‹ Œuvres complètesChapitre 24 sur 63 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

Tandis que le péril semblait croître de jour en jour, et que la tempête , après avoir si longtemps grondé sur l'église protestante, était près d'éclater dans toute sa fureur, la mort vint à propos dérober Luther au spectacle douloureux de cette rage destructive. Le dépérissement de sa santé n'ayant pu l'empêcher d'aller

! Seck., lib. m , p. 556, 570, 613. Sleid., p. 355.

dans une saison rigoureuse à Eysleben, lieu de sa naissance, pour y apaiser par son crédit une dissension élevée entre les comtes de Mansfield, il y fut attaqué d'une violente inflammation d'entrailles, dont il mourut en peu de jours, dans la soixante-troisième année de son âge.

1 Sleid., p. 356.

2 Sleid., p. 258. Seck., liv. m, p. 62a

Destiné par la Providence à opérer une des plus grandes et des plus intéressantes révolutions que l'histoire nous ait transmises, jamais homme ne fut peint avec des couleurs plus opposées. Les jugemens de son siècle furent extrêmes sur son caractère. Les uns, outrés et indignés de le voir d'une main hardie renverser tout ce que leurs préjugés ou leur intérêt appelaient sacré, lui imputèrent non-seulement tous les vices d'un homme , mais la perversité même d'un démon. Les autres , dans les transports de l'admiration et de la reconnaissance , le considérant comme le flambeau de l'église et le restaurateur de sa liberté, lui attribuèrent des vertus au-dessus de l'humanité , et regardèrent toutes ses actions avec cette vénération religieuse qu'on ne devrait accorder qu'aux hommes inspirés du ciel. Mais c'est sur sa propre conduite, et non sur la censure ou les éloges exagérés de ses contemporains, que doit se régler le jugement du siècle présent. Il réunit le plus grand zèle pour ce qu'il croyait la vérité, un courage intrépide pour la publier , tout ce que la nature et l'étude peuvent donner d'habileté à la défendre, une activité infatigable pour en accélérer les progrès ; et il posséda ces qualités dans un si haut degré , que ses ennemis même n'ont pu les lui disputer. Ajoutons à ces traits une grande pureté de mœurs et même cette austérité qui convient au caractère d'un réformateur; une régularité de vie qui donnait du crédit à sa doctrine, et ce parfait désintéressement qui ne laisse aucun doute sur sa bonne foi. Du reste, supérieur à toutes considérations personnelles et méprisant le luxe et les plaisirs, il abandonna les honneurs et les revenus de l'église à ses disciples, et se contenta toujours de son premier état de professeur dans l'université de Wittemberg et de pasteur de cette ville, avec lesappointemens modiques qui y étaient attachés. Cependant ces qualités extraordinaires étaient flétries par quelques-unes des imperfections inséparables de la fragilité humaine ; mais ces défauts , loin de pouvoir être imputés à la méchanceté ou à la corruption de son cœur, semblaient prendre leur source dans ses vertus mêmes. Son âme , naturellement forte et véhémente , lorsqu'elle se trouvait excitée par de grands objets ou emportée par quelque passion violente , s'élançait , pour ainsi dire , hors d'elle-même avec

j cette impétuosité qui étonna toujours les esprits faibles et pusillanimes, ou les hommes que la fortune a placés dans une situation tranquille. Plusieurs de ses grandes qualités portées à l'excès, franchissant quelquefois les limites du bien, l'entraînèrent à des actions qui n'étaient pas sans reproche. Sa confiance en ses opinions tenait de l'arrogance; son courage à les avancer, de la témérité; sa fermeté à ne s'en jamais départir, de l'obstination; et son zèle pour confondre ses adversaires , d'une fureur qui s'exhalait en injures grossières. Accoutumé à tout subordonner à la vérité, il exigeait des autres hommes le même respect pour elle; et, sans aucune indulgence pour leurs faiblesses ou leurs préjugés , il invectivait avec mépris contre tous ceux qui ne pensaient pas comme lui. Lorsque sa doctrine était attaquée , il tombait sur tous ses adversaires avec une égale fureur, n'ayant aucun égard à la distinction du rang ou du mérite. Ni la dignité royale de Henri VIII , ni les talens et l'érudition d'Érasme, ne purent les garantir des mêmes injures dont il accablait Tetzel ou Eccius. Cependant cette indécence ne doit pas être uniquement attribuée au caractère emporté de Luther : c'était en partie le vice de son siècle. Chez un peuple grossier , où l'on ignorait ces maximes qui , réprimant sans cesse les mouvemens des passions, polissent la société et la rendent plus douce, la chaleur des disputes devait être extrême ; les émotions fortes s'exprimaient dans leur langage naturel, sans délicatesse et sans ménagement. Comme alors tous les ouvrages des savans étaient composés en latin, on était autorisé, par l'exemple des meilleurs écrivains de cette langue, à employer contre ses adversaires les railleries les plus insultantes ; d'ailleurs les indécences paraissent moins choquantes dans une langue morte que dans les langues vivantes , dont les termes étant plus familiers rendent aussi les injures plus grossières.

Quand il s'agit d'apprécier le caractère d'un homme, il faut le juger sur les principes et les maximes de son siècle ; car si la vertu et le vice sont de tous temps les mêmes, les mœurs et les coutumes varient continuellement. Ce qui nous paraît répréhensible dans la conduite de Luther, ne l'était pas pour ses contemporains. Ce fut même quelques-uns de ces excès que nous lui

reprochons aujourd'hui , qui avancèrent la révolution qu'il avait entreprise. Pour réveiller le genre humain plongé dans l'ignorance ou la superstition , il fallait un zèle impétueux , un caractère plein d'audace. De douces invitations n'auraient point attiré ni remué les âmes. Un esprit plus aimable , mais moins vigoureux que celui de Luther, aurait craint ces dangers qu'il sut braver et surmonter. Vers la fin de sa vie , ses infirmités , sans affaiblir son courage et ses talens , altérèrent son tempérament et le rendirent plus chagrin , plus colère, plus impatient dans la contradiction. Il jouit du succès de son zèle, et vit une grande partie de l'Europe embrasser sa doctrine ; il vit chanceler les fondemens de la puissance des papes , devant qui les plus grands monarques avaient tremblé , et il ne put se défendre de quelques mouvemens de vanité et d'amour -propre. Il aurait été sans doute plus qu'un homme, s'il eût pu contempler sans orgueil les grandes choses qu'il avait opérées '.

Quelques temps avant sa mort , il sentit diminuer ses forces ; sa constitution était déjà fort épuisée par une multiplicité prodigieuse d'affaires , jointes aux travaux sans relâche qu'exigeaient les fonctions de son ministère et à la fatigue de ses études continuelles , d'où sortirent des ouvrages aussi volumineux qu'il en eût pu composer dans le calme de la retraite. Aux approches de son dernier moment , sa fermeté naturelle ne l'abandonna point. 11 entretint ses amis du bonheur réservé aux justes dans une vie à venir , et ce fut avec toute la ferveur

1 On trouve dans ses dernières dispositions un exemple frappant de sa vanité, ainsi que de l'élévation singulière de ses senlimens. Quoique les effets qu'il pouvait léguer fussent très peu considérables, il crut devoir faire un testament, et il dédaigna d'y suivre les formalités légales. Notas sum, dit-il , in cœlo, in terra et in inferno, et autoritatem ad hoc sufficienlem habeo, ut tnihi soli credatur, cùm Deus mihi, homini licet damnabili, et miaerabili peccatori , ex paterna miscricordia evangelium filii sui crediderit , dederitque ut in eo verax et fidelis fuerim , ità ut multi in mundo illud per me acceperint , et me pro doctore veritatis agnoverint , spreto banno papœ , Cœsaris, regum, principum et sacerdotum , imo omnium dœmonum odio. Quidni,igitur, ad disposilionem hanc, in re exigua, sufficiat, si adsit manus meœ testinwnium,el dicipossit,hœc scripsit. D. Martinus Luther, notarius Dei, et testis evangelii ejus. Seck., lib. m, p. 751.

et le ravissement d'une âme qui soup ire après l'instant d'en jouir l. La nouvelle de sa mort fut reçue des catholiques avec une joie excessive et même indécente, mais elle découragea tous ses sectateurs; aucun des deux partis ne croyant sa doctrine assez fortement enracinée pour se soutenir sans l'appui de la main qui en avait jeté les premières semences. L'électeur de Saxe fit célébrer ses funérailles avec une pompe extraordinaire. Luther laissa plusieurs enfans de sa femme , Catherine Bore , qui lui survécut ; et vers la fin du dernier siècle , il y avait encore en Saxe quelques-uns de ses descendans , qui occupaient des places distinguées2.

Cependant l'empereur , suivant toujours son système de dissimulation , se servait de toute son adresse pour amuser les protestans et pour calmer leurs craintes et leurs méfiances. Il imagina même , pour les mieux tromper , d'avoir une entrevue avec le landgrave , le plus actif des confédérés et le plus en garde contre ses desseins. Il lui parla si vivement de l'intérêt qu'il prenait à la prospérité de l'Allemagne , et de l'aversion qu'il avait pourles moyens violens; il se défendit si positivement d'être entré dans aucune ligue, ou d'avoir fait aucun préparatif qui pût donner des alarmes aux réformés , que le landgrave n'eut plus d'inquiétude , et se retira bien convaincu des intentions pacifiques de ce monarque. Cet artifice de Charles eut les heureuses suites qu'il en avait espérées. Le landgrave, au sortir de cette entrevue, qui s'était faite à Spire, alla à Worms où la ligue deSmalkalde était assemblée, et fit beaucoup valoir les favorables dispositions de l'empereur. Ainsi, par un effet du sang-froid naturel de la nation Allemande , ou par cet esprit de lenteur et d'indécision qui domine les grands corps dans les délibérations, les confédérés crurent qu'il était inutile de prendre des mesures subites contre un danger qui paraissait éloigné ou même imaginaire 3.

Mais de nouveaux événemens ébranlèrent bientôt la confiance des réformés dans les promesses de l'empereur. Le concile de Trente , quoiqu'il ne fût composé que d'un petit nombre de prélats italiens et espagnols, sans un seul

1 Sleid., p. 632. Seckend, lib. m, p. 362, etc.

2 Seck., liv. m, p. 651.

5 Sleid., Hist., p. 367, 373.

député de plusieurs étals qu'il prétendait soumettre à ses décrets, comme s'il eût été honteux de sa longue inaction, voulut décider des articles de la plus grande importance. Ou examina d'abord le principal objet de la contestation entre l'église romaine et les protestans , concernant la règle décisive en matière de foi. Le concile décida , en vertu de son infaillible autorité, que les livres désignés jusqu'alors sous le nom d'apocryphes auraient la même autorité que les autres livres de la Bible , regardés comme canoniques du temps des Juifs et des premiers chrétiens ; que les traditions transmises et conservées dans l'église depuis le siècle des apôtres avaient droit à la même vénération que le texte même des auteurs sacrés; que la traduction latine des écritures , faite ou revue par saint Jérôme et connue sous le nom de Fulgate, serait reçue comme authentique dans les églises et les écoles. On prononça des anathèmes, au nom du Saint-Esprit , contre tous ceux qui refuseraient leur consentement à la vérité de ces articles. Cette décision, qui sapait par les fondemens la doctrine de Luther , fit pressentir clairement aux réformés tout ce qu'ils devaient attendre du concile, dès qu'il aurait le loisir d'examiner en détail chacun des points de leur croyance \.

Autant cette assemblée avait montré de précipitation à condamner leurs dogmes , autant le pape en mit à punir ceux qui les avaient embrassés. L'appel des chanoines de Cologne contre leur archevêque ayant été porté à Rome , Paul saisit aussitôt cette occasion de déployer l'étendue de son autorité et d'apprendre au clergé d'Allemagne combien il était dangereux de résister à l'église romaine. Personne ne paraissant au nom de l'archevêque , on le tint pour convaincu du crime d'hérésie ; le pape publia une bulle qui le privait de ses dignités ecclésiastiques , portait contre lui la sentence d'excommunication et déliait ses sujets du serment de la fidélité qu'ils lui devaient comme à leur prince 'emporel : la protection que ce prélat avait donnée à l'hérésie luthérienne fut le seul litre de sa condamnation , et l'unique motif sur lequel on appuya la rigueur de ce décret. Malgré tout le zèle de Paul pour défendre les droits de l'église et pour humilier ceux qui osaient y

Fra-Paolo, p. 141.Palav., p. 206.

attenter , les protestans ne purent croire qu'il se fût porté à de telles extrémités contre un prince et un électeur de l'empire, sans être assuré d'avance d'une protection assez puissante pour donner à ses censures tout le poids et l'effet qu'il voulait y attacher. Ils furent vivement alarmés de cette sentence, où ils voyaient des preuves certaines des mauvaises intentions non-seulement du pape , mais encore de l'empereur contre tout le parti *.

Ce fut avec cette fureur qui accompagne toujours la honte de s'être laissé tromper que les réformés se réveillèrent de leur fausse sécurité. Charles sentit alors qu'il lui fallait lever le masque , et déclarer ouvertement quel parti il voulait suivre. Quoique l'exécution de, ses desseins ne fût pas encore entièrement prête , cependaut, à force d'artifices et de détours, il avait gagné du temps pour l'avancer. Le pape, par ses procédés contre l'électeur de Cologne, ainsi que par les décrets du concile, avait amené les affaires au point que la rupture entre l'empereur et les protestans devenait presque inévitable. Ainsi Charles n'avait plus que le choix , ou de prendre parti pour la réformation en supposant aux décisions de l'église romaine , ou bien de soutenir à main armée la religion catholique. Mais ce n'était pas assez pour le pape que d'avoir mis l'empereur dans la nécessité de se déclarer ; il pressa ce prince de commencer ses opérations, et lui promit de le seconder avec une vigueur qui lui répondrait du succès. Transporté d'un zèle aveugle contre l'hérésie, il ne se souvint plus qu'une des maximes politiques du saint siège était d'empêcher l'autorité impériale d'empiéter au-delà de ses bornes; et dans le dessein d'accabler les luthériens , il contribua A se donner un maître qui pouvait lui devenir redoutable ainsi qu'au reste de Pltalie.

Charles ne craignait plus alors de voir traverser ses desseins par les Turcs. Ses négociations à la Porte , qui n'avaient point cessé depuis la paix de Crespy, étaient sur le point d'être heureusement terminées. Le roi de France, qui voulait se délivrer de la honteuse obligation de se joindre a l'empereur contre le sultan, son ancien allié , travailla de tout son pouvoir à un

1 Sleid., p. 354. Fra-Paolo, p. 155. Pallavic, p. 224.

accommodement entre ces deux monarques ; et Soliman, autant par complaisance pour François que parce qu'il se trouvait dans la nécessité de tournerses armes contre les Persans, qui menaçaient d'envahir ses étals, consentit sans peine à une trêve de cinq ans. Le principal article de ce traité fut que des deux côtés on garderait tout ce qu'on possédait dans la Hongrie ; et Ferdinand , pour accorder quelque chose à l'orgueil du sultan, se soumit à lui payer un tribut annuel de cinquante mille écus i.

Mais l'empereur mettait surtout sa plus grande confiance dans le secours qu'il espérait de l'Allemagne. Il savait que le vaste corps germanique , invincible lorsqu'il était uni , ne pouvait être dompté qu'en tournant ses propres forces contre lui-même. Heureusement pour Charles , la structure de ce corps était si faible , l'union de ses membres si lâche , et toutes ses parties tendaient si fortement à se séparer l'une de l'autre, qu'il était presque impossible de les voir se réunir pour un effort de vigueur. Les semences de discorde étaient alors plus multipliées que jamais. Les catholiques romains , voyant leur religion détruite clans plusieurs provinces , et sur le point de l'être dans d'autres , animés, pour sa défense , d'un zèle proportionné à la fureur de leurs adversaires , se montrèrent prêts à seconder toute entreprise contre ces novateurs. Jean et Albert de Brandebourg , ainsi que d'autres princes , irrités de?, hauteurs et de la dureté que les confédérés de Smalkalcle avaient fait essuyer au duc de Brunswick, étaient impatiens de le firer de prison et de le venger de ses ennemis. Charles observait avec satisfaction le progrès de leur ressentiment , et les regardant déjà comme dévoués à ses volontés , il crut devoir modérer leur animosité plutôt que de l'enflammer.

Telle était la situation des affaires , et la prévoyance de l'empereur contre tous les événemens , lorsque la diète de l'empire s'ouvrit à Ratisbonne. La plupart des membres catholiques y parurent en personne ; mais plusieurs des confédérés de Smalkalde n'y envoyèrent que des députés, sous prétexte de ne pouvoir supporter la dépense qu'occasionaient ces assemblées aussi fréquentes qu'inutiles. La véritable

1 Istuanhaffi, Hist. hwig.

ton». 11, p. 582.

p. 180. Mém. de Ribier,

raison qui les empêcha de s'y rendre fut leur défiance de l'empereur , et la crainte qu'on n'employât la violence pour les obliger d'approuver les propositions qui se feraient à la diète. Cependant Charles l'ouvrit par un discours extrêmement artificieux. Après avoir témoigné en termes généraux l'intérêt qu'il prenait à la prospérité du corps germanique; après avoir déclaré que, dans l'intention d'y rétablir l'ordre et la tranquillité, il abandonnait des soins qui le touchaient de plus près , et se refusait aux sollicitations de ses autres sujets, qui le pressaient de résider parmi eux , il ajouta avec une sorte d'indignation que malgré cet exemple de désintéressement cligne d'être imité, plusieurs des membres s'étaient exemptés de se trouver à une assemblée où lui-même s'était rendu au préjudice de ses propres affaires ; ensuite il parla des malheureuses dissensions de religion, se plaignit du peu de succès de ses efforts pour les apaiser, et de la brusque dissolution de la dernière conférence. Il finit par demander l'avis de la diète sur le moyen le plus efficace de rétablir l'union dans les églises d'Allemagne, et cet heureux accord en matière cle foi , si cher à leurs ancêtres , qui ne le croyaient pas moins utile à leurs intérêts temporels que nécessaire au christianisme qu'ils professaient.

Celte manière agréable et populaire de consulter les membres de la diète , au lieu de leur imposer sa propre opinion , donnait à l'empereur l'air d'une grande modération. Il évitait par-là de découvrir ses sentimens , et semblait ne se réserver que le droit de mettre en exécution ce qu'ils auraient arrêté. Mais s'il témoignait ainsi de l'estime et de la déférence pour leurs avis, c'est qu'il était bien sûr de les trouver conformes à ses vues. Les catholiques, excités par leur propre zèle , ou prévenus par ses intrigues, se joignirent tous ensemble pour lui représenter que l'autorité du concile assemblé à Trente devait décider en dernier ressort sur tous les points de controverse; que tout chrétien était obligé de se soumettre à ses décrets comme à une règle infaillible de fui. Ils suppliaient donc l'empereur d'employer le pouvoir qu'il tenait de j la Providence à proléger cette assemblée, et à forcer les protestans de s'en tenir à ses décisions. Ceux-ci, d'un autre côté, présentèrent un mémoire où, après avoir répété leurs objections

contre le concile de Trente, ils proposaient, comme l'unique voie de terminer toutes les disputes, d'assembler en Allemagne un concile, soit général, soit national, dans lequel un certain nombre d'ecclésiastiques , nommés par chaque parti , examineraient et décideraient les articles de foi. Ils rappelaient ensuite les recez de plusieurs diètes, favorables à leurs propositions, et d'où ils avaient conçu l'espérance de voir terminer à l'amiable tius les différends; enfin, ils conjurèrent l'empereur de ne point violer ses promesses, parce qu'en forçant les consciences il ne ferait qu'ouvrir en Allemagne une source de calamités dont la seule idée remplissait d'horreur tous ceux qui aimaient sincèrement la patrie. Charles reçut ce mémoire avec un sourire dédaigneux, et n'y eut aucun égard. Sa dernière résolution était déjà prise ; convaincu que la force seule pouvait l'emporter sur les protestans, il dépêcha le cardinal de Trente à Rome, pour y conclure avec le pape une alliance dont les conditions étaient d'avance arrêtées. 11 fit lever dans les Pays-Bas un corps de troupes pour marcher en Allemagne, et chargea plusieurs officiers de recruter des soldats en différentes parties de l'empire; ensuite il avertit Jean et Albert de Brandebourg que le moment favorable était venu de travailler à la délivrance de leur allié, Henri de Brunswick x.

Tous ces mouvemens ne pouvaient se faire à l'insu des réformés, le secret était en trop de mains; et quoique l'empereur cachât toujours artificieusement ses desseins, ses officiers n'ayant pas la même réserve, on en parlait ouvertement parmissesalliésetsessujets.Les députés des confédérés, alarmés de tous ces bruits et des préparatifs de guerre qu'ils avaient sous les yeux, sollicitèrent une audience de Charles, et lui demandèrent, au nom de leurs maîtres, si c'était par son ordre qu'on levait des troupes, à quel dessein et contre quel ennemi? Une question si directe, dans un temps où il n'était plus possible de nier les faits, exigeait une réponse précise. x\ussi l'empereur avoua-t-il que ces ordres venaient de lui; mais il protesta qu'il n'inquiéterait sur l'article de la religion aucun de ceux qui se conduiraient en sujets soumis ; il déclara qu'il voulait seulement maintenir les droits et

1 Sleid., p. 374. Scck., liv. m, p. 658.

les prérogatives de la dignité impériale , en pu-

nissant quelques membres factieux dont la conduite irrégulière et licencieuse tendait à corrompre ou à renverser l'ancienne constitution de l'empire. Quoique Charles ne nommât pas les personnes sur qui tombaient ses accusations et ses menaces, il était facile de voir qu'il en voulait à l'électeur de Saxe et au landgrave de Hesse. Leurs députés, regardant tout ce qu'il venait de dire comme une déclaration de guerre , se retirèrent aussitôt de Ratisbonne *.

Le cardinal de Trente ne trouva nulle diffi culte à traiter avec le pape, qui, content d'avoir enfin réussi à faire adopter son plan à l'empereur, consentit de grand cœur à tout ce qu'on lui proposa de sa part. La ligue fut signée peu de jours après l'arrivée du cardinal à Rome. Les dangereuses hérésies qui inondaient l'Allemagne, l'obstination des protestans à ne point reconnaître le saint concile de Trente, la nécessité de maintenir dans leur pureté la doctrine et la discipline de l'église, furent les motifs publics de cette union : on y disait qu'afin d'arrêter les progrès du mal et punir l'impiété de ceux qui avaient contribué à le répandre, l'empereur, après avoir depuis long-temps essayé sans succès des remèdes plus doux, se mettrait incessamment en campagne avec une armée capable de forcer ceux qui rejetaient le concile, ou qui avaient abandonné la religion de leurs pères, à rentrer dans le sein de l'église et sous l'obéissance due au saint siège. Il s'obligeait aussi à ne point conclure de six mois la paix avec les hérétiques sans le consentement du pape, et sans lui assigner une part dans les conquêtes qu'il ferait sur eux; même après ce terme, il ne pouvait entrer en aucun accommodement préjudiciable aux intérêts de l'église ou de la religion. De sou côté, le pape proposait de déposer une grosse somme a la banque de Venise pour les frais de la guerre; d'entretenir à ses dépens, durant l'espace de six mois, douze mille hommes d'infanterie et cinq cents de cavalerie; d'accorder à l'empereur, pour une année, la moitié des revenus ecclésiastiques de l'Espagne; de l'autoriser par une bulle à aliéner dans ce royaume pour cinq cent mille écus de terres appartenant aux maisons religieuses , afin d'employer non-

« Sleid., p. 376.

éculement les censures spirituelles, mais encore la force des armes contre tout prince qui tenterait de s'opposer à l'exécution de ce (railé i.

Quoiqu'on y donnât pour motif de la guerre l'extirpation de l'hérésie, Charles voulut toujours persuader aux Allemands qu'il n'attenterait point à leur liberté de conscience , et qu'il ne pensait uniquement qu'à venger son autorité de l'insolence de certains réfractaires. Il serivit à la plupart des princes et des villes libres, qui avaient embrassé le protestantisme, des lettres circulaires conformes à sa réponse aux députés de Ratisbonne, déclarant encore qu'il prenait les armes non pour une querelle de religion, mais pour des dissensions civiles ; et qu'il ne confondrait point des sujets paisibles et soumis avec ces esprits séditieux qui oubliaient la subordination qu'ils lui devaient comme au chef du corps germanique. Quelque grossier que fût cet artifice, et tout facile qu'il était de le pénétrer à quiconque examinait la conduite de l'empereur, il le crut cependant nécessaire, et le mit en œuvre avec assez de confiance et de dextérité pour en retirer les plus grands avantages. S'il eût avoué tout d'un coup ]e dessein qu'il avait formé de renverser l'église protestante, et de faire rentrer toute l'Allemagne sous l'ancien joug du saint siège, ni les villes, ni les princes qui suivaient les nouvelles opinions, ue seraient demeurés neutres ; encore moins auraient-ils osé seconder l'empereur dans une pareille entreprise. Mais le déguisement ou le désaveu de ses intentions , d'une part, empêchait une ligue de tous les états protestans, dont les forces réunies auraient pu l'accabler ; de l'autre, il fournissait aux plus timides de leur parti un prétexte pour rester dans l'inaction, et aux ambitieux un motif pour se joindre à lui, sans encourir la honte ou d'avoir abandonné leurs principes, ou de prêter une main sacrilège à leur destruction. L'empereur avait bien prévu que , si par le secours des réformés il pouvait abattre l'électeur de Saxe et le landgrave, il serait ensuite le maître de prescrire telles conditions qu'il lui plairait aux faibles restes d'un parti sans union, sans chefs, et qui déplorerait alors, mais trop tard, la faute d'avoir abandonné ses associés pour se fier à lui.

" SIeid., pag. 381. Pallav.,pas. 255.Dumont, Corps diplom., tom. 11.

Mais il s'en fallut peu que le pape, par une ostentation précipitée de son zèle, ne déconcertât toutes les mesures que Charles avait prises avec tant d'art et de soins. Paul , aussi vain que satisfait de se voir l'auteur d'une confédération si formidable contre l'hérésie de Luther, et d'imaginer que la gloire de l'extirper était réservée à son pontificat, divulgua les articles de sa ligue avec l'empereur , comme une preuve de leurs pieuses intentions et des efforts extraordinaires qu'il allait faire lui-même pour maintenir la foi dans toute sa pureté. Bientôt après il publia une bulle d'indulgences pour tous ceux qui s'engageraient dans cette sainte entreprise , exhortant en même temps les fidèles qui ne pouvaient y concourir à redoubler la ferveur de leurs prières et l'austérité de leurs mortifications pour attirer la bénédiction du ciel sur les armes des catholiques x ; mais en faisant des déclarations si contraires aux raisons que l'empereur donnait de son armement , Paul n'avait pas uniquement pour guide le zèle de la religion. Il était scandalisé de la dissimulation de Charles, qui, paraissant rougir de son dévouement pour l'église, s'efforçait de persuader qu'il faisait une guerre de politique , quand il aurait dû se glorifier de ne consacrer ses armes qu'à la défense de la foi. Mais plus l'empereur travaillait à déguiser l'objet réel de la confédération, plus le pape s'empressait de le mettre clans tout son jour, voulant amener ce prince à une rupture éclatante et sans retour avec les protestans, afin qu'il ne pût être tenté de trahir les intérêts de l'église par quelque accommodement dont les avantages ne fussent que pour lui seul 2.

L'empereur, quoique fort offensé de l'indiscrétion ou de la malice du pontife qui divulguait ses secrets , n'en suivit pas son projet avec moins de hardiesse, et affirma toujours que ses intentions n'étaient point changées. Plusieurs des états réformés, qu'il avait déjà séduits, se crurent endroit, d'après ces protestations, de lui donner du secours.

Mais cet artifice n'en imposa point à la plus grande et la plus saine partie des confédérés protestans. Ils demeurèrent convaincus que l'empereur ne prenait les armes que contre la réformation, et que s'il pouvait être assez fort pour

1 Dumont , Corps diplom.

1 Fra Paolo, p. 188. Thuan , Hist. vol. I, p. 61.

HISTOIRE DE C

exécuter ses desseins dans toute leur étendue, il détruirait non-seulement leur religion, mais avec elle les libertés de l'Allemagne. Aussi se préparèrent-ils à se défendre, ne voulant renoncer ni aux vérités célestes que Dieu leur avait fait connaître par des voies si merveilleuses, ni aux droits temporels qui leur avaient été transmis par leurs ancêtres. Cependant pour prendre de justes mesures, leurs députés, après être partis brusquement de Ralisbonne , se rendirent à Ulm où les délibérations se firent avec autant de vigueur et d'unanimité que l'exigeait un danger si pressant. Le contingent de troupes que chacun devait fournir ayant été fixé dans l'origine par le traité d'union, on donna des ordres pour le mettre aussitôt en campagne. Les confédérés s'aperçurent que les vains scrupules de quelques-uns d'entre eux , et l'imprudente sécurité des autres, leur avaient fait négliger trop long-temps de chercher de l'appui dans des alliances étrangères, et ils s'empressèrent de demander du secours aux Vénitiens et aux Suisses.

Ils représentèrent aux premiers que le des sein de l'empereur étant de renverser le système actuel de l'Allemagne, et de s'y frayer un chemin au pouvoir absolu par les secours étrangers que lui fournissait le pape, le succès de cet attentat ne pouvait manquer d'être funeste à la liberté de l'Italie ; et que Charles , parvenant une fois à une autorité illimitée dans un pays, ne tarderait pasàfaire sentir son despotisme dans l'autre. Enfin ils suppliaient les Vénitiens de refuser du moins le passage à des troupes qu'on devait regarder comme ennemies , puisqu'en subjuguant l'Allemagne, elles préparaient des fers au reste de l'Europe. Ces réflexions n'avaient point échappé à la sagacité de ces prudens républicains. Ils avaient déjà fait leurs efforts pour dissuader le pape d'une alliance qui tendait à augmenter la puissance d'un monarque dont il connaissait trop bien l'ambition démesurée *. Mais Paul était si entêté de la poursuite de ses projets, qu'il méprisa toutes leurs remontrances. Cependant la connaissance du danger ne put engager les Vénitiens à tenter de s'en garantir. Ils répondirent aux confédérés de Smalkalde qu'ils ne pouvaient empêcher les

1 Adriani , Istoria di suoi tempi , lib. nr, p. 332.

HARLES-QULAT. [1546J

troupes du pape de passer par un pays ouvert, à moins de lever une armée assez forte pour les arrêter; mais qu'une telle démarche les exposerail à tout le poids de l'indignation du pontife et de l'empereur. Par la même raison , ils refusèrent de prêter une somme d'argent à l'électeur de Saxe et au landgrave pour le soutien de la guerre '.

A l'égard des Suisses, les protestans ne se bornèrent pas à les prier de fermer l'entrée de l'Allemagne à des troupes étrangères; ils espéraient , d'un peuple qui était leur plus proche voisin et l'allié naturel de l'empire , qu'il prendrait en main, avec sa vigueur ordinaire, la cause de la liberté, et ne demeurerait pas spectateur oisif de l'oppression et des chaînes qu'on préparait à ses frères. Mais quelque disposés que fussent les cantons réformés à secourir les confédérés, le corps helvétique lui-même était si divisé sur les matières de religion que les protestans n'osaient faire un pas sans consulter les cantons catholiques. Telle était d'ailleurs l'influence des émissaires du pape et de l'empereur auprès des Suisses , que tout ce qu'on put promettre fut de garder dans cette guerre une exacte neutralité 2.

Leurs espérances se trouvant ainsi trompées de ces deux côtés, les protestans ne tardèrent pas à recourir aux rois de France et d'Angleterre. L'approche du danger avait vaincu les scrupules de l'électeur de Saxe, et le força de céder aux importunités des confédérés. La situation des deux monarques donnait quelque espoir à la ligue. Après la paix de Crespy, les hostilités avaient continué quelque temps entre les Anglais et les Français; mais enfin, las d'une guerre dont ils ne tiraient ni profit ni gloire, ils venaient déterminer tous leurs différends par une paix conclue à Campe, auprès d'Ardres. François avait eu beaucoup de peine a faire comprendre dans le traité les Écossais, ses alliés ; et, pour prix de cette condescendance, il s'était engagé à payer une grosse somme que Henri prétendait lui être due à plusieurs titres. Le roi de France laissa même Boulogne entre les mains des Anglais comme unecautiondecettedette. Mais quoi-

1 SIeid., p. 381. Paruta, Mût. venei., lom. IV, p. 180. Lanibcrtus Horlenlius, De bello germanico \, apud Scardium, vol. Il, p. 547.

2 SIeid., p. 3lJ2.

que le rétablissement de la paix donnât le loisir à ces deux souverains de s'occuper des affaires d'Allemagne, les protestans ne purent tirer aucun avantage de celle favorable circonstance. Henri mettait son alliance à des conditions qui l'auraient rendu non-seulement le chef, mais le maître absolu de la ligue. On n'était point tenté de lui accorder cette prééminence: ses opinions, en matière de foi, différaient trop de celles des réformés d'Allemagne pour qu'il pût se former une union bien cimentée entre eux et ce monarque1. François, par des vues politiques, était plus disposé à secourir les protestans ; mais comme il voyait son royaume déjà épuisé par une longue guerre, et que d'ailleurs il craignait d'irriter le pape en s'alliant à des hérétiques excommuniés, il n'osa risquer de protéger la ligue. Ainsi une prudence hors de saison , ou des scrupules de religion qui autrefois ne l'eussent pas arrêté, firent perdre à ce prince lapins heureuse occasion qui se fût présentée durant son règne d'embarrasser et d'humilier son rival.

Mais si les confédérés négocièrent sans succès dans les cours étrangères, au moins réussirent-ils facilement chez eux à lever une armée suffisante pour tenir la campagne. L'Allemagne était alors très peuplée ; les lois féodales, y subsistant dans toute leur force , mettaient les nobles en état de rassembler leurs nombreux vassaux et de les faire marcher au premier signal ; l'esprit guerrier des Allemands n'était point encore énervé par l'introduction du commerce et des arts; il avait même acquis une nouvelle vigueur dansles guerrescontinuellesoùils avaient servi l'espace d'un demi-siècle, à la sol ds des empereurs ou des rois de France. Dès qu'il était question de prendre les armes , on les y voyait courir avec transport, et la vue seule d'un drapeau attirait une foule de volontaires 2. La religion secondait encore, en cette occasion, leur ardeur naturelle. Les principes de la réformation avaient fait sur eux cette vive impression que fait la vérité, dès qu'elle se montre, et ils se préparèrent à la soutenir avec une vigueur proportionnée à leur zèle. C'eût été d'ailleurs une infamie chez un peuple guerrier que de rester oisif quand la défense de la foi faisait prendre les armes. Un événement concourut alors a

'Rymer, vol. XV, p. 93. Herbert., p. 258. Seckeod, liv. m, p. 161

faciliter la levée des soldats pour les confédérés. Le roi de France, prêt à conclure la paix avec l'Angleterre, avait renvoyé un nombre considérable d' Allemands à sa solde; ils vinrent se réunir en un seul corps sous l'étendard des protestans t. Ce concours favorable de circonstances mit donc cette ligue en état d'assembler, dans l'espace de quelques semaines, une armée de soixante-dix mille hommes d'infanterie et quinze mille de cavalerie, pourvue d'une artillerie de cent vingt canons, de huit cents chariots de munitions , de huit mille bètes de somme et de six mille pionniers 2. Cette armée ne fut cependant ni la plus nombreuse ni la plus formidable que ce siècle vit lever en Europe par les efforts réunis des protestans. Les seules puissances qui contribuèrent à ce grand armement furent l'électeur de Saxe , le landgrave de Hesse , le duc de Wittemberg, le prince d'Auhalt, et les villes impériales d'Augsbourg, Ulm et Strasbourg. Mais les électeurs de Cologne , de Brandebourg et le comte Palatin, intimidés par les menaces de l'empereur, ou trompés par ses protestations, demeurèrent neutres. Jean de Brandebotyg-Bareutli, et Albert de Brandebourg-Anspach, quoique tous deux attachés an luthéranisme dès son origine , se mirent ouvertement au service de Charles, sous prétexte qu'il leur avait promis de ne point attenter à la sûreté de la religion réformée; Maurice de Saxe suivit aussitôt leur exemple.

L'armée formidable des confédérés , et l'étonnante rapidité avec laquelle on l'avait rassemblée, surprit l'empereur et lui donna d'autant plus d'inquiétude qu'il ne se trouvait pas en état de lui résister. Renfermé dans Ratisbonne, ville peu fortifiée et dont les habitans, la plupart luthériens, étaient plus disposés à le trahir qu'aie secourir; n'ayant d'ailleurs avec lui que trois mille hommes d'infanterie espagnole qu'il avait rappelés des frontières de la Flongrie , et environ cinq mille Allemands arrivés de différentes parties de l'empire, il ne pouvait qu'être consterné de l'approche d'un ennemi qui ne lui laissait le choix ni du combat ni de la retraite. D'un autre côté les troupes du pape qui venaient

' Thnan.,lib. i, p. 68.

2 Ibid., p. 601. Ludovici ab Avila et Zunga, Comment ariorum de bel. gern\ lib. duo, Antw., 1550 in-12", p. 13. A.

à son secours étaient à peine à l'entrée de l'Allemagne; celles qu'il attendait des Pays-Bas n étaient pas même complètes i. Cependant sa position demandait une prompte assistance, et il ne pouvait guère se reposer sur l'arrivée de ces troupes encore si éloignées et dont la jonction paraissait si incertaine.

Heureusement pour Charles , les confédérés ne surent pas se prévaloir de leur avantage. Dans les guerres civiles , les premiers pas sont toujours timides et chancelans. C'est alors qu'affectant des dehors de modération et d'équité , on cherche à gagner des partisans par une apparence d'attachement aux formes établies. On ne se hasarde pas à violer tout d'un coup d'anciennes institutions qu'on révérait dans des temps de calme. Ainsi les démarches sont souvent faibles et lentes , lorsqu'elles exigeraient de la vigueur et de la célérité. Ces considérations, qui, heureusement pour la paix des états, ont tant d'influence sur l'esprit humain, firent que les confédérés ne purent oublier ce qu'ils devaient au chef de l'empire , jusqu'à prendre les armes contre lui , sans en appeler solennellement à son équité et au jugement impartial de la nation. Ils adressèrent donc une lettre à l'empereur, et un manifeste à toute l'Allemagne. Ces deux pièces contenaient les mêmes motifs. Ils y protestaient de leur fidélité et de leur soumission pour les droits temporelsde la couronne impériale; ils rappelaient l'union inviolable dans laquelle ils avaient vécu avec leur chef, et les preuves récentes de bienveillance et de gratitude dont il les avait honorés. Ils assuraient que la religion élait la seule cause de la guerre qu'il méditait contre eux, et les preuves qu'ils en donnaient ne pouvaient manquer de convaincre ceux qui avaient été assez faibles pour se laisser tromper par les artifices de Charles. Enfin ils déclaraient qu'ils étaient résolus de tout risquer pour maintenir leurs droits religieux , et prédisaient la ruine entière du corps germanique, si l'empereur l'emportait sur la ligue 2.

Charles, dont les sentimens devaient être plus modérés dans une si périlleuse situation , parut inflexible et altier, comme s'il eût été en état de donner la loi. Son unique réponse à la lettre et au manifeste des protestans fut de pu-

1 Sleid , p. 389. Avila, p. 8, A.

3 Sleid., p. 381.

blier le ban de l'empire contre l'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse , chefs de la confédération , et contre tous ceux qui leur donneraient du secours. En vertu de cette sentence , la plus rigoureuse que le droit public d'Allemagne ait décernée contre les traîtres ou les ennemis de la patrie , ils furent déclarés rebelles et proscrits , dépouillés des privilèges dont ils jouissaient comme membres de l'empire ; leurs biens furent confisqués , et leurs sujets absous du serment de fidélité ; enfin il fut non-seulement permis , mais louable d'envahir leur territoire. Cependant la noblesse et les villes libres , à qui l'on devait la forme ou la perfection des lois du corps germanique , n'avaient pas assez négligé leur sûreté pour confier à l'empereur une juridiction si formidable. Il fallait la décision d'une diète de l'empire pour mettre au ban quelqu'un de ses membres. Mais quand Charles passa par-dessus cette formalité, il savait bien que, si la guerre lui réussissait, personne alors n'aurait assez de pouvoir ni de courage pour lui demander compte de cette violation des lois *. Cependant ce prince, loin de donner pour motif de ses procédés envers l'électeur et le landgrave leur révolte contre l'église ou leur conduite en matière de religion , affecta de n'alléguer que des raisons d'état qu'il exprima en termes généraux et ambigus, sans spécifier la nature ou les circonstances de leur délit ; de sorte que cet acte paraissait plutôt l'effet d'une autorité despotique que d'une juridiction légale. Au reste, s'il employa des expressions équivoques, c'est qu'il n'osait motiver la sentence d'une manière trop précise, de peur que les mêmes griefs dont il eût fait un crime à l'électeur et au landgrave ne servissent à la condamnation de ceux des protestans qu'il avait intérêt de traiter en sujets fidèles pour se ménager leur attachement ou leur neutralité.

Après avoir perdu toute espérance d'accommodement , les confédérés n'avaient plus que le choix ou de se soumettre sans réserve aux volontés de l'empereur, ou de commencer au plus tôt les hostilités. Le zèle et la résolution ne leur manquèrent pas en cette occasion. Peu de jours après la publication du ban de l'empire, ils envoyèrent un héraut, selon la coutume, au camp

1 Sleid., p. 386. Dumont, Corps diplom., vol. IV, p. 11, 314. Pfeffel, Hist. abrégée du droit public de l'Allemagne.

impérial, pour déclarer solennellement la guerre : à Charles, à qui ils ne donnaient plus d'autre ; titre que celui de prétendu empereur, abjurant \ la soumission et la fidélité qu'ils lui avaient ; gardée jusqu'à ce moment. Mais avant cette for- ; malité, une partie de leurs troupes avait commencé d'agir. La ville d'Augsbourg ayant levé un , corps considérable , on en donna le commande- \ ment à Sébastien Schertel, officier de fortune j qui avait fait un grand butin au pillage de Rome j par les impériaux. Ses richesses, jointes au mé- j rite de ses longs services , lui donnaient une autorité qui le mettait de pair avec la principale noblesse d'Allemagne. Ce vieux guerrier plein de courage, avant de joindre la grande armée des confédérés , voulut tenter quelque action digne de sa première renommée et de Patiente de ses compatriotes. Pendant que les troupes du pape s'avançaient en hâte vers le Tirol pour pépénétrer en Allemagne à travers cet étroit passage des Alpes, Schertel les prévint et se saisit d'Ehrenberg et de Kuffstein, deux châteauxforts qui dominaient les principaux défilés. Sans perdre un moment, il continua sa marche vers Inspruck. Cette place, s'il l'eût emportée , aurait arrêté les Italiens ; et , gardée par une poignée de soldats, elle eût pu résister aux plus grandes armées. Castlealto , gouverneur de Tronte , voyant tous les projets de l'empereur ruinés, si le chemin était fermé à ses troupes auxiliaires , leva promptement un petit corps et se jeta dans la ville. Cependant Schertel n'abandonna point son entreprise, et se préparait à attaquer la place , lorsque la nouvelle de l'approche des Italiens , et les ordres de l'électeur et du landgrave l'obligèrent d'y renoncer. Par sa retraite, le passage resta libre , et les troupes du pape entrèrent en Allemagne sans trouver d'autres obstacles que les garnisons placées par Schertel dans Ehrenberg et Kuffstein qui , n'ayant point Id'espérance d'être secourues , ne tardèrent pas ?à se rendre l.

; * Seckend., lib. il, p. 70. Adriani Istoria di suoi tempi, lib. 335.

Seckendorf, cet habile auteur du Commentarius apologelicus de lutheranismo , quej'ai suivi comme un guide sûr dans les affaires de l'Allemagne, était un des descendans de Schertel. Il a publié avec tout le soin et la minutieuse exactitude d'un Allemand qui veut prouver sa noblesse , une longue dissertation sur ses ancêtres , où il montre principalement comment Schertel s'était élevé.

Le rappel de Schertel ne fut pas la seule faute que firent les confédérés. Par les conventions de la ligue de Smalkalde, le commandement général de l'armée étant donné à l'électeur de Saxe et au landgrave de Hesse, on sentit bientôt tous les inconvéniens qui résultaient de ce partage d'autorité, toujours funeste aux opérations de la guerre.

L'électeur, aussi prodigue de sa personne qu'ardent pour la cause commune , était lent à délibérer, incertain, irrésolu dans ses déterminations ; préférant toujours la circonspection et la sûreté dans ses mesures, à une hardiesse tranchante et décisive. Le landgrave au contraire , d'un esprit plus actif et plus entreprenant, formait des résolutions soudaines , en poursuivait l'exécution avec chaleur, et choisissait toujours les moyens les plus expéditifs. Ainsi ces deux généraux, qui étaient entrés dans cette guerre par des vues bien différentes, ne s'accordaient pas mieux dans leurs opérations que dans leurs motifs. Cette opposition perpétuelle de sentimens éleva insensiblement entre eux de la jalousie et de l'animosité, et les dissensions qui naissaient de l'incompatibilité de leur caractère s'accrurent de plus en plus. Cependant les autres membres de la ligue , qui n'étaient subordonnés à l'électeur et au landgrave qu'en conséquence des articles d'une confédération volontaire, cessèrent bientôt d'obéir à des chefs qui mettaient si peu de concert dans le commandement. Ainsi cette nombreuse armée de prolestans, semblable à une grande machine dont les parties sont mal Combinées et qui manque d'un ressort pour animer et régler ses mouvemens , n'eut plus qu'une action dénuée de vigueur et d'effet.

L'empereur , qui craignait que son séjour à Ratisbonne ne mît les troupes du pape dans l'impossibilité de le joindre, s'élant avancé hardiment jusqu'à Landshut , sur l'Iser, les confédé-

et les alliances que sa postérité avait contractées avec les plus anciennes familles de l'empire. Entreautresparticula rites curieuses sur ce guerrier, il nous fait un calcul de ses richesees, dont la source venait du pillage de Rome. Ses fonds de terre furent vendus par ses petits-fils pour la somme de six cent mille florins. On peut sur cela se former une idée des richesses immenses amassées par les Condottieri ou commandans des troupes mercenaires, dans ce siècle. A la prise de Rome , Schertel n'était que simple capitaine. Seckend., lib. il, p. 73.

rés perdirent quelques jours à délibérer s'ils le suivraient dans le territoire du duc de Bavière qui gardait la neutralité. Enfin ils surmontèrent ce scrupule, et commencèrent à marcher vers son camp ; mais tout à coup ils abandonnèrent ce projet pour aller attaquer Ratisbonne où Charles n'avait laissé qu'une petite garnison. Cependant les troupes du pape, bien complètes, gagnèrent Landshut, et furent bientôt suivies de six mille hommes des vieilles bandes espagnoles tirées de Naples. Depuis la courageuse mais inutile expédition de Schertel , on eût dit que les confédérés voulaient laisser tous ces renforts arriver tranquillement à leur rendezvous, au lieu d'attaquer séparément, ou ces corps de troupes, ou l'empereur lui-même avant leur réunion'. L'armée impériale, qui montait alors à trente-six mille hommes, était encore plus formidable par la discipline et la valeur des troupes que par leur nombre. Avila , comman deur d'Alcantara , recommandable pour s'être trouvé à toutes les giferres de Charles , et pour avoir servi dans les armées qui gagnèrent la mémorable victoire de Pavie , qui conquirent Tunis et qui envahirent la France, prétend qu'il n'en avait jamais vu d'aussi redoutables que celle qu'opposait l'empereur aux protestans d'Allemagne 2. Octave Farnèse, petit-fils du pape, secondé d'habiles officiers qui s'étaient formés dans les longues guerres de Charles avec François, commandait les troupes d'Italie. Son frère, le cardinal Farnèse, l'accompagnait en qualité de légat du pape. Ce prélal , voulant faire de cette guerre une affaire de religion , proposa de marcher à la (été de l'armée , précédé d'une croix et de publier des indulgences pour tous ceux qui lui fourniraient du secours, comme on avait fait du temps des croisades ; mais Charles s'opposa fortement à cet excès de zèle , incompatible avec les promesses qu'il avait faites aux protestans de son parti; et le légat, surpris de voir pratiquer librement, au milieu du camp impérial, une religion dont l'anéantissement paraissait être l 'objet de la guerre , reprit avec dépit la route d'Italie 3.

L'arrivée de ces troupes mit l'empereur en état de renforcer la garnison de Ratisbonne, de

'Adriani , Istoria disuoi tempi, lib. v, p. 330.

* Avila, p. 18.

• Fra-Paolo, p 191.

LÎ546J

manière que les confédérés, perdant toute espérance de prendre cette ville, marchèrent vers Ingolstadt sur le Danube , où Charles était alors campé. On ne cessait cependant de se récrier contre ce prince, qui violait hautement les lois et les constitutions de l'empire, en appelant des étrangers pour le dévaster et pour opprimer ses libertés. Comme dans ce siècle la domination du saint siège était si odieuse aux protestans que le nom seul du pape , mêlé dans une entreprise , suffisait pour en donner de l'horreur, ils en vinrent à croire que Paul , non content de les attaquer à force ouverte, avait dispersé ses émissaires par toute l'Allemagne pour mettre le feu dans leurs villes et leurs magasins, pour em poisonner les puits et les fontaines. Ce bruit , dont l'extravagance ne semblait propre qu'à amuser la crédulité du vulgaire, trouva pourtant du crédit jusque dans l'esprit des chefs du parti. Aveuglés parleurs préventions, ils publièrent un manifeste dans lequel ils accusaient le pape d'avoir employé contre eux ces ressources infernales '. Si quelque chose eût pu justifier de pareils soupçons, c'était la conduite des troupes de Paul, qui. persuadées qu'il n'y avait point d'atrocité qui ne fût permise contre des hérétiques excommuniés , commettaient les plus grands excès dans les états luthériens, aggravant les calamités de la guerre par toutes les fureurs du fanatisme.

Mais les opérations des deux armées ne répondirent point à la haine violente dont les esprits étaient animés de part et d'autre. L'empereur avait pris la sage résolution d'éviter le combat avec des ennemis qui avaient sur lui l'avantage du nombre 2 , prévoyant d'ailleurs qu'un corps composé de membres si mal assortis ne pouvait manquer de se dissoudre, à moins que par une attaque brusque et inconsidérée on n'en forçât les parties à s'unir plus fortement. Cependant , quoique les confédérés sentissent bien ce qu'ils perdaient par chaque instant de délai, la noblesse ou la division de leurs chefs les empêcha d'agir avec la vigueur que demandaient leur situation et l'ardeur des soldats. Arrivée à Ingolstadl, ils trouvèrent Charles dans un camp qui, sans être fort avantageux par lui-même, n'était environné que d'un léger retranchement. Devant

1 Sleid., p. 309.

2 Aviia, p. ?;>. A .

le camp était une plaine d'une si grande étendue , qu'elle pouvait contenir leur armée tout entière, et laisser encore de l'espace à ses mouvemens. Tout engageait les* confédérés a saisir cette occasion d'attaquer l'empereur ; la supériorité du nombre, le courage impatient des troupes et la fermeté de l'infanterie allemande en bataille, leur étaient autant de garans de la vievictoire. Le landgrave voulait absolument le combat, déclarant que, s'il en était le maître, le sort des deux partis serait bientôt décidé. Mais l'électeur, réfléchissant sur la bravoure et la discipline des ennemis qui étaient animés par la présence de l'empereur, et conduits par les meilleurs officiers qu'il y eût alors , n'osait risquer une action générale contre de vieilles troupes, retranchées dans un camp qu'elles avaient choisi, et dont les fortifications quoique imparfaites leur donnaient de l'avantage. Malgré son irrésolution et ses remontrances, on convint de s'avancer en ordre de bataille vers les impériaux, et d'essayer si cette insulte et le feu violent de l'artillerie pourraient les faire sortir de leurs retranchemens. Mais l'empereur, trop habile pour donner dans ce piège, suivait toujours son système; et, plaçant ses soldats derrière les tranchées , tous prêts à recevoir les confédérés s'ils osaient tenter l'assaut , il attendit tranquillement leur approche , et défendit a son armée de faire aucun mouvement qui put engages le combat. Cependant il parcourait les lignes , et, s'adressant à ses troupes composées de différentes nations, il parlait à chacune sa langue; il les encourageait sôit par sa gaîté , soit par sa contenance assurée au milieu des périls, et s'exposait au plus grand feu de l'artillerie, la plus nombreuse qu'on eût encore mise en campagne. A la vue cle cet exemple, personne n'osa quitter son rang : c'eût été une infamie que de montrer de la crainte devant un monarque intrépide, qui prouvait assez hautement que le refus de la bataille n'était point un effet de sa timidité, nais de sa prudence. Les confédérés, après avoir fait; feu durant plusieurs heures sur les impé- : i- ux , avec plus de bruit que de succès , n'ayant plus d'espérance de les engager au combat, se retirèrent dans leur camp. L'empereur employa la nuit à fortifier le sien avec une si grande diligence, que les ennemis, disposés le lendemain à faire quelque tentative plus hardie, s'aper-

curent qu'ils eu avaient perdu le moment ».

Après ce vain essai , qui ne montra que leur indécision et la fermeté de l'empereur , ils s occuper* nt uniquement des moyens de prévenir l'arrivée d'un puissant renfort de dix mille hommes de pied et de quatre mille chevaux , que le comte de Buren amenait de* Pays-Bas. Mais quoique ce général eût à faire une longue route à travers des états, dont quelques-uns étaient disposés à favoriser ses ennemis ; quoique ceuxci même, avertis de son approche, eussent pu sans risque détacher de leur grande armée des forces suffisantes pour l'accabler , cependant il marcha avec tant de rapidité, et concerta si bien ses mouvemens, auxquels on n'opposait que des lenteurs et de la maladresse, qu'il parvint à conduire ses troupes au camp des impériaux sans avoir essuyé la moindre perle 2.

L'arrivée des Flamands, en qui l'empereur mettait la plus grande confiance , changea en grande partie le plan de ses opérations. Il voulut jouer le rôle d'agresseur à son tour, mais en évitant toujours le sort d'une bataille. II se rendit maître de Neubourg , Dillingen et Donawert sur le Danube , de Nordlingen , et de plusieurs autres villes situées sur les plus grandes rivières qui tombent dans ce vaste fleuve. Mais s'il s'emoara d'une si grande étendue de pays , ce ne fut pas sans essuyer des combats très vifs , où la fortune ne lui fut pas toujours favorable. L'automne se passa ainsi tout entier sans qu'aucun des deux partis pût prendre de supériorité sur l'autre; et rien n'annonçait encore quelle serait l'issue de celte guerre. L'empereur avait souvent prédit que la discorde et le besoin d'argent forceraient les confédérés à disperser les membres de ce corps pesant, qu'ils n'avaient ni l'habileté de conduire, ni les moyens de soutenir 3. Mais, quoiqu'il attendît avec impatience cet événement , il nV avait guère d'apparence qu'il pût être si prochain. Les fourrages et les provisions commençaient à lui manquer. Les provinces catholiques même étaient si indignées de voir des troupes étrangères au cœur de l'empire , qu'elles ne

1 Sleid., p. 395, 397. Avila, p. 17. A. Lamb. Hortens. ap Léard. IL

2 Sleid., p. 403.

3 Belli Smalkaldici commentarias grœco sermene scriptus à Joach. Camerario ap. Freherum, vol. III» p. 479.

leur fournissaient des vivres qu'avec répugnance, tandis que l'abondance régnait dans le camp des confédérés par l'empressement et la libéralité des amis que le zèle leur faisait trouver dans les pays voisins. Les maladies , causées sans doute par le changement de climat ou de nourriture i, avaient mis un grand nombre d'Italiens et d'Espagnols hors d'état de servir. Des arrérages considérables étaient dûs aux troupes , qui , depuis le commencement de la campagne , avaient à peine reçu quelque argent. L'empereur éprouva dans cette occasion comme dans d'autres, que sa domination était plus étendue que son revenu , et que si l'une le mettait en état de lever beaucoup de troupes , l'autre ne pouvait suffire à les entretenir. Il sentit luimême la difficulté de tenir plus long-temps son armée en campagne. Quelques-uns de ses plus habiles généraux , et même le duc d'Albe , qui ne se désistait guère d'un entreprise , lui conseillèrent de disperser ses troupes en quartier d'hiver. Mais l'empereur, que les meilleures raisons ne pouvaient fléchir quand il avait pris une résolution, loin d'écouter leur avis^ s'obstina à fatiguer les confédérés par sa persévérance , persuadé que s'il pouvait une fois obliger ce grand corps à se séparer, il n'y avait guère d'apparence qu'il pût se réunir 2. Cependant il était difficile de prévoir lequel devait se lasser le plus tôt, de la constance de Charles ou du zèle de la ligue, et lequel des deux partis en divisant ses forces donnerait l'avantage à l'autre, lorsqu'un événement inattendu causa une révolution funeste dans les affaires des confédérés.

Maurice de Saxe , par les artifices dont on a déjà parlé, s'étant insinué dans la confiance de l'empereur , ne vit pas plutôt les hostilités prêtes à commencer entre les protestans et ce monarque , qu'il en espéra le plus grand succès pour ses vastes desseins. La portion de la Saxe qu'il tenait de ses ancêlres était loin de suffire à son ambition. Il envisageait avec joie l'approche d'une guerre civile, dont les révolutions ou les convulsions fournissent aux audacieux les occasions d'avancer leur fortune , occasions si rares et si lentes dans un temps calme. Comme il était parfaitement instruit de la situation des deux partis et des talens de leurs chefs , il ne balança

1 Camerar. ap. Freher., p. 483.

2 Thuan., p. 83

pas à se ranger du côté qui pouvait lui procurer le plus d'avantage. Dès qu'il eut résolu de s'attacher à l'empereur , il se fit un mérite de se dé clarer des premiers , afin d'avoir plus de part à ses libéralités. Dans ce dessein , il s'était rendu à Ratisbonne au mois de mai , sous prétexte d'assister à la diète ; après bien des conférences avec Charles ou avec ses ministres , il se fit un traité secret , par lequel Maurice promit de servir l'empereur en sujet fidèle; et le monarque à ce prix lui destina toutes les dépouilles de l'électeur de Saxe, soit dignités ou domaines i. A peine pourrait-on trouver dans l'histoire un traité qui violât plus manifestement tous les principes qui doivent diriger les hommes. Maurice , protestant déclaré , dans un temps où le zèle de la religion avait tant d'influence sur les esprits , s'oblige cependant à servir dans une guerre qui n'avait d'autre objet que de détruire la réformation ; il s'engage à prendre les armes contre son beau-père, et à déposséder son plus proche parent de ses états et de ses titres ; enfin il se joint à un ami peu sûr contre un bienfaiteur auquel il avait des obligations considérables et toutes récentes. Ce prince n'était pourtant pas un de ces politiques sans pudeur , qui , dès que leur intérêt l'exige, méprisent les devoirs les plus sacrés, jusqu'à se glorifier de braver les lois de l'honneur ou de la décence. La conduite de Maurice , si l'on doit l'attribuer uniquement à la politique , fut plus adroite. 11 parvint à exécuter son plan dans toutes ses parties , en s'efforçant toujours de donner à ses démarches l'apparence de l'honnêteté et de la vertu. 11 est probable par la suite de ses actions , qu'au moins à l'égard de la religion protestante , ses intentions étaient pures , et qu'il n'eut à se reprocher qu'une imprudente confiance dans les promesses de l'empereur. Sans doute il eut le destin de ceux qui , voulant mettre trop de subtilité en politique, marchent dans des sentiers obscurs et tortueux; Maurice en cherchant à tromper les autres, se trouva trompé lui-même.

Son premier soin cependant fut de tenir cachés ses engagemens; il sut même pousser si loin l'art de la dissimulation, que les confédérés, malgré son refus de se liguer avec eux, et son assiduité marquée auprès de l'empereur , n'eurent

' Harœc, Annal. brabant.,\6\. I, p. 638. Struvius, Corp., p. 1048. Thuan. p. 84.

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aucun soupçon de ses desseins. L'électeur de Saxe même, lorsqu'il partit dès le commencement de la campagne pour se joindre à ses associés, mit ses étals sous la protection de Maurice, qui , avec une trompeuse apparence d'amitié , lui promit de les défendre i. Mais à peine l'électeur en fut-il éloigné, que Maurice prit des mesures secrètes avec le roi des Romains , pour s'emparer du dépôt qu'on lui avait confié. L'empereur lui envoya bientôt une copie du ban de l'empire porté contre l'électeur et le landgrave. C'était à Maurice , comme étant le plus proche héritier , à sauver ces états de toute invasion, et Charles le somma par l'obéissance qu'il devait au chef de l'empire , sans parler de son intérêt personnel , de se saisir incessamment des terres confisquées de l'électorat, l'avertissant en même temps que s'il refusait d'exécuter cet ordre , il se rendrait complice des crimes de son parent et s'exposerait aux mêmes peines2.

Cet artifice fut vraisemblablement suggéré par Maurice , afin de faire passer sa conduite à l'égard de l'électeur pour un acte forcé d'obéissance , au lieu d'un attentat contre les droits du sang. Mais pour couvrir son ambition de prétextes encore plus spécieux , aussitôt après son retour de Ratisbonne , il assembla les états de sa principauté , et leur dit que la guerre étant inévitable entre l'empereur et les confédérés de Smalkalde , il avait besoin de leur avis pour se bien conduire dans cette circonstance. Préparés sans doute à cette demande, et disposés à plaire à leur prince , les états cherchèrent à se conformer à ses vues, en lui conseillant d'offrir sa médiation aux deux partis; et si on la rejetait, ils étaient d'avis qu'en stipulant une entière sûreté pour la religion protestante , il obéit à l'empereur. Maurice ayant sur ces entrefaites reçu le rescrit impérial , ainsi que le ban contre l'électeur et le landgrave , convoqua une seconde fois les états, leur exposa les ordres qu'il venait de recevoir, et la peine dont on le menaçait en cas de désobéissance; ensuite il les informa que les confédérés avaient refusé sa médiation, et que l'empereur lui avait fait les promesses les plus satisfaisantes à l'égard de la religion. Il parla de ('intérêt qu'il avait à mettre à couvert les terres de l'électorat , et du danger de laisser des étran-

1 Struvius, Corp., p. 1,036.

»Sleïd., p. 391.Thuan,p. 84.

gers s'établir dans la Saxe ; enfin , dit-il , comme ses sujets n'y étaient pas moins intéressés que lui-même , il voulait régler sur leurs avis la conduite qu'il tiendrait dans cette conjoncture épineuse et délicate. Les états , toujours soumis et complaisans , se fiant aux promesses de l'empereur pour la liberté de conscience , proposèrent, avant de venir à des mesures violentes , d'écrire au nom de l'assemblée à l'électeur , pour lui représenter que le meilleur moyen d'apaiser l'empereur et de garantir ses domaines d'être saisis par voie de confiscation ou de conquête, était de consentir que Maurice en prît possession paisiblement et à l'amiable. Ce prince seconda luimême leurs instances, dans une lettre qu'il écrivit au landgrave son beau-père. Une proposition si extravagante fut rejetée avec le dédain et l'indignation qu'elle méritait. Le landgrave , dans sa réponse à Maurice , lui reprocha sa trahison et son injustice envers un bienfaiteur, et lui montra le plus grand mépris pour son affectation à exécuter le ban de l'empire , dont la forme illégale et arbitraire ne pouvait pas lui laisser douter de sa nullité ; enfin il le pria de ne pas se laisser aveugler par l'ambition jusqu'à oublier tout ce qu'il devait à l'honneur et à l'amitié, ou jusqu'à trahir la religion protestante, qu'on se proposait dans cette guerre, de l'aveu même du pape , d'éteindre et d'abolir par toute l'Allemagne1.

Mais Maurice s'était engagé trop avant pour être arrêté par des raisons ou par des reproches. Le seul parti qu'il eftt à prendre était d'exécuter par la force ce qu'il avait préparé par l'artifice et la dissimulation. Aussi hardi à consommer son projet qu'il avait été adroit à le former, il assembla environ douze mille hommes. Il envahit une partie de l'électorat, tandis que Ferdinand avec une armée de Bohémiens et de Hongrois se jetait sur l'autre. Maurice en deux combats sanglans défit les troupes que l'électorat avait laissées pour la garde de ses états; et, profitant de ses avantages, il se rendit maître en personne de tout l'électorat , à l'exception de Wiliemberg, Gotha et Eisenach, places fortes qui, défendues par de bonnes garnisons, refusèrent d'ouvrir leurs portes. La nouvelle de ces conquêtes rapides parvint bientôt aux deux camps des inv

1 Sleid., p. 405, etc Thuan., p. 85. Camerar.. p. 585.

périaux et des confédérés. Dans le premier, elle fut reçue avec des démonstrations de joie proportionnées à l'importance dont on avait jugé ce succès; mais l'autre parti fut saisi d'étonnement et de terreur. Le nom de Maurice devint en exécration ; on le regarda comme un apostat de sa religion, un traître à la liberté germanique, un perfide en un mot qui avait violé les droits les plus sacrés. La rage et l'esprit de parti se déchaînèrent contre lui; satires, invectives, libelles, déclamations dans les chaires et dans les écrits , avec toute la grossièreté du style de ce siècle, rien ne fut épargné pour le noircir et le rendre odieux. Cependant, se confiant toujours dans son adresse ordinaire, comme si sa conduite eût pu se justifier, il publia un manifeste qui contenait toutes les raisons frivoles qu'il avait d'abord alléguées dans l'assemblée de ses états, et dans sa lettre au landgrave !.

L'électeur, au premier avis qu'il reçut des mouvemens de Maurice, se proposait de marcher avec des troupes au secours de la Saxe ; mais les députés de la ligue assemblée à Ulm obtinrent de lui en ce moment qu'il préférerait la cause commune à la sûreté de ses états. Enfin, touché des souffrances et des plaintes réitérées de ses sujets, l'électeur monîra la plus vive impatience d'aller les délivrer de l'oppression de Maurice et de la cruauté des Hongrois , qui faisaient la guerre avec cette espèce de barbarie qu'on croyait légitime contre les Turcs, et qui commettaient partout les plus grands excès de violence et de rapine. Le désir de l'électeur était si naturel, et il y mit tant de chaleur, que les députés d'Ulm n'osèrent refuser entièrement d'y condescendre , quoiqu'ils prévissent les malheureuses conséquences qui résulteraient de la division de l'armée. Cependant, avant de rien arrêter, ils se rendirent au camp des confédérés à Giengen sur la Brentz, afin de les consulter. Ceux-ci ne furent pas moins embarrassés sur le ,'parti qu'ils devaient prendre dans une conjoncture si critique. Ils voyaient d'un côté la désertion ouverte d'une partie de leurs alliés ; la froideur et l'indifférence cle plusieurs autres qui n'avaient jusqu'ici contribué en rien aux charges de la guerre, et la pesanteur du fardeau qui allait tomber tout entier sur les défenseurs zélés

' Sleid., p. 409, 410

de la cause commune : d'un, autre côté, le peu de succès de tous leurs efforts pour obtenir des secours étrangers, et la rigueur de la saison qui obligeait un si grand nombre de soldats et même d'officiers à quitter le service. Toutes cei considérations leur firent conclure qu'il ne leur restait d'autre ressource que de forcer les impériaux au combat par une attaque soudaine , ou bien d'entrer en négociation d'accommodement avec l'empereur. Mais rabattement et la consternation s'étaient si fort emparés de tous les esprits, qu'entre ces deux partis ils choisirent le moins courageux , et donnèrent pouvoir au ministre de l'électeur de Brandebourg de faire en leur nom des ouvertures de paix.

Dès que l'empereur s'aperçut que cette fière ligue, qui l'avait menacé de le chasser de l'Allemagne, s'abaissait jusqu'à faire les premières avances, il jugea qu'elle avait perdu sa vigueur avec l'esprit d'union. Prenant aussitôt le ton de vainqueur, comme si les confédérés étaient déjà A sa merci, il ne voulut point entendre parler de négociation, à moins que, pour préliminaire, l'électeur de Saxe ne consentît à s'abandonner entièrement lui et ses états à sa disposition l. Ces honteuses conditions n'eussent pas été supportables, même dans la situation la plus désespérée; aussi furent-elles rejelées par un parti qui était plutôt déconcerté que subjugué. Mais, en refusant de se soumettre lâchement à la volonté, de l'empereur, ils n'eurent pas assez de vigueur pour prendre l'unique moyen de conserver leur indépendance ; c'était de rester unis en un seul corps : jusqu'alors cette union avait rendu la confédération formidable, au point que les impériaux avaient pr nsé plus d'une fois à se retirer. Cependant les confédérés, qui, s'ils fussent reslésunis, auraient toujours tenu l'empereur en respect, malgré leur diversion en Saxe , après avoir cédé aux instances de l'électeur, consentirent à diviser l'armée. Neuf mille hommes furent laissés dans le duché de Wittemberg pour défendre cette province , ainsi que les villes de la Haute-Allemagne. Un corps considérable marcha vers la Saxe avec l'électeur; mais la plupart des confédérés retournèrent avec leurs chefs dans leur pays où ils se dispersèrent 2.

Dès que la confédération eut séparé ses forces,

1 Hortensius, no. Scard., vol. 11, p. 485. «Sleid., p. 411.

on cessa de la craindre , et chacun de ses membres, qui trouvait auparavant sa sûreté particulière dans l'union générale , commença à trembler en se voyant exposé seul ù tout le poids de la vengeance de l'empereur. Il ne leur laissa pas le temps de se reconnaître ni de former une nouvelle ligue. Quoique ce fût au plus fort de l'hiver, à peine furent-ils dispersés qu'il mit son armée en marche, résolu de tenir la campagne, et de profiter d'une conjoncture favorable qu'il attendait depuis si long-temps. Quelques petites places où l'ennemi avait laissé* des garnisons lui ouvrirent leurs portes. Nordlingen, Rothenberg et Halle, villes de l'empire, se soumirent bientôt après. Cependant Charles ne put empêcher l'électeur de lever en se retirant de fortes contributions sur l'archevêque deMayence, l'abbé de Fulde, et d'autres ecclésiastiques l. Mais ce désagrément fut plus que compensé par la reddition d'Ulm, l'une des principales villes de la Souabe, et distinguée par son zèle pour la ligue. Il ne fallut qu'un exemple de désertion dans la cause commune pour entraîner le reste des membres ; chacun voulut rentrer des premiers dans son devoir, afin d'obtenir une meilleure composition. L'électeur palatin, malgré sa promesse de rester neutre, avait envoyé aux confédérés quatre mille chevaux : c'était un secours si léger, qu'à peine pouvait-il être compté; mais ce fut une assez grande faute aux yeux de l'empereur, qui obligea ce prince faible à en faire la réparation la plus humiliante. Les habitans d'Augsbourg, ébranlés par la déroute générale, chassèrent de leur ville lebraveSchertel,et subirent les conditions que leur prescrivit le chef de l'empire.

Le duc de Wittemberg, quoiqu'il eût été des premiers à se soumettre, fut obligé d'implorer son pardon à genoux; encore ne l'obtint-il qu'avec peine2.

Memmingen et d'autres villes libres dans le cercle de la Souabe , se voyant abandonnées de leurs premiers associés, ne virent de sûreté qu'à se soumettre à la discrétion de l'empereur. Strasbourg et Francfort-sur-le-Mein , places éloignées du danger, n'en montrèrent pas plus de fermeté. Ainsi cette ligue, dont la puissance menaçait d'ébranler le trône impérial même, fut dispersée

1 Thuan., p. 88.

• * Mémoires de Ribier, tom. 1, p. 589

et détruite en peu de semaines. Presque aucun des confédérés ne resta sous les armes , excepté l'électeur et le landgrave , que l'empereur ne se mit pas en peine de ramener, les ayant dès le commencement dévoués à ses vengeances. Mais ceux mêmes qui se soumirent n'obtinrent pas un pardon généreux et sans condition; Charles abusa de sa supériorité pour les traiter avec hauteur et sans ménagement. Tous les princes et les députés des villes se virent forcés d'implorer sa clémence dans la posture humiliante de supplians. Comme il avait alors le plus grand besoin d'argent , il leur imposa de grosses amendes qu'il leva sans la moindre remise. Le duc de Wittemberg paya trois cent mille écus; la ville d'Augsbourg, cent cinquante mille; Ulm, cent mille; Francfort, quatre-vingt mille; Memmin gen, cinquante mille, et les autres états à proportion de leurs richesses et selon le degré de leur faute. De plus ils furent obligés de renoncer à la ligue de Smalkalde; de fournir des secours, s'ils en étaient requis, pour l'exécution du ban de l'empire contre l'électeur et le landgrave; d'abandonner à Charles toute leur artillerie et toutes leurs munitions; de recevoir garnison dans leurs principales villes et forteresses : et dans cet état de dépendance et de désarmement il leur fallut attendre la dernière sentence que l'empereur s'était réservé de prononcer à la fin de la guerre'. Mais en leur dictant ainsi des lois à son gré, ce prince eut toujours l'adresse de ne rien déclarer qui intéressât la religion; et les confédérés, dans leur consternation, oubliant le zèle dont ils avaient été jusqu'alors animés, ne s'occupèrent que de leur sûreté particulière, sans oser faire mention d'un article sur lequel l'empereur leur imposait silence par son exemple. Les habitans de Memmingen furent les seuls qui risquèrent quelques faibles efforts pour obtenir la promesse d'être protégés dans l'exercice du protestantisme; mais les ministres de l'empereur reçurent leur demande d'une manière qui les eu fit bientôt désister. ;

L'électeur de Cologne, oui, malgré fa sentence que le pape avait portée contre lui , était resté, du consentement de Charles, en possession de son archevêché, fut alors sommé par l'empereur même de se soumettre aux censures

1 Sleid., p. 411, etc. Thuan. , lib. iv. p. 125. Mcm. de Ribier, tom. 1, p. G06.

de l'église. Mais ce prélat vertuem et désintéressé , craignant d'exposer ses sujets aux malheurs de la guerre , résigna volontairement sa place. Par un esprit de modération, convenable à son âge et à son ministère , il aima mieux jouir de la vérité et de l'exercice de sa religion dans la solitude d'une vie privée, que de troubler la société en risquant le sort douteux des combats pour conserver son rang1.

Cependant l'électeur de Saxe se présenta aux ? entières de ses états; et comme Maurice ne put ^sembler assez de troupes pour l'arrêter, il recouvra promptement la possession de ses domaines, prit sur son rival la Misnie , et le dépouilla de tous ses territoires, à l'exception de Dresde et de Leipsick, villes assez fortes pour résister quelque temps. Obligé de quitter la campagne et de s'enfermer dans sa capitale, Maurice dépêcha courrier sur courrier à l'empereur pour l'informer du danger où il se trouvait et le presser vivement de marcher à son secours. Mais Charles , occupé pour lors à prescrire des conditions aux membres de la ligue qui rentraient successivement dans leur devoir , crut qu'il suffisait de détacher vers la Saxe Albert, marquis de Brandebourg-Anspach , à la tète de trois mille hommes. Cei officier, quoique très propre à une pareille expédition, se laissa surprendre par l'électeur, qui lui tua la plus grande partie de ses troupes, mit en fuite le reste, et le fit lui-même prisonnier2. Ainsi Maurice se trouvait plus en danger que jamais, et sa ruine était inévitable, si son ennemi eût su profiter de l'occasion. Mais l'électeur, toujours arrêté par sa lenteur et son irrésolution, soit qu'il eût seul ou qu'il partageât le commandement, ne donna d'autre preuve d'activité que celle d'avoir surpris Albert. Au lieu de marcher droit à Maurice , que la défaite de son renfort avait déconcerté, il eut l'imprudence d'écouter des ouvertures d'accommodement de la part d'un ennemi insidieux, qui ne voulait que l'amuser et traîner la guerre en longueur.

La situation des affaires de l'empereur ne lui permettait pas en ce moment d'aller au secours de son allié. Pour se dispenser d'entretenir un ; ombre superflu de troupes , il avait , après la 'lispersion de l'armée des confédérés, congédié

» Sleid., p. 41S. Thuan., lib. îv, p. 428.

9 D'Avila, p. 836. Mém. de liibier, tom. Il, p. 592.

le comte de Buren avec ses Flamands », croyant que les Espagnols et les Allemands , joints aux forces du pape, suffiraient pour réprimer les derniers efforts des membres de la ligue. Mais Paul commençait , quoique trop tard , à se repentir d'avoir fait une alliance dont les plus sages Vénitiens s'étaient efforcés en vain de le détourner. Ce furent les rapides progrès de l'armée impériale et la prompte destruction de la ligue protestante qui lui firent ouvrir les yeux. Dès ce moment, il oublia tous les avantages qu'il s'était promis d'un triomphe complet sur l'hérésie, et ne vit plus que la faute qu'il avait faite en contribuant à étendre la puissance de l'empereur au point de lui frayer par l'oppression de la liberté de l'Allemagne un chemin à la domination absolue sur toute l'Italie. Dès qu'il se fut aperçu de son imprudence , il tâcha de la réparer. Sans informer l'empereur de ses intentions, il ordonna à Farnèse, son petit-fils, de revenir au plus tôt avec les troupes qu'il commandait, et il retira la permission qu'il avait donnée à Charles de s'approprier en Espagne une grande portion des terres du clergé. Il ne manquait pas de prétextes pour justifier cette brusque désertion. Le terme de six mois, auquel se bornaient les stipulations de son traité avec l'empereur, venait d'expirer. La ligue que leur alliance avait pour but de détruire semblait èlre entièrement dissipée. D'un autre côté, Charles, dans toutes ses négociations avec les villes et les princes qui s'étaient soumis, n'avait jamais consulté le pape, ni pensé à lui assigner la moindre part dans ses conquêtes et dans les énormes contributions qu'il avait levées. Enfin il n'avait fait aucune démarche pour la destruction de l'hérésie ou pour le rétablissement de la religion catholique, deux objets que Paul s'était proposés en lui ouvrant si libéralement les trésors de l'église. Ces prétextes, quelque spécieux qu'ils fussent , n'en imposèrent point à l'empereur sur la secrète jalousie qui était le vrai motif de la conduite du pontife. Mais, comme l'ordre expédié pour le rappel des troupes d'Italie était aussi absolu qu'imprévu , il fut impossible de les retenir. Charles se récria hautement contre la trahison du pape qui l'abandonnait sans sujet au moment de terminer une guerre entreprise

1 D'Avila, p. 830, Mein. de Ribier, tom. 11, p. 593.

[1546] à sa sollicitation , et dont le succès, s'il était heureux , devait rapporter tant de gloire et d'avantages à l'église. A ces plaintes, il ajouta les menaces et les reproches ; mais Paul n'en fut pas moins inflexible : ses troupes continuèrent leur marche vers l'état ecclésiastique ; il publia en même temps un mémoire fait avec art pour son apologie , dans lequel on voyait encore plus combien il était détaché de l'empereur , et combien il redoutait sa puissance1. Charles, dont l'armée était déjà diminuée de toutes les garnisons qu'il avait été obligé de mettre dans les villes qui s'étaient rendues , la voyant encore affaiblie par la retraite des Italiens, jugea nécessaire de se renforcer par de nouvelles levées , avant de se hasarder à marcher en personne vers la Saxe.

Le bruit et l'éclat des succès de l'empereur lui auraient sans doute attiré , de tous les pays qui venaient de reconnaître son autorité , assez de soldats pour le mettre en état de marcher contre l'électeur; mais il fut arrêté par une conspiration qui éclata tout à coup à Gènes. Les grandes révolutions que semblait présager cet événement, enveloppé de mystère , l'obligèrent d'en découvrir la source et d'en pénétrer le but, avant d'entamer de nouvelles opérations en Allemagne. Quoique la forme de gouvernement établie à Gènes, dans le temps où André Doria rendit la liberté à sa patrie, fût propre à y faire oublier les premières dissensions, et que d'abord elle y eût été reçue avec une approbation universelle , cependant, après une épreuve de plus de vingt années, elle ne put satisfaire l'inquiétude de ces républicains turbulens et factieux. L'administration des affaires se trouvant alors restreinte à un certain nombre de familles nobles, les autres leur envièrent cette prééminence et désirèrent le rétablissement du gouvernement populaire auquel ils avaient été accoutumés. Le respect même qu'imprimait la vertu désintéressée de Doria, et l'admiration qu'on avait pour ses talens , n'empêchaient pas qu'on ne fût jaloux de l'ascendant qu'il avait pris dans tous les conseils de la république. Cependant son âge , sa modération et son amour delà liberté, devaient convraincre ses compatriotes qu'il n'abuserait jamais de son pouvoir et ne risquerait point de

Fra-Paolo, p. 208. Pallavic, part, n, p. 5. Thuan., p. 126.

souiller la fin de ses jours en renversant cet

édifice qui avait été le travail et la gloire de toute sa vie : mais les Génois prévoyaient que cette autorité et cette influence , toujours pures dans ses mains, deviendraient aisément funestes à la nation , si quelque citoyen s'en emparait avec plus d'ambition et moins de vertu ; et un homme en effet avait déjà formé cette prétention, avec quelque espoir de succès. Giannetino Doria , à qui son grand oncle André avait destiné ses biens , espérait en même temps de lui succéder dans sa place. Son caractère hautain, insolent et tyrannique, qu'à peine on eût pu tolérer dans l'héritier d'un trône , était encore plus insupportable dans le citoyen d'une république; et les plus clairvoyans des Génois le craignaient et le haïssaient comme l'ennemi de cette liberté dont ils étaient redevables à son oncle. Cependant André lui-même , aveuglé par cette affection forte et involontaire qui attache souvent les vieillards aux plus jeunes rejetons de leur race , ne mettait point de bornes à son indulgence pour lui , et il semblait moins occupé d'assurer et de perpétuer le bonheur de l'état que de favoriser l'élévation de cet indigne neveu.

Mais quoiqu'on suspectât les desseins de Doria, et qu'on blâmât le système actuel de l'administration, tous ces motifs n'auraient sans doute produit que des plaintes et des murmures , si Jean-Louis de Fiesque , comte de Lavagne, qui observait les progrès du mécontentement pour en profiter , n'eût tenté une entreprise des plus hardies dont l'histoire fasse mention. Ce jeune gentilhomme , le plus riche et le plus distingué des sujets de la république, possédait au plus haut degré toutes les qualités qui gagnent les cœurs, impriment le respect, et se concilient l'attachement. La grâce et la noblesse brillaient dans sa personne ; magnifique jusqu'à la profusion , sa générosité prévenait les désirs de ses amis et surpassait l'attente des étrangers ; à une adresse insinuante , il joignait des manières aimables et une affabilité sans affectation. Mais sous l'apparence de ces qualités intéressantes , faites pour être l'ornement et les délices de la société , il cachait toutes les dispositions qui peuvent mettre un homme à la tète des conspirations les plus dangereuses; c'était une ambition inquiète et insatiable , un courage au-

dessus de toute crainte, un esprit ennemi de la subordination. Un pareil caractère n'était pas fait pour l'état de dépendance où le sort l'avait placé. Fiesque , enviant l'autorité que le vieux Doiia s'était acquise, ne pouvait penser sans Indignation qu elle descendrait un jour à Giannetino comme un bien héréditaire. Ces sentimens divers agissaient si vivement sur cet homme turbulent et audacieux, qu'il prit la résolution de renverser cette domination , à laquelle son orgueil ne pouvait se soumettre.

Pour y mieux réussir, il crut d'abord devoir s'allier avec François 1er; il en fit même la proposition à l'ambassadeur que ce prince avait à Rome. Sou dessein était, après avoir chassé Doria et la faction impériale par un si puissant appui , de mettre la république encore une fois sous la protection de la France , se flattant qu'en récompense de ce service il obtiendrait la première place dans l'administration du gouvernement ; mais ayant communiqué son projet à quelques-uns de ses confidens intimes , Verrina, le principal d'entre eux-, homme qu'une fortune ruinée rendait capable de projeter et d'exécuter les actions les plus hardies, lui remontra avec chaleur la folie de s'exposer à un grand danger dont un autre recueillerait tous les fruits. Il l'exhorta à prétendre lui-même au gouvernement de sa patrie , auquel son illustre naissance, la voix de ses concitoyens et le zèle de ses amis pouvaient aisément l'élever. Ce langage offrit au génie ardent de Fiesque une si brillante perspective que, abandonnant aussitôt son plan , il adopta celui de Verrina. Tous ceux qui étaient présens, quoique persuadés du danger de l'entreprise, n'osèrent condamner ce que leur protecteur avait si vivement approuvé. A l'instant il fut résolu , dans cette noire cabale , d'assassiner les deux Doria et les principaux de leurs partisans , de changer le système d'administration dans Gènes, et de placer Fiesque sur le trône ducal. Cependant il fallait un certain temps pour mettre ce projet à exécution , et tandis qu'on faisait tous les préparatifs nécessaires , Fiesque prenait toutes les mesures possibles pour cacher son secret et ne point donner de soupçons. Le rôle qu'il joua était en effet impénétrable. Il affecta de s'abandonner entièrement aux plaisirs et à la dissipation. La joie et les amusemens de son âge et de son rang

occupaient en apparence tout son temps et tois> tes ses pensées. Mais au milieu de ce tourbillon il suivait son projet avec l'attention la plus réfléchie , sans y mettre ni la lenteur de la timidité, ni la précipitation de l'impatience. Il continua sa correspondance avec l'ambassadeur de France auprès du saint siège , dans le dessein de s'assurer de la protection de son maître , si par la suite il avait besoin de secours : mais il eut l'adresse de lui dérober ses véritables intentions. Il fit une ligue secrète avec Farnèse, duc de Parme, qui, toujours irrité contre l'empereur pour le refus de l'investiture de ce duché, était disposé à s'en venger sur la famille de Doria qui était dévouée à ce monarque , dont il cherchait à diminuer l'influence en Italie. Fiesque , n'ignorant pas que dans un état maritime il fallait surtout s'assurer des forces navales , demanda quatre galères au pape qui probablement était instruit de son complot et ne le désapprouvait pas. Sous prétexte d'armer une de ces galères pour croiser contre les Turcs, il assembla un grand nombre de ses propres vassaux et même une grande quantité d'aventuriers hardis que la trêve conclue entre l'empereur et Soliman avait laissés sans occupation et sans subsistance.

Tandis que Fiesque s'occupait de ces mesures importantes , il paraissait toujours n'avoir d'autre soin que celui du plaisir. Assidu à faire sa cour aux deux Doria , il sut en imposer nonseulement à la candeur de l'oncle , mais encore à la finesse du neveu , que ses propres intrigues rendaient plus disposé à se défier de celles d'au trui. Tout était prêt ; il ne restait qu'à frapper le coup. Fiesque délibéra plusieurs fois avec ses confidens sur les moyens d'assurer le succès de leur complot. D'abord on proposa de massacrer les Doria et les principaux partisans pendant la célébration de la grand'messe à la cathédrale; mais comme André n'y assistait guèru à cause de son âge avancé , ce projet fut aban-[ donné. Ensuite on convint que Fiesque inviterait chez lui l'oncle et le neveu avec tous leurs amis déjà proscrits par les conjurés , et qu'il serait aisé de s'en défaire sans risque ni résistance ; mais Giannelino ayant été obligé d'aller hors de la ville le jour même qu'ils avaient choisi, il fallut encore changer demeures. Enfin ils résolurent de tenter à force ouverte

ce que la ruse ne pouvait effectuer , et fixèrent la nuit du deux au trois janvier pour l'exécution de leur entreprise. Le moment était favorable : le doge de l'année précédente devait , selon la coutume , quitter sa charge le premier de ce mois , et son successeur ne pouvait pas être élu avant le quatre. La république, pendant cet intervalle , étant dans une sorte d'anarchie , Fiesque pouvait, avec plus de facilité, s'emparer de cette dignité vacante.

Le jour fixé pour la conjuration , Fiesque employa la matinée à visiter ses amis, et il montra partout le même enjouement et la même liberté d'esprit qu'à l'ordinaire. Le soir il fit sa cour aux Doria, toujours avec le même air d'empressement et de respect , mais épiant leur contenance avec l'attention qu'exigeait un moment si critique ; il fut assez heureux pour les trouver dans une profonde sécurité , et sans le moindre soupçon de l'orage qui se formait depuis longtemps et qu'il allait faire éclater sur leur tète.

De leur palais, il courut au sien qui était isolé au milieu dune grande cour, fermée de hautes murailles. Les portes en avaient été ouvertes dès le matin, et l'on avait permis à tout, le monde sans distinction d'y entrer, mais on avait posté des gardes pour empêcher d'en sortir. Cependant Verrina et le petit nombre des confidens de la conspiration , qui avaient conduit par pelotons au palais les vassaux de Fiesque et les troupes de ses galères , les dispersèrent sans bruit dans toute la ville. Ensuite , au nom de leur patron , ils invitèrent à un festin les principaux citoyens qui étaient mécontens de l'administration des Doria , et qui montraient , avec du penchant pour une révolution , le courage de la tenter. La plupart de ceux qui remplissaient le palais ignoraient pourquoi on les y avait rassemblés ; le reste , étonné de voir, au lieu des préparatifs d'un festin, une cour pleine d'hommes armés , et des appartemens munis d'instrumensde guerre , se regardaient les uns les autres , avec une curiosité mêlée d'impatience et de terreur.

Au milieu de cette incertitude où flottaient les esprits, Fiesque parut avec un air de gaîté et de confiance ; il adressa la parole aux personnes les plus distinguées , et leur dit qu'il ne les avait point fait appeler aux plaisirs d'une fête , mais à partager la gloire d'une grande

action , dont le fruit serait la liberté , suivie d'un renom immortel. En même temps il leur mit devant les yeux l'autorité aussi excessive qu'intolérable du vieux Doria , laquelle tendait tous les jours à s'accroître et à se perpétuer par l'ambition de Giannelino et par la faveur déclarée de l'empereur pour une famille bien plus dévouée à ce prince étranger qu'à la patrie. « Mais il est en votre pouvoir, continua-t-il, de renverser cette injuste domination. Massacrons les tyrans ; mes mesures sont prises ; mes associés sont en grand nombre ; je puis au besoin compter sur des alliés et des protecteurs. J'ai tout prévu , et nos tyrans dorment dans la sécurité. Un insolent mépris pour leurs concitoyens a banni (le leur esprit la défiance et cette timidité qui d'ordinaire rend les coupables clairvoyans , et les met en garde contre la vengeance qu'ils méritent. Ils sentiront le coup avant qu'ils voient le bras levé sur eux. Allons, par un effort généreux que n'accompagne presque aucun danger, allons délivrer not re patrie. » Ce discours, prononcé avec cet enthousiasme irrésistible qui anime l'âme lorsqu'elle est échauffée par de grands objets, fit sur l'assemblée l'impression la plus vive. Les vassaux de Fiesque , toujours prêts à marcher à ses ordres, lui répondirent par un murmure d'applaudissement. Beaucoup de gens, dont la fortune était ruinée , entrevirent l'espoir de la rétablir dans la licence et le tumulte d'un soulèvement. Mais ceux que leur rang ou leur vertu élevait au-dessus des autres n'osèrent montrer toute la surprise et l'horreur que leur inspirait un attentat si atroce ; chacun craignant que son voisin ne fût dans le secret de la conspiration, ne voyait autour de soi que des hommes prêts , au moindre signal de leur chef , à se porter aux plus grands excès. Tous applaudirent donc ou feignirent d'applaudir.

Dès qu'il eut ainsi disposé et encouragé ses complices , avant de leur donner ses derniers ordres , il courut à l'appartement de sa femme. Cette dame, de l'illustre maison de Cibo, avait inspiré à son mari la plus vive passion , et sa vertu l'en rendait aussi digne que sa beauté. Le bruit des gens armés qui remplissaient la cour et le palais, étant déjà parvenu à ses oreilles, elle vit qu'il se tramait quelque complot périlleux, et elle trembla pour les jours de son époux. 11 la trouva plongée dans les alarmes et la cons-

tentation; il se hâte de lui avouer un dessein qu'il ne pouvait plus lui tenir caché. L'approche de tant d'horreurs et de dangers achève de la troubler; elle prévoit la fatale issue de ce dessein, et s'efforce par ses larmes, ses prières et son désespoir, d'en détourner son mari. Fiesque, après avoir tenté vainement de la calmer et de lui inspirer toute sa confiance , rompit promptement une entrevue où l'avait imprudemment entraîné un excès de tendresse , mais qui ne put ébranler sa résolution. « Adieu , lui criat-il en la quittant; ou vous ne me reverrez jamais , ou demain tout dans Gènes sera soumis à votre pouvoir. »

Dès qu'il eut rejoint ses compagnons , il donna ses ordres à chacun d'eux. Les uns devaient s'emparer à force ouverte de toutes les portes de la ville; d'autres des principales rues ou des forteresses. Fiesque se réserva l'attaque du port , où étaient les galères de Doria , comme le poste le plus important et le plus périlleux. Il était alors minuit, et les citoyens dormaient dans une tranquille sécurité, lorsque cette nombreuse troupe de conjurés bien armés se mit en mouvement pour exécuter son plan. Us s'emparèrent sans résistance, de quelques portes, et forcèrent les autres après un combat furieux avec les gardes. Verrina employa une des galères qui étaient destinées contre les Turcs , a bloquer l'entrée de la Darsène ou du petit port qui contenait la flotte de Doria. Cette précaution ôtant aux habitans tout moyen de s'échapper, Fiesque tenta de monter dans les galères de la république par la rive où elles étaient amarrées ; sans armes, sans agrès, et n'ayant à bord que des forçats enenchaînés à la rame , elles n'étaient pas en état de résister. Bientôt le trouble et le tumulte se répandirent dans la ville; on entendait crier dans toutes les rues : Fiesque et liberté. A ce mot si chéri, la populace prit les armes et se ioignit aux conjurés. Les nobles et les partisans de l'aristocratie , saisis d'étonnement et de frayeur , fermèrent les portes de leurs maisons , et ne songèrent qu'à se garantir du pillage. A la fin , le bruit de ce désordre parvient au palais de Doria. Giannetino saute à l'instant de son lit, et s'imaginant qu'il n'était question que de quelque mutinerie de la part des matelots, il sort avec quelques personnes , et marche vers le port. Comme il devait passer par la porte

Saint-Thomas , les conjurés qui s'en étaient emparés se jetèrent sur lui avec fureur et le massacrèrent sur la place au moment qu'il y parut. Le vieux Doria eût sans doute éprouvé le même sort si Jérôme de Fiesque avait attaqué subitement son palais, suivant le plan du comte de Lavagne son frère; mais dans la crainte que le pillage ne frustrât son avarice d'un riche butin , il défendit à ses gens de s'avancer. André , instruit de la mort de son neveu et du danger qu'il courait lui-même , monta promptement à cheval et se déroba par la fuite à ses ennemis. Cependant quelques sénateurs eurent le courage de s'assembler dans le palais de la république l. D'abord quelques-uns osèrent tenter de rallier les soldats dispersés , et d'attaquer un corps de conjurés ; mais se voyant repoussés avec perte , ils prirent le parti de négocier avec un parti auquel ils ne pouvaient résister. En conséquence , on envoya des députés à Fiesque pour savoir de lui quelles étaient ses prétentions, ou plutôt pour se soumettre à toutes les conditions qu'il lui plairait de prescrire.

Mais déjà ce chef des conjurés n'était plus. A l'instant même où , après s'être emparé de la flotte , il était prêt à revenir joindre ses compagnons victorieux , un bruit extraordinaire se fit entendre à bord de la galère amirale. Dans cette alarme , craignant que les forçais ne rompissent leurs chaînes pour accabler ses gens , il y courut ; mais la planche sur laquelle il passait avec précipitation du rivage au vaisseau s'étant renversée , il tomba dans la mer. Le poids de son armure le fit couler à fond. Il périt au moment même où il allait jouir du succès de son ambition. Verrina fut le premier qui s'aperçut de ce funeste accident. Il en prévit à l'instant toutes les conséquences, et n'en avertit qu'un petit nombre de conjurés. Au milieu des ténèbres et de la confusion de la nuit ce secret n'était pas difficile à tenir; il le leur cacha, jusqu'à ce qu'un traité avec les sénateurs eût mis la ville en leur pouvoir. Mais tout leur espoir fut bientôt détruit par l'imprudence de Jérôme de Fiesque. Les députés chargés des propositions du sénat lui ayant demandé où était le comte de Lavagne „ il leur répondit avec une vanité puérile : «C'est moi qui le suis maintenant , et c'est avec moi que vous devez traiter. » Ce peu de mots , éclai-

1 11 Pallazo délia Signoria.

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rant tout à la fois et ses amis et ses ennemis , fit sur les uns et les autres l'impression qu'on en devait attendre. Les députés, encouragés par cet événement , le seul qui pût tourner la révolution à leur avantage, changèrent de ton avec une présence d'esprit admirable , et réglèrent leurs demandes sur la faveur des circonstances. Mais tandis qu'ils cherchaient à prolonger la négociation , les autres magistrats s'occupaient à rassembler leurs partisans pour en former un corps qui pût défendre le palais du sénat. D'un autre côté , les conjurés , consternés de la mort d'un homme qui était leur espoir et leur idole, n'ayant aucune confiance pour Jérôme qui n'avait que l'étourderie et la présomption de la jeunesse, perdirent courage, et les armes leur tombèrent des mains. Ainsi le secret si profond et si surprenant qui jusqu'alors avait contribué au succès de la conspiration fut la seule cause qui la fit échouer. Le chef était mort. La plupart de ceux qu'il faisait agir ne connaissaient ni les confidens de son dessein ni le but où il aspirait. Aucun d'entre eux n'avait assez d'autorité ou de talens pour prendre la place de Fiesque et pour achever son ouvrage. Privé de l'esprit qui l'animait, le corps entier resta sans force, sans mouvement. Plusieurs des conjurés se retirèrent dans leurs maisons, espérant que les ténèbres delà nuit, qui couvraient leur crime, auraient caché leur personne ; d'autres cherchèrent leur sûreté dans une prompte retraite; enfin, avant qu'il fût jour, tous s'enfuirent avec précipitation dune ville qui, peu d'heures auparavant , était prête à les recevoir pour maîtres.

Dès le matin suivant, tout fut tranquille dans Gènes. On n'y vit pas un ennemi ; à peine y parut-il quelque trace du désordre de la nuit. Cette conspiration avait causé plus de tumulte *"que de carnage , et la surprise avait mieux servi les conjurés que la force. Vers le soir, André Doria rentra dans la ville aux acclamations de joie des habitans qui coururent au-devant de lui. Quoiqu'il eût encore l'esprit rempli du trouble et du danger de la nuit précédente, quoiqu'il eût sous les yeux le corps sanglant de son neveu , telle fut sa modération et sa magnanimité, que le décret porté par le sénat contre les conspirateurs n'excéda point les bornes de la juste sévérité qu'exigeait le soutien du gouvernement , et "que rien n'y fut dicté par

le ressentiment ni par l'animosité de la vengeance1.

Dès qu'on eut pris de sages précautions pour empêcher qu'un feu si heureusement éteint ne se rallumât de nouveau , le premier soin du sénat fut d'envoyer à Charles un ambassadeur chargé de l'informer des détails de cet événement et de lui demander du secours pour attaquer Montobbio, forteresse considérable dans les domaines héréditaires de la maison de Fiesque , où Jérôme s'était renfermé. L'empereur ne fut pas moins alarmé qu'étonné d'une entreprise si extraordinaire. Il ne pouvait croire que le comte de Lavagne , tout ambitieux et téméraire qu'il était, eût osé la risquer sans les suggestions ou l'encouragement de quelque puissance étrangère. Dès qu'il sut que le duc de Parme était instruit du plan de la conjuration , il supposa dans l'instant que le pape n'ignorait pas un projet que favorisait son fils. Cette conjecture le conduisit à une autre plus éloignée , mais que la conduite politique de Paul rendait assez probable : c'était que le pontife était d'accord avec le roi de France pour profiter des suites de cette révolution. Dès lors Charles craignit que cette étincelle ne rallumât l'embrasement qui avait causé tant de ravages en Italie. Comme la guerre d'Allemagne lui avait fait retirer ses troupes de ses états ultramontains , et qu'il ne pouvait pas y prévenir une invasion, il fallait du moins qu'à la première apparence de danger il fût en état d'y porter la plus grande partie de ses forces. Dans cette situation, c'eût été sans doute une imprudence de sa part que de marcher en personne contre l'électeur, sans avoir quelque certitude qu'il ne se préparait pas en Italie une révolution qui l'empêcherait de tenir la campagne en Saxe avec des forces suffisantes.

1 Thuan., p. 93. Sigonius, Fila Andrece Doria, 1196 La conjuration du comte de Fiesque , par le cardinal de Retz. Adriani Istoria, lib. vi, p. 369. Folietœ conjuratio Jo. Lud. Fiesci , ap. Grœv. Thés. Ital. 1 , p. 883.

Une chose digne de remarque , c'est que le cardinal de Retz, qui avait écrit à l'âge de dix-huit ans l'histoire de cette conjuration, y montre tant d'admiration pour Fiesque , qu'il n'est pas étonnant qu'un ministre aussi pénétrant et aussi absolu que Richelieu ait prédit à la lecture de cet ouvrage que ce jeune ecclésiastique serait un esprit turbulent et dangereux.

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