrent avec précipitation vers l'Italie1.

Si, pendant ces opérations de l'armée de Provence, Charles et Henri eussent attaqué la France de la manière qu'ils l'avaient projeté , ce royaume eôt couru le plus grand danger. Mais dans cette occasion , comme dans beaucoup d'autres , l'empereur trouva que ses revenus n'étaient pas proportionnés à la grandeur de sa puissance et à l'activité de son ambition ; et le défaut d'argent le força, quoiqu'à regret, de rétrécir son plan , et d'en laisser toujours la moitié sans exécution. Henri, blessé du refus qu'avait fait Bourbon de reconnaître ses droits à la couronne de France, alarmé par les mouvemens des Écossais qui, à la sollicitation du roi de France , s'étaient déterminés à marcher vers les frontières de l'Angleterre , et n'étant plus excité par son ministre V.olsey, qui s'était extrêmement refroidi sur les intérêts de l'empereur, ne prit aucune mesure pour seconder cette même entreprise, qu'il avait d'abord adoptée avec toute l'ardeur que lui inspirait toujours un projet nouveau2.

Si le roi de France se fût contenté d'avoir préservé ses sujets des suites de cette invasion formidable, et d'avoir montré à l'Europe combien la force intérieure de ses états lui fournissait de ressources pour repousser les attaques d'un ennemi étranger , secondé même des talens et des efforts d'un sujet puissant et rebelle , il eût encore, malgré la perte du Milanais, fini la campagne avec honneur. Mais ce prince , qui avait plutôt le courage d'un soldat que celui d un

1 Guich., liv. xv, p. 277. Ulloa, Vita del Carlo F, p. 93

2 Fiddes, Life of Wolscy, append., n05 70, 71, 72.

général, qui était entraîné par son ambition, et que son caractère portait plus à la témérité qu'à la prudence, se laissait trop aisément éblouir par le succès, et séduire par toute entreprise qui demandait de l'audace et qui présentait de grands dangers. L'état où étaient alors ses affaires lui offrait naturellement une entreprise de ce genre. 11 se trouvait à la tête d'une des armées les plus puissantes et les mieux entretenues que jamais la France eût mises sur pied : il ne put se résoudre à la congédier sans avoir tiré quelque avantage de ses forces. L'armée impériale avait été obligée de se retirer ; les fatigues l'avaient presque ruinée; le mauvais succès l'avait découragée; le Milanais était sans défense; il n'était pas impossible de s'y rendre avant que Pescaire pût y arriver avec les débris de son armée; ou si la crainte avait rendu sa retraite plus prompte, il n'était pas en état de tenir contre des troupes fraîches et nombreuses ; et dès lors Milan était obligé de se soumettre sans résistance, comme elle avait fait plusieurs fois , à quiconque aurait la hardiesse de l'attaquer.Cesconjecturesétaient par elles mêmes assez plausibles : elles parurent décisives au bouillant François. En vain les plus sages de ses ministres et de ses généraux lui représentèrent le danger de se mettre en campagne dans une saison si avancée, avec une armée composée en grande partie de Suisses et d'Allemands, aux caprices desquels il serait obligé de se prêter dans toutes ses opérations , sans avoir d'autre sûreté que leur fidélité; en vain Louise de Savoie se hâtait à grandes journées d'arriver en Provence pour employer tout son crédit à le détourner d'une entreprise si téméraire; François méprisa les représentations de ses sujets ; et afin de s'épargner le désagrément d'une entrevue avec sa mère, dont il était bien résolu de rejeter les conseils, il se mit en marche avant qu'elle arrivât : mais pour réparer en quelque sorte ce manque d'égard , il la nomma régente du royaume pendant son absence. Bonnivet ne contribua pas peu par ses conseils à affermir François dans la résolution qu'il avait prise. Ce favori, qui avait tous les défauts de son maître, était porté par l'impétuosité naturelle de son caractère à appuyer fortement cette entreprise : il était impatient d'ailleurs de revoir une dame de Milan dont il avait été violemment épris

dans sa dernière campagne ; et l'on prétend que, par les récits séduisans qu'il faisait à François'de la beauté et des agrémens de sa maîtresse, il avait enflammé l'âme de ce prince, toujours ouverte aux impressions de l'amour, et lui avait inspiré le même désir de la voir l.

Les Français passèrent les Alpes au mont Cenis, et comme le succès dépendait de leur diligence , ils marchèrent à grandes journées. Pescaire, qui avait été obligé de prendre un chemin plus long et plus difficile par Monaco et par Final , fut bientôt informé de leur dessein ; convaincu qu'il n'y avait que la présence de ses troupes qui pût sauver le Milanais, il marcha avec tant de célérité , qu'il atteignit d'Albe le même jour que l'armée française arrivait à Verceil. François , instruit par la faute qu'avait faite Bonnivet dans la première campagne, marcha droit à Milan. L'approche inattendue d'un ennemi si puissant jeta la ville dans un si grand trouble et dans une si grande consternation, que Pescaire, qui était entré dans la ville avec ses meilleures troupes, sentit l'impossibilité de la défendre avec succès ; et après avoir jeté une garnison dansla citadelle, il sortit par une porte, tandis que les Français entrèrent par l'autre 2.

La célérité de la marche du roi de France déconcerta tous les plans de défense que les impériaux avaient formés. Jamais généraux n'avaient eu à résister à une invasion si formidable et dans des circonstances si désavantageuses. Charles possédait des états beaucoup plus étendus qu'aucun autre prince de l'Europe, et il n'avait alors d'autre armée à soudoyer que celle de Lombardie, qui ne montait pas à seize mille hommes; mais son autorité était si limitée dans ses différens royaumes, et ses sujets, qu'il ne pouvait imposer à aucune taxe sans leur consentement, montraient tant de répugnance à se charger d'impositions nouvelles ou ex'raordinaires, que sa petite armée se trouva tout à la fois sans paye, sans munitions, sans vivres et sans habits. Dans ces circonstances , il fallait toute la sagesse de Lannoy, toute l'intrépidité de Pescaire et la haine implacable de Bourbon, pour empêcher les troupes impériales de se livrer au désespoir , et pour leur inspirer la volonté et le courage de tenter les ressources qui leur restaient encore

1 OEuv. de Brant., tom. VI, p. 253.

» Mém. de du Bellay, p. 8t. Guich., liv. xv, p. 278-

pour se tirer d'un si grand danger. Ce fut aux efforts de leur génie et à l'activité de leur zèle , plutôt qu'à ses propres forces , que l'empereur dul la conservation de ses états d'Italie '. Lannoy, en engageant les revenus de Naples, se procura quelque argent, qui fut aussitôt employé à pourvoir aux plus pressans besoins des troupes. Pescaire, qui était chéri et presque adoré des troupes espagnoles, les exhorta à montrer à l'Europe, en s'engageant à servir l'empereur dans cette situation périlleuse sans demander leur solde, qu'elles étaient animées par des sentimens d'honneur , bien supérieurs à ceux d'une troupe mercenaire; et ces braves soldats acceptèrent la proposition avec une générosité sans exemple 2. Bourbon , de son côté, mit ses bijoux en gage pour une somme considérable, et partit aussitôt pour l'Allemagne où il avait beaucoup de crédit, afin d'accélérer, par sa présence, la levée d'un corps de troupes pour le service de l'empereur 3.

François commit une faute irréparable en donnant aux généraux de l'empereur le temps de profiter de toutes ces opérations. Au lieu de poursuivre l'ennemi qui se retirait vers Lodi sur l'Adda , poste qui ne pouvait tenir , et que Pescaire était résolu d'abandonner à son approche , il donna la préférence à l'avis de Bonnivet , quoique contraire à celui des autres généraux, et alla mettre le siège devant Pavie, ville située sur le Tésin : c'était à la vérité une place importante , et dont la possession lui aurait ouvert toute la fertile contrée qui borde la rivière; mais elle était bien fortifiée; il était dangereux d'entreprendre un siège difficile dans une saison si avancée ; et les généraux de l'empire, qui sentaient l'importance de conserver cette place , y avaient jeté une garnison de six mille vieux soldats sous les ordres d'Antoine de Lève, officier d'un rang distingué, d'une grande expérience, d'un courage aussi patient qu'actif, fertile en ressources, jaloux de se signaler , accoutumé depuis long-temps à obéir comme à commander , et par conséquent capable de tout souffrir et tout tenter pour réussir.

1 Guich., liv. xv, p. 280.

» Jovius, Vita Davali, tom. V, p. 386. Sandov., yoI. 1, p. 621. Ulloa, Vita del Cari. r,tom. V, p. 94, etc. Vie de l'emp. Ch. V, par Ant. de Vera et Zuniga, p. 36.

8 Mèm. de du Bellay, p. 83.

François pressait le siège avec une vigueur égale à la témérité qui l'avait porté à l'entreprendre. Pendant trois mois, toute la science que pouvaient avoir les ingénieurs de ce siècle, tout ce que peut faire la valeur des soldats, fut mis en usage pour réduire la place. Lannoy et Pescaire, hors d'état de traverser ses opérations, étaient obligés de rester dans une si honteuse inaction, qu'on répandit à Rome une pasquinade, dans laquelle on offrait une récompense à quiconque pourrait découvrir l'armée des impériaux, qui s'était perdue au mois d'octobre dans les montagnes qui séparent la France de la Lombardie, sans qu?on en eût depuis aucune nouvelle l.

Lève , qui connaissait tout l'embarras où se trouvaient ses compatriotes, et l'impuissance où ils étaient de tenir tète en rase campagne à une armée aussi puissante que celle des assiégeans, sentit que sa sûreté dépendait uniquement de sa vigilance et de sa valeur. Il donna de l'une et de l'autre des preuves extraordinaires et proportionnées à l'importance de la place dont la défense lui était confiée. Il retardait les approches des Français par des sorties fréquentes et vigoureuses. Derrière les brèches que faisait leur artillerie, il élevait de nouveaux ouvrages dont la force paraissait égale à celle des premières fortifications. Il repoussait les assiégeans dans tous leurs assauts; et l'exemple qu'il donnait encouragea non-seulement la garnison , mais les habitans même à soutenir, sans murmurer, les fatigues les plus excessives, et à affronter les plus grands périls. La rigueur de la saison vint seconder ses efforts , pour relarder les progrès des assiégeans. François essaya de se rendre maître de la ville en détournant le cours du Tésin , qui la défendait d'un côté; mais une inondation subite de la rivière détruisit en un jour l'ouvrage de plusieurs semaines, et entraîna toutes les levées que son armée avait faites après des travaux immenses et des dépenses énormes 2.

Malgré la lenteur des progrès du siège, et la gloire dont se couvrait Lève par sa belle défense, on ne doutait pas que la ville ne fût à la fin obligée de se rendre. Le pape, qui regardait déjà l'armée française comme dominante en

1 Sandov., I, 608.

2 Guich., liv. xv, p. 280. Ulloa , Vita del Carlo V, p. 95.

Italie , se hâta de rompre les engagemens qu'il avait contractés avec l'empereur , dont les projets excitaient sa jalousie, et de se lier d'amitié avec François. Comme la timide circonspection de son caractère le rendait incapable de suivre le plan hardi qu'avait formé Léon X, de délivrer l'Italie du joug des deux princes rivaux, il revint au projet plus simple et plus facile d'employer la puissance de l'un à balancer et à renverser celle de l'autre. Dans ces dispositions , il ne dissimula point la joie qu'il avait de voir le roi de France recouvrer Milan , dans l'espérance que la crainte d'un si puissant voisin mettrait un frein à l'ambition de l'empereur, qu'aucune puissance d'Italie n'était alors en état de contenir. Il s'occupa avec beaucoup d'ardeur à procurer une paix qui assurât à François la possession de ses nouvelles conquêtes ; mais Charles , toujours inébranlable dans la poursuite de ses projets , rejeta avec dédain sa proposition , et se plaignit amèrement du pape , qui l'avait lui-même engagé à envahir le Milanais , lorsqu'il n'était encore que le cardinal de Médicis. Sur sou refus , Clément conclut aussitôt avec le roi de France un traité de neutralité , où la république de Florence fut comprise *.

Par ce traité François enleva à l'empereur deux de ses plus puissans alliés , en même temps qu'il s'assurait un passage pour ses troupes par leurs états : ces avantages lui inspirèrent l'idée d'attaquer le royaume de Na pies, et lui firent espérer qu'il s'emparerait aisément d'un pays abandonné et entièrement sans défense , ou qu'au moins cette invasion imprévue obligerait le viceroi à rappeler du Milanais une partie de l'armée impériale. Dans cette vue , il y envoya six mille hommes sous le commandement de Jean Stuard , duc d'Albanie ; mais Pescaire , prévoyant bien que le succès de cette diversion dépendrait entièrement du succès des armées qui étaient dans le Milanais , engagea Lannoy à ne faire aucune attention à ces mouvemens , et à tourner 2 tous ses efforts contre le roi de France , qui , en détachant de son armée un corps considérable, s'était affaibli mal à propos, et justifiait encore le reproche qu'on lui a toujours fait de s'engager témérairement dans des projets chimériques et extravagans.

1 Guich., liv. xv, p. 285.

* /d., ibid.

Cependant la garnison de Pavie était réduiïe aux dernières extrémités : les munitions et les vivres commençaient à lui manquer; les Allemands, qui en composaient la plus grande partie , n'ayant reçu aucune paye depuis sept mois entiers ', menacèrent de livrer la ville aux ennemis; et Lève, avec toute son adresse et son autorité , eut bien de la peine à les empêcher de se révolter. Les généraux de l'empire , qui connaissaient tout l'embarras de sa situation, sentirent la nécessité de marcher sans délai à son secours : c'est ce qu'ils pouvaient faire alors. Douze mille Allemands , que le zèle et l'activité de Bourbon avaient fait marcher avec une célérité extraordinaire, étaient entrés en Lombardie sous ses ordres , et en se joignant à l'armée impériale l'avaient rendue presque égale en nombre à l'armée française, considérablement diminuée par l'absence du corps du duc d'Albanie, et affaiblie encore par les fatigues d'un long siège et par la rigueur de la saison. Mais plus le nombre des impériaux augmentait , plus ils sentaient la disette d'argent : loin d'avoir assez de fonds pour fournir à une armée si nombreuse, ils avaient à peine de quoi payer les frais du transport de l'artillerie, des munitions et des vivres. L'habileté des généraux suppléa à tout. Par leur propre exemple, et par les magnifiques promesses qu'ils firent au nom de l'empereur, ils vinrent à bout de déterminer les troupes des différentes nations qui composaient leur armée à se mettre en marche sans recevoir de solde , ils s'engagèrent à les mener droit à l'ennemi , et les flattèrent de l'espoir d'une victoire certaine qui leur offrait, dans les riches dépouilles de l'armée française , une ample récompense de tous leurs services. Les soldats sentirent qu'en quittant l'armée ils perdaient les arrérages considérables qui leur étaient dus ; et empressés de s'emparer des (résors qu'on leur promet'ait, ils demandèrent la bataille avec toute l'impatience d'aventuriers qui ne combattent que pour le butin 2.

Les généraux de l'empereur ne s'exposèrent pas à laisser refroidir l'ardeur de leurs troupes, et marchèrent aussitôt vers le camp des Français. A la première nouvelle de leur approche,

1 Gold., Polit. Impérial., p. 875.

2 Eryci Peuteani , Hist. cisalpina, ap. Grœvii Thés, antiquit. ital., vol. 111, p, 1170, 117a

François assembla un conseil de guerre pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Ses officiers les plus expérimentés étaient d'avis qu'il se retirât, et qu'il évitât une bataille contre un ennemi qui ne la cherchait que par désespoir. Ils observaient que les généraux de l'armée impériale seraient dans quelques semaines obligés de licencier des troupes qu'ils ne pouvaient payer, et qu'ils ne contenaient que par l'espérance prochaine du pillage; ou bien que les soldats, irrités de ne pas voir l'effet des promesses auxquelles ils s'étaient fiés, exciteraient quelque soulèvement qui ne laisserait à leurs chefs que le loisir de songer à leur propre sûreté. Enfin ils conseillaient à leur souverain dé se retrancher dans quelque poste bien fortifié, et d'y attendre tranquillement l'arrivée des troupes fraîches qui devaient venir de France et de Suisse, parce qu'alors il pourrait, sans danger et sans effusion de sang, s'emparer de tout le Milanais avant la fin du printemps ; mais Bonnivet se trouva d'un avis contraire : ce fut sa destinée de donner pendant toute la campagne des conseils funestes à la France. Il représenta la honte dont se couvrirait le roi s'il abandonnait un siège qu'il avait continué si long-temps , ou s'il fuyait devant un ennemi dont les troupes étaient moins nombreuses que les siennes ; il insista sur la nécessité d'accepter la bataille, plutôt que d'abandonner une entreprise dont le succès déciderait de la renommée et de la gloire de son maître. Malheureusement, François poussait les idées de l'honneur à un excès de délicatesse un peu romanesque. Comme il avait souvent répété qu'il prendrait Pavie ou qu'il périrait au pied de ses murs, il se crut engagé à soutenir cette résolution; et plutôt que de manquer à ce vain point d'honneur, il sacrifia tous les avantages que lui assurait une retraite prudente, et prit le parti d'attendre les impériaux sous les murs de Pavie *. t

Les généraux ennemis trouvèrent les Français si bien fortifiés dans leur camp, que, malgré toutes les raisons qu'ils avaient pour attaquer sans délai , ils balancèrent long-temps : mais l'extrémité où les assiégés étaient réduits , et les murmures de leurs soldais , les obligèrent â courir le hasard d'une bataille. Jamais deux

1 Guich., liv. xv, p. 291.

armées n'engagèrent une action avec plus de fureur; jamais on ne sentit plus vivement des deux côtés les conséquences de la victoire ou de la défaite; jamais les combattans ne furent plus animés par l'émulation, par l'antipathie nationale , par le ressentiment mutuel , et par toutes les passions qui peuvent porter la bravoure jusqu'à son plus haut degré. D'un côté un jeune monarque plein de valeur, secondé d'une noblesse généreuse, et suivi de sujets dont l'impétuosité naturelle s'accroissait encore par l'indignation que leur inspirait la résistance , combattaient pour la victoire et pour l'honneur. De l'autre, des troupes mieux disciplinées, conduites par des généraux plus habiles , combattaient par nécessité , avec un courage exalté par le désespoir. Les impériaux ne purent cependant résister au premier effort de la valeur française, et leurs plus fermes bataillons commencèrent à plier ; mais la fortune changea bientôt de face. Les Suisses qui servaient dans l'armée de France, oubliant la réputation que leur nation s'était acquise par sa fidélité et par sa bravoure, abandonnèrent lâchement leur poste. De Lève fit une sortie avec sa garnison, et, dans le fort du combat , attaqua l'arrière -garde des Français avec tant de furie, qu'il la mit en désordre; Pescaire jtombant en même temps sur la cavalerie française avec sa cavalerie allemande, qu'il avait habilement entremêlée d'un grand nombre de fantassins espagnols , armés de pesans mousquets dont on se servait alors , rompit ce corps formidable par une nouvelle méthode d'alfaque à laquelle les Français ne s'altendaient point. La déroute devint générale; il n'y avait presque plus de résistance qu'à l'endroit où était le roi, et il ne combattait plus pour l'honneur ou pour la victoire, mais pour sa propre sûreté. Affaibli par plusieurs blessures qu'il avait déjà reçues et jeté à bas de sou cheval qui avait été tué sous lui, il se défendait encore à pied avec un courage héroïque. Plusieurs de ses plus braves officiers s'étaient rassemblés autour de lui , et faisant des efforts incroyables pour sauver la vie de leur roi aux dépens de la leur, iis tombaient successivement à ses pieds. De ce nombre fut Bonnivet. l'auteur de cette grande calamité, et le seul dont la mort ne fut point regrettée. Le roi, épuisé de fatigue, ne pouvant plus se défendre , se trouva presque seul , exposé à toute

la fureur de quelques soldats espagnols, qu'irritait la résistance obstinée de ce guerrier, dont le rang leur était inconnu. Dans ce moment arriva Poméprant, gentilhomme français, qui était entré avec Bourbon au service de l'empereur, et qui se plaçant a côté du monarque contre lequel il s'était révolté, le protégea contre la violence des soldats, en le conjurant eu même temps de se rendre au duc de Bourbon qui n'était pas éloigné. Malgré le danger pressant qui environnait François de toutes parts , il rejeta avec indignation Tidée d'une action qui aurait été un objet de triomphe pour un sujet rebelle; mais ayant aperçu Lannoy qui, par hasard, se trouva près de lui, il l'appela et lui rendit son épée. Lannoy, se prosternant pour baiser la main du roi , reçut son épée avec un profond respect, et tirant la sienne, il la lui présenta en lui disant qu'il ne convenait pas à un si grand monarque de rester désarmé en présence d'un sujet de l'empereur '.

Dix mille hommes perdirent la vie dans cette bataille, l'une des plus fatales que la France eût jamais essuyées. Il y périt la plus grande partie de la noblesse française, qui avait préféré ia mort à une fuite honteuse. Il y eut aussi un grand nombre de prisonniers; et le plus illustre d'entre eux, après François, était Henri d'Albret, cet infortuné roi de Navarre. Un petit corps de l'ar ri ère-garde s'échappa sous la conduite du duc d'Alençon. A la nouvelle de cette défaite, la faible garnison de Milan se retira par une autre route, avant même d'être poursuivie, et quinze jours après la bataille il ne restait pas un seul Français en Italie.

Lannoy traitait François avec toutes les marques d'honneur dues à son rang et à son caractère ; mais il le gardait en même temps avec l'attention la plus exacte. Non-seulement il prenait toutes les mesures nécessaires pour lui ôter tout moyen de s'échapper, il craignait encore que ses propres soldats ne se saisissent de la personne du roi et ne le gardassent comme un gage de ce qui leur était dû. Pour prévenir ces deux dangers, dès le lendemain de la bataille, il conduisit François au château de Pizzighitone ,

1 Guich , hv. xv, p. 292. OEuv. de Brant., vol. VI, p. 355. Mém. de du Bellay, p. 90. Sandov., Hist., I, p. 638, etc. P. Mari., Ep., 805, 810. Ruscelli, Lett. de princip.,11, p. 70. Clloa, Vita del Cari. V.

près de Crémone, et le mit sous la garde de don Ferdinand Alarçon, général de l'infanterie espagnole, qui au plus grand courage et aux sentimens d'honneur les plus délicats, joignait cette vigilance sévère et scrupuleuse qu'exigeait un si précieux dépôt.

Cependant François , qui jugeait de l'âme de Charles par la sienne, désirait impatiemment qu'il fût informé de sa situation, ne doutant pas que, par générosité ou par une noble compassion, l'empereur ne lui rendit bientôt la liberté. Les généraux de 1\ mpereur n'étaient pas moins impatiens d'envoyer à leur maître des nouvelles de la grande victoire qu'ils venaient de remporter, et de recevoir ses ordres sur la conduite qu'ils devaient tenir. Comme, dans cette saison, la voie la plus prompte et la plus sûre pour porter des nouvelles en Espagne était par terre, François donna au commandeur Pennalosa, qui était, chargé des dépèches de Lannoy, un passeport pour traverser la France.

Charles reçut la nouvelle inattendue du succès signalé qui venait de couronner ses armes avec une modération qui lui eût fait plus d'honneur que la plus grande victoire, si elle eût été sincère. Sans proférer un seul mot qui décelât ni un sentiment d'orgueil ni une joie immodérée, il alla sur-le-champ à sa chapelle, et, après avoir employé une heure entière à rendre au ciel ses actions de grâces, il revint à sa chambre d'audience qu'il trouva remplie de grands d'Espagne et.d'ambassadeurs élrangers, assemblés pour le complimenter. Il reçut leurs complimens d'un air modeste; il plaignit l'infortune du roi prisonnier, et le cita comme un exemple frappant des revers auxquels sont exposés les plus puissans monarques; il défendit toutes réjouissances publiques comme indécentes dans une guerre entre chrétiens, et dit qu'il fallait les réserver pour la première victoire qu'il aurait le bonheur de remporter sur les infidèles; il parut enfin ne s'applaudir de l'avantage qu'il avait obtenu que parce qu'il se trouverait par-là en état de rendre la paix à la chrétienté l.

Cependant Charles formait déjà au fond de son cœur des projets qui s'accordaient mal avec les dehors de cette modération affectée. L'ambition, plutôt que la générosité, était sa passion

1 Sandov , Hist,, vol. 1,651. Utloa, Fila del Cari. } p. 110

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