‹ Œuvres complètesChapitre 20 sur 63 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Les détails de la manière inhumaine dont le pape avait été traité remplirent toute l'Europe d'étonnement et d'horreur. L'audace inouïe d'un empereur chrétien, à qui sa dignité même imposait le devoir de protéger et de détendre le saint siège, et qui , portant des mains violentes sur celui qui représentait Jésus-Christ sur la terre, retenait sa personne sacrée dans une captivité rigoureuse , parut généralement un acte d'impiété qui méritait la vengeance la plus éclatante, et qui sollicitait la prompte réunion de tous les fidèles enfans de l'église contre le cou pable. François et Henri , alarmés des progrès que l'empereur faisait en Italie, s'étaient déjà étroitement liés avant la prise de Rome; et pour mettre an frein à l'ambition de l'empereur, ils étaient convenus de faire une puissante diversion dans les Pays-Bas. Les clifférens motifs qui les avaient déterminés d'abord n'avaient fait que se fortifier depuis ; il s'y joignit encore le dessein de délivrer le pape des mains de l'empereur, acte depolitiqne qui favorisait leurs intérêts en faisant honneur à leur piété. Mais pour parvenir à leur but, il fallait abandonner les projets qu'ils avaient formés sur les Pays-Bas , et aller porter le théâtre de la guerre dans le sein de l'Italie ; car ce n'était que par les opérations les plus vigoureuses qu'ils pouvaient se promettre avec certitude de délivrer Lomé, et de mettre Clément en liberté. François commençait à comprendre que l'esprit de raffinement qu'il avait porté dans ses vues politiques sur l'Italie l'avait entraîné trop loin; et que pour s'être trop relâché , il avait laissé prendre à Charles des avantages qu'il lui eût été facile de prévenir : il voulut se hâter de réparer , par une activité plus conforme à son caractère , une faute qu'il n'avait pas eu souvent à se reprocher. Henri pensait qu'il était temps de se joindre au roi de France pour empêcher l'empereur de devenir le maître absolu de l'Italie et d'acquérir par-là une supériorité de puissance

qui l'eût mis en état de donner ensuite des Sois à tous les autres princes de l'Europe. Wolsey, dont François avait eu soin d'entretenir l'amitié par des caresses et des présens, moyens infaillibles de se l'attacher, ne négligea rien de ce qui pouvait animer son maître contre l'empereur Outre ces considérations publiques, Henri était encore excité par un motif particulier : c était à peu près vers ce temps qu'il formait le grand projet de son divorce avec Catherine d'Arragou; il savait qu'il aurait besoin de l'autorité du pape , et il était jaloux d'acquérir des droits à sa reconnaissance , en paraissant le principal instrument de sa liberté.

Avec ces dispositions de la part des deux rois, la négociation ne fut pas longue. Wolsey avait reçu de son maître des pouvoirs sans bornes. François traita en personne avec lui à Amiens . où le cardinal se rendit , et où il fut reçu avec une magnificence royale. Le mariage du duc d'Orléans avec la princesse Marie fut l'article fondamental de cette ligue : il fut arrêté que l'Italie serait le théâtre de la guerre ; on régla les forces de l'armée qu'on mettrait en Compagne, et la quantité de troupes et d'argent que fournirait chaque prince; et si l'empereur n'acceptait pas les propositions qu'on devait lui faire au nom des deux rois , ils s'engageaient à lui déclarer sur-le-champ la guerre , et à commencer aussitôt les hostilités. Henri , toujours impétueux dans ses résolutions, s'engagea avec tant de zèle eî d'ardeur dans cette nouvelle alliance, que , pour donner à François la plus grande preuve de son amitié et de son estime, il renonça formellement à toutes les prétentions anciennes des rois d'Angleterre sur la couronne de France , prétentions qui avaient fait si long-temps l'orgueil et la ru nie de sa nation; et il accepta par forme d'indemnité une pension de cinquante mille écus qui lui serait payée annuellement à lui et à ses successeurs •

1 Herbert , 85, etc. Rym., Fœder., xiv, 2U3.

Cependant le pape, se trouvant hors d'état de satisfaire aux conditions de la capitulation , restait toujours prisonnier sous la garde sévère d'Alarçon. Les Florentins n'eurent pas plus tôt appris le désastre de Rome , qu'ils coururent aux armes en tumulte , chassèrent le cardinal de Cortone qui gouvernait leur ville au nom du pape , mutilèrent les armoiries des Médicis , mirent en pièces les statues de Léon et de Clément, se déclarèrent un état libre, et rétablirent leur ancienne forme de gouvernement populaire. Les Vénitiens, voulant aussi profiter des malheurs du pape, leur allié, se saisirent de Ravenne et d'autres places qui appartenaient à l'état ecclésiastique, sous prétexte de les garder en dépôt. Les ducs d'Urbin et de Ferrare prirent aussi leur part des dépouilles de cet infortuné pontife, qu'ils croyaient perdu sans ressource l.

Lannoy, d'un autre côté , cherchait à retirer quelques avantages solides de cet événement imprévu , dont le succès et l'éclat avaient donné tant de supériorité aux armes de son maître. Dans ce dessein , il marcha sur Rome avec Moncade et le marquis du Guast , à la tète de toute? les troupes qu'ils purent rassembler dans le royaume de Naples. L'arrivée de ce renfort fut un surcroît de calamité pour les malheureux ha- . bilans de Rome : les nouveau-venus , jaloux du riche butin qu'avaient fait leurs compagnons , imitèrent leur licence , et dévorèrent avec avidité les misérables restes qui avaient échappé à la rapacité des Espagnols et des Allemands.

11 n y avait point alors en Italie d'armée capable de tenir tête aux impériaux, et pour réduire Bologne et les autres villes de l'état ecclésiastique , il ne fallait que se présenter devant leurs murailles. Mais les soldats accoutumés depuis si long-temps sous Bourbon à secouer toute discipline, et ayant goûté la douceur de vivre à discrétion dans une grande ville, sans reconnaître presque l'autorité d'un maître, étaient devenus si ennemis de la subordination militaire et du .service qu'ils refusèrent de sortir de Rome avant qu'on leur eût payé les arrérages de leur solde ; condition qu'ils savaient bien qu'on ne pouvait pas leur accorder. Ils déclarèrent de plus qu'ils n'obéiraient qu'au prince d'Orange, que l'armée avait choisi pour général. Lannoy ,

1 Guich., liv. xvm, p. 453.

voyant qu'il n'y avait pas de sûreté pour lui à rester plus long-temps au milieu d'une armée sans subordination , qui méprisait sa dignité et haïssait sa personne, retourna à Naples où le suivirent bientôt, par les mêmes raisons de prudence, le marquis du Guast et Moncade. Le prince d'Orange, qui n'avait que le titre de général , et qui ne tenait son autorité que de la volonté d'une soldatesque que le succès et la licence avaient rendue insolente , était obligé de respecter leurs fantaisies beaucoup plus qu'ils ne respectaient ses ordres. Ainsi l'empereur, loin de recueillir aucun des avantages qu'il pouvait se promettre de la réduction de Rome, eut la mortification devoir l'armée la plus formidable qu'il eût jamais mise sur pied rester dans un état d'inaction dont il fut impossible de la tirer1. Le roi de France et les Vénitiens eurent tout le loisir de former de nouveaux projets , et de prendre de nouveaux engagemens pour délivrer le pape et défendre les droits de l'Italie. La nouvelle république de Florence eut l'imprudence de se joindre à eux ; et Lautrec , aux talens duquel les Italiens rendaient plus de justice que François, nt nommé généralissime de la ligue Il n'accepta cet office qu'avec la plus grande ré pugnance, craignant de s'exposer une seconde fois aux embarras et aux disgrâces que pourraient lui attirer la négligence du roi, ou la malice de ses favoris. Les meilleures troupes de France ma relièrent sous ses ordres et le roi d'Angleterre , avant d'avoir encore déclaré la guerre à l'empereur, avança une somme considérable pour subvenir aux frais de l'expédition. Les opérations de Lautrec furent conduites avec prudence, avec vigueur et avec succès. Secondé d'André Doria , le plus grand homme de mer de ce siècle, il se rendit maître de Gènes, et rétablit dans celte république la faction des Frégoses et la domination française. Il obligea Alexandrie de se rendre après quelques jours de siège , et soumit tout le pays qui est en deçà du Tésin. M prit d'assaut Pavie qui avait si long -temps tenu contre les armes de son maître, et la laissa piller avec toute la cruauté qu'inspirait naturellement aux troupes françaises le souvenir du fatal désastre qu'elles avaient essuyé devant les murs de cette ville. S'il eût continué de tourner

1 Guich., liv. xvm, p. 454.

ses efforts contre le Milanais, Antoine de Lève,

qui le défendait avec un petit corps de troupes qu'il ne conservait et n'entretenait qu'à force d'adresse et d'industrie, eût bientôt été forcé de céder ; mais Lautrec n'osa pas achever une conquête qui lui eût fait tant d'honneur, et dont la ligue eût retiré de si grands avantages. François savait que ses alliés étaient bien moins jaloux de le voir étendre ses possessions dans l'Italie que d'affaiblir le pouvoir de l'empereur ; et il craignait que si une fois Sforce venait à être rétabli dans Milan , ils ne secondassent que très faiblement l'invasion qu'il méditait de faire dans le royaume de Naples; en conséquence Lautrec eut ordre de ne pas pousser trop loin ses conquêtes dans la Lombardie. Heureusement les importunités du pape qui le sollicitait d'aller à son secours, et celles des Florentins qui le priaient de les protéger, furent si pressantes qu'elles lui fournirent un prétexte honnête de marcher en avant , sans avoir égard aux instances des Vénitiens et de Sforce , qui insistaient pour aller mettre le siège devant Milan l.

Tandis que Lautrec avançait lentement vers Rome, l'empereur eut le temps de délibérer sur ce qu'il devait faire de la personne du pape, toujours prisonnier au château Sainl- Ange. Malgré le voile spécieux de la religion dont Charles s'efforça toujours de couvrir ses démarches, il prouva en plusieurs occasions qu'il était peu touché des considérations religieuses : dans celle-ci, en particulier, il avait souvent marqué le désir de faire transporter le pape en Espagne, afin de satisfaire l'orgueil de son ambition par le spectacle des deux plus illustres personnages de l'Europe successivement prisonniers à sa cour. Mais la crainte d'offenser encore davantage toutes les puissances de la chrétienté et de se rendre odieux à ses sujets mêmes le força de sacrifier la vanité à la prudence 2. Les progrès des confédérés le mettaient dans la nécessité de rendre promplement la liberté au pape, ou de le faire conduire dans quelque retraite plus sûre que le château Saint-Ange. Parmi les différentes raisons qui lui firent préférer le premier parti, ia plus forte était le défaut d'argent ; et il en avait un besoin pressant pour recruter son ar-

1 Guich., liv. irai, p. 461. Du Bellay, 107, etc. Mauroc, Hisl. Venet., liv. m, p. 238 a Guich., liv. xhi, p. 457.

mée et pour payer les arrérages immenses qu'il lui devait. Il avait assemblé les états de Castille à Valladolid, vers le commencement de l'année, pour lui exposer l'état de ses affaires ; il leur représenta la nécessité de faire de grands préparatifs pour résister à tous ses ennemis que la jalousie de ses succès allait réunir contre lui , et il demanda dans les termes les plus pressans des subsides considérables. Mais les états refusèrent de charger d'un nouveau fardeau la nation déjà épuisée par des dons extraordinaires, et persistèrent dans leur refus l, malgré tous les efforts qu'il fit pour séduire ou pour intimider les membres de l'assemblée. Il ne lui restait donc plus d'autre ressource que d'extorquer de Clément, par forme de rançon, une somme suffisante pour acquitter ce qu'il devait à ses troupes, à qui il eût été fort inutile de proposer de sortir de Rome avant de les avoir payées.

Le pape, de son côté, ne restait pas dans l'inaction , et il intriguait avec assez de bonheur pour hâter sa délivrance. Il vint à bout par ses flatteries et les démonstrations d'une confiance sans réserve de désarmer le ressentiment de Colonne, et il sut intéresser la vanité de ce cardinal, jaloux de montrer à l'Europe qu'après avoir eu le pouvoir d'humiii r le pape, il avait encore celui de le rétablir dans sa dignité. Il gagna aussi Moron par des distinctions et des promesses : cet homme , par une de ces révolutions bizarres assez ordinaires dans sa vie et qui fait bien connaître son caractère, avait repris toute l'autorité et tout le crédit qu'il avait eu sur les impériaux. L'adresse et l'ascendant de Colonne et de Moron aplanirent aisément toutes les difficultés que purent élever les ambassadeurs de l'empereur, et terminèrent bientôt le traité de la délivrance de Clément à des conditions dures à la vérité, mais aussi raisonnables qu'il pouvait l'attendre dans la situation où il se trouvait. 11 fut obligé d'avancer argent comptant une somme de cent mille écus pour payer l'armée, de s'engager à en payer aulant dans quinze jours , et cent cinquante mille autres au bout de trois mois. On lui fit promettre de ne prendre aucune part à la guerre qui se faisait contre l'empereur, soit en Lombardie, soit clans le royaume de Naples; il accorda à Charles une croisade et le dixième des revenus

1 Sandov., I,p. 814.

ecclésiastiques de l'Espagne; et non-seulement il donna des otages pour répondre de l'exécution de ces articles, il fut encore obligé, pour plus grande sûreté, de mettre l'empereur en possession de plusieurs villes '.

Lorsque le pape eut levé la première somme en vendant les dignités et les bénéfices ecclésiastiques, et en employant d'autres expédiens aussi peu canoniques, on fixa un jour pour le mettre en liberté. Mais Clément, impatient de se voir en liberté après les ennuis d'une prison de six mois, et agité par les soupçons et la défiance naturelle aux malheureux, craignait tant que les impériaux ne missent de nouveaux obstacles à sa délivrance, qu'il se déguisa la nuit précédente en habit de marchand , profita du relâchement qu'Alarçon avait mis dans sa vigilance depuis la conclusion du traité, et s'évada sans être reconnu. 11 arriva avant le point du jour, sans suite et avec un seul de ses officiers, à Orvietto, d'où il écrivit aussitôt une lettre de remercîment à Laulrec, comme au principal instrument de sa liberté 2.

Pendant ces négociations , les ambassadeurs de France et d'Angleterre s'étaient rendus en Espagne , en conséquence du traité que Wolsey avait conclu avec François. L'empereur, qui ne voulait pas attirer sur lui les forces réunies de ces deux monarques, ne parut pas éloigné de se relâcher en quelque chose de la rigueur du traité de Madrid , sur lequel il s'était jusque-là montré inflexible. Il offrit d'accepter les deux millions d'écusque François avait proposés en équivalent du duché de Bourgogne, et de mettre ses enfans en liberté , à condition qu'il rappellerait son armée d'Italie et lui rendrait Gènes avec les autres conquêtes qu'il avait faites dans ce pays. A l'égard de Sforce, il persistait toujours à demander qu'on décidât de son sort, en nommant des juges pour lui faire son procès. Ces propositions furent faites à Henri, qui les fit passer au roi de France, son allié, qu'elles intéressaient de plus près, pour avoir sa réponse. Si François eût été disposé de bonne foi à conclure la paix et à mettre de l'uniformité dans sa conduite, il n'aurait pas hésité à accepter sur-le-champ ces propositions, qui différaient très peu des offres

1 Guich., liv. xvni, p. 467.

* Ibid., p. 467, etc. Jov., Vita Colonn., 169. Mauroc, lîist. Venet., liv. ni, p. 252.

qu'il avait faites lui-même auparavant1. Mais ses vues étaient bien changées. L'alliance de Henri, les progrès de Lautrec en Italie et la supériorité de son armée sur celle de l'empereur, ne lui permettaient pas de douter du succès de son entreprise sur Naples. Plein de ces hautes espérances, il ne fut pas embarrassé de trouver des prétextes pour refuser ou pour éluder les propositions de l'empereur sous une apparence) de pitié en faveur de Sforce, dont les intérêts n'avaient pas paru l'occuper jusqu'alors. Il demanda de nouveau que ce prince infortuné fût entièrement et sans aucune condition rétabli dans la pleine possession de ses états; et sous prétexte qu'il y aurait de l'imprudence à se reposer absolument sur la lionne foi de l'empereur, François exigeait qu'on lui rendît ses enfans avant que ses troupes quittassent l'Italie et rendissent Gênes. Des demandes si peu raisonnables et l'air de reproche qui les accompagnait, irritèrent Charles à un tel point qu'il eut delà peine à retenir son emportement ; il se repentit d'avoir montré une modération qui faisait si peu d'effet sur l'esprit de ses ennemis, et déclara qu'il ne se départirait pas du plus petit article des conditions qu'il venait d'offrir. Il est inconcevable que Henri ait voulu prêter son nom à des propositions si étranges : on était pourtant venu â bout de l'y déterminer, et sur la déclaration de 'f empereur, les ambassadeurs de France et d Angleterre demandèrent et obtinrent leur audience de rongé 2.

Le lendemain , deux hérauts qui avaient accompagné à dessein les ambassadeurs, et qui jusque-là avaient caché leur caractère, parurent à la cour de l'empereur avec les attributs de leur office, et dès qu'ils furent introduits, ils lui déclarèrent la guerre au nom de leurs maîtres dans toutes les formes accoutumées. Charles les reçut l'un et l'autre avec la dignité qui convenait à son rang; mais il répondit à chacun en particulier avec un ton qui exprimait la différence des sentimens qu'il avait pour les deux souverains. Il accepta le défi du monarque anglais avec une fermeté tempérée de quelques marques d'égard et de respect. Sa réponse au roi de France était pleine de cette amertume d'expression que devait lui inspirer une rivalité person-

• Recueil des Traités, 11, p. 249.

1 Rym., xiv, 200. Herbert , 85. Guich., liv. xyiii, p 47.

HISTOIRE DE CHARLES-QUmT

nelle , irritée encore par le souvenir de plusieurs outrages réciproques. Il chargea le héraut français d'avertir son maître qu'il ne le regarderait plus désormais que comme un vil infracteur de la foi publique, étranger aux seatimens d'honneur et de probité qui distinguent un gentilhomme. François, trop fier pour souffrir patiemment une imputation si insultan; e, s'avisa d'un expédient singulier pour soutenir son caractère et venger son honneur. Il renvoya sur-le-champ son héraut avec un cartel en règle, par lequel il donnait à l'empereur un démenti formel, le défiait en combat singulier, le sommait de fixer le temps et le lieu du rendez-vous , et lui donnait le choix des armes. Charles , au:; vif et aussi brave que son rival , accepta le Jéfi sans balancer: mais après divers messages de part et d'autre pour régler toutes les circonstances du combat , messages toujours accompagnés de reproches mutuels, qui dégénérèrent presque en injures, le projet de ce duel, qui convenait en effet beaucoup mieux à des héros de roman qu'aux deux plus grands monarques du siècle, fut entièrement oublié '.

L'exemple que venaient de donner deux si grands rois attira l'attention générale; il eut tant d'autorité sur les esprits, qu'il produisit une révolulîonsensible dans les mœurs de toute ('Europe. J'ai déjà dit que les duels avaient été permis long-temps par les lois de toutes les nations européennes, qu'ils faisaient partie de leur jurisprudence , et qu'ils étaient autorisés par le magistrat en plusieurs occasions, comme le moyen le plus sûr de décider des questions, tant civiles que criminelles. Mais comme ces combats singuliers étaient regardés comme des appels solennels faits à la justice et à la toute-puissance de l'Être suprême, la loi ne les autorisait que dans les causes publiques, et fixait des formes juridiques pour y procéder. Les hommes, accoutumés à voir employer cette méthode déjuger par les cours de justice, ne tardèrent pas à l'employer aussi dans leurs querelles particulières et personnelles, et ce second pas ne fut pas éloigné du premier. Dès lors les duels, qui d'abord ne pouvaient avoir lieu que par l'ordonnance du magistrat civil, s'engagèrent bientôt sans l'intervention de ce magistrat , et s'étendirent à

Recueil des Traités, II. Mcm. de du Bellay, 103, etc. Sandov., /lis t.. 1, 837

plusieurs cas que la loi n'avait pas marqués. Ce qui venait de se passer entre Charles et François accrédita singulièrement cette pratique. Au premier affront, a la moindre insulte qui touchait l'honneur, un gentilhomme se croyait en droit de tirer l'épée et d'appeler son adversaire en duel pour lui faire raison. Une pareille opinion, introduite parmi des peuples qui joignaient le courage et la fierté à des mœurs grossières et féroces, chez qui les insultes étaient fréquentes et le ressentiment actif, ne pouvait manquer de produire les effets les plus funestes; le plus beau sang de l'Europe fut versé dans les duels; mille vies utiles furent sacrifiées , et il y eut des temps où ces querelles d'honneur furent plus destructives que les guerres nationales. Tel est d'ailleurs l'empire de la mode, que ni la terreur des lois pénales , ni le respect pour la religion n'ont pu entièrement abolir une coutume inconnue aux anciens et contraire à tous les principes de la droite raison : il faut pourtant avouer aussi que nous devons en partie à cet usage absurde la politesse et la douceur remarquable des mœurs modernes, ces égards attentifs qu'un homme a pour un autre, et qui rendent aujourd'hui le commerce de la société beaucoup plus agréable et bien plus décent qu'il ne l'a jamais été chez les nations de l'antiquité les mieux civilisées.

Tandis que les deux monarques paraissaient si jaloux de terminer leur querelle par un combat singulier, Lautrec continuait en Italie ses opérations , qui promettaient d'être plus décisives. Son armée qui s'était grossie , et qui était alors de trente-cinq mille hommes, marchait a grandes journées vers Naples. La terreur qu'inspira son approche, jointe aux représentations et aux instances du prince d'Orange, détermina à la fin, mais après beaucoup de résistance, les troupes impériales à sortir de Rome, qu'elles opprimaient depuis dix mois entiers. Mais de cette armée florissante qui était entrée dans cette ville, à peine en restait- il la moitié; l'autre, détruite parla peste, ou par les maladies qui étaient le fruit d'une longue inaction , de 1,'intempérance et de la débauche, fut la victime de ses propres crimes '. Lautrec fit les plus grands efforts pour attaquer les impériaux dans leur retraite , vers le territoire de Naples : dans ce moment un seul succès aurait terminé la

1 Guich., liv. xvjii, p. ï/8.

guerre ; mais la prudence de leurs chefs déconcerta toutes ses mesures , et ils arrivèrent enfin à Naples sans beaucoup de perte. Le peuple de ce royaume, qui avait toujours été la proie du plus actif et du plus fort, impatient de secouer le joug espagnol, reçut les Français à bras ouverts , et partout où ils voulurent se montrer et s'établir, à la réserve de Gaëte et de Naples, a peine resta-t-il aux impériaux quelque place importante. Ils durent la conservation de Gaëte à la force naturelle de ses fortifications , et celle de Naples à la présence de l'armée impériale. Lautrec cependant se présenta sous les murs de Naples ; mais voyant qu'il ne pouvait espérer de réduire par la force une ville défendue par tant de troupes, il fut obligé de la bloquer, méthode plus lente , mais moins dangereuse ; et après avoir pris les mesures qui lui parurent les plus certaines , il assura avec confiance à son maître que la famine obligerait bientôt les assiégés de capituler. Cette espérance se fortifia encore par le mauvais succès d'une tentative vigoureuse que les ennemis venaient de faire pour se rendre maîtres de la mer. Les galères d'André Doria , commandées par son neveu Philippin, gardaient l'entrée du port. Moucade, qui avait succédé a Lannoy en qualité de vice-roi , arma un nombre de galères supérieures à celles de Doria, et s'embarquant lui-même avec le marquis du Guast et l'élite des officiers et des soldats espagnols , il attaqua Doria avant la jonction des flottes françaises et vénitiennes. Mais Doria, par sa supériorité dans fart des manœuvres , triompha aisément et de la valeur et du nombre des Espagnols. Le vice-roi fut tué, et la plus grande par:ie de sa flotte détruite: plusieurs officiers de distinction ayant été faits prisonniers, Philippin les fit embarquer sur les galères qu'il avait prises, et les envoya à son oncle , comme des trophées de sa victoire '.

Malgré cet avantage, qui flattait Lautrec d'un succès prochain, plusieurs circonstances se réunirent pour traverser ses vues et tromper ses espérances. Quoique Clément eût reconnu mille fois qu'il devait à François sa liberté, et qu'il se fût plaint souvent de la manière cruelle dont l'empereur l'avait traité, il ne réglait plus sa conduite sur sa reconnaissance; et ce qui est

' GuicL., liv. xix, p. 487. P. Heuter. p. 231.

liv. x, cap. ii,

plus extraordinaire , il ne songeait plus à se venger de l'empereur. Ses malheurs passés l'avaient rendu plus circonspect que jamais; il repassa dans sa mémoire toutes les fautes qu'il avait faites, et ses réflexions ne firent qu'augmenter l'irrésolution naturelle de son caractère. Tandis qu'il amusait François par des promesses , il négociait en secret avec Charles; jaloux de rendre à sa famille l'autorité qu'elle exerçait auparavant à Florence, il sentait qu'il ne pouvait attendre ce service de François, qui avait formé une alliance des plus étroites avec la nouvelle république: il penchait donc beaucoup plus du côté de son ennemi que du côté de son bienfaiteur, et il ne seconda en rien les opérations de Lautrec. Les Vénitiens de leur côté voyaient avec jalousie les progrès de l'armée française : occupés uniquement à reprendre pour eux-mêmes quelques villes maritimes du royaume de Naples, ils ne prenaient aucun intérêt à la réduction de Naples , d'où dépendait le succès de la cause commune '..

Le roi d'Angleterre ne put exécuter le projet qu'il avait formé d'embarrasser l'empereur en l'attaquant dans les Pays-Bas. 11 avait trouvé dans ses sujets la plus grande aversion pour une guerre inutile, qui ne tendait qu'à ruiner le commerce de la nation; afin de prévenir une révolte prête à éclater, il fut même forcé de conclure une trêve cle huit mois avec la gouvernante des Pays-Bas 2. François lui-même, par une suite de cett : inattention inexcusable, qui lui avait déjà été si souvent fatale, négligea de faire passer à Lautrec les fonds nécessaires 3 pour l'entretien de son armée.

Ces événemens imprévus retardaient le progrès des Français et décourageaient à la fois les soldats et le général, lorsque la révolte inattendue d'André Doria vint achever de renverser toutes leurs espérances. Ce brave officier , citoyen d'une république , et élevé dès son enfance dans le service maritime, avait conservé l'esprit d'indépendance naturel à un républicain, avec toute la franchise et la simplicité de mœurs qui distinguent les gens de mer. Incapable de se plier à l'esprit d'intrigue et de flatterie, nécessaire pour réussir dans les cours , et ayant

1 Guich., liv. xix, p. 491.

2 Herbert , 90. Rymer, xiv, p. 258.

3 Guich., liv. xvui, p. 478.

264 HISTOIRE DE C

d'ailleurs le sentiment de son mérite et de son prix, il disait en toute occasion son avis avec liberté, et faisait sans ménagement ses plaintes et ses remontrances sur ce qui le blessait. Les ministres de François, peu accoutumés à ces libertés, résolurent de perdre un homme qui les traitait avec si peu d'égards; et quoique François sentît toute la valeur des services de Doria, et qu'il eût une haute idée de son caractère, les courtisans, en le représentant sans cesse comme un homme hautain, intraitable, et plus occupé de son propre agrandissement que des intérêts de la France, vinrent à bout de détruire insensiblement son crédit, et de jeter dans l'esprit du roi des soupçons et de la défiance. Bientôt Doria eut à souffrir beaucoup d'affronts et d'injustices; ses appointemens n'étaient pas régulièrement payés; ses avis, même sur les affaires ■nantîmes, furent souvent dédaignés; on fit une -cntative pour enlever à son neveu les prisonniers qu'il avait faits dans le combat naval de Naples : tous ces procédés ! avaient déjà rempli de ressentiment, lorsqu'une nouvelle injure faîte à sa patrie acheva de lasser sa patience. Les Français commençaient à fortifier Savone et à nettoyer son port; et en y transportant quelques branches de commerce dont Gènes était en possession, ils montrèrent assez que leur intention était de faire de cette ville, qui depuis longtemps était l'objet de la jalousie et de la haine des Génois, la rivale de lecr commerce et de leur opulence. Doria, animé d'un zèle patriotique pour l'honneur et pour l'intérêt de son pays, s'en plaignit avec beaucoup de hauteur, et alla même jusqu'à menacer, si l'on n'abandonnait aussitôt ce projet. Cette démarche hardie, exagérée par la haine des courtisans, et présentée dans le jour le plus odieux, irrita si fort François, qu'il donna ordre à Barbésieux, amiral du Levant , de faire voile vers Gènes avec la flotte française pour arrêter Doria et s'emparer de ses galères, il eût fallu le plus profond secret pour assurer l'exécution de cet ordre imprudent; maison prit si peu de soin de le cacher que Doria en fut instruit de bonne heure, et eut tout le temps de se retirer avec ses galères dans un lieu sûr. Du Guasl, son prisonnier , qui depuis long-temps observait les progrès de son mécontentement et cherchait à l'accroître, qui l'avait souvent sollicité d'entrer au service de

l'empereur en lui promettant les plus grands avantages , n'eut garde de laisser échapper une si belle occasion. Lorsqu'il vit que le ressentiment et l'indignation de Doria étaient à leur comble , il profita de ce moment et le détermina a envoyer un de ses officiers à la cour de l'empereur pour faire de sa part des ouvertures et des propositions. La négociation ne fut pas longue : Charles sentit toute l'importance d'une telle acquisition et consentit à toutes ses demandes. Doria renvoya aussitôt à François sa commission et le collier de Saint-Michel: et, arborant le pavillon de l'empereur, il fit voiles avec toutes ses galères vers Naples, non pour bloquer le port de cette malheureuse ville, comme il s'y était engagé, mais pour la secourir et la délivrer.

Son arrivée rouvrit la communication de la mer, et ramena l'abondance dans Naples qui se trouvait alors réduite à la plus grande disette. Les Français, qui n'étaient plus les maîtres de la mer, ne tardèrent pas à manquer de vivres et se trouvèrent réduits aux plus fâcheuses extrémités. Le prince d'Orange, qui avait succédé au vice-roi dans le commandement de l'armée impériale, se montra, par sa bonne conduite, digne de cet honneur, que sa bonne fortune et la mort de ses généraux lui avaient procuré deux fois. Chéri des troupes qui se souvenaient des succès qu'ils avaient eus sous son commandement et qui lui obéissaient avec le plus grand zèle, il ne laissait échapper aucune occasion de harasser l'ennemi, et ne cessait de le harceler et de l'affaiblir par des alarmes et des sorties continuelles l. Pour comble d'infortunes , les maladies, si commîmes daus ce pays pendant les chaleurs de l'été, commencèrent à se répandre parmi les Français. Les prisonniers avaient apporté la peste de Rome à Naples; elle fit tant de ravages dans leur camp, qu'il n'y eut bientôt qu'un très petit nombre de soldats et d'officiers qui échappèrent a la contagion. De toute l'armée, il ne restait pas quatre mille hommes en état de faire le service 2, nombre qui suffisait à peine pour défendre le camp, où , bientôt assiégés à leur tour, les Français éprouvèrent tous les maux dont les impériaux venaient d'être dé-

1 Jovius, Hist., liv. xxxvi, p. 31, etc. Si/yonii Fita

Doriœ, p. 1139. Du Bellay, p. 124, etc. 3 Du Bellay, p. 124, etc.

livrés. Lautrec, après avoir lutté long-temps contre tant d'obstacles et de calamités qui abattaient son âme en même temps que la peste dévorait ses entrailles, mourut en déplorant la négligence de son souverain et l'infidélité de ses alliés, dont tant de braves gens étaient les victimes i. Sa mort et la maladie des autres officiers généraux firent tomber le commandement au marquis de Saluées. Cet officier, qui n'avait pas des talens propres a soutenir un si grand fardeau, se retira en désordre à Aversa, traînant après lui des troupes découragées et réduites à un très petit nombre. La ville fut bientôt investie par le prince d'Orange, et Saluées se vit dans la nécessité de consentir à rester prisonnier de guerre , à perdre tout son bagage, et à laisser conduire, sous la garde d'un détachement , ses troupes désarmées et sans drapeaux jusqu'aux frontières de France. Cette honteuse capitulation sauva les malheureux débris de l'armée française, et l'empereur, par sa fermeté et par la bonne conduite de ses généraux, reprit sa supériorité en Italie K

La perte de Gènes suivit de près la ruine de l'armée française devant Naples. La première ambition de Doria avait toujours été de délivrer sa patrie de toute domination étrangère : c'était là le principal motif qui l'avait engagé à quitter le service de France pour passer à celui de l'empereur. Jamais il n'avait eu une occasion plus favorable d'exécuter cette noble entreprise. La ville de Gènes, affligée de la peste, était presque abandonnée des habitans; la garnison française était mal payée et réduite à une poignée de soldats, sans qu'on songeât à y faire passer des recrues; les émissaires de Doria virent que ceux des citoyens qui y restaient, également fatigués de la domina ion française et delà domination espagnole, dont ils avaient alternativement éprouvé la rigueur, étaient prêts à le recevoir comme leur libérateur, et à seconder toutes ses mesures. Doria, assuré que tout favorisait son dessein , fit voile le long de la rivière de Gènes : à son approche les galères françaises se retirèrent; et un petit détachement qu'il mit à terre surprit pendant la nuit une des portes de la ville. Trivulce, gouverneur français, s'enferma dans la citadelle avec sa faible garnison ,

1 P. Heuter-, Rerurn austr., liv. x, cap. n, p. 231. * Du Bellay, 117, eic. Jovius, hist., liv. xxv, xxvi.

et Doria prit possession de la ville sans livrer de combat et sans verser de sang. Trivulce , à qui les vivres manquèrent, fut bientôt obligé de capituler; et les Génois, voulant abolir l'odieux monument de leur servitude , coururent en tumulte à la citadelle et la rasèrent jusqu'aux fondemens.

Doria , qui venait de délivrer si heureusement son pays de l'oppression , pouvait sans obstacle s'emparer du pouvoir absolu. La réputation qu'il s'était acquise par ses exploits , le succès de cette dernière entreprise, l'attachement qu'avaient pour lui ses amis, la reconnaissance dont ses compatriotes étaient pénétrés, l'appui de l'empereur , tout conspirait à lui aplanir le chemin de la souveraineté; tout l'invitait à s'en emparer. Mais, par une grandeur d'âme dont il est peu d'exemples, il sacrifia toute idée de s'agrandir à la vertueuse satisfaction d'établir la liberté dans sa patrie, objet le plus noble que l'ambition puisse se proposer. Ayant assemblé le peuple dans la cour qui était devant son palais, il déclara que le plaisir qu'il ressentait de voir ses compatriotes libres encore une fois était pour lui la récompense la plus douce de tous ses services; que le nom de citoyen avait pour lui plus de charmes que celui de souverain ; qu'il ne voulait ni autorité ni prééminence sur ses égaux, et qu il les laissait entièrement les maîtres d'établir la forme de gouvernement qu'ils jugeraient à propos de choisir. Le peuple l'écoutait en versant des larmes d'admiration et de joie. On choisit douze personnes pour former le plan de la nouvelle république. L'exemple de Doria inspira à ses concitoyens le même enthousiasme de générosité et de vertu : les malheureuses factions qui avaient si long -temps déchiré et ruiné cet état parurent entièrement oubliées, et l'on prit :outes les précautions que dicta la prudence pour les empêcher de renaître; on établit enfin , avec un applaudissement universel, la même forme de gouvernement qui a subsisté à Gênes depuis ce temps-là jusqu'à nos jours, presque sans aucune altération. Doria vécut jusqu'à un âge fort avancé, chéri, respecté et honoré de ses compatrio:es : jamais sa modération ne se démentit, et. sans s'arroger aucun droit au-dessus des autres citoyens, il conserva le plus grand ascendant dans tous les conseils d'une république qui devait sou existence

à sa générosité. L'autorité dont il jouissait était sans doute plus flatteuse et plus satisfaisante que celle qu'il aurait empruntée au titre de souverain : son empire, fondé sur la reconnaissance, était soutenu par l'amour et le respect qu'inspire la vertu, et non par la crainte qu'excite le pouvoir. Sa mémoire est encore révérée des Génois : dans tous leurs monumens publics comme dans tous les ouvrages de leurs historiens, hon nom paraît toujours décoré des pins honorables des titres , de ceux de père de sa patrie et de restaurateur de sa liberté {.

François , jaloux de rétablir la réputation de ses armes, flétrie par tant de revers, fît de nouveaux efforts dans le Milanais. Mais le comte de Saint-Pol, officier téméraire et sans expérience, à qui il donna le commandement de son armée, n'était pas un émule à opposer à Antoine de Lève , le plus habile des généraux de l'empereur. Celui-ci, profondément instruit dans l'art de la guerre , sut repousser avec une poignée de soldais , et rendre inutiles les attaques assez vives , mais mal concertées des Français ; et malgré ses infirmités, qui l'obligeaient à se faire constamment porter dans une litière, il les surpassa toujours dans l'occasion en activité et en prudence. Par une marche imprévue , il surprit, battit, prit le comte de Saint-Pol, et détruisit l'armée française dans le Milanais, aussi complètement que le prince d'Orange avait détruit celle qui assiégeait Naples 2.

Malgré la vigueur avec laquelle on continuait la guerre, chaque parti laissait voir le plus grand désir de la paix , et l'on ne cessait de négocier pour y parvenir. Le roi de France , découragé et presque entièrement épuisé par tant d'entreprises malheureuses , n'espérait plus de se procurer, par ia force de ses armes, l'élargissement de ses enfans, et il était réduit à proposer des dédommagemens pour l'obtenir. Le pape comptait regagner par un traité ce qu'il avait perdu dans la guerre. Charles, malgré tous ses succès, ne manquait pas non plus de raisons pour souhaiter un accommodement. Soliman, après avoir ravagé la Hongrie , était près de fondre sur l'Autriche avec toutes les forces de l'Orient. La

1 Guich., liv xix, p. 498. Sigon., VitaDorice,^. 1146. Jov.. Hist., liv. xxvi, p. 36, etc.

2 Guich., liv. xix, p. 520. P. Heuter., Rerum aust., liv. x, c. m, p. 233. Du Bellay, p. 121.

réformation gagnait tous les jours du terrain en Allemagne, et les princes qui la favorisaient avaient formé une confédération qui alarmait l'empereur pour la tranquillité de l'empire. Les Espagnols murmuraient d'une guerre dont ils portaient presque seuls tout le poids; et la modicité des revenus de Charles ne pouvait suffire à la multiplicité et à l'étendue de ses opérations. Tous les succès qu'il avait eus jusqu'alors , il les devait principalement à son bonheur et à l'habileté de ses généraux , et il ne pouvait pas se flatter que des troupes qui manquaient de tout eussent toujours l'avantage sur des ennemis qui étaient en état de renouveler leurs attaques. Cependant toutes les puissances étaient également embarrassées pour cacher ou pour dissimuler leurs véritables sentimens. L'empereur, afin qu'on ne le soupçonnât pas d'être hors d'état de continuer la guerre , exigeait des conditions dures , et d'un ton de conquérant. Le pape ne voulant pas perdre ses alliés actuels avant d'avoir fait quelque accommodement avec Charles , continuait de leur faire mille protestations de fidélité, et négociait secrètement avec l'empereur. François , dans la crainte que ses alliés ne le prévinssent et ne fissent avec l'empereur leur traité particulier, eut recours a plusieurs artifî ces peu honorables , afin de détourner leur ;:!tention des mesures qu'il prenait pour concilier ses différends avec son rival.

Dans celte situation des affaires, taudis que tous les partis désiraient la paix, et n'osaient pourtant se hâter de faire les avances nécessaires pour l'obtenir, deux femmes entreprirent de remplir les vœux de toute l'Europe , et de lui procurer ce bien tant désiré. Marguerite d'Autriche , douairière de Savoie et lante de l'empereur; et Louise, mère de François, convinrent d'une entrevue à Cambray ; s'étant logées dans deux maisons contiguës, auxquelles on ouvrit une communication, elles s'y abouchèrent sans cérémonial ni formalités, et y tinrent seules des conférences journalières, où personne n'était admis. Comme elles étaient toutes deux très versées dans les affaires, parfaitement instruites des secrets de leurs cours respectives, et qu'elles avaient l'une pour l'autre une confiance sans réserve, elles firent bientôt des progrès rapides vers un accommodement définit if; tous les ambassadeurs des alliés attendirent avec la plus

[16291 LIVRE îi.

grande inquiétude que ces deux princesses eussent prononcé sur le destin de l'Europe l.

Mais quelque diligence qu'elles pussent faire pour accélérer la conclusion d'une paix générale , le pape eut encore le secret et l'adresse de prévenir ses alliés, et de conclure A Barcelone son traité particulier. L'empereur, impatient de visiter l'Italie en allant en Allemagne, voulut rétablir la tranquillité dans la première de ces contrées, avant que de travailler A apaiser les troubles dont la seconde était remplie : il crut donc nécessaire de s'assurer du moins, avec quelque puissance d'Italie, une alliance sur laquelle il pût compter. Celle du pape, qui ne cessait de le solliciter , lui parut préférable à toutes les autres. Charles désirait vivement une occasion de réparer, en quelque sorte, les insultes qu'il avait faites au caractère sacré du chef de l'église, et de lui faire oublier le passé par quelques services présens; en conséquence il traita Clément, après toutes ses infortunes, beaucoup plus favorablement que ce pape n'eût pu l'attendre d'une longue suite de succès. Entre autres articles, l'empereur s'engagea ù lui rendre tous les territoires qui appartenaient à l'état ecclésiastique; à rétablir dans Florence la domination des Médicis ; a marier sa fille naturelle A Alexandre, chef de cette famille; à laisser le pape l'arbitre absolu de la destinée de Sforce et de la souveraineté du Milanais. En retour de ces importantes concessions, Clément donna à l'empereur l'investiture du royaume de Naples, sans se réserver d'autre tribut que le présent d'une haquenée blanche, en reconnaissance de sa suzeraineté ; il donna de plus une absolution générale à tous ceux qui avaient eu part à l'assaut et au pillage de Rome; il permit à Charles et à son frère Ferdinand de lever dans leurs états un quart des revenus ecclésiastiques 2.

La nouvelle de ce traité accéléra les négociations de Cambray , et détermina Marguerite et Louise à conclure sur-le-champ. Le traité de Madrid servit de base à celui qu'elles firent , et dont l'objet fut d'adoucir la rigueur des conditions du premier. Les articles principaux furent , que l'empereur ne demanderait pas, pour le présent, la restitution de la Bourgogne, se ré-

1 P. Heuterus, Rer. austr., liv. x, c. ni, p. 133. Du Bellay, p. 122.

» Guich., liv. xvni, p. 522.

servant cependant de faire valoir, clans toute leur force . ses droits et ses prétendons à ce duché: que François paierait deux millions d'écus pour la rançon de ses fils, et qu'avant leur élargissement il rendrait toutes les villes qu'il tenait encore dans le Milanais; qu'il coderait la souveraineté delà Flandre et de l'Artois; qu'il renoncerait à toutes ses pré: entions sur Naples, Milan , Gènes, et sur toutes les autresvilles situées au-delà des Alpes; qu'aussitôt après le traité , il épouserait , comme il en avait déjà été convenu, Éléonore, sœur de l'empereur '.

Ce fut ainsi que François, par l'excessive impatience qu'il avait de revoir ses enfans en liberté , sacrifia tout ce qui l'avait d'abord porté à prendre les armes et A continuer les hostilités pendant neuf années consécutives; ce qui faisait une guerre d'une longueur presque inconnue à l'Europe , avant que l'établissement des troupes réglées, et l'Imposition des taxes extraordinaires fussent devenus universels. Par ce traité, l'empereur devint le seul arbitre du sort de l'Italie ; il affranchit ses domaines des Pays-Bas d'une marque honteuse de servitude; et après avoir vaincu son rival les armes A la main, il lui imposa en maître les conditions de la paix. La guerre devait naturellement finir ainsi, A en juger par la conduite différente que les deux rois avaient tenue dans leurs opérations. Charles , par caractère, autant que par la nécessité de sa situation, combinait tous ses plans avec la plus grande prudence, et les suivait avec fermeté: toujours attentif A observer les circonstances et les événemens, il ne laissait échapper aucune dés occasions qui pouvaient lui procurer quelque avantage. François, plus entreprenant que constant dans ses projets, s'engageait avec ardeur dans de grandes entreprises , et se refroidissait dans l'exécution : distrait par ses plaisirs, ou trompé par ses courtisans, il perdait souvent les occasions les plus favorables. Les qualités opposées des généraux qu'employèrent les deux rois n'influèrent pas moins sur les succès de la guerre que la différence du caractère de leurs maîtres. On vit toujours dans les généraux de l'empereur la valeur tempérée par la prudence ; un esprit fertile en ressources et éclairé par l'ex-

1 P. Heuter.

vol. 11, p 28.

Rer- aust., liv. x, c. ni, p. 234. Sandov,

périence; une grande sagacité à pénétrer les vues de l'ennemi ; une grande habileté ù conduire leurs propres desseins , tous les talens enfin qui forment les grands capitaines , et qui assurent la victoire. Les généraux français manquèrent de toutes ces qualités, et avaient la plupart les défauts contraires ; si l'on excepte Lautrec, qui fut toujours malheureux, il n'y en eut pas un seul qui pût se vanter d'égaler le mérite de Pescaire , de Lève , de du Guast , du prince d'Orange , et des autres chefs que Charles opposa aux Français. Bourbon, Moron et Doria, qui, par leurs grands talens et par leur conduite , eussent pu balancer la supériorité que les impériaux avaient acquise, furent perdus pour la France par la négligence du roi, ou par la méchanceté et l'injustice de ses courtisans; et l'on a dû remarquer que les plus grands coups qui furent portés à la France pendant toute la durée de la guerre , furent dirigés par le ressentiment et le désespoir de ces trois hommes , qui s'étaient vus forcés d'abandonner son service.

Les rigoureuses conditions que François fut obligé de subir ne furent pas ce qu'il y eut de plus mortifiant pour lui dans le t ra i té de Cambray . I! perdit encore sa réputation et la confiance de toute l'Europe, en sacrifiant ses alliés à son rival. Comme il ne voulait pas entrer dans tous les détails nécessaires pour concilier leurs intérêts, et qu'il craignait peut-être d'être obligé d'acheter, par de plus grands sacrifices de sa part , ce qu'il aurait réclamé pour eux , il les abandonna tous également , et laissa , sans aucune stipulation, à la merci de l'empereur, les Vénitiens , les Florentins , le duc de Ferrare et quelques barons napolitains qui s'étaient joints à son armée. Aussi se récrièrent-ils contre la lâcheté et la "perfidie de ce procédé; et François en fut si confus lui-même que, ne pouvant se résoudre à entendre, de la bouche de leurs ambassadeurs, les justes reproches qu'il méritait , il laissa passer quelque temps sans vouloir leur donner audience. Charles au contraire avait eu la plus grande attention à ménager les intérêts de tous ceux qui s'étaient attachés a son parti : il avait assuré jusqu'aux droits de quelques-uns de ses sujets flamands qui avaient des biens ou des prétentions en France; il avait fait insérer un article qui obligeait François à réhabiliter la fa-

mille et la mémoire du connétable de Bourbon , et à rendre à ses héritiers les terres qui avaient été confisquées; par un autre article, il avait stipulé une indemnité pour les gentilshommes français qui avaient suivi Bourbon dans son exil1. Cette conduite, louable par elle-même, et que le contraste de celle de François relevait d'une manière encore plus frappante, procura à Charles autant d'estime que le succès de ses armes lui avait acquis de gloire.

François ne traita pas le roi d'Angleterre avec la même indifférence que ses autres alliés. Il ne faisait pas un pas dans la négociation de Cambray sans en faire part à son allié, et heureusement pour lui Henri se trouvait alors dans une situation qui ne lui laissait d'autre parti â prendre que d'approuver sans réserve toutes les démarches du roi de France , et d'y concourir avec lui. Le roi d'Angleterre sollicitait depuis quelque temps le pape pour obtenir la permis sion de répudier sa femme, Catherine d'Arragon. Plusieurs motifs lui faisaient désirer ce divorce : d'abord Catherine était la veuve de son frère ; et comme il y avait certains temps de l'année où les idées religieuses faisaient une plus vive impression sur son esprit, il avait des scrupules sur la légitimité de son mariage; il y avait déjà long-temps qu'il n'aimait plus la reine, qui était beaucoup plus âgée que lui , et qui avait perdu tous les agrémens de sa jeunesse ; il avait d'ailleurs un désir extrême d'avoir des enfans mâles. Wolsey, qui ne cherchait qu'à fortifier la mésintelligence de son maître avec l'empereur, neveu de Catherine , employait tout son art pour nourrir les scrupules de Henri , et l'encourager dans le projet de son divorce. Enfin un dernier motif, peut-être plus puissant que tous les autres ensemble, était la passion violente que Henri avait conçue pour la célèbre Anne de Boulen, jeune dame d'une grande beauté et d'un mérite plus éclatant encore : ce prince , voyant qu'il ne pouvait obtenir ses faveurs qu'en lui donnant sa main , se détermina à l'élever au trône. Les papes avaient souvent usé de leur autorité pour permettre des divorces sur des rai sons moins spécieuses que celles que Henri alléguait en faveur du sien. Lorsque la première

Guich., liv. xix, pag. 525. F. lleuter. x, c. îv, p. 235.

lier ausCr.

proposition en fut faite à Clément , il était dans la prison du château Saint-Ange ; et comme il n'espérait alors sa liberté que du roi d'Angleterre et du roi de France ses alliés , il témoigna la plus grande inclination à favoriser le divorce du premier; mais dès qu'il se vit libre , il laissa voir des sentimens tout opposés. Charles, qui épousait le parti de sa tante avec un zèle animé par le ressentiment , intimida le pontife par des menaces qui alarmèrent vivement son âme craintive, et le flatta d'un autre côté par les promesses qu'il lui fit à l'avantage de sa famille ; promesse qu'il réalisa en effet quelque temps après. Ces considérations firent oublier à Clément toutes les obligations qu'il avait à Henri, et son zèle pour les intérêts de l'empereur alla jusqu'à exposer l'intérêt de la religion romaine en risquant de détacher pour jamais l'Angleterre de la dépendance du saint siège. Après avoir amusé Henri pendant deux années entières par toutes les subtilités et toutes les chicanes que la cour de Rome sait employer avec tant d'adresse pour prolonger ou faire échouer une affaire ; après avoir déployé toutes les ressources de sa politique équivoque et artificieuse, dont les historiens anglais qui ont traité ce sujet ont eu bien de la peine à suivre et à démêler les détours , il finit par retirer les pouvoirs donnés aux juges qu'il avait commis pour juger cette question ; il évoqua la cause à Rome , et ne laissa plus au roi d'autre espérance d'obtenir un divorce que de la décision du pape lui-même. Comme Clément était alors étroitement lié avec l'empereur, qui avait acheté son amitié par des sacrifices sans homes, Henri désespéra d'obtenir d'autre jugement que celui que l'empereur prononcerait par la bouche du pape. Cependant l'intérêt de son honneur et celui de ses passions ne lui permettaient pas de renoncer à son projet : il résolut d'employer d'autres voies et de réussir à quelque prix que ce fût. II avait donc besoin , pour balancer le pouvoir de l'empereur, de s'assurer l'amitié de François : dans cette vue , loin de lui faire aucun reproche sur ce qu'il avait abandonné ses alliés dans le traité de Cambray, il lui fit présent d'une somme considérable qu'il lui offrit comme une contribution fraternelle pour payer la rançon de ses enfans *.

1 Herbert. Du Bellay, p. 122.

Cependant l'empereur aborda en Italie , suivi d'un cortège nombreux de noblesse espagnole et d'un corps considérable de troupes ; il avait laissé le gouvernement de l'Espagne, pendant le temps de son absence, à l'impératrice Isabelle. Le long séjour qu'il avait fait dans le royaume l'avait mis à portée de connaître à fond le caractère des Espagnols, et il avait appris à les gouverner par des maximes assorties à leur génie. Il sut même en quelques occasions prendre des manières populaires qui flattaient singulièrement la nation. Quelques jours avant qu'il s'embarquât pour l'Italie, il donna un exemple frappant des soins qu'il prenait de lui plaire. Il allait faire son entrée publique dans la ville cle Barcelone , et les habitans étaient embarrassés de savoir s'ils le recevraient sous le titre d'empereur ou de comte cle Barcelone. Charles donna sur-lechamp la préférence au dernier, déclarant qu'il se tenait plus honoré de ce titre ancien , que de la couronne impériale. Enchantés de cette préférence qui les flattait infiniment , les habitans le reçurent avec des acclamations de joie, et les itats de la province prêtèrent serment d'obéissance à son fils Philippe, en qualité d'héritier du comte de Barcelone. Tous les royaumes d'Espagne avaient déjà prêté le même serment avec la même satisfaction.

L'empereur parut en Italie avec toute la pompe et tout l'appareil d'un conquérant : les ambassadeurs de tous les princes et de tous les états de ce pays suivaient sa cour et attendaient leur sort de sa décision. A Gènes, où il débarqua d'abord, il fut reçu avec les transports que devait inspirer le protecteur de la liberté. Après avoir honoré Doria de plusieurs marques de distinction, et gratifié la république de nouveaux privilèges, il s'avança vers Bologne , lieu fixé pour son entrevue avec le pape. Dans son entrée publique en cette ville, il affecta de joindre toute la magnificence et la majesté d'un empereur à l'humilité d'un enfant soumis de l'église; et à la tête de vingt mille soldats qui le mettaient en état de donner des lois à toute l'Italie, il baisa à genoux les pieds de ce même pape , qui , quelques mois auparavant, était son prisonnier *. Les Italiens, qui avaient tout souffert de la licence et de la férocité de ses troupes, s'étaient accoutumés à

1 Sandov.. vol. Il, p. 50. Perrer, ix, p. 116.

se former, dans leur imagination , un portrait de l'empereur assez ressemblant à l'idée qu'ils avaient des souverains barbares des Goths ou des Huns, qui n'avaient pas fait plus de mal que lui à leur pays. Ils furent très surpris de voir un prince aimable et plein de grâce, affable et prévenant dans ses manières, régulier dans sa conduite et dans ses mœurs, et donnant l'exemple d'une attention scrupuleuse à remplir tous les devoirs de la religion '. Ils furent encore plus étonnés quand ils le virent concilier les intérêts de tous les princes et de tous les états qui dépendaient alors entièrement de lui, avec une modération et une équité à laquelle ils étaient bien loin de s'attendre.

Lorsque Charles partit d'Espagne, il ne songeait guère à donner des preuves si extraordinaires de désintéressement. Il parait même qu'il était décidé à tirer le plus déteintages qu'il pourrait de la supériorité qu'il avait acquise en Italie : mais différentes circonstances lui firent sentir la nécessité de changer de plan. Les progrès du sultan , qui de la Hongrie avait pénétré dans l'Autriche et mis le siège devant Vienne avec une armée de cent cinquante mille hommes, le pressaient de rassembler toutes ses forces pour résistera ce torrent. Quoique la valeur des Allemands , la conduite prudente de Ferdinand et la trahison du visir eussent bientôt obligé Soliman d'abandonner son entreprise avec non moins de honte que de désavantage, la présence de l'empereur n'en était pas moins nécessaire 2 en Allemagne pour y arrêter le cours et les progrès sensibles des troubles qu'avaient excités les disputes de religion. Les Florentins, loin de consentir au rétablissement des Médicis, article auquel l'empereur s'était engagé par le traité de Barcelone, se préparaient à défendre leur liberté par la voie des armes. Les grands préparatifs qu'il avait faits pour son voyage l'avaient engagé dans ée9 dépenses extraordinaires ; et dans cette occasion comme dans plusieurs autres, la multiplicité de ses affaires et l'extrême médiocrité de ses revenus l'obligeaient à resserrer les plans trop vastes de son ambition, et à sacrifier désavantages certains et présens pour prévenir des dangers plus éloignés, mais inévitables/Fous ces motifs réunis firent sentira Charles

1 Sandov., vol. 11, p. 50, 53, etc.

- Sleidan , p. 421. Guich., liv. xx, p. 550.

la nécessité de prendre un air de modération et de désintéressement, et il joua son rôle avec beaucoup de naturel. Il permit à Sforce de venir le voir à sa cour; et au pardon de toutes les offenses qu'il en avait reçues, il joignit l'investiture du duché de Milan et lui donna encore en mariage la fille du roi de Danemark , sa nièce. Il consentit à ce que le duc de Ferrare prit possession de tous ses domaines, et termina tous les différends qui restaient à vider entre ce duc et le pape avec une impartialité qui ne plut pas beaucoup au dernier. 11 en vint aussi à un accommodement définitif avec les Vénitiens, sous la condition assez juste qu'ils lui rendraient tout ce qu'ils avaient usurpé pendant la dernière guerre , soit dans le royaume de Naples , soit dans le territoire du pape. En dédommagement de tant de concessions , il exigea des sommes considérables de chacune des puissances avec lesquelles il traita. Ces sommes lui furent payées sans délai et lui fournirent le moyen de continuer son voyage en Allemagne avec la magnificence qui convenait à son rang *.

Tous ces traités , qui rendaient la paix et la tranquillité à l'Italie, après une guerre si longue dont le poids s'était particulièrement fait sentir à ce pays , furent publiés à Bologne avec la plus grande solennité, le premier jour de l'année 1530, au milieu des acclamations unanimes des peuples. On combla d'éloges l'empereur, et l'on fit honneur à sa modération et à sa générosité de l'avantage de jouir enfin de la paix qu'on désirait depuis si long-temps. Les Florentins furent les seuls qui ne partagèrent point la joie universelle : animés d'un zèle pour leur liberté . plus louable que prudent, ils prirent la résolution de s'opposer au rétablissement des Médicis. L'armée impériale était déjà entrée dans leur territoire et formait le siège de leur capitale : abandonnés de tous les alliés, et sans espoir d'aucun secours , ils se défendirent plusieurs mais avec une ardeur opiniâtre et digne d'un meilleur succès ; et lorsqu'ils se rendirent, ils obtinrent encore une capitulation qui \civ: laissait l'espérance de sauver quelques restes de leur liberté. Mais l'empereur, ne songeant qu'à lav«:riser le pape, frustra leur attente, abolit l'ancienne forme de leur gouvernement, et remit dans les mains d'Alexandre Médicis le même

' Sandov., vol. li, p. 65, etc

pouvoir absolu que sa famille avait jusqu'alors exercé dans cet état.

Philibert de Châlons, prince d'Orange, général de l'empereur, fut tué pendant le siège : ses biens et ses titres passèrent à sa sœur Claude de Châlons, qui était mariée à René, comte de Nassau, et qui, par ses enfans, transmit le titre de prince d'Orange à cette famille qui l'a rendu depuis si illustre !.

Après la publication de la paix à Bologne, et îa cérémonie du couronnement de Charles, roi de Lombardie et empereur des Romains, cérémonie que le pape fit avec les formalités accoutumées, ce prince, que rien ne retenait plus en Italie 2, se disposa à prendre le chemin de l'Allemagne. Sa présence y devenait de jour en jour plus nécessaire : les catholiques et les partisans des nouvelles opinions le pressaient de s'y rendre avec une égale importunité. L'absence de l'empereur, ses contestations avec le pape, les soins qu'exigeait la guerre de France , avaient donné aux réformateurs un long intervalle de tranquillité pendant lequel leurs doctrines avaient fait des progrès sensibles. La plupart des princes qui avaient embrassé les opinions de Luther ne s'étaient pas contentés d'établir dans leurs territoires la nouvelle forme de culte , ils avaient encore entièrement aboli les rits de l'église romaine. Plusieurs des villes libres avaient suivi leur exemple : la moitié du corps germanique avait presque entièrement abandonnée saint siège , et dans les pays même qui n'avaient pas encore secoué le joug du pape, sa puissance étaii considérablement affaiblie par l'exemple des ;tats voisins ou par les progrès cachés de la nouvelle doctrine qui en minait sourdement les fondemens. Quelque satisfaction que l'empereur eût pu ressentir des événement qui tendaient à mortifier ou à embarrasser le pape dans le temps de sa rupture déclarée avec le saint siège, il ne pouvait se dissimuler alors que les troubles dont la religion avait rempli ' I Allemagne pouvaient à la fin devenir très funestes à l'autorité impériale. La faiblesse de ses prédécesseurs avait encouragé les grands vassaux de l'empire a étendre leur pouvoir aux dé-

" Guich., liv. x.v, p. 541, etc. P. Heuter., Rer. austr., Iiv. \, c w, p. 246.

*H. Cornel. Agrippa, De duplici Coronatione Car. V ap. Scard., 11, p. 266.

pens des droits et des prérogatives du souverain; de sorte que dans tout le cours d'une guerre qui demandait les plus grands efforts , Charles n'avait tiré presque aucun secours effectif de l'Allemagne, et n'avait guère trouvé d'autres avantages dans sa dignité d'empereur que des litres fastueux et vains et des prétentions surannées; il sentit vivement que, s'il ne recouvrait une partie des prérogatives que ses prédécesseurs avaient laissé perdre, et s'il n'avait que le titre de chef de l'empire , sans en avoir l'autorité , cette grande dignité l'embarrasserait plus dans ses projets ambitieux qu'elle ne lui servirait. Pour parvenir à cet objet , rien ne lui parut plus essentiel que d'étouffer promptement des opinions qui pouvaient former entre les princes de l'empire une ligue redoutable dont les liens seraient plus forts et plus sacrés que tous ceux de la république. Rien aussi ne lui parut plus propre à le conduire au but qu'il se proposait que de faire servir à l'agrandissement de son autorité civile un zèle constant pour la religion établie, dont il était le protecteur naturel.

Dans cette idée , dès qu'il avait vu jour à traiter d'un accommodement avec le pape, il avait convoqué à Spire une diète de l'empire, dont l'objet fut de délibérer sur l'état actuel de la religion. Le décret de la diète qui s'y élait tenue en 1526 établissait à peu près la tolérance des opinions de Luther, et avait par -là choqué le reste de la chrétienté. Il fallait pourtant beaucoup d'art et une conduite bien délicate pour procéder à une décision plus rigoureuse contre les novateurs. Les esprits, qui avaient été tenus dans une agitation perpétuelle par une dispute qui durait depuis douze années sans interruption et sans qu'aucun des deux partis se fut refroidi, se trouvaient alors portés au plus haut degré de fermentation. On était accoutumé aux innovations, et on avait vu les plus hardies entreprises couronnées par le succès. En abolissant l'ancien culte, les peuples y avaient substitué des formes de culte nouveau, et leur haine poulie culte qu'ils avaient abandonné se fortifiait encore par l'attachement qu'ils avaient pris pour celui qu'ils avaient adopté. Luther n'était pas d'un caractère à se rebuter par la lougueur ou l'opiniâtreté de la résistance, ou à s'endormir sur ses succès, et il continuait ses attaques avec la même vigueur qu'il avait montrée dès le corn-

mencement. Ses disciples , dont plusieurs avaient autant de zèle, et quelques-uns même plus de lumières que leur maître, n'étaient pas moins en état de soutenir la dispute avec courage et avec habileté. Plusieurs laïques, quelques princes même, en vivant au milieu de ces disputes éternelles, s'étaient accoutumés à discuter les argumens des deux partis, qui s'en rapportaient tour à tour à leur décision; ils s'instruisirent à fond de toiles les questions qui étaient agitées, et se mirent en état de les soutenir eux-mêmes avec honneur et de manier avec succès les armes scolastiques employées dans ces guerres de théologie. Il était évident que dans ces circonstances une décision trop rigoureuse de la diète aurait sur-le-champ produit une confusion générale , et aurait pu allumer une guerre de religion en Allemagne. Dans cette crainte, tout ce que l'archiduc et les autres députés de l'empereur demandèrent à la diète fut donc d'enjoindre aux états de l'empire , qui avaient jusqu'alors obéi au décret de la diète de Worms , lancé contre Luther en 1524, de continuer à s'y conformer et de défendre aux autres états de faire à l'avenir aucune innovation dans la religion , et surtout d'abolir la messe, avant la convocation d'un concile général. Après bien des débats, ce décret passa à la pluralité des voix l.

L'électeur de Saxe, le marquis de Brandebourg , le landgrave de Hesse , les ducs de Lunebourg, le prince d'Anhalt avec les députés des quatorze villes2 libres ou impériales, firent contre ce décret une protestation solennelle, par laquelle ils le déclaraient injuste et impie. De là vint le nom de protestans, nom qui est devenu mieux connu, et bien plus honorable depuis qu'il a été donné indistinctement à toutes les sectes qui se sont séparées de l'église de Rome. Les protestans n'en restèrent pas là, ils envoyèrent des ambassadeurs en Italie pour faire leurs plaintes à l'empereur, qui les reçut de la manière la plus propre à les décourager 3. Charles était alors étroitement lié avec le pape, et ne

1 Sleid., Hist., p. 1 17.

* Ces quatorze villes étaient Strasbourg, Nuremberg, Ului, Constance, Reutlingen, Windsheiin, Meinungen, Landau, Kempten , Heilbron, lsne, Weissembourg , Nordlingen et Saint-Gai.

s Sleid., Hist., p. 1 19. F. Paolo, Hist., p. 45. Seckend, 70i. t\, p. 117.

songeait qu'à l'attacher inviolablement à ses intérêts. Pendant le long séjour qu'ils firent tous les deux à Bologne, ils eurent ensemble plusieurs conférences sur les moyens les plus efficaces d'extirper les hérésies qui avaient germé en Allemagne. On sait que tous les papes ont constamment redouté et éloigné, autant qu'il était en eux, la convocation des conciles généraux : le timide Clément, qui les redoutait encore plus qu'aucun autre pape, ne pouvait, s:ms frémir, écouter la proposition d'en assembler un. Il n'est point de raisons qu'il n'employât pour dissuader l'empereur de ce projet. Il lui peignit les conciles généraux comme des assemblées de factieux intraitables , remplis de présomption , redoutables par leur union à l'autorité des princes, et (rop lents dans leurs opérations pour remédier aux maux qui demandaient un prompt secours. L'expérience, lui disait-il, nous a appris à tous deux que la tolérance et la douceur, loin d'adoucir l'esprit des novateurs, n'a fait que les enhardir : il en concluait qu'il fallait recourir aux voies de rigueur qu'exigeait le danger pressant de la religion; qu'il fallait faire exécuter la sentence d'excommunication lancée par Léon X, et le décret de la diète de Worms , et que c'était à l'empereur d'employer toute sa puissance pour réduire des rebelles qui ne respectaient plus ni l'autorité ecclésiastique ni l'autorité civile. Charles, qui avait d'autres vues que le pape et qui voyait de plus en plus combien le mal était profondément enraciné, songeait au contraire à ramener les protestans par des moyens moins violens, et regard 'it la convocation du concile comme un expédient proprs à conduire à ce but. Il promit cependant au pape que si les voies de douceur étaient sans effet, il déploierait toute la vigueur de son autorité pour réduire ces ennemis obstinés de la foi catholique1.

Tels furent les sentimens dans lesquels l'empereur partit d'Italie pour l'Allemagne , ayant déjà indiqué à Augsbourg la diète de l'empire. Dans sa route il fut à portée d'observer quelles étaient les dispositions des Allemands sur les points contestés. Il trouva partou' les esprits si

1 Fra-Paolo, p. 47. Seckend , liv. il, p. li'2. Hist. de la Confcss. d'Jugsbourg,parD.Chyslrxus, in-4°. Anvers, 1572, p. 6.

aigris et si échauffés , qu'il resta convaincu qu'il ne fallait parler de rigueur et d'autorité qu'après avoir tenté tous les autres moyens , et lorsque le mal serait désespéré. 11 fit son entrée publique dans Augsbourgavec une pompe extraordinaire, et y trouva une assemblée qui , par. l'éclat et le nombre de ses membres, répondait à l'importance des affaires qu'on devait traiter dans la diète , et qui élait digne de faire honneur à l'entrée d'un empereur, revenant après une longue absence comblé de bonheur et de gloire. On eût dit que sa présence avait communiqué à tous les partis un esprit tout nouveau de modération et d'inclination à la paix. L'électeur de Saxe ne voulut pas permettre à Luther de l'accompagner à la diète , dans la crainte d'offenser l'empereur en exposant à ses yeux un homme excommunié par le pape , et l'auteur des dissensions qui occasionaient alors tant de troubles. Tous les princes protestans , à la prière de l'empereur , défendirent aux théologiens qui les accompagnaient de prêcher en public tant qu'ils résideraient à Augsbourg. Par les mêmes raisons, ils choisirent Mélanchton, celui des réformateurs qui , avec le plus de science , avait aussi le caractère le plus doux et le plus pacifique , pour dresser leur confession de foi dans les termes les moins choquans pour les catholiques romains , sans pourtant trahir l'intérêt de la vérité. Mélanchton, qui n'avait jamais trempé sa plume dans le fiel théologique , et qui sortait rarement des bornes de la politesse , même dans ses écrits purement polémiques , se chargea de cette commission qui convenait si bien à son caractère , et s'en acquitta avec un succès digne de sa modération. Le symbole qu'il composa , connu sous le nom de confession d'Augsbourg, nom qu'il prit du lieu même où on le présenta , fut lu publiquement devant la diète. Des théologiens catholiques furent nommés pour l'examiner : ils proposèrent leurs critiques; la dispute s'engagea entre eux et Mélanchton, soutenu de quelquesuns de ses partisans; mais quoique Mélanchton adoucit quelques articles, se relâchât sur d'autres , et prît soin de donner à tous le sens le moins choquant pour ses adversaires; quoique l'empereur lui-même fit tout son possible pour rapprocher les deux partis , il se trouvait déjà tant de marques de séparation établies, tant de barneres insurmontables élevées entre ies deux

églises , qu'on désespéra dès lors de pouvoir jamais concilier et réunir les esprits l.

Charles voyant qu'il ne pouvait rien gagner sur les théologiens s'adressa aux princes qui les protégeaient; mais quelque désir que ceux-ci eussent d'accommoder les choses , et quelle que fût leur inclination à obliger l'empereur, il ne les trouva pas plus disposés que les théologiens à renoncer à leurs opinions. Dans ce temps-Iâ le zèle pour la religion agitait les esprits à un degré que peuvent à peine concevoir ceux qui vivent dans notre siècle : les passions qu'excitaient la découverte de la vérité et le premier sentiment de la liberté ont aujourd'hui presque entièrement perdu leur énergie. Le zèle était alors si puissant , qu'il l'emportait même sur rattachement aux intérêts politiques, qui est ordinairement le mobile prédominant des démarches des princes. L'électeur de Saxe , le landgrave de Hesse , et les autres chefs des protestans , quoique sollicités chacun en particulier par l'empereur , et tentés par l'espérance et la promesse des avantages politiques qu'ils étaient le plus jaloux d'obtenir, refusèrent tous, avec un courage digne d'être imité , d'abandonner pour aueune acquisition terrestre, ce qu'ils croyaient être la cause de Dieu2.

Les moyens qu'on employa pour gagner ou pour désunir le parti protestant n'ayant eu aucun succès, il ne restait plus à l'empereur d'autre parti à prendre que d'exercer son pouvoir pour défendre, par quelque acte de vigueur, la doctrine et l'autorité de l'église établie. Campieggio, nonce du pape, n'avait cessé de représenter à l'empereur que la sévérité était la seule manière de traiter avec des hérétiques si obstinés. La diète , cédant à ses instances et à son avis , donna un décret qui condamnait la plupart des opinions soutenues par les protestans; défendait à toute personne de protéger ou de tolérer ceux qui les enseigneraient; enjoignait l'exacte observation du culte établi, et défendait toute innovation pour l'avenir sous des peines sévères. Tous les ordres étaient en même temps requis de concourir de leurs biens et de leurs personnes à l'exécution de ce décret, et ceux qui refuse-

1 Seckend, liv. n, p. 159, etc. Abr. Sculteti Jnruiles evangelici ap. Henri. Von (1er Har., Hist. Lib. refont*. Leips. 1717, fol., p. 159.

2 Sleid., p. 132. Scultet., Annal., p. 158.

raient d'obéir étaient déclarés incapables d'exercer les fonctions de juges ou de paraître comme parties à la chambre impériale , qui était la cour souveraine de l'empire. Il fut encore arrêté par ce décret , qu'on s'adresserait au pape pour le requérir de convoquer dans le délai de six mois un concile général, dont les décisions souveraines pussent terminer toutes les disputes '.

La rigueur de ce décret alarma les protestans : ils le regardèrent comme le prélude des plus violentes persécutions , et restèrent convaincus que l'empereur avait résolu leur destruction. La crainte des calamités qui menaçaient l'église accabla le faible courage de Mélanchton ; et comme si sa cause eût été déjà désespérée , il s'abandonna à la mélancolie et aux plaintes. Mais Luther , qui n'avait cessé pendant la tenue de la diète d'affermir et d'encourager son parti par différens écrits qu'il avait publiés, ne se laissa ni effrayer ni déconcerter par l'approche de ce nouveau danger. Il rassura Mélanchton et ceux de ses disciples qui étaient tombés dans le même découragement; il exhorta les princes à ne pas abandonner des vérités qu'ils venaient de défendre avec une fermeté si digne d'éloges 2. Ses exhortations firent sur leurs esprits une impression d'autant plus profonde, qu'ils venaient d'apprendre avec la plus grande inquiétude la nouvelle d'une ligue qu'avaient formée les princes catholiques de l'empire pour le soutien de la religion établie , et dans laquelle Charles était entré lui-même 3. Ils sentirent la nécessité de se tenir sur leurs gardes, et virent que leur sûreté, aussi bien que le succès de leur cause, dépendait de leur union. Pleins des alarmes que leur inspirait la ligue catholique, mais déterminés sur la conduite qu'ils devaient tenir, ils s'assemblèrent à Smalkalde. Là, ils conclurent une ligue défensive contre tout agresseur 4, par laquelle tous les états protestans de l'empire s'unissent pour ne former qu'un corps; et, commençant à se considérer sous cet aspect, ils résolurent de s'adresser aux rois de France et d'Angleterre, et d'implorer leur secours et leur appui en faveur de leur nouvelle confédération.

Une affaire qui n'avait aucun rapport à la re-

1 Sleid., p. 139.

» Seck., vol. Il, p 180. Sleid., p. 140.

•Seck., vol. Il, p. 200, 3, 2.

* Sleid., HisL, p. 142.

ligion leur fournit un prétexte pour rechercher l'assistance des princes étrangers. Charles, dont l'ambition croissait dans la même proportion que sa grandeur et sa puissance, avait formé le projet de rendre la couronne impériale héréditaire dans sa famille, en faisant élire son frère Ferdinand roi des Romains. Les circonstances étaient très favorables à l'exécution de ce dessein : la victoire avait suivi partout les armes de l'empereur; il venait de dicier des lois à toute l'Europe dans la dernière paix, il ne lui restait point de rival en état de contre-balancer ou d'arrêter l'exercice de ses forces ; les électeurs étaient éblouis par l'éclat de ses succès , et l'étendue de son pouvoir leur en imposait; ils osaient donc à peine contredire les volontés d'un prince dont les sollicitations avaient toute l'aulorité du commandement. Charles d'ailleurs ne manquait pas de raisons plausibles pour appuyer sa demande: les affaires de ses autres royaumes l'obligeaient, disait-il, à s'absenter souvent de l'Allemagne; les désordres toujours croissans qu'avaient excités les disputes de religion, et le voisinage redoutable des Turcs qui menaçaient continuellement d'entrer dans le cœur de l'empire avec ces armées innombrables qui ravageaient tous les lieux de leur passage, demandaient la continuelle présence d'un prince qui eût en même temps assez de prudence pour apaiser les querelles théologiques, et. assez de valeur et de puissance po tr repousser les Ottomans. Son frère Ferdinand possédait ces qualités dans un degré e'minent; sa longue résidence en Allemagne l'avait mis à portée de connaître à fonds la constitution de son gouvernement et le caractère des peuples ; comme il avait vu naître les querelles de religion, et qu'il les avait suivies depuis leur origine, il savait mieux que personne quels étaient les remèdes convenables, et quelle était la meilleure méthode de les appliquer ; enfin la position de. ses états, qui touchaient aux frontières de l'empire ottoman , le rendait le défenseur naturel de l'Allemagne contre les invasions des infidèles ; et. étant roi des Romains, son intérêt se trouverait d'accord avec son devoir pour l'engager à s'opposer aux entreprises des Turcs.

Toutes ces raisons firent peu d'impression sur les protestans. Ils savaient par expérience que rien n'avait tant favorisé les progrès de leur doctrine que l'interrègne après la ffiOrJ ut;

Maximilien, la longue absence de Charles, et le relâchement dans l'administration du gouvernement qui avait résulté de ces deux incidens. Us avaient tiré trop d'avantages de cet état d'anarchie, pour ne pas craindre la domination toujours présente d'un nouveau chef. Ils pénétrèrent toute l'étendue des projets ambitieux de Charles, et virent clairement que son but était de rendre la couronne impériale héréditaire dans sa famille, et d'établir par-là dans l'empire une autorité absolue, que des princes électifs ne pouvaient pas se promettre d'obtenir avec la même facilité. Us résolurent donc de s'opposer de toutes leurs forces à l'élection de Ferdinand, et d'encourager leurs compatriotes par leur exemple et leurs exhortations à ne pas souffrir cette entreprise contre leurs libertés. En conséquence l'électeur de Saxe ne se contenta pas de refuser de se trouver à l'assemblée des électeurs que l'empereur convoqua à Cologue , il chargea encore son fils aîné d'y paraître à sa place, et de protester contre l'élection , comme étant faite contre toutes les formes et toutes les lois, contraire aux articles de la Bulle-d'Or , et destructive des libertés de l'empire. Mais les autres électeurs, que Charles avait gagnés, quoique avec beaucoup de peine , n'eurent égard ni à l'absence ni à la protestation de l'électeur de Saxe; ils élurent Ferdinand roi des Romains, et il fut , quelques jours après , couronné à Aix-ia- Chapelle '.

Lorsque les protestans , qui s'étaient assemblés une seconde fois à Smalkalde, reçurent la nouvelle de cette élection avec celle de quelques procédures que la chambre impériale commençait contre eux à l'occasion de leurs principes religieux, ils crurent qu'il était nécessaire de renouveler leur première confédération , et d'envoyer sur-le-champ des ambassadeurs en France et en Angleterre. François avait vu avec toute la jalousie d'un rival la réputation que l'empereur s'était acquise par la modération et le désintéressement dont il avait fait parade en réglant les intérêts de l'Italie. Il fut encore plus vivement affecté de la nouvelle élection du roi des Romains, et ne put voir sans inquiétude ie succès de l'empereur dans une entreprise qui tendait véritablement à augmenter et à perpé-

1 Steid-, p. 142. Seck . 111, i. P. Heuter., Rer aust. liv. X, c. vi, p 240. '

tuer son autorité en Allemagne. Mais il sentit en même temps que ce serait le comble de l'imprudence que d'engager dans une nouvelle guerre sa nation épuisée par les efforts extraordinaires qu'elle avait faits, et découragée par tant de mauvais succès , avant qu'elle eût eu le temps de reprendre de nouvelles forces et d'oublier ses malheurs passés. Il ne pouvait non plus, sans être provoqué et sans avoir de prétexte, violer un traité de paix qu'il venait de solliciter; il se fût exposé à perdre l'estime de toute l'Europe , et à être détesté comme un prince sans honneur et sans probité. C'était donc un spectacle agréable pour François , que de voir des factions puissantes commencer à se former dans l'empire. Il écouta avee le plus grand intérêt les plaintes des princes protestans , et sans paraître soutenir les opinions qu'ils avaient adoptées sur la religion, il résolut de fomenter en secret ces étincelles de discorde politique, qui pourraient bientôt produire un embrasement général. Dans cette vue il envoya en Allemagne Guillaume du Bellay, un des plus habiles négociateurs de France, qui, en visitant les cours des princes mécontens, sut, par différens artifices, exciter à propos leur ressentiment , et conclut enfin une alliance entre eux et son maître '. Cette alliance resta secrète, et ne produisit, pour le moment, aucun effet sensible; niais elle servit de base à une union qui fut souvent fatale aux projets ambitieux de Charles, et qui apprit aux princes mécontens de l'Allemagne où ils pourraient à l'avenir trouver un protecteur puissant et disposé à les défendre contre les entreprises de l'empereur.

Le roi d'Angleterre, plein de ressentiment contre Charles, parce itu'il savait que par complaisance pour ce prince le pape avait si longtemps retardé son divorce, et venait enfin de s'y opposer ouvertement, n'était pas moins disposé que François à soutenir une ligue qui pouvait devenir si formidable à l'empereur. Mais le divorce, qui était son objet essentiel, le jeta dans un tel labyrinthe de projets et de négociations , il était en même temps si occupé d'abolir en Angleterre la juridiction papale, qu'il ne lui restait aucun loisir pour s'occuper des affaires du dehors. Il se contenta de donner des promesses vagues, et d'envoyer un secours mé- 1 Du Bellay, p. 129. A. 130. B. Seck., liv. m, p 14.

diocre d'argent aux confédérés de Smalkalde l. Cependant Charles voyait de plus en plus que ce n'était pas encore le moment d'employer la rigueur et la violence pour extirper l'hérésie; que sa complaisance pour les vues du pape lui avait déjà fait faire une démarche imprudente et précipitée, et qu'il était bien plus de son intérêt de réunir toutes les parties de l'Allemagne pour en former un corps vigoureux et bien uni , que de la diviser et de l'affaiblir par une guerre civile. Les protestans, qui pouvaient déjà se faire craindre par leur nombre et par le zèle qui les animait , étaient devenus encore plus forts et plus redoutables par la confédération que le décret rigoureux de la diète d'Augsbourg les avait forcés de former. Enhardis par le sentiment de leurs forces , ils méprisèrent les décisions de la chambre impériale; et sûrs d'être appuyés par les puissances étrangères , ils étaient prêts à braver le chef de l'empire. D'ailleurs sa paix avec la France était peu solide ; il ne pouvait compter sur l'amitié d'un pape irrésolu et intéressé; il savait que Soliman, pour réparer la honte et les pertes de sa dernière campagne, se disposait à entrer en Autriche avec une armée encore plus nombreuse. Toutes ces raisons , surtout la dernière, lui firent sentir la nécessité d'un prompt accommodement avec les princes mécontens, s'il voulait préparer l'exécution de ses desseins futurs, et pourvoir même à sa sûreté présente. Il commença en conséquence à négocier avec l'électeur de Saxe et ses associés. La jalousie mutuelle de ces princes et celle qui les animait tous contre l'empereur occasiona de grands délais, qui prolongèrent encore les difficultés innombrables qu'entraîne nécessairement la nature inflexible des opinions religieuses, qu'on ne peut ni altérer, ni modifier, ni abandonner aussi aisément que des objets d'intérêt politique. Cependant la négociation se termina enfin, et Ton convint à Nuremberg des termes dîme pacification qui fut ratifiée solennellement à la diète de Ratisbonne. Dans le traité, il fut stipulé qu'il y aurait une paix universelle en Allemagne jusqu'au concile général, dont l'empereur lâcherait de procurer la convocation dans l'espace de six mois; qu'on n'inquiéterait personne pour cause de religion; qu'on

• Herbert, p. \52, 15Î

arrêterait les procédures commencées par la chambre impériale contre les protestans, et que toutes les sentences qui se trouveraient déjà portées contre eux resteraient nulles et sans exécution. De leur part, les protestans s'engagèrent à aider l'empereur de toutes leurs forces pour repousser l'invasion des Turcs 1. Ainsi, par leur fermeté dans leurs principes , par leur unanimité à soutenir leurs prétentions, par leur habileté à se prévaloir de l'embarras de l'empereur, les protestans obtinrent des conditions qui équivalaient presque à la tolérance de leur religion. L'empereur fil tous les sacrifices , et ils n'en firent aucun : il n'osa pas même leur proposer d'approuver l'élection de son frère , quelque importance qu'il mît à cette affaire ; et les proteslans, qui jusque-là n'avaient encore été regardés que comme une secte religieuse, acquirent dès lors le rang et le crédit d'un corps politique qu'il fallait ménager 2.

Charles apprit peu de temps, après que Soliman était entré en Hongrie à la tète de trois cent mille hommes. Cette nouvelle termina bientôt les délibérations de la diète de Ratisbonne , où l'on avait déjà fixé le contingent de troupes et d'argent que chaque prince devait fournir pour la défense de l'empire. Les protestans, pour marquer leur reconnaissance à l'empereur, le servirent avec un zèle extraordinaire, et mirent en campagne beaucoup plus de troupes qu'ils n'étaient obligés d'en donner; et les catholiques ayant imité leur exemple , Vienne vit rassembler près de ses murs une des plus grandes et des plus belles armées qui eussent jamais été levées en Allemagne. Après la jonction d'un corps de vieilles troupes espagnoles et italiennes, conduites par le marquis du Guast, de quelques escadrons de cavalerie pesante tirés des Pays- Bas , et des troupes que Ferdinand avait levées dans la Bohème , dans l'Autriche et dans ses autres états, cette armée montait à quatrevingt-dix mille hommes d'infanterie réglée, et à trente mille chevaux , sans compter un nombre prodigieux de troupes irrégulières. Ce corps redoutable méritait d'avoir à sa tète le premier monarque de la chrétienté; l'empereur voulut le commander en personne , et l'Europe en

1 Dumont, Corps diplomat, loin. IV, partie u, p. 87, 88.

2 JSleid. p. lî'J, etc. Seck., liv. m, p. *9.

suspens attendit l'issue d'une bataille décisive entre les deux plus grands princes du monde ; mais redoutant mutuellement les forces et la bonne fortune l'un de l'autre, ils se conduisirent tous les deux avec tant de circonspection , que cette campagne , après des préparatifs immenses, finit sans aucun événement mémorable. Soliman , voyant l'impossibilité d'obtenir aucun avantage sur un ennemi toujours attentif et sur ses gardes , retourna à Constantinople vers la fin de l'automne i. Dans un siècle si belliqueux , où tout gentilhomme était soldat et tout prince général , il est à remarquer que ce fut la première fois que Charles parut à la tète de ses troupes , quoiqu'il eût déjà soutenu de si longues guerres, et remporté tant de victoires. Ce ne fut pas un honneur médiocre pour lui que d'avoir osé , pour le premier essai de ses armes , se mesurer avec Soliman , et il se couvrit de gloire par le succès de ses opérations. Vers le commencement de cette campagne , l'électeur de Saxe mourut et fut remplacé par Jean Frédéric , son fils et son héritier. La réforme gagna plus qu'elle ne perdit à cette mort. Le nouvel électeur, non moins attaché aux opinions de Luther que ses prédécesseurs , prit leur place à la tète du parti protestant , et défendit avec toute l'audace que ses ancêtres avaient, pour ainsi dire, nourrie et entretenue, avec toute la prudence que peut donner l'expérience de l'âge.

Immédiatement après la retraite des Turcs , Charles , impatient de revoir l'Espagne , partit pour ce royaume , et prit sa route par l'Italie. Il désirait vivement d'avoir une seconde entrevue avec le pape : ils se virent encore à Bologne , et se traitèrent avec les mêmes démonstrations extérieures de respect et d'amitié ; mais ils n'avaient plus l'un pour l'autre cette confiance qui régnait entre eux lors de leurs dernières négociations dans cette ville. Clément était très mécontent de la conduite que l'empereur avait tenue à Augsbourg ; en consentant à la convocation prochaine d'un concile , ce prince avait perdu tout le mérite qu'il s'était fait auprès du pontife par le décret rigoureux qui avait été porté d'abord contre la doctrine des réforma-

J Jovius, Hist., liv. xxx, p. tOO, etc. Barre, Hist. de Cempire,\o\. 1, liv. vin, p. 3<37.

teurs. Le pape était encore plus offensé de la tolérance qu'accordait aux protestans la diète de Ratisbonne , et de la promesse positive que Charles avait faite de demander un concile. Cependant l'empereur , convaincu que la tenue d'un concile général produirait de bons effets, et d'ailleurs désirant de plaire aux Allemands , renouvela de vive voix à Bologne les sollicitations qu'il avait déjà fait faire au pape par ses ambassadeurs , et le pressa de convoquer ce concile sans délai. Clément fut très embarrassé sur la réponse qu'il devait faire à une requête qu'il ne pouvait ni refuser décemment ni accorder sans danger. Il tâcha d'abord de détourner Charles de cette idée ; mais le trouvant inflexible , il eut recours à des ariifices qui , s'ils ne pouvaient pas faire échouer entièrement ce projet , devaient du moins lui faire gagner du temps. Sous le prétexte plausible qu'il fallait commencer par régler avec toutes les parties intéressées le lieu de l'assemblée , la forme de ses opérations , le droit des personnes qui y auraient voix , et le degré d'autorité de leurs décisions, il nomma un nonce qui, accompagné d'un ambassadeur de l'empereur, fut dépêché à l'électeur de Saxe, comme au chef des protestans. Chacun de ces articles fit naître des difficultés et des contestations sans fin. Les protestans voulaient que le concile se tînt en Allemagne ; le pape voulait que ce fût en Italie. Ils exigeaient que le texte de l'Écriture sainte servit seul de règle de décision pour tous les points contestés : Clément accordait une égale autorité aux décrets de l'église et aux sentimens des pères et des docteurs. Ils demandaient un concile libre où les théologiens députés par les différentes églises eussent droit de suffrage : Clément se proposait de donner au concile une forme qui le rendît entièrement dépendant de son autorité. Il y avait un autre point sur lequel les protestans insistaient encore davantage : ils prétendaient qu'il était déraisonnable de vouloir les engager à se soumettre aux décrets d'un concile, avant qu'ils sussent sur quels principes seraient fondés ces décrets , par quelles personnes ils seraient prononcés , et quelles seraient les formalités qu'on observerait. Le pape répondit qu'il serait parfaitement inutile d'assembler un concile , si ceux qui le demandaient eux-mêmes ne promettaient auparavant , par

une déclaration expresse , de s'en rapporter à ses décisions. On proposa plusieurs expédiens pour concilier tous ces préliminaires, et les négociations traînèrent tant en longueur, qu'elles remplirent en effet les vues de Clément , dont le but était d'éloigner la tenue du concile , sans s'attirer le reproche flétrissant de s'être opposé seul à une mesure que toute l'Europe croyait si essentiellement utile au bien de l'église 1.

Il y avait un autre objet de négociation qui intéressait l'empereur plus encore que la convocation d'un concile ; c'était d'assurer la tranquillité de l'Italie. Il savait que François n'avait renoncé aux prétentions qu'il avait dans cette contrée, qu'à la dernière extrémité, et il ne pouvait pas douter que ce prince ne saisît le premier prétexte et la première occasion de recouvrer ce qu'il avait perdu. Il fallait donc songer à prendre des mesures pour assembler une armée en état de résister aux forces de cet ennemi. Comme le trésor de Charles , épuisé par une longue guerre, ne pouvait fournir les fonds nécessaires pour entretenir une armée assez forte , il essaya de se décharger de ce fardeau sur ses alliés, et de pourvoir, à leurs dépens, à la sûreté de ses propres domaines, en proposant aux puissances d'Italie de former une ligue défensive contre tout agresseur, et pour cet effet de lever à la première apparence du danger , une armée qu'elles entretiendraient à frais communs, et dont Antoine de Lève serait nommé généralissime. Le pape goûta cette proportion , mais par des raisons très différentes de celles qui l'avaient inspirée à l'empereur. Il espérait par ce moyen délivrer l'Italie des vieux corps de troupes allemandes et espagnoles qui avaient fait si long-temps la terreur de ce pays , et qui le tenaient encore sous le joug de l'empereur. La ligue fut conclue: tous les états d'Italie, excepté les Vénitiens, y accédèrent: on régla la somme que chacun des alliés devait fournir pour l'entretien de l'armée; et l'empereur se voyant hors d'état de soudoyer plus long-temps ses troupes qui leur donnaient tant d'ombrage, consentit à les retirer. Après en avoir licencié une partie, et distribué le reste dans la Sicile et en Espagne, il s'embarqua sur les galères de Doria et arriva à Barcelone 2.

1 Fra-Paolo, Hist., p. Gl. Seck.. liv. m, p. 73. * Guich., liv. xx, p. 551. Ferreras, liv. îx, p. 149.

Malgré toutes les précautions qu'il venait de prendre pour affermir la paix de l'Allemagne, et maintenir le système qu'il avait établi en Italie, il n'était pas encore tranquille. Il craignait, et ses alarmes s'augmentaient de jour en jour, que ses mesures ne fussent bientôt troublées par les intrigues ou par les armes du roi de France. Ses craintes étaient fondées : le désespoir seul et la nécessité avaient arraché à François le consentement qu'il avait donné à un traité aussi désavantageux et aussi déshonorant pour lui que celui de Cambray : lors même qu'il le ratifia, il avait déjà formé la résolution de ne l'observer que tant qu'il y serait contraint, et il fit une protestation en forme, quoique dans le plus grand secret , contre plusieurs des articles du traité, particulièrement contre la renonciation à toutes ses prétentions sur le duché de Milan, clause qu'il regardait comme injuste, injurieuse pour ses successeurs et nulle par elle-même. Un des jurisconsultes de la couronne fit par l'ordre du roi une protestation semblable et avec le même secret , lorsque la ratification du traité fut enregistrée au parlement de Paris \. On dirait que François croyait de bonne foi , qu'ea employant un artifice indigne d'un roi, tendant à détruire la foi publique et la confiance réciproque qui sert de base à tous les contrats entre les nations, il était réellement dispensé de toute obligation d'accomplir ses promesses les plus solennelles , et de remplir ses engagemens les plus sacrés. Dès le moment que François eut conclu la paix de Cambray , il désira et chercha l'occasion de la violer avec impunité. C'était dans cette vue qu'il cultivait avec la plus grande assiduité l'amitié du roi d'Angleterre, et ne négligeait rien pour s'assurer de plus en plus de son alliance; qu'il mettait les forces militaires de son royaume sur un meilleur pied que jamais, et qu'il fomentait adroitement la jalousie et le mécontentement des princes d'Allemagne.

Mais ce que François avait le plus à cœur, c'était de rompre l'étroite union qui subsistait entre Charles et Clément: il vit bientôt avec satisfaction des germes de dégoût et d'éloignement pour l'empereur se développer dans l'âme soupçonneuse du pontife intéressé, et il commença a se flatter que leur union ne serait pas durable. Le pape ne pouvait pardonner à l'empereur la 1 Duinont, Corps diplomal., loin. IV, part. H, p. 52.

décision qu'il avait portée en faveur du duc de Ferrare. François exagéra l'injustice de ce procédé, et fit entendre au pape qu'il pourrait trouver en lui un protecteur aussi puissant et plus impartial ; et comme Clément voyait avec impatience les sollicitations importunes de Charles pour l'engager à convoquer un concile, François eut l'art de créer des obstacles pour différer cette convocation , et fit ses efforts pour empêcher les Allemands , ses alliés , d'insister avec tant d'obstination sur cet article '. C'était en partie en contribuant à l'agrandissement et à l'élévation de la famille de Médicis, que Charles avait pris sur le pape un si grand ascendant ; François lui présenta le même appât , en lui offrant de marier son second fils Henri , duc d'Orléans , à Catherine , fille de Laurent de Médicis , cousin de Clément. L'empereur, en apprenant les premières ouvertures de ce mariage , ne put se persuader que François voulût sérieusement avilir le sang royal de France par une alliance avec Catherine, dont les ancêtres n'étaient, quelque temps auparavant, que desimpies citoyens et négocians de Florence; il crut que cette proposition n'avait d'autre objet que de flatter et d amuser l'ambition du pontife. Il crut pourtant devoir travailler à effacer l'impression qu'avait pu faire sur son esprit une offre si éblouissante, et pour cet effet il promit de rompre le mariage qui avait été arrêté entre sa nièce, la fille du roi de Danemarck, et le duc de Milan , et de substituer Catherine à sa place. Mais les ambassadeurs de France ayant montré, contre toute attente, le plein pouvoir dont ils étaient munis pour conclure les articles du mariage de Catherine avec le duc d'Orléans, l'expédient de Charles n'eut aucun effet. Clément fut si flatté d'un honneur qui relevait si fort l'éclat et la dignité de la maison des Médicis, qu'il offrit de donner à Catherine par forme de dot l'investiture de plusieurs terres considérables de l'Italie ; il parut même disposé à se joindre à François pour faire valoir ses anciennes prétentions dans ce pays, et consentit à une entrevue avec ce monarque 2.

Charles mit tout en œuvre pour empêcher une entrevue dont il y avait lieu de croire que l'objet et le résultat ne lui seraient pas favora-

1 Du Bellay, pag. 141 , etc. Seck., liv. m, pa#. 48. Fra-Paolo, p. 63.

* Guich., liv. xx, p. 551, 553. Du Bellay, p. 138.

bles. Ce prince , qui avait eu deux fois la complaisance d'aller visiter le pape , ne pouvait se consoler de voir Clément donner à son rival une marque si singulière de distinction, que d'entreprendre un voyage par mer dans une saison défavorable, pour aller faire la cour à ce monarque dans son propre royaume. Mais l'impatience de conclure une alliance brillante étouffa tous les scrupules d'orgueil, de crainte et de jalousie, qui auraient arrêté Clément en toute autre occasion. Malgré toutes les manœuvres que fit jouer l'empereur , l'entrevue qu'il redoutait se fit à Marseille avec une pompe extraordinaire, et l'on s'y donna de part et d'autre les plus grands témoignages de confiance ; ce mariage qui , par l'ambition et les talens de Catherine , fut dans la suite aussi funeste à la France qu'il était alors déshonorant pour elle, fut enfin consommé. Le pape et François concertèrent ensemble plusieurs arrangemens en faveur du duc d'Orléans, et son père offrit de lui abandonner tousses droits sur l'Italie; mais tout se passa dans le secret , et ils évitèrent avec tant de soin d'offenser l'empereur, qu'il n'y eut entre eux aucun1 traité de conclu; même dans le contrat de mariage , Catherine renonça à tous ses droits et prétentions en Italie , à la réserve du duché d'Urbin 2.

Dans le temps que Clément négociait avec le roi de France , et formait avec lui ces liaisons qui donnaient tant d'ombrage à l'empereur, il laissait Charles diriger à son gré toute l'affaire du divorce du roi d'Angleterre , et il se montrait aussi porté à le satisfaire sur cet objet que si l'union la plus intime eût encore régné entre eux : tant la mauvaise foi et la duplicité lui étaient naturelles. Il y avait déjà près de six ans que Henri sollicitait ce divorce, et le pape avait passé ces six années à négocier , à promettre , à se rétracter, et à ne rien conclure. On pourrait s'étonner qu'un prince d'un caractère si impétueux et si facile à s'irriter, eût pu supporter tant de délais et de dégoûts : aussi sa patience en fui épuisée , et il s'adressa à un autre tribunal pour en obtenir le décret qu'il avait vainement sollicité à la cour de Rome. Cranmer, archevêque de Canlorbéry , par une sentence fondée sur l'autorité des universités , des docteurs et

1 Guich., liv. xy, p. 555.

* Dumont, Corps diplom., vol. IV, art. 2, p. 101

des rabbins , qui avaient été consultés sur cette question, annula le mariage du roi avec Catherine, déclara illégitime la fille qui en était née, et reconnut Anne de Boulen pour reine d'Angleterre. Dès ce moment , Henri cessa de faire sa cour au pape ; il commença à le négliger, a le menacer même , et à faire des innovations dans l'église qu'il avait auparavant défendue avec tant de zèle. Clément , qui avait déjà vu tant de provinces et de royaumes se séparer du saint siège , craignit à la fin que l'Angleterre n'imitât leur exemple. L'intérêt qu'il avait à prévenir ce coup fatal , joint à sa déférence pour les sollicitations du roi de France, le détermina à donner à Henri toutes les satisfactions qu'il jugea propres à le retenir dans le sein de son église. Mais la violence de ceux des cardinaux qui étaient dévoués à l'empereur ne donna pas au pape le temps d'exécuter cette sage résolution, et le précipita dans une démarche imprudente qui fut fatale au siège de Rome; on l'obligea de publier une bulle qui cassait la sentence de Cranmer , confirmait le mariage de Henri avec Catherine, et déclarait ce prince excommunié , si , dans un temps prescrit , il ne quittait pas sa nouvelle femme pour reprendre celle qu'il avait abandonnée. Irrité de ce décret , auquel il était loin de s'attendre, Henri ne garda plus aucune mesure avec la cour de Rome : ses sujets secondèrent son ressentiment, et partagèrent son indignation. Le parlement passa un acte qui abolit le pouvoir et la juridiction du pape en Angleterre; et par un autre acte, le roi fut déclaré chef suprême de l'église anglicane, et fut revêtu de toute l'autorité dont on dépouillait le pape. Ce vaste édifice de la domination ecclésiastique , élevé avec tant d'art , et dont les fondemens paraissaient si profonds, s'écroula en un moment, dès qu'il ne fut plus appuyé sur la vénération des peuples. Henri, par une bizarrerie qui était dans son caractère, continua de défendre la doctrine de l'église de Rome avec la même chaleur qu'il mettait à attaquer sa juridiction. Il persécuta tour à tour les protestans et les catholiques; les premiers , parce qu'ils rejetaient les opinions de l'église romaine; les seconds, parce qu'ils reconnaissaient son autorité civile : mais ses sujets ayant eu la liberté d'entrer dans une nouvelle roule ne jugèrent pas à propos de s'arrêter au terme précis qu'il leur marquait. En-

couragés par l'exemple de leur roi à briser une partie de leurs entraves, ils étaient si impatiens de s'en délivrer lout-à-fait l , que sous le règne suivant , il se fit, avec l'applaudissement général de la nation, une séparation totale de l'Angleterre et de l'église de Rome , dans les points de doctrine , comme dans les matières de discipline et de juridiction.

Quelques délais de plus eussent pu épargner au siège de Rome les suites fâcheuses qu'eut la démarche imprudente de Clément. Peu de temps après la sentence qu'il avait rendue contre Henri , il tomba dans une maladie de langueur qui, minant par degrés sa constitution, mit enfin un terme à son pontificat, le plus funeste par sa longue durée et par ses effets que la cour de Rome eût vu depuis plusieurs siècles. Le jour même que les cardinaux entrèrent au conclave, ils élevèrent au trône papal Alexandre Farnèse, doyen du sacré collège , et le plus ancien des cardinaux, lequel prit le nom de Paul III. Le peuple de Rome fit éclater les plus grands transports de joie en apprenant cette promotion. 11 était ravi de voir, après un intervalle de plus d'un siècle, la couronne de saint Pierre orner la tète d'un citoyen romain. Les hommes les plus éclairés augurèrent favorablement de son administration : ils fondaient leur jugement sur l'expérience qu'il avait acquise sous quatre pontificats, et sur le caractère de prudence et de modération qu'il avait constamment soutenu dans un poste éminent, et pendant un temps de trouble et de crise qui demandait à la fois des talens et de l'adresse 2.

Il est vraisemblable que l'Europe dut la continuation de la paix à la monde Clément. Quoiqu'il ne reste dans l'histoire aucune trace d'une ligue conclue entre François et lui , il ne faut pas douter qu'il n'eût secondé les opérations des armées françaises en Italie. Son ambition n'aurait pas résisté au plaisir de voir sa famille donner un maître à Florence et un autre à Milan ; mais l'élection de Paul III , qui jusqu'alors était demeuré constamment attaché aux intérêts de l'empereur , mit François dans la nécessité de suspendre pour quelque temps ses opérations , et de différer encore l'exécution du

» Herbert. Burnet, Hist. de la Réform.

2 Guich., liv xx, p. 556. Fra-I'aolo, p. 64.

dessein qu'il avait formé de commencer les hostilités contre l'empereur.

Tandis que François épiait l'occasion de recommencer une guerre qui jusqu'alors avait été si fatale à ses sujets et à lui-même , il se passait en Allemagne un événement d'une nature très singulière. Parmi plusieurs effets salutaires , dont la réformation fut la cause immédiate, elle en produisit quelques autres tout opposés; et c'est une fatalité inévitable dans toutes les affaires et dans tous les événemens qui dépendent des hommes. Lorsque l'esprit humain est remué par de grands objets , et agité par des passions violentes, il acquiert ordinairement dans ses opérations une surabondance de force qui le jette dans des écarts et des extravagances. Dans toute révolution importante qui arrive dans la religion , ces écarts sont plus fréquens , surtout à ce période où les hommes, en secouant le joug de leurs anciens principes , ne conçoivent pas encore clairement la nature du nouveau système qu'ils embrassent , et n'ont pas un sentiment distinct des obligations nouvelles qu'il leur impose. Alors l'esprit marche toujours en avant avec la même audace qui lui a fait rejeter les opinions établies; comme il n'est point guidé par une connaissance éclairée de la doctrine qu'il a mise à la place, il ne peut souffrir aucun frein , et il se livre à des idées bizarres d'où résultent souvent la corruption des principes et la licence des mœurs. Ainsi , dans les premiers siècles de l'église , on vit une foule de nouveaux chrétiens, après avoir renoncé à leur ancienne croyance, adopter les opinions les plusabsurdes, également destructives de toute piété et de toute vertu , faute de bien connaître encore les dogmes et les préceptes du christianisme. On vit ensuite ces mêmes erreurs proscrites , se dissiper d'elles-mêmes , à mesure que les vrais principes de la religion furent mieux connus et plus généralement répandus. De même, quelque temps après que Luther eut paru , la témérité ou l'ignorance de quelques-uns de ses disciples les porta ù publier des maximes absurdes et pernicieuses qui furent trop facilement adoptées par les hommes ignorans , mais passionnés par toutes les nouveautés, et dans un temps où tous les esprits étaient tournés vers les spéculations religieuses. C'est à ces causes qu'il faut attribuer la naissance des opinions extravagantes que

répandit Muncer dans l'année 1525, et les rapides progrès qu'elles firent parmi les paysans. Le soulèvement qu'avait excité ce fanatique fut bientôt étouffé : mais plusieurs de ses sectateurs se cachèrent en différentes retraites . d'où ils s'efforcèrent de répandre leurs opinions.

Dans les provinces de la Haute-Allemagne, où la rage de ces fanatiques avait déjà fait tant de ravages, les magistrats veillèrent sur eux de si près, et les traitèrent avec tant de sévérité, qu'après en avoir puni quelques-uns , banni d'autres, et forcé un grand nombre à se retirer en d'autres pays , on vint à bout d'extirper entièrement leurs erreurs. Mais dans les Pays- Bas et dans la Westphalie, où l'on était moins en garde contre leurs opinions, parce qu'on n'en sentait pas les dangereuses conséquences, ils s'introduisirent dans plusieurs villes et y répandirent la contagion de leurs principes. Le plus remarquable de leurs dogmes religieux regardait le sacrement de baptême : ils sout naient qu'on ne devait l'administrer qu'aux personnes qui avaient atteint l'âge de raison , et qu'il ne fallait pas le donner par aspersion, mais par immersion. En conséquence ils condamnaient le baptême desenfans, et rebaptisaient tous ceux qui entraient dans leur société : c'est de là que leur secte a reçu le nom A' anabaptistes. Cette idée particulière sur le baptême paraissait fon dée sur l'usage de l'église du temps des apôtres, et n'avait rien de contraire à la paix et au bon ordre de sa société; mais ils avaient d'autres principes d'un enthousiasme plus exalté , et bien plus dangereux. Ils prétendaient que parmi les chrétiens qui avaient les préceptes de l'Évangile pour règle de leur conduite , et l'esprit de Dieu pour guide, l'office du magistrat n'était pas seulement inutile , mais que c'était un empiétement illégitime sur leur liberté spirituelle ; qu'il fallait anéantir toute distinction de naissance , de rang et de fortune, comme contraire à l'esprit de l'Évangile qui ne voit dans tous les hommes que des êtres égaux ; que tous les chrétiens devaient mettre en commun tous leurs biens , et vivre ensemble dans cette parfaite égalité qui convient aux membres d'une même famille ; enfin , que la loi naturelle et le Nouveau-Testament n'ayant établi aucune règle sur le nombre des femmes qu'un homme pouvait épouser, on pouvait user de la liberté que Dieu

même avait accordée aux anciens patriarches. De pareils principes, répandus et soutenus avec tout le zèle et toute l'audace du fanatisme , ne tardèrent pas à produire les effets qui en étaient la suite naturelle. Deux prophètes anabaptistes, Jean Mathias, boulanger de Harlem, et Jean Boccold ou Beiïkels , compagnon tailleur de Leyde, possédés de la rage du prosélytisme, établirent leur résidence à Munster, ville impériale du premier ordre en Westphalie, soumise à la domination de son évèque, mais qui se gouvernait par son propre sénat et ses consuls. Comme ces deux fanatiques ne manquaient ni l'un ni l'autre des talens nécessaires pour réussir dans leur entreprise , leur audace , une apparence de sainteté , la prétention ouverte d'être inspirés par le Saint-Esprit, de la facilité et delà confiance pour parler en public, tous ces moyens réunis leur firent bientôt des sectateurs. De ce nombre furent Rothman , qui avait d'abord prêché le protestantisme à Munster, et Cnipperdoling, citoyen qui avait de la naissance et de la considération personnelle. Enhardis par le crédit de ces disciples , ils commencèrent à enseigner publiquement leur opinion; et non contens de cette liberté, ils firent plusieurs tentatives pour se rendre maîtres de la ville afin de donner à leur doctrine le sceau de l'autorité publique. Ils échouèrent dans leur première entreprise ; mais ayant appelé secrètement un grand nombre de leurs associés répandus dans les contrées voisines, ils se saisirent pendant la nuit de l'arsenal et de l'hôtel du sénat , et se mirent a parcourir les rues , armés d'épées nues, poussant des hurlemens horribles et criant alternativement , tantôt : Repentez-vous et soyez baptisés ; tantôt, Retirez - vous , impies ! Les sénateurs , les cha noines, la noblesse, la plus saine partie des citoyens , et catholiques et protestans , effrayés de leurs cris et de leurs menaces , s'enfuirent en désordre et abandonnèrent leur ville à la discrétion de cette multitude frénétique, composée pour la plus grande partie d'étrangers. Comme il ne restait personne en état de les contenir ou de leur en imposer , ils tracèrent le plan d'un nouveau gouvernement , conforme à leurs extravagantes idées. S'ils parurent d'abord respecter assez l'ancienne constitution pour élire des sénateurs de leur secte et pour établir consuls Cnippcrdoling et un autre de leurs prosélytes,

ce ne fut que pour là forme. Toutes leurs démarches étaient dirigées par Mathias, qui, prenant le ton et l'autorité d'un prophète , dictait ses ordres et punissait de mort dans l'instant ceux qui osaient y désobéir. Il commença par exhorter la multitude à piller les églises, et à en détruire les ornemens; il leur enjoignait ensuite de brûler tous les livres, comme étant inutiles ou impies, et de ne conserver que la Bible; il confisqua les biens de ceux qui s'étaient enfuis de la ville et les vendit aux habitans des cantons voisins: il ordonna à chaque habitant d'apporter à ses pieds son or , son argent et tous ses effets précieux ; il déposa ces richesses dans un trésor public, et nomma des diacres chargés de les distribuer pour l'usage commun de tous. Après avoir ainsi établi, parmi les membres de sa république , une parfaite égalité, il leur ordonna de manger ensemble à des tables dressées en public, et alla même jusqu'à régler les mets qu'on devait servir chaque jour. Dès qu'il eut achevé sa réforme sur ce plan , son premier soin fut de pourvoir à la défense de la ville; et les mesures qu'il prit pour cet effet montraient une prudence qui ne tenait point du fanatisme. Il forma de vastes magasins de toute espèce , répara les anciennes fortifications et y en ajouta de nouvelles , obligeant chaque habitant sans distinction d'y travailler a son tour; il forma de ses disciples de bons soldats et des troupes réglées , et n'épargna rien pour ajouter la vigueur de la discipline à la fougue de l'enthousiasme. Il envoya des émissaires aux anabaptistes des Pays-Bas pour les inviter à se rendre a Munster, qu'il qualifiait du nom de Montagne de Sion, afin d'en sortir ensuite, disait-il , pour aller soumettre à leur puissance toutes les nations de la terre. Il ne se permettait presque aucun repos, et ne négligeait rien de tout ce qui pouvait servir à la sûreté ou à la propagation de sa secte ; il donnait à ses disciples l'exemple de ne refuser aucune espèce de travail, et de supporter toutes sortes de peines. Ainsi l'enthousiasme de ses sectaires exaltés sans cesse Dar une suite non interrompue d'exhortations, de révélations et de prophéties, les animait a tout entreprendre et à tout souffrir pour la défense de leurs opinions.

Cependant l'évèque de Munster avait assemblé une armée considérable, et s'avançait pour

assiéger la ville. A son approche, Mathias en sortit à la tète de quelques troupes choisies , attaqua un des quartiers de son camp, le força, jet après l'avoir rempli de carnage, il rentra dans Fia ville chargé de dépouilles et couvert de gloire. TSnivré de ce succès , il parut le lendemain devant le peuple une lance à la main, et déclara qu'à l'exemple de Gédéon , il irait avec une poignée de soldats exterminer l'armée des impies. Trente personnes qu'il nomma le suivirent sans balancer dans cette entreprise extravagante, et allèrent se précipiter sur les ennemis avec une rage insensée: ils furent tous mis en pièces sans qu'il en échappât un seul. La mort du prophète jeta la consternation dans le cœur de ses disciples ; mais Boccold , par les mêmes dons prophétiques et les mêmes artifices qui avaient donné tant de crédit à Mathias , ranima bientôt leur courage et leurs espérances, au point qu'ils le laissèrent prendre le même rang et la même autorité absolue. Mais comme il n'avait pas le courage audacieux qui distinguait son prédécesseur, il se contenta de faire une guerre défensive; et sans hasarder aucune sortie sur l'ennemi , il attendit tranquillement les secours qu'il espérait des Pays-Bas, et dont l'arrivée était souvent prédile et promise par ses prophètes. Mais s'il n'était pas aussi entreprenant que Mathias, il était encore plus fanatique que lui, et d'une ambition plus démesurée. Quelque temps après la mort de son prédécesseur , quand il eut , par des visions mystérieuses et des prophéties équivoques, préparé la multitude à l'attente d'un événement extraordinaire, il se dépouilla, et courut tout nu dans les rues , criant à haute voix : Que le royaume de Sion était proche; que tout ce qui était élevé sur la terre serait abaissé , et que tout ce qui était abaissé serait élevé. Pour commencer l'accomplissement de cette prédiction , il fit raser jusqu'aux fondemens les églises, qui étaient les édifices les plus hauts de la ville; il dégrada les sénateurs que Mathias avait choisis, et dépouillant Cnipperdoling du cousulat. la première charge de la république, il le réduisit a la plus vile et à la plus infâme des professions, celle de bourreau, que celui-ci accepta non-seulement sans murmurer, mais avec les marques de la plus grande joie; et tel était l'excès du despotisme et la rigueur de l'administration de ce Boccold , que Cnipperdoling fut

appelé presque chaque jour pour exercer quelques-unes des fonctions de son horrible ministère. A la place des sénateurs qu'il avait déposés, il nomma douze juges pour présider ù toutes les affaires, à l'imitation des douze tribus d'Israël, retenant pour lui la même autorité dont Moïse jouissait anciennement comme législateur de son peuple.

Cependant ce degré de puissance et ces titres n'étaient pas assez pour l'ambition de Boccold ; il voulait la souveraineté absolue , et il y parvint. Un prophète , qu'il avait gagné et instruit , assembla un jour le peuple, et déclara que la volonté de Dieu était que Jean Boccold fût roi de Sion , et s'assît sur le trône de David. Jean se prosternant à terre, se résigna humblement à la volonté du ciel, et protesta solennellement qu'elle lui avait déjà été annoncée dans une révélation. 11 fut sur-le-champ reconnu roi par cette multitude crédule ; et dès ce moment il déploya l'appareil et la pompe de la royauté. Il avait une couronne d'or, et les habits les plus somptueux. A l'un de ses côtés on portait une Bible, et de l'autre une épée nue. Il ne paraissait jamais en public, sans une garde nombreuse. 11 fit frapper de la monnaie avec son portrait , et créa de grands officiers de sa maison et de son royaume, parmi lesquels Cnipperdoling fut nommé gouverneur de la ville en récompense du dernier acte de son obéissance.

Parvenu au faîte du pouvoir, Boccold commença à donner carrière à des passions qu'il avait jusqu'alors contenues, ou qu'il ne satisfaisait qu'en secret. On a remarqué dans tous les temps que les excès de l'enthousiasme accompagnent d'ordinaire le penchant à l'amour , et que le même tempérament porte également à ces deux passions. Boccold chargea des prophètes et des docteurs de haranguer le peuple plusieurs jours de suite, sur la légitimité et la nécessité même d'épouser plus d'une femme; ce qu'ils prétendirent être un des privilèges que Dieu réserve à ses saints. Quand il eut accoutumé les oreilles de la multitude à cette doctrine licencieuse, et enflammé les imaginations par l'attrait d'un libertinage sans frein , il donna le premier l'exemple de ce qu'il appelait la liberté chrétienne, en épousant à la fois trois femmes, dont une était la veuve de Mathias , femme d'une beauté extraordinaire. Comme l'amour de ia

HISTOIRE DE CHARLES-QUllNT. [15343

beauté et le goût de la variété l'entraînaient sans cesse, il augmenta par degrés le nombre de ses femmes jusqu'à quatorze ; mais i: n'y avait que la veuve de Malhias qui eût le titre de reine, et qui partageât avec lui l'éclat de la royauté. A l'exemple de leur prophète, la multitude s'abandonna sans réserve à la débauche la plus effrénée. Il ne resta pas un seul homme qui se contentât d'une seule femme. On regarda comme un crime de ne pas user de la liberté chrétienne. Il y avai! des gens employés à chercher dans les maisons les jeunes filles nubiles, et on les forçait aussitôt à se marier. A la suite de la polygamie , la liberté du divorce qui en est inséparable , s'introduisit et devint une nouvelle source de corruption. Ces insensés se portèrent à tous les excès dont les passions humaines sont capables lorsqu'elles ne sont point réprimées par l'autorité des lois, ou par le sentiment de la pudeur1; enfin l'on vit , par un alliage monstrueux et presque incroyable, la débauche entée sur la religion, et tous les excès du libertinage accompagnés des austérités de la superstition.

Cependant les princes d'Allemagne voyaient avec la plus vive indignation un fanatique obscur insulter à leur dignité , en usurpant avec tant d'insolence les honneurs de la souveraineté ; d'ailleurs les débordemens de ces sectaires étaient l'opprobre du christianisme, et révoltaient les hommes de tous les étals. Luther, qui, dès l'origine, avait désavoué leur fanatisme, en déplorait alors les progrès ; il écrivit avec autant d'amertume que de solidité contre leurs extravagances, et il exhorta vivement tous les états de l'Allemagne à arrêter le cours d'une manie aussi funeste à la société que fatale à la religion.

1 Prophetœ et concionatorum autoritate juxtà et exemple) totâ urbe ad rapiendas pulcherrimas quasque fœminas discursum est. Nec inlrà paucos dies, in tanlâ hominum turbâ,ferê ulla reperta est suprâ annum 14, quœ sluprum passa non fuerit. Lainb. Hortens, p. 303. Fulgô viris quinas esse uxores , pluribus senas , nonnullis seplenas et octonas. Pucllas suprà duodecimum œlalis annum stalim amarc. Id. 305. Nemo unâ contentus fuit, neque cuiquam extra effœtas et viris immatures continenli esse licuit. Id., 307. Tacebo hîc, ut sil suus honor auribus quanta babarie et matitiâ usi sint in pucllis vitian ■ dis nonduni aplis malrimonio , in quod mihi neque ex vano , neque ex vulgi sermonibus hauslum est sed ex câ vetulâ , cui cura sic vitiatarum demandata fuit, audilum, 105. Joh. Corvinus, 316.

L'empereur était trop occupé d'autres soins et d'autres projets pour avoir le loisir de donner son attention à un objet si éloigné de lui. Mais les princes de l'empire, assemblés par le roi des Rosiains, convinrent de fournir un secours d'hommes et d'argent à l'évèque de Munster qui, ne pouvant entretenir assez de troupes pour continuer le siège, se bornait à bloquer la ville. Les troupes qui furent levées en conséquence de cette résolution furent mises sous la conduite d'un capitaine expérimenté, lequel s'approcha de Munster vers la fin de l'année 1535 , et pressa le siège plus vivement; mais il trouva la ville si bien fortifiée et si bien gardée qu'il n'osa hasarder un assaut. Il y avait alors plus de quinze mois que les anabaptistes avaient établi leur domination à Munster, et pendant tout ce temps ils avaient souffert des fatigues excessives, soit à travailler aux fortifications , soit à faire le service militaire. Malgré les soins et l'attention de Boccold pour se procurer tout ce qui était nécessaire à la subsistance des assiégés , malgré son économie frugale et régulière dans la dislribuliondes alimens , ils commençaient à sentir les approches de la famine. Plusieurs petits détachemens de leurs frères, qui venaient des Pays-Bas à leur secours, avaient été enlevés ou taillés en pièces ; ils voyaient toute l'Allemagne prête à se réunir pour les accabler , sans avoir aucun secours â espérer. Mais tel était l'ascendant que Boccold avait sur la multitude , tels sont la force et l'aveuglement du fanatisme, qu'ils étaient toujours pleins de la plus vive confiance dans leur cause et dans leur zèle; ils ajoutaient foi, avec la plus crédule simplicité , aux visions et prédictions de leurs prophètes, qui les assuraient que le Tout-Puissant étendrait bientôt son bras pour délivrer leur ville. Il s'en trouva pourtant quelques-uns dont la foi , violemment ébranlée par la rigueur et la longue durée de leurs souffrances, commençait à chanceler; mais dès qu'ils furent soupçonnés d'avoir l'intention de se rendre â l'ennemi, ils furent punis de mort sur-lechamp, comme coupables d'impiété en se défiant de la puissance de Dieu. Une dis femmes du roi laissa échapper quelques mots qui annonçaient des doutes sur la divinité de sa mission; cet imposteur audacieux les fit toutes assembler sur-lechamp, et ayant ordonné à la blasphématrice, , c'était le nom qu'il lui donna, de se metlreà

genoux, il lui trancha la tète de sa propre main. Les autres femmes, loin de marquer aucun sentiment d'horreur à la vue de cette barbarie , prirent Boccold par la main , et dansèrent en rond avec une joie frénétique autour du corps sanglant de leur compagne.

La famine augmentait cependant toujours, et avait réduit les assiégés aux plus cruelles extrémités; mais ils aimaient mieux souffrir des maux horribles , dont le seul récit affligerait l'humanité , que d'accepter les conditions de la capitulation que leur offrait l'évèque. Enfin un déserteur qu'ils avaient pris à leur service trouva le moyen de s'évader de la ville ; et soit que l'ivresse du fanatisme se fût dissipée , soit qu'il n'eût pu résister plus long-temps à ses souffrances , il passa chez les assiégés. 11 fit connaître au général ennemi un côté faible qu'il avait remarqué dans les fortifications , l'assura que les assiégés, épuisés de fatigue et de faim, le gardaient avec peu de toin, et offrit d'y conduire un détachement pendant la nuit. On accepta sa proposition , et on lui donna un corps de meilleures troupes. Tout réussit comme il l'avait promis. Le détachement escalada les murs sans être aperçu , se saisit d'une des portes , et introduisit le reste de l'armée. Les anabaptistes, quoique surpris , se défendirent dans la place du marché avec tout le courage qu'inspire le désespoir ; mais accablés par le nombre , et enveloppés de toutes parts , la plupart d'entre eux furent tués sur la place ; les autres furent faits prisonniers , et de ce nombre furent le roi et Cnipperdoling. Boccold, chargé de chaînes et conduit de ville en ville , fut donné en spectacle à la curiosité du peuple et exposé à toutes sortes d'outrages. Cette étrange révolution dans sa destinée ne parut ni l'humilier ni l'abattre : il demeura attaché aux maximes de sa secte avec une fermeté inébranlable ; ensuite conduit à Munster, le théâtre de sa grandeur et de ses crimes , il y fut mis à mort après les tourmens les plus longs et les plus recherchés , qu'il souffrit avec un courage héroïque. Cet homme extraordinaire , qui avait eu l'art d'acquérir un empire si absolu sur les âmes de ses sectateurs et de faire une révolution si dangereuse pour la société, avait à peine vingt-six ans '.

■ Sleid., p. 190, elc. Tumultuum anabaptistarum liber unus. Ant. Lamberto Horteniio autore ap-

Le royaume des anabaptistes finit avec la vie de leur roi; mais leurs principes avaient jeté de profondes racines dans les Pays-Bas, et cène secte y subsiste encore sous le nom de mennonites. Par un changement bien étrange , cette secte, qui fut si factieuse et si sanguinaire à sa naissance , est devenue singulièrement innocente et pacifique. Ces mennonites regardent comme un crime de faire la guerre et d'exercer les emplois civils; ils se dévouent entièrement aux devoirs de simples citoyens, et par leur industrie et leur charité x ils semblent vouloir faire à la société une sorte de réparation des violences commises par leurs fondateurs. Quelques-uns se sont établis en Angleterre, et y ont conservé les maximes anciennes de la secte sur le baptême, mais sans aucun mélange dangereux de fana* tisme.

Quoique la révolte des anabaptistes eût attiré l'attention générale, elle n'occupa cependant pas assez les princes d'Allemagne pour les empêcher de songer à leurs intérêts politiques. L'alliance secrète qui s'était formée entre le roi de France et les (Confédérés de Smalkalde , commença vers ce temps à produire de grands effets. Ulric, duc de Viltemberg , ayant été chassé de ses états en 1519 , par ses propres sujets, révoltés des violences et de l'oppression qu'il exerçait sur eux , la maison d'xUitriche avait pris possession de ce duché. Ce prince , après avoir expié par un long exil des fautes qui étaient plutôt l'effet de son inexpérience que d'un caractère lyrannique , était devenu à la fin l'objet de la compassion générale. Le landgrave de liesse, en particulier, son proche parent , embrassa avec la plus grande vivacité ses intérêts , et fit plusieurs efforts pour lui faire rendre l'héritage de ses pères : mais le roi des Romains refusa constamment de se dessaisir d'une riche province, dont l'acquisition avait si peu coûté à sa famille. Le landgrave , trop faible pour reprendre le Yittcmberg par la force des armes, s'adressa au roi de France son nouvel allié. François, qui ne cherchait que l'occasion d'embarrasser la maison d'Autriche, et qui avait un grand désir de lui ôter un terri.

Scardium, vol. 11, p. 298, etc. De miserabili monasteriensium obsidione, etc Libellas Anton. Corvini ap. Scard., 313. Anales Anabaplislici à Joli, ffenrico Oltio, in-4°. Basilcœ 1672. Gor. Heersbachius , HisU Anab., édit. 1637, p. 140.

1 Bayle, Dictionn., art. Anabaptistes.

toire qui , en lui donnant de l'influence dans une partie de l'Allemagne très éloignée de ses autres états, la mettait à portée d'y dominer, encouragea le landgrave à prendre les armes, et lui fournit en secret une somme considérable. Le landgrave ayant levé des troupes , marcha en diligence à Vittemberg, attaqua, défît et dispersa un corps considérable d'Autrichiens qui gardaient ce pays. Tous les sujets du duc reçurent à l'envi leur prince naturel, et lui rendirent avec joie l'autorité souveraine dont jouissent encore aujourd'hui ses descendans. L'exercice de la religion protestante fut en même temps établi dans ses états i:.

Quelque sensible que fût Ferdinand à ce coup imprévu, il n'osa attaquer un prince que tout le parti protestant d'Allemagne se disposait à soutenir, et il jugea qu'il était plus prudent de conclure un traité par lequel il reconnût , de la manière la plus solennelle, les droits d'Ulricau duché de Vittemberg. Ferdinand, convaincu, par le succès des opérations du landgrave en faveur du duc de Vittemberg, qu'il fallait éviter avec le plus grand soin toute rupture avec une ligue aussi formidable que celle de Smalkalde , entra aussi en négociation avec l'électeur de Saxe qui en était le chef; et moyennant quelques concessions en faveur de la religion protestante, il vint à bout de se faire reconnaître roi des Romains par l'électeur et les confédérés. Mais pour prévenir dans la suite une élection aussi précipitée et aussi irrégulière que l'avait été celle de Ferdinand, il fut convenu que personne désormais ne serait élevé à cette dignité que du consentement unanime des électeurs , article qui fut peu de temps après confirmé par l'empereur 2.

Cette indulgence pour les protestans et l'étroite liaison que le roi des Romains commençait à former avec les princes de ce parti déplurent beaucoup à la cour de Rome. Paul III n'avait pas adopté la résolution où était son prédécesseur de ne jamais consentir a la convocation d'un concile général ; il avait même promis, dans le premier consistoire qui suivit son élection, de convoquer cette assemblée que désirait toute la chrétienté; mais il était aussi irrité que Clément des innovations qui se faisaient dans l'Allemagne, et il n'était pas moins éloigné

1 Sleid., p. 172. Du Bellay, p; 159, etc. Sleid., 1737. Corps dip'lom., tom. IV, p. 2, 119.

d'approuver aucun plan pour réformer la doctrine de l'église et les abus de la cour de Rome. Seulement, comme il avait été témoin dubiâme universel que Clément s'était attiré par son obstination sur l'assemblée d'un concile, il espérait échapper au même reproche en affectant de la proposer lui-même avec empressement, bien convaincu qu'il s'élèverait toujours assez de difficultés sur le temps et le lieu de cette assemblée, sur les personnes qui auraient droit d'y assister, et sur la forme dans laquelle on devait y procéder , pour frustrer l'intention de ceux qui demandaient ce concile , sans s'exposer lui même aux reproches qu'ils ne manqueraient pas de lui faire, s'il refusait d'y consentir. Plein de cette confiance , il députa des nonces aux différentes cours, pour leur faire part de ses intentions et leur annoncer qu'il avait choisi Mantoue comme le lieu le plus propre à la tenue du concile. Les difficultés que le pape avait prévues se présentèrent en foule. Le roi de France désapprouva le choix que le pape avait fait , sous prétexte que le pape et l'empereur auraient trop d'autorité dans une ville située dans cette partie de l'Italie. Le roi d'Angleterre se réunit à François et fit la même objection ; il déclara de plus qu'il ne reconnaîtrait aucun concile convoqué au nom et par l'autorité du pape. Les protestans d'Allemagne, assemblés à Smalkalde, insistèrent sur leur première proposition, et demandèrent que le concile se tînt en Allemagne : ils s'autorisaient de la promesse que leur avait faite l'empereur , et de la résolution qui en avait été faite à la diète de Ratisbonne , et ils déclarèrent qu'ils ne regarderaient point l'assemblée de Mantoue comme un concile légal tenu en pleine liberté et représentant véritablement l'église. Celte diversité de sentimens et d'intérêts ouvrit un champ si vaste aux intrigues et aux négociations qu'il fut aisé au pape de se faire un mérite de son feint empressement à assembler ce concile, dont il mettait tous ses soins a éloigner la convocation. Les protestans, d'un autre côté, soupçonnant ses desseins et connaissant la force que leur donnait leur union, renouvelèrent pour dix ans la ligue de Smalkalde, que l'accession de plusieurs nouveaux membres rendit encore plus puissante et plus formidable ».

1 Cette liftiie fut conclue au mois de décembre de l'année 1535-, mais elle ne fut signée en forme qu'au mois de

Ce fut à cette époque que l'empereur entreprit sa fameuse expédition contre les pirates d'Afrique. La partie du continent d'Afrique qui borde les côtes de la Méditerranée, et qui formait anciennement les royaumes de Mauritanie et de Massylie , et la république de Carthage , est connue aujourd'hui sous le nom général de Barbarie. Ce pays avait subi plusieurs révolutions : subjugué par les Romains , il fut d'abord une province de leur empire ; il fut ensuite conquis par les Vandales, qui y fondèrent un royaume. Bélisaire l'ayant détruit , toute cette contrée demeura sous la domination des empereurs grecs jusqu'à la fin du septième siècle : elle fut alors envahie par les Arabes , dont les armes ne trouvaient de résistance nulle part, et pendant quelque temps elle fit partie du vaste empire que gouvernèrent les califes. L'éloignement du centre de l'empire encouragea dans la suite les descendans des guerriers qui avaient anciennement subjugué ce pays , ou des chefs des Maures ses anciens habitans , à secouer le joug et à se rendre indépendans. Les califes , dont l'autorité n'était fondée que sur un respect de fanatisme, plus propre à favoriser les conquêtes qu'à les conserver, furent obligés de fermer les yeux sur ces révoltes , qu'ils n'étaient pas en état de réprimer ; et la Barbarie fut divisée en plusieurs royaumes , dont les plus considérables furent Maroc, Alger et Tunis. Les habitans de ces royaumes étaient un mélange de familles arabes , de races nègres des provinces méridionales, et de Maures nés en Afrique ou chassés de l'Espagne, tous sectateurs zélés de la religion mahométane , et animés contre les chrétiens d'une haine superstitieuse digne de leur ignorance et de leurs mœurs barbares.

Chez ce peuple , non moins hardi, inconstant et perfide que l'étaient , si l'on en croit les historiens romains , les anciens habitans du même pays , les séditions furent fréquentes ; le gou-

septembre de l'année suivante. Les princes qui y accédèrent, étaient Jean, électeur de Saxe ; Ernest , duc de Brunswick; Philippe, landgrave de Hesse; Ulric, duc de Vitlemberg; Barnin et Philippe, ducs de Poméranie; Jean George et Joachim , princes d'Anhalt ; Gerhard et Albert, comtes de Mansfeld; Guillaume, comte de Nassau; les villes étaient Strasbourg, Nuremberg, Constance, Dira, M.igdtbourg, Brème, Reutlingue, Haiibron, Memmingen, Landau, Campen, lsne, Bibrac, Vindsheun , Augsbourg, Francfort, Esling, Brunswick, Goslar, Hanovre, Gotlingue, Eimbeck, Hambourg, Minden.

vernement passa par un grand nombre de révolutions successives ; mais comme elles étaient renfermées dans l'intérieur d'un pays barbare , elles sont peu connues, et méritent peu de l'être. Cependant , vers le commencement du seizième siècle, il s'y fit une révolution qui rendit les états barbaresques redoutables aux Européens , et leur histoire plus digne d'attention. Les auteurs de cette révolution étaient des hommes qui par leur naissance ne paraissaient pas destinés à jouer un grand rôle. Horuc et Chairadin , tous deux fils d'un potier de l'île de Lesbos , entraînés par l'impulsion d'un caractère inquiet et entreprenant, abandonnèrent la profession de leur père , coururent la mer et se joignirent à une troupe de pirates. Ils se distinguèrent bientôt par leur valeur et leur activité , et s'étant emparés d'un petit briganlin , ils continuèrent ce vil métier avec tant d'habileté et de succès , qu'ils rassemblèrent une flotte , composée de douze galères et de plusieurs autres vaisseaux moins considérables. Horuc , qui était l'aîné , et qu'on appela Barberousse , à cause de la couleur de sa barbe , fut l'amiral de cette flotte ; Chairadin était son second , mais il avait à peu près la même autorité. Ils se donnèrent le titre d'amis de la mer, et d'ennemis de tous ceux qui voguaient sur ses eaux. La terreur de leurs noms se répandit bientôt depuis le détroit des Dardanelles jusqu'à celui deGibraltar. Leurs projets d'ambition s'étendirent à mesure que leur puissance et leur renommée s'accroissaient ; et ils effacèrent l'infamie de leurs brigandages par des talens et des vues dignes de conquérans. Ils conduisaient souvent dans les ports de Barbarie les prises qu'ils avaient faites sur les côtes d'Italie et d'Espagne; et comme ils enrichissaient les habitans de ces ports par la vente de leur butin et par les extravagantes profusions de leurs matelots, ils étaient bien reçus dans tous les lieux où ils abordaient.. La situation avantageuse de ces ports, voisins des grands étals de la chrétienté qui faisaient alors le commerce , inspira aux deux frères l'idée de faire un établissement clans ce pays. L'occasion d'exécuter leur projet se présenta bientôt , et ils ne la laissèrent pas échapper. Eutemi, roi d'Alger, qui avait plusieurs fois tenté sans succès de s'emparer d'un fort que les gouverneurs espagnols d'Oran avaient bâti assez près de cette

capitale , fut assez imprudent pour implorer le secours de Barberousse, dont les Africains regardaient la valeur comme invincible. Le corsaire actif reçut avec joie cette invitation, et laissant à son frère Ghairadin le commandement de la flotte, il marcha à la tète de cinq mille hommes à Alger, où il fut reçu comme un libérateur. Une troupe si considérable le rendait le jnaître de la ville ; ayant observé que les Maures ne le soupçonnaient d'aucun mauvais dessein , et que d'ailleurs ils étaient hors d'état, avec leurs troupes armées a la légère , de résister à de vieux soldats aguerris, il assassina secrètement le prince qui l'avait appelé a son secours, et se fit proclamer roi d'Alger à sa place. Après avoir usurpé l'autorité par ce meurtre audacieux, il chercha à la maintenir par une conduite assortie au génie du peuple qu'il avait à gouverner. Libéral à l'excès pour tous ceux qui se déclaraient les partisans de son usurpai ion, il exerçait une cruauté sans bornes contre ceux dont il avait lieu de craindre les dispositions. Non content du trône qu'il avait conquis, Iîoruc attaqua le roi de Tremisen , son voisin , et l'ayant vaincu dans une bataille, il joignit ses états à ceux d'Alger. 11 continuait en même temps d'infester les côtes d'Espagne et d'Italie, avec des flottes qui ressemblaient 'plus aux arméniens d'un grand monarque qu'aux petites escadres d'un corsaire. Les déprédations de ces brigands déterminèrent Charles, dès le commencement de son règne, à envoyer au marquis de Comares , gouverneur d'Oran , un nombre de troupes suffisant pour attaquer Horuc. Cet officier, secondé par le roi détrôné de Tremisen , exécuta sa commission avec tant de vigueur et d'habileté, que les troupes de Barberousse furent battues en plusieurs rencontres, et qu'il se trouva lui-même enfermé dans Tremisen. Après s'y être défendu jusqu'à la dernière extrémité , il fut surpris dans le moment qu'il cherchait à s'échapper, et il périt en combattant avec une valeur opiniâtre , digne de ses exploits et de sa renommée.

Chairadin , connu de même sous le nom de Barberousse, prit le sceptre d'Alger avec la même ambition et les mêmes talens, cl fut plus heureux que son frère aîné. Son règne n'étant «oint troublé par les armes des Espagnols , à qui les guerres d'Europe donnaient assez d'oe-

il 535,

cupation , il régla avec une prudence admirable la police intérieure de son royaume, continua ses expéditions maritimes avec la plus grande vigueur, et étendit ses conquêtes dans le continent de l'Afrique. Mais voyant que les Maures et les Arabes ne se soumettaient à son gouver nement qu'avec la plus grande répugnance , et craignant que ses pirateries continuelles n'atiirassent un jour sur lui les armes des chrétiens, il mit ses états sous la protection du grand-seigneur, qui lui donna un corps de soldats turcs assez considérable pour le mettre en sûreté contre les révoltes de ses ennemis domestiques , et contre les attaques des étrangers. A la fin , la renommée de ses exploits croissant de jour en jour, Soliman lui offrit lt commandement de la flotte turque , comme au seul homme qui , par sa valeur et son expérience maritime , méritât d'être opposé à André Doria, le plus grand homme de mer de son siècle. Fier de cette distinction , Barberousse se rend à Constantinople; soncaractère souple sut si bien mêler l'adresse du courtisan à l'audace du corsaire, qu'il gagna 1 entière confiance du sultan et de son visir. Il leur fit part d'un plan qu'il avait formé pour se rendre maître de Tunis, qui était alors le royaume le plus florissant de la côte d'Afrique; le sultan et son visir approuvèrent son projet , et ne lui refusèrent rien de ce qu'il demanda pour l'exécuter.

11 fondait les espérances du succès de cette entreprise sur les divisions intestines qui déchiraient le royaume de Tunis. Mahmed, le dernier roi de cet état, avait eu, de plusieurs femmes différentes , trente-quatre enfans , parmi lesquels il avait pour son successeur Muley-Assan, le plus jeune de tous. Ce prince faible ne devait point celte préférence à son mérite, mais a l'ascendant que sa mère avait pris sur l'esprit affaibli du vieux monarque; il commença par empoisonner Mahmed son père , afin de prévenir un changement de résolution. Ensuite, suivant cette politique barbare en usage dans tous les pavs où la polygamie est permise sans que l'ordre de la successionsoit bien marqué, il mit à mort tous ceux de ses frères qui tombèrent entre ses mains. Alraschild, un des aînés, eut le bonheur d'échapper à sa rage, et trouva une retraite chez les Arabes errans. Aidé de quelques-uns de leurs chefs, il fit plusieurs tentatives pour recouvrer

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le trône , qui lui appartenait de droit; mais aucune ne réussit : les Arabes , par une suite de leur inconstance naturelle, étaient même prêts à le livrer à son impitoyable frère, lorsqu'il s'enfuit à Alger, le seul asile qui lui restât. Là, il implora la protection de Barberousse, qui, voyant d'un coupd'œil tous les avantages qu'il pourrait retirer pour lui-même en soutenant les droits de ce malheureux prince , le reçut avec toutes sortes de démonstrations d'amitié et de respect. Comme Barberousse était alors sur le point de partir pour Constantinople, il persuada aisément à Alraschild de l'y accompagner , en lui promettant les plus grands secours de la part de Soliman, qu'il lui peignit comme le plus généreux et le plus puissant monarque de l'univers. Alraschild, séduit par l'espoir d'une couronne, était disposé à tout croire et à tout entreprendre pour l'obtenir. Mais à peine furent-ils arrivés A Constantinople, que le perfide corsaire donna au sultan l'idée de conquérir Tunis, et d'annexer ce royaumeà son empire, en profitant du nom du prince détrôné, et des dispositions du parti qui était prêt à se déclarer en sa faveur. Soliman se prêta trop facilement à cette perfidie, bien digne du caractère de son auteur, mais indigne de celui d'un grand monarque. Le sultan eut bientôt assemblé une armée nombreuse et équipé une flotte considérable ; le trop crédule Alraschild , en voyant ces grands préparatifs, se flattait déjà d'entrer bientôt triomphant dans sa capitale.

Mais au moment où ce prince infortuné allait s'embarquer, il fut arrêté par l'ordre du sultan et enfermé dans le sérail : on n'en a jamais entendu parler depuis. Barberousse fit voile vers l'Afrique avec une flotte de deux cent cinquante vaisseaux : après avoir ravagé les côtes de l'Italie, et répandu la terreur dans toutes les parties de cette contrée , il parut devant Tunis. Eu débarquant ses troupes, il annonça qu'il venait soutenir les droits d' Alraschild , qu'il disait avoir laissé malade à bord de la galère amirale. Il fut bientôt maître du fort de la Goulette, qui commande la baie, et dont il s'empara en partie par son adresse, en partie par la trahison du commandant. Les habitansde Tunis , dégoûtés du gouvernement de Muley-Assan , prirent les armes et se déclarèrent pour Alraschi'd avec un zèle si vif et si universel, qu'ils obligèrent son

frère de fuir avec précipitation , sans avoir même le temps d'emporter ses trésors. Les portes furent aussitôt ouvertes à Barberousse , comme au restaurateur de leur souverain légitime; mais quand on vit qu' Alraschild ne paraissait point , et qu'au lieu de son nom , celui de Soliman seul retentissait au milieu des acclamations des soldats turcs, le peuple de Tunis commença à soupçonner la trahison du corsaire. Leurs soupçons s'étant bientôt changés en certitude, ils coururent aux armes avec la plus grande furie, et environnèrent la citadelle où Barberousse avait conduit ses troupes; mais cet habile brigand avait prévu cette révolution et s'y était préparé: il fit aussitôt pointer contre eux l'artillerie des remparts , et par une vive canonnade , accompagnée des décharges de la mousqueterie , il dispersa les assaillans , qui étaient en grand nombre, mais sans chef et sans ordre , et les força à reconnaître Soliman pour leur souverain et lui pour vice-roi.

Son premier soin fut de mettre le royaume dont il venait de s'emparer en état de défense. Il fit faire à grands frais des fortifications régulières au fort de la Goulette , qui devint l'abri principal de sa flotte , et son grand arsenal de mer et de guerre. Maître d'une si grande étendue de pays , il continua d'exercer ses brigandages contre les états chrétiens , et il se trouva en état de porter encore plus loin et avec plus d'impunité ses déprédations et ses violences. L'empereur recevait chaque jour de ses sujets d'Espagne et d'Italie des plaintes sur les outrages continuels que commettaient les vaisseaux de ce pirate. Toute la chrétienté jetait les yeux sur lui : c'était au prince le plus puissant et le plus heureux qui régnât alors à mettre fin à ce genre d'oppression si odieux et si nouveau. De son côté, Muley-Assan , chassé de Tunis, et ne trouvant aucun des princes mahométans d'Afrique qui eût la volonté ou le pouvoir de l'aider à reconquérir son trône, s'adressa à Charles, comme à la seule puissance qui pût défendre ses droits contre un usurpateur si formidable. L'empereur, également jaloux de délivrer ses états d'un voisin aussi dangereux que Barberousse, et de paraître le protecteur d'un prince malheureux , voulait aussi recueillir la gloire qu'on attachait alors à toute expédition contre les mahométans : il conclut aussitôt un traité avec

Muiey-Assan, et se disposa à faire une descente à Tunis. Depuis l'essai qu'il avait fait de ses talens pour la guerre dans la dernière campagne de Hongrie, il était devenu si avide de réputation militaire qu'il résolut de commander ses troupes en personne. Il rassembla toutes les forces réunies de ses états pour une entreprise où il allait exposer sa gloire, et qui fixait l'attention de toute l'Europe. Une flotte flamande amena des Pays-Bas un corps d'infanterie allemande * : les galères de Naples et de Sicile prirent sur leur bord les bandes espagnoles et italiennes composées de vieux soldats qui s'étaient distingués par tant de victoires remportées sur les Français. L'empereur s'embarqua à Barcelone avec l'élite de la noblesse espagnole que joignit un détachement considérable venu du Portugal , sous la conduite de l'infant don Louis, frère de Charles. André Doria fit voile avec ses galères les mieux équipées de tous les vaisseaux de l'Europe , et commandées par les plus habiles officiers. Le pape fournit tous les secours qui furent en son pouvoir pour concourir au succès de cette pieuse entreprise; et l'ordre de Malte, éternel ennemi des infidèles, équipa aussi une flotte peu considérable, mais formidable par la valeur des chevaliers qu'elle portait. Le port de Cagliari, en Sardaigne, fut le rendez-vous général. Doria fut nommé grand-amiral de la flotte; et le commandement en chef des forces de terre fut donné au marquis du Guast.

Cette flotte, composée de près de cinq cents navires , à bord desquels étaient plus de trente mille hommes de troupes réglées , partit de Cagliari le 16 juillet, et après une heureuse navigation prit terre à la vue de Tunis. Barberousse, qui avait été informé de bonne heure de l'armement immense que faisait l'empereur, et qui en avait aisément démêlé l'objet, s'était préparé avec autant de prudence que de vigueur à bien défendre sa nouvelle conquête. Il rappela ses corsaires de tous les lieux où ils croisaient; il fit venir d'Alger toutes les troupes qu'il put en retirer sans dégarnir cette ville; il envoya des messagers à tous les princes d'Afrique, maures et arabes , à qui il peignit Muley-Assan comme un infâme apostat, qui, excité par l'ambition et le désir de la vengeance, s'était rendu le vassal d'un

1 Hardi , Annales Brabant. , vol. J, p. 599,

prince chrétien avec qui il se joignait pour détruire la religion de Mahomet; il sut avec tant d'art enflammer le zèle de ces princes ignorans et superstitieux qu'ils prirent les armes comme pour défendre une cause commune. Vingt mille) chevaux avec un corps nombreux d'infanterie s'assemblèrent à Tunis; et Barberousse, en leur distribuant à propos des présens, entretenait leur ardeur et l'empêchait de se refroidir. Mais il connaissait trop bien l'ennemi à qui il avait affaire pour espérer que des troupes légères pussent tenir contre la cavalerie pesamment armée et la vieille infanterie de l'armée impériale : sa principale confiance était dans le fort de la Goulette et dans son corps de soldats turcs qui étaient armés et disciplinés à la manière européenne. Il jeta dans le fort six mille de ces Turcs sous le commandement de Sinan , renégat juif, le plus brave et le plus expérimenté de tous ses pirates. Le fort fut aussitôt investi par l'empereur. Comme ce prince était maître de la mer, son camp était pourvu de toutes les denrées nécessaires , et même de toutes les commodités de la vie en si grande abondance , que Muley-Assan, qui n'était pas accoutumé à voir faire la guerre avec tant d'ordre et de luxe , ne pouvait se lasser d'admirer la puissance de l'empereur. Ses troupes , animées par sa présence , et se faisant un mérite de verser leur sang pour une cause si sainte, se disputaient à l'envi tous les postes où il y avait de l'honneur et du péril. Il ordonna trois attaques distinctes, et en chargea séparément les Allemands, les Espagnols et lesltaliens, qui les poussèrent avec toute l'ardeur qu'inspire l'émulation nationale. Sinan déploya de son côté une fermeté et une habileté qui justifièrent la confiance dont son maître l'avait honoré : la garnison supporta avec le plus grand courage la fatigue d'un service pénible et continu; mais malgré les fréquentes sorties qui interrompaient les travaux des assiégeans , malgré les alarmes que les Maures et les Arabes donnaient au camp de l'empereur par leurs incursions continuelles, les brèches devinrent si considérables du côté de la terre, tandis que la flotte battait avec la même vigueur et le même succès les fortifications construites du cùlé de la mer, que la place fut emportée dans un assaut général. Sinan , après la résistance la plus opiniâtre, se retira avec les débris de sa garnison vers la ville , en traversant

les bas-fonds de la baie. lia prise du fort de la Goulelte rendit* l'empereur maître de la flotte de Barberousse , composée de dix-huit galères et galiotes , ainsi que de son arsenal et de trois cents canons , la plupart de fonte , qui étaient placés sur les remparts; un tel nombre de canons était étonnant pour ce temps-là , et prouve également l'importance de ce fort et la puissance de Barberousse. L'empereur entra dans la Goulette par la brèche , et se tournant vers Muley- Assan : Voici , lui dit-il , une porte ouverte par laquelle vous rentrerez dans vos états.

Barberousse sentit toute l'étendue de la perte qu'il venait de faire ; mais loin de se décourager, il n'en fut pas moins déterminé à bien défendre Tunis. L'enceinte de cette ville était trop vaste et les murs étaient en trop mauvais état pour qu'il pût espérer de la défendre avec avantage ; comme d'ailleurs il ne pouvait compter sur la fidélité des h'abitans, ni espérer que les Maures et les Arabes soutinssent les travaux et les fatigues d'un siège, il prit ' la résolution hardie de s'avancer vers le camp des ennemis à la tète de son armée, qui montait à cinquante mille hommes, et d'abandonner la destinée de son royaume au sort d'une bataille. Il fit part de son dessein à s£s principaux officiers : en leur représentant le danger de laisser dans la citadelle dix mille esclaves chrétiens qu'il y avait enfermés, el qui pourraient fort bien se révolter pendant l'absence de ses troupes , il leur proposa, comme une précaution nécessaire à la sûreté commune, de massacrer sans miséricorde ces esclaves avant de se mettre en marche. Les officiers applaudirent avec joie au dessein qu'il avait de hasarder une bataille ; mais quoique leur métier de pirates les eût familiarisés avec toutes les scènes de carnage et de barbarie , l'affreuse proposition d'égorger dix mille hommes à la fois leur fi£ horreur; et Barberousse, plutôt par la crainte de les irriter que par aucun sentiment d'humanité, consentit à laisser la vie aux esclaves.

Pendant ce temps-là, l'empereur commençait à s'avancer vers Tunis , et quoique ses troupes souffrissent des fatigues incroyables en marchant sur les sables brùlans qu'il leur fallait traverser, sans trouver d'eau et sous le poids d'un soleil brûlant, elles se trouvèrent bientôt à portée de l'ennemi. Les Maures et les Arabes, enhardis

1 Ruscelli , Lettere dei principi, p. 119. etc.

par la supériorité de leur nombre, attaquèrent les troupes impériales dès qu'elles parurent, et se précipitèrent sur elles avec de grands cris; mais leur impétuosité sans discipline ne put tenir un seul instant contre le choc soutenu de ces troupes réglées ; et malgré la présence d'esprit de Barberousse et tous les efforts qu'il fit poulies rallier, malgré l'exemple qu'il leur donnait en s'exposant aux plus grands périls , la déroute fut si générale qu'il se trouva entraîné luimême dans la fuite de ses soldats vers la ville. Il la trouva dans la plus grande confusion : une partie des habilans en sortaient avec leurs familles et leurs effets; d'autres étaient prêts à en ouvrir les portas au vainqueur ; les soldats turcs se disposaient à la retraite , et les esclaves chrétiens étaient déjà maîtres de la citadelle, qui dans ce désastre eût pu lui servir d'asile. Ces malheureux captifs, animés par le désespoir, avaient profité de l'absence de Barberousse , comme il l'avait bien prévu : dès qu'ils sentirent que son armée était éloignée de la ville, ils corrompirent deux de leurs gardes , brisèrent leurs fers y et forçant leurs prisons , ils repoussèrent la garnison turque et tournèrent l'artillerie du fort contre leurs tyrans. Barberousse , furieux et désespéré, s'enfuit avec précipitation à Bona, reprochant à ses officiers leur fausse compassion, et se reprochant à lui-même la faiblesse qu'il avait eue de céder à leur avis.

Cependant Charles, satisfait d'une victoire aisée, qui ne lui avait presque pas coûté de sang, s'avançait vers Tunis lentement el avec toutes les précautions nécessaires dans un pays ennemi. Il ne connaissait pas encore toute sa bonne fortune. Un courrier, député par les esclaves révoltés, vint lui apprendre le succès de leurs nobles efforts et la nouvelle de leur liberté; en même temps arrivèrent des députés de la ville qui lui en présentèrent, les clefs, et implorèrent sa protection pour les préserver des insultes de son armée. Tandis qu'il s'occupait des moyens de prévenir le désordreetlepillage, ses soldats , qui craignaient d'être frustrés du butin qu'ils s'étaient promif fondirent soudain et sans aucun ordre dans 1; ville, et commencèrent à tuer et à piller sans aucun ménagement. Il était trop tard alors pour songer à réprimer leur cruauté, leur avarice et leur licence. Tunis fut en proie à tous les outrages que le soldat est capable de

commettre dans une ville prise d'assaut, et à tous les excès où peuvent porter les passions, quand elles sont irritées par le mépris et la haine qu'inspire la différence de mœurs et de religion. Plus de trente mille habitans innocens périrent dans ce jour funeste , et dix mille furent emmenés en esclavage. Muley-Assan remonta sur son trône au milieu du sang et du carnage, en exécration à ses sujets sur lesquels il avait fait tomber tant de calamités; il fut un objet de pitié pour ceux-mèmes dont la fureur était la cause de tous ces maux. L'empereur gémit de l'accident fatal qui avait souillé l'éclat de sa victoire; cependant au milieu de cette scène d'horreur, un spectacle intéressant lui fit éprouver un sentiment consolant et agréable : dix mille esclaves chrétiens, parmi lesquels se trouvaient plusieurs personnes de distinction, vinrent au-devant de lui lorsqu'il entra dans la ville, et tombant à ses pieds , le remercièrent et le bénirent comme leur libérateur.

Charles, en accomplissant la promesse qu'il avait faite au roi maure de le rétablir dans ses états, ne négligea pas de prendre les précautions nécessaires pour réprimer le pouvoir des corsaires africains, et pour assurer la tranquillité de ses sujets et les intérêts de la couronne d'Espagne; il conclut un traité avec Muley-Assan, aux conditions suivantes : que le roi maure tiendrait le royaume de Tunis en fief de la couronne d'Espagne , et en ferait hommage à l'empereur comme à son seigneur suzerain; que tous les esclaves chrétiens qui se trouvaient alors dans ses états , de quelque nation qu'ils fussent , seraient remis en liberté sans rançon; que les sujets de l'empereur auraient dans son royaume la liberté de faire le commerce, et de professer publiquement la religion chrétienne; qu'outre te fort de la Goulette, dont l'empereur resterait '..* possession , tous les ports du royaume qui étaient fortifiés, lui seraient encore remis; que Muley-Assan paierait tous les ans douze mille écus pour l'entretien de la garnison espagnole qui lesterait dans le fort de la Goulette; qu'il

ne ferait aucune alliance avec les ennemis de l'empereur, et qu'il lui ferait présent tous les ans, en reconnaissance de sa vassalité, de six chevaux maures et d'autant de faucons1. Après avoir ainsi réglé les affaires d'Afrique, châtié l'insolence des corsaires , assuré à ses sujets une retraite, et à ses flottes une rade favorable sur les côtes même d'où tant de pirates étaient venus ravager ses états, Charles se rembarqua pour retourner en Europe, la saison orageuse et les maladies de son armée ne lui permettant pas de poursuivre Barberousse 2.

Cette expédition, dont il paraît que les contemporains mesurèrent plutôt le mérite sur la générosité apparente de l'entreprise, sur la magnificence avec laquelle elle fut conduite, et sur le succès qui la couronna , que sur l'importance des suites qu'elle eut, éleva l'empereur au comble de la gloire, et fit de cette époque la plus éclatante de toutes celles de son règne. Vingt mille esclaves qu'il arracha à la captivité, tant par ses armes que par son traité avec Muley-Assan 3, et à qui il fournit des habits et de l'argent pour les mettre en état de retourner chacun dans leur patrie, publièrent dans toute l'Europe les éloges de la générosité de leur bienfaiteur, et exaltèrent sa puissance et ses lalens avec l'exagération naturelle aux sentimens de la reconnaissance et de l'admiration. La renommée de Charles éclipsa alors celle des autres monarques de l'Europe. Tandis que tous ces princes ne s'occupaient que d'eux-mêmes et de leurs intérêts particuliers, il se montra digne d'occuper le rang de premier prince de la chrétienté, en paraissant ne songer qu'à défendre l'honneur du nom chrétien et à assurer le bien-être et la tranquillité de l'Europe.

1 Dumont, Corps diplom., vol. 11, p. 128. Summonte, Ist. di Napoli , vol. IV, p. 89.

2 Joh. Etropii Diariutn expédition. Tunetanœ, ap. Scard.,V, il, p. 320, etc. Jovius, Hist., liv. xxxiv, p. 153, etc. Sandov., vol. 11, p. 154, etc. Vertot, Hist. des Cheval, de Malte. Épîlres des princes, par Ruscelli, traduites par Belleforest, p. 119, 120, etc.

s Summonte , Jst. di Nap., vol. IV, p. 103.

Malheureusement pour la réputation de François Ier, la conduite qu'il tint alors parut à ses contemporains former un contraste frappant avec celle de son rival. Ils ne lui pardonnaient pas de profiter du moment où l'empereur avait tourné toutes ses forces contre l'ennemi commun, pour faire revivre ses prétentions sur l'Italie et replonger l'Europe dans une nouvelle guerre. J'ai déjà observé que le traité de Cambray n'avait pas étouffé les germes de l'inimitié qui animait les deux princes l'un contre l'autre, et qu'il avait tout au plus couvert, mais non éteint les feux de la discorde. François surtout , qui n'aspirait qu'au moment favorable de recouvrer la réputation et les territoires qu'il avait perdus , continuait de négocier avec les cours étrangères; il faisait tous ses efforts pour irriter la jalousie que la plupart avaient conçue de îa puissance et des desseins de l'empereur, et pour faire naître dans le cœur des autres les soupçons et les alarmes dont le sien était dévoré. Il s'adressa surtout à François Sforce, qui était , il est vrai, redevable à Charles de la possession du duché de Milan, mais qui le tenait à des conditions si dures , qu'elles le rendaient non-seulement le vassal de l'empire, mais encore tributaire et dépendant de l'empereur. L'honneur d'avoir épousé la nièce du plus grand souverain de l'Europe ne pouvait lui faire oublier la honteuse servitude à laquelle il se trouvait abaissé, et cet état lui parut si insupportable , que , tout faible et timide qu'il était, il prêta avidement l'oreille aux premières propositions que lui fit François de l'affranchir du joug. Les ouvertures lui furent portées par Merveille, gentilhomme milanais, résident à Paris; et quelque temps après, afin d'avancer la négociation, Merveille fut envoyé à Milan sous prétexte de visiter ses parens , mais avec des lettres de créance secrètes, qui lui donnaient le titre d'ambassadeur de François. Ce fut en cette qualité que Sforce le reçut; mais malgré tous les soins qu'on prit pour empêcher ce secret de transpirer, Charles le péné-

tra, soit qu'il en eût des avis positifs, soit qu'il n'eût que des soupçons. Il fit au duc des réprimandes et des menaces si sévères, que ses ministres et lui-même, également intimidés, donnèrent à l'Europe la preuve la plus ignominieuse pour eux de la crainte servile qu'ils avaient d'offenser l'empereur. Ils vinrent à bout d'engager Merveille dans une querelle avec un des domestiques du duc; l'ambassadeur, qui n'avait ni la prudence ni la modération qu'aurait exigé l'emploi qui lui était confié, tua son adversaire; on l'arrêta sur-le-champ, on lui fitson procès, il fut condamné à perdre la tète, et la sentence fut exécutée au mois de décembre 1533. François, étonné qu'on eût ainsi violé un caractère qui était sacré parmi les nations les plus barbares , et indigné de l'affront fait à la majesté de sa couronne , menaça Sforce des effets de son ressentiment, et porta ses plaintes à l'empereur qu'il regardait comme le véritable auteur de cet outrage inouï. Mais n'ayant pu obtenir aucune satisfaction de l'un ni de l'autre, il en appela à tous les princes de l'Europe, et se crut alors en droit de tirer vengeance d'une insulte qu'il ne pouvait laisser impunie sans avilir son caractère et sans déshonorer son rang.

Armé de ce prétexte pour commencer une guerre à laquelle il était résolu , il redoubla d'efforts pour engager les autres princes à prendre part dans sa querelle ; mais des événemens imprévus rendirent toutes ses mesures inutiles. Après avoir sacrifié l'honneur de sa maison en mariant son fils à Catherine de Médicis, dans la vue de s'attacher Clément, la mort de ce pontifie le priva de tous les avantages qu'il attendait de cette alliance. Paul III, successeur de Clément , quoique disposé par inclination à servir les intérêts de l'empereur, parut déterminé à garder la neutralité qui convenait à son caractère de père commun des princes divisés. Lé roi d'Angleterre, occupé de projets et de soins domestiques, évita, pour cette fois, de s'engager dans les affaires du continent , et re-

fusa de secourir François, à moins qu'il ne voulût suivre son exemple et secouer le joug de l'autorité des papes.

Ces refus inattendus obligèrent François à solliciter plus vivement le secours des princes protestansqui formaient la ligue de Smalkalde. Pour gagner plus aisément leur confiance , il chercha à flatter le zèle qu'ils avaient pour leurs nouvelles doctrines , et qui était leur passion dominante. Il affecta une modération particulière sur tous les points contestés. Il permit à du Bellay, son envoyé en Allemagne, d'exposer ses sentimens sur les articles les plus importans dans des termes qui ne différaient pas beaucoup de ceux qu'employaient les protestans '. 11 poussa mêmela condescendance jusqu'à inviter Mélanchton , que la douceur de ses mœurs et son caractère pacifique distinguaient parmi les réformateurs, à se rendre à Paris, sous prétexte de vouloir prendre avec lui les mesures les plus propres à réconcilier les sectes opposées , qui divisaient si malheureusement l'église2. Toutes ces complaisances étaient plutôt des artifices de la politique de ce prince que l'effet de sa conviction : car, quelque impression que les nouvelles opinions eussent faite sur l'esprit de ses sœurs, la reine de Navarre , et la duchesse de Ferrare, la gaîté et l'amour du plaisir, qui formaient le caractère de François, ne lui laissaient guère le temps d'approfondir des disputes théologiques.

Il perdit bientôt tout le fruit de ces artifices peu honorables , par une démarche qui ne s'accordait guèreavec les déclarations qu'il avait faites aux princes allemands. Il ne faut cependant pas oublier qu'il fut forcé à cette démarche par les préjugés de son siècle, et par les idées superstitieuses de ses propres sujets. Son étroite liaison avec le roi d'Angleterre, hérétique excommunié, ses fréquentes négociations avec les protestans d'Allemagne, et l'audience publique qu'il donna à un envoyé du sultan Soliman , avaient fait naîlre de violens soupçons sur la sincérité de son attachement à la religion; et ces soupçons s'étaient encore singulièrement fortifiés par la résolution prise par François d'àlta-

1 Freheri, Scrip. rcr. Germ., vol. III, p 355, etc. Sieid., ffist, p. 178, 183. Seckend, liv. m, p. 103.

2 Camerarii, Vita Ph. Melanchtonis , in-12. Hag., 1655, p. ::>.

quer l'empereur , qui dans toutes les occasions avait montré le plus grand zèle pour la défense delà religion, et dans le moment même où il se préparait à une expédition contre le corsaire Barberousse, expédition qu'on regardait alors comme une sainte entreprise. Le roi de France avait donc besoin de justifier ses sentimens par quelque preuve éclatante de son respect pour la doctrine reçue dans l'église. Le zèle indiscret de quelques-uns de ses sujets , qui avaient adopté les opinions du protestantisme , lui présenta l'occasion qu'il cherchait. Ils avaient affiché aux portes du Louvre, et dans toutes les places publiques, des placards qui contenaient des satires indécentes sur les dogmes et les cérémonies de l'église romaine. Six des auteurs ou complices de ces placards téméraires furent découverts et arrêtés. Le roi , pour conjurer les malheurs qu'on supposait que ces blasphèmes pourraient attirer sur la nation, ordonna une procession solennelle : lesaint-sacrement fut porté en grande pompe dans les principales rues de la ville. François marchait devant , la tète nue , une torche à la main : les princes du sang portaient le dais , et toute la noblesse marchait en ordre à la suite. En présence de cette nombreuse assemblée , le roi , qui s'exprimait ordinairement dans un langage énergique et animé , déclara que si une de ses mains était infectée d'hérésie, il la couperait avec l'autre, et qu'il n'épargnerait pas même ses propres enfans , s'il les trouvait coupables de ce crime; et pour prouver que celte protestation était sincère, il condamna les six malheureux qu'on avait pris, à être brûlés publiquement avant la fin de la procession, et leur exécution fut accompagnée des traitemens les plus barbares et les plus révoltans *.

Les princes de la ligue de Smalkalde, pleins du ressentiment et de l'indignation que leur avait inspiré la cruauté avec laquelle on avait traité leurs frères , ne pouvaient plus ajouter de foi aux déclarations du roi de France, lorsqu'il offrait de protéger en Allemagne les mêmes opinions qu'il persécutait avec tant de rigueur dans ses propres états; en sorte que tout l'art et toute l'éloquence qu'employa du Bellay pour justifier son maître, et faire l'apologie de sa conduite , ne firent aucune impression sur leurs

1 Belcarii, Comment, rer. pallie, p. 646. Sleu!.. I/i.st.,\). 175, etc.

esprits. D'ailleurs l'empereur n'avait jusqu'alors usé d'aucune violence contre les réformés; il ne s'était jamais opposé aux progrès de leur doctrine, et il s'était même engagé, dans la diète de Ratisbonne , à ne pas inquiéter ceux qui l'avaient embrassée. Ils eurent la prudence de compter beaucoup plus sur la certitude de cet engagement subsistant , que sur les espérances précaires et éloignées dont François voulait les amuser. La faiblesse surtout avec laquelle il avait abandonné ses alliés à la paix de Cambray était trop récente pour être oubliée , et n'encourageait personne à se fier à son amitié et à compter sur sa générosité. Déterminés par tous ces motifs , les protestans refusèrent de fournir à François aucun secours contre l'empereur. L'électeur de Saxe , le plus zélé d'entre eux , craignant de donner de l'ombrage à l'empereur, ne voulut jamais permettre à Mélanchton de se rendre à la cour de François, malgré l'extrême désir qu'avait Mélanchton d'entreprendre ce voyage , soit qu'il fût flatté de l'invitation d'un grand monarque , ou qu'il crût que sa présence pourrait y être utile au parti protestant.

Quoique parmi le grand nombre des princes à qui la puissance toujours croissante de Charles inspirait de la crainte ou de la jalousie il ne s'en trouvât aucun qui voulût seconder François dans les efforts qu'il méditait pour balancer ou limiter cette puissance, il n'en donna pas moins ordre à son armée de s'avancer vers les frontières de l'Italie. Comme il n'avait pris les armes que sous le prétexte de châtier l'insolence du duc de Milan, qui avait osé violer d'une manière atroce le droit de ses gens, il semblait que tout le poids de sa vengeance n'eût dû tomber que sur les états du coupable. Mais tout à coup et dès le commencement même de la campagne, les opérations de la guerre prirent une autre direction. Charles, duc de Savoie, le moins actif et le moins habile des princes de la branche dont il descendait , avait épousé Béatrix de Portugal , sœur de l'empereur. Cette femme , par ses grands talens, se rendit bientôt maîtresse absolue des volontés de son époux : fière d'être la sœur de l'empereur, ou séduite par les grandes promesses dont il flattait son ambition , elle forma , entre la cour impériale et le duc son mari, une union peu compatible avec celte neu-

tralité qu'une sage politique et la situation de ses états lui avaient fait garder jusqu'alors entre les deux monarques rivaux. François sentait vivement à quels périls il pouvait se trouver exposé si en entrant en Italie il laissait derrière lui les états d'un prince tellement dévoué aux intérêts de l'empire, qu'il avait envoyé son fils aîné à la cour de Madrid pour y être élevé et pour y servir d'otage de la fidélité du père. Clément Vil, dans l'entrevue qu'il avait eue avec François à Marseille , lui avait peint ce danger avec les couleurs les plus fortes , et lui avait en même temps suggéré le moyen de s'en garantir, en lui conseillant de commencer son expédition contre le Milanais , par la prise de la Savoie et du Piémont, comme la seule ressource pour s'assurer une communication avec son royaume. François, qui avait plusieurs raisons de haïr le duc , ne pouvait lui pardonner surtout d'avoir fourni à Bourbon l'argent avec lequel ce rebelle avait levé les troupes qui défirent les Français à la funeste bataille de Pavie; il saisit avec ardeur une occasion de faire connaître combien il avait été sensible à ces outrages , et comment il savait les punir. 11 ne manqua pas de prétextes qui pouvaient donner quelque apparence de justice à la violence qu'il méditait. Les états de France et de Savoie se touchaient et se trouvaient même en plusieurs endroits engagés l'un dans l'autre, d'où naissaient des disputes inévitables et toujours subsistantes sur les limites des propriétés respectives des deux princes. François avait encore , par sa mère Louise de Savoie , de grandes prétentions sur le partage qu'elle devait faire avec le duc son frère de la succession paternelle. Il ne voulait pas cependant commencer les hostilités sans quelque raison plus spécieuse que ne pouvaient l'être des prétentions équivoques et pour la plupart surannées, il demanda la permission de passer par le Piémont pour entrer dans le Milanais, ne doutant pas que le duc, par un excès d'attachement pour l'empereur, ne le refusât , et ne donnât par-lâ une plus grande apparence de justice à l'invasion qu'il projetait. Mais, s'il faut en croire les historiens de Savoie qui doivent être mieux instruits de ce fait que ceux de France, le duc lui accorda, sans hésiter et de la meilleure grâce du monde, ce qu'il n'était pas en son pouvoir de refuser sans danger, et promit de donner un

libre passage a Farinée française. Il ne resta plus alors à François d'autre expédient pour rompre entièrement et justifier son projet que de demander une entière satisfaction sur toutes les demandes que la couronne de France pouvait faire à la maison de Savoye , en vertu des droits de Louise l. Il ne reçut sur cet article qu'une réponse vague, et il s'y attendait sans doute; aussitôt l'armée française, sous les ordres de l'amiral deBrion, fondit par différens endroits à la fois sur les états du duc. Les pays de Bresse et du Bugey, qui dans ce temps-là étaient annexés à la Savoie, furent envahis en un moment. La plupart des villes du duché ouvrirent leurs portes à l'approche de l'ennemi; le petit nombre de celles qui restaient et qui voulurent faire résistance fut bientôt emporté ; et avant la fin de I : campagne, le duc se vit dépouillé de tous ses états, à la réserve du Piémont, où il ne lui restai! que quelques phees fortes en état de se défendre.

Pour comble d'infortune, la ville de Genève, dont le duc prétendait avoir la souveraineté qu'il exerçait déjà en partie, secoua le joug, et sa révolte entraîna la perte de toutes les terres adjacentes. Genève était alors une ville impériale, quoique soumise au domaine direct de ses propres évèques et ayant les ducs de Savoie pour souverains éloignés. La forme de sa constitution intérieure était purement républicaine; elle était gouvernée par des syndics et un conseil, dont les membres étaient choisis par le peuple. De ces juridictions diverses , souvent opposées l'une à l'autre, naquirent deux partis qui subsistèrent long-temps dans cet état : le premier était composé de ceux qui se donnaient pour défenseurs des privilèges de la république ; ils prenaient le nom à'eignotz ou de confédérés pour la défense de la liberté commune , et avaient flétri du nom de mainmelus ou esclaves, le parti de ceux qui soutenaient les prérogatives des évêques et du duc de Savoie. A la fin, quand le protestantisme commença à s'introduire dans cette ville, il inspira à ceux qui l'em- ' brassèrent cet esprit d'audace et d'entreprise qui passait ordinairement avec ses opinions clans l'âme des prosélytes, ou ne tardait pas à y naître. Gomme le duc et l'évèque étaient par in-

1 Hist. généaiog. de Savoie, par Guichenon , fol. 3, 1060. 1, 639.

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térèt, par préjugé et par des vues politiques, ennemis jurés de la réformalion, tous les nouveaux protestans s'unirent avec ardeur au parti des eignotz , et le zèle de la religion se joignant à l'amour de la liberté, cette passion généreuse prit de nouvelles forces. La fureur , l'animosité de deux factions renfermées dans la même enceinte, occasiona de fréquentes séditions, et elles se terminèrent presque toujours à l'avantage des partisans de la liberté, lesquels gagnaient tous les jours du terrain.

Le duc et l'évèque, oubliant leurs anciennes contestations sur les limites de leur pouvoir, se réunirent contre leurs communs ennemis, et les attaquèrent chacun avec les armes qui lui étaient propres. L'évèque excommunia le peuple de Genève, comme coupable du double crime d'apostasie, en abandonnant la religion établie, et de sacrilège, en usurpant les droits de son siège épiscopal. Le duc les attaqua comme des rebelles à leur prince légitime, et tenta de se rendre maître de la ville, d'abord par surprise, ensuite à force ouverte. Les Genevois méprisèrent les foudres ecclésiastiques de l'évèque, et défendirent hardiment leur indépendance contre le duc; soutenus autant par leur propre valeur que par les secours puissans qu'ils reçurent du canton de Berne leur allié, et du roi de France . qui leur fit passer secrètement quelques soldats et quelque argent, ils firent échouer toutes les tentatives du duc. Non contens de i'avoir repoussé, et ne voulant plus eux-mèrnes se borner à se défendre, ils profitèrent de l'impuissance où était alors le duc de leur résister; et landis qu'il était accablé par l'armée française, ils s'emparèrent de plusieurs châteaux et places fortes qu'il possédait dans le voisinage de Genève; ils se délivrèrent ainsi de la vue de ces odieux monumens de leur ancienne dépendance . et assurèrent pour l'avenir un appui de plus à leur liberté. En même temps le canton de Berne envahit et conquit le pays de Vaux , sur lequel il avait quelques prétentions. Le canton de Fribourg, quoique passionnément attaché à la religion catholique, et sans avoir aucun sujet particulier de querelle avec le duc, voulut aussi partager les dépouilles de ce prince infortuné. Une grande partie de ces conquêtes ou usurpations, conservées depuis par ces deux cantons, ont considérablement augmenté leurs forces, et sont

devenues la plus belle portion de leur territoire. Malgré tous les projets et toutes les entreprises des ducs de Savoie pour rétablir dans la suite leur domination dans Genève, cette ville a toujours conservé son indépendance ; et cet avantage lui a procuré un degré de considération , d'opulence et de politesse, quelle n'eût jamais atteint sans la liberté 1.

Au milieu de cet enchaînement de malheurs et de pertes, le duc de Savoie ne voyant de ressource que dans la protection de l'empereur, la sollicita avec la plus grande importunité, dès que ce prince fut revenu vainqueur de son expédition de Tunis , et il avait bien le droit d'en attendre du secours, puisque son attachement pour les intérêts de Charles avait été la cause principale de ses malheurs. Cependant Charles n'était pas en état de le secourir avec la vigueur et la diligence que demandait sa situation. La plus grande partie des troupes qui avaient été employées a l'expédition d'Afrique, n'ayant été engagées que pour ce service seul, furent licenciées à la fin de la campagne. Les vieux corps que commandait Antoine de Lève suffisaient à peine pour la défense du Milanais, et le trésor de l'empereur était entièrement épuisé par les frais immenses qu'avait coûté !a campagne d'Afrique.

Mais la mort de François Sforce, occasionée, suivant quelques historiens, par la terreur que jeta dans son esprit l'invasion des Français, dont les deux précédentes avaient été si fatales à sa famille, donna à l'empereur tout le loisir de se préparer à la guerre. Cet événement inattendu changea totalement les sujets de querelle et la nature de la guerre. François n'avait d'abord eu d'autre prétexte pour prendre les armes que celui de punir Sforce de l'affront qu'avait reçu la couronne de France, et ce prétexte se trouva éteint par sa mort : mais comme ce prince ne laissait point de postérité, tous les droits qu'avait François sur le duché de Milan , et qu'il n'avait cédés qu'à Sforce et à ses enfans, revenaient en entier au roi de France. L'objet favori de ce monarque était de recouvrer le Milanais; aussi le réclama-t-il sur-le-champ; et s'il avait appuyé son droit en faisant avancer sans

1 Hist. de la ville de Genève, par Spon, in 12, utr. 165, p. 93. Hist. de la réform. de Suisse, par Ruchal. Gen. 1728, lom. IV, p. 294, etc.; tom. V, p. 216, etc. Mémoires de du Bellay, p. 181.

perdre de temps vers Milan la forte armée qui était cantonnée dans la Savoie, il s'en serait aisément assuré la possession, ce qui était l'objet le plus important. Mais François, à mesure qu'il avançait en âge, devenait de jour en jour moins entreprenant , et le souvenir de ses infortunes passées, qui ne s'effaçait point de son âme, le jetait quelquefois dans une excessive timidité. Au lieu de se servir de ses forces, il se borna aux négociations; et par une modération qui venait de la crainte, et qui est ordinairement fatale dans toutes les grandes affaires, il négligea de saisir l'occasion favorable qui s'offrait à lui. Cependant Charles, en qualité de souverain, prit possession du duché comme d'un fief de l'empire qui se trouvait vacant ; et que François perdait le temps à expliquer et à défendre ses droits par des argumens et des mémoires, tanet qu'il employait tout son art à familiariser les puissances italiennes avec l'idée de le revoir s'établir en Italie, Charles prenait en silence toutes les mesures propres à faire échouer ce projet. II eut grand soin de ne pas laisser voir trop tôt ses intentions secrètes : il affectait de reconnaître la justice de la réclamation de François, et paraissait n'être inquiet que des moyens de lui laisser prendre possession du Milanais, sans troubler la paix de l'Europe, et sans détruire l'équilibre des puissances d'Italie, que les politiques de ce siècle étaient si jaloux de maintenir. Il trompa François par cette conduite artificieuse, et gagna tellement la confiance du reste de l'Europe, que sans presque donner lieu à aucun soupçon, il sut embarrasser l'affaire de difficultés nouvelles, et prolonger à son gré les négociations. Il proposa de donner l'investiture du Milanais tantôt au duc d'Orléans, second fils de François, tantôt au duc d'Angoulème, son troisième fils : et comme les vues et les inclinations de la cour de France se balançaient entre ces deux princes, il transporta alternativement son choix de l'un à l'autre avec tant d'adresse et avec une dissimulation si profonde , qu'il ne paraît pas que François ni ses ministres aient jamais pénétré ses véritables intentions, et que toutes les opérations de la guerre demeurèrent entièrement suspendues, comme s'il n'eût resté au roi de France qu'à prendre paisiblement possession du duché qu'il réclamait.

Charles mit à profil tout le temps qu'il avait

HISTOIRE DE C

su gagner , et vint à bout de déterminer les états de Sicile et de Naples a lui accorder des subsides plus considérables qu'il n'était d'usage d'en accorder alors. Mais se trouvant très honoré de la présence de leur souverain à son retour de Tunis , charmés d'ailleurs du désintéressement qu'il avait montré dans son expédition d'Afrique , et éblouis du succès qui avait suivi ses armes , ils voulurent se montrer généreux. Ce secours le mit en état de recruter les vieux corps , d'en lever un en Allemagne , et de prendre toutes les précautions convenables pour exéculer les projets qu'il avait formés. Du Bellay , envoyé de France en Allemagne , découvrit , malgré tous les prétextes qu'on employa pour lui donner le change, l'intention où l'on était de lever des troupes, et. instruisit son maître d'une disposition qui prouvait évidemment le peu de sincérité ' de l'empereur. Cet avis eût dû réveiller François de l'indolence où il s'était plongé ; mais il était alors si passionné pour les négociations , dont son rival connaissait bien mieux que lui les finesses et les artifices, qu'au lieu de faire agir ses forces et de pousser avec vigueur ses opérations militaires, ou de s'emparer du Milanais avant que l'armée impériale fût rassemblée , il se contenta de faire de nouvelles offres A l'empereur, pour obtenir de sa libre volonté l'investiture de ce duché. Les offres étaient si avantageuses, que Charles n'eût pu les refuser s'il eût eu l'intention d'accorder ce qu'on lui demandait; mais il les éluda adroitement, en déclarant qu'il ne pouvait prendre de résolution définitive sur un article qui intéressait de si près l'Italie, avant d'en avoir conféré avec le pape. Par ce subterfuge il gagna encore du temps ; ce qui lui servit a laisser mûrir les projets qu'il avait en vue.

A la fin l'empereur vint a Rome et y fit son entrée publique avec la plus grande magnificence. Il est une circonstance frivole dont les historiens font mention, et qu'ils ont la manie de regarder comme un présage de la guerre sanglante qui suivit : c'est que pour élargir les rues et donner un passage plus libre au cortège de l'empereur, on eut besoin d'enlever les ruines d'un temple ancien de la Paix. Ce qu'il y a de certain , c'est que Charles avait alors banni de son âme toute

1 M cm. de du Bellay, p. 192.

HARLES-QUINT. |iô36]

idée de paix ; et à la fin , il leva le masque sous lequel il avait si long-temps dérobé ses desseins à la vue de la cour de France, en déclarant ses sentimens d'une manière aussi positive qu'extraordinaire. Les ambassadeurs de France avaient au nom cle leur maître demandé une réponse décisive sur les offres qu'il faisait pour obtenir l'investi! ure du Milanais : Charles promit de la donner le lendemain en présence du pape et des cardinaux assemblés en plein consistoire. Le pape et les cardinaux s'y trouvèrent , et tous les ambassadeurs étrangers furent invités à y assister. L'empereur se leva, et s'adressant au pape , il s'étendit assez au long sur la sincérité de ses vœux pour la paix de la chrétienté , et sur son aversion pour la guerre et pour les malheurs qu'elle produit ; et il en fit une longue énumération dans un discours étudié et préparé d'avance : il déclara que tous ses efforts pour maintenir la tranquillité de l'Europe avaient jusqu'alors été traversés par l'insatiable et injuste ambition du roi de France ; que dès sa minorité même ce prince lui avait donné des preuves de son inimitié et de ses pernicieux desseins ; que dans la suite il n'avait plus caché ses intentions, qu'il avait essayé de lui ravir à force ouverte la couronne impériale qui lui appartenait par des droits aussi justes que nalurels ; qu'il venait tout récemment d'envahir son royaume de Navarre; que non content de ces injustices, il avait attaqué ses domaines et ceux de ses alliés dans l'Italie et dans les Pays-Bas; qu'après que la valeur de ses troupes, rendues invincibles par la protection du Tout-Puissant , eut arrêté les progrès et ruiné les armées de François, qu'il eut été fait prisonnier lui-même, il n'avait pas encore renoncé à son injuste entreprise , et qu'il avait continué d'employer la fraude au défaut cle la force ; qu'il avait violé tous les articles du traité de Madrid, auquel il devait sa liberté, et qu'à peine était-il rentré dans ses états, qu'il avait pris des mesures pour rallumer une guerre que ce traité devait éteindre ; que forcé par de nouvelles disgrâces d'implorer encore la paix àCambray, il ne l'avait conclue et cxéculée qu'avec beaucoup de mauvaise foi ; qu'il avait bientôt formé des liaisons dangereuses avec les princes hérétiques d'Allemagne , et les avait excités â troubler la tranquillité de l'empire ; qu'il venait de chasser tout nouvellement le duc de Savoie, son beau-frère

et son allié , de la plus grande partie de ses états ; et qu'après tant d'outrages multipliés, et au milieu de tant de sujets de discorde , il n'y avait plus ni amitié ni réconciliation à espérer. Charles ajouta que tout disposé qu'il était à accorder l'investiture de Milan A un des princes de France , il n'était pas probable qu'il pût le faire, parce que François , d'un côté , n'accepterait pas les conditions qu'il jugeait indispensables d'y attacher pour maintenir la tranquillité de l'Europe, et que de son côté il ne trouvait ni raisonnable ni prudent de lui donner sans précaution ni conditions la possession pure et simple du duché. Cependant , ajouta-t-il , ne prodiguons pas le sang de nos sujets innocens; décidons notre querelle d'homme à homme, avec les armes qu'il jugera à propos de choisir et à nos risques et périls , dans une île , sur un pont , ou à bord d'une galère amarrée sur une rivière; que le duché de Bourgogne soit mis en dépôt de sa part , et celui de Milan de la mienne , et qu'ils soient le prix du vainqueur ; unissons ensuite les forces de l'Allemagne , de l'Espagne et de la France pour abaisser la puissance ottomane , et pour extirper l'hérésie du sein de la chrétienté. Mais si François refuse de terminer par cette voie tous nos différends, s'il rend la guerre inévita- * ble , rien alors ne pourra m'empêcher de la pousser jusqu'à ce que l'un de nous deux soit réduit à n'être que le plus pauvre gentilhomme de ses propres états : et je ne crains pas que ce soit à moi que ce malheur arrive; j'entre en lice avec les plus belles espérances de succès; la justice de ma cause , l'union de mes sujets , le nombre et la valeur de mes troupes , l'expérience et la fidélité de mes généraux , tout se réunit pour réassurer la victoire. Le roi de France n'a aucun de ces avantages ; et si mes ressources n'étaient pas plus solides, et mes espérances de vaincre plus fondées que les siennes , j'irais dans l'instant , les bras liés , la corde au cou , me jeter à ses pieds et implorer sa pitié1.

L'empereur prononça cette longue harangue a haute voix d'un ton impérieux , dans les termes les plus véhémens. Les ambassadeurs de François, qui n'en concevaient pas bien le sens, parce qu'il la fit en langue espagnole , furent totalement déconcertés , et ils ne savaient que

' Du Bellay, pag. 190. Sandov. , Hist. dcl. emper. . vol. 11 , p. 226.

répondre à cette invective inattendue : l'un d'eux ayant voulu parler pour justifier la conduite de son maître , Charles l'interrompit brusquement et ne voulut pas lui permettre de continuer. Le pape, sans entrer dans aucun détail, se contenta de recommander la paix en peu de mots , mais d'une manière pathétique , et offrit en même temps de faire sérieusement tousses efforts pour procurer ce bonheur à la chrétienté. L'assemblée se sépara , encore pénétrée de la surprise qu'avait excitée cette scène singulière. Il faut avouer que, dans toute sa conduite, Charles ne s'écarta jamais tant de son caractère. Au lieu de cette prudence réfléchie, de cette conduite modérée et toujours régulière , de cette attention scrupuleuse à observer les bienséances qui cachaient avec tant d'art ses passions secrètes, et qu'on admira dans tant d'autres occasions, on le voit ici se vanter avec arrogance de son pouvoir et d« ses exploits , en face delà plus auguste assemblée de l'Europe , déclamer contre son ennemi avec autant d'emportement que d'indécence, et le défier en combat singulier avec un air de bravade qui convenait mieux à un champion de la chevalerie romanesque qu'au premier monarque de la chrétienté ; mais il est aisé d'expliquer cette inconséquence apparente dans sa conduite par les effets puissans et bien connus que font sur les âmes les plus fortes la continuité des succès et les louanges exagérées des flatteurs. Après avoir forcé Soliman de se retirer devant lui, et avoir dépouillé Barberousse d'un royaume, il commença à se croire invincible. Depuis son retour d'Afrique, les fêtes multipliées et les réjouissances publiques ; où l'on ne cessait de célébrer ses triomphes, l'entretenaient continuellement de sa puissance. Les orateurs et les poètes d'Italie , le pays de l'Europe où les beaux-arts étaient alors le plus florissans, avaient épuisé leur génie à faire son panégyrique; et les astrologues ajoutaient à ces flatteries la promesse d'une destinée plus brillante encore qui l'attendait. Enivré de tout cet encens , il oublia sa réserve et sa modération ordinaire, et ne put retenir cet élan insensé de sa vanité , qui fut d'autant plus remarqué , qu'il parut plus extraordinaire et qu'il fut plus solennel.

Charles parut avoir bientôt senti lui-même l'excès où il s'était porté; et lorsque les ambassadeurs français vinrent le lendemain lui de-

mander une explication plus claire de ce qu'il avait dit au sujet du duel, il leur répondit qu'il ne fallait pas regarder cette proposition comme un défi en forme fait à leur maître , mais seulement comme un moyen qu'il indiquait pour épargner du sang. Il tâcha aussi d'adoucir les autres expressions de son discours , et leur parla de leur maître en termes pleins de respect ; mais quoique cette apologie tardive fût loin d'être suffisante pour effacer l'insulte qu'il avait faite à François, ce prince, par un esprit d'aveuglement inconcevable, continua encore de négocier, comme s'il eût été possible alors de terminer à l'amiable de tels différends. Charles , voyant qu'il voulait absolument se précipiter dans le piège, entretint son erreur, et, paraissant écouter ses propositions , il gagna encore du temps pour mieux se préparer à l'exécution de ses desseins1. A la fin , l'armée impériale, composée de quarante mille hommes d'infanterie et de dix mille chevaux, s'assembla sur les frontières du Milanais celle de France, bien inférieure en nombre, était campée près de Verceil, dans le Piémont; elle venait d'être encore affaiblie par la retraite d'un corps de suisses que sur les adroites insinuations de Charles les cantons catholiques avaient rappelé , sous le prétexte qu'il ne convenait pas qu'ils servissent contre le duc de Savoie, leur ancien allié. Le général français , n'osant risquer une bataille, se retirait à mesure que les impériaux avançaient. L'empereur se mit à la tète de ses troupes que commandaient sous lui le marquis du Guast, le duc d'Albe et Ferdinand de Gonzague ; mais c'était Antoine de Lève qui en était généralissime , et ses talens et son expérience le rendaient digne de cette distinction. Charles fit bientôt voir que son dessein n'était pas de se borner à reconquérir le Piémont et la Savoie , mais d'aller plus loin et d'envahir les provinces méridionales de la France. Il y avait long-temps qu'il méditait cette entreprise,, et qu'il s'appliquait à prendre toutes les mesures nécessaires pour l'exécuter avec une vigueur qui pût en assurer le succès. Il avait fait passer des fonds considérables à sa sœur, gouvernante des Pays-Bas , et au roi des Romains , son frère , avec ordre de lever autant de troupes qu'ils pourraient afin de former deux corps sé-

1 Mem. de du Bellay, p. 205, etc.

parés, dont l'un marcherait en France du côté de la Picardie, l'autre du côté de la Champagne, tandis qu'avec l'armée impériale , il entrerait dans ce royaume par les frontières opposées.

Ses ministres et ses généraux, loin de concevoir de si hautes espérances , lui représentèrent dans les termes les plus pressans le danger auquel il s'exposait en conduisant ses troupes si loin de ses états et de ses magasins, et dans des provinces qui pouvaient à peine nourrir leurs habitans. Ils le prièrent de considérer d'une part les ressources inépuisables de la France toutes les fois qu'elle n'avait à soutenir qu'une guerre défensive, de l'autre l'activité et le zèle d'une noblesse brave et guerrière armée pour servir un prince qu'elle aimait et pour repousser les ennemis de l'état; ils lui rappelèrent les mauvais succès de Bourbon et de Pescaire, lorsqu'ils hasardèrent la même entreprise dans des circonstances non moins favorables. Le marquis du Guast, en particulier, tomba à ses genoux et le conjura d'abandonner un projet téméraire. Mais les raisons multipliées qui avaient déterminé l'empereur à former ce projet ne lui permettaient pas d'avoir aucun égard aux remontrances de ses officiers. En toute occasion, il était rare qu'il se départît d'une résolution qu'il avait une fois arrêtée : dans celle-ci, il était trop porté à rabaisser et à mépriser les talens du roi de France son rival , talens en effet bien différens des siens; la présomption qui accompagne la prospérité l'aveuglait aussi ; et peut-être avait-il la faiblesse de compter un peu sur les prédictions qui lui avaient promis l'accroissement de sa grandeur. Non-seulement il persista opiniâtrement clans son dessein, mais il se détermina à marcher vers la France sans attendre même la réduction du Piémont, si ce n'est de quelques villes absolument nécessaires pour entretenir la communication de son armée avec le Milanais.

Le marquis de Saluées , à qui François avait confié le commandement d'un petit corps de troupes destinées à défendre le Piémont , lui rendit ce passage plus aisé qu'il n'avait lieu de l'attendre. Ce gentilhomme, élevé à la cour de France , que le roi n'avait cessé de combler de faveurs , et qu'il venait d'honorer encore en lui confiant un poste de cette importance , abandonna tout à coup son bienfaiteur , et le trahit sans aucune raison , sans même aucun prétexte

de mécontentement. Les motifs qui le portèrent à cette perfidie étaient aussi puérils que l'action elle-même était lâche. Il avait une foi superstitieuse à la divination et à l'astrologie judiciaire: il se persuada que la fin de la nation française était venue; que sur ses ruines l'empereur allait établir une monarchie universelle ; que c'était donc suivre les conseils de la prudence , que de s'attacher à la fortune naissante de l'empereur, et qu'il ne méritait aucun blâme en abandonnant un prince que le ciel avait dévoué à la destruction l. Sa trahison fut d'autant plus odieuse que pour ouvrir aux ennemis l'entrée de la France il employa l'autorité même qu'il avait reçue de son roi. Tout ce que les officiers qui lui étaient subordonnés purent proposer ou entreprendre pour la défense de leurs conquêtes, il le rejeta ou le rendit inutile. Il négligea entièrement les précaul ions et tous les devoirs que lui imposait son titre de commandant en chef ; et par cette indigne conduite , il mit les places les plus fortes hors d'élat de résister, en les laissant manquer soit de vivres , de munitions, d'artillerie ou de garnison; il n'eût fallu aux impériaux , pour réduire le Piémont , que le temps de le traverser, si Monpezat , gouverneur de Fossano , par un effort extraordinaire de courage et d'habileté , ne les eût arrêtés presque un mois entier devant cette petite place. Cet important service , rendu si à propos , donna à François le temps de rassembler ses forces, et de combiner un plan de défense contre des dangers qui lui parurent alors inévitables. Ce prince s'arrêta au seul plan qui pouvait le mettre en état de résister à l'invasion d'un ennemi puissant ; sa prudence dans le choix des moyens et sa persévérance dans l'exécution méritent d'autant plus d'éloges, que ce plan n'était pas plus conforme à son caractère qu'au génie de sa nation. Il résolut de rester sur la défensive ; de ne hasarder aucune bataille , ni même aucune escarmouche un peu considérable, à moins que le succès n'en fût assuré ; d'environner son camp de fortifications régulières ; de ne jeter des garnisons que dans les plus fortes places ; d'affamer l'ennemi , en ravageant tout le pays des environs , et de sauver ainsi le royaume , en sacrifiant une de ses provinces. 11

1 Du Bellay, p. 222. B. 246, 6.

abandonna l'exécution de ce projet au maréchal de Montmorency, qui en était l'auteur, et que la nature semblait avoir fait naître exprès pour l'exécuter. Hautain, sévère, inexorable , plein de confiance en ses talens et de dédain pour ceux des autres, également insensible à l'amour et à la pitié , jamais Montmorency n'abandonna la résolution qu'il avait une fois embrassée.

Le maréchal établit un camp bien fortifié sous les murs d'Avignon , au confluent du Rhône et de la Durance : l'une de ces rivières apportait à ses troupes, du sein des provinces intérieures, toutes leurs subsistances; l'autre couvrait son camp du côté par lequel il était le plus probable que l'ennemi approcherait. Il travailla sans relâche à fortifier ce camp et à le rendre inexpugnable , et il y rassembla une armée considérable quoique fort inférieure à celle de l'ennemi. Le roi , avec un autre corps de troupes, alla camper près de Valence, plus haut en remontant le Rhône. Marseille et Arles furent les seules villes qu'il jugea à propos de défendre : la première , pour rester maître de la mer; la seconde , pour servir de barrière à la province du Languedoc ; et il mit dans ces deux villes deux garnisons nombreuses composées de ses meilleurs troupes, avec des officiers dont la fidélité et la valeur lui étaient connues. On força les habitans des autres villes ainsi que ceux des campagnes , à abandonner leurs maisons , et on les distribua en partie dans les montagnes , en partie dans le camp , ou dans l'intérieur du royaume. Les fortifications de toutes les places qui auraient pu servir de retraite ou de défense à l'ennemi, furent démolies. Les grains , les fourrages et les provisions de toute espèce furent enlevées ou détruites sur les lieux; tous les moulins, tous les fours furent ruinés , et les puits comblés ou mis hors d'état de servir. La dévastation s'étendait depuis les Alpes jusqu'à Marseille , et du rivage de la mer jusqu'aux confins du Dauphiné. L'histoire ne fournit point d'exemple où. des nations civilisées aient employé avec tant de ri gueur cet expédient terrible pour assurer la défense d'un royaume.

Cependant l'empereur arriva avec l'avantgarde de son armée sur les frontières de la Provence ; il était encore tellement enivré de l'espérance du succès que, pendant quelques jours qu'il fut obligé de faire halte pour attendre le reste

de son armée , il commença à distribuer à ses officiers les conquêtes qu'il allait faire, leur promettant libéralement, afin d'encourager leur zèle, les offices, les terres et les dignités de la France1. Mais, à l'aspect de la dévastation qui s offrit à ses yeux en entrant dans le pays, ces brillantes espérances commencèrent à s'évanouir; il conçut bientôt qu'un roi qui, pour affamer ses ennemis, avait pu se résoudre à faire un désert d'une de ses plus riches provinces , était bien déterminé à défendre les autres jusqu'à la dernière extrémité. La flotte, de laquelle Charles attendait ses principales ressources pour se procurer des subsistances, retenue par les vents contraires et par d'autres accidens auxquels les opérations maritimes sont exposées , resta longtemps sans pouvoir approcher des côtes de France; et lorsqu'elle aborda, elle n'avait pas assez de vivres pour une armée si nombreuse 2 : il n'y en avait point à espérer dans la Provence , et l'on ne pouvait tirer de grands secours des états du duc de Savoie , déjà épuisés par l'entretien de deux grandes armées. L'empereur se trouvait également embarrassé et sur l'emploi qu'il devait faire de ses troupes et sur les moyens de les faire subsister; car, quoiqu'il fût alors en possession d'une province presque entière, Une pouvait pas s'en regarder comme le maître, n'ayant que les villes qui étaient sans défense, tandis que les Français, retranchés dans leur camp d'Avignon, étaient toujours maîtres de Marseille et d'Arles. Charles voulut d'abord attaquer le camp et tenter de finir la guerre par un coup décisif; mais d'habiles officiers, qui avaient été chargés d'aller reconnaître le terrain, déclarèrent que l'entreprise était impraticable. 11 commanda donc alors qu'on envestît Arles et Marseille, espérant que pour venir au secours de ces deux villes les Français quitteraient le poste avantageux où ils étaient retranchés ; mais Montmorency, attaché à son plan, resta immobile dans le camp, et les impériaux furent reçus avec tant de vigueur par les garnisons des deux villes, qu'ils abandonnèrent leur entreprise, non sans perte el sans honte. Enfin l'empereur fit un dernier effort et s'avança encore plus près d'Avignon; mais son armée, continuellement harcelée par les incursions successives de petits

1 Du Bellay, p. 226. A.

'Sandov., vol. 11, p. 131.

détachemens des troupes légères , et affaiblie par les maladies, perdit tout espoir de surmonter tant d'obstacles d'autant plus décourageans qu'ils étaient moins attendus.

Pendant les opérations , Montmorency eut plus à se défendre de ses propres troupes que de l'ennemi même ; leur valeur inconsidérée faillit à précipiter la France dans tous les malheurs dont il cherchait à la garantir par ses soins et sa prudence. Les Français ne pouvaient s'accoutumer à voir un ennemi ravager sans résistance leur patrie sous leurs yeux; impatiens de la longue inaction où ils avaient été retenus , et ne prévoyant pas les avantages certains , mais lents et éloignés, que Montmorency devait retirer du système de défense qu'il avait adopté , ils demandaient la bataille avec autant d'ardeur que les impériaux eux-mêmes. Ils regardaient la conduite de leur général comme l'opprobre de la nation ; ils traitaient sa prudence de timidité, sa circonspection de faiblesse . et la constance avec laquelle il suivait son plan d'entêtement et d'orgueil. Ces réflexions qui, d'abord, se ré pandirent sourdement parmi les soldats et les subalternes, furent adoptées par degrés par les officiers d'un rang plus élevé ; et comme la plupart d'entre eux étaient ou jaloux de la faveur dont Montmorency jouissait auprès du roi, ou dégoûtés de ses hauteurs et révoltés par son caractère impérieux, le mécontentement devint bientôt général dans tout le camp; officiers, soldats , tous commencèrent à murmurer et à se plaindre hautement de sa conduite. Montmorency ne fut pas plus ébranlé par les opinions et l'injustice de ses troupes que par les insultes des ennemis , et n'en demeura pas moins ferme dans son plan ; mais pour réconcilier les esprits avec des principes qui n'étaient pas moins contraires au génie de la nation qu'aux idéesquedes troupes mal disciplinées se (ont de l'art de la guerre, il mit clans ses manières une affabilité qui ne lui était pas ordinaire; il eut souvent la condescendance d'expliquer à ses officiers les motifs de sa conduite, de leur faire voir les avantages qui en éi aient déjà résultés, et le succès assuré qui en serait la suite. A la fin, François vint le joindre au camp d'Avignon, où l'armée reçut encore plusieurs renforts; et il la crut alors assez nombreuse pour être en état de faire face A celle des ennemis. Comme il avait eu besoin lui-même de

faire violence à son caractère pour consentir à ce que ses troupes restassent si long-temps sur la défensive , il est probable que sa passion pour toutes les entreprises d'éclat et qui demandaient de la hardiesse , excitée encore par l'impatience de ses officiers et de ses soldats , l'aurait emporté sur la sage conduite de Montmorency et en aurait détruit les salutaires effets '.

Heureusement la retraite de l'ennemi délivra le royaume du danger où pouvait l'exposer quelque résolution téméraire. L'empereur , après avoir perdu deux mois dans la Provence , où il était déjà resté long-temps pour sa gloire , fut obligé d'en sortir, sans avoir rien fait qui fût digne des vastes préparatifs de cette campagne, ni qui put justifier la présomption avec laquelle il s'était vanté de son pouvoir. Outre la perte d'Antoine de Lève et de plusieurs autres officiers de distinction , il vit que la moitié de ses troupes avait été détruite par les maladies ou par la famine , et que le reste n'était pas en état de lutter long-temps contre les maux qui avaient fait périr un si grand nombre d'hommes. Il obéit malgré lui à la nécessité, et donna enfin des ordres pour la retraite. Les Français ne démêlèrent pas d'abord le but des mouvemens de son armée et ne songèrent pas à la poursuivre; mais un corps de troupes légères , aidé de plusieurs troupes de paysans impatiens de se venger de la dévastation de leur pays, s'attachèrent à l'arrière-garde des ennemis , et saisissant tous les momens favorables pour les attaquer , jetèrent plusieurs fois parmi eux le trouble et la confusion. Cette retraite ou plutôt cette fuite des impériaux , se fit avec tant de désordre et de précipitation , que toute leur route se trouva jonchée d'armes et de bagages abandonnés , et couverte de malades , de blessés et de morts : enfin , Martin du Bellay qui vit de ses propres yeux toutes leurs misères , ne peut en donner une idée à ses lecteurs qu'en comparant leurs désastres à ceux des Juifs accablés sous les armes victorieuses2 et destructives des Romains. Si dans ce moment critique Montmorency se fût avancé avec ses troupes , rien n'aurait pu sauver l'armée impériale d'une entière destruction; niais ce général , en restant si long-temps et

1 Mém. de du Bellay, p. 269, etc. 312, etc. ' Ihid.j p. 31 0. jnndov., ffist. de/, emper., vol. P- 2.32.

et avec tant d'opiniâtreté sur la défensive, était devenu circonspect à l'excès. Son âme accoutumée à garder long-temps l'impulsion qu'elle avait reçue, ne pouvait changer de direction aussi promptement que les circonstances changeaient. Il continuait encorede répéter ses maximes favorites , qu'il est plus prudent de laisser échapper le lion, que de le pousser au désespoir, et qu'il faut faire un pont d'or à un ennemi qui se retire.

Lorsque l'empereur eut conduit les débris épars de ses troupes jusques aux frontières de Milan, et nommé le marquis du Guast pour succéder à Lève dans le gouvernement de ce duché, il partit pour Gênes. Après ce revers humiliant, il ne voulut pas s'exposer au mépris des Italiens, et repasser par les villes qu'il avait traversées , il y avait quelques mois , dans tout l'éclat d'un monarque triomphant et marchant à de nouvelles victoires : il prit donc le parti de s'embarquer directement pour l'Espagne l.

Ses armes n'eurent pas sur les frontières opposées de la France des succès capables de le dédommager des pertes qu'il venait d'essuyer en Provence. Du Bellay, à force d'adresse et d'intrigues, avait déterminé tant de princes allemands à rappeler le contingent de troupes qu'ils avaient fourni au roi des Romains, qu'il fut obligé de renoncer entièrement au projet de faire une irruption dans la Champagne. L'armée nombreuse des Pays-Bas était entrée dans la Picardie , et l'avait trouvée assez mal gardée , parce que toutes les forces du royaume s'étaient portées du côté du midi ; mais la noblesse courut aux armes , suppléa par son courage et son activité ordinaires au défaut de préparatifs et à la négligence de son roi; elle défendit Péronne et les autres villes attaquées , avec tant de vigueur, que les ennemis furent obligés de se retirer, sans avoir pu faire aucune conquête importante 2.

Ce fut ainsi que François , par la prudence de ses mesures , par l'union et la valeur de ses sujets, fit échouer tous ces efforts extraordinaires , dans lesquels son rival épuisa ses forces. Jamais l'empereur , dans tout le cours de ses longues querelles avec le roi de France, ne reçut de mortification plus sensible ; cette dis-

1 Jovius, Hist., liv. xxxv, p. 174, etc.

2 Mém. de du Bellay, p. 318, etc.

3fM

grâce , en humiliant son orgueil , affaiblit réellement sa puissance.

Un événement imprévu vint empoisonner la joie que donnait à François le succès de cette campagne. Ce fut la mort du dauphin, son fils aîné, prince qui donnait les plus grandes espérances, et qui était singulièrement aimé du peuple a cause de sa ressemblance avec son père. Cette mort presque subite fut attribuée au poison , non-seulement par le vulgaire qui aime à imputer à des causes extraordinaires la mort des personnes illustres, mais par le roi même et par les ministres. Le comte de Montecuculli , gentilhomme italien, échanson du dauphin, fut arrêté sur quelques soupçons et appliqué à la torture. Il chargea publiquement les généraux de l'empereur, Gonzague et Lève, et les accusa de l'avoir porté à cet attentat; il alla même jusqu'à jeter sur l'empereur des imputations indirectes et équivoques. Dans un temps où toute la France était animée d'une haine implacable contre Charles, il ne fallait pas d'autres indices pour convaincre toute la nation de la réalité de ce forfait , et l'on n'eut égard ni à l'assurance avec laquelle Charles et ses officiers protestaient de leur innocence , ni à l'indignation et à l'horreur qu'ils témoignèrent de ce qu'on pouvait les supposer capables d'une action si exécrable. Il est évident cependant que l'empereur n'avait aucun motif qui pût l'intéresser à commettre un tel crime : outre le dauphin, François avait deux fils , tous deux en âge de lui succéder , et il était lui-même dans la vigueur de son âge. Sans parler même du caractère de l'empereur , à qui l'on n'a jamais pu reprocher aucune action qui ressemblât à cette atrocité, cette seule considération est plus que suffisante pour contre-balancer le poids d'un témoignage équivoque arraché dans les tourmens de la question * : les historiens les moins prévenus disent que la mort du dauphin fut occasionée par de l'eau froide qu'il but imprudemment après s'être fort échauffé en jouant ii la paume ; et cette cause, qui est des plus simples, est aussi la plus vraisemblable. Mais s'il est vrai qu'il ait été empoisonné , l'empereur rencontra assez juste dans ses conjectures, lorsqu'il assura que le poison lui avait été donné par les ordres de Catherine de Médicis, dans la vue

* Saudov., EUt. dcl. empcr, vol. Il, p. 231.

il 536]

d'assurer la couronne au duc d'Orléans, son mari K II est évident qu'elle eût retiré les plus grands avantages de la mort du dauphin ; et l'on sait que son ambition sans frein et sans mesure n'eut jamais aucun scrupule sur les moyens qui pouvaient la conduire à son but.

L'année suivante s'ouvrit par un événement fort extraordinaire , quoique peu important par lui-même; il ne mériterait pas qu'on en parlât, s'il n'était pas une preuve frappante de cette animosité personnelle qui se mêla dans toutes les querelles de Charles et de François , et qui les porta l'un envers l'autre à des excès indécens et avilissans pour tous deux. François, accompagné des pairs et des princes du sang, ayant été prendre place au parlement de Paris avec les formalités usitées, l'avocat général se leva, et après avoir accusé Charles d'Autriche (c'est le nom qu'il affecta de donner à l'empereur) d'avoir violé le traité de Cambray,qui le dispensait de l'hommage qu'il devait à la couronne de France pour les comtés de Flandre et d'Artois, il soutint que ce traité n'ayant pas eu son effet, l'empereur devait toujours être regardé comme le vassal de la couronne, et qu'il était coupable de rébellion pour avoir pris les armes contre son souverain; il conclut en conséquence à ce que Charles fût ajourné à comparaître en personne ou par procureur, pour répondre sur cette accusation devant le parlement de Paris , comme son juge légitime. Cette étrange requête fut admise : un héraut se rendit sur les frontières de la Picardie et somma Charles , dans les formes accoutumées, de comparaître dans un délai prescrit. Ce terme étant expiré, et personne ne paraissant au nom de l'accusé, le parlement rendit un arrêt par lequel il jugea que Charles d'Autriche avait forfait et perdu ses fiefs pour cause de rébellion et de contumace, déclara la Flandre et l'Artois réunis à la couronne, et ordonna que l'arrêt serait publié à son de trompe sur les frontières de ces deux provinces 2.

François, presque aussitôt après ce vain étalage de ressentiment plutôt que de puissance, marcha vers les Pays-Bas , comme pour exécuter l'arrêt qu'avait rendu son parlement, et pour prendre possession des territoires qui lui étaient

1 Vera y Zuniga , Vida de Carlo V, p 75. - Lettres et mémoires d'état, par Ribier, 2 tom. B!ois, lGGG^tom. I, p. 1.

adjugés. Comme la reine de Hongrie, à qui l'empereur, son frère , avait confié le gouvernement de cette province de ses états, n était pas préparée à cette invasion soudaine , François fit d'abord quelques progrès et prit quelques villes importantes. Mais forcé bientôt de quitter son armée pour aller diriger les autres opérations de la guerre, les Flamands assemblèrent une armée nombreuse, reprirent la plupart des villes qu'ils avaient perdues , et commencèrent à faire à leur tour des conquêtes. A la fin, ils investirent Térouane ; le duc d'Orléans , alors dauphin par la mort de son frère , et Montmorency, que François avait honoré de l'épéc de connétable en récompense des grands services qu'il avait rendus dans la campagne précédente, résolurent de hasarder une bataille pour faire lever le siège de la place. Tandis qu'ils s'avançaient dans ce dessein, ils furent arrêtés à quelques milles de l'ennemi par l'arrivée d'un héraut qui venait, de la part de la reine de Hongrie , leur apprendre la conclusion d'une suspension d'armes.

On dut cette suspension imprévue au zèle et aux efforts des deux sœurs , la reine de France et celle de Hongrie, qui ne cessaient de travailler à réconcilier les deux monarques. La guerre des Pays-Bas avait ravagé les provinces frontières des deux états , sans aucun avantage réel pour les deux partis : les Français et les Flamands regrettaient également l'interruption de leur commerce, qui faisait leur bien commun; et Charles et François, qui avaient épuisé leurs sujets pour soutenir les opérations dispendieuses de la campagne précédente, virent qu'ils ne pouvaient alors entretenir dans ce pays des armées sur pied sans affaiblir leurs opérations dans le Piémont , où ils voulaient tous deux faire les plus grands efforts. Toutes ces circonstances secondèrent les négociations des deux reines : on conclut une trêve qui devait durer dix mois, mais qui n'avait lieu que pour les Pays-Bas l.

La guerre se faisait toujours avec beaucoup de vivacité dans le Piémont. Charles et François n'étaient pas, il est vrai, en état de faire des efforts proportionnés à leur animosité mutuelle ; mais ils continuaient les hostilités comme deux combattans que la haine soutient encore lorsque leurs forces sont épuisées. Les mêmes villes étaient

1 Mémoires de Ribier, p. 56.

alternativement prises et reprises ; ilnese passait pas de jours qu'il n'y eût quelques petits combats; on versait beaucoup de sang, sans qu'il y eût aucune action qui donnât la supériorité à l'un ou à l'autre parti. A la fin les deux reines, ne voulant pas laisser imparfaite la négociation salutaire qu'elles avaient commencée, firent tant par leurs sollicitations et leurs importunités, l'une auprès de son frère , l'autre auprès de son mari, qu'elles les déterminèrent à consentir aussi à une trêve de trois mois dans le Piémont. On convint que chacun des deux rois garderait tout le pays dont il se trouvait en possession, et retirerait son armée de la province , en laissant des garnisons dans les villes, et qu'on nommerait des plénipotentiaires pour terminer toutes les contestations par un traité définitif *.

Les motifs qui déterminèrent les deux rois à cet accommodement , sont les mêmes que ceux dont j'ai déjà fait mention plusieurs fois. Les dépenses de la guerre avaient excédé de beaucoup les fonds que pouvaient fournir leurs revenus, et ils n'osaient pas tenter d'ajouter de nouveaux impôts à ceux qui étaient déjà établis. Dans ce temps-là les, peuples n'étaient pas encore accoutumés à porter sans murmure les fardeaux immenses dont on les a chargés depuis. L'empereur surtout, quoiqu'il eût contracté des dettes qui paraissent énormes pour son siècle 2, ne pouvait payer les sommes considérables qui étaient dues depuis tant de temps à son armée. Il ne lui restait point d'espoir de tirer du pape ou des Vénitiens aucun secours d'hommes ou d'argent, quoiqu'il n'eût épargné pour y réussir ni promesses ni menaces. Le pape, toujours ferme dans la résolution qu'il avait prise de garder une parfaite neutralité, déclara que c'était le seul parti qui convînt à son caractère, et il ne s'occupa que des moyens de rétablir la paix. Les Vénitiens suivaient toujours leur ancien système , dont le but était de tenir la balance égale entre les deux rivaux , et d'éviter de mettre d'un côté un poids trop considérable qui rompît l'équilibre.

Mais ce qui fit sur Charles plus d'impression encore que tous ces motifs, ce fut la crainte des Turcs , que François avait encore suscités contre

Mémoires de Ribier, p. 62.

Ribiei ;vol. I, p. 295.

lui, en faisant un traité avec Soliman. Quoique François eût une guerre à soutenir contre un ennemi beaucoup plus puissant que lui, sans être secondé d'aucun allié, il avait long-temps balancé : les chrétiens avaient alors tant d'horreur pour toute espèce d'union avec les infidèles, union qu'ils regardaient comme déshonorante et comme impie , qu'il hésita beaucoup à profiter des avantages évidens que lui offrait l'alliance du sultan. A la fin cependant la nécessité fit taire ses scrupules et surmonta sa délicatesse. Vers la fin de l'année précédente , Laforèt , qui était son agent secret à la Porte -Ottomane, avait conclu avec Soliman un traité par lequel le sultan s'engageait à envahir dans la campagne suivante le royaume de Naples, et attaquer le roi des Romains en Hongrie avec une armée nombreuse, tandis que François , de son côté, se chargerait d'entrer en même temps dans le Milanais avec un corps de troupes suffisant pour s'en emparer. Soliman avait ponctuellement rempli ses engagemens. Barberousse parut avec une flol'e considérable devant les côtes de Naples, jeta la consternation dans ce royaume, d'où toutes les troupes impériales étaient sorties pour passer dans le Piémont, débarqua sans obstacle près de Tarente, obligea Castres, ville assez forte, à se rendre, ravagea le pays adjacent, et se préparait déjà à assurer et à étendre ses conquêtes , lorsque l'arrivée soudaine de Doria, soutenu des galères du pape et d'un détachement de la flotte vénitienne, força le corsaire à se retirer. Les Turcs avaient fait dans la Hongrie des progrès plus redoutables. Mahmet . leur général, après plusieurs légers avantages, défit les Allemands dans une grande bataille qui se donna à Essek sur la Drave l.

Heureusement pour la chrétienté, il ne fut pas au pouvoir de François d'exécuter avec la même exactitude la clause du traité à laquelle il s'était engagé; il ne put alors assembler une armée assez forte pour pénétrer dans le Milanais, et il perdit par-là l'occasion de recouvrer la possession de ce duché. Ainsi son impuissance sauva l'Italie des calamités d'une nouvelle guerre et au malheur de se voir en proie, après tous les maux qu'elle avait déjà soufferts , à la fureur destructive des armées turques 2. L'empereur

' Istnanhaffi, Hïst. fmng., liv. xm, p. 139. * Jov., ffist., liv. xxxv, p. 183.

sentit qu'il ne résisterait pas long-temps aux efforts réunis de deux alliés si puissans, eV qu'il ne devait pas espérer que des hasards heureux vinssent une secondt fois délivrer Naples et sauver le Milanais; il prévit que les états d'Italie l'accuseraient hautement d'une ambition insatiable, et peut-être même tourneraient leurs armes contre lui , s'il prenait assez peu d'intérêt au danger dont ils étaient menacés pour s'obstiner à prolonger la guerre. Toutes ces raisons lui firent sentir la nécessité de consentir à une trêve, pour l'intérêt de sa gloire et de sa propre sûreté. François ne voulut pas non plus se charger de tout le blâme auquel il s'exposerait en s'opposant seul au rétablissement de la paix, ni courir le danger d'être abandonné des Suisses et des autres troupes étrangères, qui étaient à son service et que son refus pourrait dégoûter. Il commençait même à craindre que ses sujets ne le servissent avec répugnance, si, en contribuant à l'agrandissement de la puissance des infidèles, puissance que son propre devoir et l'exemple de ses ancêtres semblaient lui ordonner d'abaisser, il continuait de se conduire d'une manière directement contraire à tous les principes qui devaient guider un monarque distingué par le iiom de roi très chrétien. Ces considérations le déterminèrent ; il aima donc mieux courir le risque de désobliger son nouvel allié , que de s'exposer à des dangers bien plus graves , par une fidélité déplacée à remplir les conditions du traité qu'il avait conclu avec le sultan.

Quoique les deux parties consentissent à une trêve, cependant lorsqu'il fut question dérégler les articles d'un traité définitif, les plénipotentiaires trouvèrent des difficultés insurmontables. Chacun des deux monarques voulait prendre le ton de vainqueur , et dicter à l'autre des lois : ni l'un ni l'autre ne voulait avouer son infériorité, en faisant le sacrifice de quelque point d'honneur ou d'intérêt. En sorte que les plénipotentiaires perdirent le temps en longues et inutiles négociations, et finirent par se séparer après avoir conclu seulement une prolongation de trêve pour quelques mois.

Cependant le pape, se flattant d'être plus heureux que les plénipotentiaires, prit sur lui tout le fardeau des négociai ions de la paix; ses deux grands objets étaient de former une ligue

capable de défendre la chrétienté contre les invasions formidables des Turcs , et de concerter des mesures efficaces pour l'extirpation de l'hérésie ; et il regardait l'union de l'empereur avec le roi de France comme le premier pas nécessaire pour parvenir à ce but. D'ailleurs en réconciliant par sa médiation ces deux monarques rivaux que ses prédécesseurs avaient si souvent brouillés par leurs intrigues indécentes et intéressées, cette démarche ne pouvait manquer de jeter un grand éclat sur son caractère et de faire honneur à son administration. Il pouvait encore espérer qu'en suivant des vues si louables il en retirerait des avantages pour sa propre famille dont il ne négligeait pas l'agrandissement, quoiqu'il mît dans ce projet beaucoup moins d'audace et d'ambition que n'en ont mis ordinairement les papes de ce siècle. Déterminé par tous ces motifs , il proposa une entrevue à Nice entre les deux monarques, et offrit de s'y rendre lui - même en personne ; afin d'agir comme médiateur et d'accommoder leurs différends. En voyant un pontife , vénérable par son caractère et son grand âge, se résoudre par zèle pour la paix à essuyer les fatigues d'un si iong voyage, Charles ni François ne purent décemment refuser l'entrevue. Ils se trouvèrent tous deux au lieu du rendez-vous ; mais il s'éleva tant de difficultés pour le cérémonial , et il restait encore au fond de leur cœur tant de défiance et d'animosité , qu'ils refusèrent de se voir, et que tout se négocia par l'entremise du pape qui allait les visiter tour à tour. Malgré tout son zèle, malgré la droiture de ses intentions et de sa conduite, il ne put venir a, bout de lever les obstacles qui s'opposaient à un accommodement définitif, surtout ceux qui regardaient la possession du Milanais , et tout le poids de son autorité ne put vaincre l'obstination avec laquelle chacun des deux rois insistait sur ses prétentions. Enfin, pour ne pas paraître avoir travaillé sans succès , il les fit consentir à signer une trêve de dix années , aux mêmes conditions (pie la première, et par laquelle on convint que chacun garderait ce qu'il avait en sa possession, et que dans cet intervalle les deux rois enverraient à Rome des ambassadeurs pour y discuter à loisir leurs prétentions respectives *.

1 Recueil des Traités, p. 210. Relativité dcl Niculo

Ainsi finit une guerre qui ne fut pas de longue durée, mais qui fut très importante par la vaste étendue des opérations qu'elle embrassait, et par les efforts qu'y firent les deux rivaux. Quoique François eût manqué l'objet qu'il avait principalement en vue, et qui était de recouvrer le Milanais, il s'acquit néanmoins une grande réputation par le succès de ses armes et par la sagesse des mesures qu'il prit pour repousser une invasion formidable ; et la moitié des états du duc de Savoie , dont il s'assura la possession , ne laissa pas d'ajouter à son royaume undomaine assez considérable. Charles, au contraire, repoussé, humilié, après s'être flatté avec tant d'arrogance d'un triomphe assuré, se voyait obligé d'acheter une trêve peu honorable en sacrifiant un allié qui s'était trop reposé sur son amitié et sur sa puissance. L'infortuné duc de Savoie murmura , se plaignit , déclama contre un traité qui lui éîait si désavantageux ; mais ce fut en vain : trop faible pour résister aux circonstances , il fallut s'y soumettre. De tous ses états, Nice avec ses dépendances fut la seule portion dont il resta possesseur : il vit le reste partagé entre un puissant agresseur et ce même allié dont il avait imploré la protection : c'est un triste exemple de l'imprudence des princes faibles qui, ayant le malheur d'avoir des voisins puissans et de se trouver engagés dans leurs querelles , sont nécessairement écrasés dans le choc.

Quelques jours après la signature de la trêve , l'empereur s'embarqua pour Barcelone; mais les vents contraires le poussèrent vers l'île de Sainte- Marguerite, sur les côtes de Provence. François, qui ne s'en trouvait pas fort éloigné, en ayant eu avis , se fit un devoir de lui offrir un asile dans ses états . et lui proposa une entrevue particulière à Aiguës-Mortes. L'empereur ne voulut pas que son rival le surpassât en générosité, et il se rendit aussitôt au lieu indiqué. Dès qu'il eut jeté l'ancre dans la rade, François, oubliant tout cérémonial , et se reposant aveuglément de sa sûreté sur les sentimens d'honneur de l'empereur, lui rendit visite â bord de sa galère, où Charles le reçut avec toutes les démonstrations de l'estime et de l'affection la plus sincère. Le lendemain , l'empereur donna à

Tiepolo dell' aboccamenlo di Nizza. Dumont, Corps diptom., part, n, p. 177

HISTOIRE DE CHARLES-QUlîST.

François la même marque de confiance : il débarqua à Aiguës-Mortes avec aussi peu de précautions, et fut reçu avec la même cordialité. Les deux monarques passèrent la nuit sur le rivage , et , dans leurs visites réciproques , ils semblaient se disputer à qui témoignerait à l'autre le plus de respect et d'amitié *. Après vingt années de guerre déclarée ou d'inimitié secrète , après tant d'injures réciproques , après s'être donné tour à tour un démenti formel et s'être proposé publiquement un cartel ; après que l'empereur avait déclamé à la face de l'Europe contre François , et l'avait traité de prince sans honneur et sans probité , et que François l'avait accusé d'èlre complice de l'empoisonnement de son fils aîné, une telle entrevue dut paraître bien singulière et même assez peu naturelle; mais l'histoire de ces deux monarques est pleine de contrastes aussi frappans et aussi brusques. En un moment ils paraissaient passer d'une haine implacable à la réconciliation la plus sincère; de la défiance et des soupçons à une confiance sans réserve, et de toutes les manœuvres ténébreuses d'une politique perfide à la franchise généreuse de deux braves gentilshommes.

Le pape joignit à la gloire d'avoir rendu la -, !îix à l'Europe la satisfaction de travailler avec succès à l'agrandissement de sa famille ; il vint à bout de déterminer l'empereur à fiancer Marguerite d'Autriche, sa fille naturelle, veuve d'Alexandre de Médicis , à Octave Farnèse ; et Charles, en considérât ion de ce mariage, accorda en même temps à son gendre futur des honneurs et des territoires considérables. Marguerite avait perdu son mari vers la fin de l'année 1537, par un événement des plus tragiques. Ce jeune prince , que la faveur de l'empereur avait élevé dans Florence au pouvoir suprême sur les ruines de la liberté publique, négligea absolument le soin du gouvernement , et s'abandonna à la débauche la plus effrénée. Laurent de Médicis, son plus proche parent , ne se contentait pas d'èlre le compagnon de ses plaisirs, il en était encore le ministre ; et faisant servir à cet infâme emploi toutes les ressources d'un génie cultivé et inventif, il savait répandre sur

1 Sandov. , Hist. , vol. 238. Relation de l'entrevue de Charles F et Franc., par M. de la Rivoire. Hist. de Languedoc, par D. D. de Vie el Vaissette , tom. V, preuves, p. 93.

ce libertinage tant de recherche et de variété , qu'il prit sur l'esprit d'Alexandre l'ascendant le plus absolu. Mais tandis que Laurent paraissait s'abîmer avec lui dans le vice, et affectait en apparence tant d'indolence et de mollesse , qu'il ne voulait pas porter une épée , et qu'il feignait de frissonner à la vue du sang, il cachait sous ces dehors hypocrites une âme dévorée d'une ambition audacieuse et. profonde. Soit amour de la liberté , soit espérance d'atteindre au rang suprême, il résolut d'assassiner Alexandre, son bienfaiteur et son ami. Quoiqu'il eût long-temps roulé dans son sein cet horrible projet , son caractère soupçonneux et circonspect l'empêcha d'en faire part à personne : il continua de vivre avec Alexandre dans la même familiarité ; enfin , une nuit, sous prétexte de lui avoir obtenu un rendez-vous avec une dame du premier rang , dont Alexandre avait souvent sollicité les faveurs, il attira ce prince inconsidéré dans un appartement secret de sa maison , et l'y poignarda au moment où, couché nonchalamment sur un lit, il se préparait à recevoir la dame dont on lui avait promis la jouissance : mais Laurent n'eut pas plus tôt commis ce forfait, que demeurant immobile et confondu, frémissant d'horreur à la vue de son atrocité , il oublia en un moment tous les motifs qui l'y avaient porté. Au lieu d'exciter le peuple à reprendre sa liberté , en lui annonçant la mort du tyran ; au lieu de prendre quelque mesure pour se frayer la route à la dignité qu'il venait de rendre vacante, il ferma la porte de l'appartement, et comme un homme qui a perdu la tète, il s'enfuit avec la plus grande précipitation hors du territoire de Florence. Ce ne fut que fort tard dans la matinée du lendemain que l'on fut instruit du sort du malheureux Alexandre; car ses gens, accoutumés à l'irrégularité de sa vie, n'entraient jamais de bonne heure dans sou appartement. Les premiers de l'état s'assemblèrent aussitôt. Le cardinal Cibo, animé par son zèle pour la maison de Médicis , à laquelle il tenait de fort près, et secondé par François Guichardin , qui retraça à la mémoire des Florentins, avec les couleurs les plus vives, les caprices et les troubles de leur ancien gouvernement populaire, les détermina à mettre à la tète du gouvernement , Côme de Médicis, jeune homme de 18 ans, le seul héritier mâle de cette

famille célèbre. En même temps l'amour que ces peuples conservaient pour la liberté, leur fit faire plusieurs règlemens qui modéraient et limitaient son pouvoir.

Cependant Laurent , ayant gagné un lieu de sûreté , raconta ce qu'il avait fait à Philippe Strozzi et aux autres Florentins qui avai nt été exilés , ou qui s'étaient bannis volontairement , lorsqu'on avait aboli la forme républicaine pour établir la domination des Médicis. Ces républicains donnèrent a son forfait des éloges extravagants : ils comparèrent la vertu de Laurent à celle des deuxBrutus, qui sacrifièrent à la liberté de leur patrie, l'un, les droits de la nature et du sang, l'autre, les devoirs de la reconnaissance et de l'amitié *. Ils ne se bornèrent pas à ces vains panégyriques; ils sortirent de leurs différentes retraites, assemblèrent des troupes, animèrent leurs vassaux et leurs partisans à prendre les armes et à profiter d'une occasion si favorable pour rétablir la liberté publique sur ses anciens fondemens. Protégés ouvertement par l'ambassadeur que la France avait à la cour de Rome, et secrètement encouragés par le pape, qui n'aimait pas la famille des Médicis, ils entrèrent dans le territoire de Florence avec un corps de troupes assez considérable. Mais ceux qui avaient élu Côme étaient pourvus de toutes les ressources nécessaires pour soutenir leur choix , et doués de tous les talens qu'il fallait pour employer à propos ces ressources. Ils levèrent avec la plus grande diligence un assez grand nombre de troupes , et mirent toute leur adresse à gagner les citoyens les plus considérables, et à faire goûter au peuple l'administration du jeune prince. Surtout, ils firent leur cour à l'empereur , et recherchèrent sa protection comme la seule base solide qui pût soutenir l'élévation et le pouvoir de Côme. Charles savait combien les Florentins avaient de goût pour l'alliance de la France , et il n'ignorait pas combien il était détesté de tous les partisans du gouvernement républicain , qui le regardaient comme l'oppresseur de leur liberté. Il avait donc le plus grand intérêt à empêcher le rétablissement de l'ancienne constitution. Il le sentit , et ne se contenta pas de reconnaître Côme pour le cLef de l'état Florentin et de lui Drodiguer tous

1 Lellere dlprincipi, tome 111 , p. 52.

les titres d'honneur dont Alexandre avait été décoré ; il s'engagea encore à le défendre avec zèle : et pour gage de sa promesse , il envoya aux commandans des troupes impériales qui se trouvaient cantonnées sur les frontières de la Toscane, ordre de le soutenir contre ses ennemis. Côme, aidé de ces secours, triompha aisément des bannis; il surprit leurs troupes dans une nuit, et prit la plupart de leurs chefs. Cet événement rompit toutes les mesures du parti, et son autorité demeura solidement établie. Il aurait désiré d'ajouter a tous les honneurs dont il était comblé, celui d'épouser la veuve de son prédécesseur Alexandre , fille de Charles : mais l'empereur, se croyant déjà sûr de l'attachement de Côme, aima mieux satisfaire le pape en la donnant à son neveu '.

Pendant que l'empereur et François se faisaient la guerre , il se passa un événement qui refroidit beaucoup l'amitié et la confiance réciproque établie depuis long-temps entre le roi d'Angleterre et le roi de France. Jacques V, roi d'Ecosse, jeune prince entreprenant, ayant appris que l'empereur avait formé le projet d'envahir la Provence , voulut faire voir qu'il ne le cédait point à ses ancêtres dans son attachement pour la France : jaloux en même temps de se distinguer par quelque exploit militaire, il leva un corps de troupes, avec le projet de le conduire lui-même au secours de François. Plusieurs accidens malheureux ne lui ayant pas permis de mener sa petite armée en France, il ne renonça pas pour cela au dessein d'y passer lui-même. Dès qu'il fut débarqué, ils se hâta de se rendre en Provence : mais il était trop tard ; il avait été arrêté si long-temps dans son voyage qu'il ne put se trouver à aucune action , et il ne joignit le roi de France qu'après la retraite des impériaux. Un zèle si vif, joint à des manières et a une conversation aimable, plurent si fort à François qu'il ne put lui refuser sa fille Madeleine en mariage. Cette nouvelle affligea sensiblement Henri : il était devenu jaloux de Jacques qu'il avait traité long-temps, ainsi que ses sujets, avec beaucoup de mépris, et il ne pouvait voir avec indifférence un mariage qui devait infailliblement augmenter les forces et la

' Jov , Jfist ,\\\. cxvin, p. 218, eic. Belcar., Comment., liv. xxii, p. 696. Historia de sui tempi di Gioi>. Bat. Adrianï. Venet. 1587, p. 10.

HISTOIRE DE C

réputation du jeune prince qu'il haïssait K II ne pouvait pourtant avec bienséance empêcher François de marier sa fille avec un souverain descendu d'une famille de princes anciens et fidèles alliés de la couronne de France ; mais Madeleine étant morte presque aussitôt , et Jacques demandant en seconde noces Marie de Guise, Henri sollicita vivement François de refuser son consentement à ce mariage , et pour faire échouer plus sûrement la proposition de Jacques il demanda cette princesse pour luimême. François donna la préférence au roi d'Ecosse , dont la recherche était sincère , et n'écouta point les propositions artificieuses et malintentionnées de Henri, qui en fut vivement blessé. D'un autre côté, la pacification conclue a Nice et l'entrevue familière des deux monarques à Aiguës-Mortes avaient jeté dans l'âme de Henri de nouveaux soupçons ; il s'imagina que François avait entièrement renoncé à son amitié pour former de nouvelles liaisons avec l'empereur. Charles, qui connaissait à fond le caractère du roi d'Angleterre , observait avec attention tous les changemens et les caprices de ses passions, et il jugea que le moment était venu de renouveler avec lui ses anciennes négociations depuis si long-temps interrompues. La mort de la reine Catherine , dont l'empereur n'avait pu décemment abandonner les intérêts, avait éteint la principale cause de leurs divisions : ainsi, sans toucher à la question délicate du divorce, il sut employer auprès de Henri les moyens qu'il crut les plus propres à regagner son amitié. Dans celte vue, il lui proposa plusieurs mariages; il lui offrit même sa nièce, fille du roi de Danemark : il demanda la princesse Marie pour un des princes de Portugal , et consentit même à la recevoir comme fille illégitime de Henri 2. Aucune de ces alliances ne s'accomplit; peutêtre même qu'aucune ne fut proposée sérieusement ; mais elles n'en donnèrent pas moins lieu à un commerce si suivi entre les deux cours , et à tant de protestations réciproques d'égards et d'estime qu'elles affaiblirent beaucoup Pressentiment de Henri contre l'empereur, et préparèrent de loin cette union qui devint dans la suite si fatale au roi de France.

Les vastes entreprises où l'ambition avait en-

1 ffisl. ofScotland,\o\. 1 , p 77.

* Mém. de Hlbier, toin. 1, p. 496.

HAIILES-QUINT. [i538j

gagé l'empereur, et les guerres qu'il avait soutenues pendant plusieurs années , avaient continué de favoriser et d'accélérer les progrès de la réformation en Allemagne. Pendant son expédition d'Afrique , et dans le temps qu'il était occupé de ses grands projets contre la France, son principal objet , en Allemagne , fut d'empêcher que les querelles de religion ne troublassent la tranquillité publique, et pour cela, il traita toujours les princes protestans avec une indulgence propre à les rendre favorables à ses desseins, ou du moins à les empêcher de se joindre à son rival. Ce fut par les mêmes motifs qu'il prit grand soin d'assurer aux protestans la jouissance de tous les avantages qui leur avaient été accordés par les articles de la pacification conclue à Nuremberg, en 1532 l ; à l'exception de quelques procédures de la chambre impériale , ils ne furent aucunement troublés dans l'exercice de leur religion , et rien ne traversa leur zèle et leur succès dans la propagation de leur doctrine. Cependant le pape continuait de négocier pour la convocation d'un concile général , et malgré le mécontentement qu'avaient marqué les protestans sur le choix de Mantoue, il persista dans sa résolution, et donna, le 2 juin 1536, une bulle qui indiquait le jour de l'assemblée, dans cette ville, au 23 mai de l'année suivante ; il nommait trois cardinaux pour y présider en son nom , enjoignait à tous les princeschrétiens d'appuyer le concile de leur autorité , et invjtait les prélats de toutes les nations à s'y trouver. Cette convocation d'une assemblée , qui , par sa nature , demande des temps paisibles et des esprits disposés à la concorde, parut très déplacée dans une conjoncture où l'empereur marchait contre la France, et était près de replonger une grande partie de l'Europe dans les troubles de la guerre. La bulle n'en fut pas moins signifiée à toutes les cours par des nonces extraordinaires. L'empereur, pour gagner les Allemands , avait pendant son séjour a Rome vivement pressé le pape d'assembler un concile; mais en même temps, afin d'engager Paul à renoncer à la neutralité (ju'il avait toujours gardée entre François et lui , il envoya, avec le nonce que le pape députait en Allemagne, son vice-chancelier Heldo, chargé de seconder toutes les représentations du nonce

1 Dumont Corps diplom., toin. IV, part u, p 139

tiô38j

el de les appuyer de tout le poids de l'autorité impériale. Les protestans leur donnèrent audience à Smalkalde, où ils s'étaient assemblés en corps pour les recevoir; mais après avoir bien pesé leurs raisons, ils refusèrent, d'une voix unanime , de reconnaître un concile qui était convoqué au nom et de l'autorité du pape, et où il s'arrogeait le droit de présider ; qui devait se tenir dans une ville si éloignée de l'Aile magne, soumise à un prince étranger pour eux et étroitement lié avec la cour de Rome; où leurs théologiens ne pourraient se rendre en sûreté, surtout après que leurs opinions avaient été flétries du nom d'hérésie dans la bulle même de convocation. Ces objections contre le concile, jointes à beaucoup d'autres qui leur paraissaient sans réplique, furent détaillées dans un long manifeste qu'ils publièrent pour justifier leur conduite.

La cour de Rome s'emporta contre le refus des protestans , et le donna comme une preuve incontestable de leur présomption et de leur entêtement ; et le pape persista toujours dans sa résolution de tenir le concile dans le lieu et au temps qu'il avait fixés. Mais il survint quelques difficultés de la part du duc de Mantoue, tant sur son droit de juridiction à l'égard de ceux qui se rendraient au concile, que sur la sûreté de sa capitale au milieu d'un si nombreux concours d'étrangers : le pape n'ayant pu les lever d'abord , il différa le concile de quelques mois ; il transporta ensuite le lieu de l'assemblée à Yicence , dans les états de Venise , et l'indiqua pour le premier mai de l'année suivante. Comme ni l'empereur, ni le roi de France , qui n'avaient encore fait ensemble aucun accommodement, ne voulurent permettre à leurs sujets de s'y rendre, el qu'il ne s'y trouva pas un seul prélat au jour marqué, le pape, pour éviter de compromettre son autorité par tant de convocations inutiles, remit l'assemblée à un temps indéfini.

Cependant Paul, qui ne voulait pas paraître avoir tourné toute son attention sur une réforme qu'il ne dépendait pas de lui d'accomplir, tandis qu'il négligeait celle qui était en son pouvoir, députa un certain nombre de cardinaux et devèques, avec plein pouvoir d'examiner les abus et les désordres de la cour de Rome , et de proposer, pour les corrigée, les moyens les plus

efficaces. Cette commision Fut acceptée avec iépugnance , et exécutée avec lenteur et avec mollesse. On ne porta sur tous les désordres qu'une main timide, qui tremblait de sonder trop avant la profondeur de la plaie, ou d'en dévoiler toute l'étendue. Malgré toute la partialité de cet examen , on ne laissa pas de découvrir plusieurs irrégularités, et de mettre au jour des abus monstrueux ; mais les remèdes qu'on indiquait , ou étaient insuffisans, ou ne furent jamais appliqués. On était bien résolu de tenir dans le secret le rapport et l'avis des commissaires; mais il arriva , par quelque accident , qu'ils transpirèrent en Allemagne , où ils devinrent bientôt publics et fournirent une ample matière aux réflexions et au triomphe des protestans1. D'un coté , ils démontraient la nécessité de faire une réforme dans le corps entier de l'église , et faisaient voir que plusieurs des abus dont on convenait étaient ceux mêmes contre lesquels Luther et ses sectateurs s'éiaient élevés avec le plus de chaleur; de l'autre côté, ils prouvaient qu'il était inutile d'attendre des ecclésiastiques assez de courage pour faire eux-mêmes cette réforme; eux qui , suivant l'expression de Luther, s amusaient à guérir des verrues, tandis qu'ils négligeaient des ulcères , ou les envenimaient encore 2.

L'activité avec laquelle l'empereur parut d'abord solliciter les princes protestans d'acquiescer à la convocation d'un concile en Italie, les alarma si fort, qu'ils crurent qu'il était prudent de donner encore à leur confédération une nouvelle force, en y recevant plusieurs membres nouveaux qui demandaient à y être admis, particulièrement le roi de Danemark. Heldo, oui pendant sa résidence en Allemagne avait observé les grands avantages qu'ils retiraient de cette union, essaya d'en contre-balancer la force, en formant une semblable union entre les puissances catholiques de l'empire. Cette ligue était purement défensive, et quoique Heldo l'eût formée au nom de l'empereur, Charles la désavoua ensuite , et il n'y entra qu'un très petit nombre de princes3.

Les protestans furent bientôt instruits de cette association , malgré toutes les précautions

• Sleidan , p. 233.

* Seck., liv. m, p. 164.

3 Jbid., p. 171. Recueil de Traités.

HISTOIRE DE C

qu'on avait prises pour la cacher. Leur zèle, toujours porté à soupçonner et à craindre jusqu'à l'excès tout ce qui pouvait menacer la religion , prit aussitôt l'alarme, comme si l'empereur eût été sur le point d'exécuter quelque plan terrible pour l'extirpation de leurs doctrines. Sérieusement occupés de cette idée , et voulant se mettre à l'abri de ce prétendu danger, ils tinrent de fréquentes assemblées, firent assidûment leur cour aux rois de France et d'Angleterre , et commencèrent même à parler de lever le contingent de troupes et d'argent que chaque membre était obligé de fournir par le traité de Smalkalde. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que leurs craintes étaient chimériques , et que l'empereur , qui avait le plus grand besoin de la paix et du repos, après l'épuisement où l'avaient jeté les efforts extraordinaires qu'il avait faits dans la guerre contre la France , ne songeait nullement à troubler la tranquillité de l'Allemagne. Les princes protestans en furent convaincus dans une entrevue qu'ils eurent à Francfort avec ses ambassadeurs : il y fut arrêté que toutes les concessions qui leur avaient été faites, particulièrement celles qui étaient contenues dans la pacification conclue à Nuremberg, continueraient de subsister dans toute leur force durant l'espace de quinze mois ; que pendant cet intervalle, la chambre impériale suspendrait toutes procédures contre eux; qu'il se tiendrait une conférence entre un petit nombre de théologiens des deux partis, afin de discuter les points de controverse et de préparer les articles d'accommodement , qui seraient proposés à la prochaine diète. L'empereur ne ratifia jamais cette convention dans les formes , afin de ne pas irriter le pape qui soutenait que le premier article était contraire aux véritables intérêts de l'empereur , et que le second était un attentat impie sur les droits du saint siège; mais elle n'en fut pas moins observée avec la plus grande exactitude , et elle fortifia la base de cette liberté religieuse que les protestans réclamaient1.

Quelques jours après la convention de Francfort, on apprit la mort de George, duc de Saxe, événement très avantageux à la réforme. Ce prince, chef de la branche Alberline ou cadette des princes de Saxe, possédait, comme marquis

> Fra-Paolo, p. 82. Sleid., p. 247. Seck., p. 3, 200.

de Misnie et de Thuringe , des territoires très étendus, où élaient enclavés Dresde, Leipsick ; et d'autres villes des plus considérables de Télectorat. Dès que la réformation s'était déclarée, ce prince s'en était montré l'ennemi avec autant de chaleur, que les princes électeurs en avaient mis à la défendre. Il s'était opposé sans relâche à ses progrès avec tout le zèle qu'inspirent les préjugés de religion, avec toute l'aigreur que lui donnait son antipathie personnelle pour Luther, et avec tout le fiel de l'animosité domestique, qui régnait entre lui et l'autre branche de sa famille. Gomme il mourut sans laisser de postérité, sa succession échut à son frère Henri , dont l'attachement pour la religion protestante, surpassait, s'il est possible, celui de son prédécesseur pour la catholique. Henri n'eut pas plus tôt pris possession de ses nouveaux domaines , que sans avoir égard à une clause du testament de George, que lui avait dictée son zèle superstitieux, et par laquelle il léguait tous ses territoires à l'empereur et au roi des Romains, dans le cas où son frère tenterait de faire des innovations dans la religion , il invita quelques docteurs protestans et Luther avec eux à se rendre à Leipsick. Aidé de leurs avis et de leur crédit . il renversa dans l'espace de quelques semaines l'ancien culte, et rétablit le plein exercice de la religion réformée avec l'applaudissement général de ses sujets, qui soupiraient depuis longtemps après ce changement, que l'autorité seule de leur duc avait relardé jusqu'alors. Cette révolution délivra les protestans du danger dont ils étaient à chaque instant menacés par la haine invétérée d'un ennemi , qui se trouvait placé au milieu de leurs territoires : ils virent alors leurs domaines s'étendre et former une ligne suivie presque sans interruption, depuis les bords de la mer Baltique jusqu'aux rives du Rhin.

Peu de temps après la conclusion de la trêve de Nice, il arriva un événement qui fit connaître à toute l'Europe que l'empereur avait poussé la guerre aussi loin que le lui avait permis la situation de ses affaires. Il devait depuis long-temps des sommes immenses à ses troupes, qu'il avait toujours amusées d'espérances et de vaines promesses. Comme elles prévirent qu'on aurait encore moins d'égard A leurs demandes, depuis que le rétablissement de la paix rendait leurs services moins nécessaires , elles perdirent pa-

tience, se révolteront ouvertement, et déclarèrent qu'elles se croyaient autorisées à ravir par la force ce qu'on leur retenait injustement. Cet esprit de sédition ne se renferma pas dans une partie des états de l'empereur; la révolte devint presque aussi générale que Tétait la cause qui la fit naître. Les soldats qui étaient dans le Milanais pillèrent à discrétion le plat pays, et jetèrent la consternation dans la capitale. La garnison du fort de la Goulette menaça de livrer à Barberousse celte importante forteresse. Dans la suite les troupes impériales se portèrent encore à de plus grands excès : après avoir chassé leurs officiers et en avoir élu d'autres à leur place , ils défirent un détachement que le vice -roi avait envoyé conire eux, prirent et pillèrent plusieurs villes, et se conduisirent avec tant d'unanimité, que leurs opérations ressemblaient plus à la conduite régulière d'une révolte concertée , qu'à la violence passagère et désordonnée de soldats mutinés. Cependant les généraux de l'empereur, à force d'adresse et de prudence, soit en empruntant de l'argent en leur nom ou au nom de Charles, soit en forçant les villes de leurs provinces respectives à payer de fortes contributions, levèrent l'argent nécessaire pour acquitter la solde des troupes, et apaisèrent les émeutes : ensuite ils licencièrent la plus grande partie des soldats, et n'en gardèrent qu'autant qu'il en fallait pour les garnisons des places principales, et pour protéger les côtes de la mer contre les insultes des Turcs l.

11 fut heureux pour l'empereur que l'habileté de ses généraux le tirât de cette situation embarrassante, d'où il n'aurait pu sortir seul. Toutes ses espérances et ses ressources pour s'acquitter avec ses soldats se bornaient aux subsides qu'il attendait de ses sujets de Castille. En conséquence, il assembla les états de ce royaume à Tolède ; il leur exposa les grandes dépenses où l'avaient jeté ses opérations militaires, et les dettes immenses qu'il n'avait pu s'empêcher de contracter, et leur proposa de lui fournir les secours qu'exigeait la situation actuelle de ses affaires, en mettant un impôt général sur toutes les marchandises. Mais les Espagnols, qui se sentaient déjà chargés de taxes inconnues à leurs ancêtres, et qui s'étaient souvent plaints de voir

1 Jov., Hist., liv. xxxvn, p. 203. c.Sandov., Ferreras, ix, p. 209.

leur patrie épuisée d'hommes et d'argent pour des querelles qui ne les intéressaient point, et pour des guerres dont le succès ne leur rapporterait aucun avantage , étaient bien résolus de ne pas s'imposer de nouveaux fardeaux, et de ne pas fournir à l'empereur les moyens de s'engager dans de nouvelles entreprises , aussi ruineuses pour l'Espagne que l'avaient été la plupart de celles qu'il avait formées jusqu'alors. Les nobles en particulier s'élevèrent avec force contre l'impôt proposé, et soutinrent qu'il portait atteinte au premier et au plus précieux privilège de leur ordre, celui d'être exempt de payer aucune sorte de taxe. Ils demandèrent de conférer avec les représentans des villes sur l'état de la nation; ils représentèrent à Charles, que si , à l'exemple de ses prédécesseurs, il résidait constamment en Espagne, et qu'il évitât de se mêler d'une multitude d'affaires étrangères à ses états espagnols, les revenus fixes de la couronne seraient plus que suffisans pour subvenir à toutes les dépenses nécessaires du gouvernement; ils ajoutèrent que, tandis qu'il négligeait ce moyen sage et toujours efficace de rétablir le crédit public et d'enrichir la nation *, il serait souverainement injuste de mettre encore de nouveaux impôts sur le peuple. Charles, après avoir inutilement employé les raisons, les prières, les promesses pour vaincre l'entêtement des états, les congédia le cœur plein d'indignation. Depuis cette époque, ni les nobles ni les prélats n'ont plus été appelés à ces assemblées , sous prétexte que, lorsqu'il s'agissait d'imposer des taxes publiques, des sujets qui n'en payaient point leur part n'avaient pas droit de donner leur voix. On n'admit aux états que les procureurs ou représentans des dix-huit villes. Ceux-ci sont au nombre de trente-six, parce que chaque communauté en nomme deux; ils forment une assemblée qui n'a plus rien du pouvoir, de la dignité et de l'indépendance des anciennes corlès; et ils sont entièrement dévoués à la cour dans toutes leurs délibérations 2. Ce fut ainsi que le zèle inconsidéré avec lequel les nobles castillans avaient défendu les prérogatives du monarque contre les prétentions des communes dans les émeutes de l'année 1521, devint fatal à tout

1 Sandov., Hist., vol. II, p. 269.

2 Ibid. La science du gouvernement , par M. de Roal.tom. 11, p. 102.

leur corps. En aidant Charles à abaisser un des ordres de l'état, ils détruisirent cette balance qui faisait la sûreté de la constitution, et mirent ce prince et ses successeurs en état d'abaisser ensuite l'ordre de la noblesse, et de la dépouiller de ses plus beaux privilèges.

Cependant dans ce temps-là même, il restait aux grands d'Espagne un pouvoir et des privilèges extraordinaires, qu'ils exerçaient et qu'ils défendaient avec la hauteur qui leur était propre. L'empereur lui-même en fit une épreuve mortifiante pendant la tenue des états à Tolède. Un jour qu'il revenait d'un tournoi , accompagné de la plus grande partie de la noblesse , un des sergens de la cour , animé par un zèle trop officieux pour faire ouvrir le passage à l'empereur , frappa de son bâton le cheval du duc d'Infantado ; le duc hautain s'en offensa, tira son épéc et blessa l'officier. Charles, indigné de cette violence commise sous ses yeux et sans respect pour sa présence , ordonna à Ronquillo , page de la cour, d'arrêter le duc sur-le-champ ; Ronquillo s'avançait pour exécuter cet ordre , lorsque le connétable de la ville s'y opposa, l'arrêta luimême, réclama , comme privilège de sa charge, le droit de juridiction qu'il avait sur un grand d'Espagne, et conduisit Infantado dans son propre appartement. Ceux des nobles qui étaient présens furent si satisfaits de ce zèle courageux pour les privilèges de leur ordre , qu'ils abandonnèrent l'empereur, et accompagnèrent le connétable jusqu'à son palais avec des acclamations réitérées : Charles fut obligé de s'en retourner, n'ayant avec lui que le seul cardinal Tavera. Quelque sensible que fût l'empereur à cet affront , il sentit tout le danger qu'il y aurait à pousser à bout un corps si jaloux et si fier, que l'offense la plus légère pourrait porter aux plus grandes extrémités. Au lieu de faire valoir ses droits avec une rigueur hors de saison, il ferma prudemment les yeux sur l'arrogance de ce corps trop puissant, qu'il ne pouvait réprimer sans danger, et envoya le lendemain matin chez le duc d'infantado à qui il fit offrir de faire punir à son gré le sergent qui l'avait insulté. Le duc regarda cette démarche comme une pleine réparation faite à son honneur, pardonna sur-le-champ à l'officier , et lui fit même un présent considérable, en indemnité de sa blessure. Cette affaire fut bientôt entièrement

oubliée * ; elle ne mériterait pas d'être citée si ce n'était un exemple frappant de l'esprit de hauteur et d'indépendance qu'affectait alors la noblesse espagnole, et en même temps une preuve de la dextérité avec laquelle l'empereur savait se plier aux circonstances où il se trouvait placé.

Charles fut bien loin de montrer la même condescendance et la même douceur pour les bourgeois de Gand, lorsque, quelque temps après, ils se révoltèrent contre son gouvernement. Une affaire , arrivée en l'année 1536 , occasiona celte émeute téméraire qui fut si fatale à cette ville florissante. La reine douairière de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, ayant reçu de son frère l'ordre d'envahir la France avec les troupes qu'elle pourrait lever, assembla les états des Provinces-Unies, et obtint d'eux un subside de douze cent mille florins pour les frais de cette entreprise. Le comté de Flandre devait en payer un tiers pour son contingent; mais les habitans de Gand, la ville la plus considérable de ce comté, étaient intéressés à éviter toute guerre contre la France, avec laquelle ils faisaient un commerce très étendu et très lucratif; ils refusèrent de payer leur part , et soutinrent que d'après les conventions faites entre eux et les ancêtres de l'empereur, leur souverain actuel , on ne pouvait imposer aucune taxe sur leur ville, qu'ils n'y eussent expressément donné leur consentement. La reine de Hongrie soutenait de son côté que le subside de douze cent mille florins ayant été accordé par les états de Flandre, dont les représentans de Gand étaient membres, cette ville était liée par les délibérations de ces états , et qu'un des premiers principes de toute société, celui d'où dépendent essentiellement le bon ordre et la tranquillité de tout gouvernement . c'est que la volonté du plus petit nombre doit céder au jugement et aux décisions de la pluralité.

Ces raisons ne persuadaient point les Gantois; et ils n'étaient pas disposés à laisser échapper de leurs mains un privilège si important. Accoutumés, sous le gouvernement de la maison de Bourgogne , à jouir d'immunités très étendues, et à être traités avec une grande indulgence, ils refusèrent de sacrifier à l'autorité

1 Sandov., Hist. , vol. Il, p. 274. Ferreras, vol. IX, p. 212. Miniana,p. 113

subalterne d'une régente , des droits et des privilèges qu'ils avaient tant de fois défendus avec succès contre leurs plus grands princes et leurs souverains immédiats. La reine chercha d'abord à les gagner par la douceur , et essaya de les ramener à leur devoir par plusieurs marques de condescendance ; mais n'ayant pu réussir à vaincre leur obstination, elle en fut tellement irritée , qu'elle donna des ordres pour arrêter tous les Gantois qu'on pourrait saisir dans Tétendue des Pays-Bas. Cette violence n'était pas propre à en imposer à des hommes agités par toutes les passions fougueuses qu'inspirent le ressentiment de l'oppression et l'amour de la liberté. Moins touchés du danger que pouvaient courir leurs compatriotes et leurs amis , qu'irrités contre la gouvernante , ils méprisèrent son autorité, et envoyèrent des députés aux autres villes de Flandre pour les conjurer de ne pas abandonner la cause commune dans cette circonstance critique, et de se joindre à eux pour soutenir leurs droits contre les entreprises d'une femme qui ne connaissait pas l'étendue de leurs immunités ou qui affectait de les dédaigner. A l'exception de quelques petites villes , toutes les autres refusèrent de se liguer contre la gouvernante : elles s'unirent cependant pour la prier de suspendre la perception de la taxe jusqu'à ce que les Gantois eussent pu envoyer quelques députés en Espagne, afin de mettre sous les yeux du souverain leur titre d'exemption. Après quelques difficultés la reine accorda cette permission; mais Charles reçut leurs députés avec une hauteur qu'ils n'étaient pas accoutumés à trouver dans leurs anciens maîtres; il leur enjoignit d'obéir à sa sœur comme à lui-même, et renvoya l'examen de leur prétention au conseil de Malines. Ce tribunal, qui était proprement une commission sédentaire du parlement ou des états du comté, avec une juridiction suprême dans toutes les matières civiles et criminelles * , jugea que la prétention des Gantois était mal fondée , et leur enjoignit de payer sans délai leur portion de la taxe.

Indignés de cette décision , qu'ils regardèrent comme une injustice criante, et désespérés de voir leurs droits trahis par la cour même qui s'était engagée à les protéger, les Gantois cou-

1 Descrizione di tutti paesi bassi di Lud. Guicciardini. Aut. 1571, fol. p. 53.

rent de toutes parts aux armes, chassent de la ville tous les nobles qui y demeurent, s'assurent de la personne de plusieurs officiers de l'empereur, et appliquent à la question un de ces officiers, accusé d'avoir soustrait ou déchiré le registre qui contenait le titre de l'exemption qu'ils réclamaient ; ils nomment en même temps un conseil à qui ils remettent la conduite de leurs affaires , donnent des ordres pour réparer les fortifications et en faire de nouvelles, et lèvent ouvertement l'étendard de la révolte contre leur souverain1. Cependant , comme ils sentaient bien qu'ils étaient trop faibles pour soutenir seuls la démarche où leur zèle venait de les porter, ils songèrent à s'assurer un protecteur contre les forces redoutables qu'ils s'attendaient à voir bientôt rassemblées contre eux. Ils prirent donc le parti de députer quelques-uns d'entre eux à François, pour lui offrir non-seulement de le reconnaître pour leur souverain, mais même de l'aider de toutes leurs forces à reconquérir dans les Pays-Bas les provinces qui avaient anciennement appartenu à la couronne de France , et qui venaient encore d'y être réunies de nouveau par un arrêt du parlement de Paris. Une proposition si inattendue, faite par un peuple qui pouvait en exécuter sur-le-champ une partie, et influer si puissamment sur le succès du reste, devait flatter l'ambition de François , et présenter à son imagination une perspective aussi vaste que séduisante. Les comtés de Flandre et d'Artois étaient d'une beaucoup plus grande valeur que le duché de Milan, dont l'acquisition, si passionnément désirée, lui coûtait depuis si long-temps des travaux et des efforts inutiles : la proximité où ces deux comtés étaient de la France en rendait la conquête et la conservation beaucoup plus aisées; et l'on pouvait en former pour le duc d'Orléans une principauté séparée, aussi convenable à la dignité d'un prince du sang que celle que son père voulait lui procurer. Il était vraisemblable que les Flamands, qui connaissaient les mœurs et le gouvernement des Français, ne feraient aucune difficulté de s'y soumettre , et que les Français eux-mêmes , lassés des guerres sanglantes et ruineuses de l'Italie,

1 Mémoires sur la révolte des Gantois , en iôo'J, par Jean d'Hollander, écrits en 1547. A la Haye, 1747. P. Heuter., Rer. austr.,\\\, u, p. 262. Sandor., ffist., tom. Il, p. 282.

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porteraient plus volontiers leurs armes du côté des Pays-Bas , et y feraient la guerre avec plus de vigueur et de succès. Quoique cette occasion d'étendre ses états et d'humilier l'empereur fût en apparence la plus favorable qui se fût jamais offerte à François, plusieurs considérât ions l'empêchèrent cependant d'en profiler. Depuis l'entrevue des deux monarques à Aiguës-Mortes, Charles avait continué de ménager le roi de France avec une attention particulière; et il lui faisait souvent espérer qu'il satisferait à la fin ses vœux sur le Milanais, en lui en accordant l'investiture, soit pour lui, soit pour l'un de ses fils. Toutes ces flatteuses promesses n'étaient rien moins que sincères , et l'empereur n'avait d'autre objet que de détacher François de l'alliance du grand-seigneur, ou de Faire naître des soupçons dans l'esprit de Soliman par l'apparence d'un commerce très intime et très suivi entre les cours de Madrid et de Paris : mais François avait toujours la faiblesse de courir après le fantôme qui l'avait déçu , et son ardeur à s'y attacher lui fit négliger une acquisition bien plus avantageuse que celle à laquelle il aspirait. D'un autre côté le dauphin , jaloux à l'excès de son frère, dont il connaissait le caractère audacieux et entreprenant , voyait avec peine qu'on lui préparât un établissement qui , , par sa position, pouvait être regardé comme placé dans l'intérieur du royaume. Il se servit de Montmorency qui , par un bonheur assez rare , était à la fois le favori du père et celui du fils , pour détourner le roi d'accepter l'offre des Flamands et d'épouser leurs intérêts.

Dans cette vue , Montmorency vanta à François la réputation et la puissance qu'il allait acquérir en recouvrant les états qu'il avait autrefois possédés en Italie , et lui représenta qu'une observation scrupuleuse delà trêve, et le refus qu'il allait faire de prêter la main à des sujets révoltés, étaient des moyens infaillibles de vaincre la répugnance qu'avait l'empereur pour le remettre en possession du Milanais. François, porté naturellement à s'exagérer l'importance de ce duché, dont il mesurait la valeur sur ce qu'il lui en avait coûté de temps et d'efforts pour le reconquérir, amoureux d'ailleurs de toute action qui avait une apparence de générosité, entra sans peine dans des sentimens si conformes à ses vues et ù son caractère ; il rejeta

aussitôt les propositions des Gantois, et renvoya leurs députés avec une réponse mortifiante !.

François ne s'en tint pas là : par un raffinement de générosité, il fit part à l'empereur de tout ce qui s'était passé entre lui et les rebelles, et l'instruisit de tout ce qu'il savait de leurs projets et de leurs mesures2. Une preuve si convaincante du désintéressement de François, dans cette révolte, délivra Charles de ses craintes les plus vives , et lui ouvrit une route pour sortir de tous ses embarras. II avait déjà été informé de tout ce qui se passait dans les Pays-Bas, et de la fureur avec laquelle les habitans de Gand avaient pris les armes contre lui. Il connaissait à fond le génie et les mœurs de cette portion de ses sujets, leur amour pour la liberté , leur atta chement à leurs anciens privilèges et à leurs coutumes, l'obstination invincible de leur caractère, d'abord lent à se déterminer, mais ferme et constant dans les résolutions qu'il avait une fois prises. Il sentit bien quel avantage et quel appui ils auraient trouvé dans la protection de la France ; et quoiqu'il n'eût plus rien à craindre de ce côté, il voyait bien qu'il fallait nécessairement agir sans délai et avec vigueur, pour empêcher l'esprit de mécontentement et de révolte de se répandre dans un pays que la multitude des villes, la grande population et les richesses que le commerce y avait accumulées, rendaient puissant et formidable , et mettaient en état de trouver des ressources inépuisables. Après y avoir long-temps réfléchi, il crut que le parti le plus sûr était de se transporter en personne dans les Pays-Bas ; ce fut aussi l'avis de la princesse sa sœur, qui le pressa vivement d'entreprendre ce voyage. Il n'y avait que deux routes à choisir : l'une par terre , en traversant l'Italie et l'Allemagne; l'autre par mer, en partant d'un port d'Espagne pour arriver à un port des Pays-Bas. La première était trop longue pour les circonstances présentes qui demandaient de la célérité : en passant par l'Allemagne, sa dignité d'empereur, la sûreté même de sa personne, exigeaient qu'il menât avec lui un train et des troupes nombreuses qui auraient encore prolongé le voyage et consumé un temps précieux. La saison ne permettait pas de s'embar-

1 Mémoire de du Bellay, p. 263. P. Heuter.. l\er. auslr., liv. n, p. 263.

4 Sandov., Hist., tom. U. p. 284.

[1539] quer, surtout dans un temps où il était brouillé avec le roi d'Angleterre ; il y aurait eu de l'imprudence à se mettre en mer sans être escorté d'une flotte puissante. Dans cette alternative embarrassante, obligé de faire un eboix, sans savoir quelle route préférer, il conçut l'idée singulière et en apparence insensée de passer par la France comme par le cberain le plus court pour gagner les Pays-Bas. Il proposa à son conseil d'en demander la permission à François. Tous ses conseillers désapprouvèrent d'une voix unanime cette idée , comme inouïe et téméraire ; ils lui représentèrent que cette demande l'exposerait infailliblement ou à un affront, si la proposition était refusée , comme il y avait lieu de s'y attendre, ou à un danger imminent si elle était accordée , parce qu'il se mettrait par-là entre les mains d'un ennemi qu'il avait souvent offensé, qui avait d'anciens outrages à venger et des sujets actuels de contestation et de querelle à terminer. Cbarles n écouta rien; il avait étudié le caractère de son rival avec plus de soin qu'aucun de ses ministres , et lavait bien mieux pénétré. Il persista dans son projet , et se flatta que non-seulement il ne courrait aucun risque eu passant par la France, mais qu'il obtiendrait même ce qu'il demandait , sans qu'il lui en coulât aucun sacrifice préjudiciable à sa couronne.

U communiqua ce dessein à l'ambassadeur de France qui résidait à sa cour, et envoya à Paris son principal ministre pour demander à François la permission de passer par ses états , et lui promettre que l'affaire du Milanais se terminerait bientôt à sa satisfaction. Charles priait en même temps François de ne pas exiger d'autre promesse , et même de ne pas insister sur leurs anciens engagemens , afin que les concessions qu'il était disposé à faire ne parussent pas arrachées par la nécessité plutôt que dictées par l'amitié et par l'amour de la justice. François, au lieu d'apercevoir l'appât mal déguisé que l'empereur lui présentait sous un artificesi grossier, se laissa éblouir par l'idée séduisante d'accabler son ennemi d'actes de générosité, et fut si flatté de l'air de supériorité que sa droiture et le désintéressement de ses procédés lui donnaient dans cette occasion qu'il consentit à tout ce qu'on lui demandait. Jugeant du cœur de l'empereur par le sien , il s'imagina que les sentimens de reconnaissance qui naîtraient du souvenir des bons

offices et des traitemens généreux que Charles aurait reçus de lui le détermineraient à tenir enfin des promesses tant de fois réitérées, beaucoup plus que les stipulations les plus précises d'un traité.

Charles , pour qui les momens étaient précieux, partit aussitôt malgré les soupçons et les alarmes de ses sujets espagnols, n'ayant qu'un cortège peu nombreux , mais très brillant , composé d'environ cent personnes. Lorsqu'il arriva à Bayonne , sur les frontières de France , il y fut reçu par le dauphin et le duc d'Orléans accompagnés du connétable de Montmorency. Les deux princes lui offrirent d'aller en Espagne et d'y demeurer jusqu'à son retour, comme des otages de la sûreté de sa personne. Charles rejeta leurs offres , déclarant qu'il ne voulait point d'autre otage que l'honneur du roi, qu'il n'avait jamais demandé et n'accepterait d'autre garant de sa parole. Toutes les villes par où il passa déployèrent à l'envi la plus grande magnificence : les magistrats lui en présentaient les clefs, les prisons étaient ouvertes; en voyant tous les honneurs qu'on lui rendait, on l'eût pris pour le monarque de la France plutôt que pour un souverain étranger. Le roi alla au-devant de lui jusqu'à Chàtelleraut. Dans leur entrevue, ils se prodiguèrent mutuellement des marques de l'amitié la plus vive et de l'attachement le plus sincère. Ils s'avancèrent ensemble vers Paris , et présentèrent à cette capitale le spectacle extraordinaire de deux monarques rivaux dont l'inimitié avait troublé et ravagé l'Europe pendant l'espace de vingt années faisant alors ensemble leur entrée solennelle avec toutes les apparences de la confiance et de l'union la plus intime , comme s'ils eussent oublié pour jamais les injures passées, et qu'ils fussent déterminés à vivre désormais dans une paix éternelle *.

Charles demeura six jours à Paris : au milieu des caresses multipliées de la cour de France et des fêtes variées qu'on imagina pour l'amuser ou pour lui faire honneur, il marquait une extrême impatience de continuer son voyage; et cette impatience venait autant de la crainte dont il était intérieurement tourmenté, en considérant le danger auquel il se trouvait exposé , que de la nécessité de sa présence dans les Pays-Bas.

1 Hist. de de Thou, liv. i, c. xiv. Du Bellay, p. 261

Le sentiment du peu de franchise qu'il mettait lui-même dans ses propres intentions le faisait trembler, en songeant que quelque accident fa- ;; al pouvait les révéler à son rival, ou les lui faire soupçonner; et quoique tous ses artifices pour les cacher lui eussent bien réussi, il ne pouvait : "empêcher de craindre que les motifs d'intérêt ne remportassent à la fin sar les scrupules de l'honneur, et que François ne fût tenté de saisir l'occasion favorable qu'il avait entre les mains l. Il est vrai aussi que parmi les ministres de France il s'en trouva qui étaient d'avis de tourner contre l'empereur ses propres artifices, et de le punir de tant de traits de fausseté et de perfidie en s'assurant de sa personne jusqu'à ce qu'il eût donné à François une entière satisfaction sur toutes les justes prétentions de la couronne de France. Mais rien ne put engager François à violer sa parole; rien ne put le convaincre que Charles , après toutes les promesses qu'il avait faites , et tous les bons offices qu'il aurait reçus, fût encore capable de le tromper. Plein de cette crédule confiance, il l'accompagna jusqu'à Saint-Quentin, et les deux princes, qui étaient allés le recevoir sur les frontières d'Espagne, ne prirent congé de lui que lorsqu'il entra dans les Pays-Bas.

Dès que l'empereur fut arrivé dans ses états , les ambassadeurs de France le sommèrent d'accomplir sa parole , et d'accorder l'investiture de Milan : mais Charles , sous le prétexte spécieux que toute son attention était alors trop occupée à chercher les moyens les plus prompts d'étouffer la révolte de la ville de Gand , demanda de nouveaux délais. En même temps , pour prévenir les soupçons que François pourrait former sur sa sincérité, il continua déparier de ses dispositions à cet égard du même ton dont il en parlait lorsqu'il entra dans le royaume de France ; il écrivit même au roi une assez longue lettre à ce sujet , quoiqu'en termes vagues et avec des expressions équivoques, qu'il se réservait de pouvoir interpréter dans la suite à son gré.

Cependant les malheureux Gantois , n'ayant point de chefs capables de diriger leurs conseils . t de commander leurs troupes , abandonnés du roi de France , et ne trouvant aucun appui dans

' Métn. de lûbicr, yol. 1, p. 501.

leurs propres compatriotes , se virent hors d'état de résister à leur souverain irrité , qui était prêt à marcher contre eux à la tète d'un corps de troupes levé dans les Pays-Bas , d'un autre corps tiré de l'Allemagne , et d'un troisième venu d'Espagne par mer. A la fin , l'approche du danger leur dessilla les yeux sur leur démence ; ils furent si consternés qu'ils envoyèrent des députés à l'empereur pour implorer sa clémence et lui offrir de lui ouvrir leurs portes. Charles, pour toute réponse , dit qu'il paraîtrait au milieu d'eux comme leur souverain, avec le sceptre et le glaive dans ses mains , et il se mit en marche à la tète de ses troupes. Il ne voulut entrer dans la ville que le 24 février, jour de sa naissance ; mais il n'en éprouva pas davantage ces sentimens de tendresse et d'indulgence que l'on conserve naturellement pour les lieux où l'on a reçu sa naissance. Yingt-six des principaux citoyens furent mis à mort : un plus grand nombre bannis ; la ville fut déchue de tous ses privilèges et immunités ; ses revenus furent confisqués; l'ancienne forme de son gouvernement fut abolie ; la nomination de ses magistrats fut réservée pour toujours à l'empereur et à ses successeurs : un nouveau système de lois et d'administration fut établi ', et pour contenir l'esprit séditieux des habitans , il fut arrêté qu'on bâtirait une citadelle. On leva sur les habitans une amende de quinze mille florins pour l'entretien de la garnison 2. La rigueur avec laquelle Charles punit les Gantois servit aussi d'exemple pour en imposer à ses autres sujets des Pays-Bas : il saisit avec plaisir cette occasion de leur faire craindre et respecter son autorité , d'autant que l'étendue de leurs privilèges et de leurs immunités , qui étaient en partie le fruit et en partie la cause de leur grand commerce , mais qui , en même temps , resserraient l'autorité royale dans des bornes assez étroites, traversait souvent les desseins de l'empereur dans les entreprises qu'il voulait faire, et lui donnait des entraves qui retardaient ses / opérations.

Dès que Charles eut vengé et rétabli son autorité dans les Pays-Bas , et qu'il n'eut plus besoin de cacher sa fausseté sous le masque qui

1 Les coutumes et lois du comté de Flandre , par Alex, le Grand , 3 tom., in-f°. Cambray, tom. I, p. 169. J Hardi , //anales Brabanliœ, vol. 1 , p. 616-

lui servait à tromper François , il commença à écarter par degrés le voile dont il avait couvert ses secrètes intentions sur le Milanais. D'abord il éluda les demandes des ambassadeurs français lorsqu'ils lui rappelèrent ses promesses : ensuite il proposa, par forme d'équivalent du ducbé de Milan, d'accorder au duc d'Orléans l'investiture du comté de Flandre , mais en y ajoutant des conditions si déraisonnables, qu'il était bien sur de les voir rejeter L Enfin lorsqu'ils le pressèrent de leur donner une réponse définitive, et qu'il ne lui resta plus de subterfuges pour échapper à leurs instances, il refusa positivement de se dépouiller d'une possession si importante , et par une générosité si onéreuse, de diminuer son propre pouvoir pour accroître à ce point les forces de son ennemi 2. Il nia en même temps qu'il ait jamais fait aucune promesse qui pût l'obliger à un sacrifice si insensé et si contraire à ses intérêts 3.

De toutes les actions qu'on peut reprocher à Charles , ce trait de mauvaise foi est sans contredit le plus flétrissant pour sa gloire 4. Quoique ce prince n'eût jamais été fort scrupuleux sur les moyens qu'il employait pour arriver à son but , et qu'il ne se piquât pas d'observer toujours les principes exacts de l'honneur et de la franchise, cependant il n'avait encore jamais violé ouvertement les maximes de cette morale relâchée que les monarques se sont crus en droit d'adopter pour règle de leur conduite. Mais dans celte occasion , le dessein réfléchi qu'il forma de tromper un prince généreux , franc et ouvert ; la bassesse des artifices qu'il employa pour y réussir ; l'insensibilité avec laquelle il reçut toutes les marques de son amitié, et l'ingratitude dont il les paya , étaient aussi indignes de son caractère qu'ils paraissaient peu proportionnés à la grandeur de ses vues.

Si l'on blâma la perfidie de l'empereur, la crédulité de François excita le mépris. Après l'expérience d'un long règne, après toutes les occasions qu'il avait eues de se convaincre de la duplicité et des artifices de son rival , l'aveugle simplicité qu'il montra dans cette circonstance parut mériter le sort qu'elle rencontra. Cepen-

1 Mén. de Ribier, vol. 1, p. 509, 514.

» Ribier, vol. 1, p. 519.

3 Du Bellay, p. 365, 6.

* Jovius, Hist., liv. xxxix, p. 238. A.

dant François se récria contre le procédé de Charles, comme si c'eût été la première fois que ce prince l'eût trompé. Il fut, selon l'usage, plus sensible à un affront qui humiliait son esprit qu'à ce qui blessait ses intérêts; et l'éclat qu'il donna à son ressentiment ne laissa pas douter qu'il saisirait la première occasion de se venger, et qu'on verrait bientôt renaître dans l'Europe une guerre aussi furieuse que celle qui ne faisait que de s'éteindre.

Cette année est mémorable par l'établissement des jésuites : cet ordre a eu tant d'influence sur les affaires ecclésiastiques et civiles, qu'un tableau du génie de ses lois et de son régime mérite de trouver place dans l'histoire. Quand on considère avec quelle rapidité cette société s'est enrichie et accréditée , la prudence admirable avec laquelle elle a été gouvernée, l'esprit de système et de persévérance avec lequel elle a conçu et suivi ses plans, on est 'enté de faire honneur de cet institut singulier à la sagesse supérieure de son fondateur, et de croire que la combinaison et la rédaction du plan de cet établissement furent le fruit de la politique la plus profonde. Mais les jésuites, comme les autres ordres monastiques, doivent moins leur existence à la sagesse de leur fondateur qu'à son enthousiasme. Ignace de Loyola, dont j'ai déjà fait mention à l'occasion de la blessure qu'il reçut au siège de Pampelune *, était un fanatique, fameux par l'extravagance de ses idées et de sa conduite, également contraires aux maximes de la saine raison et à l'esprit de la vraie religion. Les aventures romanesques et les projets chimériques où l'engagea sou zèle enthousiaste égalent tout ce qu'on lit de plus absurde clans les légendes anciennes ; mais elles sont indignes de l'histoire.

Emporté par le fanatisme ou par l'amour du pouvoir ou de la célébrité, dont ne sont pas exempts les hommes qui aspirent à une sainteté extraordinaire, Loyola eut l'ambition de devenir le fondateur d'un ordre religieux : le plan sur lequel il régla la constitution et les lois cle cet ordre lui fut suggéré , si l'on en croit ce qu'il en a écrit lui-même, ou ce qu'en disent ses disciples, par une inspiration immédiate du ciel 2. Malgré

1 V. liv. ii , p. 132.

2 Compte rendu des constitutions des jésuites cm parlement de Provence , par M. de Monclar, p. 285-

cette prétention hardie , Loyola trouva d'abord les plus grands obstacles à l'exécution de son dessein : il s'adressa au pape pour le prier de confirmer par le sceau de son autorité l'institution de l'ordre. Le pape renvoya sa demande devant une assemblée de cardinaux qu'il nomma • our l'examiner. Leur avis ayant été que cet établissement était inutile et dangereux, Paul refusa son approbation. Loyola trouva cependant à la fin le moyen de lever tous ses scrupules par une offre à laquelle il était impossible qu'un pape pût résister. 11 lui proposa d'ajouter aux trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, que faisaient tous les autres ordres monastiques, un quatrième vœu particulier d'obéissance au pape, par lequel tous les membres de la société s'obligeraient d'aller partout où il voudrait les envoyer pour le service de la religion, sans rien demander au saint siège pour les frais de leur entretien. Dans un temps où l'autorité des papes venait de recevoir un si grand échec par la séparation de tant de nations révoltées contre l'église de Rome, e! où le système politique de la puissance temporelle des papes était attaquée avec tant de vigueur et de succès, un corps d'hommes, si particulièrement dévoués au siège de Rome, et qu'il pourrait opposer en toute occasion à ses ennemis, devenait une acquisition de la plus grande importance. Paul le sentit ; il confirma par une bulle l'institut des jésuites, accorda à ses membres les privilèges les plus étendus, et nomma Loyola le premier général de l'ordre. L'événement a pleinement justifié le discernement de Paul, et son opinion sur les grands avantages que l'église romaine retirerait de celte institution. En moins d'un demi-siècle , la nouvelle sociélé se fit des établissemens dans tous les pays attachés à l'église catholique; son crédit et ses richesses s'accrurent avec une rapidité surprenante; ses membres se multiplièrent et se distinguèrent par leur caractère et leurs lalens, et les jésuites furent bientôt vantés par les amis de l'église romaine et redoutés par ses ennemis, comme les plus habiles et les plus entreprenans de tous les ordres religieux.

La constitution el les lois de la société furent perfectionnées par Lainez et Aquaviva, les deux généraux qui succédèrent à Loyola , et qui furent bien supérieurs à leur maître parleurs talens et leur habileté dans l'art de gouverner Ce fu-

rent eux qui formèrent ce système d'intrigue et de politique profonde qui distingue cet ordre; mais il faut attribuer au fondateur l'empreinte de fanatisme qui se trouve mêlée à ses règlemens. Plusieurs circonstances concoururent à donner aux jésuites un caractère qui n'est propre qu'à eux , et les mirent à portée de prendre aux affaires du siècle beaucoup plus de part qu'aucune autre communauté religieuse , et d'avoir sur la conduite de ces mêmes affaires beaucoup plus d'influence que les autres ordres monastiques.

L'objet principal de presque tous les ordres religieux est de séparer leurs membres de la société, et de leur interdire toute espèce de participation aux affaires du monde. Un moine est appelé dans la solitude et le silence du cloître pour y travailler uniquement à son salut par des pratiques extraordinaires de mortification et de piété. Il est mort au monde, et ne doit point se mêler de ce qui s'y passe. Il ne peut être d'aucune utilité au pullic, si ce n'est par ses prières et par son exemple. Chez les jésuites , au contraire , l'ordre apprend à ses membres à se regarder comme destinés à une vie active. Ce sont des soldats choisis, et enrôlés pour se dévouer continuellement au service de Dieu et du pape, son vicaire sur la terre. Tout ce qui tend à instruire l'ignorant , tout ce qui peut servir à rappeler les ennemis du saint siège dans le sein de l'église, ou à repousser leurs attaques, est leur objet particulier. C'est pour avoir le loisir de remplir ce service actif qu'ils sont entièrement exempts de ces exercices de piété dont ïa pratique fait la principale fonction des autres religieux. Ils neparaissent point aux processions; ils ne pratiquent aucune austérité rigoureuse ; ils ne consument point la moitié de leurs journées à réciter des offices fastidieux l ; leur destination est d'être attentifs à tout ce qui se passe dans le monde et de profiter de l'influence que les événemens de la société peuvent avoir sur la religion; ils doivent étudier le caractère des premières personnes de l'état , et cultiver leur amitié2; ainsi le génie de l'ordre , aussi bien que ses constitutions, tend à inspirer à tous ses membres l'esprit d'intrigue et d'activité.

1 Compte rendu par M. de Monclar, p. 13, 290. Sur la destruction des Jésuites , par M. d'Alembert, p. 41 =■ Ibid., p. 12.

L'institution des jésuites ne pouvait pas différer si fort , dans son objet , de celle des autres ordres monastiques, sans une grande différence dans la forme de leur gouvernement. Il faut regarder les autres ordres comme autant d'associations volontaires, où tout ce qui intéresse le corps est réglé par le suffrage commun de tous ses membres. La puissance exécutrice réside dans les personnes placées à la tète de chaque couvent ou de la société entière; et l'autorité législative réside dans la communauté. Les affaires importantes qui intéressent les maisons particulières sont réglées par des chapitres conventuels; celles qui regardent l'ordre entier se traitent dans des chapitres généraux. Mais Loyola, plein des idées d'une obéissance aveugle , idées qu'il avait empruntées de l'état militaire, voulut que le gouvernement de son ordre fût une pure monarchie. Un général, choisi pour la vie, par les députés des différentes provinces, possédait un pouvoir suprême et indépendant , qui s'étendait à toutes les personnes et à tous les cas. Il nommait de sa seuleautorité les provinciaux , les recteurs et les autres officiers employés au gouvernement de la société, et pouvait les déposer à son gré. Lui seul avait l'administration souveraine des revenus et des biens de l'ordre, il pouvait disposera sa volonté de tous les membres ; imposer sur eux par un ordre absolu , les taxes qu'il jugeait à propos , et en appliquer le revenu à ce qu'il voulait. Tous ses religieux doivent non-seulement prêter à ses ordres une obéissance extérieure, mais lui soumettre aveuglément tous les actes de leur volonté et toutes les pensées de leur entendement. Ils étaient obligés de recevoir ses commandemens , comme s'ils les eussent reçus de Jésus-Christ même. Ils étaient sous sa main des instrumens purement passifs , comme l'argile dans les mains du potier, ou comme des corps morts incapables de résistance l. Cette police singulière ne pouvait manquer d'imprimer son caractère sur tous les membres de la société, et de donner une force particulière à toutes ses opérations. Il n'y a, dans les annales du genre humain, aucun autre exemple d'un si parfait despotisme , exercé non-seulement sur des moi-

1 Compte rendu au parlement de Bretagne , par M. de La Chalotais, p. 41, etc Compte rendu par M. de Monclar, p. 83, 185, 343.

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