VIE
DE WILLIAM ROBERT SON
HÉ A BORTWICK, EIV ECOSSE, BU 1721. —MORT A GRAUGB-UOUSB , LB 11 JOE» 1793.
VUa sine litteris mors est : telle fut la devise que prit dès l'âge de quinze ans, au sortir des premières écoles, le jeune William Robertson, et la culture des lettres, dans leur sens le plus noble, continua à être l'affection de toute sa vie. La profession de ministre presbytérien , qu'il avait embrassée après avoir terminé ses études à l'université de Glasgow, lui faisait un devoir de continuer , dans le silence du cabinet, ces graves études qui pouvaient donner plus d'autorité à l'enseignement moral dû à ce petit cercle religieux confié a ses conseils. Robertson fut toujours dévoué au sentiment du devoir, et ici ses goûts venaient plus activement féconder ses travaux. On le voit occupé tantôt d'une traduction de Marc-Aurèle , dont les principes stoïques furent toujours si conformes à ceux sur lesquels il régla sa propre conduite, tantôt cherchant à se perfectionner, dans des réunions d'hommes choisis à l'exercice d'une improvisation élégante et solide. Ce ne fut toutefois qu'assez tard, à l'âge de trente-huit ans , qu'il compta assez sur ses propres forces pour se présenter sur un plus vaste théâtre que celui sur lequel s'était déjà fait sentir son influence éclairée. Ce n'était plus une congrégation religieuse assez restreinte, ce n'était plus un petit cercle d'amis lettrés qu'il allait admettre dans la confidence de ses travaux, et le public européen tout entier était appelé à en recueillir les fruits et à les apprécier. Le 1er février 1759, il publia à Londres sa première édition de l'Histoire d'Ecosse, dont il avait conçu le plan quinze ans auparavant, dès son établissement dans le presbytère de Gladsmuir, en 1743; et un mois s'était à peine écoulé que son libraire lui en demanda une seconde édition.
Dès ce moment, sa réputation fut assurée, et avec sa réputation, sa fortune et l'avenir d'une famille qui s'était plus rapidement augmentée que son revenu. Avec une ambition vulgaire il eût pu aspirer aux honneurs du monde. On lui offrait en perspective l'épiscopat anglais s'il eût voulu passer du presbytérianisme dans l'anglicanisme; mais Robertson était un homme de conscience, et il resta fidèle à ses principes religieux comme à ses goûts littéraires, qui n'étaient pas pour lui un marchepied,
mais un but. De son obscure retraite de Gladsmuir il passa à une des églises d'Edimbourg, et fut successivement nommé principal de l'université de cette ville et historiographe du roi pour l'Ecosse.
11 me suffira, pour faire connaître l'opinion du public éclairé sur la première production de Robertson , de citer celle de deux des hommes les plus distingués de l'Angleterre, Walpole, connu en France par sa spirituelle correspondance avec madame du Deff and, et le célèbre historien Hume, qui venait de publier le volume de son Histoire relatif au règne de la reine Marie et du roi Jacques son fils.
Fragment d'une lettre de Walpole à W. Robertson. «J'ai terminé le premier volume de votre Histoire d'Ecosse et je suis assez avancé dans la lecture du second ; mais je ne veux pas attendre plus long-temps pour vous dire combien j'admire votre ouvrage. Voire modestie vous fera probablement supposer que c'est là un compliment de forme; mais comme je puis vous donner de bonnes raisons pour justifier mon approbation , vous devez croire que je ne veux pas plus vous flatter que je n'ai voulu vous lire superficiellement, à la hâte ou sans soin. Votre style est pur, convenable, égal; il est toujours naturel et facile , excepté çà et là , dans les morceaux où vous vous trouvez comme forcé de traduire de mauvais écrivains. Vous conviendrez sans doute avec moi qu'un historien qui compose d'après des témoignages écrits ne saurait jamais avoir un style aussi coulant que celui dont le récit s'appuie sur ses informations personnelles. Vous êtes aussi clair qu'ingénieux , et votre narration intéresse vivement sans jamais languir. Vous avez réuni selon moi deux mérites bien difficiles à faire marcher d'accord : je veux dire que , bien que vous ayez composé votre Histoire de morceaux dont chacun pourrait faire un mémoire séparé, vous avez su cependant les fondre si habilement qu'ils forment un corps d'histoire assez compacte... Vous avez su être grave sans raideur, et vous avez évité le défaut dans lequel je tombe main tenant, l'antithèse et l'affectation...., etc. »
Fragment d'une lettre de Hume à W. Robertson. «Vous devez avoir toute raison d'être satisfait du succès de votre Histoire. Je n'ai entendu personne qui n'en parlât avec une approbation chaleureuse ; et ma lettre serait remplie d'une liste de noms propres si je voulais vous citer tous ceux dont les suffrages vous sont favorables..... , etc. »
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Fragment d'une autre lettre de Hume.
« Le grand succès de votre livre, indépendamment de son mérite réel, est encore augmenté par votre déférence pour les opinions établies. Comme c'est votre premier ouvrage, et qu'il a surpris un public qui n'était point sur ses gardes, on n'en a été aussi que plus disposé à rendre justice à son mérite: et ce mérite est tel que je ne connais aucun autre premier ouvrage qui ait autant approché de la perfection. »
« Cet ouvrage , dit Dugald-Stewart dans l'éloge de son ami prononcé devant la société royale d'Edimbourg, cet ouvrage, reçu d'une manière si flatteuse dès sa première apparition , n'eut pas moins de quatorze éditions pendant la vie de l'auteur ; et malgré les attaques répétées qu'il eut à soutenir de la part de divers écrivains célèbres par la subtilité de leur esprit de controverse, et secondés par tous les préjugés qui agissent communément sur l'opinion des masses , Robertson eut la satisfaction de voir le succès de son livre aller toujours en croissant. Le caractère de Marie y a été retracé d'une manière nouvelle ; et l'histoire de ses malheurs a été redite avec une grande puissance d'expression et de pathétique par un historien plus indulgent pour ses erreurs, et plus enclin à la louer en toutes choses; mais après tout, c'est dans l'histoire de Robertson que tout le monde voudra lire leà événemens de son règne. Et tel est l'habile contraste des jours et des ombres, tel est l'irrésistible charme de sa narration , que son récit des aventures de cette si belle et si infortunée reine excite un plus profond intérêt dans ses diverses chances , éveille une plus profonde sympathie sur sa triste fin , que n'ont pu le faire tous les es ais répétés pour canoniser sa mémoire, soit à l'inspiration du zèle sympathique de l'église romaine , soit à celle del'enthousiasme chevaleresque des Écossais »
A peine ce grand ouvrage historique était-il terminé que Robertson résolut de consacrer ses forces et ses connaissances à un autre. Divers sujets importans se présentèrent à son esprit, et avant de se décider, il consulta ses amis. Le docteur Rlair l'engageait à écrire une histoire générale d'Angleterre , sans redouter la concurrence de Hume ; mais , bien qu'un tel sujet fût conforme à ses goûts et à ses études , et qu'on lui offrît de lui faire donner par la chambre des pairs un encouragement public à son exécution, il déclina tout espoir de réputation ou de fortune qui eût pu nuire à son ami. Quatre autres époques s'offraient à son investigation : la première était une histoire de la Grèce antique; les conseils de Walpole et de Hume l'en détournèrent; la seconde, une histoire de la littérature; la troisième, une histoire du inonde sous cinq grands princes, Nerva, Trajan , Adrien
et les deux Antonins. Walpole lui conseillait surtout le choix de cette époque qui offrait, selon lui, une véritable histoire de l'humanité.
«Je ne suis pas, lui écrivait-il , grand admirateur de» monarchies électives ; et cependant je ne puis m'empêclier de remarquer que, lorsqu'au lieu de passer à l'héritier le plus vertueux , le diadème de Marc-Aurè!e passa à l'héritier de son sang , cette série de bienfaiteurs de l'humanité fut brisée; car héréditaire et mauvais sont, j'ai regret de le dire , deux mots à peu près synonymes.»
Le dernier sujet était l'histoire de Charles V; c'était celui qui plaisait surtout à Robertson, et que Hume lui conseillait d'adopter, a moins qu'il ne se décidât pour une histoire de la réformation , et ce fut aussi celui pour lequel il se décida.
L'histoire de Charles V, précédée de son admirable Introduction , p^rut enfin en 1769, dix ans après l'histoire d'Ecosse. Robertson avait senti que toute composition historique devait être un tout complet , et que Jes divers événemens qni s'y trouvaient retracés devaient trouver leur explication dans l'œuvre même , sans autre recours à une œuvre étrangère. Les suffrages universels du monde savant furent la récompense de tant d'études consciencieuses.
«Votre Histoire, lui écrivait Hume, est écrite avec une noblesse, une dignité, une élégance, une solidité de jugement avec lesquelles peu d'autres peuvent entrer en comparaison. Elle surpasse de beaucoup , suivant moi votre Histoire d'Ecosse.»
« Il y a quatre jours , lui écrivait Voltaire, de Ferney, le 26 février 1770, que j'ai reçu le beau présent dont vous m'avez honoré. Je le lis malgré les fluxions terribles qui me font craindre de perdre entièrement les yeux. 11 me fait oublier tous mes maux. C'est à vous et à M. Hume qu'il appartient d'écrire l'histoire. Vous êtes éloquent , savant et impartial. Je me joins à l'Europe pour vous estimer. »
Pendant que la réputation de Robertson se répandait en Angleterre, il eut la bonne fortune de trouver dans Suard. un traducteur habile, qui la répandit dans l'Europe entière, en reproduisant l'histoire de Charles V dans une langue plus universelle. Suard avait été désigné à Robertson par le baron d'Holbach , et jamais, il faut le dire, aucun traducteur n'a mieux reproduit les qualités de son modèle. Cette traduction fut pour Suard un titre qui lui ouvrit les portes de l'Académie française.
En composant son Histoire de Charles V, Robertson s'était aperçu que les événemens d'Amérique, dont il voulait faire un épisode de sa vaste narration , s'étendaient de manière à exiger une narration à part. De même que dans son Introduction il avait présenté un vaste tableau de l'avant-scène decegrand drame, il voulait faire des affaires d'Amérique un complément nécessaire de l'ensemble.
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Mais à mesure que ses recherches s'étendaient, il s'apercevait qu'une histoire d'Amérique qui se bornerait à ce qui avait été entrepris dans le Nouveau-Monde par les Espagnols seuls serait nécessairement imparfaite et tronquée. Il résolut donc d'agrandir son plan et d'en faire un ouvrage toutà-fait distinct du premier, et dans lequel il comprendrait tout ce qui avait été fait dans le Nouveau-Monde par toutes les nations de l'Europe. Cet ouvrage employa huit années de son temps , et parut en 1777.
Hume était mort en 1776, une année avant la publication de l'Histoire d'Amérique; mais si le témoignage de son approbation manque à Robertson , un nouvel et puissant suffrage vient le remplacer. Le premier volume de Gibbon venait de paraître quelques mois avant la mort de Hume, et une liaison épistolaire s'était formée dès l'année suivante entre les deux grands historiens du Bas-Empire et de Charles V. Voici les six lettres de cette correspondance qui nous ont été conservées.
Lettre du docteur Robertson à Gibbon.
«Au collège d'Edimbourg, le 5 juin 1777. «Monsieur,
«J'ai désiré que M. Strahan prît la liberté de vous enrayer, en mon nom, un exemplaire de l'Histoire d'Amérique, que je souhaite que vous me fassiez l'honneur d'accepter, comme un témoignage non - seulement de mon respect, mais de ma reconnaissance, tant pour l'instruction que j'ai retirée de vos écrits, que pour la considération que vous avez fait réfléchir sur mon nom, par la manière si obligeante dont vous m'avez publiquement traité. Je souhaite que ce nouvel ouvrage n'altère point des sentimens si flatteurs pour moi. Je n'ai pas épargné ma peine, dans la vue d'obtenir l'approbation de ceux dont j'avais tant à cœur de m'assurer la bonne opinion ; et je me flatte qu'on applaudira du moins à l'application que j'ai mise à la mériter.
« Une malheureuse indisposition a empêché l'exécution du dessein que j'avais formé de passer deux mois à Londres le printemps dernier. L'honneur de faire connaissance avec vous était un des plaisirs dont je m'étais flatté. Mais j'espère être plus heureux l'année prochaine; je vous prie de croire que je suis avec beaucoup de respect, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.»
Lettre de Gibbon au docteur Robertson.
«Paris, 1777.
« Monsieur,
«Quand l'osai prétendre au titre d'historien, le premier, le plus naturel, mais en même temps le plus ambitieux des désirs que je formai, fut d'obtenir l'approbation du docteur Robertson et de M Hume : deux noms que l'amitié a unis, et que la postérité ne séparera jamais. Je n'entreprendrai donc pas de dissimuler, quoique je ne puisse aisément l'exprimer, le plaisir que m'a fait votre obligeante lettre ainsi que la nouvelle du présent si
précieux qu'elle m'annonce. La satisfaction que, dans tous les cas, j'aurais partagée avec le public, sera actuellement relevée par un sentiment d'une nature plus personnelle et plus flatteuse , et il m'arrivera souvent de me dire tout bas à moi-même que j'ai, à quelques égards, mérité l'estime de l'écrivain que j'admire.
«Une excursion de peu de durée que j'ai faite ici, et pour laquelle j'ai choisi les mois d'été , a été cause d'un peu de retard qu'a éprouvé l'arrivée de votre lettre , et m'empêchera d'être en possession jusqu'à mon retour de l'exemplaire de votre Histoire que vous avez si poliment désiré qui me fût envoyé par M. Strahan. Mais j'ai déjà satisfait l'avidité de mon impatience ; et quoique j'aie été ob'.ig; de renvoyer le livre beaucoup plus toi que je n'aurais souhaité, j'en ai assez lu pour me convaincre que cette nouvelle publication soutiendra, et, s'il est possible, augmentera la réputation de l'auteur; que les matériaux ont été rassemblés avec soin et disposés avec habileté; que le premier livre renferme un compte savant et satisfaisant des progrès de la découverte; que les exploits, les dangers et les crimes des aventuriers espagnols, sont rapportés avec une chaleur tempérée ; et que la plus ori^ ginale, peut-être la plus curieuse portion de l'histoire des mœurs et des coutumes humaines, est enfin mise à l'abri des incursions des sophistes et des déclamateurs. Lord Stormont et le petit nombre de personnes de celte capi.tale qui ont eu l'occasion de lire l'Histoire d'Amérique, se réunissent unanimement à cette opinion. Votre ouvrage est déjà devenu le sujet favori des conversations, et M. Suard est incessamment pressé, comme je l'ai entendu dire plusieurs fois, de fixer le temps où paraîtra sa traduction.
« Je me flatte que vous ne renoncerez pas à votre projet de faire une visite à Londres l'hiver prochain, ayant déjà joui par anticipation dans mon esprit des avantages que je tirerai d'une relations'! intéressante et si honorable. Cependant je m'estimerai heureux s'il est quelque commission littéraire pour laquelle vous croyiez que je puisse vous être utile à Paris , où je me propose de demeurer à peu près jusqu'aux approches du temps où le parlement se réunira. Permettez, par exemple, que je vous indique une recherche qui ne saurait vous être indifférente, et qui est peut-être à ma portée. Je dînai, il y a peu de jours, avec Bagniouski, ce fameux aventurier qui s'est échappé de son exil au Kamtschatka, et est revenu en Europe par le Japon et la Chine. Son récit est amusant, quoique j'ignore jusqu'où l'on peut avec sûreté se fier à sa véracité, quant aux circonstanci s. Son premier dessein avait été de pénétrer à travers le passage nord-est ; et il a suivi la côte d'Asie . en s'élevant jusqu'au 70» 35' de latitude, où il a été arrêté dans ses progrès par la glace, dans un détroit entre les deux continens , qui n'a que sept lieues de largeur. De là il est descendu le long de la côte d'Amérique jusqu'au cap Mendocin; mais, repoussé par les vents contraires, il n'a pu gagner, comme il se le proposait, le port d'Acapulco. Le journal de son voyage, avec sa carte originale, sont à présent à Versailles, au dépôt des affaires étrangères , et si vous jugiez qu'ils pussent vous être de quelque utilité pour une seconde édition, je verrais ce qu'on peut faire, quoique je n'ignore pas ce qu'on doit craindre de la basse jalousie que vous avez éprouvée vous-même, et que vous avez si justement repoussée. Je suis, etc. »
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Lettre du docteur Robertson à Gibbon.
« Monsîeur, «J'ai reçu la lettre obligeante que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et certes il faudrait que je fusse bien orgueilleux si je n'étais pas vain de l'approbation que vous daignez m'accorder. Vous devez à présent avoir eu occasion de lire plus attentivement l'ouvrage que vous n'aviez pu que parcourir quand vous m'écrivîtes; et j'aime à me flatter que l'opinion favorable que vous en aviez conçue n'est pas diminuée. La manière dont vous parlez de mon amitié avec M. Hume m'a été extrêmement agréable. Je l'ai toujours considérée comme une des plus heureuses et des plus honorables circonstances de ma vie. C'est un bonheur du siècle et du pays où nous vivons, que les hommes de lettres puissent entrer dans la même carrière de sciences et la parcourir avec succcs , sans éprouver le moindre sentiment d'envie ou de rivalité. Dans les rapports entre M. Hume et moi, nous avons toujours trouvé quelque chose à blâmer, aussi bien que quelque chose à louer. J'ai r-eçu fréquemment de lui d'excellentes critiques sur mes ouvrages, et j'ai hasardé quelquefois de lui faire mes observations sur les siens. Permettez-moi de compter sur la même indulgence de votre part. Si, en lisant l'Histoire d'Amérique, quelque chose , soit dans le sujet, soit dans le style, vous a paru répréhensible , je regarderai comme la faveur la plus signalée que vous veuilliez bien m'en faire part avec franchise. Je suis bien sûr de gagner à cette communication.
« Recevez mes remercîmens pour votre offre loyale de vous charger de mes commissions littéraires. Je l'accepte sans cérémonie, et je suis flatté de l'idée de vous devoir des secours. Je ne sais des aventures de Bagniouski que ce qui en a été débité dans quelques papiers publics. ,Si l'on peut se fier à sa véracité, ce qu'il rapporte ne peut qu'être très intéressant pour moi. Si vous aviez écrit l'histoire de l'Amérique, la question concernant la manière de la peupler n'aurait peut-être pas occupé beaucoup votre attention: mais il me convenait davantage de la considérer avec étendue. Bagniouski (si on peut avoir confiance en lui) a vu ce qu'il me serait très utile de savoir. Je ne vois point de motif à la réserve que mil trait ia cour de France à la communication de son journal e. des cartes qui l'éclaircissent. Mon nom peut- être pourra aider à obtenir une copie des deux objets. Votre intervention , je n'en doute pas, y pourra beaucoup. Le refus d'une telle communication serait vraiim ni peu loyale. Lord Slormont (de qui j'ai reçu les marques d'attention les plus honorables ) ne refuserait pas son appui s'il était néci ssahe. Mais si votre cour ressemble à celle d'Espagne, je crains que toute proposition venant de la p.-vt d'un ambassadeur n'excite la jalousie. Je crois que vos soins particuliers seront plus efficaces. Comme il est robable qu'une seconde édition sera mise de bonne heure sous presse cet hiver, ce sera une faveur de plus , si vous voulez ne pas tarder à m'informer du succès de votre négociation. Comme tout ceci est un peu du style diplomatique, permettez-moi de vous recommander un diplomate. M. Fullarlon, le nouveau secrétaire (l'ambassade, est mon ami particulier. C'est un jeune Homme qui réunit les qualités du cœur et de l'esprit, qui te rendent digue de votre estime cl de votre amitié. Dai-
gnez me rappeler à lui. J'ai l'honneur d'être avec le p'us profond respect , etc. »
Lettre du docteur Robertson à Gibbon.
«Au collège d'Edimbourg, le 12 mai 1788 .
« Mon cher monsieur,
a Je suis honteux d'avoir si long-temps différé de vous remercier de l'agréable présent de vos deux nouveaux volumes. Mais au moment même où j'en achevais la première lecture , je suis tombé malade , et je n'ai pas cessé pendant deux ou trois semaines d'être ébranlé, lourd et languissant. Je suis à présent assez bien rétabli pour vous dire avec quelle parfaite satisfaction j'ai non-seulement lu, mais étudié cette partie de votre ouvrage. Vos talens et votre application m'étaient assez connus pour me faire concevoir une grande attente : mais vous l'avez de beaucoup surpassée. Je ne me souviens pas d'avoir \u aucun ouvrage historique dont j'aie jamais retiré autant d'instruction ; et quand je considère dans quel champ stérile il vous a fallu glaner et chercher vos matériaux, je suis véritablement étonné que vous en ajez formé une histoire aussi intéressante et aussi liée. Je préfère le styl de ces deux volumes à celui du premier. C?est ici la même beauté , la même richesse, la même clarté de langage, avec moins de cette recherche à laquelle la séduction de votre amour pour Tacite vous avait quelquefois entraîné. Le règne de Julien m'a fait infiniment de plaisir. Je craignais un p?u que vous n'inclinassiez à quelque partialité envers lui: mais les bigots eux-mêmes avoueront, je le crois, que vous avez tracé son caractère si singulier d'une main supérieure à toutes celles qui jus- ) qu'à vous se sont exercées sur ce sujet. Votre ouvrage m'a ramené aux siens, dont j ■ n'avais qu'une légère idée , et j'ai été frappé du bonheur avec lequel vous avez représenté ce mélange de fanatisme païen et de fanfaronnade philosophique, associés en lui aux qualités de héros et d'esprit supérieur. Votre chapitre concernant les peuples pasteurs est admirable, et quoique je me croie un passablement bon historien en général, il a été nouveau pour moi en grande partie. Aussitôt que j'en aurai le loisir, je me propose de vous suivie dans les sources où vous avez puisé vos informations; et je ne doute pas de VC'US trouver aussi exact ici que dans les passages sur lesquels mon examen s'est déjà exercé. Mon sentiment fut toujours qu'un historien doit se considérer comme un témoin qui dépose sous serment. J'aime à juger, d'après votre scrupuleuse exactitude, que vous pensez de même. Le dernier chapitre est le seul de votre ouvrage dont je ne suis pas parfaitement satisfait. Je trouve que .votre description de la jurisprudence et des institutions des Francs est anticipée, et il me semble que !e compte de leurs guerres particulières, de leurs épreuves, de leur chevalerie, etc., aurait été mieux à sa place au siècle d Charlemagne , ou même plus tard. Mais sur cela , et sur quelques autres légères critiques, j'aurai occasion de vous parler plus amplement , me proposant de me mettre eu roule pour Londres lundi prochain. J'ai véritablemeui beaucoup de choses à vous dire, et mon séjour devant être fort court, j'espère que votre porte, à laquelle je nie présenterai souvent, sera toujours ouverte pour moi. Je ne saurais terminer sans vous dire combien j'appreuve la
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réserve avec laquelle sont écrits ces nouveaux volumes. ' J'espère qu'elle vous mettra à l'abri de l'abus malhonnête qu'on a fait contre vous de la liberté du premier. Je •:às toujours voire fidèle et affectionné. »
Lettre du docteur Robert son à Gibbon.
Edimbourg , le 27 février 1788.
«Mon cher monsieur ,
« Depuis votre voyage sur le continent, je n'ai
pas travaillé autant que je l'aurais voulu. Ma santé n'a pas été bonne, et en avançant en âge (j'ai à présent soixantesix ans), quoique mes facultés, je le crois du moins, soient encore dans leur entier, je trouve que mon esprit a moins d'activité et d'ardeur. J'ai pourtant terminé une très exacte revue de tous mes ouvrages , et je leur ai donné tout le poli qu'ils peuvent recevoir de ma main. J'ai ajouté quelque chose à tous, et les additionsà l'Histoire d'Ecosse sont assez considérables. J'ai chargé M. Strahan de vous les envoyer uniformément reliés, et je souh;iite que vous les receviez comme un témoignage de mon estime et de mon affection. Vous verrez que j'ai trouvé dans M. Whitaker un adversaire tellement bigot et zélé, que quoique je n'aie récusé aucun article de foi, et que je sois pour le moins aussi orthodoxe que lui, ii me poursuit cependant avec toute l'âprcté de la haine théclogique. Notre ami, M. Smith, que nous avons été en grand danger de perdre, est à présent presque entièrement rétabli. J'ai l'honneur d'être, etc., etc. »
Lettre du docteur Robertson i ....
"Édinbourg, le 30 juillet 1788
« La lecture de votre ouvrage a fait , pendant
la durée de ma solitude, mon amusement principal et ma consolation. Je l'ai lu une première fois avec beaucoup d'attention, et j'en suis actuellement à ma seconde lecture , et assez avancé dans le dernier volume. Je n'ai pas craint d'annoncer la très grande supériorité de cette suite que vous venez de faire paraître, et n'ai pas été faux prophète. Véritablement , quand je considère l'étendue de votre entreprise, et le travail des recherches, tant historiques et philosophiques, que l'exécution de chacune de ses parties a exigé, je suis étonné qu'un seul homme ait pu y suffire. Il n'y a point d'exemple qui me soit connu, dans aucun siècle, ni chez aucune nation, d'un aussi vaste dépôt de connaissances importantes et traitées avec élégance, formé et achevé par qui que ce soit. Mon étonnement, cependant, ne va pas sans un peu de roortificatkm Avant votre entrée dans la carrière historique , je m'étais accoutumé à me regarder avec vanité comme 1 historien du moins le plus soigneux de son style ; mais , hélas! aujourd'hui je ne puis même plus prétendre à cet éloge, et je dois dire, comme Pline de son oncle : Si comparier illi sum desidiosissimus. Votre style dans ces nouveaux volumes, me parait perfectionné encore Vous avez acquis, par l'habitude d'écrire, l'avantage d'écrire avec plus d'aisance. Je suis fâche de voir que nos idées sur les effets des croisades ne se rencontrent pas.
C'est un point que j'ai examiné avec beaucoup d'attention , et je ne puis m'empêcher de trouver encore que mon opinion est bien fondée. Je consulterai les autorités auxquelles je me suis référé ; car lorsque mes sentimens diffèrent des vôtres, c'est une raison pour m'en défier, et je pourrai bien vous importuner d'une lettre sur ce sujet. Je suis extrêmement flatté de la manière dont vous avez si souvent cité mon nom, lœlus sum laudari à te laudato viro. C'est pour moi une grande satisfaction d'avoir été distingué par les deux historiens de notre temps dont i'ai si fort ambitionné d'obtenir l'opi nion favorable. »
Après avoir terminé la narration des expéditions espagnoles , Robertson allait s'occuper de compléter son Histoire par celle des colonies anglaises en Amérique, lorsque la guerre de l'indépendance américaine vint l'arrêter dans l'exécution de son plan : il comprenait toute l'importance de cette lutte et voulait en attendre l'issue. La première partie, livrée au public, suffisait toutefois, à elle seule, à la fortune de l'ouvrage.
«Quelle force et quelle beauté de description, dit Dugald-Stewart , n'admire-t-on pas dans les détails des voyages de Colomb, de l'apparition de ce nouveau continent , de l'entrevue des naturels du pays avec les aventuriers espagnols ! Avec quel feu et quelle vie ne décrit-il pas tous les pas de Cortès à travers les fortunes diverses de sa vaste et hasardeuse carrière! S'il cède parfois à l'influence des passions qui dominaient son héros, quel ardent tribut d'admiration et de sympathie ne paie-t-il pas aux vertus et aux malheurs des peuples subjugués ! Les arts , les institutions , les mœurs de l'Europe et de l'Amérique, et surtout les brillans caractères de Cortès et deGuatimozin,Iui permettent, dans cette partie de son ouvrage, d'ajouter à ses autres moyens de charmer ses lecleurs celui des plus beaux contrastes que puisse présenter l'histoire. »
Cependant la lutte des colonies anglaises avec la mère-pairie se prolongeait avec des succès divers, et l'intérêt de Robertson était trop vivement occupé par la puissance des faits présens pour que son jugement resteât libre sur les faits passés. 11 le comprit et abandonna son premier projet. On voit par une des lettres de Gibbon qu'un autre sujel non moins national lui semblait appeler ses études. Ouoiquil eût abandonné dans le temps, par amitié pour Hume, les propositions qui lui avaient été faites d'écrire une histoire d'Angleterre , ce projet n'avait cependant jamais cessé de lui sourire. Mais la mort de Hume ayant interrompu son Histoire d'Angleterre avant qu'elle fût complètement mise à fin , Robertson résolut de continuer et de compléter Hume, en écrivant l'Histoire d'Angleterre depuis la révolution de 1688 jusqu'à l'accès-
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siort de la maison de Hanovre. Les doeumens originaux publiés par J. Dalrymple et Mac-Pherson, et ensuite par lord Hardwick; les Mémoires de Noailles, si curieux pour les négociations françaises en Espagne ; une précieuse collection des papiers du duc de Marlborough, et plusieurs autres collections particulières, lui offraient de nombreuses ressources. Dugald-Stewart, qui a reçu de son fils, M. W. Robertson, avocat à Edimbourg, et de plusieurs autres amis et membres de sa famille, la communication de tous ses papiers, n'a pu nous apprendre pourquoi ce projet fut abandonné.
Robertson avait alors passé sa soixantième année. Ses talens et son caractère lui avaient acquis de nombreux amis, dont la société charmait les loisirs que lui laissaient les soins moraux de ses occupations religieuses. Les importans événemens publics qui se succédaient avec rapidité étaient pour son patriotisme comme autant d'événemens de sa vie. Les soins de sa fortune avaient cessé de lui faire une loi d'une active occupation littéraire, et ses jours s'écoulaient studieux , paisibles et heureux. La lecture d'un mémoire du major Rennel sur une carte de l'Inde lui mit cependant encore une fois la panne à la main : il avait alors soixante-huit ans. Il voulait n'écrire qu'un Mémoire pour examiner, plus complètement qu'il ne l'avait fait dans son Histoire d'Amé^que, la connaissance que les anciens avaient d<c 1 indc , et ce Mémoire se transforma insensiblement en un volume riche de faits , tels qu'on pouvait les uutenir alors, et dont le style toujours pur et animé ne se sent en rien du déclin de l'âge, et conserve tous les caractères de ses premières compositions.
En décrivant la vie littéraire de Robertson, j'ai décrit les événemens de cette vie si noble et si belle. Ce n'est pas que ses talens le rendissent impropre à l'action de la vie publique ; la sagacité avec laquelle il suit un événement dans ses causes et dans ses effets prouve assez ce qu'il eût pu faire, si son propre choix ou le hasard des circonstances l'eût porté à exécuter des faits dignes de l'histoire , plutôt qu'use faire l'historien des grands faits des autres. Un jugement droit, une morale pure, un caractère ferme, une élocution choisie, le pouvoir de se concilier l'affection de tous, ce sont là des dons qui peuvent à la fois embellir la vie privée et honorer la vie publique.
Robertson en jouit paisiblement et sans hasard dans la longue douceur de la vie privée. Sa santé, qui avait toujours été excellente, parut décliner vers la fin de l'année 1791. Il vit philosophique-
ment approcher la mort au milieu de ses amis et de sa famille. Pour jouir pendant ses derniers mstans de la vue des champs et de la beauté du paysage, qui avaient toujours eu de grands charmes pour lui, il demanda qu'on le transportât d'Edimbourg à Grangc-House, maison de campagne voisine de cette ville. Ce fut là que , délicieusement charmé encore de l'aspect des premières floraisoi S d'un printemps tardif, il mourut le 11 juin 1793 à l'âge de soixante-onze ans.
Les années qui se sont écoulées depuis la mort de Robertson n'ont fait qu'ajouter à la gloire de ce grand historien dans son pays et dans le reste de l'Europe.
Suard qui avait si élégamment traduit son Histoire de Charles-Quint a également traduit les huit premiers livres de son Histoire d'Amérique; et l'abbé Morellet a traduit les deux derniers. 11 faut le dire, ce sont peut-être les seules traductions dont le style puisse être cité à côté du style du modèle. Aucun autre traducteur n'oserait entreprendre de les refaire : ce sont celles que je reproduis ici.
Il existe plusieurs traductions de l'Histoire d'Ecosse. L'une de Resset de la Chapelle, dont la première édition estdeLondrcs, 1764, 2 vol.in-12,et la deuxième édition , augmentée d'un Appendice et de pièces justificatives, de Londres, 1772, 4 vol. in- 12. Quoique inférieure en mérite aux deux traductions de Suard , celle de la Chapelle , n'est cependant pas sans mérite. Elle est toujours fidèle. Le style en est naturel et ne manque pas de vivacité. Une autre a été donnée récemment par M. Campenon. J'ai fait choix de celle de Resset de la Chapelle.
Le Mémoire sur la connaissance que les anciei s avaient de l'Inde, a été traduit par un écrivain anonyme, 1 vol. in-8°, Paris, 1792. C'est la seule traduction que je connaisse : c'est celle qu'on trouve reproduite dans cette édition.
J'ai tiré les principales données de cette biographie littéraire d'un excellent mémoire de Dugald-Stewart , imprimé en tête de la belle édition de Londres en un gros volume in-8°. Il m'est doux de payer ici un nouvel hommage de reconnaissance à un ami enlevé trop tôt à un monde qu'il honorait par ses vertus et éclairait par ses ouvrages.
J. A. C. Ruchos.
Paris, 1er décembre 1835.