‹ Œuvres complètesChapitre 19 sur 63 · E IV · texte numérisé non relu

E IV

la prétention de regarder comme son objet particulier le soin de maintenir cet équilibre. Son union avec l'empereur lui avait fait espérer de trouver bientôt une occasion favorable de rentrer dans quelques portions des terres de France qui avaient appartenu à ses prédécesseurs, et l'appât de cette conquête l'avait aisément déterminé à aider Charles à prendre la supériorité sur François. Cependant il n'avait jamais prévu un événement aussi décisif et aussi fatal à la France que la victoire de Pavie, qui lui parut non -seulement avoir désarmé, mais avoir même entièrement anéanti la puissance d'un des deux rivaux. L'idée de la révolution complète et subite que cet événement allait occasioner dans le système politique, lui donna de vives inquiétudes. Il vit l'Europe en danger de devenir la proie d'un prince ambitieux, dont rien n'étoit plus capable de balancer la puissance. En qualité d'allié, il pouvait bien espérer d'être admis à partager une partie des dépouilles du roi captif; mais il était aisé de sentir que, dans la manière de faire ce partage, comme clans l'assurance de conserver son lot , il dépendrait absolument de la volonté d'un allié, dont les forces se trouveraient alors bien supérieures aux siennes. Il prévit que s'il laissait Charles ajouter encore une portion considérable du royaume de France aux vastes états dont il était déjà maître , ce serait un voisin beaucoup plus redoutable pour l'Angleterre que les anciens rois de France ne l'avaient été; et qu'en même temps la balance du continent , dont l'équilibre faisait la sûreté et le crédit de l'Angleterre, serait tout- à -fait renversée. L'intérêt qu'il prenait à la situation de l'infortuné François vint fortifier encore toutes ces considérations politiques ; la bravoure avec laquelle ce roi s'était comporté à la bataille de Pavie inspirait à Henri des sentimens d'admiration qui ne pouvaient manquer d'augmenter sa pitié; et Henri, naturellement susceptible de sentimens généreux, était jaloux de la gloire de se montrer aux yeux de l'Europe comme le libérateur d'un ennemi vaincu. Les passions du ministre anglais secondèrent les inclinations du monarque. Wolsey, qui avait vu ses prétentions à la tiare frustrées dans deux élections consécutives , et qui en rejetait particulièrement la faute sur l'empereur, saisit avec empressement une occasion de

s'en venger. Louise, de son côté,, recherchait l'amitié du roi d'Angleterre avec une soumission qui flattait également ce prince et son ministre: Henri lui donna en secret sa parole qu'il ne prêterait point son secours pour opprimer la France dans l'étal malheureux où elle était réduite; mais il exigea en même temps de la régente qu'elle ne consentirait jamais à démembrer son royaume , même pour procurer la liberté à son fils1.

Cependant , comme les liaisons de Henri avec Charles l'obligeaient à se conduire de manière à sauver les apparences , il fit faire dans ses états des réjouissances publiques pour le succès des armes de l'empereur ; et comme s'il eût été impatient de saisir l'occasion présente de compléter la destruction de la monarchie française , il envoya des ambassadeurs à Madrid pour complimenter Charles sur sa victoire, et lui rappeler qu'en qualité de son allié , et comme intéressé dans cette cause commune, il avait droit d'en partager les fruits ; il demandait en conséquence qu'en vertu des conventions de leur traité, Charles envahît la Guienne avec une forte armée et le mît en possession de celte province. En même temps il offrait d'envoyer la princesse Marie en Espagne ou dans les Pays-Bas , pour être élevée sous la direction de l'empereur , jusqu'à la conclusion du mariage qui avait été arrêté; et en retour de cette marque de confiance, il demandait qu'on lui remît François, en vertu du traité de Bruges, par lequel chacune des parties contractantes s'était engagée à remettre tout usurpateur dans les mains de celui dont il aurait blessé les droits. Henri ne pouvait pas sérieusement espérer que l'empereur écouterait des propositions si extravagan'es, qu'il n'était ni de son intérêt, ni même en son pouvoir d'accorder ; il paraît même que Henri ne les fit que pour avoir un prétexte honnête de prendre avec la France les engagemens que pourraient exiger les circonstances 2.

C'était surtout clans les différens états d'Italie que la victoire de Pavie avait répandu les alarmes et la terreur. Cet équilibre de pouvoir dont ils faisaient la base de leur sûreté, et qui avait été constamment Tobjet de toutes leurs négo-

1 Mém. de du Bellay, p. 91 Guich., liv. xvi, p. 3)8. Herbert- » Herbert, p. 64.

dations et de leur politique raffinée , se trouvaif anéanti en un moment. Ils se voyaient exposés par leur situation à ressentir les premiers les effets de la puissance sans bornes que Charles venait d'acquérir. Ils avaient remarqué dans le jeune monarque plusieurs signes d'une ambition démesurée; et ils sentaient assez, qu'en qualité d'empereur ou de roi de Naples , il pouvait former, sur différentes partie de l'Italie, des prétentions dangereuses qu'il réaliserait avec facilité. Ils délibérèrent avec la plus grande inquiétude sur les moyens de lui opposer une force qui pût arrêter ses progrès » ; mais leurs résolutions, mal concertées et plus mal exécutées encore, n'eurent aucun effet. Clément, au lieu de suivre les mesures qu'il avait prises avec les Vénitiens pour assurer la liberté de l'Italie , se laissa si fort intimider par les.menaces de Lannoy, ou séduire par ses promesses, qu'il fit un traité particulier, où il s'obligea d'avancer une somme considérable pour certains avantages qu'il devait recevoir en échange. L'argent fut payé sur-le-champ; mais l'empereur refusa ensuite de ratifier le traité, et le pape resta exposé à la honte d'avoir abandonné la cause commune pour son intérêt personnel . et au ridicule d'avoir fait une bassesse à ses dépens 2.

Quelque honteux que fût l'artifice dont on s'était servi pour tirer cette somme des mains du pape , elle se trouva fort à propos dans celles du vice-roi pour le tirer d'un danger très pressant. Aussitôt après la défaite de l'armée française, les mêmes Allemands qui avaient défendu Pavie avec tant de courage et de constance crurent que la gloire qu'ils avaient acquise et les services qu'ils venaient de rendre leur donnaient le droit d'être insolens ; las d'attendre inutilement le fruit des promesses dont on les avait amusés si long-temps, ils se rendirent maîtres de la ville, résolus de la garder en leur possession , comme gage du paiement des sommes qui leur étaient dues; et le reste de l'armée montra beaucoup plus de dispositions à soutenir les mutins qu'à les réprimer. Lannoy apaisa ces séditieux Allemands en leur distribuant l'argent du pape; mais quoiqu'il les eût

1 Guich., liv. xvi, p. 300. Ruscelli, Lelt. de priiic, 11, 74, 76, etc. Hist. de de Thou, liv. i, cb. xi.

* Guich., liv. xvi, p. 316. Mauroceui, Hist. venet. ap Istorichi dclle cusc venez., V, 131, 136.

satisfaits pour un instant , il avait peu d'espérance d'être en état de les payer régulièrement à l'avenir ; et craignant que , dans leur mécontentement , ils ne se saisissent de la personne du roi prisonnier, il prit le parti de licencier sur-le-champ toutes les troupes , tant allemandes qu'italiennes , qui étaient au service de l'empereur l. Ainsi , par un contraste qui doit paraître fort étrange, mais qui dérivait naturellement de la constitution de la plupart des gouvernemens européens dans le seizième siècle, tandis que Charles était soupçonné par tous ses voisins de prétendre à la monarchie universelle, et qu'en effet il formait les projets les plus vastes , ses revenus étaient en même temps si hornés , qu'il ne pouvait pas entretenir une armée victorieuse qui ne montait pas à plus de vingt-quatre raille hommes.

Cependant Charles , renonçant bientôt à l'air de modération et de désintéressement qu'il avait affecté d'abord , s'occupait sans relâche des moyens de tirer les plus grands avantages possibles du malheur de son adversaire. Quelquesuns de ses conseillers l'exhortaient à traiter François avec la générosité qui convient à un monarque vainqueur, et voulaient qu'au lieu d'abuser de son infortune pour lui imposer des conditions rigoureuses , Charles lui rendît la liberté de manière à se l'attacher pour toujours par les liens de la reconnaissance et de l'amitié , liens bien plus forts et bien plus durables que ceux qu'il pourrait former par des sermens extorqués et des stipulations involontaires. Peutêtre que tant de générosité s'accorde mal avec la politique ; c'était d'ailleurs un sentiment trop délicat pour le prince à qui on voulait l'inspirer. Le parti moins noble et moins grand , mais plus facile et plus commun , de faire tous ses efforts pour tirer parti de la captivité de François, eut la pluralité des voix au conseil, et il convenait bien mieux au caractère de l'empereur. Charles , en adoptant ce plan, ne l'exécuta pas avec adresse. Au lieu de faire "un grand effort pour pénétrer dans la France avec toutes les forces de l'Espagne et des Pays-Bas ; au lieu d'écraser les états d'Italie avant qu'ils eussent le temps de se remettre de la consternation où les avait jetés le succès de ses armes , il eut recours aux finesses

» Guich., liv. xvi, p. 302.

de l'intrigue et de la négociation ; mais il s'y détermina en partie par nécessité, en partie par caractère. Le mauvais état de ses finances le mettait presque dans l'impossibilité de faire aucun armement considérable; et comme il n'avait jamais paru à la tête de ses armées, dont il avait toujours donné le commandement à ses généraux , il goûtait peu les conseils qui demandaient l'audace et les talens d'un guerrier, et il avait plus de confiance dans l'art de la négociation qu'il connaissait mieux. D'ailleurs il se laissa trop éblouir par la victoire de Pavie ; il parut croire qu'elle avait anéanti toutes les forces de la France et épuisé toutes ses ressources , et que ce royaume allait tomber entre ses mains comme la personne du souverain.

Plein de ces idées, il résolut de mettre au plus haut prix la liberté de François , et chargea le comte de Roeux de visiter de sa part ce roi dans sa prison , et de lui proposer les conditions suivantes, comme les seules auxquelles il pouvait être relâché. Ces conditions étaient de rendre la Bourgogne à l'empereur , dont les ancêtres en avaient été injustement dépouillés; de céder la Provence et le Dauphiné pour être érigés en ira royaume indépendant qui serait donné au connétable de Bourbon ; de satisfaire le roi d'Angleterre sur toutes ses prétentions , et enfin de renoncer à toutes celles des rois de France sur Naples, Milan et tout autre état d'Italie. François , qui s'était flatté que l'empereur le traiterait avec la générosité qu'un grand prince avait droit d'attendre d'un autre , ne put entendre ces propositions sans être transporté d'une si violente indignation , que tirant tout à coup son épée, il s'écria : « 11 vaudrait mieux pour un roi de mouci rir ainsi ! » Alarçon , alarmé de cette violence , saisit la main du roi , qui se calma bientôt , mais qui déclara , de la manière la plus solennelle , qu'il resterait plutôt prisonnnier toute sa vie que d'acheter la liberté à un prix si honteux l.

Cette découverte mortifiante des intentions de l'empereur augmenta sensiblement l'impatience et le chagrin que François ressentait de sa captivité : elle lui devint dès lors affreuse, et le désespoir se serait emparé de lui s'il ne se fût pas attaché à la seule idée qui pouvait lui donner quelque consolation. Il se persuada que les con-

1 Mém. de du Bcllrty, 94. Ferrer., Hist., \x„ 43

HISTOIRE DE CHARLES-QUINT. liô2Ô]

ditions proposées par Roeux , ne venaient pas immédiatement de l'empereur même , mais qu'elles avaient été dictées par la politique rigoureuse de son conseil espagnol; il espéra que, dans une entrevue avec Charles, il avancerait plus sa délivrance que par de longues négociations qui passeraient par la médiation subalterne de ses ministres. Déçu par cette idée, qui venait de l'opinion trop favorable qu'il conservait toujours du caractère de l'empereur , il offrit d'aller le trouver à Madrid, et consentit à servir de spectacle à une nation hautaine. Lannoy employa tout son art pour le confirmer dans ces sentimens, et -concerta en secret avec lui les moyens d'exécuter sa résolution. François était si impatient de suivre un plan qui lui offrait l'espérance de sa liberté , qu'il fournit les galères nécessaires pour le voyage , Charles étant pour lors hors d'état de mettre aucune flotte en mer. Le vice-roi , sans communiquer ses intentions ni à Bourbon ni à Pescaire , conduisit son prisonnier vers Gènes , sous prétexte de le transporter à Naples par mer; mais dès qu'on eut mis à la voile, il ordonna aux pilotes de cingler droit en Espagne. Les vents poussèrent cette petite flotte assez près des côtes de France; l'infortuné François passa devant son royaume, vers lequel son cœur et ses regards se tournèrent mille fois avec douleur. Cependant on aborda en peu de jours à Barcelone, et bientôt après François fut logé par l'ordre de l'empereur dans l'Alcazar de Madrid , sous la garde du vigilant Alarçon , qui veillait toujours sur lui avec la même attention i.

Quelques jours après l'arrivée du roi de France à Madrid , où il ne tarda pas à se convaincre du peu de confiance qu'il devait avoir dans la générosité de l'empereur, Henri VIII conclut avec la régente un traité qui donna à François l'espérance de recouvrer sa liberté par une autre voie. Les demandes exagérées d'Henri avaient été reçues à Madrid avec toute l'indifférence qu'elles méritaient, et à laquelle il s'attendait sans doute lui-même. Chai les, enivré de ses prospérités, avait cessé de lui faire sa cour avec ces égards et celte soumission respectueuse qui flattaient tant l'âme hautaine de ce prince. Wolsey, aussi vain que son maître, fut vivement

1 Mém.de du Bellay, p. 95. P.Mart., Ep. «/f.Guicli., liv. xvi, p. 323.

offensé de ce que l'empereur avait discontinué les caresses et les protestations d'amitié qu'il avait coutume de lui prodiguer. Ces légers mécontentemens donnèrent un nouveau poids aux considérations que j'ai détaillées plus haut , et déterminèrent Henri à former une alliance défensive avec Louise. Tous les différends qui restaient à terminer entre eux furent bientôt conciliés, et le roi d'Angleterre promit tous ses soins pour tirer de captivité son nouvel allié.

Dans le temps même où la défection d'un allié si puissant donnait à Charles les plus vives inquiétudes, il se tramait en Italie une conspiration secrète, qui le menaçait d'une perte encore plus funeste. Cette conspiration était le fruit du caractère inquiet et intrigant de Moron , chancelier de Milan ; le ressentiment que ce ministre avait conçu contre les Français se trouvait apaisé par leur expulsion de l'Italie , et sa vanité n'était pas moins satisfaite de voir Sforce , dont il avait embrassé les intérêts, rétabli dans le duché de Milan. Cependant les prétextes de la cour impériale pour différer d'accorder à Sforce l'investiture de sa nouvelle souveraineté avaient longtemps alarmé Moron : on les avait répétés si souvent et avec tant d'apparence de mauvaise foi , que ce politique soupçonneux crut y voir la preuve évidente de l'intention où l'on était de dépouiller Sforce du riche duché de Milan, quoique la conquête n'en eût été faite qu'en son nom. Cependant Charles , voulant tranquilliser le pape et les Vénitiens , qui se défiaient autant de ses desseins que Moron , accorda enfin cette investiture si long-temps sollicitée; mais ce fut avec tant de réserves et de conditions onéreuses , que le duc de Milan se trouvait plutôt le sujet de l'empereur que le vassal de l'empire, et qu'il ne lui restait guère d'autre garant de la sûreté de sa possession , que le bon plaisir d'un supérieur ambitieux. S'il arrivait que l'empereur ajoutât le Milanais à son royaume de Naples , Moron voyait dans cette réunion la ruine de la liberté de l'Italie, et la perte du pouvoir et de l'autorité dont il jouissait lui-même. Plein de ces idées , il commença à s'occuper des moyens d'affranchir l'Italie de toute domination étrangère, projet qui était , comme je l'ai déjà remarqué, l'idée favorite des politiques italiens de ce siècle, et qui fut toujours le grand objet de leur ambition. Moron pensa qu'il ne manquerait plus

rien à sa renommée , si à la gloire d'avoir été le principal instrument de l'expulsion des Français hors du Milanais, il pouvait ajouter celle d'affranchir Naples du joug des Espagnols. Son génie fertile lui présenta bientôt un plan d'exécution , hardi à la vérité et difficile , mais qui , par ces raisons mêmes, plut davantage à son caractère audacieux et entreprenant.

Bourbon et Pescaire avaient été également offensés de ce que Lannoy avait conduit le roi de France en Espagne sans leur participation. Le premier, craignant que les deux monarques ne conclussent en son absence quelque traité où ses intérêts se trouveraient sacrifiés, se rendit en diligence à Madrid pour prévenir ce danger. Pescaire, qui restait seul chargé du commandement de l'armée , fut obligé de demeurer en Italie; mais dans toutes les occasions il laissa éclater son indignation contre le vice-roi , et il en parla en termes pleins de mépris et de ressentiment. Dans une lettre qu'il écrivit à l'empereur, il accusait Lannoy de s'être montré lâche dans le danger et insolent après la victoire de Pavie, à laquelle il n'avait contribué ni par sa valeur ni par sa conduite. Pescaire ne se plaignait pas avec moins d'amertume de l'empereur même, qui, selon lui, n'avait pas rendu assez de justice à son mérite, et ne l'avait pas récompensé d'une manière proportionnée à ses services. Ce fut sur les mécontentemens de Pescaire que Moron fonda tout le plan de son projet. 11 connaissait l'ambition démesurée du marquis, la vaste étendue de ses talens dans la paix ainsi que dans la guerre , et l'intrépidité de son âme, capable d'entreprendre et d'exécuter les projets les plus désespérés. Le voisinage de l'armée espagnole, qui était cantonnée sur les frontières du Milanais, fournit à Moron l'occasion d'avoir avec Pescaire plusieurs entrevues , où il eut soin de faire tomber la conservation sur les événemens qui avaient suivi la bataille de Pavie ; et c'était un sujet que le marquis saisissait toujours avidement et traitait avec chaleur. Moron , observant avec plaisir la vivacité et la constance de son ressentiment , rappelait adroitement et aggravait toutes les circonstances qui pouvaient l'enflammer davantage. 11 lui peignait avec les couleurs les plus fortes le peu d'équité et de reconnaissance qu'avait montré l'empereur en lui préférant Lannoy , et en laissant ce Flamand

présomptueux disposer du roi captif, sans même consulter un général dont la bravoure et la conduite avaient valu à Charles la gloire d'avoir en son pouvoir un tel prisonnier. Lorsque Moron crut avoir suffisamment échauffé, par ses discours artificieux, le ressentiment de Pescaire, il commença à lui laisser entendre que le moment était arrivé de tirer vengeance de tant d'affronts et de s'acquérir une gloire immortelle , en délivrant son pays de l'oppre-^ion des étrangers ; que les états d'Italie , las de porter le joug ignominieux et intolérable des Barbares, étaient prêts à se réunir pour entrer dans l'indépendance; que tous les yeux étaient fixés sur lui, comme sur le seul chef dont le génie et le bonheur pouvaient assurer le succès de cette noble entreprise; que la facilité de l'exécuter en égalait la gloire , puisqu'il ne tenait qu'à lui de disperser dans les villages du Milanais l'infanterie espagnole, le seul corps de troupes que l'empereur eût en Italie, et que, dans une seule nuit, tous ces soldats seraient massacrés par le peuple qui, indigné de leurs exactions et de leur insolence } se chargerait avec joie de cette vengeance; qu'il pourrait alors sans obstacle prendre possession du trône de Naples, et que la fortune semblait lui destiner cette couronne, comme la seule récompense digne du libérateur de l'Italie ; que le pape, comme suzerain du royaume de Naples, dont les papes précédens avaient disposé en mille occasions, lui en donnerait avec plaisir l'investiture; que les Vénitiens, les Florentins, le duc de Milan, à qui il avait communiqué son projet , seraient avec la France les garans de ses droits ; que les Napolitains aimeraient beaucoup mieux être gouvernés par un compatriote qu'ils admiraient et qu'ils chérissaient, que par des étrangers dont ils haïssaient la domination , et qui les tenaient depuis si long-temps dans la servitude; que l'empereur enfin, étonné d'un coup si inattendu , se trouverait sans troupes et sans argent et hors d'état de résister à une ligue si puissante i.

Pescaire, frappé de la hardiesse et de l'étendue du projet , écoutait attentivement Moron, mais de l'air d'un homme qui médite profondé-

1 Guicta., liv.xvi, p. 325. Jovius, Vita Davali ,\>. 417. OEuv. de£ran1ôme,vo\AY,\>. 171 . Ruscelli, Letterede princ, xi, 91. Hist. de de T/iou, liv.i, c. xi. P. Eleuter., Rer. austr., lib. ix, c. m, p. 27.

ment et qui est agité de sentimens divers. D'un côté , l'infamie de trahir son souverain , qui lui avait confié le commandement suprême de ses troupes, l'épouvantait, de l'autre, la perspective séduisante d'obtenir un trône l'entraînait. Après quelques momens d'irrésolution, le parti le plus honteux prévalut dans son âme, et, comme il arrive presque toujours quand on délibère entre l'utile et l'honnête , l'ambition triompha de l'honneur. Il voulut cependant donner quelque couleur à sa trahison, en exigeant que l'on consultât auparavant quelques savans casuistes pour savoir, «si un sujet pou- «vait légitimement prendre les armes contre son « souverain immédiat , pour obéir au seigneur «suzerain dont le royaume même relevait. » La décision des théologiens et des jurisconsultes de Rome et de Milan fut telle qu'il l'attendait : les négociations continuèrent, et l'on parut prendre avec ardeur toutes les mesures convenables pour accélérer l'exécution de ce grand dessein.

Cependant Pescaire , ou effrayé de la perfidie atroce qu'il allait commettre , ou peut-être désespérant du succès, commençait à balancer, et à songer aux moyens de rompre Iesengagemens qu'il avait pris. Sforce ayant été dans le même temps attaqué d'une maladie qu'on crut mortelle, cette circonstance acheva de déterminer Pescaire à révéler toute la conspiration; il crut qu'il serait plus prudent d'attendre de l'empereur le duché de Milan comme une récompense du secret qu'il lui découvrait , que de chercher à s'en emparer par un enchaînement de crimes. Cette résolution cependant l'entraîna malgré lui dans la nécessité de faire plusieurs actions qui n'étaient guère moins criminelles et moins infâmes. L'empereur, qui était déjà informé d'ailleurs de toute la conspiration, parut très satisfait de la fidélité de Pescaire , et lui ordonna de continuer pendant quelque temps ses intrigues avec le pape et Sforce afin de mieux découvrir toutes leurs vues, et de pouvoir les convaincre de leur crime avec plus de certitude. Pescaire qui se sentait coupable , et qui ne pouvait se dissimuler combien son long silence devait paraître suspect à Madrid, n'osa pas refuser cette odieuse commission; et , à sa honte éternelle, il fut obligé déjouer le plus vil des rôles , celui de séduire pour trahir. Si l'on fait attention à la sagacité des hommes à qui il avait affaire, on

trouvera que son rôle n'était pas moins difficile que bas; mais il s'en acquitta avec beaucoup d'adresse, et sut tromper l'œil pénétrant de Moron même, qui, plein de confiance dans la bonne foi de Pescaire, alla le trouver à Navaro pour mettre la dernière main à leurs complots. Pescaire le reçut dans un appartement où Antoine de Lève s'était caché derrière la tapisserie pour entendre leur entretien et servir de témoin. Moron , en sortant de la maison pour retourner chez lui , fut , à son grand étonnement , arrête par Lève qui le fit prisonnier au nom de l'empereur. Il fut conduit au château de Pavie ; et Pescaire, qui venait d'être son complice, eut l'audace de l'interroger comme son juge. En même temps , l'empereur déclara Sforce déchu de tous ses droits au duché de Milan, pour être entré dans une conspiration contre le souverain dont il le tenait; et par son ordre, Pescaire se saisit de toutes les places du Milanais, à la réserve de Crémone et de Milan, que l'infortuné duc voulut essayer de défendre, et qui furent aussitôt bloquées par les troupes impériales i.

Quoique le mauvais succès de cette conspiration , qui tendait à dépouiller l'empereur de ses possessions d'Italie, n'eût servi qu'à étendre ces mêmes possessions, il sentit la nécessité d'en venir à un accommodement avec le roi de France, s'il ne voulait attirer sur lui toutes les forces de l'Europe , universellement alarmée des progrès de ses armes et de l'ambition insatiable qu'il ne prenait plus la peine de cacher. Jusque-là, loin de traiter François avec la générosité que ce monarque méritait , à peine avait-il pour lui les égards dus à son rang. Au lieu de montrer les sentimens d'un grand prince, il paraissait se conduire avec la finesse d'un corsaire avide qui espère, en maltraitant ses prisonniers, les forcer à payer plus cher leur rançon. Le roi était confiné dans un vieux château , sous les yeux d'une garde rigide , dont l'attention sévère et minutieuse rendait sa captivité encore plus dure. On ne lui permettait d'autre exercice que celui de monter une mule , environné de cavaliers armés. Charles, sous prétexte qu'il ne pouvait se dispenser de se trouver aux états assemblés à Tolède, était allé établir sa cour en celte ville, et avait laissé passer plusieurs semaines sans

1 Guieh., liv. xvi, p. 329. Capella, tir. v, p. 200.

voir François dans sa prison , malgré les sollicitations pressantes et réitérées de ce malheureux prince. Tant d'indignités firent une impression profonde sur l'âme d'un monarque fier et sensible ; il perdit entièrement le goût de ses amusemens ordinaires ; la gaîté naturelle de son caractère l'abandonna, et après quelque temps de langueur, il fut attaqué d'une fièvre dangereuse. Dans la violence de ses accès , il ne faisait que se plaindre de la rigueur inattendue et outrageante avec laquelle on le traitait , et il répétait souvent que l'empereur aurait bientôt la satisfaction de l'avoir laissé mourir dans sa prison , sans avoir daigné le voir une seule fois. A la fin, les médecins désespérèrent de sa vie , et avertirent l'empereur qu'il ne restait d'autre moyen de le sauver que de lui accorder la demande dont son imagination s'était si vivement frappée. Charles , jaloux de conserver une vie à laquelle étaient attachés tous les avantages qu'il espérait encore retirer de la victoire de Pavie, consulta sur-le-champ ses ministres sur ce qu'il devait faire. En vain lechancelierGartinara, celui d'entre eux qui avait le plus de lumières et d'expérience , lui représenta l'indécence qu'il y aurait à visiter François s'il n'était pas disposé à lui rendre sur-le-champ la liberté à des conditions raisonnables; en vain il lui fit sentir la honte dont il se couvrirait si l'avarice ou l'ambition seule le déterminait à donner à ce roi captif une marque d'attention et d'intérêt , que la générosité et l'humanité avaient depuis si longtemps sollicitée sans succès. L'empereur, moins délicat que son ministre, et moins jaloux de cette sorte de gloire , partit pour aller à Madrid voir son prisonnier. L'entrevue fut courte ; François était trop faible pour soutenir un long entretien. L'empereur lui parla en termes pleins d'affection et d'estime ; il lui promit qu'il aurait bientôt sa liberté, et qu'il serait traité en attendant avec tous les égards dus à un roi. Cette démarçche de Charles lui aurait fait le plus grand honneur si les motifs en eussent été plus purs. François, dans l'état de faiblesse où il était, crut aisément ses promesses ; ranimé par un rayon d'espérance, il commença dès ce moment à se rétablir, et recouvra bientôt ses forces et sa santé { . Ce prince eut bientôt la mortification de voir

qu'il avait encore une fois donné trop légèrement sa confiance à l'empereur. Charles , immédiatement après sa visite , était retourné à Tolède ; toutes les négociations étaient conduites par ses ministres , et François était gardé aussi étroitement que jamais. Une nouvelle indignité, mais des plus cruelles , mit le comble à toutes celles qu'il avait déjà essuyées. Bourbon venait alors d'arriver en Espagne. Charles , qui avait si long-temps refusé une visite au roi de France , rendit au sujet rebelle les honneurs les plus distingués. Il alla au-devant de lui hors des portes de Tolède , l'embrassa affectueusement , et , le plaçant à sa gauche, le conduisit en pompe à son appartement. Ces égards affectés pour Bourbon étaient autant d'affronts pour l'infortuné monarque, qui en fut en effet vivement touché. Une chose cependant servit un peu à le consoler ; il observa que les sentimens des Espagnols étaient bien différens de ceux de leur souverain. Cette nation généreuse détestait le crime de Bourbon ; et , malgré ses talens supérieurs et ses grands services , les nobles évitaient tout commerce avec lui. Charles ayant prié le marquis de Villena de loger Bourbon dans son palais , pendant que la cour séjournerait à Tolède , le marquis lui répondit poliment qu'il ne pouvait point refuser à son roi ce qu'il désirait , mais il ajouta avec toute la fierté d'un Castillan , que ce prince ne devait pas être surpris s'il brûlait son palais jusqu'aux fondemens dès que le connétable en serait sorti , parce qu'une maison qui avait été souillée par la présence d'un traître n'était plus digne d'être habitée par un homme d'honneur K L'empereur n'en parut pas moins jaloux de récompenser d'une manière éclatante les services de Bourbon ; mais il était fort embarrassé sur le choix de la récompense. Bourbon demandait avant tout l'accomplissement de la promesse que Charles lui avait faite de lui donner en mariage sa sœur Éléonore , reine douairière de Portugal, et lui rappelait que l'honneur de cette alliance était le principal motif qui l'avait porté à se révolter contre son légitime souverain. François, de son côté, pour prévenir cette dangereuse union , avait offert , avant son départ d'Italie, d'épouser cette princesse, qui témoignait bien plus de goût pour l'alliance d'un roi

1 Guich., liv. xv, p. 339. Sandov., Hist., vol. 1, 665. '■ ' Guich., liv. xvi, p. 335.

puissant que pour celle d'un sujet exilé. Ces considérations diverses jetaient dans l'âme de l'empereur beaucoup d'incertitudes difficiles à concilier. La mort prématurée de Pescaire, qui, à l'âge de trente-six ans, laissait la réputation d'avoir été un des plus grands généraux et un des plus habiles politiques de son siècle, arriva fort à propos pour tirer l'empereur d'embarras. Cette mort faisait vaquer le commandement de l'armée d'Italie, et Charles, toujours fertile en ressources , persuada à Bourbon, qui n'était pas en état de résister à ses volontés, d'accepter le titre de général en chef de cette armée, avec la souveraineté du duché de Milan , confisqué sur Sforce, à condition qu'il ne songerait plus à épouser la reine de Portugal l.

Le principal obstacle qui retardait la délivrance de François était la restitution de la Bourgogne. Charles ne voulait point céder sur cet article, et déclarait qu'il ne relâcherait François qu'après que celte condition préliminaire serait arrêtée. François répétait toujours qu'il ne consentirait jamais à démembrer son royaume; et que, quand même il oublierait les devoirs d'un monarque au point d'y consentir, les lois fondamentales de son royaume s'opposeraient à ce démembrement ; il consentait volontiers à faire à l'empereur une cession absolue de tous ses droits et de toutes ses prétentions sur l'Italie et sur les Pays-Bas ; il promettait encore de rendre à Bourbon toutes les terres qu'on lui avait confisquées, il renouvelait l'offre d'épouser la princesse Éléonore , enfin il s'engageait à payer une rançon considérable. Mais toute confiance et toute estime mutuelle furent dès lors détruites sans retour entre les deux monarques. D'un côté, on voyait les efforts d'une ambition avide, déterminée à profiter de toutes les circonstances favorables ; de l'autre , le soupçon et le ressentiment tenaient perpétuellement François sur ses gardes ; de sorte que la conclusion de ces longues négociations parut plus éloignée que jamais. La duchesse d'Alençon , sœur du roi de France , à qui Charles avait permis de voir son frère dans sa prison , employa tout ce qu'elle avait d'adresse pour obtenir sa liberté à des conditions plus raisonnables : Henri , de son côte , joignit ses bons offices , mais tous deux

1 Sandov., Jlist., vol. 1 , p. 576. OEuv. de Brant.,

avec si peu de succès que François, au désespoir, prit subitement la résolution de résigner sa couronne avec tous ses droits au dauphin son fils, déterminé à finir ses jours dans sa prison , plutôt que de racheter sa liberté par des concessions indignes d'un roi. Il signa un acte revêtu de toutes les formalités nécessaires, et donna pouvoir à sa sœur de le porter en France pour être enregistré dans tous les parlemens de son royaume; il déclara en même temps ses intentions à l'empereur, et le pria de fixer le lieu de sa prison, et de lui former une maison convenable à son rang pour le reste de ses jours i.

Cette résolution extraordinaire du roi de France fit une forte impression sur l'esprit de Charles : il commença à craindre qu'un excès de rigueur ne lui fit manquer son but, et qu'au lieu des grands avantages qu'il comptait retirer de la rançon d'un si puissant monarque, il ne se trouvât à la fin n'avoir entre ses mains qu'un prince sans états et sans revenus. Il arriva dans le même temps qu'un des domestiques du roi de Navarre, par des efforts extraordinaires de fidélité, de courage et d'adresse, procura à son maître l'occasion de s'évader de la prison où il était renfermé depuis la bataille de Pavie. Cette évasion convainquit l'empereur que la vigilance de ses officiers, quelque attentive qu'elle fût, pourrait bien aussi être mise en défaut par l'adresse ou le courage de François ou de ses gens, et qu'une heure pouvait lui faire perdre tous les avantages qu'il avait cherché à s'assurer par tant desoins. Ces considérations le déterminèrent à se relâcher un peu de ses premières demandes : d'un autre côté, l'impatience de François et le dégoût de sa prison augmentaient tous les jours : certain avis qu'il reçut d'une ligue puissante qui se formait en Italie contre l'empereur, le rendirent plus disposé à céder davantage , dans la confiance que s'il pouvait une fois obtenir sa liberté , il serait bientôt en état de reprendre tout ce qu'il aurait accordé.

Ainsi les vues et les sentimens des deux monarques se rapprochèrent , et le traité qui procura à François sa liberté fut signé â Madrid le 14 janvier 1526. L'article qui regardait la Bourgogne , et qui jusqu'alors avait occasioné la plus grande difficulté , fut arrêté ; François s'en-

1 Cet. acte est rapporté dans les Mémoires historiques i et politiques de M. l'abbé haynal, tom. II, p. 151

gagea à restituer ce duché avec toutes ses dépendances , pour être possédé par l'empereur en toute souveraineté; mais comme Charles consentait à rendre à François sa liberté avant que cette restitution fût consommée, afin d'assurer l'exécution de cet article , ainsi que de tous les autres, il fut stipulé que François, dès l'instant qu'il serait relâché , livrerait à l'empereur, pour otages, son fils aîné le dauphin, le duc d'Orléans, son second fils, ou à la place du dernier , douze des principaux seigneurs du royaume que Charles nommerait à son choix. Ce traité contenait encore un grand nombre d'articles extrêmement rigoureux, quoique moins importans que les précédens. Les plus remarquables étaient que François renoncerait à toutes ses prétentions en Italie; qu'il céderait tous les droits qu'il avait à la souveraineté de la Flandre et de l'Artois ; que dans le délai de six semaines après sa délivrance, il rendrait à Bourbon et à ses partisans tous leurs biens, meubles et immeubles , avec dédommagement complet des pertes qu'ils avaient essuyées par la confiscation; qu'il emploierait tout son crédit sur Henri d'Albret pour le forcer d'abandonner ses prétentions à la couronne de Navarre , et qu'il ne lui donnerait à l'avenir aucune espèce de secours pour la recouvrer ; qu'il y aurait entre l'empereur et François une alliance d'amitié et d'union perpétuelle, avec promesse de se secourir mutuellement dans tous les cas de nécessité ; que pour fortifier cette union, François épouserait la sœur de l'empereur, reine douairière de Portugal ; que François ferait ratifier tous les articles du traité par les états de son royaume, et les ferait enregistrer dans ses parlemens ; qu'aussitôt que l'empereur recevrait l'acte de cette ratification, il mettrait les otages en liberté; mais qu'à leur place , on lui remettrait Charles , duc d'Angoulème , troisième fils du roi de France , pour être élevé à la cour impériale , afin de manifester par-là et de cimenter davantage l'amitié qui devait régner entre les deux monarques; et que si François n'accomplissait pas, dans les délais marqués, tous les articles de ce traité, il s'engagerait sous sa parole d'honneur et par serment à retourner en Espagne pour y rester prisonnier de l'empereur l.

1 Recueil des Traités, lom. 11, p. 112. Ulloa, Fila dell Cari. V, p. 102, etc.

Charles se flattait par ce traité non-seulement d'avoir abaissé son rival, mais encore d'avoir pris toutes les précautions propres à Fem pécher de reprendre jamais assez de puissance pour devenir redoutable. Ce n'était pas ainsi que les meilleurs politiques du siècle en jugeaient; ils ne pouvaient se persuader que François, une" fois libre , se soumît à des conditions qu'il avait rejelées si long-temps , et qu'il n'avait acceptées qu'avec la plus grande répugnance, même au milieu des horreurs de sa captivité. L'ambition et le ressentiment, disaient ils, le porteront bientôt à violer des engageusens tyranniques, imposés par force; et il trouvera aisément assez de raison et de casuistes pour démontrer que la justice et la nécessité ne peuvent manquer d'être où se trouve un avantage si manifeste. Si l'on eût su alors la démarche secrète que François venait de faire , on eût vu que cette opinion était déjà plus qu'une conjecture. Quelques heures avant designer le traité, François assembla ce qu'il avait de conseillers à Madrid , et après avoir exigé d'eux le secret, sous la foi d'un serment solennel, il fit en leur présence une longue énumérationdes artifices honteux et des traitemens tyranniques que l'empereur avait employés pour le séduire ou pour l'intimider : en conséquence, il fit une protestation dans les formes , entre les mains de notaires, contre le consentement qu'il allait donner au traité , comme étant un acte involontaire qui devait être regardé comme nul et de nul effet l. Ainsi par cet artifice, si contraire à la bonne foi , et que les mauvais traitemens qu'il avait essuyés ne peuvent justifier, François crut satisfaire à la fois son honneur et sa conscience en signant d'un côté le traité, et en se ménageant de l'autre des prétextes de le violer.

Cependant les deux monarques se prodiguaient extérieurement toutes les marques de la confiance et de l'amitié; ils paraissaient souvent l'un avec l'autre en public; ils avaient en particulier de fréquens et longs entretiens, ils voyageaient dans la même litière, et prenaient ensemble les mêmes amusemens. Mais au milieu de ces démonstrations de bonne intelligence, l'empereur nourrissait des soupçons au fond de son cœur : quoique les cérémonies du mariage de François avec la reine de Portugal eussent été faites aussitôt après la conclusion du traité,

1 Recueil des Trait., tom. 11, p. 107.

Charles n'en voulut permettre la consommation qu'après que l'acte de ratification serait arrivé de France. François ne jouissait pas même encore d'une entière liberté; ses gardes ne le quittaient point : tandis qu'on le caressait comme gendre de fempereur, on le veillait comme son prisonnier; et les observateurs attentifs voyaient bien qu'une union qui , dès son origine , était mêlée de tant de symptômes de défiance et de jalousie , ne pouvait guère être sincère et durable1.

Un mois après la signature du traité , on apporta de France la ratification de la régente : cette sage princesse préféra en cette occasion le bien public à sa tendresse naturelle. Elle informa son fils, qu'au lieu des douze principaux seigneurs nommés dans le traité, elle envoyait le duc d'Orléans avec le dauphin son frère sur la frontière d'Espagne, parce qu'elle jugeait que le royaume ne souffrirait pas de l'absence d'un enfant , au lieu qu'il resterait sans défense s'il était privé de ses plus grands hommes d'état et de ses plus habiles généraux, que Charles avait adroitement compris dass la nomination des otages.

Enfin, François prit congé de l'empereur, dont la défiance augmentait à mesure qu'il voyait approcher le moment de l'exécution du traité. Pour s'assurer de plus en plus de la fidélité de son prisonnier , Charles exigea de nouvelles promesses , que le roi de France ajouta sans peine à toutes celles qu'il avait déjà faites. François quitta Madrid avec des sentimens de joie qu'on imagine aisément ; cette ville lui rappelait trop d'idées affligeantes, pour ne lui être pas odieuse. 11 commença ce voyage si longtemps désiré qui le ramenait dans ses états, escorté par un corps de cavalerie sous le commandement d'Alarçon, dont l'attention et la vigilance augmentaient à mesure qu'on approchait des frontières de France. Lorsque le convoi fut arrivé à la rivière de Bidassoa , qui sépare les deux royaumes , Lautrec parut sur la rive opposée avec une escorte de cavalerie , égale en nombre à celle d'Alarçon. Au milieu de la rivière était amarrée une barque vide : les deux troupes se rangèrent l'une vis-à-vis de l'autre sur les deux rives; au même instant Lannoy s'avança de la

1 Guich., liv xvi, p. 353.

rive espagnole avec huit gentilshommes, et Lautrec de la rive française avec huit autres. Le premier avait le roi dans sa barque ; le second avait dans la sienne le dauphin et le duc d'Orléans ; ils se réunirent dans la barque qui était vide , et l'échange fut fait en un moment. François, après avoir embrassé rapidement ses deux enfans, sauta dans la barque de Lautrec et aborda au rivage de France. Aussitôt il monte un cheval turc, et part au grand galop , en agitant sa main au-dessus de sa tête et s'écriant plusieurs fois avec des transports de joie : Je suis encore roi. Il arriva bientôt à Saint-Jeande-Luz , et de là , sans s'arrêter , à Bayonne. Cet événement , que la nation française désirait avec autant d'impatience que le roi lui-même, se passa le 18 mars, un an et vingt-deux jours après la bataille de Pavie1.

Dès que l'empereur eut pris congé de François et lui eut permis de se mettre en route pour retourner dans ses états , il partit pour aller à Séville célébrer son mariage avec Isabelle , fille du feu roi de Portugal Emmanuel , et sœur de Jean III, son successeur au trône. Cette princesse joignait à une beauté extraordinaire les plus grandes qualités. Les états de Castille et d'Arragon pressaient vivement et depuis longtemps leur souverain de se marier; le choix qu'il fit d'une épouse , alliée de si près au sang royal des deux royaumes, fut extrêmement agréable à ses sujets. Les Portugais, flattés de cette nouvelle alliance avec le premier souverain de la chrétienté , accordèrent à Isabelle une dot extraordinaire qui montait jusqu'à neuf cent mille couronnes ; dans les circonstances où se trouvait l'empereur, cette somme lui fut d'un grand secours. Le mariage fut célébré avec toute la magnificence et la gaîté qui convenait à un jeune et puissant monarque. Charles vécut dans la plus parfaite union avec Isabelle, et la traita en toute occasion avec beaucoup d'égards et de distinctions2.

Charles avait été trop occupé en Espagne par tous ces mouvemens pour être en état de donner tous ses soins aux affaires d'Allemagne; cette partie de ces états était cependant troublée

1 Sandov., Hist., 1 , 735. Guich., liv. xvi, p. 355.

2 Ulloa, Fila dell Cari. F, p. 10G. Belcanus, Corn, rer. Galic, p. 565. Spalatinus, ap. Struv. corp., Hist . Germain, 11, 1081.

et déchirée par des factions qui donnaient lieu de craindre 'es plus funestes conséquences. Les institutions féodales subsistaient encore presque sans altération dans l'empire. La propriété des terres était entre les mains des barons, de qui leurs vassaux les tenaient aux conditions les plus onéreuses; le reste de la nation était dans un état d'oppression qui ne valait guère mieux qu'une servitude absolue. Dans quelques contrées tde l'Allemagne , le bas peuple était assujetti à l'esclavage personnel et domestique, c'est-àdire au dernier degré de servitude. En d'autres provinces, particulièrement dans la Bohème et dans la Lusace, les paysans étaient attachés à la terre du seigneur auquel ils appartenaient, et faisaient partie du fonds, avec lequel ils passaient, comme tout autre immeuble, d'un propriétaire à un autre. Dans la Souabe même et dans les pays des bords du Rhin, où leur état était plus supportable, les paysans ou colons n'étaient pas seulement obligés de rendre au seigneur tout le revenu de leurs fermes ; lorsqu'ils voulaient danger de demeure ou prendre une autre profession, il fallait qu'ils payassent une certaine somme pour en obtenir la liberté. Les paysans, à qui on accordait des terres, n'en pouvaient jouir que pendant leur vie ; ces terres ne passaient jamais à leur postérité ; à leur mort, le seigneur avait droit de choisir et de prendre, dans leurs troupeaux et dans leurs meubles , ce qui lui convenait; et les héritiers, pour obtenir le renouvellement du bail, étaient obligés de payer de grandes sommes par forme d'amende. L'habitude et l'usage faisaient supporter sans murmure , à cette malheureuse classe d'hommes, ces énormes exactions ; mais quand le progrès delà politesse et du luxe, et les changemens récemment introduits dans la manière de faire la guerre , vinrent augmenter les dépenses du gouvernement, les princes furent obligés de lever sur leurs sujets des impôts , soit fixes soit accidentels ; alors ces charges , par leur nouveauté même, parurent intolérables; et comme en Allemagne les impôts se mettaient principalement sur la bière, le vin et les autres denrées de première nécessité , ils se firent sentir plus vivement au peuple, et le portèrent enfin au dernier degré du désespoir. Les Suisses , excités par le ressentiment que leur inspirèrent de semblables impositions, se procurèrent par leur

courage, au quatorzième siècle, la liberté dont ils jouissent. La même cause avait soulevé les paysans de plusieurs autres provinces d'Allemagne contre leurs seigneurs, vers la fn du quinzième siècle et le commencement du seizième ; et quoique ces révoltes n'eussent pas eu pour eux un égal succès, il en coûta beaucoup de sang et de peines pour les apaiser '.

Les mauvais succès de ces paysans les avaient contenus quelque temps sans les abattre; voyant l'oppression s'accroître tous les jours, ils coururent aux armes avec toute la fureur du désespoir. Ce fut près d'Ulm, dans la Souabe, que parut , en 1526, le premier étendard de la révolte. Les paysans des contrées voisines y accoururent en foule avec toute l'ardeur et toute l'impatience naturelle à des hommes qui , gémissant depuis long-temps sous le joug le plus dur, croient enfin entrevoir le moment favorable qui va les en délivrer. Le même esprit de sédition se répand de province en province , et parcourt presque toute l'Allemagne. Rien n'est épargné : partout où pénètrent ces furieux, Ws pillent les monastères, ravagent les terres de leurs seigneurs et démolissent leurs châteaux, massacrent sans pitié tous les nobles qui ont le malheur de tomber entre leurs mains 2.

Lorsqu'ils crurent avoir intimidé leurs oppresseurs par ces violences, ils cherchèrent plus tranquillement les moyens d'en assurer l'effet et de s'affranchir pour l'avenir de la tyrannie des mêmes exactions. Dans cette vue ils dressèrent et publièrent un mémoire qui contenait toutes leurs demandes, et déclarèrent qu'ils ne mettraient bas les armes que lorsqu'ils auraient obligé tous les nobles de les satisfaire , de gré ou de force , sur chacun des articles dont voici les principaux : Ils demandaient qu'on leur laissât la liberté de choisir leurs curés ; qu'on ne leur fit plus payer d'autres dîmes que celles du blé ; qu'ils ne fussent plus regardés comme les esclaves ou serfs de leurs seigneurs ; qu'on leur laissât-, comme aux nobles, le droit de chasse et de pêche; que les grandes forêts ne fussent plus des propriétés particulières et exclusives, mais ouvertes et communes à tous; qu'on les déchargeât des taxes nouvelles dont on les avait acca-

1 Seckend , liv. xi, p. 2, 6.

2Petr. Crinitus, de Bellorustica.no. ap. Frecàer, Scrip. Rer. Germ. Argant. 1717, vol. 111, p. 243.

blés; que la justice se rendît avec moins de l rigueur et plus d'impartialité; enfin qu'on mît un frein aux usurpations des nobles sur les prairies et sur les communes l.

Plusieurs de ces demandes étaient très raisonnables; et une multitude formidable de paysans armés pour les appuyer semblait devoir en assurer le succès; mais ces masses indisciplinées et dispersées en plusieurs endroits ne pouvaient mettre dans leurs opérations ni règle, ni union, ni suite, ni vigueur. Ils n'avaient pour cbefs que des hommes de la lie du peuple, qui ignoraient l'art de la guerre et les moyens qui pouvaient les conduire à leur but : tous leurs exploits ne furent que des actes d'une fureur brutale et sans objet. Les princes et les nobles de la Souabe et du Bas-Rhin assemblèrent leurs vassaux et marchèrent contre ces révoltés qui infestaient les provinces ; ils attaquèrent les uns en plaine, surprirent les autres dans des embuscades , et les taillèrent en pièces ou les dispersèrent tous. Les paysans, après avoir inutilement ravagé tout le plat pays, et perdu, en différentes actions , plus de vingt mille des leurs , furent forcés de retourner dans leurs hâtât ions , avec moins d'espérance que jamais d'être soulagés de leurs misères 2.

Ces soulèvemens avaient commencé par les provinces d'Allemagne où les opinions de Luther avaient fait le moins de progrès; et comme ils n'avaient pour principe que des objets politiques, ils n'intéressaient en aucune manière les points de religion qui étaient alors contestés. Mais quand une fois cette fureur épidémique eut gagné les contrées où les doctrines de la réformation s'étaient établies, elle tira une nouvelle force des circonstances et de la disposition générale des esprits, et se porta aux plus grands excès. La réformation encourageait, dans tous les pays où elle était reçue, l'esprit d'audace et d'innovation qui lui avait donné naissance. Des hommes qui avaient osé renverser un système appuyé sur tout ce qui peut commander le respect , ne s'en laissaient plus imposer par aucune autorité, quelque vénérable, quelque sacrée qu'elle pût être. Accoutumés à se regar-

1 Sleid., IJist., p. 90.

* Secken., liv. n, p. 10. Petr. Gnodalius, de Rusticanorum lumultu in Germania ap Scar. Scrip., vol. 11, p. 131, etc.

der comme les juges légitimes des dogmes les plus importans de la religion, à les examiner librement , et à rejeter sans scrupule tout ce qui leur paraissait erroné, ils durent naturellement tourner ce principe d'audace et de recherche vers les objets de gouvernement, et se croire en droit de rectifier les désordres et les imperfections qu'ils y découvraient : ils avaient déjà en plusieurs endroits réformé les abus de la religion, sans y appeler l'autorité du magistrat ; ce premier pas les conduisait à entreprendre avec la même liberté la réforme des abus politiques.

Aussi, dès que la révolte eut éclaté dans la Thuringe, province soumise à l'électeur de Saxe, et dont les habilans avaient presque tous embrassé le luthérianisme, elle y prit une forme nouvelle et bien plus terrible. Thomas Muncer, un des disciples de Luther, s'était établi dans le pays, et y avait acquis sur l'esprit du peuple un crédit étonnant. Il avait répandu dans les esprits les opinions les plus bizarres et les plus fanatiques; mais dont l'effet naturel était d'encourager les peuples à la sédition. «Luther, leur «disait-il, a fait plus de mal que de bien à la «religion : il est vrai qu'il a délivré l'église du «joug des papes; mais sa doctrine favorise la «corruption des mœurs, et sa vie licencieuse en « donne l'exemple. Pour éviter le vice , ajou- « tait-il, les hommes doivent pratiquer des mor- «tifications continuelles. Il faut avoir un main- « tien grave , parler peu , porter les habits les plus «simples, être sérieux et austère dans tout son « extérieur. Ceux qui préparent ainsi leurs cœurs «ont droit d'espérer que l'Être suprême con- «duira tous leurs pas, et leur manifestera sa «volonté par quelque signe, sensible. Et si le «Tout-Puissant leur relirait ensuite cette illuini- « nation, ils pourraient se plaindre à lui de ce « qu'il les traite si durement , et lui rappeler ses «promesses. Ces plaintes et cette sainte colère «ne peuvent manquer d'être souverainement « agréables à Dieu . et de le déterminer à la fin a «nous guider, de celte main toujours sûre qui «conduisit les patriarches des premiers ùges. «Prenons garde cependant de l'offenser par « notre arrogance : tous les hommes sont égaux «à ses yeux : qu'ils reviennent à cette égalité «dans laquelle il les a fait naître : qu'ils mettent «tous les biens en commun, et qu'ils vivent eu

«semble comme des frères, sans aucunes mar- «ques de subordination ni de prééminence *.» Ces idées, tout extravagantes qu'elles étaient, flattaient trop les passions du cœur humain pour ne pas faire des impressions profondes. C'était peu pour ces imaginations échauffées que de chercher à réprimer le pouvoir des nobles : ce n'était à leurs yeux qu'une réforme partielle et de peu de conséquence, qui ne méritait pas même qu'on s'en occupât. Ils ne se proposaient rien moins que d'abolir toute distinction parmi le genre humain, d'éteindre toute propriété, de ramener les hommes à cet état d'égalité originelle où la subsistance de chacun se tirerait d'un fonds commun. Muncer les assurait que ce dessein était approuvé du ciel, et que, dans un songe, le Tout-Puissant lui en avait garanti le succès. Les paysans ne songèrent plus qu'à le mettre à exécution ; et non-seulement ils y portèrent la fureur qui animait ceux de leur classe révoltés dans les autres parties de l'Allemagne, mais, excités par le zèle qu'inspire le fanatisme, ils déposèrent les magistrats dans toutes les villes dont ils purent s'emparer; ils saisirent les terres des nobles ; ils obligèrent tous ceux qui tombèrent entre leurs mains à prendre l'habit de paysan, à renoncer à tous leurs titres, et à se contenter des noms simples qu'on donnait aux hommes du peuple. Des troupes nombreuses de paysans accouraient de tous côtés pour s'engager dans cette bizarre entreprise; mais Muncer, leur chef et leur prophète , n'avait pas les qualités nécessaires pour les commander. Il avait toute l'extravagance des fanatiques, mais il n'en avait pas le courage. On eut beaucoup de peine à lui persuader de se mettre en campagne ; et quoiqu'il eût à ses ordres jusqu'à huit mille hommes , il se laissa envelopper par un corps de cavalerie que commandaient l'électeur de Saxe, le landgrave de Hesse et le duc de Brunswick. Ces princes, qui ne pouvaient se résoudre à verser le sang de leurs sujets abusés par un insensé, envoyèrent àti camp des révoltés un jeune gentilhomme pour leur offrir un pardon général, s'ils voulaient sur-le-champ mettre bas les armes et leur livrer les auteurs de la sédition. Muncer, alarmé de cette proposition, se mit à les haranguer avec sa véhémence ordi-

1 Seckend, liy. xi. p. 13. Sleid., ffist., p. 83.

naire , les exhortant à se défier des promesses perfides de leurs oppresseurs , et à ne pas trahir la cause de Dieu et de la liberté chrétienne.

Mais le sentiment du danger présent fit sur l'esprit de ces paysans une impression plus vive que l'éloquence de l'orateur. La terreur et l'incertitude se peignaient déjà sur tous les visages, lorsqu'un arc-en-ciel , symbole que les rebelles avaient peint sur leurs drapeaux , vint à briller dans les nues: Muncer, par une présence d'esprit admirable , sut tirer parti de cet incident, et levant aussitôt les yeux et les mains vers le ciel : « Voyez , s'écria-t-il en élevant la voix , voyez le signe que Dieu nous envoie; voilà le gage de votre sûreté, et celui de la destruction des médians. » Aussitôt cette multitude fanatique pousse de grands cris de joie, comme si la victoire eût été certaine; et passant en un moment d'une extrémité à l'autre , elle massacre ie malheureux gentilhomme qui était venu leur offrir leur pardon, et demande qu'on les mène à l'ennemi. Les princes , indignés de cet attentat contre les lois de la guerre , prévinrent les rebelles et commencèrent l'attaque. Les paysans ne montrèrent pas dans ce combat la vigueur qu'on aurait pu attendre de leur férocité et de leur présomption. Cette populace indisciplinée n'était pas en état de tenir contre des troupes aguerries: plus de cinq mille d'entre eux restèrent sur le champ de bataille, sans avoir presque fait de résistance; le reste prit la fuite, et Muncer , leur général , fuyait à leur tète. Il fut pris le lendemain. Ayant été condamné aux supplices que méritaient ses crimes , il subit sou sort avec une honteuse lâcheté. Sa mort mit un terme à ces révoltes de paysans, qui avaient jeté la terreur dans toute l'Allemagne * : mais les idées fanatiques qu'il avait répandues n'étaient point éteintes; elles produisirent quelque temps après des effets plus extravagans encore et plus mémorables.

Pendant toutes ces séditions , Luther se conduisit avec une prudence et une modération exemplaires; comme un père commun , jaloux du bonheur de sa famille divisée , il s'occupa à faire le bien des deux partis, sans épargner les fautes et les erreurs de l'un et de l'autre. Tandis qu'il adressait aux nobles une remontrance où

1 Sleid., ffist., p. 84. Seckend, liy. xi, p. 12. Gr odalius, Tumult. rustican., 155.

il les conjurait de traiter leurs sujets avec plus de douceur et d]humanité, il blâmait avec sévérité l'esprit séditieux des paysans, et les exhortait à ne pas murmurer des peines inséparables de leur condition, ou à ne chercher des remèdes ï leurs souffrances que dans les voies que leur l;ffraient les lois '.

Ce fut en cette année que se fit le mariage si fameux de Luther avec Catherine Boria , religieuse, de famille noble, qui avait quitté le voile et s'était évadée de son monastère. Il s'en fallut beaucoup que ce mariage obtînt une approbation générale ; les ennemis de Luther n'en parlaient que comme d'un inceste et d'une profanation; et ses plus zélés partisans le regardaient comme une démarche indécente, dans un temps où sa patrie était affligée de tant de calamités. Luther sentit l'impression désavantageuse que cet incident avait fait sur les esprits ; mais satisfait de son propre témoignage, il supporta avec son courage ordinaire la censure de ses amis et les invectives de ses ennemis 2.

La réforme perdit encore cette même année son premier protecteur, Frédéric, électeur de Saxe: Jean, son frère et son successeur, rendit sa perte moins sensible: il n'avait pas les mêmes talens pour protéger efficacement Luther et sa doctrine ; mais il se déclara plus ouvertement pour la cause , et montra plus de zèle pour la défendre.

Il se fit , environ vers le même temps , dans l'état de l'Allemagne un changement considérable , qui mérite qu'on en recherche les causes en remontant à son origine. Pendant que la manie des croisades agitait toute l'Europe dans le douzième et le treizième siècle , plusieurs ordres religieux de chevalerie furent fondés pour défendre la foi chrétienne contre les païens et les infidèles. Un des plus illustres était l'ordre Teutonique établi en Allemagne. Les chevaliers de cet ordre s'étaient singulièrement distinguas dans toutes les expéditions entreprises pour la conquête de la Terre-Sainte. Chassés à l'a fin des établissemens qu'ils avaient dans le Levant , ils furent obligés de revenir dans leur patrie. Leur valeur et leur zèle avaient trop d'impétuosité pour demeurer long-temps dans l'inaction . Ils envahirent , sous d'assez mauvais prétextes, la pro-

: Sleid., Hist., p. 87.

» Seckend, lib. xi, p. 15.

vince de Prusse dont les habitans étaient encore idolâtres; et après l'avoir entièrement conquise vers le milieu du treizième siècle, ils la possédèrent plusieurs années comme un fief dépendant de la couronne de Pologne. Pendant cet intervalle, il s'éleva des contestations très vives entre les grands maîtres de l'ordre et les rois de Pologne: ies premiers aspiraient à l'indépendance : les seconds défendaient avec vigueur leur droit de souveraineté. Albert , prince de la maison de Brandebourg , qui avait été élu grand-maître en loi 1, s'engagea avec beaucoup de chaleur dans cette querelle, et soutint une longue guerre contre Sigismond, roi de Pologne; mais ayant embrassé de bonne heure les opinions de Luther, son zèle pour les intérêts de la confrérie se ralentit par degrés; il profita des troubles qui divisaient l'empire , et de l'absence de l'empereur, pour conclure un traité avec Sigismond , où il ne songea qu'à ses avantages personnels. Parce traité, la partie de la Prusse qui appartenait à l'ordre teutonique fut érigée en duché séculier et héréditaire ; l'investiture en fut donnée à Albert, qui, en retour, s'engageait à en faire hommage aux rois de Pologne , comme leur vassal. Aussitôt après cet arrangement, il fit profession publique de la religion réformée, et épousa une princesse de Danemarck. Les chevaliers de Tordre se plaignirent avec tant de hauteur de la trahison de leur grand-maître, qu'il fut mis au ban de l'empire ; mais il n'en conserva pas moins la possession de la province qu'il avait usurpée, et il la transmit à sa postérité. Dans la suite des temps, ce riche héritage passa dans la branche électorale de la famille qui ne reconnut plus aucune dépendance de la couronne de Pologne, et les margraves de Brandebourg, ayant pris le titre de rois de Prusse, non-seulement se sont élevés au rang des premiers princes de l'Allemagne, mais ils sont parvenus a se placer parmi les plus grands monarques de l'Europe f.

Dés que le roi de France fut revenu dans ses états, toutes les puissances de l'Europe eurent les yeux fixés sur lui, et observèrent ses premiers mouvemens pour juger de la conduite qu'il tiendrait ensuite. François ne les tint pas longtemps dans l'incertitude. Il ne fut pas plus tôt

1 Sleid., Hist., p. 9,-i. Pfeffel, Abrégé de l'hist. et du droit public de l'Allem.

arrivé à Bayonue qu'il se hâta d'écrire au roi d'Angleterre pour le remercier des soins pleins de zèle et d'affection qu'il avait pris en sa faveur, et auxquels il reconnaissait qu'il était redevable de sa liberté. Le lendemain, les ambassadeurs de l'empereur demandèrent audience, et le requirent de donner les ordres nécessaires pour faire exécuter pleinement, et sur-le-champ, le traité de Madrid. François leur répondit froidement qu'il était prêt à remplir scrupuleusement toutes ses promesses; mais qu'il y avait dans le traité tant d'articles qui ne le concernaient pas seul, et qui intéressaient la monarchie française, qu'il ne pouvait prendre aucune résolution sans avoir consulté les états de son royaume; il ajouta qu'il faudrait quelque temps pour faire agréer à ses peuples les conditions rigoureuses qu'il avait consenti de ratifier1. Cette réponse ne laissa plus douter que François n'eût pris la résolution d'éluder le traité; et les témoignages de reconnaissance qu'il avait prodigués à Henri parurent n'avoir d'autre objet que d'engager ce monarque à le secourir dans la guerre où l'inexécution du traité de Madrid allait inévitablement l'engager avec l'empereur. Ces circonstances, jointes aux déclarations expresses que François fit en secret aux ambassadeurs de plusieurs princes d'Italie, persuadèrent aux politiques qu'ils ne s'étaient pas trompés dans leurs conjectures sur la conduite qu'il allait tenir. On vit clairement que, loin d'être disposé à exécuter un traité déraisonnable , il n'attendait qu'une occasion favorable pour se venger des affronts qui l'avaient forcé à feindre d'approuver une semblable convention. Clément lui-même sortit pour cette fois de son irrésolution ordinaire : l'impatience que François montrait de rompre tous les engagemens qu'il avait pris avec l'empereur, avait dissipé tous les doutes de ce pontife et ne lui laissait ni craintes ni scrupules. Il est vrai que la situation où était alors l'Italie ne lui permettait pas de délibérer long-temps. Sforce était toujours assiégé par les Impériaux dans le château de Milan. Ce faible prince , privé alors des conseils de Moron , et dépourvu de tout moyen de défense, était parvenu à informer le pape et les Vénitiens que, s'ils ne se hâtaient de le secourir, il se verrait bientôt forcé de se rendre. Les

lMém- de du Bellay, p. 97.

troupes impériales qui, depuis la bataille de Pavie, n'avaient point reçu de paye, vivaient à discrétion dans le Milanais; elles y levaient des contributions exorbitantes qui montaient, s'il faut en croire les cJculs de Guichardin ' , jusqu'à cinq mille ducats par jour. On ne pouvait pas douter qu'aussitôt que ce château serait réduit , les soldats n'abandonnassent un pays dévasté qui ne pouvait plus suffire à leur subsistance, pour aller s'établir dans les terres fertiles du pape et des Vénitiens, lesquelles n'avaient point été exposées aux ravages de la guerre. Il n'y avait donc plus que le secours du roi de France qui pût sauver Sforce, et mettre ses troupes en état de défendre leMilanais contre les insultes des troupes de l'empereur.

Pressé par ces motifs, le pape, les Vénitiens et le duc de Milan avaient tous une égale impatience de traiter avec François, qui, de son côté, n'avait pas un désir moins vif de profiter des forces et du crédit que cette ligue ajouterait à sa puissance. Le traité fut conclu à Cognac le 21 mai, et resta quelque temps secret. Les principaux articles étaient d'obliger l'empereur à mettre en liberté les fils du roi de France, en payant un prix raisonnable pour leur rançon, et à rétablir Sforce dans la possession tranquille du duché de Milan. Si Charles refusait ces deux articles, les alliés s'engageaient à fournir une armée de trente-cinq mille hommes, qui, après avoir chassé les Espagnols du Milanais, iraient attaquer le royaume de Naples. Le roi d'Angleterre fut nommé protecteur de cette ligue, qui fut qualifiée du titre de sainte, parce que le pape en était le chef; et, afin de déterminer Henri par des motifs plus efficaces, on s'engagea à lui donner dans le royaume de Naples une principauté de trente mille ducats de revenu annuel , et à Wolsey, son favori, des terres de la valeur de dix mille2.

Dès que cette ligue eut été signée, Clément, en vertu de la plénitude de son autorité papale, releva François du serment qu:il avait fait d'accomplir le traité de Madrid 3. Ce droit , si contraire à tous les principes de la morale , et des-

1 Guich., liv. xvh, p. 360.

2 P. Heuter. , Rer. austr., liv. xi, c. m, p. 217. Recueil des Trait., II, 124.

s Goldast., Polit, impérial., p. 1002. Palav., Bîsf., p. 70.

tructeur de cette bonne foi qui fait la base de toute espèce de convention entre les hommes, était une conséquence naturelle du pouvoir que les papes s'arrogeaient en qualité de vicaires infaillibles de Jésus-Christ sur la terre : l'habitude de les voir user de ce pouvoir pour dispenser d'obligations qu'on regardait comme sacrées, l'intérêt de ceux que ces dispenses favorisaient; la crédulité des autres , tout servit à faire croire que les décisions du souverain pontife pouvaient autoriser ou justifier des actions qui en elles-mêmes étaient injustes ou criminelles.

Cependant , lorsque l'empereur ne put plus douter que le projet de François ne fût d'éluder le traité de Madrid, il en conçut de vives alarmes, et fut agité de milles pensées diverses. Il ne pouvait se dissimuler la rigueur avec laquelle il avait traité ce monarque dans sa capti/ilé , et le blâme que cette conduite lui avait attiré : il avait d'ailleurs montré , dans toutes ses négociations avec son prisonnier, une ambition insatiable, et il n'ignorait pas les alarmes qu'en avaient conçues toutes les cours de l'Europe; H n'avait même retiré de ses démarches aucun des avantages qui peuvent, aux yeux des politiques, excuser la conduite la plus criminelle, et dédommager des censures les plus sévères. Il voyait alors François hors de ses mains, et tous les fruits qu'il avait espéré recueillir du traité qui avait mis ce prince en liberté lui échappaient pour jamais. Il sentit bientôt toute l'imprudence qu'il avait faite en se confiant à la parole du roi de France, malgré l'avis contraire de ses plus sages ministres; et il prévit aisément que la même ligue qu'il avait voulu prévenir, en rendant la liberté à François, allait se former contre lui sous la conduite d'un monarque brave et irrité. Le repentir et la honte du passé , et les plus vives inquiétudes sur l'avenir, furent le résultat nécessaire de ses réflexions sur sa conduite et sur sa situation présente. Cependant le caractère de Charles était d'être ferme et inflexible dans tout ce qu'il avait entrepris; en se rétractant sur un seul article du traité de Ma- 'drid, il aurait cru faire l'aveu de son imprudence et déceler ses craintes : il prit donc le parti qui convenait le mieux à sa dignité; et au risque de tout ce qui pourrait en arriver, il résolut d'insister constamment sur l'exécution

QUINT. [1526j

stricte du traité, et surtout de ne rien accepter de ce qu'on pourrait lui offrir en équivalent pour la restitution de la Bourgogne 5.

En conséquence de cette résolution, il nomma Lannoy et Alarçon pour aller, en qualité d'ambassadeurs à la cour de France , sommer François dans les formes, ou d'exécuter le traité avec la bonne foi qui convenait à un roi , ou de retourner à Madrid, suivant sa parole, pour y reprendre ses fers. Au lieu de leur faire une réponse directe et positive, François donna audience , en leur présence, aux députés des états de Bourgogne. Ceux-ci lui représentèrent en termes respectueux qu'il avait excédé les pouvoirs d'un roi de France , en consentant à ce que leur province fût aliénée de la couronne , dont il avait promis , par le serment de son sacre , de conserver les domaines dans toute leur intégrité. François les remercia de leur attachement pour la couronne, et les exhorta ensuite, mais très faiblement, à faire attention aux engagemens qu'il avait contractés avec l'empereur et à l'obligation où il était de les remplir. Alors les députés, prenant un ton plus ferme, déclarèrent qu'ils n'obéiraient point à des ordres qu'ils regardaient comme contraires aux lois du royaume; et que si leur roi les abandonnait aux ennemis de la France, ils étaient résolus de se défendre eux-mêmes de toute leur force, et de périr plutôt que de se soumettre à une domination étrangère. A cette réponse, François se tournant vers les ambassadeurs de l'empereur , leur représenta l'impossibilité où il était de remplir ses engagemens, et leur offrit au lieu de la Bourgogne, de payer à l'empereur deux millions d'écus. Alarçon et le vice-roi , voyant bien que la scène dont ils venaient d'être les témoins n'était qu'un jeu concerté entre le roi et ses sujets pour leur en imposer, lui déclarèrent que leur maître était bien décidé à ne se relâcher en rien des conditions du traité , et ils se retirèrent2. Avant de partir du royaume , ils eurent la mortification d'entendre publier avec la plus grande solennité la sainte ligue qui venait de se former contre l'empereur.

Charles, à la nouvelle de cette ligue, ne mé-

1 Guich., liv. xvn, p. 366.

J Belcar., Comment, de Reb. Gai., 573. Mém. de du Bellay, p. 97.

nagea plus rien, et déclama publiquement contre François, en le traitant de prince sans foi et sans honneur. Il ne se plaignit pas moins de Clément, qu'il sollicita vainement d'abandonner ses nouveaux alliés : il l'accusa d'ingratitude, et le taxa d'une ambition indigne de son caractère. Il ne s'en tint pas à le menacer de toute la vengeance qu'on pouvait redouter du pouvoir d'un empereur; en publiant un appel à un concile général, il réveilla clans l'imagination du pape toutes les terreurs qu'inspire aux pontifes de Rome l'autorité de ces assemblées formidables. Il fallait cependant opposer quelque chose de plus que des reproches et des mena, es à la ligue puissante qui s'était formée contre lui. Animé par tant de passions diverses, il déploya une activité et une vigueur extraordinaires, afin de faire passer en Italie de nouvelles troupes et surtout de prompts secours d'argent qui y étaient encore plus nécessaires. Les efforts des confédérés ne répondirent point à l'animosité qu'ils avaient fait éclater contre l'empereur en entrant dans la sainte ligue. On imaginait que François allait agir avec la plus grande vigueur et communiquer le même esprit et la même activité à tous ses alliés. Il avait son honneur flétri à réparer, et plus d'un affront à venger. Il lui fallait reprendre parmi les princes de l'Europe le rang qu'il avait perdu. Tant de sujets cle ressentiment, fortifiés par son impétuosité naturelle, semblaient menacer son rival d'une guerre plus cruelle et plus sanglante que toutes les précédentes ; on se trompa. Les épreuves cruelles par lesquelles François avait passé avaient laissé dans son âme des impressions si profondes et si vives, qu'il se défiait de lui-même et cle la fortune, et qu'il n'aspirait qu'au repos. Obtenir l'élargissement de ses enfans , et conserver la Bourgogne en payant un équivalent raisonnable, était le principal objet de ses vœux; et à ce prix il eût volontiers sacrifié à l'empereur et Sforce et la liberté de l'Italie. Il se flattait que la seule crainte d'une ligue puissante porterait Charles à écouter des propositions équitables; il craignait encore qu'en envoyant une armée assez forte pour sauver le Milanais , ses alliés , qu'il avait vus tant de fois beaucoup plus attentifs à leurs intérêts qu'exacts à remplir leurs engagemens , ne l'abandonnassent aussitôt que les troupes de l'empereur seraient chassées de ce pays, défection qui

priverait ses négociations avec l'empereur de l'importance et du poids que leur donnait son influence, comme chef d'une ligue puissante. Cependant le siège du château de Milan se pressait plus vivement que jamais, et Sforce se trouvait réduit à la dernière extrémité. Le pape et les Vénitiens, comptant que François les seconderait, firent marcher leurs troupes au secours de Sforce, et rassemblèrent bient t une armée plus que suffisante pour remplir cet objet. Les Milanais , passionnément attachés à leur prince infortuné, et indignés contre les impériaux qui les avaient si cruellement opprimés, étaient prêts à seconder les confédérés dans toutes leurs entreprises. Mais le duc cl'Urbin , leur général , animé par une ancienne inimitié contre la famille desMédicis, aurait craint de faire aucune démarche qui pût contribuer à l'agrandissement ou à la gloire du pape 1 ; et il laissa échapper ou à dessein, ou par sa lenteur et l'irrésolution naturelle de son caractère, les occasions d'attaquer avec avantage les impériaux , et de les forcer à lever le siège.

Ces délais donnèrent à Bourbon le temps de faire venir un renfort de troupes fraîches et de se procurer de l'argent. Il prit aussitôt le commandement de l'armée , et poussa le siège avec tant de vigueur, que Sforce fut bientôt forcé de se rendre. Ce prince, en se retirant à Lodi , que les confédérés avaient surpris, laissa Bourbon paisible possesseur de ce duché , dont l'investiture lui avait été promise par l'empereur 2.

Les Italiens commencèrent à s'apercevoir que François les avait amusés, et que malgré la finesse et l'habileté dans l'art des négociations , dont ils se vantaient comme d'un talent qui leur était propre, ils s'étaient pour cette fois laissé duper par un prince ultramontain. François avait jusque-là rejeté sur eux tout le poids de la guerre, et il tirait avantage de leurs efforts, pour donner plus de poids aux propositions qu'il faisait réitérer souvent à la cour de Madrid, afin d'obtenir la liberté de ses enfans 3. Le pape et les Vénitiens s'en plaignirent et lui en firent des reproches; mais voyant qu'ils ne pouvaient le tirer de son inaction , leur zèle et leur ardeur se

« Guich., liv. xvii, p. 382.

» Jbid., p. 376, etc., 159, 160, 166.

3 Ruscetli , Leltere de prineip, H, 157, etc.

HISTOIRE DE

ralentirent par degrés, et Clément, qui avait déjà passé les bornes de la cireonspection ordinaire, ne tarda pas à s'accuser d'imprudence , et à retomber dans l'irrésolution qui lui était si naturelle.

Tous les mouvemens de l'empereur ne dépendant que de lui seul , furent par-là même beaucoup plus prompts et mieux concertés. La modicité de ses revenus ne lui permettait pas de mettre dans ses opérations de guerre beaucoup de vigueur et de célérité ; mais il y suppléa par ses intrigues et ses négociations. La famille des Colonne, la plus puissante de toutes les maisons romaines , avait constamment suivi le parti de la faction Gibeline ou impériale, pendant toutes ces querelles sanglantes des papes avec les empereurs , qui, durant plusieurs siècles , remplirent l'Allemagne et l'Italie de trouble et de carnage. Les causes qui avaient donné naissance à ces factions meurtrières n'existaient plus alors , et la rage qui les avait animées était presque épuisée; mais les Colonne n'en conservaient pas moins le même attacbement pour les intérêts de l'empereur : d'ailleurs en se mettant sous sa protection, ils s'assuraient la possession tranquille de leurs terres et de leurs privilèges. Le cardinal Pompée Colonne , bomme remuant et ambitieux, alors le chef de sa famille, était depuis long-temps l'ennemi de Clément. Il aspirait à la tiare, et s'était flatté au dernier conclave que son étroite liaison avec l'empereur lui assurerait la préférence sur Clément ; et lorsqu'il se vit trompé dans ses espérances , il n'attribua ce mauvais succès qu'aux intrigues de son rival. C'était une espèce d'injure que ne pouvait jamais pardonner un ambitieux; il avait pourtant dissimulé son ressentiment jusqu'à donner sa voix pour l'élection de Clément , et accepter de grands emplois dans sa cour, mais il n'en était pas moins impatient de trouver l'occasion de se venger. Don Hugues de Moncade , ambassadeur de l'empereur à Rome , qui connaissait les sentimens de Colonne, n'eut pas de peine à lui persuader de profiter de l'absence des troupes du pape, alors employées en Lombardie, pour tenter une entreprise qui , en remplissant sa vengeance personnelle, servirait essentiellement les intérêts de l'empereur. Cependant le pape , que sa timidité personnelle rendait clairvoyant , veillait de près sur toutes les démarches de ses

CHARLES-QUINT. [i526]

ennemis; il avait démêlé leurs desseins d'assez bonne heure pour avoir le temps de rappeler un corps de troupes suffisant et se mettre en étal de rompre toutes les mesures de Colonne ; m? ; Moncade sut si bien l'amuser par ses négociations , ses promesses et ses fausses confidences , qu'il endormit tous ses soupçons, et lui ôla l'idée de prendre les précautions nécessaires à sa sûreté. A la honte éternelle d'un pape puissant et renommé par sa politique, Colonne , à la tête de trois mille hommes , se saisit d'une des portes de Rome, au moment même où Clément était dans la plus parfaite sécurité , et se voyait hors d'état de résister à un si faible ennemi. Les Romains, qui n'avaient aucune insulte à craindre des troupes de Colonne , les laissèrent entrer sans obstacle : les gardes du pape furent dispersés en un moment ; et Clément , épouvanté du danger qui le menaçait , confus de sa crédulité, et presque abandonné de tout le monde , s'enfuit avec précipitation au château Saint-Ange, qui fut aussitôt investi. Le palais du Vatican , l'église de Saint- Pierre, les maisons des ministres et des gens du pape furent livrés sans ménagement au pillage ; le reste de la ville ne souffrit aucun dommage. Clément , privé de tout ce qui lui était nécessaire, soit pour se défendre, soit pour subsister , fut bientôt forcé de demander à capituler ; et Moncade, introduit dans le château, lui imposa , avec toute la hauteur d'un conquérant , des conditions qu'il n'était pas en son pouvoir de refuser. Le principal article fut que Clément ne se bornerait pas à pardonner aux Colonne, mais qu'il les admettrait même à sa faveur, et qu'il retirerait sur le champ de l'armée des confédérés toutes les troupes qui étaient à sa solde *.

Les Colonne , qui ne parlaient de rien moins que de déposer Clément et d'élever à sa place, sur la chaire de saint Pierre, Pompée, leur parent, se récrièrent contre un traité qui les laissait à la merci d'un pontife justement irrité contre eux; mais Moncade, qui ne s'occupait que des intérêts de son maître , eut peu d'égards à leurs plaintes, et par cette heureuse opération désunit entièrement les forces des confédérés.

Dans le temps même que l'armée des confédérés s'affaiblissait par une diminution si consi-

1 Jovii, Fila Pomp. Colonn. Guich.Jiv.xvn, p. 407. Ruscelli, Letlere de princip.J,p. 104.

dérable, les impériaux reçurent deux renforts ; l'un, composé de six mille hommes, venait d'Espagne sous la conduite de Lannoy et d'Alarçon ; l'autre avait été levé dans l'empire par Georges Frondsperg, gentilhomme allemand , qui , après avoir servi avec beaucoup de réputation dans les guerres d'Italie, avait acquis tant de faveur et de crédit parmi ses compatriotes, qu'ils venaient en foule se ranger sous ses étendards, ne cherchant que l'occasion de s'engager dans quelque entreprise militaire; et impatiens alors de se délivrer du joug du despotisme civil et religieux, il s'en enrôla jusqu'à quatorze mille au service de Frondsperg, sans autre gratification qu'un écu par chaque soldat. L'archiduc Ferdinand y ajouta encore deux mille hommes de cavalerie levés en Autriche. L'empereur ne manquait donc pas de troupes ; mais il ne pouvait trouver les fonds nécessaires à leur entretien. Ses revenus ordinaires étaient épuisés : dans l'enfance du commerce, le crédit des princes n'était pas fort étendu, et les cortès de Castille, malgré tous les artifices auxquels on eut recours pour les gagner, malgré quelques changemens qu'on fit dans leur constitution pour s'assurer de leurs suffrages, refusèrent constamment d'accorder à Charles aucun subside extraordinaire 1 ; en sorte que plus l'armée devenait nombreuse , plus les généraux voyaient augmenter leur embarras. Bourbon, en particulier, se trouva dans une situation si critique, qu'il eut besoin de tout son courage pour s'en tirer. On devait des sommes immenses aux troupes espagnoles qui étaientdéjà dans le Milanais, lorsque Frondsperg arriva encore avec six mille Allemands affamés et dépourvus de tout. Les premiers demandaient ce qu'on leur devait , les autres la paye qu'on leur avait promise à leur entrée dans le Milanais ; et les uns et les autres parlaient avec beaucoup de hauteur. Bourbon était hors d'état de les satisfaire ; dans cette extrémité, il se vit forcé de commettre des actes de violence qui répugnaient à son caractère, naturellement doux et humain. Il fit prendre les principaux citoyens de Milan, et, à force de menaces et même de tourmens, il en tira une somme considérable; il dépouilla les églises de toute leur argenterie et de tous leurs ornemens. Le produit de ces violences n'était pas encore suffî-

*Sandov., 1,814.

sant pour compléter la somme dont il avait besoin; mais en distribuant ce qu'il avait aux soldats, il sut si bien les adoucir par ses caresses et ses témoignages d'amitié, qu'il apaisa pour le moment tous les murmures, quoiqu'il fût bien loin d'avoir acquitté tout ce qui leur était dû *.

Bourbon, obligé de chercher d'autres expédiens pour se procurer de l'argent, accorda pour vingt mille ducats la vie et la liberté à Moron, qui avait été détenu en prison depuis la découverte de sa conspiration , et qui avait été condamné à mort par les juges espagnols nommés pour lui faire son procès. Tels étaient l'esprit et l'adresse de cet homnae , et l'ascendant ex raordinaire qu'il avait sur l'esprit de tous ceux qu'il approchait, qu'en peu de jours, de prisonnier qu'il était, il devint le plus intime confident de Bourbon, qui le consulta sur toutes les affaires importantes. Ce furent certainement ses insinuations qui firent naître dans l'esprit du connétable le soupçon que l'empereur n'avait jamais eu dessein de lui donner l'investiture du duché de Milan , et que Lève et les autres généraux espagnols étaient moins des adjoints destinés à le seconder de bonne foi dans l'exécution de ses projets, que des espions apostés pour veiller sur sa conduite. Comme il conservait à l'âge de quatre-vingts ans toute l'audace de la jeunesse , on peut encore lui attribuer l'idée du projet hardi et inattendu que Bourbon osa tenter quelque temps après 2.

Les demandes et les besoins des troupes du Milanais devinrent si pressans,quil fallut nécessairement songer à trouver quelque expédient pour les satisfaire. Les arrérages de leur solde s'accumulaient tous les jours; l'empereur ne faisait passer aucune remise à ses généraux, et toute la rigueur des exactions militaires ne pouvait plus rien tirer d'un pays entièrement ruiné et épuisé. Dans cette situation, il ne restait plus que deux partis à prendre , ou de licencier l'armée, ou de la conduire dans le pays ennemi pour y subsister. Le territoire des Vénitien* était le plus voisin ; mais ils avaient su, par leur prévoyance ordinaire, mettre leur pays à l'abri de toute insulte. Il fallait donc envahir les états de l'église ou ceux de Florence ; et Clément avait

1 Ripamont., Hist. Mediol., lib. ix; p. 716. * Guich , liv. xvii, p. 419.

mérité par ses dernières démarches que l'empereur en tirât la vengeance la plus sévère. Ses troupes n'étaient pas plus tôt rentrées dans Rome, après le soulèvement des Colonne , que , sans aucun égard pourle traité conclu avec Moncade, il dégrada le cardinal, excommunia le reste de cette famille , s'empara de toutes les places fortes qu'elle occupait et fit ravager ses terres avec toute la fureur que peut inspirer le ressentiment d'une injure récente : il tourna ensuite ses armes contre Naples; et comme il était secondé par la flotte française , il fit quelques progrès dans la conquête de ce royaume, avec d'autant plus de facilité que le vice-roi, ainsi que les autres généraux de l'empereur, manquait de l'argent dont il aurait eu besoin pour faire une vigoureuse résistance '.

Cette conduite du pape justifia en apparence les mesures que la nécessité fit prendre à Bourbon ; le désavantage des circonstances dans lesquelles il entreprit d'exécuter son projet est une preuve incontestable et du désespoir où il était réduit, et de la supériorité des talens qui lui firent surmonter tant d'obstacles. Après avoir confié le gouvernement de Milan a Lève, qu'il n'était pas fâché de laisser derrière lui , il se mit en marche au fort de l'hiver à la tète d'une armée de vingt-cinq mille hommes, de nations , de mœurs et de langues différentes, sans argent, sans magasins, sans artillerie, sans bagages; enfin sans aucune des choses nécessaires au plus petit détachement, et par conséquent essentielles pour faire mouvoir et même exister une grande armée. Il avait à traverser un pays coupé de rivières et de montagnes; dont les chemins étaient impraticables; et pour mettre le comble à toutes ces difficultés , il voyait l'armée ennemie, supérieure en nombre, à portée d'épier tous ses mouvemens et de profiter de tous les avantages qui se présenteraient. Heureusement ses troupes, lassées de leurs souffrances présentes , n'en cherchaient que la fin : animées d'ailleurs par l'espérance d'un butin immense , elles ne firent pas seulement attention au mauvais état dans lequel elles entreprenaient une marche si pénible, et suivirent leur chef avec allégresse. Son premier but était de se rendre maître de Plaisance, et d'accorder à ses soldats

'Jovius, Vita Pomp Colon. Guich., liv. xvm, p. 424.

le pillage de cette ville; mais la vigilance des généraux des alliés fit échouer ce projet. Bourbon ne réussit pas mieux dans le dessein de s'emparer de Bologne; cette ville se trouva pourvue à temps d'une garnison assez forte pour la mettre à couvert des insulies d'une armée qui n'avait ni munitions ni artillerie. Le mauvais succès de ces deux tentatives ne lui permettant plus d'espérer de conquérir aucune ville considérable, il fut forcé de marcher en avant; mais il y avait déjà deux mois qu'il était en route; ses troupes avaient souffert tous les maux qu'une longue marche et la rigueur extraordinaire de la saison multipliaient sous les pas d'une armée qui se trouvait dépourvue de tout dans un pays ennemi. Les magnifiques promesses qui les avaient éblouies d'abord n'avaient eu aucun effet : elles ne voyaient aucune espérance d'un soulagement prochain : poussées à bout, elles commencèrent à murmurer, et en vinrent bientôt à une révolte déclarée. Quelques officiers, qui eurent la témérité de vouloir les réprimer, furent la victime de leur furie : Bourbon lui-même n'osa s'exposer au premier transport de leur rage, il fut obligé de s'enfuir secrètement de ses quartiers '. Mais leur fureur, après les premiers transports, commença à se calmer peu à peu : Bourbon, qui possédait au suprême degré l'art de manier l'esprit des soldats, en profita pour leur renouveler ses promesses avec un ton de confiance plus ferme encore qu'auparavant, et leur assura qu'ils en verraient bientôt l'accomplissement. 11 tâchait de les engager à supporter leurs peines avec plus de patience , en les partageant lui-même : il ne se ménageait pas plus que le dernier fantassin : il marchait avec eux à pied; il joignait sa voix aux chansons qu'ils composaient, et dans lesquelles, au milieu des éloges qu'ils donnaient à sa valeur, ils mêlaient quelques railleries militaires sur sa pauvreté. Partout où ils passaient, il leur permettait de piller avec discrétion les villages voisins, comme pour commencer à s'acquitter avec eux des promesses qu'il leur avait faites : encouragés par ces adroites complaisances, ils oublièrent entièrement leurs souffrances et leurs plaintes , et continuèrent de le suivre avec une confiance aussi aveuglequ'ilslui en eussent jamais montré2.

1 Guich., liv. xvm, p. 434. Jovius, Vita Colonn. 163. » OEuv. de Brant., vol. IV, p. 246, etc.

Cependant Bourbon cachait avec soin ses intentions. Rome et Florence , ne sachant de quel côté allait fondre l'orage , étaient dans l'incertitude la plus inquiétante. Clément, qui s'intéressait à la sûreté des deux villes, était plus irrésolu que jamais, et lorsque les approches rapides du danger exigeaient les mesures les plus promptes et les plus décisives, il perdait le temps à délibérer sans rien conclure, ou à prendre un jour des résolutions que son esprit inquiet et plus adroit à découvrir les difficultés qu'à en trouver le remède, abandonnait le lendemain, sans pouvoir se fixer à aucun autre parti. Tantôt il était résolu de s'unir plus étroitement que jamais à ses alliés, et de pousser la guerre avec vigueur; tantôt il était d'avis de terminer à l'amiable tous les différends, en faisant un traité avec Lannoy qui , connaissant la passion du pape pour les négociations , lui faisait chaque jour, dans cette vue, de nouvelles propositions. A la fin sa timidité l'emporta et le détermina à conclure avec Lannoy un accommodement , dont les principaux articles étaient qu'il y aurait une suspension d'armes de huit mois entre les troupes du pape et celles de l'empereur; que Clément avancerait une somme de soixante mille écus pour payer les troupes impériales ; que les Colonne seraient relevés des censures ecclésiastiques , et remis en possession de leurs terres et de leurs dignités; et que le vice-roi irait à Rome, et empêcherait Bourbon de s'approcher plus près de cette ville , ainsi que de Florence '. Quoique ce traité ne laissât plus à Clément aucune espérance d'être soutenu par ses alliés, et ne lui donnât cependant aucun garant solide de sa sûreté, il se crut par-lâ délivré tout d'un coup de tous les embarras qui l'effrayaient ; et, dans l'excès de sa confiance, il licencia toutes ses troupes, à la réserve de ce qui était nécessaire pour la garde de sa personne. Guichardin, qui se trouvait alors au milieu de l'armée des alliés en qualité de commissaire général du pape , et que ce poste ainsi que ses grands talens mettaient à portée de voir toute l'illusion des espérances dont Clément se laissait abuser, ne pouvait concevoir cette étonnante confiance dans un pape qui , en toute autre occasion, s'était montré excessivement timide

•Guich., liv. xvui, p. 436.

et soupçonneux; il ne pouvait expliquer cette conduite qu'en l'attribuant à l'esprit d'aveuglement dont sont frappés ceux que le ciel a condamnés à une ruine inévitable l.

Il paraît que l'intention de Lannoy était d'exécuter de bonne foi le traité qu'il venait de faire; ayant réussi à détacher Clément de la ligue, il eût voulu que Bourbon tournât ses armes contre les Vénitiens, qui, de toutes les puissances en guerre avec l'empereur, étaient ceux qui avaient montré le plus de vigueur. Dans cette vue, il dépêcha un courrier à Bourbon pour l'informer de la suspension d'armes qu'il venait de conclure avec le pape, au nom de leur commun maître. Bourbon avait d'autres projets; et il était trop avancé dans son entreprise pour l'abandonner. Il eût été dangereux de parler de retraite à ses soldats ; d'ailleurs il était bien aise de mortifier un homme qu'il avait tant de raisons de haïr : et comme son commandement ne dépendait en rien de Lannoy, il ne tint aucun compte de son message, et continua de ravager les états ecclésiastiques et de s'avancer vers Florence. Son approche fit renaître toutes les terreurs et toutes les inquiétudes de Clément , qui eut recours à Lannoy et le conjura d'arrêter la marche de Bourbon. En conséquence Lannoy partit pour se rendre à l'armée , mais il n'osa s'en approcher. Dès que les soldats de Bourbon eurent connaissance de la trêve , ils entrèrent en fureur , se répandirent en menaces , et demandèrent l'accomplissement des promesses auxquelles ils s'étaient fiés : leur général même pouvait à peine les contenir: et tous les habitans de Rome virent bien qu'il ne restait plus d'autre parti que de se préparer â résister à l'orage qu'il n'était plus possible de détourner. Clément seul, comptant toujours sur quelques protestations équivoques et trompeuses que faisait Bourbon de son inclination pour la paix , retomba dans sa premièresécurité 2.

Bourbon , de son côté , n'était pas sans inquiétude. Jusqu'ici toutes ses tentatives sur les places de quelque importance avaient échoué, et Florence , qu'il avait menacée quelque temps , se trouvait, par l'arrivée des troupes du duc d'Urbin , en état de braver une attaque. Il fallut alors changer nécessairement de route, et prendre

1 Guich , liv. xvm, p. 446.

J * Ibid., p. 437, etc. Mém. de du Bellay, p. 100

sur-ie-charap une résolution nouvelle :]1 s'arrêta sans hésiter à un parti qui était aussi hardi qu'il parut impie à ses contemporains ; c'était d'attaquer Rome et de la livrer au pillage. Il avait en effet plusieurs raisons pour s'y déterminer. Il était jaloux de traverser Lannoy qui avait entrepris de mettre celle ville en sûreté; il s'imagina que l'empereur serait très satisfait de voir humilier Clément , le premier auteur de la ligue qui s'était formée contre lui; il se flattait-qu'en contentant l'avidité de ses soldats par l'immense butin de cetle capitale, il les attacherait pour toujours à ses intérêts; ou, ce qui est plus vraisemblable encore , il espéra que la puissance et la gloire que lui promettait la prise de la première ville de la chrétienté le mettraient en état de jeter les fondemens d'un pouvoir indépendant ; et qu'après avoir rompu toute liaison avec l'empereur, il pourrait posséder en son nom seul Naples ou quelques autres états d'Italie l. Quels que fussent ses motifs, il exécuta son projet avec une célérité égale à l'audace qui l'avait conçu. Ses soldats, qui avaient leur proie sous les yeux, ne se plaignaient plus ni de leurs fatigues , ni de la famine , ni du défaut de paye. Quand le pape les vil s'avancer de la Toscane vers Rome , il sentit la frivolité des espérances dont il s'él ait bercé, et se réveilla tout à coup de son assoupissement; mais il était trop tard. Un pontife, même hardi et prompt à se décider, n'aurait plus eu assez de temps pour prendre des mesures efficaces et former avec succès un plan de défense. Sous la faible administration de Clément, tout ne fut que consternation, désordre et irrésolution. Il rassembla cependant ceux de ses soldats licenciés qui étaient restés dans Rome; il arma les artisans et les domestiques des cardinaux; il fit réparer les brèches des murailles , commença de nouvelles fortifications , et excommunia Bourbon et ses soldats , flétrissant les Allemands du nom de luthériens, et les Espagnols de celui de Maures 2. Se reposant ainsi sur ces préparatifs imparfaits, et sur la terreur de ses armes spirituelles, que méprisaient encore plus des soldats affamés de butin, il parut quitter sa timidité naturelle, et, contre l'avis de son conseil, il résolut d'attendre l'ap-

1 Brant., IV, 271 ; VI, 189. Pelcarius, Comment, 594.

2 Seckend, liv. n, p. 68.

proche d'un ennemi qu'il aurait pu éviter s'il eût voulu se retirer à temps.

Bourbon, qui vit la nécessité de ne perdre aucun instant, puisque ses intentions étaient connues, marcha avec tant de vitesse qu'il devança de plusieurs journées l'armée du duc d'Urbin, et vint camper dans les plaines de Rome, vers le soir du 5 de mai. De là il montra à ses soldats les palais et les églises de cette capitale de la république chrétienne , où les richesses de toute l'Europe étaient allées s'engloutir pendant tant de siècles , sans avoir jamais été entamées par une main ennemie; il les exhorta à prendre quelque repos pendant la nuit , pour se préparer à donner assaut le lendemain , et leur promit , pour prix de leur valeur et de leurs travaux , la possession de tous les trésors qui étaient rassemblés dans Rome.

Bourbon, résolu de rendre cette journée mémorable , ou par le succès de son entreprise ou par sa mort, parut dès le matin à la tète de ses troupes, armé de toutes pièces et portant pardessus son armure un habit blanc, pour être mieux vu de ses amis et de ses ennemis ; et comme tout dépendait de la vigueur de l'attaque , il mena sur-le-champ ses soldats à l'escalade des murailles. Il tira des trois nations qui composaient son armée, trois corps séparés, l'un d'Allemands, l'autre d'Espagnols, et le troisième d'Italiens; chacun d'eux fut chargé d'une attaque différente, et le gros de l'armée s'avança pour les soutenir suivant les circonstances. Un épais brouillard déroba leur approche jusqu'à ce qu'ils eussent presque atteint le bord du fossé qui environnait les faubourgs. Les échelles furent plantées en un moment , et chaque détachement monta à l'assaut avec une impétuosité qu'animait encore l'émulation nationale. Ils furent d'abord reçus avec un courage égal au leur; les gardes suisses du pape et les vieux soldats qu'il avait rassemblés, combattirent avec une bravoure digne de guerriers à qui la défense de la plus fameuse ville du monde était confiée. Les troupes de Bourbon , malgré toute leur valeur, ne faisaient aucun progrès et commençaient même à plier : Bourbon, qui sentit que ce moment critique allait décider du succès de la journée , se précipite de son cheval, court à la tète des assaillans, et arrachant un$ échelle des mains d'un soldat, il la plante con-

tre le mur , et commence à y monter , encourageant de la voix et du geste ses troupes à le suivre.Mais au mèmeinstant un coup de mousquet tiré des remparts lui perça les reins d'une balle. Il sentit aussitôt que la blessure était mortelle , mais il conserva assez de présence d'esprit pour recommander à ceux qui se trouvaient près de lui de couvrir son corps d'un manteau , afin que sa mort ne décourageât pas ses troupes ; et quelques instans après il expira avec un courage digne d'une meilleure cause , et qui aurait couvert son nom de la plus grande gloire, s'il eût péri ainsi en défendant son pays , et non pas à la tète des ennemis de sa patrie1.

Il fut impossible de cacher long-temps ce funeste événement : les soldats s'aperçurent bientôt de l'absence de leur général, qu'ils étaient accoutumés à voir partout où il y avait du danger; mais loin d'être abattus par cette perte, elle ne fit que changer leur courage en fureur. Le nom de Bourbon retentissait dans tous les rangs avec les cris de sang et de vengeance. Les vieux soldats qui défendaient les remparts furent accablés par le nombre ; les nouvelles recrues de la ville prirent la fuite à la vue du péril, et l'ennemi pénétra dans Rome avec une violence irrésistible.

Durant le combat, Clément était au pied del'autel de Saint-Pierre, où il adressait au ciel des prières inutiles pour la victoire. Dès qu'il eut appris que ses troupes commençaient à reculer, il s'enfuit avec précipitation, et par un aveuglement plus étonnant encore que ses fautes précédentes, au lieu de s'évader par la porte opposée, où il n'avait à craindre la rencontre d'aucun ennemi , il alla se renfermer avec treize cardinaux , les ambassadeurs des cours étrangères, et plusieurs personnes de distinction , dans le même château Saint -Ange que son dernier malheur eût dû lui faire envisager comme un asile peu sûr. Tandis qu'il allait du Vatican à cette forteresse , il vit ses soldats fuyant devant un ennemi qui les poursuivait sans faire de quartier ; il entendit les cris et les gémissemens des citoyens, et vit commencer les maux que son imprudence et sa crédulité avaient attirés sur ses sujets2.

Il est impossible de décrire, et même d'ima-

• Mém. de du Bellay, p. 101. Guich., liv. xvni, p. 445, etc. OEuv. de Braiit., IV, p. 257, etc. 8 Jov., Vlta Colonn., p. 165.

giner le désastre et les horreurs qui suivirent cet événement. Tout ce qu'une ville prise d'assaut peut avoir à redouter de la rage d'une soldatesque effrénée; tous les excès auxquels put se porter la férocité clés Allemands , l'avarice des Espagnols, la licence des Italiens, les malheureux habitans de Rome y furent en proie. Églises, palais, maisons particulières, tout fut pillé sans distinction : ni l'âge, ni le rang, ni le sexe ne se sauva des plus cruels outrages. Cardinaux, prêtres, nobles, femmes, filles, tout fut livré à la merci de vainqueurs barbares , sourds à la voix de l'humanité. Ces violences ne cessèrent pas même, comme il arrive d'ordinaire dans les villes prises d'assaut , lorsque la première fureur du soldat fut assouvie. Les impériaux restèrent dans Rome plusieurs mois , et pendant tout ce temps l'insolence et la brutalité du soldat ne se ralentirent presque point. Le butin qu'ils firent , seulement en espèces monnayées, montait à un million de ducats; et ce qu'ils tirèrent des rançons et de leurs exactions fut encore beaucoup plus considérable. Rome avait été prise plusieurs fois par les peuples du nord qui renversèrent l'empire dans le cinquième et le sixième siècle; mais les peuples païens et barbares, les Huns, les Vandales , les Goths ne l'avaient jamais traitée avec autant de cruauté que le firent alors les sujets dévots d'un monarque catholique1.

Après la mort de Bourbon, le commandement de l'armée impériale passa à Philibert de Châlons, prince d'Orange, qui eut bien de la peine à arracher du pillage assez de soldats pour investir le château Saint -Ange. Clément sentit aussitôt la faute qu'il avait faite en se retirant dans un fort si mal pourvu et si peu en état de défense; mais voyant que les impériaux, méprisant toute discipline et ne s'occupant qu'à piller, poussaient le siège avec lenteur, il ne désespéra pas de tenir assez long-temps pour que le duc d'Urbin pût venir à son secours. Ce général s'avançait à la tête d'une armée composée de Vénitiens , de Florentins et de Suisses soudoyés par la France , et cette armée était assez forte pour délivrer Clément du péril où il se

' Jov., Fit. Colonn. 166. Guich., Iiv. xvm, p. 440, etc. Comment, de capta urbe Româ ap. Scardinum, 11, 230. Ulloa, Fila dell Cari. V, p. 110. Giann ne, Jst. di Nap. B. 31, c. m, p. 507

trouvait ; mais le duc d'Urbin préféra le plaisir de satisfaire sa haine contre la famille des Médicis , à la gloire de sauver la capitale de la chrétienté et le chef de l'église; il prétendit que l'entreprise était trop hasardeuse; et par un raffinement de vengeance , après s'être avancé assez près pour être vu des remparts du château et pour donner au pape l'espoir d'un secours prochain, il se retira avec précipitation1. Clément, privé de toute ressource , et réduit par la famine à se nourrir de chair d'âne2 , fut obligé de capituler, et de souscrire aux conditions qu'il plut aux vainqueurs de lui imposer. Il se soumit à payer quatre cent mille ducats à l'armée, à rendre ù l'empereur toutes les places fortes que possédait l'église, et quoiqu'il donnât des otages, à rester lui-même prisonnier, jusqu'à ce qu'il eût exécuté les principaux articles du traité. Le pape fut mis sous la garde d'Alarçon , qui , par sa vigilance sévère à garder François Ier, s'était bien /ait connaître pour un homme propre à cet emploi. Ainsi, par un hasard singulier, cet officier eut la garde des deux: personnages les plus illustres qui eussent été faits prisonniers dans l'Europe depuis plusieurs siècles. La nouvelle de cet événement si extraordinaire et si inattendu causa à l'empereur autant de surprise que de joie; mais il dissimula sessentimens à ses sujets, que les succès et les crimes de leurs compatriotes pénétraient d'horreur : et pour adoucir l'indignation qu'en ressentait toute l'Europe, il déclara qu'il n'avait aucune part au saccagement de Rome, et qu'on l'avait attaquée sans ses ordres. Il écrivit à tous les princes ses alliés pour leur notifier qu'il n'avait eu aucune connaissance des intentions de Bourbon3; il prit le deuil et le fît prendre ù toute sa cour; il suspendit les réjouissanc s qu'il avait ordonnées pour la naissance de son fils Philippe; et par une hypocrisie qui ne trompa personne, il ordonna des prières et des processions dans toute l'Espagne pour obtenir la liberté du pape, liberté qu'il pouvait lui faire rendre sur-le-champ par un ordre expédié à ses généraux4.

La fortune n'était pas moins favorable à la

1 Guich., liv. xviii, p. 450.

* Jov., Fit. Colon., 167.

5 Ruscelli, Lettere de principi, 11, 234. 4 Sleid., 109. Sandov.P I, 822. Mauroc, Hist. fenela, liv. ni, p. 220.

maison d'Autriche dans une autre contrée de l'Europe. Soliman était entré en Hongrie avec une armée de trois cent mille hommes. Louis II, roi de Hongrie et de Bohème, prince faible et sans expérience , eut la témérité d'aller au-devant de lui avec un corps de troupes qui ne montait pas à plus de trente mille hommes. Par une faute encore plus impardonnable , il en donna le commandement à Paul Tomorri, moine franciscain , archevêque de Golocza. Ce bizarre général, vêtu de son froc et ceint du cordon de son ordre , marchait à la tète de l'armée ; entraîné par sa propre présomption autant que par l'impétuosité d'une noblesse qui craignait moins le danger qu'un service long et pénible, il donna la funeste bataille de Mohacz, où le roi, la fleur de la noblesse, et plus de vingt mille hommes périrent victimes de la sottise et de l'imprudence d'un moine. Soliman , après sa victoire, se rendit maître et resta en possession des plus fortes places des provinces méridionales de la Hongrie ; et ravageant tout le reste du pays, il emmena plus de vingt mille prisonniers en esclavage. Comme Louis était le dernier mâle de la famille royale des Jagellons , l'archiduc Ferdinand préîendil avoir droit aux deux couronnes. Il faisait valoir deux titres : l'un appuyé sur les anciennes prétentions de la maison d'Autriche à ces deux royaumes ; l'autre était fondé sur les droits de sa femme , sœur unique du roi qui venait de mourir. Cependant les lois féodales régnaient avec tant de vigueur dans la Hongrie et dans la Bohème , et la noblesse y jouissait d'un pouvoir si étendu, que les deux couronnes étaient encore électives, et qu'on n'aurait eu aucun égard aux prétentions de Ferdinand, si elles n'avaient pas été soutenues de forces puissantes. Mais son mérite personnel , le respect dû au frère du plus grand monarque de la chrétienté, la nécessité de choisir un prince qui pût par lui-même ajouter de nouvelles forces à celles de ses sujets pour les faire protéger contre les armes ottomanes que leurs derniers succès avaient rendues redoutables à la Hongrie; enfia les intrigues de sa sœur, veuve du feu roi, l'eni portèrent sur la prévention que les Hongrois avaient conçue contre l'archiduc, comme étranger; et malgré un parti considérable, qui avait donné sa voix au vaivode de Transylvanie, Ferdinand demeura paisible possesseur de cette

couronne. Les états de Bohème suivirent l'exemple de la Hongrie ; mais pour maintenir et assurer leurs privilèges, ils obligèrent Ferdinand de signer avant son couronnement un acte qu'ils appelèrent reverse , et par lequel il déclarait qu'il tenait cette couronne non par aucun droit antérieur, mais par l'élection gratuite et volontaire de la nation. La réunion de tous ces états divers, dont les princes de la maison d'Autriche s'assurèrent dans la suite la possession héréditaire , fut l'origine et le principe de cette supériorité de pouvoir qui les rendit depuis si formidables au reste de l'Allemagne f.

Les dissensions qui divisaient le pape et l'empereur furent extrêmement favorables aux progrès du luthéranisme. Charles , irrité des procédés de Clément , et uniquement occupé à se défendre contre la ligue que ce pape avait formée, n'avait ni la volonté ni le loisir de prendre des mesures pour étouffer les nouvelles opinions qui s'accréditaient en Allemagne. Dans une diète de l'empire tenue à Spire , on examina l'état actuel de la religion ; tout ce que l'empereur y exigea des princes fut d'attendre avec patience, et sans encourager les novateurs , la convocation du concile général qu'il avait demandé au pape. Les membres de la diète convinrent que la convocation d'un concile était le parti le plus convenable et le plus régulier qu'on pût prendre pour parvenir a la réforme des abus de l'église : mais ils soutenaient qu'un concile national , tenu en Allemagne , ferait plus d'effet que le concile général proposé par l'empereur. Quant à l'avis

Zùi

1 Sleph. Broderick, Procancellarii ffungar. clades in cainpo Mohacz ap. Scardium, 11, 218. P. Barre, Hist. d'Allemagne, tom. VIII part, i, p. 198.

qu'il leur donnait de ne point favoriser les novateurs, ins en firent si peu de cas que, même pendant la durée de la diète de Spire, les théologiens qui avaient suivi l'électeur de Saxe et le landgrave de liesse -Cassel, prêchaient publiquement et administraient les sacremens suivant les rits de la religion réformée '. L'exemple même de l'empereur enhardit les Allemands à traiter avec peu de respect l'autorité des papes. Dans la chaleur de son ressentiment contre Clément , il publia une longue réponse au bref plein de fiel que le pape avait composé pour faire l'apologie de sa conduite. L'empereur commençait son manifeste par une énumération détaillée de différens traits d'ingratitude, d'ambition et de mauvaise foi de ce pontife; il les peignait des couleurs les plus fortes et les plus chargées, et il finissait par appeler de son autorité à un concile général. Il écrivit en même temps au collège des cardinaux pour se plaindre de l'injustice et de la partialité de Clément , et pour les exhorter, au cas que le pape refusât ou différât la convocation d'un concile, a montrer l'intérêt qu'ils prenaient à la paix de l'église chrétienne , si honteusement abandonnée de son premier pasteur, en convoquant eux-mêmes le concile en leur nom 2. On répandit avec soin dans toute l'Allemagne le manifeste de l'empereur, o;ui , pour la violence et l'amertume du style, ne le cédait pas aux écrits de Luther même ; il fut avidement lu par les personnes de tout rang , et l'impression qu'il fit détruisit aisément l'effet des protestations que Charles avait faites auparavant contre la nouvelle doctrine.

1 Sleid , p. 103.

'■GoldàSt., Polit, impér., p. 984.

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