‹ Œuvres complètesChapitre 34 sur 63 · LIVR · texte numérisé non relu

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ni suite nombreuse: en un mot l'ordre et le silence accoutumés y régnaient. Cependant des muets ne tardèrent pas à paraître. Mustapha, en les voyant , ne doute plus de son sort ; il s'écrie : «On en veut à ma vie,» et tente de s'enfuir. Les muets s'élancent sur lui; il résiste, se débat, demande avec instance à voir le sultan. Enfin tirant de nouvelles forces, ou de son désespoir ou de l'espérance d'être secouru des soldats, s'il peut sortir de la tente, il arrête long-temps les efforts de ses bourreaux. Soliman entend les cris de son fils et le bruit qu'occasione sa résistance. Impatient d'être vengé, et craignant que sa victime ne lui échappe, il ouvre le rideau qui séparait la tente; il avance la tête, jette un regard féroce sur les muets , et , par ses gestes menaçans , semble les accuser de lenteur et de timidité. A la vue d'un père furieux et inflexible, la force manque à Mustapha ; son courage l'abandonne; les muets attachent le fatal cordon à son cou, et dans l'instant mettent fin à sa vie.

On exposa son corps devant la tente du sultan ; les soldais surpris l'entourèrent , et contemplant ce triste objet avec autant d'indignation que de douleur, ils étaient prêts à se révolter si quelqu'un se fût mis à leur tète. Après ce premier témoignage de leur attachement, chacun se renferma dans sa tente pour y pleurer en secret le funeste sort de leur prince chéri ; aucun d'eux ne voulut prendre de nourriture , pas même de l'eau, pendant le reste du jour. Le lendemain au matin, la solitude et le silence régnaient encore dans le camp. Soliman craignit que ce calme ténébreux ne préparât la tempête: pour apaiser les soldats, il ôta les sceaux au grand-visir, lui enjoignit de quitter l'armée, et donna sa place à Achmet, brave officier qui avait la faveur des troupes. Mais la disgrâce de Rustan n'était qu'un jeu concerté; lui-même avait suggéré cet expédient , comme le seul qui pût le sauver ainsi que son maître. Au bout de quelque temps, le ressentiment des troupes commençant à s'apaiser, et le nom de Mustapha à s'effacer des esprits, Achmet fut étranglé par Tordre de Soliman , et Rustan rétabli dans sa dignité de visir. Avec son premier pouvoir, il reprit le dessein que lui avait inspiré Roxelane, d'exterminer la race de Mustapha. Cet infortuné laissait un fils unique qui pouvait un jour venger la mort de son père. On excita de nouveau contre

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lui la jalousie du sultan, qui, dupe encore des mêmes artifices, consentit à la mort de ce jeune prince. Un eunuque député à Bursa, où était cette innocente victime, exécuta sa commission avec un zèle barbare, et les fils de Roxelane n'eurent plus de rivaux sur le chemin du trône l .

On ne voit guère de scènes si tragiques, ni de si funestes catastrophes, que dans l'histoire des grandes monarchies de l'Orient, où l'ardeur du climat semble exalter toutes les passions, et où celles du souverain trouvent une libre carrière dans le despotisme de son autorité.

Tandis que Soliman était ainsi livré tout entier à des intrigues de cour, Charles s'occupait*d'un nouveau dessein qu'il avait formé pour l'agrandissement de sa famille. Les vertusd'ÉdouardVI, roi d'Angleterre, avaient donné à ses sujets tant d'espérance d'être heureux sous son gouvernement, qu'ils supportaient sans impatience tous les maux que les divisions de ses ministres ambitieux leur faisaient éprouver pendant sa minorité. Mais ce prince, après un règne très court , se trouva attaqué d'une maladie de langueur qui menaçait sa vie; l'empereur n'en fut pas plus tôt instruit, que, saisissant l'occasion d'augmenter sa puissance ou les domaines de son fils, il imagina de joindre l'Angleterre à ses autres royaumes par le mariage de Philippe avec Marie, héritière de la couronne d'Edouard. Cependant comme il craignait que son fils, qui était alors en Espagne , ne refusât d'épouser une princesse qui, âgée de trente-huit ans, en avait onze de plus que lui 2, Charles prit la résolution, malgré sa vieillesse et ses infirmités, de s'offrir luimême pour époux à Marie , qui était sa cousine.

Quoique cette princesse n'eût aucun de ces charmes qui survivent à la jeunesse et inspirent l'affection ou l'estime, Philippe consentit â ce mariage sans hésiter, et sacrifia , selon la coutume des princes , son penchant à son ambition. L'empereur n'attendit pas la mort d'Edouard pour préparer d'avance le succès de cette alliance. Ainsi,dès que le trône fut vacant, les prétentions de Jeanne Gray, aussi malheureuses dans leur issue qu'elles étaient peu fondées, laissèrent à

' Augerii Gissenii Busbequii , Legationis turcicœ epistolœ , 4. Franc, 1615, p. 37. Thuan., lib xn, p. 432. Mém. de Ribier , liv. xi, p. 457. Mauroceni, Histor. veneta, lib. vu, page 60.

2 Pallav., Hisl. eonCil. trid., v. V, I. u, c. 13, p. 150

Marie la possession de tous ses droits « , et Charles envoya une pompeuse ambassade à Londres pour féliciter la nouvelle reine et lui offrir la main de son fils. Cette proposition fut reçue très favorablement. Sans parler de la gloire flatteuse d'épouser l'héritier, du plus grand monarque de l'Europe, cette princesse y trouvait encore l'avantage de s'unir plus étroitement à la famille d'une mère qu'elle avait toujours tendrement aimée, et de s'assurer un puissant secours pour seconder son projet chéri de rétablir la religion catholique en Angleterre. Mais ses sujets ne pensaient pas ainsi. Les nombreux partisans de la réformation redoutaient ce mariage. On savait que Philippe soutenait tous les dogmes de l'église romaine avec un zèle sanguinaire , qui allait même au-delà de la superstition espagnole. Le peuple Anglais, accoutumé à une sorte de familiarité avec ses souverains, qui quelquefois du rang de sujets avaient été élevés au trône , était bien loin de pouvoir endurer la hauteur et la morgue castillane. Un prince étranger , devenu l'époux de leur reine , prendrait nécessairement une grande influence dans le conseil ; on redoutait le caractère impérieux de Philippe, on craignait qu'imbu des maximes de la monarchie espagnole , si contraires aux libertés nationales de l'Angleterre, il ne fil adopter sa politique à Marie, et ne lui fournît de l'argent et des troupes étrangères contre ses propres sujets.

La chambre des communes, quoique alors soumise à la volonté de ses souverains , présenta une requête très forte contre cette alliance. On publia un grand nombre de pamphlets qui en représentaient les dangereuses conséquences, et peignaient des plus odieuses couleurs la bigoterie et l'arrogance de Philippe. Mais Marie, inflexible dans toutes ses résolutions , n'eut aucun égard ni aux remontrances de ses communes ni aux sentimeus de son peuple. Les ministres en qui elle avait le plus de confiance, étant déjà séduits par les artifices de l'empereur, qui leur avait envoyé de grosses sommes pour gagner le reste du conseil , approuvèrent hautement le choix de leur reine. Le pape, aussitôt après qu'elle fut montée sur le trône , avait dépècbé le cardinal de La Pôle en Angleterre , en qualité de

1 Carte, Ilist. ofEngland, v. 111, p. 287

légat , pour réconcilier sa patrie avec le saint siège ; mais ce ministre fut retenu à Billinghen en Allemagne , par l'ordre de l'empereur. On craignait que sa présence ne nuisît aux prétentions de Philippe, et qu'il n'employât son crédit en faveur de Courtenay, son parent, comte de Devonshire , que les vœux de la nation appelaient à l'honneur d'épouser la reine l.

Cependant les négociations furent pressées avec la plus grande chaleur. Charles acquiesça, sans balancer, à toutes les conditions que les ministres de Marie lui proposèrent, soit pour vaincre les répugnances du peuple anglais , soit pour calmer leurs propres craintes et la défiance qu'ils avaient d'un prince étranger. Les principaux articles du traité furent que Philippe, pendant la vie de la reine, porterait le titre de roi d'Angleterre, mais que cette princesse gouvernerait seule et disposerait entièrement de tous les revenus, offices et bénéfices du royaume ; que les enfans qui naîtraient de ce mariage , nonseulement hériteraient du trône de Marie, mais encore auraient la possession du duché de Bourgogne et des Pays-Bas ; que si le prince Charles, le seul fils qui restait à Philippe de sa première femme , mourait sans postérité , les enfans de la reine , mâles ou femelles , succéderaient à la couronne d'Espagne et à tous les états héréditaires de l'empereur. Philippe devait jurer solennellement , avant la consommation du mariage , qu'il ne se ferait servir que par les sujets de la reine, et n'introduirait point en Angleterre d'étrangers qui pussent donner de l'ombrage à la nation ; qu'il ne changerait rien, ni aux constitutions ni aux lois du royaume, et qu'il n'en ferait jamais sortir ni la reine ni aucun de ses enfans. Si Marie mourait sans laisser d'héritiers, il promettait d'abandonner le trône au successeur légitime, sans y réclamer aucun droit; enfin l'Angleterre, en conséquence de ce mariage, ne devait se trouver engagée dans aucune guerre contre l'Espagne et la France; et son alliance avec celle-ci devait subsister dans toute sa force l.

Mais c'était en vain que l'empereur et les ministres avaient employé toute leur adresse pour ne point blesser l'inquiète jalousie des Anglais. Ces articles, si avantageux en apparence,

1 Carte, v. 111, p. 288.

■ Rymer, Fœdcr., vol. XV, p. 377, 393. Mém. de Ribier. vol. 11 , p 498.

ne calmaient point leurs craintes. Ils sentaient que des mots et des promesses étaient un faible rempart contre l'ambition d'un prince que le titre seul d'époux de la reine mettait en état d'éluder toutes les conditions qui restreindraient son autorité ou porteraient obstacle à ses projets. Plus ce traité paraissait favorable à la nation, et plus on craignait que Philippe fût tenté de le violer. Ainsi que Naples , Milan et les autres pays annexés à la couronne d'Espagne , l'Angleterre courait risque de sentir bientôt le poids de la domination tyrannique de cette monarchie, et de se voir forcée, comme ces autres états, d'épuiser ses richesses et ses forces dans des guerres étrangères , où son intérêt et son avantage ne aéraient point consultés. Ces considérations produisirent un mécontentement général , et la plus grande indignation contre les partisans de ce mariage.

Le chevalier Thomas Wyat , homme de quelque considération et zélé pour le bien public , voyant la disposition des esprits , excita les habitans de Kent à prendre les armes pour se garantir du joug étranger. En peu de temps il en assembla un grand nombre sous son étendard , et marcha promptement vers Londres. La reine cependant n'était point préparée à la défense, et les affaires prenaient un si mauvais tour, que cette révolte pouvait devenir fatale à son autorité si quelques personnes considérables se fussent jointes aux mécontens, ou si Wyat avait eu autant de capacité que de hardiesse. Mais l'imprudence de ses mesures et son irrésolution firent déserter la plupart de ses troupes. Une poignée d'hommes mit en fuite le reste , et luimême fut fait prisonnier, sans avoir rien tenté de glorieux pour sa cause ni de proportionné au zèle qui l'animait. Il subit le châtiment dû à sa témérité et à sa rébellion. L'autorité de la reine s'affermit et s'accrut par le mauvais succès de ce vain attentat. Jeanne Gray, qui avait été poussée par l'ambition de ses parens à lui disputer le trône, fut, malgré sa jeunesse et son innocence, conduite à l'échafaud. Elisabeth, sœur de Marie, se vit observée avec toute la vigilance de la jalousie. Enfin le traité de mariage fut ratifié par le parlement.

Philippe , étant débarqué en Angleterre suivi d'un train magnifique, célébra ses noces avec la plus grande pompe. S'il ne put déguiser son na-

turel sévère et hautain ni affecter des manières gracieuses et populaires , du moins il tâcha de se concilier la noblesse anglaise par son extrême libéralité. Gomme il tendait à prendre une puissante influence dans le gouvernement du royaume, l'empereur, pour lever tous les obstacles, tenait un corps de douze mille hommes sur les côtes de Flandre , prêts à s'embarquer pour l'Angleterre et à seconder les entreprises de Philippe.

Enhardie par tant de circonstances favorables, Marie, avec le zèle le plus emporté, suivit son projet de détruire la religion protestante dans ses états. Les lois d'Edouard VI en faveur de la réformation furent révoquées , le clergé protestant fut chassé , et le culte romain adopté avec toutes ses cérémonies. Le cardinal de La Pôle, qui aussitôt après le mariage de la reine eut la liberté de continuer son voyage en Angleterre et d'y exercer ses fonctions de légat avec un pouvoir sans bornes, donna à la nation une absolution solennelle pour le crime d'apostasie, et la réconcilia avec le pape. Mais ce n'était pas assez pour Marie que d'avoir rétabli la religion sur les ruines de l'église protestante , elle exigea de tous ses sujets de se conformer à son culte, à sa formule de foi, et d'abjurer toutes les pratiques ou les opinions qui ne s'accordaient point avec sa croyance. On nomma certaines personnes pour prendre connaissance du crime d'hérésie ; et , ce qui ne s'était jamais vu en Angleterre, on les revêtit d'un pouvoir plus formidable que celui de l'Inquisition. La vue du danger n'intimida cependant point les ministres de la doctrine protestante, qui, croyant défendre des vérités importantes au bonheur du genre humain, firent hautement l'aveu de leurs sentimens. Ils furent poursuivis avec cette barbarie que le fanatisme seul peut inspirer, et subirent enfin l'affreux • genre de mort que l'église romaine réserve à ses ennemis. Le peuple anglais , qui ne le cède en humanité à aucune nation de l'Europe et qui s'est toujours distingué par la modération de ses lois pénales, vit alors avec autant d'indignation que d'étonnement des hommes revêtus des premières dignités de l'église protestante, vénérables d'ailleurs par l'âge, la science et la piété, condamnés à des tourmens qu'on n'avait jamais inventés, même pour la punition des crimes Jes plus atroces.

Cette extrême rigueur ne remplit pas les vues

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HISTOIRE DE C

de Marie. La patience et le courage de ces martyrs de la réformai ion au milieu de leurs souffrances, ce mépris héroïque de la mort que montraient les personnes de tout âge, de tout rang, de tout sexe, affermirent bien plus de protestans dans leur croyance que la rage de leurs persécuteurs n'en fit changer de sentiment. Les juges chargés de faire le procès aux hérétiques avaient chaque jour de nouvelles accusations à recevoir et ne voyaient point de terme à leurs odieuses fonctions. Les plus habiles ministres de la reine sentirent qu'il était imprudent et dangereux d'irriter le peuple par le spectacle fréquent de ces exécutions, qu'il trouvait aussi barbares qu'injustes. Philippe même, voyant que Marie portait la rigueur à l'excès, lui conseilla, contre son propre caractère , la modération et la douceur 1.

Il essaya vainement par-là de se rendre agréable aux Anglais, qui montrèrent toujours ia même défiance sur ses intentions. Quelques membres des communes, séduits par la cour, ayant osé proposer à la chambre d'accorder des secours à l'empereur contre la France, leur proposition fut rejetée avec une désapprobation générale. Une démarche faite au parlement, pour l'engager à consentir que Philippe fût couronné en qualité d'époux de la reine, eut si peu de succès, que la cour s'en désista promptement 2.

Cependant le roi de France n'avait pas vu sans inquiétude les négociations de l'empereur en Angleterre. Il sentait combien le mariage de Philippe avec la souveraine d'un état si puissant pouvait accroître le crédit et les forces d'un ennemi déjà trop redoutable. II prévoyait que, malgré leurs craintes et leurs précautions, les Anglais seraient bientôt engagés dans 1rs guerres du continent , et forcés à servir les ambitieux projets de l'empereur. Dans cette persuasion, Henri avait chargé son ambassadeur à Londres d'employer toute son adresse pour rompre ou retarder ce mariage ; et , comme il n'y avait point en France de prince du sang qu'on pût donner à Philippe pour rival auprès de la reine, le ministre eut ordre de seconder le vœu des Anglais, qui souhaitaient que leur reine épousât un de ses sujets. Mais la précipitation du choix de

i Godwin, Annah of Q.Mary, ap. Kennett, v. VU, p. 329 Buinet, Hist. ofreform, v 11, p. 298, 305. 2 Carte Hist. ofEngland, v. III. p. 31 î.

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Marie ayant fait avorter toutes ces mesures, Henri eut la prudence de refuser des secours à Wyat et aux autres chefs des méconlens , qui cherchaient à le tenter par des offres très avantageuses pour la France. Il chargea même son ambassadeur de féliciter la reine sur l'extinction de la révolte.

Mais ces démonstrations n'étaient qu'apparentes, et les suites qu'il avait à craindre d'une alliance qui dédommageait l'empereur de ses pertes en Allemagne le déterminèrent à porter tout à la fois ses forces en Italie et dans les Pays- Bas. Il lui était important d'amener Charles à des conditions équitables de paix avant que Marie eût pu gagner sur ses sujets de porter la guerre dans le continent ou de donner à l'empereur des secours de troupes et d'argent. Henri fit les derniers efforts pour assembler de bonne heure une armée nombreuse sur les frontières des Pays-Bas ; et tandis qu'une partie s'en dé tacha pour ravager le pays ouvert de l'Artois , le reste, sous les ordres du connétable de Montmorency, s'avança par la forêt des Ardennes vers les provinces de Liège et du Hainaut.

Le siège de Marienbourg ouvrit la campagne. La reine de Hongrie, gouvernante des Pays- Bas, avait fortifié cette place à grands frais : mais comme il ne s'y trouvait qu'un faible garnison , la ville se rendit au bout de six jours. Henri, fier de ce succès, s'étant mis à la tète de son armée, investit Bouvines, qu'il prit d'assaut presque sans résistance. Après s'être emparé de Dinant avec la même facilité, il tourna à gauche et marcha vers' l'Artois. Cependant les grosses sommes que l'empereur avait envoyées en Angleterre rendaient ses préparatifs encore plus lents et plus difficiles. Il n'avait aucun corps de troupes pour arrêter les premières hostilités des Français; et quoiqu'il eût rassemblé à la hâte toutes ses forces , son armée était encore bien inférieure à celle des ennemis. Mais Emmanuel Philibert de Savoie , à qui il en avait donné le commandement , trouva dans sa conduite et son activité des ressources pour suppléer au nombre. Il sut si bien choisir ses postes et observer, sans se compromettre, tous les mouvemens des Français, qu'après les avoir mis hors d'état de l'attaquer et de former aucun siège de conséquence , il les obligea de retourner vers leurs frontières faute de moyens de subsister; mais en chemin

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ils brûlèrent toutes les places ouvertes, et pillèrent le pays avec une cruauté et une licence plus dignes d'un corps de troupes légères que d'une grande armée conduite par son roi.

Cependant Henri, qui ne voulait point congédier ses troupes sans avoir fait quelque conquête qui répondît à la grandeur de ses projets et de ses préparatifs, investit Renti. Cette place était alors d'autant plus importante que, située sur les confins de l'Artois et du Boulonnais , elle couvrait la première de ces provinces et protégeait les incursions que les impériaux faisaient dans la dernière. La ville , pourvue de bonnes fortifications et d'une garnison nombreuse, fit une vigoureuse défense; mais elle ne pouvait tenir long-temps contre les vives attaques d'une puissante armée. L'empereur, à qui la goutte laissait en ce moment un peu de relâche, avait si fort à cœur de sauver cette place , qu'à peine en état de supporter le mouvement de la litière, il se mit à la tête de son armée; et avec les renforts qu'elle venait de recevoir, il était en état de paraître devant l'ennemi. Les Français attendaient avec impatience l'arrivée de Charles, dans l'espérance d'une bataille qui déciderait du sort de Renti. Mais l'empereur mit tous ses soins à éviter le combat ; et ne voulant que délivrer la ville, il se flatta d'y réussir sans s'exposer aux risques d'une action décisive.

Malgré toutes ses précautions, la dispute d'un poste dont on voulait s'emparer de part et d'autre engagea une affaire presque générale. Le duc de Guise, qui commandait l'aile des Français sur laquelle se portait le fort de l'attaque , soutint le choc avec une conduite et une valeur dignes du défenseur de Metz. Après un combat opiniâtre, les impériaux furent repoussés, et les Français demeurèrent maîtres du poste. Si le connétable , retenu soit par sa lenteur et son irrésolution naturelle, soit par sa haine contre un rival , n'eût différé de faire avancer son corps de réserve pour seconder les progrès du duc de Guise, la déroute des ennemis aurait été complète. Cependant l'empereur, malgré les pertes qu'il avait essuyées, resta dans son camp, tandis que les Français abandonnèrent le leur, s'y trouvant forcés par le manque de provisions et par l'impossibilité d'entreprendre aucun siège en présence de l'armée impériale. Mais ils se retirèrent avec une contenance qui sem-

blait plutôt défier leurs ennemis que les éviter.

L'empereur, qui avait rempli son principal objet , ne les inquiéta point dans leur marche. Arrivé aux confins de ses états, Henri jeta des garnisons dans ses villes frontières et licencia I? reste de son armée. Cette précipitation encouragea les impériaux à s'avancer avec un grand corps de troupes dans la Picardie, qu'ils mirent à feu et à sang pour se venger des ravages que les Français avaient faits dans le Hainaut et dans l'Artois '. Mais n'étant pas assez forts pour s'emparer d'aucune place considérable, ils ne tirèrent pas plus de fruit que leurs ennemis de cette manière barbare et honteuse de faire laguerre.

Cependant les affaires de Henri allaient de jour en jour plus mal en Italie. Côme de Médicis, prince habile et entreprenant, ne voyait qu'avec beaucoup d'inquiétude les Français s'établir dans Sienne; il craignait avec raison leur voisinage. Tout ce qui penchait dans Florence pour l'ancienne démocratie trouvait en eux des protecteurs naturels contre l'autorité absolue que l'empereur l'avait aidé à usurper. Côme, d'ailleurs, n'ignorait pas que son attachement pour ce monarque le rendait odieux aux Français; il prévoyait que la Toscane éprouverait bientôt les effets de leur ressentiment si on leur laissait le loisir de se fortifier dans Sienne. Le parti le plus sûr était donc de les en chasser avant que la France eût envoyé des secours qui les rendissent encore plus redoutables. Mais il y allait de la gloire et de l'intérêt de Charles de les repousser du cœur de ses états : aussi Côme ne travailla-t-il d'abord qu'à rejeter sur ce prince fout le poids de celte guerre; et pendant la première campagne il ne l'aida que de quelque avance d'argent pour la solde des troupes impériales.

L'empereur, dont les trésors s'étaient épuisés en Angleterre , d'ailleurs tout occupé de la défense des Pays-Bas , ne pouvait agir que faiblement en Italie. Côme sentit que les Français allaient y devenir les maîtres, à moins qu'il ne se chargeât lui-même d'y faire la guerre et de la soutenir avec vigueur; mais forcé par sa situation à prendre ce parti , il voulut du moins qu'il lui en restât quelque autre avantage que

' Thuan., p. 460. etc. Heraeus, Annal. brab.,p 674.

celui de chasser les Français de son voisinage. Dans ce dessein, il offrit à Charles , par un envoyé qu'il lui dépêcha , de déclarer la guerre à Henri et de réduire Sienne à ses frais, à condition que jusqu'à l'entier remhoursement de ses avan ces, on lui abandonnerait toutes les conquêtes qu'il pourrait faire. L'empereur, qui se voyait sans ressources pour soutenir tant de guerres à la fois, consentit volontiers à celte proposition ; et Côme , qui connaissait le mauvais état des finances de ce prince, espéra que, dans l'impossibilité de le payer, Charles le laisserait tranquille possesseur des villes dont il se serait emparé l.

Dans cette confiance , il fit de grands préparatifs ; et sachant que le roi de France avait porté toutes ses forces dans les Pays-Bas , il se flatta de pouvoir rassembler assez de troupes pour lui faire tète en Italie. L'assistance, ou du moins la neutralité du pape lui devenant nécessaire , il donna une de ses filles en mariage au neveu de ce pontife ; une autre fut offerte au duc des Ursins pour le détacher des Français , dont sa famille soutenait depuis long-temps le parti. Mais ce qui était encore plus important , il engagea Jean-Jacques Medecino , marquis de Marignan, à prendre la conduite de son armée2. Cet officier, né de basse extraction , s'était élevé de grade en grade jusqu'à celui de général , et la réputation de ses talens le plaçait au rang des plus habiles capitaines de ce siècle guerrier. Cependant son ambition n'était pas encore satisfaite.Honteux deson origine obscure, il voulut, à l'aide d'une ressemblance de nom , se faire passer pour descendant des Médicis. Côme , trop heureux de trouver dans la vanité de cet homme un moyen de se l'attacher, le reconnut pour son parent et lui permit de prendre ses armes. Dès ce moment , Medecino , glorieux de servir le chef d'une famille illustre à laquelle il paraissait alors appartenir, s'occupa avec le plus grand zèle à lever des troupes ; et comme un long service lui avait acquis beaucoup de crédit parmi les officiers des bandes mercenaires qui composaient les forces d'Italie , il engagea les principaux d'entre eux à se ranger sous les étendards de Côme.

Henri crut devoir opposer à cet habile général Pierre Strozzi, gentilhomme florentin. Cet exilé

1 Adriani , Istoria de suoi tempi, y. 11 , p. 662. "Adriani. lsloria, v. 11, p. 663.

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résidait depuis long-temps en France ; son mérite et sa renommée l'avaient élevé jusqu'au commandement des armées. Il était fils de Philippe Strozzi qui , en 1Ô37, ayant travaillé avec la plus grande ardeur à chasser de Florence les Médicis pour y rétablir le gouvernement républicain , périt dans cette entreprise. Pierre, qui avait hérité de la haine implacable de son père pour cette famille, et de son enthousiasme pour la liberté , joignait à toutes ces passions celle de venger son sang. Henri espéra tout d'un général dont le zèle pour la France était secondé par des intérêts si puissans, et qui devant combattre dans sa patrie , y trouverait de nombreux partisans prêts à favoriser ses opérations.

Mais le choix de Henri , quoique appuyé sur des motifs si spécieux, devint pourtant funeste à la France. Dès que Côme eut appris que le mortel ennemi de sa famille était nommé pour commander en Toscane , il en conclut qu'on ne se bornerait pas à protéger les Siennois , et que lui-même avait tout à craindre pour ses propres états, s'il ne faisait les plus vigoureux efforts *.

D'un autre côté , le cardinal de Ferrare , qui avait l'entière direction des affaires de la France en Italie , ne vit dans Strozzi qu'un rival redoutable ; et pour empêcher que le succès de ses armes ne lui enlevât une autorité dont il était jaloux , il le laissa souvent manquer et de provisions et d'argent pour l'entretien de ses troupes. Strozzi lui-même , aveuglé par son ressentiment contre les Médicis, au lieu de se conduire avec la circonspection et la prudence d'un habile général , ne suivit dans ses opérations que les mouvemens impétueux de la vengeance.

Il débuta par attaquer plusieurs villes du territoire de Florence. Ce fut avec tant de vigueur, que Medecino , pour arrêter ses progrès , se vit forcé de retirer la plus grande partie de son armée du siège de Sienne , déjà commencé avant l'arrivée de l'ennemi. Côme , qui soutenait seul le fardeau de cette guerre , y aurait eu bientôt épuisé tous ses revenus ; ni le vice-roi de Naples ni le gouverneur de Milan , n'étaient en état de lui donner des secours , et les troupes que Medecino avait laissées devant Sienne ne pouvaient rien entreprendre en son absence. Dans ces circonstances, Strozzi devait traîner la guerre

' Pecci, Memoric aiSicna, v. IV, p. 103, etc.

en longueur et porter tous ses efforts sur le territoire de Florence. Mais ce général , impatient de ruiner son ennemi par un coup décisif, engagea lui-même la bataille à peu de distance de Marciano. Les deux armées étaient à peu près égales pour le nombre ; mais soit trahison , soit lâcheté de la part des officiers , un corps de cavalerie italienne , en qui Strozzi avait beaucoup de confiance, s'étant mis à fuir sans avoir combattu , l'infanterie demeura seule exposée aux efforts de toute l'armée ennemie ; cependant elle tint ferme , encouragée par la présence et l'exemple du général qui , malgré une blessure dangereuse qu'il avait reçue en voulant rallier sa cavalerie , montra autant de sang-froid que de valeur. Mais ses troupes, entourées de tous côtés, foudroyées par une battçrie de canon, prises en flanc par la cavalerie florentine , furent enfin entraînées dans une déroute générale. Strozzi, affaibli par la perte de son sang et désespéré des suites de son imprudence, eut beaucoup de peine à s'échapper avec une poignée d'hommes1. Medecino ramena donc au siège de Sienne ses troupes victorieuses , sans que le générai ennemi pût , malgré tous ses efforts , rassembler un corps d'armée capable de l'inquiéter dans ses opérations. Mais les Siennois , loin d'être découragés par la perte d'une bataille qui leur ôtait toute espérance de secours, se préparèrent à se défendre jusqu'à la dernière extrémité avec cette vigueur indomptable que l'amour de la liberté peut seul inspirer. Une si généreuse résolution fut vivement secondée par Montluc qui commandait la garnison française dans la ville. Cet officier , qui était parvenu à ce poste de confiance par son mérite et sa bravoure, ne voulant devoir qu'à ces titres un avancement où son ambition ne voyait aucun terme , chercha à se distinguer dans la défense de Sienne par des prodiges de valeur et de constance. Les premiers soins de son activité se portèrent à réparer les fortifications. Il exerça les citoyens à tous les services militaires , et les accoutuma à partager les fatigues et les dangers avec les soldats. Comme l'ennemi avait fermé toutes les avenues de la ville, il mit la plus étroite économie dans la distribution des vivres, et engagea la garnison ainsi que les habilans à se restreindre eux-

1 Pecci, Mémo rie di Siena, v. IV, p. 157.

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mêmes à une modique portion pour leur subsistance journalière. Medecino , dont les troupes n'étaient pas assez nombreuses pour emporter la place de vive force , tenta deux fois de la surprendre par assaut ; mais le courage qu'on lui opposa et la perte considérable qu'il y fit ne lui laissèrent d'autre espérance que de la réduire par la famine.

Il fortifia son camp avec le plus grand soin, et se saisissant des postes importans aux environs de la ville afin de couper aux assiégés toute communication au dehors, il attendit que la nécessité les forçât à lui ouvrir leurs portes. Mais le zèle ardent des citoyens pour la liberté leur fit supporter long-temps la disette des vivres, même jusqu'aux horreurs de la famine. Montluc, par son exemple et ses discours, apprit à ses soldats à imiter dans ces extrémités la constance des bourgeois. Ils soutinrent le siège pendant dix mois, et ce ne fut qu'après s'être vus réduits au dernier morceau de pain, après avoir mangé jusqu'à leurs chevaux, ieurs chiens et tous les autres animaux, quils demandèrent à capituler, et encore exigèrent - ils des conditions honorables; et Côme deMédicis, qui n'ignorait pas leur affreuse situation , craignant qu'elle ne les portât à quelque résolution désespérée, leur accorda une capitulation plus favorable qu'ils ne devaient l'attendre.

La capitulation se fit au nom de l'empereur. Il s'engagea à prendre Sienne sous la protection de l'empire. Il promit de maintenir les anciennes libertés de la république, de laisser à ses magistrats le plein exercice de leur autorité, de garantir aux citoyens la tranquille possession de leurs biens et de leurs privilèges. Il accorda une amnistie générale et sans restriction à tous ceux qui avaient porté les armes contre lui , et se réservant le droit de mettre garnison dans la ville, il donna en même temps sa parole de ne point rebâtir la citadelle sans le consentement des citoyens. Montluc et les Français eurent la permission de sortir de la place avec tous les honneurs de la guerre.

Medecino observa, avec toute l'exactitude qui dépendait de lui, les articles de la capitulation. Les habitans n'eurent à souffrir de sa part ni violence ni insulte , et la garnison française fut traitée avec tous les égards que méritait sa bravoure. Mais des conditions si favorables, accor-

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