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nuer dans la faveur de l'empereur *. Tandis que, par une conduite qui paraissait étrange à tous ceux de sa religion , Maurice captivait ainsi les bonnes grâces de ce monarque, il commençait à montrer de la jalousie contre son cousin l'électeur de Saxe. Cette passion secrète, qui devint dans la suite si fatale au dernier, avait déjà presque occasioné une rupture entre ces deux princes. Dès que Maurice fut parvenu au gouvernement, ils prirent les armes l'un contre l'autre avec une égale fureur, pour un vain droit de juridiction dans une petite ville des bords de la Moldave. Mais au moment d'en venir aux mains, ils furent arrêtés par la médiation du landgrave de Hesse , et par la puissante autorité des remontrances de Luther 2.
Cependant le pape , quoique très irrité des concessions que l'empereur avait faites aux réformés à la diète de Ratisbonne , était si vivement sollicité d'assembler un concile , soit par les partisans zélés du saint siège, soit par des personnes même dont les opinions et les desseins pouvaient lui être suspects, qu'il ne crut pas pouvoir différer davantage à le convoquer. Plus on avait eu de peine à l'obtenir, plus on attendait avec impatience l'effet de ses décisions. Mais voulant du moins y donner la loi et diriger toutes les opérations de l'assemblée, le pontife ne perdit pas de vue sa première résolution de choisir pour cet objet une ville d'Italie où les ecclésiastiques à ses gages et dépendans de sa faveur pussent se rendre sans peine et à moins de frais. Il donna au nonce qu'il avait à la diète de Spire, en 1542, l'ordre de renouveler cette proposition si souvent rejetée des Allemands, et l'autorisa , s'il trouvait toujours la même répugnance dans les esprits , à proposer pour le lieu du concile la ville de Trente dans le Tirol , soumise au roi des Romains, et située sur les confins de l'Allemagne et de l'Italie. Les princes catholiques, après avoir représenté dans la diète que le choix de Ratisbonne , Cologne , ou quelques autres grandes villes de l'empire , eût été plus avantageux pour le bien général , finirent par s'en tenir à la dernière offre de Paul. Mais les protestans témoignèrent un mécontentement universel, et déclarèrent qu'ils ne reconnaîtraient point un concile convoqué hors des limites de
1 Sleid , p 317. Seck., liv. m, p. 371, 386, 1-8.
2 Sleid., p. 292. Seck., lib. ni, p. 483.
l'empire par l'autorité du pape, et dans lequel il se réservait le droit de présider L
Paul, sans s'inquiéter de cette opposition, publia la bulle du concile, nomma trois cardi- I naux pour y assister comme ses légats , et leur ' prescrivit de se rendre à Trente avant le premier de novembre , jour qu'il avait fixé pour l'ouverture de cette assemblée. Mais s'il eût désiré le concile aussi sincèrement qu'il le prétendait , il n'aurait pas choisi pour le tenir un temps si peu convenable. On ne pouvait guère s'attendre en ce moment à voir régner dans les esprits ce concert et ce calme qui seuls peuvent assurer la liberté et l'autorité des délibérations : d'ailleurs la guerrecruellequiétaitalorsallumée entre l'empereur et François ne permettait pas aux ecclésiastiques de la plus grande partie de l'Europe d'arriver tranquillement à Trente. Les légats y demeurèrent plusieurs mois sans qu'il y parût personne , si ce n'est quelques prélats des états du pape; et ce pontife se vit contraint, pour éviter le ridicule et le mépris aux yeux des ennemis de l'église, de rappeler ses cardinaux et de différer le concile 2.
Malheureusement pour la cour de Rome , pendant que les protestans d'Allemagne saisissaient toutes les occasions de décrier son autorité, l'empereur et le roi des Romains jugèrent qu'il était de leur intérêt de ne les pas réprimer et même de se les attacher par de nouveaux actes d'indulgence. Dans la même diète de Spire, où ils avaient protesté de la manière la plus insultante contre la tenue du concile à Trente , Ferdinand, qui avait besoin de leur secours dans la Hongrie , permit que leurs protestations fussent insérées dans les registres de cette assemblée; et renouvelant en leur faveur les privilèges qu'ils avaient obtenus à Ratisbonne , il y ajouta toutes les sûretés qu'ils pouvaient demander. Entre autres choses, il leur accorda la suspension d'un décret de la chambre impériale contre la ville de Goslar, qui était entrée dans la ligue de Smalkalde et avait saisi les revenus du clergé dans ses domaines. 11 fut enjoint à Henri , duc de Brunswick , de se désister de l'exécution de ce décret. Mais ce prince qui poussait le zèle jusqu'au fanatisme, aussi téméraire qu'obstiné dans ses entreprises, ne cessa point ses incur-
1 Sleid., p. 291. Seck., lib. ni. p. 283. * Fra-Paolo, p. 97. Sleid., p. 29C.
sions dans le territoire de Goslar. L'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse, ne pouvant souffrir qu'on opprimât les membres de la ligue, assemblèrent leurs forces, déclarèrent la guerre à Henri , et dans l'espace de quelques semaines, l'ayant dépouillé de ses états, l'obligèrent à chercher un refuge à la cour de Bavière. Cet acte d'une vengeance prompte et sévère fit trembler toute l'Allemagne; et les confédérés de Smalkalde montrèrent, dès ce premier essai de leurs armes, qu'ils avaient et le courage et le pouvoir de proléger leurs associés i.
Enhardis par tant de concessions et par les progrès que faisaient de jour en jour leurs opinions, les princes de la ligue de Smalkalde firent une protestation solennelle contre la chambre impériale, et ne voulurent plus reconnaître sa juridiction, sous prétexte que cette cour n'avait point été visitée ou réformée selon le décret de Ratisbonne , et qu'elle continuait à montrer la partialité la plus indécente dans tous ses procédés. Peu de temps après, ils firent encore un pas plus hardi , et protestant contre le recez d'une diète tenue à Nuremberg, qui avait pourvu à la défense de la Hongrie, ils refusèrent de fournir leur contingent pour cet objet , à moins que la chambre impériale ne fût réformée , et qu'on ne leur accordât une sûreté entière sur tous les points qui concernaient la religion 2.
Tels étaient les mesures des protestans , et la confiance qu'ils avaient dans leur pouvoir, lorsque Charles revint des Pays-Bas pour tenir la diète qu'il avait convoquée â Spire. Le respect pour la majesté impériale, et l'importance des affaires qu'on avait à traiter, rendirent cette assemblée très nombreuse. Tous les électeurs, beaucoup de princes ecclésiastiques et séculiers, et les députés des villes y furent présens. Charles sentit bien que ce n'était pas là le moment de soulever l'esprit inquiet des réformés, en soutenant avec hauteur la doctrine de l'église , ou en portant la moindre atteinte aux [ riviléges dont ils jouissaient ; mais qu'au contraire, pour obtenir d'eux quelques secours, il fallait les tranquilliser par de nouvelles faveurs et donner plus d'extension que jamais à la liberté de cons-
1 Sleid., Commémorai io succincta causarum belli , etc., et Smalcadicis contra Henri Bruns w.ab iisdem aditœ, ap. Scardium, tom. Il , p. 307.
* Sleid., p. 304, 307. Seck., lib. m, p. 404, 405.
cience. Aussi s'appliqua-t-il à rechercher l'amitié de 1 électeur de Saxe et du landgrave de liesse, chefs du parti protestant ; et leur cédant sur quelques points , promettant tout sur les autres articles, il se mit à l'abri des obstacles qu'ils auraient pu lui susciter. Cette précaution prise, il crut pouvoir s'expliquer dans la diète sans aucun ménagement. Il commença par vanter son zèle et ses travaux infatigables à l'égard des deux objets les plus importans pour la chrétienté; l'un avait été de procurer un concile général pour apaiser les disputes de religion qui désolaient l'Allemagne; et l'autre, de prendre de justes mesures pour arrêter les progrès formidables des armées ottomanes. Mais tous ses piaix desseins, disait-il, avaient été renversés par l'injuste ambition du roi de France, qui ayant gratuitement rallumé en Europe une guerre qu'on croyait éteinte par la trêve de Nice , avait empêché les pères de l'église d'arriver au coscile, ou d'y délibérer en sûreté, et l'avait obligé lui-même à employer toutes ses troupes à sa défense, quoiqu'il eût mieux aimé, pour l'honneur de la chrétienté et pour sa propre satisfaction, les tourner contre les infidèles. Il ajouta que François, non content d'avoir fait avorter son projet, venait par une impiété sans exemple d'attirer les Turcs au cœur des états catholiques; et que joignant ses armes aux leurs, il avait attaqué ouvertement le duc de Savoie, membre de l'empire; que la flotte de Barberousse était actuellement dans un des ports de la France, n'attendant que le retour du printemps pour porter la terreur et la désolation chez les chrétiens; que, dans de semblables circonstances , ce serait une folie que de penser à faire des expéditions au loin contre les Ottomans, ou à les chasser de Hongrie tandis qu'un aussi puissant allié que François leur donnait un asile au centre de l'Europe ; qu'il était de laprudencc de s'opposer d'abord au danger le plus voisin et le plus pressant, et par conséquent rl'humilierla France, afin de priver Soliman des avantages qu'il tirait de cette union peu naturelle avec un monarque qui s'arrogeait encore le titre de très chrétien ; qu'au reste la guerre contre le roi de France était la même que contre le sultan, puisqu'on ne pouvait affaiblir le premier sans porter un coup sensible au dernier. Il finissait par demander à l'assemblée des se-
cours contre François, qui non-seulement attaquait le corps germanique et son chef, mais encore se déclarait l'allié des infidèles et l'ennemi public de la chrétienté.
Pour donner plus de poids à ces violentes invectives de l'empereur, le roi des Romains se leva et fit un récit des conquêtes rapides de Soliman dans la Hongrie ; on en voyait la cause , disait-il , dans la fatale nécessité où s'était trouvé son frère de tourner toutes ses forces contre la France. D'un autre côté, les envoyés du duc de Savoie parlèrent fort au long des opérations de Barberousse à Nice , et des ravages qu'il avait faits sur cette cote. Ces plaintes, jointes à l'indignation générale qu'excitait en Europe cette alliance sans exemple du roi de France avec les Turcs , firent sur la diète toute l'impression que l'empereur désirait , el disposèrent la plupart de ses membres à lui accorder de puissans secours. On ne permit pas aux ambassadeurs que François envoyait pour expliquer les motifs de sa conduite, d'entrer dans les terres de l'empire. En vain ils publièrent l'apologie de leur maître et tentèrent de justifier son alliance avec Soliman par des exemples tirés de l'Écriture et de la couduite des princes chrétiens ; ils ne gagnèrent rien sur des esprits déjà irrités et trop prévenus eontre ce monarque, pour être en état d'écouler aucune raison en sa faveur.
Charles, considérant cette disposition de l'Allemagne, sentit qu'il ne pouvait plus trouver d'obstacle à ses projets que dans les craintes et les défiances des réformés ; il se détermina donc à calmer leurs inquiétudes, en leur accordant tout ce qu'ils pouvaient désirer pour leursùreté. Dans ce dessein il consentit à un arrêté qui suspendait tous les décrets portés jusqu'alors contre eux ; on convint qu'il se tiendrait un concile général ou national pour le rétablissement de la paix dans l'église; que l'empereur lâcherait de le faire convoquerle plus tôt qu'il serait possible; qu'en attendant, les proteslans jouiraient du libre exercice de leur religion ; que la chambre impériale ne pourrait plus les inquiéter, et que les juges de cette cour, à l'expiration du terme de leur office , seraient remplacés par d'autres personnes compétentes, sans aucune distinction de religion. Les réformés , touchés de ces actes de condescendance , s'engagèrent à s'unir aux autres membres de la diète, pour déclarer Ja
guerre à François au nom de l'empereur. Ils accordèrent à Charles un corps de vingt -quatre mille hommes de pied et de quatre mille chevaux , qui devaient être entretenus pendant six mois aux dépens de la confédération. En même temps la diète imposa dans toute l'Allemagne une taxe par tête, sans aucune exception, pour subvenir aux frais de la guerre contre les Turcs. Tandis que Charles suivait avec une extrême attention le fil des affaires les plus compliquées, au milieu d'une diète nombreuse, où il s'agissait de faire concourir tant d'intérêts divers au but de sa politique ambitieuse, il négociait d'un autre côté sa paix particulière avec le roi de Danemark , qui , sans avoir encore rien tenté de considérable pour François son allié , pouvait cependant faire une diversion formidable en sa faveur \. En même temps il agissait auprès du roi d'Angleterre pour l'engager à faire de plus vigoureux efforts contre leur ennemi commun. Le temps était bien propre à tout obtenir : ce qui venait d'arriver en Ecosse animait Henri du plus violent ressentiment contre François. Après avoir conclu avec le parlement de ce royaume un traité de mariage entre son fils et la jeune reine Marie, il croyait voir bientôt tous ses désirs remplis par l'union des deux monarchies , projet chéri de ses prédécesseurs et toujours suivi sans succès. Mais la reine-mère , Marie de Guise, le cardinal Beatoun et les autres partisans de la France, vinrent à bout, non seulement de rompre cette alliance, mais encore d'aliéner entièrement la nation écossaise des Anglais et de redoubler son ancien attachement pour la France. Henri ne renonça pas cependant à un objet de celle importance. Outre le plaisir de se venger d'un ennemi qui avait fait échouer le dessein qui lui tenait le plus au cœur , il lui sembla qu'humilier François était le meilleur moyen de ramener les Écossais au traité qu'ils avaient rejeté. Il était si entêté de ce projet , que Charles le trouva prêt à le seconder dans tout ce qu'il voudrait entreprendre contre le roi de France. Tel était le plan qu'ils concertèrent ensemble, que son exécution, entraînant infailliblement la perle de la France, aurait agrandi les états de l'empereur, et même élevé sa puissance au point de devenir fatale à la liberté de
Dumout, Corps diplom., tom. IV, p. Il, p. 27$. I ' Herbert, p. 245. Du Bellay, p. 448.
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l'Europe. Les deux monarques convinrent d'entrer eu France, chacun avec une armée de vingtquatre mille hommes, et sans perdre du temps a assiéger les villes frontières, de pénétrerait cœur du royaume pour unir leurs forces près de Paris ' .
Cependant François restait seul contre tant d'ennemis que Charles lui suscitait; Soliman était l'unique allié qui ne l'eût point abandonné. Mais celte alliance avait rendu le roi si odieux a toute la chrétienté , qu'il aima mieux en perdre les avantages que d'être plus long-temps l'objet de la haine et de l'exécration publique. En conséquence, dès l'enlrée de l'hiver, il renvoya Barberousse, qui, dans son retour à Constantinople, ravagea les côtes de la Toscane et de Naples. Comme François ne se flattait pas d'égaler les forces de son rival, il voulut y suppléer par la célérité, en prenant les devans pour l'ouverture de la campagne. Dès le commencement du printemps, le comte d'Enghien investit. Carignan, ville du Piémont, que le marquis duGuast, après s'en être emparé la première année de la guerre, avait jugée assez importante pour la fortifier à grands frais. Le comte poussa ce siège avec tant de vigueur, que du Guast, jaloux de sa conquête, ne vit pas d'autre moyen de la sauver des mains des Français que de hasarder une bataille. Il accourut de Milan, et comme il ne cherchait pas à cacher son dessein, on le sut bientôt clans le camp ennemi. Enghien, jeune, entreprenant, plein de valeur, désirait passionnément d'éprouver la fortune dans un combat ; ses troupes ne le souhaitaient pas avec moins d'ardeur ; mais le roi , retenu par la situation critique de ses affaires, et l'esprit encore rempli de ses premiers désastres, avait lié les mains au prince en lui défendant expressément de risquer une action générale. Celui-ci ne voulut cependant pas abandonner Carignan au moment où cette place était près de se rendre ; mais brûlant de se distinguer par quelque action d'éclat , il dépêcha Moulue a la cour pour représenter au roi les avantages d'un combat et l'espoir qu'il avait de la victoire. François remit cette affaire à la discussion de son conseil. Tous les minisires, l'un après l'autre, opinèrent contre la bataille, appuyant leur avis de raisons très plausibles. Monluc, qui était
présent à leurs délibérations, parut si mécontent de tout ce qu'il entendait, et montra tant d'impatience de parler à son tour, que le roi, frappé de ses gestes, l'appela et lui demanda ce qu'il pouvait opposer à un avis si général et si juste. Monluc, simple soldat, mais vif et d'un courage reconnu, représenta le bon état des troupes, l'ardeur qu'elles montraient d'aller à l'ennemi, la confiance qu'elles avaient en leurs officiers ; enfin l'infamie éternelle dont le refus d'une bataille couvrirait les armes françaises. Ces raisons furent soutenues d'une chaleur si naturelle, d'une éloquence militaire si rapide, qu'il entraîna non-seulement le roi , toujours passionné pour les actions hardies, mais encore plusieurs membres du conseil. François, saisi du même enthousiasme qui animait ses troupes, tressaillit, et levant les mains au ciel : «Allez, dit-il à Mon- «luc; retournez en Piémont et combattez au «nom de Dieu *.»
Dès qu'on sut cette réponse du monarque, une ardeur martiale s'emparant de la noblesse, la cour resta déserte ; tous ceux qui pouvaient servir ou qui voulaient se distinguer allèrent en Piémont partager, comme volontaires , les dangers et la gloire d'une action générale. Encou- 'agé par l'arrivée de tant de braves officiers, enghien se prépara aussitôt à une bataille que lu Guast ne refusa point. La cavalerie était à peu près égale dans les deux partis; mais l'infanterie des impériaux l'emportait au moins de dix mille hommes sur celle des Français. On se rencontra près de Cérisoles, dans une plaine ouverte dont le terrain ne mettait l'avantage d'aucun côté, et où les armées eurent toute la facilité de se ranger en bataille. Le premier choc fut tel qu'on devait l'attendre de vieilles troupes, pleines d'acharnement et de bravoure. La cavalerie française chargea avec son impétuosité ordinaire, renversant tout ce qui osait l'arrêter; mais, d'un autre côté, la discipline et la valeur de l'infanterie espagnole ayant fait plier le corps qu'elle avait en tète, la victoire balança, prèle à se déclarer pour le général qui saurait le mieux se conduire dans ce moment critique. Du Guast qui se trouvait parmi les troupes qui avaient été rompues, craignant de tomber entre les mains des Français qui pou-
1 Mémoires de Monluc.
vaient venger sur lui le meurtre de Rincon et de Frégose, perdit sa présence d'esprit et oublia de faire avancer son grand corps de réserve. Cependant Enghien, avec un courage et une prudence admirables, soutint à la tête de ses gendarmes le corps de troupes qui avait commencé à plier. En même temps il ordonne à son corps de Suisses, qui n'avait jamais combattu sans vaincre , de tomber sur les Espagnols. Ce mouvement fut décisif; on ne vit plus que confusion et que carnage. Le marquis du Guast , blessé à la cuisse , ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. La victoire des Français fut complète : dix mille impériaux furent tués, et il y en eut un grand nombre de pris, avec les tentes, le bagage et l'artillerie. Du côté des vainqueurs, la joie fut sans mélange , et dans le peu de monde qu'ils perdirent, il ne se trouva pas un seul officier de distinction *.
Cette brillante journée , en couvrant de gloire les Français, les délivra du plus grand danger. Du Guast ne se proposait pas moins que d'envahir avec son armée tout le pays qui est entre le Rhône et la Saône , où il ne se trouvait ni villes fortes ni troupes réglées à lui opposer. Mais il n'était pas au pouvoir de François de pousser ses avantages avec assez de vigueur pour recueillir tous les fruits de cette victoire. Quoique le Milanais restât sans défense , et que ses habitans, qui depuis long-temps murmuraient sous la dureté du gouvernement des impériaux , fussent tout prêts à secouer le joug; quoique le comte d'Enghien , animé par son succès , pressât vivement le roi de saisir l'heureuse occasion de recouvrer un pays dont il avait toujours ambitionné la possession ; cependant il fallut sacrifier toute idée de conquête à la sûreté de l'état. François fut obligé de rappeler douze mille hommes des meilleures troupes qui servaient sous Enghien pour venir au secours du royaume, où l'empereur et le roi d'Angleterre étaient près d'entrer, chacun par une frontière opposée et avec des forces supérieures. Ainsi les opérations de ce prince ne firent plus que languir. La réduction de Carignan et de quelques autres villes du Piémont fut tout ce que lui valut sa grandevictoire de Cérisoles 2.
» Du Bellay, pag. 429, etc. Mémoires de Monluc. Jovius, Hist., lib xliv, p. 327, 6.
» Du Bellay, p. 438, etc.
L'empereur, selon sa coutume, fut le dernier à se mettre en campagne; mais enfin il parut vers le commencement de juin à la tèle de l'armée la plus nombreuse et la mieux pourvue qu'il eût encore rassemblée contre la France. Elle montait à environ cinquante mille hommes. Une partie s'était déjà emparée du Luxembourg et de quelques villes des Pays-Bas , avant que Charles l'eût jointe. Il marcha avec l'armée entière vers les frontières de la Champagne. Il aurait dû , comme il en était convenu avec le roi d'Angleterre, aller droit à Paris. Le dauphin, qui commandait les seules troupes auxquelles François pût se fier du salut de son royaume, n'était pas en état de faire tète à l'empereur. Mais le succès des Français en défendant la Provence , en 1Ô36 , leur avait appris le plus sûr moyen d'embarrasser un ennemi qui fait une invasion. La Champagne , qui produit plus de vin que de blé, ne pouvait fournira l'entretien d'une grande armée ; et l'on avait eu soin , avant l'approche de l'empereur , d'emporter ou de détruire le peu de provisions qui s'y trouvaient. La ressource de Charles fut de chercher à s'emparer de quelques places fortes, afin d'assurer les convois d'où dépendait sa subsistance. Les villes fronlières étaient en si mauvais état, qu'il se flatta de s'en saisir promptement et sans peine. Il attaqua d'abord Ligny et Commercy , qui ne firent que peu de résistance; ensuite il investit Saint- Dizier, qui n'avait rien de tout ce qu'il fallait pour soutenir un siège, quoique cette place gardât un passage important sur la Marne. Mais le comte de Sancerre et M. de la Lande, qui avaient acquis tant de gloire à la défense de Landrecy, se jetèrent généreusement dans la ville , résolus de la conserver à leur maître jusqu'à la dernière extrémité. L'empereur qui savait de quoi ils étaient capables, désespérant d'emporter cette place d'emblée , se détermina à l'assiéger en forme; et comme il était dans son caracière de ne jamais abandonner une entreprise où il était «ne fois engagé, il suivit celle-ci avec plusdobsjiination que de prudence.
Les préparatifs du roi d'Angleterre pour la campagne étaient faits bien avant ceux de l'empereur; mais ne voulant ni attaquer seul toutes les forces de la France, ni laisser ses troupes dans l'inaction, Henri prit cette occasion de châtier les Écossais , et dépêcha sa flotte avec une j « Herbert.
partie considérable de son infanterie sous le comte d'Hertford pour faire une descente dans ce royaume. Hertfort exécuta ses ordres avec vigueur, pilla et brûla Edimbourg et Leith , fit du dégât dans le pays , et se rembarqua avec tant de diligence que la flotte rejoignit le roi aussitôt après son passage en France. L'empereur, qui était alors occupé au siège de Saint- Dizier , envoya un ambassadeur à Henri pour le féliciter de son heureuse arrivée , et le presser de marcher directement à Paris , selon les termes de leur traité. Mais Charles en employant son temps et ses forces à prendre des villes pour son propre compte , donnait un si mauvais exemple à son allié , que celui-ci crut pouvoir l'imiter et s'emparer aussi de son côté des places qui étaient à sa bienséance. Sans aucun égard pour les instances de l'empereur, il investit aussitôt Boulogne , et ordonna au duc de Norfolk de pousser le siège de Montreuil, qui avait été commencé avant son arrivée par un corps de Flamands , joint à quelques troupes anglaises. Mais tandis que Charles et Henri s'occupaient chacun de son intérêt particulier, la cause commune en souffrait. Au lieu de celte union et de cette confiance si nécessaires à l'exécution du grand projet qu'ils avaient concerté , ils montrèrent bientôt une jalousie mutuelle, qui peu à peu engendra les soupçons et finit par une haine ouverte '.
Cependant François , à force de soins , venait de rassembler une armée qui , par le nombre et la valeur des troupes, pouvait faire tête à l'ennemi. Le dauphin, en habile général, évitait prudemment une bataille dont la perte aurait mis le royaume en danger, et se contentait de fatiguer l'empereur avec des troupes légères , de couper le chemin à ses convois et de dévaster le pays autour de lui. Malgré l'embarras où ces opérations réduisaient Charles , il poussait toujours le siège de Saint-Dizier, que Sancerre défendait avec une valeur et une habileté surprenante ; cet officier soutint plusieurs assauts qu'il repoussa tous ; et la mort du brave la Lande, qui fut tué d'un coup de canon, n'ébranla ni sa fermeté ni son courage. Après cinq semaines , il était encore en état de tenir quelque temps, lorsqu'un artifice de Granvelle l'obligea de se rendre. Cet habile politique, ayant inter-
cepté la clef du chiffre dont le duc de Guise se servait dans sa correspondance avec Sancerre , forgea une lettre au nom de ce duc, qui autorisait le gouverneur à capituler , sous prétexte que le roi, quoique très satisfait de sa conduite, ne jugeait pas prudent de risquer une bataille pour le secourir. Cette lettre fut portée dans la ville de manière à ne donner aucun soupçon , et Sancerre tomba dans le piège ; mais en se rendant , il obtint dos conditions dignes de sa valeur, entre autres une suspension d'armes pendant huit jours. Ce terme expiré , il s'obligeait à ouvrir lui-même les portes à l'ennemi , si François , dans cet intervalle , n'attaquait point l'armée impériale et ne jetait pas des troupes dans la ville K Ainsi Sancerre, en arrêtant si long-temps l'empereur devant une place de peu d'importance, donna le loisir à son souverain de rassembler tous ses forces et jouit d'une gloire assez rare dans un commandant subalterne, celle de sauver sa patrie.
Dès que Saint-Dizier se fut rendu, l'empereur s'avança dans le cœur de la Champagne ; mais l'opiniâtre résistance qu'il venait d'éprouver lui avait ôté toute espérance de pénétrer jusqu'à Paris, en lui faisant pressentir ce que lui coûterait le siège des villes plus fortes et mieux gardées. D'ailleurs la difficulté de pourvoir à ses subsistances croissait à mesure qu'il s'éloignait de ses frontières. Il avait perdu une grande partie de ses meilleures troupes au siège de Saint-Dizier; chaque jour elles diminuaient dans des escarmouches qu'il ne pouvait éviter, et qui ruinaient insensiblement son armée , sans amener une action décisive. Cependant la saison s'avançait, et Charles n'avait pu gagner assez de terrain, ni prendre des villes assez considérables pour assurer ses quartiers d'hiver dans le pays ennemi ; ses soldats , à qui il devait plusieurs mois de solde , étaient prêts à se mutiner, et les fonds lui manquaient pour les payer. Toutes ces considérations le déterminèrent à écouter les ouvertures de paix que la reine de France , sa sœur, lui fit faire par l'entremise secrète de deux dominicains , qui étaient leurs confesseurs. En conséquence, des plénipotentiaires furent nommés des deux côtés , et commencèrent leurs conférences à Chaussé, petit village
1 Brantôme, tom. IV, p. 489.
près de Chàlons. Mais Charles, soit qu'il voulût faire un dernier effort contre la France, soit qu'il ne cherchât qu'un prétexte d'abandonner son allié et de conclure une paix séparée , envoya un ambassadeur à Henri pour le sommer formellement d'avancer vers Paris, selon les clauses de leur traité. Tandis qu'il attendait la réponse du roi d'Angleterre et l'issue des conférences de Chaussé , il continua de marcher en avant, malgré le manque de provisions; enfin, soit habileté ou bonheur de sa part, soit qu'il y eût de la négligence ou quelque trahison chez les ennemis, il surprit d'abord Épernay, et ensuite Château-Thierry, où étaient des magasins considérables. Dès qu'on sut la prise de ces deux villes, dont la dernière n'est qu'à deux journées de Paris, la consternation se répandit dans cette capitale sans défense, où l'alarme s'accrut à proportion de son étendue. Les habitans, livrés au désespoir , fuyaient comme s'ils eussent vu déjà l'empereur à leurs portes. Plusieurs envoyèrent leurs femmes et leurs enfans à Rouen par la Seine ; d'autres à Orléans et dans les villes sur la Loire. François lui-même, plus affligé de cet événement que d'aucun autre malheur de son règne, également sensible au triomphe de son rival prêt à venir l'insulter dans sa capitale, et au danger où tout son royaume allait être exposé, ne put s'empêcher, dans le premier mouvement de sa surprise et de son chagrin, de s'écrier : « 0 Dieu ! que tu me fais payer cher cette couronne que je croyais avoir reçue de ta main comme un don l ! » Mais se reprochant bientôt ce transport de douleur et de murmure, il ajouta avec un retour de piété : « Que ta volonté soit faite; » et reprenant sa première tranquillité, il donna des ordres pour s'opposer à l'ennemi. Le dauphin détacha vers Paris huit mille hommes qui ranimèrent le courage des habitans. 11 jeta une forte garnison dans la yille de Meaux, et par une marche forcée gagna la Ferté, qui se trouvait entre les impériaux et la capitale.
L'empereur, à qui la disette se faisait sentir de nouveau , voyant que le dauphin évitait toujours la bataille, et n'osant l'attaquer dans son camp avec des troupes harassées et beaucoup diminuées , tourna promptemenl à droite , et se
Brantôme , loin. VI, p. 381.
[1544] LIVRE Vil.
retira vers Soissons. Ce fut alors qu'ayant reçu la réponse de Henri, qui refusait d'abandonner le siège de Boulogne et de Montreuil , dont il était près de se rendre maître, Charles se crut quitte envers lui de toutes les conditions de leur traité, et libre de ne consulter que son intérêt. 11 consentit donc à renouer la conférence que la surprise d'Épernay avait rompue. La paix n'était pas difficile à conclure entre deux princes, dont l'un la désirait ardemment , et l'autre en avait le plus grand besoin. Elle fut signée à Crespy, petite ville près de Meaux, le 18 de septembre. Les principaux articles furent que des deux côtés on se restituerait toutes les conquêtes faites depuis la trêve de Nice; que l'empereur donnerait en mariage au duc d'Orléans , sa fille aînée , ou la seconde fille de son frère Ferdinand; que si c'était la sienne, il lui céderait à titre de dot la province des Pays-Bas en toute souveraineté pour passer aux enfans mâles qui naîtraient de ce mariage; que s'il préférait de donner sa nièce , elle apporterait à son mari l'investiture du duché de Milan avec ses dépendances; que l'empereur déclarerait dans l'espace de quatre mois le choix qu'il aurait fait entre les deux princesses, et que les conditions respectives pour la conclusion du mariage auraient lieu dans un an, à compter du jour de la date du traité ; qu'aussitôt que le duc d'Orléans serait en possession des Pays-Bas ou de Milan , François rendrait au duc de Savoie tout ce qu'il lui avait pris , excepté Pignerol et Montmélian; que ce monarque renoncerait à toutes ses prétentions sur le royaume de Naples ou sur la souveraineté de la Flandre et de l'Artois, et que Charles en retour abandonnerait les siennes sur le duché de Bourgogne et le comté de Ciiarolais ; que François ne donnerait aucun secours au roi de Navarre dans sa retraite; enfin que les deux monarques feraient conjointement la guerre aux Turcs , et que pour cet objet le roi fournirait, quand il en serait requis par l'empereur et l'empire , six mille gendarmes et dix mille hommes d'infanterie L
Sans parler des fâcheuses extrémités où le défaut de subsistances réduisait l'armée impériale, de la difficulté d'assurer sa retraite, ou de l'impossibiiitédefairehiverner ses troupesen France, Charles avait encore, pour désirer de conclure
1 Recueil des Traités, tom. Vil, p. 227. Belius de causis pacis crepiac. in actis erudit. Lips. 1763.
la paix, d'autres motifs qui, pour être plus indirects, n'en étaient pas moins puissans. Le pape était extrêmement irrité contre lui, tant des concessions faites aux protestans dans la dernière diète , que de la promesse qu'il avait donnée de procurer l'assemblée d'un concile et de permettre en Allemagne des disputes publiques sur les points de controverse. Ces deux prétendus attentats sur la juridiction et les droits du saint siège parurent à Paul autant de sacrilèges. 11 écrivit à Charles une réprimande plutôt qu'une lettre. Le style en était si hautain et si rempli d'amertume qu'on y voyait plutôt l'envie de chercher querelle à ce prince que le désir de le ramener. Ce ressentiment était encore aigri par la ligue de l'empereur avec Henri. L'alliance d'un hérétique, excommunié parle saint siège, était aux yeux du pape une profanation aussi 1 odieuse que l'union de François avec Soliman. ; D'un autre côté son fils et son petit-fils décla- ' maient hautement contre Charles , parce qu'il avait refusé qu'on aliénât en leur faveur Parme et
■ Plaisance, et leur haine contribuait à irriter de ! plus en plus celle de Paul. Ajoutez à tout cela le | puissant appât des flatteries et des promesses j que François ne cessait d'employer auprès de ce '■ pontife pour le gagner. Quoique dans l'intention S de conserver son système de neutralité , le pape i eût jusqu'alors étouffé son ressentiment . éludé
les artifices de sa famille et résisté aux sollicitai tions du roi de France , on ne pouvait cependant j compter sur la fermeté d'un homme qui avait
■ à lutter contre ses passions, ses amis et son I intérêt. Charles n'ignorait point que l'union
du pape avec la France mettrait en danger ses états d'Italie; il prévoyait que les Vénitiens ne manqueraient pas de suivre l'exemple d'un pontife regardé par les Italiens comme un modèle de politique; et dans une situation où il supportait à peine le fardeau de la guerre, il sentait qu'une nouvelle ligue formée contre lui pouvait enfin l'accabler '. Dans ce même temps , les Turcs, n'ayant point trouvé de résistance en Hongrie, en avaient emporté presque toutes les villes, et ils s'approchaient rapidement de l'Autriche 2. Mais ce qui exigeait la principale attention de l'empereur était le progrès extraordinaire de la doctrine des réformés en Allemagne, et
1 Fra-Paolo,p. 100. Pallavic, p. 163.
* Istuanhaffi, Hist. himg,, p 177.
la dangereuse confédération formée par les princes de cette communion. Près de la moitié des Allemands avaient secoué le jougdeféglise catholique , et la fidélité du reste était fort ébranlée. La noblesse autrichienne avait demandé à Ferdinand le libre exercice du protestantisme *. Les Bohémiens, qui conservaient toujours quelque semence de la doctrine de Jean Hus, favorisaient ouvertement les nouvelles opinions. L'archevêque de Cologne , animé d'un zèle rare parmi les ecclésiastiques, avait déjà commencé la réforme de son diocèse. II n'était donc pas possible, à moins qu'on ne réprimât à propos cet esprit d'innovation , de prévoir où il pourrait s'arrêter. Charles avait été lui-même témoin, dans la dernière diète , du ton décisif et tranchant que les protestans y avaient pris. Il avait vu que , pleins de confiance dans leur nombre et leur union, ils dédaignaient d'employer le style soumis de leurs premières requêtes, et qu'ils poussaient la hardiesse jusqu'à mépriser ouvertement le pape , sans montrer beaucoup plus de respect pour la dignité impériale. S'il voulait donc maintenir l'ancienne religion ou sa propre autorité, et ne pas se contenter du vain titre de chef de l'empire , il lui fallait faire un vigoureux effort, mais qui devenait impossible pendant qu'il aurait à soutenir une guerre au dehors contre un ennemi puissant.
Tels étaient les motifs de Charles pour faire la paix. Il avait eu l'adresse de diriger le plan du traité de Crespy conformément à ses vues. Les conditions faites avec François privaient le pape de tous les avantages qu'il se promettait en préférant l'amitié de ce monarque à celle de l'empereur; par l'article qui regardait la guerre avec les Turcs, Charles tournait contre Soliman les armes d'un allié qu'il lui enlevait; enfin, par une clause particulière qu'on n'inséra pas dans le traité, de peur d'exciter mal à propos des alarmes, l'empereur convint avec François qu'ils emploieraient tous deux leur crédit et leur pouvoir à procurer un concile général pour affermir leur autorité et détruire l'hérésie protestante dans leurs états. Ce dernier article ôtait aux confédérés de Smalkalde toute espérance de secours de la part du roi de France 2. Mais de peur que leurs sollicitations ou la jalousie contre
1 Sleid., p. 28.
» Seck., lib. m, p. 496.
un ancien rival ne fissent oublier à François ses engagemens, Charles le laissa engagé dans une guerre avec les Anglais, qui le mettait hors d'état de prendre aucune part aux affaires d'Allemagne.
Henri , de tout temps prévenu d'une haute idée de son importance et de son pouvoir, sentit vivement le peu d'égards que lui témoignait l'empereur en faisant la paix sans sa participation. Cependant il trouvait dans la situation actuelle de ses affaires quelque adoucissement à son dépit. A la vérité, les troupes flamandes ayant reçu l'ordre de se retirer, il avait été obligé de rappeler le duc de Norfolk du siège de Monlreuil ; mais , d'un autre côté , Boulogne s'était rendue avant que la négociation de Crespy fût terminée. Henri, plein de l'orgueil que lui inspirait sa conquête, était encore dans la chaleur de son ressentiment contre l'empereur, lorsque les ambassadeurs de François arrivèrent avec des ouvertures de paix ; de sorte qu'ils le trouvèrent peu disposé à accorder des conditions justes et modérées. Ses prétentions extravagantes, qu'il déclara d'un ton de conquérant, étaient que le le roi de France renonçât à son alliance avec l'Ecosse, et lui payât non-seulement les arrérages de ses dettes anciennes, mais encore le remboursement de tous les frais de la guerre. François, quoiqu'il voulût assez sincèrement la paix pour y faire de grands sacrifices, n'ayant plus cependant l'empereur à combattre, rejeta avec dédain ces propositions ignominieuses. Henri partit pour l'Angleterre, et les hostilités continuèrent entre les deux nations l.
Le traité de Crespy, si avantageux aux Fran çais qu'il délivrait d'un ennemi déjà au cœur du royaume, fut pourtant censuré hautement par le dauphin, qui le regardait comme une preuve manifeste de la prédilection du roi pour son jeune frère le duc d'Orléans. Il se plaignit que son père sacrifiait l'honneur de l' état et d'anciens droits de la couronne à l'empressement d'établir un fils qui avait toute sa faveur. Mais comme il n'osait risquer d'offenser le roi par le. refus de ratifier ce traité, et que cependant il voulait pouvoir réclamer un jour toute aliénation faite à son désavantage, il protesta secrètement en présence de quelques-uns de ses partisans
1 Mém. de Ribier, tom. I, p. 672. Herbert, p. 2ii.
contre ce traité , déclarant nul d'avance tout ce qu'il serait forcé de faire pour le confirmer. Le parlement de Toulouse suivit son exemple, probablement à l'instigation des créatures de ce prince1. Mais François ratifia cette paix avec la plus grande joie. Aussi content d'avoir délivré ses sujets des malheurs d'une invasion que de la perspective d'acquérir une souveraineté pour son second fils , il ne crut pas acheter trop cher tant d'avantages en renonçant à des acquisitions illégitimes, à des titres jusqu'alors ruineux et funestes à sa nation , et à des droits qui , faute de possession, n'étaient plus d'aucune valeur. Charles , au temps prescrit par le traité , déclara l'intention où il était de donner en mariage au duc d'Orléans la fille de Ferdinand avec le Milanais 2. Tout semblait promettre la durée de la paix : l'empereur , cruellement tourmenté de la goutte , paraissait hors d'état de faire aucune entreprise qui demandât une grande vigueur de corps et d'esprit. 11 le sentait luimême, ou du moins il souhaitait qu'on le crût. Lorsqu'il était le plus accablé de celte maladie douloureuse, un ambassadeur de France arriva à Bruxelles pour assister à la ratification de la paix. Charles, signant son nom avec beaucoup de peine, dit qu'on ne devait pas craindre qu'il violât ce traité , et qu'une main qui pouvait à peine tenir une plume n'était guère propre à manier la lance.
L'indisposition de l'empereur le retint plusieurs mois à Bruxelles. Ce fut du moins en apparence la cause qui lui fit différer l'exécution du vaste plan qu'il avait formé pour humilier en Allemagne le parti protestant; mais il avait encore d'autres raisons de ce délai. Malgré l'importance des motifs qui l'avaient déterminé à cette entreprise , la ligue formidable qu'il avait à combattre , et la situation de ses propres affaires le mettaient dans la nécessité de délibérer mûrement, de procéder avec circonspection, et de ne pas jeter brusquement le masque sous lequel il cachait ses sentimens réels et ses projets. 11 voyait les proteslans , malgré leur confiance dans leurs propres forces, montrer une inquiétude continuelle sur ses desseins. Aussi prompts à prendre l'alarme que prêts à se défendre, ils joignaient la jalousie dune faction faible à l'au-
1 Recueil des Traites, tom. Il, p. 235, 238. * Ibid., tom. Il, p. 228.
dace d'un parti puissant. D'un autre côté l'empereur, toujours embarrassé dans sa guerre contre les Turcs , et voulant s'en délivrer, avait pris le parti d'envoyer à la Porte un ambassadeur chargé de propositions de paix très soumises; mais les résolutions de cette cour impérieuse étaient incertaines ; et avant de les bien connaître, c'eût été de la part de Charles une haute imprudence que d'allumer le feu d'une guerre civile dans ses propres états.
Dans ces circonstances , le pape publia , aussitôt après la paix de Crespy, une bulle pour convoquer l'assemblée d'un concile général à Trente , au commencement du printemps , exhortant tous les princes chrétiens à profiter de l'heureuse tranquillité de l'Europe pour extirper les hérésies qui menaçaient de renverser tout ce que le christianisme avait de plus sacré. L'empereur parut d'abord mécontent de cette précipitation : cependant, après avoir affecté de blâmer le pape, afin de mieux en imposer, il approuva ce concile qui pouvait devenir utile à ses desseins , et nonseulement nomma des ambassadeurs pour y assister en son nom, mais encore ordonna aux ecclésiastiques de ses états de s'y rendre au temps prescrit x.
Telles étaient les vues de l'empereur, lorsqu'après plusieurs prorogations la diète impériale s'ouvrit à Worms. Les protestans qui jouissaient de la liberté de conscience, mais d'une manière précaire et sans autre garant que le recez de la diète , qui même ne pouvait avoir de force que jusqu'à la tenue d'un concile , souhaitaient ardemment d'établir cet important privilège sur un fondement solide et qui leur en assurât la perpétuité. Mais loin de leur offrir de nouvelles sûretés, les deux points principaux que Ferdinand proposa à la considération de la diète , furent la continuation de la guerre avec les Turcs et l'état de la religion. Il dit que le premier était d'autant plus urgent, que Soliman, après avoii conquis la plus grande partie de la Hongrie, était près de tomber sur les provinces d'Autriche : que l'empereur qui , dès le commencement de son règne, au risque même de sa propre vie, s'était occupé à repousser les attaques de ce formidable sultan , était toujours animé du même zèle et venait d'arrêter volontairement le cours de ses succès en France , afin d'employer , de
1 Fra-Paolo,p. 104.
concert avec son ancien rival, toutes ses forces contre l'ennemi commun de la foi; qu'il était également et du devoir et de l'intérêt de tous les membres de l'empire de seconder les religieux efforts de leur chef , en lui fournissant des secours dans ce besoin pressant ; qu'à l'égard ces controverses en matière de religion , elles étaient si embrouillées et d'une discussion si pénible, qu'on ne pouvait espérer d'en voir de sitôt l'issue; que les sollicitations réitérées et la persévérance de l'empereur avaient enfin obtenu du pape la tenue d'un concile qu'on désirait et demandait depuis si long-temps, et que le moment fixé pour cette assemblée étant arrivé , les deux partis devaient attendre ses décrets avec l'intention de s'y soumettre comme aux décisions de l'église universelle.
Les catholiques de la diète reçurent cette déclaration de Ferdinand avec de grands applaudissemens, et répondirent qu'ils consentiraient à toutes ses demandes. Mais les protestans témoignèrent beaucoup de surprise à des propositions si ouvertement contraires au recez de la précédente diète. Ils soutinrent que par l'importance de leur objet, les discussions de doctrine devaient être mises les premières en délibération; que malgré les alarmes que causaient à toute l'Allemagne les progrès des. Turcs, l'assurance du libre exercice de leur religion les touchait encore de plus près, et qu'ils ne pouvaient s'engager dans une guerre étrangère , tandis que leur tranquillité domestique serait menacée; que cependant ,si l'on voulait faire cesser leurs craintes à cet égard , ils ne montreraient pas moins de zèle que leurs compatriotes à repousser l'ennemi commun de la chrétienté ; mais que , si le danger qu'on avait à craindre de la part des Turcs était si grand qu'il ne permît point de s'occuper d'autres objets en ce moment , ils demandaient au moins qu'on assemblât incessamment une diète pour décider en dernier ressort les disputes de religion, et qu'en même temps le décret de la première diète sur cet article essentiel fût clairement expliqué. Par le recez de Spire on était convenu qu'ils jouiraient paisiblement de l'exercice public de leur religion jusqu'à la convocation légale d'un concile ; mais le pape venant d'en indiquer un auquel Ferdinand exigeait qu'on se soumît , ils commencèrent à soupçonner leurs adversaires de chercher à tirer avantage
de quelques termes équivoques du recez, et d'en conclure que le terme de la liberté de conscience devait expirer à l'ouverture du concile. Pour prévenir une pareille interprétation, ils renouvelèrent leurs protestations contre une assemblée convoquée hors des limites de l'empire, par la seule autorité du pape, et à laquelle il se réservai! le droit de présider; ils déclarèrent que, malgré la convocation illégale de ce concile, ils regardaient le recez de la dernière diète comme étant encore dans toute sa force.
Jusqu'à ce moment, tandis que l'empereur avait cru de son intérêt d'adoucir et de gagner les protestans, il avait su trouver des expécliens pour les satisfaire sur des prétentions déraisonnables en apparence ; mais ses vues ayant entièrement changé , il avait obligé Ferdinand à s'en tenir à ses premières propositions , et à ne rien accorder qui pût donner la moindre atteinte à la légitimité ou à l'autorité du concile. Les réformés de leur côté ne furent pas moins inflexibles ; et de part et d'autre on employa beaucoup de temps et d'efforts à se bien convaincre que la conciliation était impossible. La présence même de l'empereur , qui après sa guérison se rendit à Worms , ne contribua pas à rendre les protestans plus dociles : persuadés qu'ils soutenaient la cause de Dieu et de la vérité, également supérieurs à l'appât de l'intérêt et aux impressions de la crainte , soit que l'empereur redoublât ses sollicitations , soit qu'il laissât entrevoir ses desseins menaçans, iï ne fit qu'accroître leur hardiesse. Ils déclarèrent enfin ouvertement qu'ils ne daigneraient pas faire leur apologie dans un concile convoqué, non pour examiner leur doctrine, mais pour la condamner; qu'ils regardaient comme nulle une assemblée dirigée par l'autorité d'un pontife , qui s'était ôté le droit de les juger en qualiiiant d'avance d'hérésie leurs opinions, et en abusant d'un pouvoir usurpé pour les accabler du poids de ses censures '.
Pendant que les protestans, toujours plus fermes dans leur union , refusaient toute communication avec le concile, et des secours à l'empereur contre les Turcs , Maurice de Saxe se montra seul prêt à satisfaire tes désirs de ce
1 Sleidi , p. 343, etc. Seck., liv. m, p. 543, elc. Thuan., ffi.it., lib. n. d. 56.
prince. Malgré son attachement inviolable pour J la réformation , affectant une modération utile à ; ses vues , il confirma de plus en plus l'empereur dans les préventions qu'il lui avait inspirées en j sa faveur ; et par-là , il se fraya le chemin à ( l'exécution des grands desseins que méditait sans cesse son âme active et ambitieuse f. Son exemple n'eut pourtant que très peu d'influence j sur les autres protestans , et Charles comprit ; qu'il ne pouvait espérer ni d'en tirer des secours ! pour la guerre contre les Turcs, ni decalmer leurs ; craintes et leur défiance sur l'article de leur reli- . gion. Mais ses projets n'étant pas encore mûrs, ; ni ses préparatifs assez avancés pour les forcer ' à l'obéissance ou pour châtier leur obstination, ; il eut l'adresse de cacher ses intentions dans le dessein de leur donner de la confiance ; il indiqua pour le commencement de l'année suivante, une diète à Ratisbonne où se décideraient les j points contestés au moyen des conférences d'un certain nombre d'ecclésiastiques de chaque parti : qui devaient s'y rendre 2.
Mais quelque envie qu'eût l'empereur d'en imposer aux protestans par ces apparences de modération , il n'était pas capable d'une dissimulation assez constante pour leur dérober ses dangereux desseins. Hermann comte de Wied , archevêque et électeur de Cologne, prélat recommandable par ses vertus et par une antique simplicité de mœurs , mais d'ailleurs aussi peu savant que tous les nobles qui possédaient alors les grands bénéfices de l'Allemagne , était devenu un prosélyte de la doctrine des réformateurs. Il avait commencé, dès l'année 1543 , avec l'assistance de Mélanchlon et de Bucer , à abolir l'ancien culte dans son diocèse, pour y introduire celui des protestans. Les chanoines de sa cathédrale, prévenus contre cet esprit d'innovation, et sentant combien l'égalité évangélique de la nouvelle secte serait préjudiciable à leurs dignités et à leurs richesses, s'opposèrent aux entreprises inouïes de leur archevêque, avec toute la chaleur que l'intérêt pouvait ajouter à leur zèle pour les anciennes institutions. Ce prélat ne voyant dans les obstacles qu'il rencontrait, qu'une nouvelle preuve de la nécessité d'établir la réformation, ne se relâcha ni dans sa résolution ni dans sa fermeté. Enfin les chanoines
* Seck., iiv. m, p. 571.
s Sleid.. p. 551.
ayant éprouvé l'inutilité de leur résistance, protestèrent solennellement contre les entreprises de leur archevêque , et en appelèrent au pape et à l'empereur, l'un son juge ecclésiastique, et l'autre son seigneur temporel. Cet appel fut porté devant l'empereur pendant qu'il était à Worms; il prit aussitôt les chanoines de Cologne sous sa protection, leur enjoignant de procéder en toute rigueur contre ceux qui oseraient secouer le joug de l'église romaine, défendit à l'archevêque de faire aucune innovation dans son diocèse , et le somma de comparaître à Bruxelles dans l'espace de trente jours pour y répondre aux accusations intentées contre lui1. Charles ne se contenta pas de manifester aux protestans ses sentimens de haine par ce coup d'autorité ; il persécuta sans relâche , dans ses états héréditaires des Pays-Bas , tout ce qui était suspect de luthéranisme. Dès son arrivée à Worms, il imposa silence aux prédicateurs protestans de cette ville. II souffrit même que dans la chaire de sa propre chapelle un moine italien déclamât contre les luthériens, et le désignât comme élu de Dieu pour exterminer leur dangereuse hérésie. En même temps il dépêcha à Conslantinople l'ambassade dont on a déjà parlé avec des ouvertures de paix , afin de se délivrer de toute appréhension du côté des Turcs. Ni ces démarches ni leurs dangereuses conséquences ne purent échapper à l'inquiète curiosité des protestans; leurs alarmes se réveillèrent, et leur vigilance s'accrut à proportion du péril.
Cependant la fortune de Charles , qui dominait en toute occasion celle de son rival , le tira d'un mauvais pas dont toute sa sagacité et son adresse n'auraient pu le dégager. Le duc d'Orléans , dans le temps même où il devait épouser la fille de Ferdinand et prendre possession du Milanais, mourut d'une fièvre maligne. Cet événement délivra l'empereur de l'obligation d'abandonner une province si importante à son ennemi , ou de la honte de manquer à un engagement récent et solennel dont la violation aurait bientôt occasioné une rupture avec la France. Il affecta pourtant de témoigner beaucoup de chagrin de la mort prématurée d'un jeune prince qui devait lui être allié de si près; mais il évita soigneusement d'entrer clans de nou-
1 Sleid., p. 310, 340, 351. Seckend, liv. in, p. 443, 553.
voiles discussions sur le Milanais , et ne voulut jamais qu'on changeât rien au traité de Crespy, malgré les instances de François, qui demandait quelques dédommagemens des avantages qu'il avait perdus par la mort de son fils. Dans les temps glorieux et florissans du règne de ce monarque, une déclaration de guerre aurait saus doute bientôt suivi cet injuste refus; mais l'affaiblissement de sa santé, l'épuisement de son royaume, et la nécessité de repousser les forces de l'Angleterre l'obligèrent de dissimuler son ressentiment et de remettre ses projets de vengeance à un moment plus favorable. Cependant, comme le duc de Savoie ne devait recouvrer ses états que par les conditions du mariage stipulé clans le traité de Crespy, les droits ou les prétentions de la France anéantirent les espérances de ce malheureux prince , et restèrent à cette couronne pour servir de prétextes à de nouvelles guerres l.
En effet les confédérés de Smalkalde se flattèrent que les altercations qui allaient suivre la mort du duc d'Orléans produiraient une rupture entre les deux monarques, et leur laisseraient le temps de respirer; mais ils se trompèrent dans cette conjecture comme dans celle qu'ils formèrent sur un événement qui semblait être le prélude d'une querelle entre l'empereur et le pape. La passion de Paul pour l'agrandissement de sa famille croissait avec l'âge , d'autant plus qu'il voyait la dignité et la puissance attachées à la tiare décliner de jour en jour. Comme il savait que l'empereur ne se prêterait pas aux vu s de son ambition , il hasarda, au risque d'offenser ce monarque, de donner à son fils Pierre-Louis l'investiture de Parme et de Plaisance. Cette élévation singulière d'un homme dont la naissance illégitime était une tache pour le pape, et dont la vie licencieuse excitait l'indignation de tous les honnêtes gens, causa un scandale universel, surtout dans un moment où la plus grande partie de l'Europe déclamait ouvertement contre les mœurs corrompues et le pouvoir exorbitant du clergé, désordres si crians qu'un des principaux objets de l'assemblée du concile était de les réformer. Quelques cardinaux attachés à l'empereur firent des remontrances à Paul sur cette aliénation indécente
1 Belcarius, Comment., p. 769. Paruta, Hist. venct., ▼•!■ IV, p. 177
du patrimoine de l'église. L'ambassadeur d'Espagne ne voulut pas être présent à la solennité de cette installation; et Charles refusa nettement de confirmer l'acte de l'investiture , sous prétexte que Parme et Plaisance faisaient partie du Milanais. Mais l'empereur et le pape, tous deux attentifs aux affaires d'Allemagne, sacrifiant leurs passions particulières à la cause publique, étouffèrent leur jalousie et leur ressentiment pour s'occuper d'intérêts qu'ils jugeaient d'une plus grande importance K
Vers le même temps, la paix de l'Allemagne fut interrompue par une invasion de Henri , duc de Brunswick. Ce prince , privé de ses états que l'empereur tenait en séquestre jusqu'à ce qu'on eut accommodé ses différends avec les confédérés de Smalkalde , avait cependant un si grand crédit en Allemagne qu'il s'engagea d'y lever un corps considérable de troupes pour le service du roi de France contre l'Angleterre. François fournit l'argent d'avance; les troupes furent levées : mais au lieu de les conduire en France , le duc de Brunswick entra tout à coup à la tête de ce corps dans ses propres états , espérant de les recouvrer avant qu'on pût lui opposer une armée. Cette attaque inattendue surprit les confédérés , et François fut encore plus étonné d'un artifice si bas et si indigne d'un prince. Mais le landgrave de Hesse assembla avec une promptitude incroyable tout ce qu'il put de soldats pour arrêter les progrès des troupes indisciplinées de Henri. Bientôt , avec le secours de son gendre Maurice et quelques renforts de l'électeur de Saxe , il remporta plusieurs avantages sur l'ennemi. Le duc , prompt et hardi à former des projeis, mais faible et irrésolu dans l'exécution , fut obligé de se rendre lui-même à discrétion avec son fils aîné. Il resta confiné dans une étroite prison jusqu'à ce qu'un changement dans ia situation des affaires lui rendit la liberté 2.
Le succès du landgrave accrut la réputation des armes deprotestans, et la réformation du Palatinat donna une nouvelle force à leur parti. Frédéric, qui avait succédé à son frère Louis dans cet électorat, après avoir été soupçonné depuis long-temps d'un penchant secret pour ia doctrine des réformés ne balança plus à le mon trer ouvertement dès qu'il fut souverain. Cepen-
' Paruta, Hist. venet. ,\o\.W , p. 178. Pallavic, p. 180. * Sleid., p. 352. Seck., liv. m , p. 567.
dant , comme il espérait que le fruit de tant de diètes, de conférences et de négociations amènerait enfin l'établissement de sa religion, il n'osa d'abord tenter aucune innovation publique dans ses états; mais las d'une attente inutile, il crut qu'il était enfin obligé de soutenir de toute son autorité la doctrine qu'il approuvait , et de se rendre aux vœux de ses sujets , qui , par leur commerce avec les états protestans, s'étaient universellement imbus de leurs opinions. Comme la chaleur et l'impétuosité des premiers efforts de la réformation s'étaient un peu ralenties, le changement du Palatinat se fit avec beaucoup d'ordre et de régularité; i ancien culte fut aboli et le nouveau s'introduisit sans violence et sans aucun trouble. Quoique Frédéric adoptât les dogmes des protestans, il imita l'exemple de Maurice, et ne voulut point entrer dans la ligue de Smalkalde 1 .
Quelques semaines avant la révolution arrivée dans le Palatinat, le concile général s'ouvrit à Trente avec les solennités d'usage. Les états catholiques mettaient toutes leurs espérances dans cette assemblée , et dès le commencement des troubles de l'église ils l'avaient regardée comme le meilleur remède qu'on y pût appliquer; mais beaucoup de gens craignaient qu'il ne fût trop tard, et qu'un mal qui avait fait de si violens progrès pendant vingt -huit ans ne fût trop invétéré. Quoique le pape , par sa dernière bulle de convocation , eût fixé la première séance du concile au mois de mars, il avait des vues si différentes de celles de l'empereur, que l'année se passa presque tout entière en négociations. Charles , prévoyant que la rigueur des décrets du concile mettrait les protestans sur la défensive et porterait peut-être leur ressentiment à quelque résolution désespérée, faisait tous ses efforts pour la différer jusqu'à ce que ses préparatifs l'eussent mis en état d'en soutenir les décisions par la force des armes. D'un autre côté le pape, qui s'était pressé d'envoyer ses légats à Trente pour y présider en son nom , craignait d'exposer au mépris son autorité, ou de faire suspecter ses intentions , si , dans un moment où le danger de l'église demandait des remèdes prompts et vigoureux, les pères du concile demeuraient dans l'inaction. Il insista donc avec
'»' Sieid., p. 356. Seck., liv. m, p. 61 G.
Charles, ou pour transporter cette assemblée dans quelque ville d'Italie, ou pour en suspendre les opérations pendant quelque temps, ou bien enfin pour l'autoriser à commencer sur-le-champ ses délibérations. L'empereur rejeta les deux premières propositions comme également offensantes pour les Allemands, et protestans et catholiques; mais, sentant qu'il était impossible d'éluder la dernière , il se restreignit à demander qu'on travaillât dans le concile à la réforme des désordres de l'église avant de procéder à l'examen ou à la décision des articles de foi. C'était précisément ce que la cour de Rome craignait le plus; et le but de tous ces artifices était d'éviter une recherche si dangereuse. Paul , quoiqu'il eût été moins inflexible qus quelques-uns de ses prédécesseurs sur la convocation d'un concile, n'en était pas moins jaloux de son autorité. Il pressentait qu'un pareil début serait un sujet de triomphe pour les hérétiques. Il appréhendait tout ce qui pouvait s'ensuivre d'humiliant ou de funeste pour le saint siège , si le concile regardait la réforme des abus comme son unique affaire, et si les prélats du second ordre pouvaient, au gré de leurs désirs et de leur humeur, prescrire des lois à ceux qui , par la puissance et les dignités, étaient au-dessus d'eux. Ainsi, sans écouter les propositions insidieuses de l'empereur, il donna des instructions à ses légats pour ouvrir le concile.
La première session se passa en pures formalités. Dans la suivante on convint que ce qu'il y avait de plus pressant était de dresser une confession de foi qui contiendrait tous les articles dont l'église ordonnait la croyance, mais qu'en même temps on porterait son attention sur les moyens de réformer les mœurs et la discipline du clergé. Ce premier pas , qui montrait déjà quel serait le fruit du concile, le ton impérieux des légats qui y présidaient, et la déférence aveugle de la plupart des membres qui suivaient l'impulsion des chefs, firent prévoir aisément aux protestans à quelles décisions ils devaient s'attendre. Ils furent étonnés cependant de voir quarante prélats (car il n'y en avait pas un plus grand nombre au concile) s'arroger l'autorité de représentans de l'église universelle, et juger en son nom les points les plus importans de la foi. Frappée elle-même de cette indécence et du ridicule qui pouvait en résulter, l'assemblée fut
HISTOIRE DE C
1res lente dans ses opérations, et pendant quelque temps elle n'y procéda que d'une manière faible et languissante l. Dès que les confédérés de Smalkalde eurent appris l'ouverture du concile, ils publièrent un long manifeste contenant de nouvelles protestations contre cette assemblée et les raison qui les déterminaient à ne point reconnaître sa juridiction 2. Cependant le pape et l'empereur s'embarrassaient si peu d'en presser les opérations qu'on s'aperçut aisément qu'ils étaient occupés de quelque intérêt de plus grande conséquence.
Mais les protestans ne pouvaient être tranquilles spectateurs des mouvemens du pontife et de Charles; leurs soupçons croissaient de jour en jour , par les avis qu'ils recevaient de tous côtés , des trames qu'on ourdissait contre eux. Le roi d'Angleterre les informa que l'empereur , résolu depuis long-temps de détruire leur secte, ne manquerait pas de saisir cet intervalle du repos de l'Allemagne , comme la conjoncture la plus favorable pour l'exécution de son dessein. Les négocians d'Augsbourg , qui était dès lors une ville du plus grand commerce , furent avertis par leurs correspondais d'Italie , dont quelques-uns favorisaient secrètement le protestantisme 3, que le pape et l'empereur préparaient contre les réformés une dangereuse confédération. Ils reçurent en même temps des Pays-Bas l'avis que Charles avait donné des ordres d'y lever des troupes ainsi que dans d'autres parties de ses états, mais avec toutes sortes de précautions pour cacher ses mesures. Tous ces avis , réveillant les défiauces et la vigilance des protestans , ne leur laissèrent aucun doute sur les intentions de l'empereur ; ils prirent l'alarme ; les députés de la ligue de Smalkalde s'assemblèrent à Francfort, et se communiquant mutuellement leurs informations, ils se convainquirent de plus en plus du danger qui les menaçait. Cependant leur union n'était pas aussi solide que l'exigeaient leur situation et les préparatifs de leurs ennemis. Cette ligue subsistait déjà depuis dix ans; mais les territoires de la plupart des princes confédérés étaient enclavés les uns dans les autres: des mariages entre leurs familles, des alliances et des contrats
1 Fra-Paolo, p. 120, etc. Pallavic, p. 180, etc. 5 Seck., lib. m, p. 602, etc.
» Jd,j ibid.j p. 579
] de différente espèce, avaient, selon la coutume d'Allemagne, établi des droits et des prétentions réciproques, et c'étaient autant de sujets inévitables de jalousie et de discorde. Les uns, attachés au duc de Brunswick , en voulaient ouvertement au landgrave , de la rigueur qu'il avlit exercée contre ce prince aussi malheureux qu'imprudent. D'autres accusaient l'électeur de Saxe et le landgrave , qui étaient les chefs de la ligue, d'avoir, par leurs profusions ou leur manque d'économie, engagé les confédérés dans des dépenses inutiles et exorbitantes. Ces deux grands princes , qui , par la supériorité de leur puissance et de leur autorité , gouvernaient entièrement le corps de la confédération, avaient pourtant des vues si différentes, que toutes leurs opérations languirent au moment où elles avaient besoin de la plus prompte vigueur. Le landgrave était un homme violent et d'un caractère entreprenant ; mais , comme son zèle pour sa religion ne lui faisait point oublier les intérêts de la politique, il soutint que dans le danger inévitable dont ils étaient menacés, ils n'avaient pas de plus sûr moyen de s'en garantir que de rechercher la protection des rois de France et d'Angleterre, ou de s'allier avec les cantons protestans de la Suisse, dont ils pouvaient tirer une assistance telle que le demandait leur situation. L'électeur, d'un autre côté, qui avait plus de droiture qu'aucun prince de ce siècle , ne manquait pas de talens pour gouverner sagement dans des temps de tranquillité; mais il avait une vénération superstitieuse pour la doctrine de Luther , et portait le fanatisme pour tous ses dogmes jusqu'à détester toute alliance avec ceux dont la croyance eût différé delà sienne sur un seul article. Ainsi son entêtement pour le luthéranisme le rendait incapable de le défendre dans des temps de troubles et de danger. Sans doute il pensait que les intérêts de religion devaient se traiter par des maximes et des principes bien différens de ceux de la prudence humaine ; et se laissant égarer par les opinions de Luther , qui non-seulement ignorait les règles de la politique, mais les méprisait, il montra souvent une inflexibilité d'esprit qui devint préjudiciable au parti même qu'il voulait soutenir. Guidé dans cette occasion par la morale sévère de ce réformateur , il refusa d'entrer en alliance avec François, sous prétexte qu'il per-
sécutait le parti de la vérité, de s'attacher au parti de Henri qu'il regardait comme aussi impie que le pape, et même de s'allier avec les Suisses, parce qu'ils n'étaient pas de son sentiment dans quelques articles de foi qui lui paraissaient essentiels. Cette différence dans la façon de penser sur un objet de cette importance produisit l'effet qu'on en devait attendre. On se blâmait et on se condamnait secrètement de part et d'autre. Le landgrave ne voyait dans l'électeur qu'un esprit rétréci par des préjugés indignes d'un prince appelé à jouer le premier rôle sur un grand théâtre. L'électeur accusait le landgrave de principes relâchés et de vues d'ambition qui s'accordaient mal avec les intérêts sacrés de la cause où ils se trouvaient engagés. Mais quoique les scrupules de l'électeur eussent fait perdre le moment de tirer des secours du dehors , et que la jalousie et le mécontentement des autres princes eussent empêché de renouveler la ligue dont le terme était sur le point d'expirer , cependant le sentiment du danger commun réunit les confédérés sur d'autres articles ; ils convinrent en particulier de ne point reconnaître l'assemblée de l'église à Trente pour un concile légitime, et de ne point consentir à laisser opprimer l'archevêque de Cologne , parce qu'il avait voulu établir la réforme dans son diocèse *. Le landgrave , qui voulait pénétrer les intentions de l'empereur, sachant que Granvelle était bien instruit des projets de son maître, lui écrivit pour l'informer de plusieurs particularités
qui avaient donné des soupçons aux protestans et pour lui demander une déclaration précise de ce qu'ils avaient à craindre ou à espérer. Granvelle lui répondit queles avis qu'ils avaient reçus des arméniens de l'empereur étaient exagérés, et leurs alarmes destituées de fondement ; qu'à la vérité, Charles , pour préserver ses frontières de toute insulte de la part de la France ou de l'Angleterre , avait donné des ordres pour lever quelques troupes dans les Pays-Bas , mais qu'il désirait autant que jamais de maintenirla tranquillité en Allemagne (.
La conduite de l'empereur ne fut pourtant pas d'accord avec ces protestations. Au lieu de nommer des hommes d'un caractère pacifique et modéré pour défendre la doctrine catholique dans les conférences dont on était convenu , il choisit des dévots emportés et d'une obstination si aveugle pour leurs opinions qu'on perdit toute espèce de conciliation entre les deux partis. Malvenda , ecclésiastique espagnol qui s'était chargé de soutenir la cause des catholiques, la défendit avec toute la subtilité d'un métaphysicien de l'école , plus occupé d'embarrasser ses adversaires que de les convaincre, et de pallier l'erreur que de découvrir la vérité. Les protestans , indignés et de ses sophismes et de la partialité des règlemens que Charles avait prescrits dans cette dispute, rompirent brusquement la conférence, trop convaincus que l'empereur ne voulait que les amuser et gagner du temps pour laisser mûrir ses projets 2.