‹ Œuvres complètesChapitre 33 sur 63 · RE XL · texte numérisé non relu

RE XL

incroyables. Le duc de Guise, aussi habile que brave, éventait et faisait manquer toutes les mines. Charles sentit qu'il était impossible de combattre plus long-temps et contre les rigueurs delà saison et contre des ennemis qu'on ne pouvait vaincre ni par force ni par adresse. Il voyait d'ailleurs ses troupes en proie à une maladie contagieuse qui lui enlevait chaque jour un grand nombre d'officiers et de soldats; enfin, obligé de céder aux sollicitations de ses généraux, qui le conjuraient de sauver les restes de son armée par une prompte retraite : « La for- « tune, dit-il, est comme toutes les femmes : « elle accorde ses faveurs à la jeunesse, et dé- « daigne les cheveux blancs. »

Aussitôt il donna des ordres pour lever le siège, qui lui avait coûté cinquante-six jours de travaux , pendant lesquels il avait perdu plus de trente mille hommes , tant par les maladies que par le fer des ennemis. A peine le duc de Guise se fut aperçu du dessein des impériaux qu'il prit de promptes mesures afin de les inquiéter dans leur retraite. Plusieurs corps de cavalerie et d'infanterie furent détachés pour harceler leur arrière-garde et pour enlever les traîneurs. La marche de l'armée se fit dans un tel désordre, qu'on pouvait l'attaquer sans risque et lui tuer beaucoup de monde. Mais, au moment où les Français sortaient de la ville , le spectacle le plus affreux changea toute leur furie en compassion. Le camp des impériaux était couvert de malades , de blessés , de morts et de mourans. On voyait toutes les routes jonchées de malheureux qui, ayant fait de vains efforts pour s'échapper, étaient retombés de faiblesse et périssaient faute de secours. Ils reçurent de leurs ennemis tous les bons offices que leurs amis ne pouvaient leur rendre. Le duc envoya des vivres pour ceux qui étaient tourmentés de la faim , il chargea des chirurgiens de prendre soin des malades et des blessés. Les uns furent conduits dans les villages d'alentour, et les autres, hors d'état d'être transportés si loin, furent mis dans les hôpitaux de la ville , préparés pour ses soldats. A mesure qu'ils se rétablissaient il les renvoyait chez eux, sous une bonne escorte, avec de l'argent pour les frais de leur voyage. Ces actes d'humanité , si rares dans un siècle où la guerre se faisait avec plus d'acharnement et de férocité que de nos jours, mirent

le comble à la réputation que le duc de Guise avait si bien méritée dans la glorieuse défense de Metz , et les vaincus eux-mêmes exaltèrent ce héros à l'envi de ses compatriotes *.

Cette année fut la plus malheureuse du règne de l'empereur ; il essuya encore d'autres pertes en Italie. Pendant son séjour à Yillach il s'était adressé à Côme de Médicis pour lui emprunter deux cent mille écus ; mais son crédit était alors tombé si bas , que pour en obtenir cette modique somme, il fut obligé de lui céder la principauté de Piombino. Cette cession , en ôtant à Charles le seul établissement qu'il eût en Toscane, mit la souveraineté nouvelle de Côme hors de toute dépendance. Mais pendant qu'il était réduit à sacrifier ainsi son territoire, son ambition éprouva un coup plus sensible dans la perte de Sienne, occasionée par la mauvaise conduite de don Diègue de Mendoza 2.

Ainsi que la plupart des grandes villes d'Italie, Sienne se gouvernait depuis long-temps en république , sous la protection de l'empire. Mais, se trouvant déchirée par ces dissensions entre la noblesse et le peuple qui divisaient alors tous les états libres de l'Italie, la faction du peuple , qui avait pris le dessus , supplia l'empereur de soutenir la nouvelle administration qu'elle avait établie, et reçut même dans la ville un petit corps de soldats espagnols que Charles y avait envoyé pour maintenir l'exécution des lois et la tranquillité publique. Le commandement de ces troupes fut donné à Mendoza , alors ambassadeur de l'empereur à Rome. Cet officier sut persuader à la multitude, toujours crédule, qu'en bâtissant une citadelle dans Sienne , elle serait garantie à jamais contre les entreprises delà noblesse. Comme il espérait par ce moyen mettre la ville entre les mains de Charles , il pressa cet ouvrage avec la plus grande célérité. Mais avant fjtie la forteresse fût achevée il leva le masque ; et, se laissant aller à son caractère naturellement hautain et dur, il traita les citoyens avec la dernière insolence. Les soldats de la garnison, mal payés comme l'étaient communément les

1 Sleid. , p. 575. Thuan., lib. n, p. 389, elc. Le père Daniel, Histoire de France, tom. 111, p. 392, a pris la relation qu'il a faite de ce siège dans le journal du sieur de Salignac, qui y élait présent. Natal, comit., Histor., p 376.

2 Tluiaii., lib. n, p. 370.

troupes de l'empereur, vivaient à discrétion chez les habitans et s'y portaient aux plus grande excès.

Tant d'outrages ouvrirent enfin les yeux aux Siennois. Convaincus qu'il fallait parer le coup mortel qu'on voulait porter à leur liberté avant que les travaux delà citadelle fussent achevés, ils eurent recours à l'ambassadeur de France à Rome, qui leur promit du secours et la protection de son maître. Le péril commun fit bientôt cesser toutes les anciennes animosités. On envoya des députés aux nobles exilés pour les inviter à venir sauver la patrie de la servitude dont elle était menacée. Il n'y avait pas un moment à perdre : on prit des mesures promptes et sûres et elles furent exécutées avec vigueur. Les citoyens coururent aux armes; les exilés et tous leurs partisans entrèrent par différens côtés de la ville, avec quelques troupes qu'ils avaient rassemblées. Plusieurs corps de mercenaires à la solde de la France parurent pour les seconder. Les Espagnols, quoique surpris et fort inférieurs en nombre, se défendirent avec beaucoup de courage; mais enfin, n'ayant ni l'espoir d'être secourus ni celui de pouvoir tenir longtemps dans un fort qui n'était qu'à moitié construit, ils prirent le parti de l'abandonner. A peine en furent-ils sortis que les Siennois le rasèrent jusqu'aux fondemens, afin qu'il ne restât aucun vestige de cet odieux monument élevé pour leur esclavage. Dès ce moment , renonçant à toute liaison avec l'empereur, ils envoyèrent des ambassadeurs au roi de France pour lui rendre grâces de leur liberté , et le prier de leur en assurer la jouissance en continuant d'honorer de sa protection leur république l.

Ces disgrâces de Charles furent suivies d'un événement plus fâcheux encore. La sévère administration de don Pèdre de Tolède , vice-roi deNaples, avait rempli ce royaume de murmures et d'aversion contre le gouvernement. Le prince de Salerne , chef des mécontens , s'était retiré à la cour de France , où quiconque haïssait l'empereur et ses ministres était sûr de trouver de la protection et des secours. Prenant le langage avantageux de tous les réfugiés de son rang, il s'était vanté d'avoir beaucoup de partisans et

1 Pacci, Mcmorie de Siena, vol. III, p. 230, 201. Thuan., p. 375, 377 , etc. Paruta , Efist vend., p. 267. Mém. de Ribier, p. 42î, etc.

assez de crédit sur les esprits pour mettre Henri en possession de Naples ; il assura à ce monarque que s'il voulait y entrer, il y trouverait un parti puissant prêt à se joindre à lui. Mais en profitant de cette ouverture, le roi ne crut pas devoir uniquement s'en rapporter aux promesses du prince de Salerne pour le succès d'une pareille entreprise. A l'exemple de son père, Henri avait toujours ménagé Soliman comme le plus redoutable ennemi qu'il pût opposer à l'empereur. Il le sollicita donc d'envoyer une puissante flotte dans la Méditerranée, pour seconder son invasion. Sa demande fut bien accueillie du sultan qui était alors fort irrité des hostilités de la maison d'Autriche en Hongrie. Il fit équiper cent cinquante vaisseaux qui devaient faire voile, au temps marqué par son allié, afin de favoriser les opérations des Français. Le commandement de cette flotte fut donné au corsaire Dragut , officier qui s'était formé sous Barberousse , et qui ne le cédait guère à un si grand maître en courage , en talens ni même en bonheur. 11 parut sur les côtes de la Galabre au temps dont on était convenu, fit plusieurs descentes, saccagea, brûla beaucoup de villages, et venant ancrer dans la baie de Naples, répandit la consternation dans toute la ville. Cependant la flotte française, retenue par quelque accident que les historiens n'ont pas expliqué , n'arriva point au terme prescrit. Après l'avoir attendue vingt jours sans en recevoir aucune nouvelle, les Turcs reprirent la route de Constantinople , et le vice-roi se trouva délivré delà crainte d'une invasion qu'il n'était pas en état de repousser l. La France, qui n'avait jamais causé tant d'alarmes à l'empereur, montra une joie immodérée des succès de cette première campagne. Charles accoutumé à une longue suite de prospérités , ressentit vivement ses revers, et se retira de Metz dans les Pays-Bas. Abandonné de la fortune au déclin de l'âge , tourmenté par les douleurs de la goutte qui avaient totalement abattu la vigueur de son tempérament, il devint chagrin , d'un accès difficile et souvent incapable d'application. Cependant, dès qu'il jouissait de quelque intervalle de santé , toutes ses pensées se tournaient vers la vengeance ; il méditait toujours les moyens d'humilier la France et d'effacer la

1 Thuan., p. 375, 380. Mém. de Ribier, vol. II, p. 403. Giannone.

tache faite à sa renommée et à la gloire de ses armes. Depuis que la paix de Passau avait déconcerté ses anciens projets d'ambition, les affaires de l'empire n'occupaient plus que le second rang dans son esprit , et sa haine pour la France devint sa plus forte passion.

Cependant l'ambition inquiète ' d'Albert de Brandebourg excita cette année de grands troubles en Allemagne. Ce prince avait perdu beaucoup de troupes au siège de Metz; mais l'empereur, qui voulait reconnaître les services importans qu'il en avait reçus clans cette occasion, ou peut-être fomenter la division parmi les princes de l'empire , lui paya toutes les sommes qu'il lui devait , et par-là le mit en état de se former une armée aussi nombreuse qu'auparavant, avec les débris de celle que les impériaux avaient congédiée. Les évêques de Bamberg et de Wurtzburg ayant sollicité la chambre impériale d'annuler par son autorité les conditions iniques qu'Albert les avait obligés de signer, ce tribunal, d'une voix unanime, les déclara libres de ces engagemens extorqués par la force , et défendit à Albert d'en poursuivre l'exécution , exhortant tous les princes de l'Allemagne à lui faire la guerre, s'il persistait dans ses injustes demandes. Albert opposa ù ce décret , que ses transactions avec les deux prélats avaient été confirmées par l'empereur, en récompense de ce qu'il s'était joint à l'armée impériale devant Metz ; et pour intimider ses antagonistes et les convaincre qu'il n'abandonnerait point ses prétentions , il mit des troupes en marche , dans le dessein de s'emparer des territoires qu'on lui disputait. On proposa plusieurs expédiens ; on fit diverses tentatives pour empêcher que la guerre ne se rallumât en Allemagne. Mais Albert , que son caractère bouillant portait aux plus audacieuses entreprises f t qui ne doutait jamais du succès, même dans les entreprises les plus bizarres , rejeta avec dédain toutes les ouvertures raisonnables d'accommodement.

Ainsi la chambre impériale porta son décret, et requit l'électeur de Saxe et plusieurs autres princes nommément, de prendre les armes pour le faire exécuter. Maurice et ses alliés se chargèrent Volontiers de soutenir l'autorité de ce tribunal d'où dépendait la tranquillité publique. Ils sentirent qu'il fallait, sans perdre de temps, arrêter les usurpations d'un prince ambitieux

qui ne connaissait d'autres maximes que celles de son intérêt, ni d'autre guide que la fougue de ses passions. L'empereur était soupçonné d'encourager Albert dans ses procédés injustes et violens, et même de lui fournir en secret des secours. C'était un rival qu'il donnait à Maurice, et dont il pouvait se servir à la première occasion pour balancer le crédit que celui-ci s'était acquis dans l'empire L

Les pluspuissans princes de l'Allemagne formèrent aussitôt contre l'usurpateur une ligue dont Maurice fut déclaré généralissime. La résolution d'Albert n'en fut point ébranlée; mais comme il sentait l'impossibilité de résistera tant de forces réunies , il se bâta d'en prévenir la jonction , en marchant d'abord contre Maurice, l'ennemi qu'il craignait le plus. Ce fut un bonheur pour les alliés que d'avoir confié leurs affaires à un prince si habile. Animés par son autorité et son exemple, leurs préparatifs se firent avec une célérité dont les confédérations sont rarement capables ; et par-là Maurice se vit en état de s'opposer à Albert, avant que celui-ci eût fait des progrès considérables.

Les deux armées se rencontrèrent à Sieverhausen, dans le duché de Lunebourg; elles étaient chacune environ de vingt-quatre mille hommes. La haine personnelle qui animait les deux chefs ne leur permit pas de rester longtemps dans l'inaction.

Les troupes partageant leur impatience, marchèrent fièrement au combat. On y porta de part et d'autre le plus grand acharnement, et les généraux surent si bien profiter des moindres avantages , que le sort de la bataille resta longtemps douteux , chacun gagnant du terrain alternativement sur son ennemi. Enfin la victoire se déclara pour Maurice, dont la cavalerie était plus nombreuse. L'armée d'Albert mise en déroute, laissa quatre mille morts sur le champ de bataille ; son camp , son bagage et son artillerie restèrent au pouvoir des vainqueurs. Cet avantage leur coûta cher. Leurs meilleures troupes y perdirent beaucoup de monde : deux fils du duc de Brunswick , un duc de Lunebourg et plusieurs personnes de distinction restèrent au nombre des morts 2. Mais la perte de Maurice fit .bientôt

1 Sleid , p. 585. Mém. de Ribier, vol. II , p. 442. Arnold., Vita Maaril. ap. Menken., vol. 11, p. 1242. 1 Historia pugnœ infelicis inler Maurit. et Jlbert.

oublier toutes les autres. Ce prince , en conduisant pour la seconde fois à la charge un corps de cavalerie qui avait plié, reçut dans le ventre une balle de pistolet, et mourut de cette blessure deux jours après la bataille, dans la trentedeuxième année de son âge, et six ans après son élévation à l'électorat.

Maurice doit certainement occuper la place la plus distinguée parmi les personnages qui figurent dans l'histoire de ce siècle guerrier, où les grands événemens et les révolutions soudaines faisaient éclore de grands talens et leur ouvraient une vaste carrière. Si , d'un côté , son excessive ambition , sa dissimulation profonde et l'injuste usurpation des titres et des états de son parent , le privèrent des éloges qu'on doit à la vertu, de l'autre, sa prudence à concerter ses mesures , sa vigueur à les exécuter, et son bonheur constant dans toutes ses entreprises, le mettent du moins au rang des grands princes. Dans un âge où l'impétuosité des passions l'emporte ordinairement sur la prudence, où le plus grand effort d'un génie, même du premier ordre, se borne à concevoir un projet hardi , et à l'exécuter avec promptitude et avec courage, il sut former et suivre un plan très compliqué, qui trompa le prince le plus artificieux de l'Europe. L'empereur était presque parvenu à un despotisme illimité; ce fut dans ce moment que Maurice, avec des forces qui semblaient bien audessous de tant d'audace , l'obligea de renoncer à ses usurpations , et qu'il établit non-seulement la liberté de conscience, mais encore la liberté civile de l'Allemagne, sur des fonclemens qui sont restés jusqu'ici inébranlables. Sa conduite, à la vérité, excita quelque temps la défiance des protestans et le ressentiment des catholiques ; mais il sut ensuite ménager les uns et les autres avec tant d'adresse, qu'aucun prince de ses contemporains n'eut un crédit égal dans les deux partis, et qu'il en fut regretté généralement comme le défenseur le plus> puissant et le plus fidèle de la constitution et des lois de son pays.

La mort de Maurice ayant répandu la consternation parmi ses troupes, les empêcha de profiter de leur victoire. Cependant Albert, que son courage impétueux et sa prodigalité ren-

Thom. Wintzen auctore, apud Scard. , v. H, p. 559. Sleid. , p 583. Ruscelli, Épttres aux princes, p. 154 Arnoldi, Vita Maurit , p. 1245.

datent l'idole d'un ramas d'aventuriers qui s'embarrassaient peu de la justice de sa cause, eut bientôt rassemblé ses forces dispersées; se trouvant, par de promptes recrues, à la tête de quinze mille hommes, il renouvela ses déprédations avec plus de fureur que jamais. Mais Henri de Brunswick, qui avait pris le commandement de l'armée des alliés , défit ce prince dans une seconde bataille presque aussi sanglante que la première. Malgré cette perte, le courage et les ressources d'Albert n'étaient pas eneore épuisés. Il fit des efforts assez vigoureux pour rétablir ses affaires; mais se voyant mis au ban de l'empire par la chambre impériale, dépossédé de ses domaines héréditaires et de ceux qu'il avait usurpés, abandonné de la plupart de ses officiers , accablé sous le nombre de ses ennemis, il alla chercher un asile en France. Cet homme, si iong-temps la terreur et le fléau de l'Allemagne, languit quelques années dans l'indigence et l'état précaire d'un réfugié , abandonné à toute l'amertume des disgrâces que son inquiétude et sa fierté naturelle lui faisait supporter avec impatience. Après sa mort, comme il ne laissait point de postérité, ses états, que les princes confédérés avaient saisis, furent rendus, par un décret de l'empereur, à ses héritiers collatéraux de la maison de Brandebourg l.

Cependant on ne larda pas à voir s'élever une grande querelle pour la succession des titres et des domaines de Maurice. Sa fille unique, mariée à Guillaume, prince d'Orange, avait un fils qui, ayant hérité du nom et des talens de son grand-père, pouvait en revendiquer tous ies droits. D'un autre côté, Jean Frédéric, l'ancien électeur, réclamait ses dignités et la portion de son patrimoine dont il avait été dépouillé après la guerre de la ligue de Smalkalde. Auguste, seul frère de Maurice, prétendait non-seulement aux biens héréditaires que ce prince tenait de sa famille, mais encore à l'électorat dont celui-ci s'était mis en possession. Les talens distingués d'Auguste, sa candeur et ses manières aimables rirent oublier aux états de Saxe le mérite et les infortunes de leur premier maître ; ils se déclarèrent vivement pour Auguste. Le roi de Danemark, dont il avait épousé la fille, et le roi des Romains, par respect pour la mémoire de

1 Sleid., p. 592, 594, 599. Struv., Corp. hisl.germ., p. 1075.

Maurice . appuyèrent ses prétentions de tout leur pouvoir. Ainsi Frédéric, quoique favorisé secrètement par l'empereur, autrefois son ennemi , fut enfin obligé de renoncer à ses droits, sans autre dédommagement qu'une légère augmentation de territoire et la succession éventuelle pour sa famille, au défaut d'héritiers mâles dans la branche alberline. Ce prince infortuné, mais toujours magnanime, mourut l'année suivante, peu de temps après avoir ratifié ce traité; et les descendans d'Auguste sont encore en possession de l'électorat de Saxe K

Tandis que tout ceci se passait en Allemagne, la guerre se faisait avec vigueur dans les Pays- Bas. Charles, impatient de venger l'affront qu'il avait essuyé devant Metz , mit de bonne heure une armée en campagne , et fit le siège de Térouanne. Les fortifications de cette ville étaient dans un très mauvais état, quoiqu'elle fût de si grande importance , que François Ier l'appelait un des deux oreillers sur lesquels un roi de France pouvait dormir en sûreté. Henri, devenu trop confiant par ses succès, crut qu'il suffisait, pour faire échouer les efforts de son ennemi, de renforcer la garnison d'une foule de jeune noblesse. Mais d'Essé, vieil officier qui la commandait , ayant été tué , les impériaux poussèrent le siège avec tant d'ardeur et de persévérance, qu'ils emportèrent la place d'assaut. Aussitôt Charles, pour empêcher qu'elle ne retombai dans les mains des Français , en fit raser les fortifications et même les maisons , et dispersa tous les habitans dans les villes voisines. L'armée impériale, fière de cet avantage, alla investir Hesdin, qui , malgré la plus vigoureuse défense, fut aussi prise d'assaut; ceux de la garnison qui avaient échappé au fil de l'épée furent faits prisonniers. Emmanuel Philibert de Savoie, prince de Piémont, avait élé chargé par l'empereur de la conduite de ce siège. Ce fut là qu'il fit le premier essai de ces talens militaires qui bientôt le mirent au rang des premiers généraux de ce siècle, et lui ouvrirent le chemin au recouvrement de ses états héréditaires, qu'avait envahis François 1er dans ses guerres d'Italie 2.

La perle de deux villes, où beaucoup de guerriers de distinction avaient été tués ou pris par

1 Sleid., p. 587. Thuan., p 409. Struv , Corp. hist germ. *

2 Thuan., p. 411. Hœraeus. annales brabant., p, 669

HISTOIRE DE CHARLES-QUINT. riôô3]

Fermerai , n'était pas un léger malheur pour la France; Henri le ressentit très vivement; mais il était encore plus humilié de voir que l'empereur, dont on croyait la puissance abaissée sans retour depuis sa retraite de Metz, avait repris sitôt sa première supériorité. Le roi se reprocha une sécurité qui l'avait empêché d'ouvrir la campagne d'assez bonne heure; il assembla promptement une nombreuse armée , et marcha vers les Pays- Bas.

A l'approche d'un si formidable ennemi , Charles quitta Bruxelles, où il s'était tenu renfermé si étroitement durant sept mois , que le bruit de sa mort avait couru dans plusieurs endroits de l'Europe. Quoique la goutte l'eût affaibli au point de pouvoir à peine soutenir le mouvement d'une litière, il se hâta de joindre son armée. Tous les yeux se fixèrent alors sur cee puissans et implacables rivaux , dans l'attente d'une bataille décisive. Mais Charles était trop prudent pour la risquer, et l'abondance des pluies de l'automne empêchant les Français d'entreprendre aucun siège , ils se retirèrent sans avoir rien fait qui répondît à leurs grands préparatifs i.

Les armes de l'empereur n'eurent pas le même succès en Italie. Le mauvais état de ses finances ne lui permettait guère d'agir avec vigueur de deux côtés à la fois. Plus il avait fait d'efforts dans les Pays-Bas , et moins il se trouvait de ressources au-delà des Alpes. De concert avec Côme de Médicis, que l'introduction des troupes françaises dans Sienne avait beaucoup alarmé , le vice-roi de Naples voulut tenter de se rendre maître de cette ville , mais à l'approche de la flotte des Turcs qui menaçait les côtes de Naples, les impériaux abandonnèrent promptement leur entreprise pour aller défendre leur propre pays. Ainsi la France eut la facilité , non-seulement de se soutenir en Toscane, mais encore de conquérir, par le secours des Turcs, une grande partie de l'île de Corse, soumise alors aux Génois 2.

Les affaires de la maison d'Autriche ne prirent pas cette année une meilleure face dans la Hongrie. Les troupes que Ferdinand tenait en Transylvanie , étant mal payées , vivaient à discrétion chez les habitans. Leur insolence et leurs

1 Haeraeus, p. 672. Thuan., p. 414.

• Thuan., p. 417.

rapines irritèrent tout le monde , et détachèrent la nation d'un nouveau souverain qui pillait ses sujets au lieu de les protéger. A cette indignation se joignit le désir de venger la mort de Martinuzzi. La noblesse, fière et turbulente, qui souffrait impatiemment tant d'injures , et le peuple, naturellement inconstant et féroce, étaient également prêts à se révolter. Dans cette conjoncture, Isabelle, qui avait été leur reine, parut en Transylvanie avec son fils. Cette femme ambitieuse, qui se repentait d'avoir cédé sa couronne en 1551 , ne pouvant supporter plus longtemps la solitude et l'oisiveté d'une vie privée , quitta sa retraite , dans l'espérance que le mécontentement des Hongrois les porterait à reconnaître encore une fois les droits de son fils au trône. Quelques nobles des plus distingués se déclarèrent aussitôt en sa faveur. Le pacha de Belgrade , par l'ordre de Soliman , prit son parti contre Ferdinand ; et les soldats italiens et espagnols , qui n'étaient point payés , au lieu de s'avancer vers l'ennemi , déclarèrent qu'ils voulaient retourner à Vienne. Ainsi Castaldo, leur général , se vit obligé d'abandonner la Transylvanie à Isabelle et aux Turcs , et de revenir à la tète des mutins , pour les empêcher du moins de piller l'Autriche à leur passage *.

Ferdinand était trop occupé des troubles de l'Allemagne , et d'ailleurs ses fonds étaient trop épuisés par ses derniers efforts en Hongrie pour tenter d'y recouvrer cette province importante. Cependant il avait une occasion bien favorable : Soliman se trouvait alors engagé dans une guerre contre la Perse et accablé de chagrins domestitiques. Élevé par ses grands talens au-dessus des autres princes de la famille des Ottomans , il n'en avait pas moins les passions violentes de cette race superbe. Il était jaloux de son autorité , prompt et terrible dans sa colère , susceptible de toutes les fureurs de cet amour qui produit en orient les plus funestes catastrophes. H eut pour maîtresse favorite une esclave circassienne d'une rare beauté , qui lui donna un fils nommé Mustapha. Le mérite de ce prince autant que sa naissance engagea Soliman à le désigner pour son successeur. Mais Roxelane, captive russienne , ayant gagné le cœur du sultan , eut bientôt supplanté sa rivale. Assez adroite

1 Thuan., p. 430

pour conserver sa conquête , elle en jouit seule pendant de longues années, et augmenta de plusieurs fils et d'une fille la postérité de Soliman. Cependant, loin d'être satisfaite de son pouvoir sans bornes sur l'esprit d'un monarque que la moitié du monde adorait ou craignait, tout son bonheur était empoisonné par l'idée de voir un jour Mustapha sur le trône , et ses fils sacrifiés , selon la barbare politique des Turcs , à la sûreté du nouvel empereur. Occupée sans cesse de ce triste avenir, elle regarda d'avance l'héritier de la couronne comme l'ennemi de ses enfans, et lui voua à ce titre la haine d'une marâtre. Bientôt elle souhaita sa perte pour assurer le trône à l'un de ses fils. Son âme ambitieuse et son esprit plein d'artifices la rendaient également propre â tout tenter, à tout exécuter. Après avoir marié , de l'aveu du sultan , sa fille unique avec le grand-visir Rustan , elle confia son dessein à cet adroit ministre ; et celui-ci , que son propre intérêt engageait à favoriser l'agrandissement de cette branche de la famille royale, lui promit de l'aider de tout son pouvoir. Quand ces mesures eurent été bien concertées, Roxelane affecta le plus grand zèle pour la religion mahométane, à laquelle Soliman était scrupuleusement attaché. Elle proposa de fonder une mosquée , établissement d'une dépense considérable , mais regardé chez les Turcs comme l'œuvre la plus méritoire. Le mufti , consulté sur cette pieuse intention, y donna de grands éloges ; mais, comme il avait été gagné par Rustan , il dit à Roxelane que son état d'esclave lui ôtant jusqu'à la propriété de ses actions, Soliman son maître recueillerait tout le fruit de cette sainte entreprise. Cette réponse parut l'accabler de chagrin. Elle feignit de tomber dans une profonde mélancolie, comme si elle eût été dégoûtée de la vie et de ses plaisirs. Soliman, qui était alors à la tête de son armée, informé de sa douleur et du sujet qui la causait, montra tout l'empressement d'un amant qui veut consoler ce qu'il aime, et la déclara libre par un écrit de sa main. Contente de ce premier succès, elle commença à bâtir sa mosquée et reprit toute ? sa gaîté et la vivacité de son esprit. Cependant , de retour à Constantinople, Soliman envoya un eunuque au sérail , selon la coutume , pour inviter sa favorite à partager son lit. Roxelane , avec l'air du plus profond regret, mais d'un ton

ferme et décidé, refusant d'obéir, dit que e qui était un honneur pour une esclave devenait un crime dans une femme libre, et qu'elle ne consentirait jamais à ce que le sultan se rendît coupable avec elle d'une violation si manifeste des lois du prophète. Soliman , dont cette fausse délicatesse irritait de plus en plus la passion, eut recours aux conseils du mufti. Celui-ci répondit, conformément à l'Alcoran, que les scrupules de Roxelane étaient fondés; mais il ajouta , d'après les leçons de Ruslan , qu'il était facile au sultan de les faire cesser en la prenant pour femme légitime. C'était déroger à une maxime politique que l'orgueil ottoman avait regardée comme inviolable depuis BajazetH. La femme de ce prince ayant été violée inhumainement par les Tartares lorsqu'il était prisonnier deTamerlan, les sultans qui lui succédèrent , pour se garantir d'un pareil affront , n'admirent que des esclaves dans leur lit. Cependant la proposition du mufti fut acceptée avec joie, et l'amoureux Soliman épousa solennellement sa maîtresse.

Plus le sacrifice était grand, plus Roxelane fut convaincue de son ascendant sur le cœur de ce monarque. Espérant tout et ne craignant plus rien, elle s'enhardit à tramer la ruine de Mustapha. Ce jeune prince , selon l'usage alors pratiqué par les sultans, avait été chargé du gouvernement de plusieurs provinces , et son père venait de lui confier encore l'administration du Diarbequir, l'ancienne Mésopotamie, que Soliman avait unie à son empire après l'avoir arrachée aux Persans. Dans tous ces différens emplois Mustapha se montra toujours équitable et modéré. Sa valeur et sa générosité le rendaient à la fois le favori du peuple et l'amour des soldats , et cet art de gagner les cœurs était accompagné de tant de prudence qu'il n'avait jamais causé le moindre ombrage à son père.

11 était impossible de l'accuser d'aucun vice ni d'aucune faute qui pût détruire la haute opinion que Soliman avait conçue de lui. La méchanceté de Roxelane était plus raffinée : elle fit servir les vertus mêmes de Mustapha d'instrument à sa perte. Elle affecta de vanter plus d'une fois en présence du sultan les qualités brillantes du jeune prince, son courage, sa libéralité et ses manières populaires. Ces éloges, malicieusement exagérés et trop souvent répétés, firent tout l'effet qu'elle en attendait L'estime de Soliman

pour son fils ne put le garantir des plus cruels soupçons ; il en vint enfin à ne plus pouvoir penser à Mustapha sans jalousie et sans crainte. Roxclane s'en aperçut et en profita. Un jour, étant avec le sultan , elle fit comme par hasard tomber la conversation sur la douleur qu'avait eue Bajazet de voir son fils Sélim se révolter contre lui ; ensuite elle parla de la bravoure des vieilles troupes que commandait Mustapha; elle remarqua que le Diarbequir était limitrophe des états du sophi de Perse , mortel ennemi de Soliman. Les malignes insinuations deRoxelane prirent insensiblement aux yeux de son époux les couleurs de la vérité , et la fureur de la jalousie acheva d'éteindre dans son cœur un reste de tendresse paternelle. Une haine profonde succédant aux sentimens de la nature, Soliman mit des espions autour de son fils pour observer toutes ses paroles et ses actions, et il s'en défia comme de son plus dangereux ennemi.

Alors Roxelane crut pouvoir hasarder encore un pas; ce fut de demander au sultan la permission pour ses fils de paraître à la cour. Elle espéra qu'en trouvant accès auprès de leur père, ils pourraient, par une conduite soumise et des qualités aimables, remplacer Mustapha dans son cœur. Le monarque, toujours complaisant, consentit encore à se relâcher, en cette occasion, des maximes de la famille ottomane. Mais ce n'était pas assez ; Rustan , à ces intrigues de femme , joignit un artifice encore plus subtil. Ce ministre écrivit aux pachas des provinces voisines du Diarbequir d'entretenir une correspondance réglée avec lui pour l'informer de la conduite de Mustapha dans son gouvernement. Il les avertissait chacun en particulier, comme dans le dessein de les obliger, que rien ne pouvait être plus agréable au sultan que d'apprendre les belles actions d'un fils qu'il destinait à soutenir la gloire du sang ottoman. Les pachas, qui ne connaissaient pas les intentions perverses du visir, se croyant trop heureux de faire à ce prix la cour à leur souverain, remplirent leurs lettres d'éloges étudiés, mais funestes pour Mustapha, qu'ils peignaient comme un prince digne de succéder à son illustre père , doué de tous les talens nécessaires pour marcher sur ses traces et peut-être pour égaler un jour sa renommée. Soliman vit toutes ces lettres, et l'on avait soin de choisir, pour les lui montrer, le moment où elles devaient

faire la plus fatale impression. Chaque éloge de son fils le blessait jusqu'au cœur.ll en vint même à soupçonner les pachas d'être prêts à favoriser les attentats d'un prince qu'ils vantaient avec tant d'imprudence; et croyant déjà voir Mustapha les armes à la main , l'attaquer sur son trône, il prit la résolution de prévenir le coup et d'affermir la couronne sur sa tète par la mort de son fils.

Sous prétexte de renouveler la guerre contre les Persans , il ordonna à Rustan de marcher vers le Diarbequir avec une nombreuse armée et de le délivrer d'un fils dont la perte importait à sa sûreté. Mais cet adroit ministre se garda bien d'encourir la haine publique en se chargeant d'exécuter un ordre si cruel. Dès qu'il fut arrivé en Syrie , il écrivit à Soliman que le danger était assez grand pour exiger au plus tôt sa présence. Mustapha, disait-il, avait déjà rempli le camp de ses émissaires; la plupart des soldats étaient gagnés, et il avait l'affection de toute l'armée. On avait découvert une négociation entamée avec le sophi de Perse pour marier Mustapha avec une des filles de ce monarque. Le visir ajoutait que son zèle et son crédit étaient insuffisans dans une conjoncture aussi critique, et que le sultan avait seul assez de sagesse pour décider du meilleur parti qu'il y avait à prendre, et assez d'autorité pour le mettre en exécution.

Cette calomnieuse accusation de correspondance avec le sophi était le dernier coup que réservait à Mustapha le complot de la sultane et du visir. Elle eut tout l'effet qu'on devait attendre de la haine invétérée de Soliman contre les Persans, et jeta ce prince dans les transports de rage les plus violens. Aussitôt il part pour la Syrie, et précipite sa marche avec toute l'impatience de la crainte et de la vengeance. Dès qu'il eut joint son armée près d'Alep et concerté ses mesures avec Rustan , il envoya un chiaoux à son fils pour lui ordonner de paraître en sa présence. Mustapha n'ignorait pas les intrigues de sa belle-mère; il connaissait la malice du grandvisir et la violence du caractère du sultan ; mais espérant que son innocence et sa prompte soumission détruiraient sans peine les accusations de ses ennemis, il obéit sans délai aux ordres de son père. Arrivé dans le camp , on l'introduisit dans la tente de Soliman. D'abord il n'y vit rien qui pût lui causer d'alarmes, ni gardes armés,

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