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nés renfermés dans les cellules de leur couvent , mais sur des hommes dispersés parmi toutes tes nations de la terre.
Les constitutions de cet ordre, en plaçant dans les mains du général une domination absolue sur tous les membres , ont aussi pourvu avec soin aux moyens de l'informer exactement du caractère et des qualités de tous ses sujets. Tout novice qui se présente , et qui veut être admis dans sa société , est obligé de manifester sa conscience à son supérieur , ou à une personne nommée par lui, à qui il doit révéler non-seulement ses péchés et ses fautes , mais encore les inclinations, les passions et les penchans de son âme. Cette révélation doit se renouveler tous les six mois 1. La société ne s'est pas contentée de ce moyen de pénétrer dans les replis des coeurs; elle donne à chaque membre la commission d'observer les discours et les actions des novices ; ce sont des espions qui veillent sur leur conduite, et qui sont chargés d'instruire le supérieur de tout ce qu'ils découvrent d'intéressant. Pour rendre cette inquisition la plus exacte qu'il est possible, ils sont assujettis à un long noviciat, pendant lequel on leur fait parcourir successivement les différens emplois de la société, et ce n'est qu'aprèsavoir atteint l'âge de trente-trois ans accomplis qu'ils peuvent être admis à faire leurs derniers vœux , les .seuls qui les rendent membres profès2; tous ces moyens réunis donnent aux supérieurs immédiats des novices la facilité de prendre une connaissance parfaite de leurs dispositions et de leurs talens, de sorte que le général est l'àme qui anime et qui meut toute la société, et qu'il peut avoir sous ses yeux toutes les connaissances nécessaires pour diriger ses opérations. Les provinciaux et les chefs des différentes maisons sont obligés de lui envoyer des mémoires fréquens et à des temps réglés sur les membres soumis à leur inspection: ils doivent dans ces mémoires entrer dans les plus petits détails sur le caractère de chaque sujet, ses qualités naturelles ou acquises , son expérience dans les affaires , et le genre d'occupations et d'emplois auxquels il est le plus propre. Ces comptes rédigés et disposés
1 Compte rendu, par M. de Monclar, p. 121, etc. * IbUl.j p. 215, 241. Sur la deslr. desjésuiics , par M d'Alembert, p. 39.
HISTOIRE DE
par ordre , sont transcrits sur des registres tenus de manière1 que le général puisse d'un coup d'oeil voir l'état de la société entière dans tous les coins de la terre, connaître les qualités et les talens de ses membres , et se mettre à portée de choisir avec sûreté les instrumens que son autorité absolue peut employer aux fonctions qu'il croit convenir le mieux à chacun d'eux 2.
Comme l'objet essentiel de l'ordre des jésuites était de travailler avec un zèle infatigable au salut des âmes, ils se sont trouvés en conséquence engagés dans beaucoup de fonctions de la vie active. Dès leur première institution, ils regardèrent l'éducation de la jeunesse comme un de leurs principaux ministères ; ils aspirèrent aux emplois de directeurs et de confesseurs ; ils prêchèrent fréquemment pour instruire le peuple; ils envoyèrent des missionnaires pour convertir les infidèles ; la nouveauté de cet établissement et la singularité de son objet procurèrent à l'ordre beaucoup d'admirateurs et de protecteurs. Les chefs qui gouvernaient la société eurent l'habileté de profiter de toutes les circonstances qui pouvaient lui être utiles ; et en très peu de temps ses membres se multiplièrent prodigieusement, et acquirent un crédit éionnant. Avant la fin du seizième siècle les jésuites se trouvaient à la tète
1 M. de La Chalotais a calculé le nombre des mémoires que le général doit recevoir chaque année suivant les règlemens de la société. Ils montent en tout à G,584. En divisant ce total par 27, nombre des provinces de l'ordre, il paraît qu'on envoie à Rome 177 mémoires tous les ans sur l'état de chaque province. Compte, etc., p. 52. 11 faut encore y ajouter les lettres extraordinaires ou celles des moniteurs ou espions que le général et les provinciaux entretiennent dans chacune de leurs maisons. Compte rendu, par M. de Monclar, p. 431. Hist. des Jésuit. Amst., 1761 , tom. IV, p. 56. Les mémoires des provinciaux et des chefs de chaque maison n'ont pas seulement pour objet les membres de la société : ils sont encore obligés de rendre compte au général des affaires civiles du pays ou ils sont établis, en tant que la connaissance de ces événemens peut intéresser la religion. Cette condition peut s'étendre à tous les cas particuliers, en sorte que le général était pleinement instruit de ce qui se passait dans tontes les cours et dans le monde. Compte rendu, par M. de Monclar, p. 443. Hist. desjcs., ibid. p. 58. Quand les provinciaux et les recteurs avaient à écrire sur quelque matière importante, ils devaient se servir d'un chiffre, et il y en avait un pour chacun d'eux, donné par le général. Compte rendu, par M. de La Chatolais, p. 54.
* Cowptc rendu, par M. de Monclar, p. 215, 439. Compte rendu, par M. de La Chalotais, p. 52, 222
de l'éducation de la jeunesse dans presque tous les pays catholiques de l'Europe. Ils étaient devenus les confesseurs de presque tous les rois, fonction très importante sous toute espèce de règne, et supérieure à celle de ministre sous celui d'un prince faible. Ils étaient les directeurs spirituels de presque toutes les personnes distinguées par leur rang ou par leur puissance. Ils jouissaient du plus grand crédit et de la confiance la plus étendue auprès du pape , qui les regardait comme les plus zélés et les plus habiles défenseurs de son autorité. Les avantages qu'une telle société d'hommes actifs et entreprenans pouvait tirer de toutes les circonstances se présentent d'eux-mêmes. Ils formaient les esprits des hommes en élevant leur jeunesse , et conservaient sur eux de l'ascendant jusque dans leur vieillesse. Ils eurent en différentes époques la direction des cours les plus considérables de l'Europe ; ils se mêlèrent de toutes les affaires ; ils prirent part à toutes les intrigues et à toutes les révolutions. Le général , guidé par les instructions qu'il recevait de toutes parts , pouvait régler toutes les opérations de Tordre avec le discernement le plus sûr ; et le pouvoir absolu dont il jouissait le mettait en état de diriger ces opérations avec vigueur , et d'en assurer l'exécution et l'effet *.
Les richesses de l'ordre continuèrent d'augmenter en même temps que son crédit; on imagina différens expédiens pour éluder le vœu de pauvreté. L'ordre acquit de vastes domaines dans les pays catholiques : par le nombre et la magnificence de ses édifices publics , et par la valeur de ses biens tant meubles qu'immeubles, il était en état de le disputer aux plus riches communautés. Outre les sources d'opulence qui leur étaient communes avec tout le clergé régu lier, les jésuites en avaient une qui leur était particulière: sous prétexte d'assurer les progrès de leurs missions et de faciliter l'entretien de leurs missionnaires , ils obtinrent de la cour de
1 Lorsque Loyola, en 1550, demanda au pape d'autoriser l'institution de son ordre , il n'avait quedix disciples; mais en 1608, soixante-huit ans après leur établissement, le nombre des jésuites montait à 10,581. En 1710, l'ordre possédait vingt-quatre maisons professes, cinquante-neuf maisons de noviciat, troîs cent quarante résidences, 8ii cent douze collèges, deux cents missions, cent cinquante séminaires et écoles publiques ♦ et le nombre des jésuites allait à 19,998. Hist desjés., u me I, p. 20-
Rome une permission particulière de commercer avec les nations à la conversion desquelles ils travaillaient. En conséquence ils embrassèrent un commerce très étendu, et très lucratif dans les Indes orientales et occidentales ; ils établirent dans les différentes parties de l'Europe, des magasins pourvus de toutes sortes de marchandises qu'ils vendaient. Ils ne se bornèrent pas à ce trafic ; ils imitèrent encore l'exemple des autres sociétés commerçantes, et songèrent à former des établissemens : ils acquirent la possession d'une vaste et fertile province dans le continent méridional de l'Amérique , et exercèrent unedomination souveraine sur des milliers de sujets l.
Malheureusement la grande influence que l'ordre des jésuites acquit par tous ces moyens a fait souvent au genre humain les plus grands maux. La discipline que l'ordre observait pour former ses membres et les maximes fondamentales de sa constitution tendaient à faire regarder à chaque jésuite l'intérêt de la société comme l'objet capital , auquel toute autre considération devait être sacrifiée. Cet attachement à leur ordre, le plus fort peut-être qui ait jamais animé aucune société, est le caractère des jésuites2; il sert à expliquer le génie de leur politique et la singularité remarquable de leurs principes et de leur conduite.
Comme c'était pour l'honneur et pour l'avantage de la société que les membres devaient chercher à prendre de l'ascendant sur l'esprit des personnes distinguées par leur rang ou leur pouvoir , le désir de gagner et de conserver plus aisément la confiance des hommes , avait conduit les jésuites à accréditer un système de morale relâchée et complaisante , qui pût s'accommoder aux passions, justifier les vices, tolérer les défauts, et autoriser presque toutes les actions auxquelles pouvait se porterie polilique le plus audacieux et le moins scrupuleux.
La prospérité de l'ordre étant étroitement attachée à la conservation de l'autorité des papes, les jésuites, qui étaient liés aux intérêts de leur société par le même principe , ont dû être les plus zélés défenseurs de toutes les opinions qui tendaient à élever la puissance ecclésiastique sur les ruines de la puissance civile. Ils
« Hist. des jés., tom. IV, p. 168,196.
2 Compte rendu, par M. de Monclar, p. 285.
ont attribué à la cour de Rome une étendue et une souveraineté de juridiction à laquelle aspiraient à peine dans les siècles d'ignorance les prétentions des pontifes les plus présomptueux. Ils ont soutenu que les ecclésiastiques ne doivent nullement dépendre du magistrat civil. Ils ont publié , sur l'obligation de résister aux princes ennemis de la foi catholique , une doctrine qui favorisait les crimes les plus atroces , et qui tendait à rompre tous les liens qui unissent les sujets à leurs souverains.
Comme l'ordre devait sa réputation et son autorité au zèle avec lequel il défendait l'église romaine contre les attaques des réformés, les jésuiies, fiers de cette distinction, se sont fait un devoir particulier de combattre les opinions et d'arrêter les progrès des protestans. Il n'est point d'artifice et de moyens qu'ils n'aient employés contre eux. Us n'ont jamais manqué de s'opposer à toutes les voies de douceur et de tolérance qu'on proposait en leur faveur. Jamais ils ne cessèrent d'exciter contre eux toute la fureur des persécutions ecclésiastiques et séculières.
Les autres moines se sont hasardés, à la vérité , à enseigner aussi les mêmes pernicieuses doctrines , et ont soutenu des opinions également contraires au bon ordre et au bonheur de la société civile; mais par des raisons qu'on devine aisément , ils ont débité ces opinions avec plus de réserve , ou les ont répandues avec moins de succès. Quiconque rassemblera les événemens arrivés dans l'Europe depuis deux siècles , trouvera qu'on peut, sans injustice, imputer aux jésuites la plupart des maux enfantés par cette morale dangereuse et corrompue, par ces maximes extravagantes sur la puissance ecclésiastique et par cet esprit d'intolérance, qui ont flétri la réputation de l'église romaine pendant tout ce période, et qui ont attiré tant de calamités sur la société civile ' .
Mais au milieu de tous les effets déplorables de l'établissement de cet ordre, il faut avouer aussi que le genre humain en a retiré quelques avantages importans. Comme les jésuites faisaient de l'éducation de la jeunesse un de leurs objets principaux , et que les premières tentatives qu'ils firent pour établir des collèges où ils pussent recevoir des étùdians, éprouvèrent la plus grande opposition de la part des universités
1 Dict. Encyclop , art. Jésuites, tom. V11I, p. 513-
en différentes parties de l'Europe, ce fut pour eux une nécessité de tâcher de surpasser leurs rivaux en science et en talens , afin de se concilier la faveur publique ; en conséquence ils s'appliquèrent avec la plus grande ardeur à l'étude de la littérature ancienne. Us imaginèrent différentes méthodes pour faciliter l'instruction de la jeunesse; les succès de leurs efforts n'ont pas peu contribué à accélérer le progrès de la littérature; et à cet égard, la société leur a de grandes obligations. Us n'ont pas seulement réussi à enseigner les élémens des lettres ; leur ordre a produit encore d'habiles maîtres dans les différentes branches des sciences , et il peut se vanter d'avoir produit un plus grand nombres de bons écrivains que toutes les autres communautés religieuses ensemble1.
Mais c'est dans le Nouveau-Monde que les jésuites ont exercé leurs talens avec le plus d'éclat et de la manière la plus utile au bonheur de l'espèce humaine. Les conquérans de celte malheureuse partie du globe n'avaient eu d'autre objet que de dépouiller , d'enchaîner , d'exterminer ses habitans ; les jésuites seuls s'y sont établis dans les vues d'humanité. Vers le commencement du dernier siècle , ils obtinrent l'entrée de la province du Paraguay, qui traverse le continent méridional de l'Amérique depuis le fond des montagnes de Potose jusqu'aux confins des établissemens espagnols et portugais, sur les bords de la rivière de la Plata. Us trouvèrent les ha-
1 M. d'Alembert a remarqué que quoique les jésuites se soient exercés avec succès dans tous les genres d'érudition , quoiqu'ils aient produit des mathématiciens , des antiquaires, des critiques distingués, quoiqu'ils aient formé quelques orateurs de réputation , ils n'ont jamais produit un seul homme d'un esprit assez lumineux et d'un jugement assez sain pour avoir mérité le nom de philosophe. 11 semble que ce soit un effet inévitable de l'éducation monastique, de rétrécir l'esprit humain et de donner des entraves au génie. L'attachement partial d'un moine à l'intérêt de son ordre, intérêt souvent en contradiction avec les autres citoyens; l'habitude d'une aveugle obéissance à la volonté d'un supérieur, et le retour fréquent des devoirs frivoles et ennuyeux du cloître, dégradent les facultés de l'esprit, éteignent cette énergie de sentiment et de courage qui donnent des idées et des sentimens justes sur tout ce qui a rapport à la morale et à la conduite de la vie. Fra-Paolo est peut-être le seul religieux qui se soit élevé au-dessus des préjugés monastiqnes , qui ait vu les actions des hommes et jugé les intérêts de la société avec le coup d'oeil étendu d'un phi losophe le discernement d'un homme versé dans les affaires et la noblesse d'un homme bien né.
bilans de ces contrées â peu près dans l'état où sont des hommes qui commencent à s'unir ensemble; ils n'avaient aucun art, ils cherchaient une subsistance précaire dans le produit de leur chasse ou de leur pèche, et connaissaient à peine les premiers principes de la subordination et de la police. Les jésuites se chargèrent d'instruire et de civiliser ces sauvages. Us leur apprirent à cultiver la terre, élever des animaux domestiques, à bâtir des maisons.
Us les engagèrent à se réunir ensemble dans des villages : ils les formèrent aux arts et aux manufactures; ils leur firent goûter les douceurs de la société et les avantages qui résultent de la sûreté et du bon ordre. Ces peuples devinrent ainsi sujets de leurs bienfaiteurs, qui les gouvernèrent avec la tendresse qu'un père a pour ses enfans. Respectés, chéris, presque adorés, quelques jésuites présidaient sur des milliers d'Indiens. Us entretenaient une égalité parfaite entre tous les membres de cette nombreuse communauté. Chacun était obligé de travailler, non pour un seul, mais pour le public. Le produit de leurs champs, tous les fruits de leur industrie étaient déposés dans des magasins communs, d'où l'on distribuait à chaque individu ce qui était nécessaire A ses besoins. Cette forme d'institution délruisait dans sa racine presque toutes les passions qui troublent la paix de la société et rendent les hommes malheureux. Un petit nombre de magistrats , choisis par les Indiens eux-mêmes, veillaient sur la tranquillité publique et assuraient l'obéissance aux lois. Les punitions sanguinaires , si fréquentes sous les autres gouvernemens , y étaient inconnues : une réprimande faite par un jésuite, une légère note d'infamie, ou, dans des cas extraordinaires, quelques coups de fouet suffisaient pour maintenir le bon ordre parmi ce peuple innocent et heureux K
Mais dans cet effort même que les jésuites ont fait pour le bien du genre humain et qui mérite sa reconnaissance, le génie de leur politique et l'esprit de leur ordre s'y mêlèrent encore, et s'y reconnaissent aisément. Us tendaient ouvertement à établir dans le Paraguay un empire indépendant , soumis â la société seule , et qui , par
1 Hist. du Paraguay, par le père de Charlevoix, tom II, p. 42, etc. Voyage au Pérou, par D. G Juan et D, Ant. de Ulloa, tom. 1, p. 540, etc. Paris, 40, 1752.
UÔ40] LIVRE VI.
l'excellence de sa constitution et de sa police , n'eût pas manqué d'étendre la domination de l'ordre sur toute la partie méridionale de l'Amérique. Dans cette vue et afin d'empêcher que les Espagnols ou les Portugais, dont les établissemens étaient voisins , ne pussent prendre aucune sorte d'autorité sur le peuple qu'ils gouvernaient, les jésuites tâchèrent d'inspirer aux Indiens de la haine et du mépris pour ces deux nations, et ils avaient intercepté toute communication entre elles et le Paraguay. Ils avaient défendu à tout négociant particulier, Espagnol ou Portugais, d'entrer dans leur territoire. S'ils étaient obligés de recevoir chez eux, de la part des gouvernemens voisins, quelque personne revêtue d'un caractère public, ils ne lui permettaient d'avoir aucun entretien avec les Indiens, et ils ne laissaient entrer aucun de ceux-ci dans la maison où résidaient les étrangers qu'en présence d'un jésuite. Pour rendre toute communication avec eux plus difficile encore, ils évitaient avec soin de donner aux Indiens aucune connaissance de la langue espagnole et des autres langues européennes; mais à mesure qu'ils civilisaient quelque tribu nouvelle , ils tâchaient d'y introduire un certain dialecte de la langue indienne, qu'ils cherchaient à rendre universel dans tous leurs domaines.
Comme toutes ces précautions, sans forces militaires, n'auraient pas été suffisantes pour rendre leur empire tranquille et durable, ils instruisirent leurs sujets dans l'art de faire la guerre à la manière européenne. Ils formèrent des corps de cavalerie et d'infanterie bien armés et bien disciplinées. Ils se munirent d'une grande quantité d'artillerie, et établirent des arsenaux fournis d'armes et de munitions de toute espèce. Us vinrent à bout de former ainsi une armée assez nombreuse et assez bien entretenue pour être formidable dans un pays où toutes les forces militaires des Espagnols et des Portugais se réduisaient à quelques bataillons délabrés et mal disciplinés l.
La puissance des jésuites ne fit aucun progrès considérable sous le règne de Charles V, qui , avec sa sagacité ordinaire , démêla l'objet et la tendance dangereuse de leur institution ,
1 Voyage de Juan et d'UUoa, tom. II, p. 549. Recueil de toutes les pièces qui ont paru sur les affaires des jésuites en Portugal, tom. 1, p. 7, etc.
et les empêcha de s'entendre l. Mais, comme sa fondation appartient au période dont j'écris l'histoire , et que le siècle pour lequel j'écris a vu sa chute, le tableau que je viens de donner des lois et du génie de ce corps formidable ne peut déplaire à mes lecteurs , d'autant plus qu'une ciconstance particulière m'a mis à portée de traiter ces détails avec succès. L'Europe avait bien examiné pendant deux siècles l'ambition et le pouvoir de cet ordre ; mais quoiqu'elle en eût éprouvé plusieurs effets funestes , elle n'en pouvait pas démêler clairement les véritables causes. Elle n'avait pas la connaissance des règlemens singuliers qui caractérisaient la constitution politique et le régime de cette société : c'étaient cependant ces règlemens qui formaient l'esprit d'intrigue et d'ambition qui distinguait ses ministres , et qui tendait à accroître sans cesse la puissance du corps. Dès l'institution même , une des maximes favorites des jésuites fut de ne jamais rendre publiques les règles de leur ordre, et ils les tenaient cachées comme un mystère impénétrable. Jamais ils ne les communiquaient aux étrangers ; la plupart de leurs membres mêmes n'étaient pas du secret 2 , et lorsque les tribunaux les requirent de les produire, ils refusèrent toujours de le faire. Ainsi , par une faute étrange de politique , la puissance civile autorisa ou toléra en différens pays l'établissement d'une société d'hommes qui affectaient de cacher avec le plus grand soin leurs constitutions et leurs lois , précaution qui seule était une raison suffisante pour les exclure. Pendant les poursuites faites récemment contre eux en Portugal et en France, ils ont enfin eu l'imprudence de produire les livres mystérieux de leur institut : au moyen de ces pièces authentiques, on a reconnu les principes de leur gouvernement , et l'on a remonté aux sources de leur puissance , avec un degré de précision et de certitude auquel il était impossible 3 d'atteindre avant cet événement.
1 Compte rendu, par M. de Monclar, p. 312.
2 Hist. desjés.j, tom. 111, p. 236, etc. Compte rendu par M. de La Chatolais, p. 38.
3 J'ai tiré la plus grande partie de ces lumières sur le régime et les lois de l'ordre des Jésuites des comptes rendus par M. de La Chalotaiset M. de Monclar. Je ne me suis cependant pas reposé sur l'autorité seule de ces magistrats aussi respectables par leur caractère que par leurs talens ; je me suis fondé aussi sur les passages
Après avoir exposé la tendance dangereuse des constitutions et de l'esprit de l'ordre des jésuites avec la liberté qui convient à un historien , la candeur et l'impartialité qu'impose ce caractère m'obligent d'ajouter une observation en leur faveur; c'est que dans l'église romaine, aucune classe du clergé régulier ne s'est plus distinguée par la pureté des mœurs que cette société en général. Les maximes de sa politique intrigante, ambitieuse et intéressée ' , pouvaient bien influer sur l'esprit de ceux qui gouvernaient la société, et même corrompre le cœur et la conduite de quelques individus; mais le plus grand nombre, occupé de l'étude des lettres ou employé aux fonctions de la religion , suivait pour guide les principes ordinaires qui écartent les hommes du vice et les portent à l'honnêteté et à la vertu. Rien n'est plus digne de l'attention de tout homme éclairé , curieux d'observer les révolutions du genre humain, que les causes qui ont occasioné la ruine de ce corps si puissant , avec les circonstances et les effets qui ont accompagné cet événement dans les différentes contrées de l'Europe; mais elles appartiennent à une époque qui s'éloigne de celle dont j'ai entrepris l'histoire.
Charles n'eut pas plus tôt rétabli l'ordre dans les Pays-Ras, qu'il fut obligé de porter son attention sur les affaires d'Allemagne. Les protestans le pressaient vivement de faire tenir cette conférence qui devait avoir lieu entre quelques théologiens choisis des deux partis, et qui avait été expressément stipulée dans la convention de Francfort. Le projet de faire examiner ainsi et même décider les points de la dispute, parut au pape un attentat sur le droit qu'il s'arrogeait d'en être le juge suprême ; persuadé que la conférence serait inutile en ne décidant rien , ou qu'elle pourrait être dangereuse en décidant trop, il mit tout en œuvre pour empêcher qu'elle n'eût lieu. Mais Charles , qui se croyait plus intéressé à gagner le cœur des Allemands qu'a satisfaire le pape , fit peu de cas de ses remon-
nombre, extraits des constitutions de l'ordre, lesquelles oui été déposées entre leurs mains. Hospinian , docteur protestant de Zurich, dans son Historia jesuilica , imprimée en 1619, a publié une petite partie de leurs constitutions, dont le hasard lui avait fait tomber une copie entre les mains, p. 13, 54.
: Hurla destruction des jésuites, par M.d'Alembert, p. 55.
trances. Dans une diète tenue à Haguenau , on prépara les matières qui devaient faire le sujet de la conférence. Dans une autre qui se tint à Worms, la conférence fut entamée; et Mélanchton d'un côté , et Eckius de l'autre , y soutinrent le rôle principal ; ils avaient déjà fait quelques progrès , sans cependant avoir encore rien conclu , lorsqu'elle fut interrompue par l'ordre de l'empereur, qui voulut qu'on la recommençât avec plus de solennité en sa présence , dans une dièle qu'il convoqua pour cet effet à Ratisbonne. L'assemblée s'ouvrit en effet avec le plus grand appareil, et tout le monde s'attendait à une dispute des plus vives , et à un résultat décisif. Les deux partis consentirent à donner à l'empereur le pouvoir de nommer ceux qui devaient soutenir la conférence; et au lieu de lui donner la forme d'une dispute publique , on convint de faire à l'amiable l'examen et la recherche des articles qui avaient donné lieu aux contestations. L'empereur nomma du côté des catholiques Eckius , Gropper et Pflug, et du côté des protestans Mélanchton, Bucer etPistorius, tous six jouissant de la plus grande réputation dans leur parti , et tous, à l'exception d'Eckius, distingués par leur modération et leur amour pour la paix. Lorsqu'ils étaient sur le point de commencer leurs conférences, l'empereur leur remit un ouvrage, composé , disait-il, par un savant théologien des Pays-Bas , avec une modération et une clarté si extraordinaires, qu'il pouvait, à son avis, concilier et satisfaire lesdeux par lis. Gropper, chanoine de Cologne, un des docteurs qu'il a ait nommés, et qui avait autant d'adresse que d'érudition , fut soupçonné dans la suite d'être l'auteur de ce petit traité. Cet ouvrage était composé de propositions sur vingt-deux des articles principaux de la théologie , lesquels comprenaient la plupart des questions agitées alors entre les luthériens et l'église de Rome. Il avait eu attention d'exposer ses seutimens dans un ordre naturel , de les exprimer avec simplicité, de n'employer que les termes mêmes de l'Écriture sainte ou des anciens pères de l'église, d'adoucir la rigueur de quelques opinions , de modifier et d'expliquer ce qui paraissait absurde dans les autres , de rapprocher les deux parties en accordant quelques points tantôt à l'un, tantôt à l'autre ; surtout il avait eu soin d'éviter, autant qu'il était possible , les phrases de
l'école , et tous ees termes de controverse qui sont comme autant de marques de séparation entre les différentes sectes, et qui ont souvent excité de plus violens combats entre les théologiens que le fonds même des opinions ; il avait enfin composé son ouvrage de manière à faire espérer qu'il réussirait mieux que tout ce qu'on avait tenté jusqu'alors, à concilier et à terminer les disputes de religion *.
Mais les hommes de ce siècle portaient dans les disputes théologiques tant d'attention et de subtilité, qu'il n'était pas possible de leur en imposer par aucun subterfuge , quelque spécieux qu'il pût être. La chaleur et la longue durée de cette querelle avaient tellement aliéné l'un de l'autre les deux partis , et avait mis une si grande opposition dans les esprits, qu'il était impossible de les réconcilier par des concessions partielles. Tous les catholiques zélés , particulièrement les ecclésiastiques qui avaient place à la diète, condamnèrent unanimement le traité de Gropper comme trop favorable aux opinions de Luther, et prétendirent qu'il insinuait le venin de son hérésie d'une manière d'autant plus dangereuse qu'elle le déguisait en partie. Les protestans rigides , spécialement Luther et son prolecteur, l'électeur de Saxe, voulaient, de leur côté, qu'on rejetât ce livre comme un mélange impie de l'erreur et de la vérité , frauduleusement préparé pour en imposer aux âmes faibles, timides et simples. Mais les docteurs qui étaient chargés de l'examiner y procédèrent avec plus de réflexion et de nodération. Il était beaucoup plus aisé en soi, et moins contraire à la dignité de l'église d'accorder quelque chose et de consentir même à des changemens dans les opinions de pure spéculation , dont la discussion ne sort guère de l'intérieur des écoles, et qui ne présentent rien au peuple qui frappe son imagination ou affecte ses sens ; ils n'eurent pas de peine à s'accorder sur ce point , et à concilier même, à leur commune satisfaction, l'article important de la justification des hommes. Mais quand ils en vinrent aux objets de juridiction qui touchaient aux intérêts et à l'autorité du siège de Rome ou aux rites et aux formes du culte extérieur, où tout changement devait nécessairement être public et exposé aux yeux du peuple, ce fut sur ce
1 Goldast., Constit. imper., p. 182.
point que les catholiques se montrèrent tout-àfait intraitables; l'église ne pouvait, sans compromettre sa sûreté et son honneur, abolir les anciennes constitutions. Tous les articles relatifs au pouvoir du pape, à l'autorité des conciles , à l'administration des sacremens , au culte des saints , et beaucoup d'autres n'admettaient par leur nature aucun tempérament; en sorte qu'après bien des efforts pour en venir à un accommodement sur ces objets divers , l'empereur fut convaincu que tous ses efforts seraient inutiles. Impatient cependant de terminer la diète, il vint à bout d'engager la pluralité de ses membres à approuver la résolution suivante : savoir, que les articles sur lesquels les docteurs s'étaient accordés dans cette conférence seraient tenus pour décidés, et seraient inviolablement observés de part et d'autre ; quant à ceux sur lesquels ils étaient divisés , qu'ils seraient renvoyés à la décision d'un concile général, et si le concile ne pouvait avoir lieu, à un synode national qui se tiendrait en Allemagne; ou enfin, si l'on ne pouvait réussir à assembler le synode , que l'on convoquerait dans dix-huit mois une diète générale de l'empire, pour prononcer un jugement définitif sur toute la dispute; que l'empereur emploirait auprès du pape toute son autorité pour faire convoquer un concile général ou un synode national; qu'en attendant on ne ferait aucune innovation, aucune tentative pour multiplier les prosélytes; et qu'on n'envahirait ni les revenus de l'église , ni ceux des monastères '.
Toutes les opérations de cette diète et ses dernières conclusions offensèrent vivement le pape. Le droit que les Allemands s'étaient attribué de nommer leurs propres théologiens pour examiner et décider des matières de controverse lui parut un attentat dangereux sur ses droits; il fut encore choqué comme d'un acte de désobéissance de ce qu'ils avaient renouvelé l'ancienne proposition d'assembler un synode national, proposition qui avait été tant de fois rejetée par lui et par ses prédécesseurs ; mais la seule mention d'une diète qui serait composée pour la plus grande partie de laïques, et qui aurait le droit de rendre un jugement définitif sur des articles de foi, paru! aux catholiques une profanation aussi criminelle que la plus grave
^leidan, p. 267, etc. Pallav., lîv. iv. c. Il, p. 13G. Fra-Paolo, p. 86. Seckeiid , Hv. m, p, 256.
HISTOIRE DE CHARLES-QUINT. jô41J
de ces mêmes hérésies qu'ils paraissaient si jaloux d'étouffer. Les protestans. de leur côté, ne furent pas plus contens d'une décision qui resserrait considérablement la liberté dont ils avaient joui jusqu'alors. Ils laissèrent éclater hautement leurs murmures contre cette décision ; et Charles , pour ne point laisser des semences de mécontentemens dans l'empire, leur accorda une déclaration particulière, conçue dans les tenues les plus positifs, qui les exemptait de tout ce qu'ils trouvaient d'injurieux ou de tyrannique 3ans l'arrêté de la diète, et les maintenait dans la pleine possession de tous les privilèges qui leur avaient été accordés1. Tant d'indulgence de la part de l'empereur pourra paraître extraordinaire; mais il y était forcé par la situation où étaient ses affaires dans cette conjoncture. Il prévoyait qu'une rupture avec la France était inévitable, et ne pouvait être éloignée; et il n'osait pas s'exposer à laisser dans l'âme des protestans aucun sentiment de mécontentement ou d'inquiétude qui put les engager à rechercher de nouveau pour leur propre défense , l'appui du roi de France . contre lequel ils étaient pour lors très indisposés. La modération dont Charles en usait à leur égard était appuyée sur un motif plus pressant encore : c'étaient les progrès rapides que faisaient les Turcs en Hongrie. Il venait de se faire dans ce royaume une grande révolution. Jean Zapol Scaepus avait, comme je l'ai déjà dit, préféré de posséder un royaume tributaire, plutôt que de renoncer à la dignité royale dont il jouissait ; et avec le secours de Soliman , son puissant prolecteur, il avait enlevé à Ferdinand une grande partie de la Hongrie, et ne lui avait laissé qu'une possession fort incertaine du reste. Mais Jean était ami de la paix ; et les tentatives fréquentes que Ferdinand et les partisans qu'il avait en Hongrie ne cessaient de faire pour reprendre ce qu'ils avaient perdu, lui donnaient de grands embarras ; d'un autre côté, il n'était pas moins affligé de la nécessité où il se trouvait réduit d'appeler à son cours les Turcs, qu'il regardait plutôt comme ses maîlres que comme ses alliés , et qui le lui faisaient bien sentir. Afin de se délivrer de cette pénible alternative, et de s'assurer le loisir et le repos néces- ' saire pour suivre en paix son goût pour les arts
lSleid,p. 283. Seckend, pag. 366. Dumont , Corps diplom., loin. IV, II, p. 210
et les amusemens qu'il aimait, il fit avec son compétiteur un accommodement secret , dont la condition fut que Ferdinand le reconnaîtrait comme roi de Hongrie, et le laisserait jouir tranquillement pendant sa vie de la partie du royaume dont il se trouvait en possession, à la charge qu'après sa mort le royaume passerait en entier à Ferdinand '. Comme le roi de Hongrie n'était pas marié , et qu'il était alors avancé en âge, les termes de celte convention paraissaient très favorables à Ferdinand ; mais peu de temps après, les nobles de ce royaume, jaloux d'empêcher un étranger de monter sur leur trône, déterminèrent Jean à mettre un terme à son long célibat, en épousant Isabelle, fille de Sigismond , roi de Pologne. Jean , avant sa mort , qui arriva l'année même de son mariage, eut la satisfaction de voir naître un héritier de son nom et de son royaume. Il lui légua sa couronne sans aucun égard au traité qu'il avait fait avec Ferdinand, et qu'il regarda sans doute comme annulé par un événement cpii n'avait pas été prévu lors de la conclusion du traité. Il laissa à la reine et à George Martinuzzi , évêque de Varadin , la tutelle de son fils et la régence du royaume. Le plus grande partie de la nation reconnut aussitôt le jeune roi, à qui elle donna, le nom d'Etienne, en mémoire du fondateur de leur monarchie 2
Ferdinand, quoique extrêmement déconcerté par cet événement imprévu , résolut de ne pas abandonner un royaume sur lequel il avait des droits par l'accord qu'il avait fait avec Jean. Il envoya des ambassadeurs à la reine pour en réclamer la possession, et lui promit la province de Transylvanie , comme un établissement pour son fils ; il se prépara en même temps à appuyer ses droits par la force des armes. Mais les personnes à qui Jean avait confié son fils avaient trop de courage pour céder ainsi sa couronne , et ils possédaient toutes les ressources nécessaires pour la bien défendre. La reine joignait à l'adresse particulière à son sexe un courage mâle, de l'ambilion et de la grandeur d'âme. Martinuzzi , qui s'était élevé par son propre mérite du rang le plus bas à la dignité dont il était revêtu, était un de ces hommes extraordinaires qui , par l'étendue et la variété de leurs talens .
1 Istuanhaffi, Hist. Jlung., lib. xxn, p. 135. î Jovius, HiaL, liv. xxxix, p. 239, A., ele
sont propres à jouer un grand rôle dans les temps de trouble et de faction. Il affectait un extérieur d'humilité et de piété austère dans les fonctions de son office ecclésiastique. Dans les affaires du gouvernement il montrait autant d'activité et de finesse que de fermeté. Pendant la guerre il dépouillait la soutane et montait à cheval, armé d'un cimeterre et d'un bouclier , aussi actif, aussi brave et aussi fier qu'aucun de ses compatriotes. Au milieu de toutes les formes diverses et opposées qu'il savait prendre, il laissait voir un désir insatiable d'autorité et de domination. Il était aisé de prévoir la réponse que Ferdinand devait recevoir. Il ne fut pas long-temps à se convaincre qu'il ne devait compter que sur la force pour se remettre en possession de la couronne de Hongrie. Il leva un corps nombreux d'Allemands , auxquels ses partisans joignirent leurs vassaux , et il fit marcher cette armée dans la partie du royaume qui s'était déclarée pour Etienne. Martinuzzi sentit bien qu'il n'était pas en état de tenir tête , en plaine , à une armée si puissante; il se contenta de s'assurer des villes , et surtout de Bude, qu'il eut soin de munir de toutes les provisions nécessaires pour sa défense. Il envoya en même temps des ambassadeurs à Soliman pour le prier d'accorder au fils cette même protection qui avait si long-temps maintenu le père sur le trône. Ferdinand fit les plus grands efforts pour traverser cette négociation; il offrit même d'accepter la couronne de Hongrie aux mêmes conditions iguominieuses sous lesquelles Jean l'avait tenue , et de se rendre tributaire de la Porte-Ottomane; mais le sultan vit tant d'avantages à épouser les intérêts du jeune roi qu'il promit de lui accorder sa protection; et en effet il fit marcher une armée vers la Hongrie, et la suivit aussitôt à la tète d'une seconde. Cependant les Allemands , dans l'espérance de terminer la guerre par la prise d'une ville où étaient renfermés le roi et sa mère, formèrent le siège de Bude. Martinuzzi , qui y avait rassemblé toutes les forces de la noblesse hongroise , défendit la ville avec tant de courage et d'habileté qu'il donna le temps aux Turcs de venir à son secours. Dès qu'ils arrivèrent, ils attaquèrent les Allemands affaiblis par la fatigue, les maladies et les désertions , les battirent et en firent un grand carnage *.
1 lstuauhaffi, Hist. hung , liv. xiv, p. 150.
Soliman ne tarda pas à joindre ses troupes victorieuses : las de tant d'expéditions dispendieuses pour défendre des états qui ne lui appartenaient point , ou tenté peut-être par l'occasion séduisante et favorable de s'emparer d'un royaume que possédait un enfant sous la tutelle d'une femme et d'un prêtre, il sacrifia trop facilement à ces motifs d'intérêt personnel tous les principes de l'honneur et les sentimens de l'humanité. Le sultan eut recours à la fraude pour exécuter un projet dont l'idée seule était une lâcheté ; il engagea la reine à lui amener dans son camp le jeune roi, qu'il avait , disaitil , un désir extrême de voir; il invita en même temps les principaux de-la noblesse de Hongrie à s'y rendre , et à assister à une fête qu'il voulait y donner. Tandis qu'on se livrait sans soupçons à la gaîté et aux divertissemens de la fête, un détachement de ses meilleures troupes s'empara d'une des portes de Bude. Maître de la capitale , de la personne du roi et des chefs de la noblesse , il fit conduire la reine avec son fils dans la Transylvanie, qu'il leur assigna pour leur partage , et nomma un pacha pour résider à Bude avec un corps de troupes considérable ; il réunit ainsi la Hongrie à l'empire ottoman. Ni les larmes , ni les plaintes de cette reine infortunée ne purent le toucher ; et Martinuzzi , trop faible pour s'opposer aux volontés absolues du sultan , fit d'inutiles efforts pour lui faire changer de résolution '.
Avant que Ferdinand eût reçu la nouvelle de celte usurpation violente, il avait malheureusement envoyé à Soliman de nouveaux ambassadeurs pour lui exposer encore ses droits à la couronne de Hongrie, et lui réitérer ses premières offres de tenir ce royaume de la Porte- Ottomane, et de lui payer un tribut annuel. Cette proposition , faite dans des circonstances si peu favorables, fut rejetée avec dédain. Le sultan, enflé de son succès , et se croyant en droit de faire la loi à un prince qui lui offrait de son propre mouvement des conditions si peu convenables à son rang , déclara qu'il n'interromprait point le cours de ses opérations militaires à moins que Ferdinand n'évacuât sur-le-champ toutes les villes qu'il tenait encore en Hongrie , et qu'il ne consentît à l'imposition d'un tribut
1 Istuanhaffi, Hist. hung., liv. xiv, p. 56. Jov., Hist., liv. xxxix, p. 24, 76, etc.
sur l'Autriche, afin de dédommager le sultan des sommes immenses que l'invasion présomptueuse de Ferdinand en Hongrie avait coulé à la Porte-Ottomane pour défendre ce royaume 1.
Tel était l'état des affaires enHongrie. Comme ces événemens malheureux y avaient précédé la séparation de la diète de Ralisbonne, ou qu'on avait alors lieu de les craindre, Charles sentit qu'il serait dangereux d'irriter le ressentiment des Allemands dans le moment où un ennemi si formidable était près de fondre sur l'empire; et que ce n'était qu'en flattant les protestans , et en leur donnant satisfaction sur leurs demandes qu'il pouvait espérer d'en être vigoureusement secouru, soit pour conquérir la Hongrie, soit pour défendre les frontières de l'Autriche. Ce fut par les concessions dont on a déjà parlé qu'il parvint a son but ; les protestans convinrent de lui fournir, pour faire la guerre aux Turcs, des secours d'hommes et d'argent si abondans qu'il ne lui resta presque plus d'inquiétudes sur la sûreté de l'Allemagne pour la campagne suivante.
Aussitôt après la clôture de la diète, l'empereur partit pour l'Italie. En passant par Lucques, il eut avec le pape une courte entrevue où il fut question des moyens les plus propres à terminer les disputes de religion qui désolaient l'Allemagne ; mais celte conciliation ne pouvait se faire entre deux princes dont les vues et les intérêts sur cette matière étaient alors si opposés. Tous les efforts que fit le pape pour étouffer les sujets de discorde qui divisaient Charles et François , et pour éteindre cette animosité mutuelle qui menaçait d'éclater bientôt par une guerre ouverte , n'eurent pas un succès plus heureux.
L'empereur avait l'esprit si occupé de la grande entreprise qu'il avait projetée contre Alger, qu'il fit assez peu d'attention aux propositions et aux arrangemens du pape, et se hâta de rejoindre sa (iode et son armée2.
Alger était toujours clans cette dépendance de l'empire turc où Barberousse l'avait mise. Depuis qu'il commandait la flotte ottomane, en qualité de capitan-pacha , Alger était gouverné par Hassen-Aga , eunuque renégat , qui , ayant passé au service des pirates par tous les grades , avait acquis dans la guerre une grande expérience , et était bien capable d'occuper un poste
1 Istuanhaffi, Hisl. hung., liv. xiv, p. 1i0. 1 Sandov., ffist., loin. Il, 298
qui demandait uncourage et des talens éprouvés. Hassen , pour se montrer digne de cet honneur, exerçait ses déprédations contre tous les états de la chrétienté , avec une activité si étonnante, qu'il surpassait, s'il est possible, Barberousse lui-même en audace et en cruauté. Ses corsaires avaient presque interrompu le commerce de la Méditerranée. Il jetait si fréquemment l'alarme sur les côtes d'Espagne , qu'on fut obligé d'élever de distance en distance des corps-de-garde, et d'y entretenir continuellement des sentinelles pour veiller sur l'approche des Barbaresques , et garantir les habitans de leurs invasions K L'empereur recevait depuis long-temps des plaintes très pressantes de la part de ses sujets ; on lui représentait que son intérêt et l'humanité lui faisaient également un devoir de réduire Alger, devenu , depuis la conquête de Tunis , le réceptacle de tous les pirates , et d'exterminer cette race de brigands , ennemis implacables du nom chrétien. Déterminé par leurs prières , séduit encore par l'espérance de donner un nouveau lustre à la gloire de sa dernière expédition d'Afrique , Charles, avant de quitter Madrid pour son voyage des Pays-Bas , avait donné des ordres en Espagne et en Italie pour équiper une flotte et lever une armée destinées a cette entreprise. Les changemens qui survinrent dans les circonstances ne le firent point changer de résolution : ni les progrès que faisaient les Turcs dans le pays , ni les remontrances de ses plus fidèles partisans en Allemagne , qui lui représentaient que son premier soin devait être de défendre l'empire; ni les railleries de ceux qui ne l'aimaient pas, et qui plaisantaient sur ce qu'il fuyait un ennemi qu'il avait près de lui , pour aller au loin en chercher un si peu digne de son courroux , rien ne put l'engager à porter ses forces vers la Hongrie. C'était sans contredit une entreprise honorable , que d'aller attaquer le sultan en Hongrie , mais elle était au-dessus de ses forces , et ne s'accordait pas avec ses intérêts. 11 eût fallu faire venir des troupes d'Espagne et d'Italie, pour les conduire dans un pays très éloigné ; pourvoir aux préparatifs immenses que demandait le transport de l'artillerie, des munitions et des bagages d'une armée entière, terminer dans une campagne une guerre qu'il était difficile de rendre un peu décisive, 1 Jovius, Hisl., liv. xxx, p.2C6.
même dans l'espace de plusieurs campagnes; un semblable projet eût entraîne des dépenses trop longues et trop fortes, pour que le trésor épuisé de l'empereur pût y suffire.
D'ailleurs , en employant de ce côté ses principales forces , les domaines qu'il possédait en Italie et dans les Pays-Bas restaient exposés à l'invasion du roi de France, qui ne manquerait pas de profiter d'une occasion si favorable d'y porter la guerre. D'un autre côté , son expédition d'Afrique , dont les préparatifs étaient achevés et presque toutes les dépenses faites, ne demandait qu'un seul effort , qui , outre la sûreté et la satisfaction que cette entreprise procurerait à ses sujets, demanderait si peu de temps que le roi de France ne pourrait guère profiter de son absence pour envahir ses états d'Europe.
Toutes ces raisons déterminèrent Charles a persister dans son premier dessein avec une résolution inflexible; il n'eut égard ni aux conseils du pape, ni à ceux d'André Doria, qui le conjurait de ne pas exposer une flotte entière à une destraction presque inévitable, en risquant l'approche des côtes dangereuses d'Alger , dans une saison si avancée , où les vents d'automne étaient si violens. Après s'être embarqué sur les galères de Doria , a Porto-Venère sur le territoire de Gènes, il ne tarda pas à reconnaître que cet habile homme de mer avait jugé mieux que lui d'un élément qu'il devait en effet mieux connaître. 11 s'éleva une tempête si violente, que ce ne fut qu'après les plus grands efforts, et après avoir couru les plus grands périls, que Charles put aborder à l'île de Sarclaigne, où était fixé le rendez -vous général de la flotte. Mais comme l'empereur était quelquefois d'un courage inébranlable et d'un caractère inflexible, les remontrances du pape, celles de Doria , les dangers même qu'il venait de courir , n'eurent d'autre effet sur lui que de l'affermir encore dans sa funeste résolution. Il est vrai que les forces qu'il avait rassemblées étaient bien capables d'inspirer les plus grandes espérances de succès, même à un prince moins hardi et moins présomptueux. Elles consistaient en vingt mille hommes d'infanterie et deux mille de cavalerie, tant Espagnols qu'Italiens et Allemands , pour la plupart vieux soldats ; et en trois mille volontaires , la fleur de la noblesse italienne et espagnole, qui s'était empressée de
faire sa cour à l'empereur en le suivant dans cette expédition, et qui se montrait jalouse de partager la gloire dont elle croyait qu'il allait se couvrir. 11 lui était d'ailleurs arrivé de Malle mille soldats envoyés par l'ordre de Saint-Jean , et conduits par cinq cents de ses plus braves chevaliers.
La navigation depuis l'île Majorque jusqu'aux côtes d'Afrique ne fut ni moins longue ni moins périlleuse que celle qu'il venait de faire. Lorsqu'il approcha de terre, la fureur de la mer et la violence des vents ne permirent pas aux troupes de débarquer. A la fin, l'empereur profitant d'un moment favorable les mit à terre sans oblacles , assez près de la ville d'Alger , vers laquelle il marcha sans délai. Hassen n'avait à opposer à cette puissante armée que huit cents Turcs et cinq mille Maures , moitié naturels du pays, moitié réfugiés de Grenade. 11 ne laissa pas de faire une réponse fière et hardie à la sommation qu'on lui fit de se rendre; mais malgré son courage et sa grande expérience dans l'art de la guerre, il n'aurait pu, avec le peu de soldats qu'il avait, tenir long-temps contre des forces supérieures à celles qui avaient battu Barberousse à la tète de soixante mille hommes, et réduit Tunis malgré tous les efforts de ce fameux pirate.
Au moment où l'empereur se croyait le plus en sûreté contre ses ennemis, il se vit tout a coup exposé A une calamité bien plus terrible, et contre laquelle toute la force et la prudence humaine ne pouvait rien. Deux jours après son débarquement , lorsqu'il n'avait encore eu que le temps de disperser quelques petits corps d'Arabes qui inquiétaient son armée dans les marches, des nuages s'amoncelèrent, et le ciel se couvrit d'une obscurité effrayante. Vers le soir, la pluie chassée par un vent impétueux commença à tomber avec violence; la tempête augmenta pendant la nuit; les impériaux, qui n'avaient débarqué que leurs armes, restèrent sans tentes et sans abri , exposés a toute la fureur de l'orage. En peu de temps la terre fut couverte d'eau au point qu'ils ne pouvaient se coucher : leur camp, placé dans un terrain bas, était entièrement inondé; à chaque pas ils entraient jusqu'à la moitié de la jambe dans la boue, et le vent soufflait avec tant d'impétuosité, que pour se soutenir ils étaient obligés d'enfoncer leurs
lances dans la terre et de s'en faire un point d'appui. Hassan était trop actif pour ne pas saisir une occasion si favorable d'attaquer ses ennemis. Dès le point du jour, il fit une sortie avec ses soldats, qui, ayant été sous leurs toits à l'abri de la tempête, étaient frais et vigoureux. Quelques soldats italiens qui avaient été postés le plus près de la ville, découragés et glacés de froid, s'enfuirent à l'approche de l'ennemi ; ceux qui occupaient les postes moins avancés montrèrent la plus grande valeur; mais la pluie ayant éteint leurs mèches et mouillé leur poudre , leurs mousquets étaient devenus inutiles ; et , pouvant à peine soutenir le poids de leurs armes, ils furent bientôt mis en désordre. Presque toute l'armée, ayant à sa tète l'empereur, fut obligée de s'avancer pour repousser l'ennemi, qui, après avoir tué un grand nombre d'impériaux et jeté l'épouvante dans le reste, se retira en bon ordre.
Le sentiment de ce désastre et de ce premier danger fut cependant bientôt effacé par un spectacle plus affreux encore et plus déplorable ; il faisait grand jour, et l'ouragan continuait dans toute sa force; on voyait la mer s'agiter avec toute la fureur dont cet élément terrible est capable : les navires, d'où dépendait la subsistance et le salut de l'armée, arrachés de leurs ancres, allaient ou se briser les uns contre les autres, ou se fracasser contre les rochers ; plusieurs furent poussés à terre; d'autres furent abîmés dans les Mois. En moins d'une heure quinze vaisseaux de guerre et cent soixante bàtimens de transport périrent ; huit cents hommes qui étaient à bord furent noyés ; ou si quelques-uns de ces malheureux échappaient à la rage des flots et cherchaient à gagner la terre à la nage, ils étaient massacrés sans pitié par les Arabes. L'empereur, immobile d'étonnement et de douleur, contemplait en silence cet affreux désastre; il voyait s'engloutir dans les flots et toutes ses munitions de guerre et les immenses provisions destinées à nourrir ses troupes; il voyait s'évanouir toutes ses espérances. La seule ressource qui fût en son pouvoir était d'envoyer quelques détachemens pour chasser les Arabes postés sur le rivage, et pour recueillir le petit nombre de ceux qui avaient le bonheur de gagner la terre. A la fin cependant le vent commença a tomber, et l'on espéra qu'on pourrait conserver encore assez de
vaisseaux pour sauver l'armée des horreurs de la famine et la ramener en Europe ; mais ce n'étaient encore que des espérances. Vers le soir, la mer se couvrit d'épaisses ténèbres ; les officiers des vaisseaux qui n'avaient pas péri se trouvant dans l'impossibilité de faire parvenir aucun avis aux troupes qui étaient à terre, celles-ci passèrent toute la nuit dans les tourmens de l'inquiétude la plus affreuse. Lorsque le jour reparut , une barque envoyée par Doria vint à bout d'aborder à terre , et apprit au camp que l'amiral avait échappé à la tempête, la plus furieuse qu'il eût vue depuis cinquante ans de navigation, et qu'il avait été obligé de se retirer sous le cap Métafuz avec ses vaisseaux délabrés. Comme le ciel était toujours orageux et menaçant, Doria conseillait à l'empereur de marcher avec la plus grande diligence vers ce cap, l'endroit le plus commode pour rembarquer les troupes.
C'était, dans ce malheur, une grande consolation pour Charles que d'apprendre qu'une partie de sa flotte était sauvée : mais ce sentiment de plaisir était bien altéré par les embarras et les inquiétudes où le jetait encore l'état de son armée. Métafuz était à quatre jours de marche du lieu où il était alors campé. Les provisions qu'il avait débarquées à terre étaient toutes consommées; les soldats, fatigués et abattus, auraient à peine été en état de faire celte route dans leur propre pays : découragés par une suite de souffrances que la victoire même n'aurait peut-être pu leur rendre supportables , ils n'avaient pas la force de résister à de nouvelles fatigues. Cependant la situation de l'armée ne permettait pas même dedélibérer, et il n'y avait pas deux partis à prendre. Charles ordonna donc àses troupes de se mettre en marche; les blessés et les malades furent placés au centre, et ceux qui paraissaient les plus vigoureux à la tète et à l'arrière-garde. Ce fut alors que l'effet cruel des maux qu'ils avaient essuyés se fit mieux sentir, et que de nouvelles calamités vinrent augmenter les premières. Les uns pouvaient à peine soutenir le poids de leurs armes; les autres, épuisés par une marche pénible dans des chemins profonds et presque impraticables, tombaient et mouraient sur la place ; plusieurs périrent de famine , car l'armée n'avait guère d'autre subsistance que des racines, des graines sauvages et la chair des chevaux que l'empereur faisait tuer et
distribuer à ses troupes; une partie se noya dans les torrens, tellement gonflés par les pluies, qu'en les passant à gué on y entrait dans l'eau jusqu'au menton ; il y en eut un grand nombre de tués par l'ennemi, qui, pendant la plus grande partie de leur marche, ne cessa de les inquiéter et de les harceler jour et nuit. Enfin ils arrivèrent à Métafuz, et le temps devenant tout à coup assez calme pour favoriser la communication de la flotte avec l'armée , ils retrouvèrent des vivres en abondance, et se livrèrent à l'espérance de se voir bientôt en sûreté.
Dans cet horrible enchaînement de malheurs, Charles déploya de grandes qualités, que le cours suivi de ses prospérités ne l'avait pas mis jusqu'alors à portée de faire connaître. 11 fit admirer sa fermeté, sa constance, sa grandeur d'âme, son courage et son humanité; il supportait les plus grandes fatigues comme le dernier soldat de son armée; il exposait sa personne partout où le danger était menaçant; il ranimait le courage de ceux qui se laissaient abattre; il visitait les malades et les blessés , et les encourageait tous par ses discours et par son
exemple. Quand l'armée se rembarqua , il resta des derniers sur le rivage , quoiqu'un corps d'Arabes, qui n'était pas éloigné, menaçât de fondre à chaque instant sur l'arrière -garde. Charles répara en quelque sorte par tant de vertus la présomption et l'entêtement qui lui avaient fait entreprendre une expédition si funeste à ses sujets. Ce ne fut point là le terme de leurs malheurs. A peine toutes les troupes furent rem» barquées, qu'il s'éleva une nouvelle tempête | moins terrible à la vérité que la première, mais qui dispersa tous les vaisseaux et les obligea de chercher chacun de leur côté des ports, soit en Espagne soit en Italie, où ils pussent aborder. Ce fut par-là que se répandit le bruit de ces désastres, avec les exagérations que pouvaient y ajouter des imaginations encore frappées de terreur. L'empereur lui-même , après mille périls , avait été forcé de relâcher dans le port de Bregia en Afrique, où les vents contraires le retinrent pendant plusieurs semaines : enfin il arriva en Espagne, dans un étal bien différent de celui où il y était revenu après sa première expédition contre les Barbaresques1.