‹ Œuvres complètesChapitre 36 sur 63 · LIVRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIEME

Tandis que ces opérations , ou plutôt ces intrigues, occupaient le pape et Philippe, et fixaient toute leur attention , l'empereur se débarrassa enfin des liens qui l'attachaient encore à ce monde; et partit pour se rendre au lieu de sa retraite. Il avait jusqu'alors conservé la dignité impériale; ce n'était pas qu'il ne fût disposé à y renoncer, car après avoir abandonné l'autorité réelle et presque absolue dont il jouissait dans ses états héréditaires, ce n'était pas un grand sacrifice pour lui que de se détacher de la juridiction limitée et souvent idéale , attachée aune couronne élective. Il n'avait chercha, par ce délai , qu'à gagner quelques mois pour essayer par une nouvelle tentative d'exécuter le projet qu'il avait formé en faveur de son fils, et dont le succès lui tenait fort à cœur. En même temps que Charles paraissait plus pénétré de la vanité des grandeurs mondaines , et qu'il paraissait y renoncer non-seulement avec indifférence, mais même avec mépris, son âme était encore occupée de ces vastes projets d'ambition qui avaient si long-temps absorbé toute son attention et toute son activité. Il ne pouvait se résoudre à laisser son fils occuper parmi les prinees de l'Europe un rang inférieur à celui qu'il a /ail eu lui-même. Charles avait fait quelques années auparavant un effort inutile pour assurer à Philippe la couronne impériale , dans l'espérance que la réunion des royaumes d'Espagne et des domaines de la maison de Bourgogne pourrait mettre son fils en état de poursuivre avec plus d'avantage les vastes plans dont ses infirmités l'avaient forcé d'abandonner l'exécution : cette idée séduisante flattait toujours son imagination ; et il ne pouvait se résoudre à en regarder l'exécution comme chimérique.

Malgré le refus qu'il avait anciennement éprouvé de la part de Ferdinand son frère, il

renouvela ses sollicitations avec importunité , et pendant tout l'été il mit en œuvre toutes sortes de moyens et fit valoir les raisons qu'il crut les plus puissantes pour déterminer ce prince à céder la couronne impériale à Philippe, en recevant comme un équivalent l'investiture de quelques provinces, soit en Italie, soil dans les Pays-Bas2. Mais Ferdinand, qui s'était montré inflexible à cet égard lors même que les sollicitations de l'empereur étaient appuyées de toute l'autorité qui accompagne le pouvoir suprême, reçut avec plus d'indifférence et plus de dédain encore les ouvertures que lui faisait son frère après l'abaissement volontaire où il s'était réduit. Charles rougit lui-même d'avoir eu la faiblesse d'imaginer qu'il pourrait dans son état actuel obtenir ce qu'il avait auparavant tenté sans succès, et il renonça enfin à ce chimérique projet. Il abandonna alors le gouvernement de l'empire; et, ayant transféré à son frère le roi des Romains tous ses droits de souveraineté sur le corps germanique, il signa pour cet effet un acte revêtu de toutes les formalités qu'exigeait une démarche de cette nature. Il remit cet acte entre les mains de Guillaume, prince d'Orange, et l'autorisa à le présenter au collège des électeurs 3.

Il ne restait plus d'obstacle qui pût différer le départ de Charles pour la retraite après laquelle il soupirait. Tout ayant été préparé pour son départ depuis quelque temps, il partit pour Zuitbourg en Séeland , où le rendez-vous de la flotte était indiqué. Il dirigea sa route par Gand : il s'y arrêta quelques jours , et s'y livra à cette douce et tendre mélancolie que tous les hommes dans le déclin de l'âge éprouvent en se retrouvant

1 Pallav., lib. xm, p. 177. Ttiuar.., lib. xvn, p. à6V> Méin. de Ribier, vol. 11 , p. 664.

2 Ambassades de Noailles, tom. V, p. 356. 5 Goldasl., Constitut. imp., parsi, p. 176.

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dans le lieu de leur naissance et en revoyant les lieux et les objets qui les ont intéressés dans leur jeunesse. Charles poursuivit enfin sa route , accompagné de Philippe son fils, de l'archiduchesse sa fille , de ses sœurs les reines douairières de France et de Hongrie, de Maximilien son gendre, et d'une suite nombreuse de gentilshommes flamands. Avant de s'embarquer il prit congé de tout son cortège en donnant à chacun des témoignages de son estime et de son affection. Il embrassa Philippe avec toute la tendresse d'un père qui voit son fils pour la dernière fois, et mit à la voile le 17 septembre, sous le convoi d'une flotte considérable, composée de vaisseaux espagnols, flamands et anglais. La reine d'Angleterre l'invita dune manière pressante à débarquer en quelque endroit de ses états pour s'y rafraîchir et lui donner la consolation de le voir encore une fois. Charles se refusa constamment à cette invitation : « Ce ne peut pas être , dit-il , « une chose agréable pour une reine que de retcevuir la visite d'un beau-père qui n'est plus « qu'un gentilhomme privé. »

Son voyage fut heureux et agréable, et il arriva à Laredo, dans la Biscaye, le onzième jour après son départ de Séeland. Dès qu'il fut débarqué il se prosterna sur le rivage ; et , se regardant déjà comme mort au monde, il baisa la terre en disant : « 0 mère commune des hom- « mes! je suis sorti nu du sein de ma mère, je « rentrerai nu dans ton sein. » De Laredo il se rendit à Burgos, tantôt porté par ses gens dans une chaise, tantôt traîné dans une litière, n'avançant qu'avec beaucoup de peine et souffrant à chaque pas des douleurs aiguës. Quelques nobles espagnols se rendirent à Burgos pour lui faire leur cour, mais ils étaient en petit nombre et leurs hommages furent très froids. Charles s'en aperçut et sentit pour la première fois qu'il n'était plus souverain. Accoutumé dès sa tendre jeunesse à ces égards soumis et respectueux qu'inspire le pouvoir suprême , il les avait reçus avec la crédulité commune à tous les princes, et il eut la faiblesse d'être fâché de voir qu'on n'avait rendu qu'à son rang les respects qu'il croyait dus à ses qualités personnelles. Il apprit cependant bientôt à pardonner à l'inconstance de ses sujets et à mépriser leur négligence ; mais il fut profondément affligé de l'ingratitude de son fils, qui, oubliant déjà tout ce qu'il devait aux bontés

de son père, l'obligea de rester quelques semaines à Burgos avant de lui faire payer la première moitié d'une pension modique qui était tout ce que Charles s'était réservé de tant de royaumes. Comme il ne pouvait sans celte somme donner à ses domestiques les récompenses que méritaient leurs services ou que sa générosité leur avait destinées, il ne put s'empêcher de laisser éclater sa surprise et son mécontentement (. Cependant la pension fut enfin payée. Charles renvoya un grand nombre de ses domestiques dont le service lui devenait inutile ou à charge dans sa retraite, et il passa à Valladolid. Il y fit des adieux fort tendres à ses deux sœurs; mais il ne voulut pas leur permettre de l'accompagner dans sa solitude, quoiqu'elles l'en conjurassent les larmes aux yeux , pour avoir, disaient-elles, la consolation de contribuer par leurs soins à soulager ses souffrances, et surtout pour en recueillir de l'instruction et de l'avantage en se joignant à lui dans les pieux exercices auxquels il voulait consacrer les derniers jours de sa vie.

De Valladolid il continua sa route vers Plaisance , dans l'Estramadure. Il avait autrefois passé par cette ville, et avait été singulièrement frappé de la belle situation du monastère de Saint-Just, appartenant à l'ordre de Saint-Jérôme, et éloigné de quelques milles de Plaisance; il avait même dit à quelques personnes de sa suite que c'était un lieu où Dioclétien aurait aimé à se retirer. Celle impression s'était gravée si profondément dans son esprit qu'il se décida à faire du couvent de Saint-Just le séjour de sa retraite. Ce couvent était situé dans une vallée peu étendue, arrosée par un petit ruisseau , environnée de collines et ombragée d'arbres élevés et touffus. Par la nalure du sol et par la température du climat, c'était la situation la plus salubre et la plus délicieuse de l'Espagne. Quelques mois avant son abdication , Charles y avait envoyé un architecte pour faire conslruire dans le monastère un appartement à son usage. Mais il ordonna expressément que le goût de ce nouveau bâtiment fût proportionné, non à son ancienne dignité, mais à l'état simple qu'il voulait embrasser. On construisit seulement six chambres, dont quatre avaient la forme de cellules de moines, avec des murailles toutes nues; les

• Strada, de Bell. Belg., lib. i, p. 9.

HISTOIRE DE CHARLES-QUINT. [iô57j

deux aulres , de vingt pieds en carré , étaient tapissées d'une étoffe brune et meublées de la manière la plus simple. Ce petit bâtiment, de niveau avec le terrain , avait d'un côté une porte sur un jardin dont Charles avait donné lui-même le plan ; et il l'avait rempli de différentes plantes qu'il voulait cultiver de ses propres mains. Il y avait de l'autre côté une communication avec la chapelle du couvent , dans laquelle il se proposait de faire ses exercices de dévotion. Ce fut dans cette humble retraite, à peine suffisante pour loger commodément un simple particulier , que Charles entra accompagné seulement de douze domestiques. 11 y ensevelit, dans la solitude et le silence, sa grandeur, son ambition et tous ces vastes projets qui , pendant la moitié d'un siècle, avaient rempli l'Europe d'alarmes et d'agitation, et inspiré successivement à tous les peuples la terreur de ses armes et la crainte de se voir subjugués par sa puissance '.

Le contraste qui se trouvait alors entre la conduite de Charles et celle du pape était si sensible qu'il frappa même les observateurs les moins attentifs et les moins pénétrans. La comparaison n'était pas à l'avantage de Paul. On voyait dans le premier un conquérant né pour régner, accoutumé dès long-temps à l'éclat qui accompagne le pouvoir suprême , et aux grands intérêts où l'avaient engagé une ambition active , quitter tout à coup le monde dans un âge encore peu avancé , lorsqu'il pouvait passer dans la tranquillité le reste de sa vie, et se réserver quelque intervalle pour reposer son âme et recueillir ses pensées. Paul, au contraire, était un prêtre qui avait consumé les premières années de sa vie dans l'ombre des écoles et l'étude des sciences spéculatives, qui avait paru si détaché du monde, qu'il s'était volonlairement enfermé pendant plusieurs années dans la solitude d'un cloître, et qui n'avait été élevé au trône papal que dans une vieillesse très avancée ; ce même homme avait laissé tout à coup éclater toute ^impétuosité de l'ambition du jeune âge, et s'était engagé dans de vastes entreprises pour l'exécution desquelles il ne craignait pas de répandre les semences de la discorde et d'allumer les feux de la guerre dans toutes les parties de l'Europe. Mais Paul , sans égard pour l'opinion

1 Sandov. , lib. xi , p. 607. Zuinga, p. 110. Thuanus, lib. xvn, p. GU.

et les censures des hommes, suivait ses desseins avec l'arrogance naturelle de son caractère ; et quoique cette arrogance parût déjà avoir passé toutes les bornes de la raison , elle se porta encore à un plus haut degré de violence a l'arrivée du duc de Guise en Italie.

Ce que les deux princes de Lorraine avaient prévu et désiraient était arrivé. Le duc de Guise eut le commandement de l'armée destinée à marcher au secours du pape, et composée de vingt mille hommes des meilleures troupes qu'il y eût au service de France. Il jouissait de la plus grande réputation militaire, et l'on ne doutait pas qu'il ne déployât d'une manière éclatante son courage et ses talens dans une guerre où il venait de précipiter son pays, presque dans le seul dessein de s'ouvrir une carrière à la gloire ; cette opinion était si générale que plusieurs gentilshommes français , qui n'avaient point de commandement à l'armée, voulurent y servir comme volontaires. Cette armée passa les Alpes dans une saison rigoureuse, et s'avança vers Rome sans trouver aucune opposition de la part des Espagnols, qui, n'étant pas assez forts pour se porter en différens endroits à la fois, avaient réuni toutes leurs forces en un seul corps sur la frontière de Naples, pour défendre ce royaume.

Enhardi par l'approche des Français , le pape laissa éclater tout son ressentiment contre Philippe, ressentiment que, malgré la violence naturelle de son caractère, des raisons de prudence l'avaient obligé jusqu'alors de contenir dans de certaines bornes. Il nomma des commissaires autorisés â prononcer un jugement dans la procédure que l'avocat du consistoire avait commencée contre Philippe, afin de prouver qu'il avait perdu son droit à la couronne de Naples, en prenant les armes contre le saint siège dont il était vassal. Il rappela tous les nonces qui résidaient dans les cours de Charles-Quint, de Philippe et de leurs alliés ; cette démarche avait principalement pour but de mortifier le cardinal La Pôle, légat du pape à la cour d'Angleterre Ni le mérite distingué de ce prélat, qui avait travaillé avec tant de succès à réconcilier l'Angleterre avec l'église romaine, ni l'espérance des services qu'il pouvait rendre encore dans la suite, ne purent le garantir du ressenlimenl qu'il avait encouru par son zèle et ses efforts pour rétablir la paix entre la maison d'Autriche

et la France. Paul fit faire une addition aux anathèmes qu'on lançait tous les ans à Rome , le jeudi saint, contre les ennemis de l'église, et dénonça la censure d'excommunication contre les auteurs de la dernière invasion qui s'était faite des territoires ecclésiastiques, quel que fût leur rang ou leur dignité; en conséquence, les prières ordinaires pour l'empereur furent supprimées le lendemain dans la chapelle papale1.

Mais tandis que le pape se livrait aux éclats bizarres et puériles de sa fureur, il négligeait, ou peut-être il n'était pas en état de prendre des mesures capables de rendre son ressentiment vraiment redoutable et funeste à ses ennemis. Le duc de Guise , en entrant dans Rome , y fut reçu avec une pompe triomphale qui aurait été plus convenable au retour d'une campagne glorieuse qu'au commencement d'une guerre dont le succès était très douteux ; mais ce général ne trouva pas les préparatifs de guerre aussi avancés qu'il s'y attendait , et que Caraffe le lui avait promis. Les troupes du pape étaient de beaucoup inférieures en nombre à ce qui avait été stipulé; il n'y avait ni des magasins suffisans pour assurer leur subsistance, ni l'argent nécessaire pour payer leur solde. Les Vénitiens , fidèles à la prudente maxime que les malheurs de leur république leur avaient fait anciennement adopter, et qui était devenue un principe fondamental de leur politique, déclarèrent la résolution où ils étaient d'observer une exacte neutralité,-et de ne prendre aucune part dans les querelles de princes si supérieurs à eux en puissance. Les autres états d'Italie ou formèrent une ligue ouverte en faveur de Philippe, ou s'intéressèrent secrètement aux succès de ses armes contre un ponlife dont l'ambition inconsidérée avait fait encore une fois de l'Italie le siège de la guerre.

Le duc de Guise, voyant que tout le poids de la guerre allait tomber sur lui, sentit, mais trop tard, combien il était imprudent décompter, pour l'exécution des grandes entreprises , sur le secours de faibles alliés. Excité cependant par l'activité impatiente du pape et par le désir d'exécuter ce qu'il avait entrepris avec tant de confiance , il marcha vers Naples et commença ses opérations. Mais le succès de ses premières

1 Pallav., lib. xm, p. 180. Mém. de Ribier, vol. XI, p. 078.

démarches ne répondit ni à sa réputation , ni aux espérances qu'on avait conçues de ses taîens ni à ce qu'il avait promis lui-même. I! ouvrit la campagne par le siège de Civitella , ville assez considérable sur la frontière du royaume de Naples. La vigueur opiniâtre avec laquelle le gouverneur espagnol défendit la place , fit échouer tous les efforts impétueux de la valeur française, et obligea le duc de Guise à se retirer honteusement après un siège de trois semaines. Il chercha à effacer celte tache en s'avançant hardiment vers le camp du duc d'Albe , à qui il offrit la bataille; mais ce prudent général sentant combien il est avantageux cle rester sur la défensive contre un ennemi qui tente une invasion, évita le combat, et se tint dans ses retranchemens; il suivit ce plan avec la constance d'un Castillan, et éluda avec beaucoup d'adresse tous les stratagèmes que Guise mit en œuvre pour l'engager dans une action générale K Cependant la maladie détruisait l'armée française ; il s'était élevé de violentes querelles entre le général et l'officier qui commandait les troupes romaines ; les Espagnols renouvelèrent leurs incursions dans l'état ecclésiastique; le pape voyant qu'au lieu des conquêtes et des triomphes auxquels il s'était attendu , il ne pouvait pas même mettre ses propres territoires à l'abri des déprédations de l'ennemi, commença à se plaindre et à parler de paix. Le duc de Guise , au désespoir de jouer un rôle si peu glorieux, non -seulement sollicita la cour ou de renforcer son armée ou de le rappeler , il requit encore le pape de remplir ses engagemens ; il pressa le cardinal Caraffe , tantôt en l'accablant de reproches , tantôt en le menaçant, d'accomplir ces magnifiques promesses sur la foi desquelles il avait eu l'im» pudence d'engager le roi son maître à rompre la trêve de Vaucelles et à se liguer avec le pape 2.

Tandis que les affaires de Henri en Italie prenaient une si mauvaise tournure , il arriva dans les Pays-Bas un événement inattendu qui rappella le duc de Guise d'un poste ou il n'avait point de gloire à acquérir, pour l'élever à la place la plus importante et la plus honorable dont un sujet pût être revêtu. Dès que les Fran-

1 Herrera, Vida de Felipe, p. 181

2 Thuanus, lib. xxvih, p. 614. Pallav., lib. xiu, p 181 Burnet, lib. xi. App.j p 317.

çais eurent fait connaître l'intention où ils étaient de rompre la trêve de Vaucelles , nonseulement en faisant passer une armée en Italie, mais encore en essayant de surprendre quelques-unes des villes frontières de la Flandre, Philippe , quoique disposé à éviter une rupture, se détermina à poursuivre la guerre avec vigueur, et à faire connaître à ses ennemis que Charles son père ne s'était pas trompé en le jugeant digne de prendre les rênes du gouvernement. 1! savait que Henri avait fait de grandes dépenses pour mettre sur pied l'armée du duc ds Guise, et que toutes les ressources de ses finances seraient à peine suffisantes pour fournir aux frais énormes et continuels d'une guerre éloignée ; il prévit en conséquence que toutes les opérations des Français dans les Pays-Bas seraient nécessairement faibles , et ne seraient regardées que comme subordonnées à celles d'Italie. Il prit donc la sage résolution de porter ses principaux efforts vers la partie où les Français étant plus faibles, pourraient être attaqués avec plus d'avantage. Dans ce dessein il assembla dans les Pays-Bas une armée d'environ soixante mille hommes ; les Flamands se prêtèrent en cette occasion à ses vues avec ce zèle actif et empressé que témoignent ordinairement les peuples pour exécuter les volontés d'un nouveau souverain. Mais Philippe, qui, même dans sa jeunesse, montrait déjà beaucoup de prévoyance et de sagacité, ne se reposa pas uniquement pour le succès de son plan sur la force de cette armée formidable.

Il était occupé depuis quelque temps des moyens d'engager les Anglais à embrasser sa querelle; quoique ce royaume eût un intérêt manifeste à observer une exacte neutralité; quoique la nation elle-même sentît tous les avantages qu'elle pouvait retirer de cette neutralité; quoique Philippe connût combien son nom était odieux aux Anglais, et combien ils auraient de répugnance à concourir avec lui à l'exécution de quelque entreprise que ce fût , il ne désespéra cependant pas de son projet. Il comptait sur la tendre affection que la reine avait pour lui , et que la froideur et la négligence de ses procédés n'avait pu affaiblir ; il était sûr de la confiance aveugle que cette princesse aurait en ses opinions, et de l'empressement qu'elle montrerait à le satisfaire en tout. Afin de mettre en exécu-

tif

tion ces moyens avec plus de facilité et de succès, il partit pour l'Angleterre.

La reine, qui, pendant l'absence de son mari, n'avait fait que languir dans l'abattement, reprit courage en le voyant revenir, et sans consulter ni l'intérêt ni le goût de ses peuples, elle entra avec chaleur dans tous les projets qu'il lui proposa. En vain son conseil privé lui fit des représentations sur l'imprudence et même le danger qu'il y aurait à engager la nation dans une nouvelle guerre; en vain on lui rappela les traités solennels qui unissaient l'Angleterre et la France, et qu'aucun prétexte d'hostilités ne permettait de violer; Marie, séduite par les caresses de Philippe, ou intimidée peut-être par les menaces que son ascendant sur elle lui permettait d'employer quelquefois , ferma l'oreille à tout ce qu'on put opposer à sa résolution, et persista avec la plus grande chaleur à déclarer sur-lechamp la guerre à la France. Quoique Philippe eût employé beaucoup d'adresse, et Marie toute son autorité pour gagner le conseil privé ou pour lui en imposer, le conseil résista longtemps; et s'il céda à la fin, ce ne fut point par conviction , mais par pure déférence pour la volonté de la reine. La guerre fut donc déclarée à la France , et c'est la seule peut-être dans laquelle les Anglais soient entrés avec répugnance. Comme Marie connaissait combien la nation était opposée à celte démarche , elle n'osa pas convoquer un parlement pour obtenir des subsides. Elle y suppléa par un abus de sa prérogative, et imposa de sa propre autorité des sommes très fortes sur ses sujets. Ce secours la mit en état de rassembler un corps de troupes assez considérable, et d'envoyer huit mille hommes commandés par le comte de Pembroke pour se joindre a l'armée de Philippe *.

Philippe, qui n'était pas avide de gloire militaire , donna le commandement de son armée à Emmanuel Philibert, duc de Savoie, et établit sa résidence à Cambray, afin de se tenir a portée d'être promptement instruit de tous les mouvemens de ce général , et de l'aider de ses conseils. Le duc ouvrit la campagne par un trait d'habileté qui justifia le choix de Philippe , et montra une telle supériorité de talent sur les généraux français, qu'on ne put guère douter de ses succès

1 Carte, vol. 111, p. 337.

dans toutes ses opérations ultérieures. Il indiqua le rendez-vous général de ses troupes à un endroit très éloigné du pays où il se proposait d'établir le siège de la guerre ; après avoir tenu quelque temps ses ennemis incertains sur ses intentions , il les trompa à la fin si complètement par la variété de ses marches et de ses contremarches, qu'ils jugèrent que son projet était de porter tous ses efforts contre la province de Champagne et de tâcher de pénétrer dans le royaume par ce côté. En conséquence ils dirigèrent leurs forces vers cette province , ils y renforcèrent les garnisons et dégarnirent les places des autres frontières, au point de n'y pas laisser assez de troupes pour les défendre.

Emmanuel , voyant le succès de ses manœuvres, tourna tout à coup vers sa droite , s'avança par des marches rapides en Picardie , envoya en avant sa cavalerie qui était forte et nombreuse, et investit Saint-Quentin. Cette place, qu'on regardait comme très forte, était d'une grande importance, parce qu'il n'y avait que 1res peu de villes fortifiées entre celle-là et Paris. Les fortifications en avaient cependant été fort négligées; la garnison, dont une partie avait été détachée pour être envoyée en Champagne, n'avait pas la cinquième partie des troupes nécessaires pour soutenir un siège, et le gouverneur, quoique brave et expérimenté , n'avait ni le rang ni l'autorité qu'aurait exigé le commandement d'une ville si importante, attaquée par une armée formidable. Quelques jours auraient suffi au duc de Savoie pour se rendre maître de Saint- Quentin, si l'amiral de Coligny, qui croyait son honneur intéressé à tâcher de conserver à son pays une place de cette importance , située dans la province dont il avait le gouvernement , n'eût pris la courageuse résolution de s'y jeter luimême avec tout ce qu'il put rassembler de troupes; en effet, quoiqu'une partie de son détachement eût été interceptée, il passa à travers l'armée ennemie et entra dans la ville. L'arrivée inattendue d'un officier si distingué par son rang et sa réputation , et qui s'était exposé à un danger si imminent pour se joindre à la garnison , ne pouvait manquer de ranimer le courage des troupes qui la composaient. Tous les moyens que purent suggérer les talens de l'amiral et son expérience dans l'art de la guerre furent mis en œuvre, soit pour incommoder les assié-

geans , soit pour mettre la place en état de faire une vigoureuse résistance. Les bourgeois se joignirent aux soldats, et, secondant avec un zèle égal les efforts de Coligny, ils paraissaient déterminés à se défendre jusqu'à la dernière extrémité , et à se sacrifier eux-mêmes pour l'honneur et le salut du royaume '.

Le duc de Savoie, ayant été joint par les Anglais sous les ordres du comte de Pembroke, continuait le siège avec la plus grande vivacité. Une armée si nombreuse et si bien pourvue de tout , poussait ses attaques avec un grand avantage contre une garnison trop faible pour oser même tenter de troubler ou de retarder par des sorties les opérations des assiégeans. L'amiral , qui ne pouvait se dissimuler le danger pressant qui menaçait la ville, et l'impossibilité où il était de la défendre long-temps, en donna avis au connéîable de Montmorency, son oncle, qui commandait l'armée française, et il lui indiqua en même temps un moyen de donner du secours aux assiégés. Le connétable , qui sentit l'importance de sauver une place dont la perte ouvrirait aux ennemis un passage dans le cœur du royaume, et qui désirait de tirer son neveu de la situation périlleuse où son zèle pour le bien public l'avait engagé, prit la résolution de tenter ce que Coligny lui proposait, quelque danger qu'il y vît. Dans ce dessein, il s'avança de la Fère à Saint-Quentin , à la tète de son armée qui n'était pas de la moitié si nombreuse que celle des Espagnols; il donna le commandement d'un corps de troupes d'élite à d'Andelot, frère de Coligny, et colonel général de l'infanterie française, et lui ordonna de pénétrer jusqu'à la ville par un chemin que l'amiral avait représenté comme très praticable, tandis que lui-même, à la tête du gros de l'armée , attaquerait le camp des ennemis par un autre côté , et tâcherait d'y attirer toute leur attention. D'Andelot exécuta sa commission avec beaucoup plus de courage que de prudence; ses soldats se précipitèrent avec une impétuosité aveugle sur l'ennemi ; quoiqu'ils eussent renversé le premier corps de troupes qui s'opposa à leur passage, la confusion se mit bientôt dans leurs rangs, et de nouvelles troupes étant venues fondre sur eux et les environner de toutes parts, la plupart furent taillés

1 Thuan. . lib. xix, p. 647.

en 'iicces; mais d'Andclot, avec environ cinq cents des plus hardis et des plus heureux, parvint à pénétrer dans la ville.

Cependant le connétable fut obligé, pour l'exécution de son plan , d'avancer si près du camp des assiégeans, qu'il lui fut impossible de se retirer avec sûreté devant un ennemi qui lui était si fort supérieur en nombre. Le duc de Savoie aperçut bientôt la faute de Montmorency, et , avec les talens et la présence d'esprit d'un grand capitaine, il se disposa à en profiter. Il rangea promptement son armée en ordre de bataille, et, épiant le moment où les Français commenceraient à défiler vers la Fère, il détacha toute sa cavalerie sous les ordres du comte d'Egmont pour tomber sur leur arrière-garde, tandis qu'il s'avancerait lui-même à la tète de l'infanterie pour soutenir l'attaque. Les Français se retirèrent d'abord dans le meilleur ordre et faisant bonne contenance; mais lorsqu'ils virent d'Egmont avancer sur eux avec un corps formidable de cavalerie dont il leur était impossible de soutenir le choc , la vue d'un danger si pressant , jointe au peu de confiance que leur inspirait leur général, dont l'imprudence était alors sentie du dernier des soldats , répandit une consternation générale dans l'armée : les Français commencèrent peu à peu à précipiter leurs pas, et les troupes de l'arrière -garde pressèrent si vivement celles qui les précédaient, que bientôt leur marche eut plutôt l'air d'une fuite que d'une retraite. D'Egmont, observant ce désordre, les chargea avec la plus grande impétuosité , et dans un instant toute la gendarmerie, qui faisait alors l'orgueil et la force des armées françaises, plia et s'enfuit avec précipitation. Cependant l'infanterie, que le connétable par sa présence et son autorité retenait attachée à ses drapeaux, continuait sa retraite en assez bon ordre; mais d'Egmont, ayant fait avancer quelques pièces de canon qu'il dirigea sur le centre de cette infanterie, y porta le désordre et la confusion; la cavalerie, renouvelant alors son attaque, rompit les rangs, et la déroute devint universelle. Environ quatre mille Français restèrent sur le champ de bataille, et dans ce nombre on compta le duc d'Enghien, prince du sang, et six cents gentilshommes. Le connétable, voyant qu'il n'y avait plus d'espérance de ramener la fortune, résolut de ne pas survivre à un

désastre si funeste et causé par son imprudence; il se précipita dans le plus épais des bataillons ennemis pour y périr l'épée à la main ; il reçut une blessure dangereuse : épuisé par la perte de son sang, il fut entouré de quelques officiers flamands dont il était connu ; ils le garantirent de la fureur des soldats et l'obligèrent de se rendre. Les ducs de Montpensier et de Longueville, le maréchal de Saint-André, plusieurs officiers de distinction, trois cents gentilshommes et près de quatre mille soldats furent aussi faits prisonniers. Tous les drapeaux de l'infanterie , toutes les munitions de guerre et toute l'artillerie, excepté deux pièces de canon, tombèrent entre les mains des vainqueurs, qui ne perdirent pas plus de quatre-vingts hommes *.

Cette bataille , non moins fatale à la France que les anciennes victoires de Crécy et d'Azincourt, qui furent remportées par les Anglais sur le même terrain , ressemblait encore à celles-ci par la promptitude de la déroute, par l'imprudence du général , par le grand nombre des officiers de distinction tués ou faits prisonniers, par la perte légère que firent ïcs vainqueurs, et parla consternation qu'elle répandit dans toute la France. Plusieurs habitans de Paris , aussi effrayés que si l'ennemi eût été aux portes de la ville, se retirèrent avec précipitation dans l'intérieur du royaume. Le roi tâcha par ses exhortations et sa présence de consoler et de ranimer ceux qui restaient; et, s'occupant lui-même avec la plus grande activité à faire réparer les fortifications délabrées de la ville, il se prépara à la défendre contre l'attaque à laquelle il s'attendait. Heureusement pour la France, la timidité de Philippe et l'entreprise funeste de l'amiral de Coligny concoururent non-seulement à mettre la capitale à l'abri du danger dont elle était menacée, mais encore a donner aux Français un court intervalle pendant lequel ils curent le temps de se remettre de la frayeur et de l'abattement où les avait jetés un coup aussi funeste qu'inattendu. Henri en profita pour veiller à la sûreté de son royaume par des mesures vigou-, reuses et dignes du souverain d'une nation belliqueuse et puissante.

Immédiatement après la bataille , Philippe se rendit au camp sous Saint-Quentin, et y fut reçu

1 Thuan., p. 650. Harœi , Annal. Brabant., vol. II, Herrera, p. 291.

avec tout l'éclat d'un triomphe militaire. Les transports de joie que fit naître en lui ce succès, qui jetait un si grand lustre sur le commencement de son règne, furent tels, qu'ils adoucirent pour quekfue temps son caractère hautain et sévère , et mirent dans ses manières une politesse qui ne lui était pas naturelle. Le duc de Savoie s'étant approché de lui et voulant se mettre à ses genoux pour lui baiser les mains, Philippe le prit dans ses bras, et le serrant avec tendresse : «C'est à moi, lui dit -il, à baiser plutôt vos «mains, qui ont remporté une victoire si glo- « rieuse, et qui nous coûfe si peu de sang. »

Dès que les réjouissances et les félicitations sur l'arrivée de Philippe furent terminées, on tint un conseil de guerre où l'on délibéra sur ce qu'il y avait à faire pour tirer de la victoire le plus grand avantage. Le duc de Savoie, secondé des plus habiles officiers qui s'étaient formés sous Charles V, opina pour abandonner sur-lechamp le siège de Saint-Quentin, dont la réduction n'était pas un objet digne d'occuper l'armée, et pour aller mettre le siège devant Paris ; il disait qu'il n'y avait ni corps de troupes qui pût s'opposer à leur marche , ni ville forte qui pût la retarder; qu'ils pouvaient profiter de l'étonnement et de la terreur que la déroute de l'armée française avait inspirés au peuple, pour arriver sans obstacle jusqu'à la capitale et la prendre sans résistance. Philippe, moins hardi ou plus prudent que ses généraux, préféra un avantage modéré mais certain , à une expédition plus brillante, mais d'un succès plus douteux. Il représenta à son conseil les ressources immenses d'un royaume aussi puissant que la France, !e courage et l'esprit belliqueux de la noblesse française , et son attachement à ses rois, l'avantage prodigieux qu'il y avait à faire la guerre dans son propre pays, et la ruine inévitable à laquelle ils s'exposeraient en s'enFonçant témérairement dans un pays ennemi avant de s'èlre assuré avec le leur une communication qui pût faciliter leur retraite, bi un événement malheureux les forçait de retourner en arrière. D'après ces différentes considérations, il fut d'avis de continuer le siège de ^Saint-Quentin , et ses généraux déférèrent d'autant plus volontiers à son sentiment, qu'ils ne doutaient pas qu'on ne fût maître de la ville en peu de jours; ils regardèrent ce délai comme une perte de temps de peu de conséquence pour

l'exécution de leur plan , et facile à réparer par un redoublement d'activité *

Le mauvais état des fortifications, joint au petit nombre des troupes qui composaient la garnison , et qui ne pouvaient plus espérer de secours ni de renfort, semblait justifier le calcul des généraux de Philippe; mais en faisant ce calcul, ils n'avaient pas assez fait d'attention au caractère de l'amiral de Coligny qui commandait dans la place. Un courage indomptable et tranquille au milieu des plus grands dangers , une imagination féconde en ressources , un génie qui semblait s'élever et prendre une nouvelle force à chaque revers, le talent de subjuguer les esprits et l'art de conserver son ascendant sur eux, même dans les circonstances les plus délicates et les plus fâcheuses, telles étaient les qualités qui distinguaient Coligny et le mettaient au-dessus de tous les généraux de son siècle. Ces qualités étaient particulièrement propres à la situation où il se trouvait; et comme il sentait l'importance infinie dont chaque moment était pour son pays dans des conjonctures si délicates , il s'occupa avec toute l'activité dont il était capable à chercher des moyens de prolonger le siège et d'empêcher son ennemi de former aucune entreprise plus dangereuse à la France En effet , il défendit la place avec tant de persévérance et d'habileté , il sut inspirer à la garnison tant de patience et de courage, que le siège, quoique poussé avec la plus grande vigueur par les Espagnols, les Flamands et les Anglais réunis, dont l'ardeur était encore excitée par la jalousie nationale , dura cependant dix-sept jours. La ville fut enfin prise d'assaut; et Coligny, accablé par le nombre , fut fait prisonnier sur la brèche.

Henri sut mettre à profit l'intervalle de temps que la défense opiniâtre de l'amiral lui donna. Il nomma des officiers pour recueillir les débris épars de l'armée du connétable; il expédia des ordres pour faire des recrues dans toutes les parties du royaume; il convoqua le ban et l'arrièreban , pour armer toute la noblesse des provinces et la réunir au duc de Nevers en Picardie; il rappela la plus grande parlie des vieilles troupes qui servaient en Piémont sous le maréchal de Brissac; il dépêcha courrier sur courrier au duc de Guise, pour lui recommander de revenir

1 Belcar , Comment, de reb. gallic, p.90i.

sur-le-champ avec (ouïe son armée défendre le royaume; i! envoya un député au grand-seigneur pour solliciter le secours de la Motte ottomane, et un emprunt d'argent ; il en expédia un autre en Ecosse, pour exciter les Écossais à faire une invasion dans le nord de l'Angleterre , afin que Marie, forcée déporter son attention de ce côté, ne pût pas renforcer l'armée de Philippe. Henri trouva dans le zèle de ses sujets des secours pour seconder ces efforts. La ville de Paris lui accorda un don gratuit de trois cent mille livres; toutes les grandes villes du royaume imitèrent la générosité de la capitale et contribuèrent à proportion de leurs moyens; plusieurs gentilshommes de distinction s'engagèrent à défendre a leurs propres dépens les places qui se trouvaient le plus exposées aux insultes de l'ennemi. Ce zèle pour le bien public ne se borna pas aux corps ; il se répandit dans tous les rangs de la société, et chaque individu parut disposé à déployer la même vigueur quesi l'honneur du roi et la sûreté de Tétât eussent dépendu de ses efforts personnels *.

Philippe n'ignora ni les sages mesures que le roi de France prenait pour la sûreté de ses états, ni l'ardeur que les Français témoignaient pour se bien défendre; il s'aperçut, mais trop tard, qu'il avait perdu une occasion qui ne pouvait se retrouver, et qu'il n'était plus temps de songer à pénétrer dans le cœur du royaume. II abandonna donc, sans beaucoup de peine, un plan trop hardi et trop hasardeux pour se concilier parfaitement avec la circonspection de son caractère ; il employa son armée , pendant le reste de la campagne, aux sièges de Ham et du Calelet, dont il se rendit bientôt maître. La réduction de ces deux petites villes et l'acquisition de Saint- Quentin furent les seuls avantages qu'il tira d'une des victoires les plus décisives qui aient été remportées dans ce siècle. Philippe continua cependant de paraître enivré de ses succès; et comme tous ses sentimens avaient une teinte de superstition, il fit vœu, en mémoire delà bataille de Saint-Quentin qu'il avait gagnée le jour de la fête de saint Laurent, de bâtir une église, un monastère et un couvent consacrés à ce saint. Avant l'expiration de l'année, il fit faire à l'Escurial , dans le voisinage de Madrid , les fonde-

1 Mémoires de Miner, t. Il, p. 79, 703.

mens d'un édifice qui réunissait les (rois objets de son vœu; et le même principe qui avait dicté ce vœu , présida à l'exécution ; car le bâtiment fut construit dans la forme d'un gril qui , suivant la légende, avait été l'instrument du martyre de saint Laurent. Malgré la multitude de projets vastes et dispendieux où l'ambition inquiète de ce prince l'entraîna, Philippe travailla avec tant de persévérance, pendant vingt-deux ans, à l'achèvement de cet édifice, il sacrifia tant d'argent à ce monument de sa vanité et de sa dévotion , qu'il laissa enfin aux souverains d'Espagne une maison royale qui est certainement, sinon la plus élégante , au moins la plus somptueuse et la plus magnifique qu'il y ait en Europe1.

La première nouvelle du revers funeste que les Français avaient éprouvé à Saint-Quentin fut portée à Rome par le courrier que Henri avait expédié pour rappeler le duc de Guise. Comme le pape , même avec le secours des troupes françaises, avait à peine été en état d'arrêter les progrès des armes espagnoles , il prévit aisément que, lorsqu'il serait privé de la protection de ses auxiliaires , ses domaines seraient envahis sur-le-champ. Il fit donc les représentations les plus pressantes contre le départ de l'armée française , il reprocha au duc de Guise ses fautes qui le réduisaient dans une si malheureuse situation, et il se plaignit amèrement de Henri qui l'abandonnait avec si peu de générosité dans le péril où il se trouvait. Mais les ordres de Guise étaient positifs; Paul, tout inflexible qu'il était, fut obligé de conformer sa conduite â l'état de ses affaires, et d'employer, pour obtenir la paix, la médiation des Vénitiens et de Côme de Médicis. Philippe, qui avait été forcé de rompre malgré lui avec le pape , et qui , dans le temps même où le succès couronnait ses armes, doutait si fort de la justice de sa cause qu'il avait fait de fréquentes ouvertures de paix, écouta avec empressement les premières propositions de cette nature que Paul lui fit faire, et montra dans ses demandes une modération qu'on n'avait guère lieu d'attendre d'un prince si fier de ses victoires.

Le duc d'Albe, plénipotentiaire de Philippe, et le cardinal Caraffe, chargé des pouvoirs de Paul, son oncle, s'abouchèrent à Cavi; comme ils

1 Colmenar, Annales d'Espagne, t II, p. 136.

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étaient l'un et l'autre également disposés à faire la paix, après une courte conférence, ils terminèrent la guerre par un traité qui contenait les conditions suivantes. Paul renonçait à sa ligue avec la France et s'engageait à conserver à l'avenir la neutralité qui convenait au père commun de la chrétienté; Philippe promettait de rendre sur-le-champ toutes les places de l'état ecclésiastique dont il s'était emparé; les prétentions de Caraffe au duché de Paliano et aux autres domaines des Colonnes devaient être soumises à la décision de la république de Venise; enfin le ducd'Albe devait se rendre en personne à Rome , et après avoir demandé pardon à Paul, au nom de son maître et au sien propre, pour avoir envahi le patrimoine de l'église, il devait recevoir du pape l'absolution de ce crime. Ainsi Paul, par la timidité scrupuleuse de Philippe, mit fin à une guerre malheureuse, sans aucun préjudice pour le siège papal. Le conquérant s'humilia et reconnut sa faute, tandis que le vaincu, conservant sa fierté accoutumée, fut traité avec toutes les marques de la supériorité l .

Le duc d'Albe , suivant les conditions du traité, alla à Rome, et dans la posture d'un suppliant, baisa les pieds et implora la miséricorde de celui-là même que ses armes avaient réduit à la dernière extrémité. Telle était la vénération scrupuleuse des Espagnols pour le caractère pontifical, que d'Albe, quoique l'homme le plus orgueilleux de son siècle , et accoutumé dès son enfance à vivre familièrement avec les princes, convint qu'en approchant du pape il se sentit si fort intimidé, que la voix lui manqua et sa présence d'esprit l'abandonna 2.

Quoique cette guerre, qui, dans son origine, semblait annoncer de grandes révolutions, se trouvât terminée sans avoir occasioné aucun changement dans les états qui en étaient l'objet immédiat , elle eut des suites très importantes en d'autres parties de l'Italie. Comme Philippe avait un grand empressement de finir le plus promptement qu'il pourrait sa querelle avec Paul, il était disposé à faire tous les sacrifices nécessaires pour gagner les princes, qui, en joignant leurs troupes à celles du pape et des

1 Pallavic, Mb. xm, p. 183. Fra-Paolo, p. 380. Herrera, vol. 1, p. 310.

2 Pallavic, lib. xm, p. 185. Summonte, Istoria di ^a)wli, t. IV, p. 286.

Français , auraient pu prolonger la guerre. Dans cette vue , il entama une négociation avec Octave Farnèse, duc de Parme, et afin de le détacher de son alliance avec les Français , il lui rendit la ville de Plaisance et le territoire qui en dépendait, pays dont Charles-Quint s'était emparé en 1547 , qu'il avait gardé depuis ce temps-là et transmis avec ses autres possessions à son fils.

Philippe, par cette démarche, laissa pénétrer son caractère et ses vues à Côme de Médicis, le plus habile et le plus fin des princes d'Italie. Côme, profilant de cette découverte, conçut l'espérance d'accomplir enfin son plan favori, celui de réunir Sienne avec son territoire aux domaines qu'il possédait en Toscane. Comme le succès de cette entreprise dépendait entièrement de l'adresse avec laquelle elle serait conduite, il employa tous les artifices de la politique dans la négociation qu'il entama pour cet objet. Il commença par solliciter Philippe , dont il savait bien que le trésor était épuisé par les dépenses de la guerre , de lui rembourser des sommes considérables qu'il avait avancées à l'empereur pendant le siège de Sienne. Philippe cherchant à éluder une demande à laquelle il n'était pas en état de satisfaire, Côme en parut fort mécontent , et ne faisant aucun mystère de son mécontentement , il envoya à son ambassadeur à Rome des instructions pour ouvrir avec le pape une négociation qui paraissait être une suite du refus de Philippe. L'ambassadeur exécuta sa commission avec tant de dextérité, que le pape, imaginant que Côme était absolument détaché des intérêts de l'Espagne, lui proposa une alliance avec la France, laquelle serait cimentée par le mariage de son fils aîné avec l'une des filles de Henri. Côme reçut cette ouverture avec les apparences d'une satisfaction si vraie et avec tant de protestations de reconnaissance pour l'honneur distingué qu'on lui offrait, que non -seulement les ministres du pape , mais même l'envoyé de France à Rome, parlaient déjà sans aucune réserve de l'acquisition d'un allié si important, comme d'une affaire certaine et décidée. La nouvelle en parvint bientôt j Philippe; Côme, qui avait prévu combien ce monarque en serait alarmé, avait dépêché son neveu, Louis de Tolède, dans les Pays-Bas, pour qu'il y fût à portée d'observer la consternation de Philippe et d'en tirer avantage avant

que la première impression en fût affaiblie. Côme fut encore très heureux dans le choix de l'instrument qu'il employait pour cet objet. Louis de Tolède attendit patiemment qu'il eût des preuves assez sûres que les détails des négociations de Côme a Rome fussent arrivées; et persuadé que cet avis devait remplir de crainte et de jalousie l'âme soupçonneuse de Philippe , il demanda une audience et requit, dans les termes les plus pressans et les plus fermes , le remboursement de l'argent qui avait été prêté à l'empereur. En insistant sur cette réclamation, il laissa échapper adroitement quelques propos obscurs et des déclarations équivoques sur les extrémités auxquelles Côme pourrait se ponter, si l'on joignait le refus d'une demande si juste â d'autres sujets de plaintes qu'il avait lieu de former.

Philippe, étonné du ton que prenait avec lui un prince aussi peu important qu'un duc de Toscane, et comparant ce qu'il entendait avec les nouvelles qu'il avait reçues d'Italie , conclut sur-le-champ que Côme n'aurait osé hasarder une déclaration si hardie et si étrange s'il n'y avait été encouragé par la perspective de son union avec la France. Afin d'empêcher le pape et Henri d'acquérir un allié qui par ses talens et par la situation de ses états donnerait à leur confédération un surcroît de considération et de force, il offrit de donner à Côme l'investiture de Sienne s'il voulait la recevoir comme un équivalent des sommes qui lui étaient dues, et s'engager en même temps a fournir un corps de troupes pour défendre les domaines du roi d'Espagne en Italie contre toute puissance qui voudrait les attaquer. Dès que Côme eut amené Philippe à ce point important, qui était l'objet de ses intrigues et de ses artifices, il n'eut garde de prolonger la négociation par des délais inutiles ou par un excès de finesse; il accepta avec empressement la proposition de Philippe, qui, malgré les représentations de ses plus habiles conseillers, signa sur-le-champ le traité !.

Comme jamais prince ne fut plus jaloux de ses droits que Philippe et moins disposé à renoncer à un territoire dont il était en possession, â quelque titre qu'il le possédât, on ne peut s'empêcher d'être étonné qu'il ait cédé ainsi

Thuan., lit», xvm. p. 624. Herrera, lib. i, p. 263, 365. l'allav., lib. xiu, p 280.

gratuitement aux ducs de Parme et de Toscane des provinces pour l'acquisition ou la conservation desquelles son père avait employé tant d'années, versé tant de sang et dépensé tant d'argent; et l'on ne peut expliquer ces concessions extraordinaires qu'en les attribuant à un désir superstitieux de se débarrasser d'une guerre qu'il ne soutenait que malgré lui contre le pape. Cependant l'équilibre de puissance entre les princes d'Italie se trouva par ces traités établi avec plus d'égalité et de solidité qu'il ne l'avait encore été depuis la violente secousse qu'il avait essuyée par l'invasion de Charles VIII. Ce fut là la période où l'Italie cessa d'être le grand théâtre sur lequel les souverains d'Espagne, de France et d'Allemagne se disputaient à l'envi la prééminence de la renommée et du pouvoir. Leurs querelles et leurs hostilités furent cependant aussi fréquentes et aussi violentes qu'auparavant ; mais , comme elles étaient excitées par des objets nouveaux, elles firent couler le sang en d'autres régions de l'Europe , qui éprouvèrent à leur tour tous les ravages et les malheurs de la guerre.

Le duc de Guise quitta Rome le jour même où son adversaire , le duc d'Albe , fit au pape ses lâches soumissions. Il fut reçu en France comme l'ange gardien du royaume. Ses derniers revers en Italie paraissaient entièrement oubliés, tandis qu'on exagérait avec affectation ses anciens services, et particulièrement la défense de Metz. Dans toutes les villes où il passa , il fut accueilli comme le restaurateur de la sûreté publique, qui après avoir, par sa prudence et sa valeur, arrêté les armes victorieuses de Charles-Quint , revenait , à la voix de sa patrie , pour mettre des bornes aux progrès redoutables de la puissance de Philippe. Henri lui fit aussi l'accueil le plus flatteur et le plus honorable; on inventa de nouveaux titres , on créa de nouvelles dignités pour le distinguer. 11 fut nommé lieutenant général en chef, dans l'intérieur et hors du royaume , avec une autorité presque illimitée et peu inférieure à celle que le roi lui-même pouvait exercer. Ainsi, par un bonheur singulier, attaché à la fortune des princes de Lorraine, le défaut de succès dans leurs entreprises servit même à leur agrandissement : ainsi le duc de Guise se trouva , par les calamités de la France et par la mauvaise conduite du connétable son rival, élevé à un degré

de gloire et de puissance, qu'il n'aurait pu espérer d'atteindre par la réussite la plus heureuse et la plus complète de ses projets ambitieux.

Le duc de Guise, avide de répondre par quelque action d'éclat aux grandes espérances que ses compatriotes avaient conçues de ses talens et à la confiance extraordinaire que le roi lui marquait , fit marcher à Compiègne toutes les troupes qu'il put rassembler. Quoique l'hiver fût déjà très avancé et eût commencé avec une rigueur excessive, il se mit à leur tête et entra en campagne. Henri , par son activité secondée «m zèle de ses sujets , avait levé dans son royaume un assez grand nombre de recrues , et tiré de l'Allemagne et de la Suisse des renforts assez considérables pour former une armée respectable aux yeux mêmes d'un ennemi victorieux. Philippe , alarmé de la voir se mettre en mouvement dans une saison si rigoureuse, commença à craindre pour ses nouvelles conquêtes , surtout pour Saint-Quentin , dont les fortifications n'avaient été qu'imparfaitement réparées.

Mais le duc de Guise méditait une entreprise plus importante; après avoir amusé son ennemi par des menaces successivement dirigées contre différentes villes des frontières de Flandre , il se porta tout à coup sur sa gauche et investit Calais avec toute son armée. Calais avait été pris par les Anglais sous le règne d'Edouard III , après la glorieuse victoire de Crécy ; c'était la seule place qu'ils eussent conservée des vastes territoires qu'ils avaient autrefois possédés en France ; elle leur ouvrait en tout temps un passage sûr et facile dans le cœur de ce royaume ; aussi la possession de cette ville flattait-elle autant l'orgueil des Anglais qu'elle mortifiait celui des Français. Sa situation était naturellement si forte et ses fortifications étaient si généralement regardées comme inexpugnables , qu'aucun roi de France n'avait osé l'attaquer. Dans le temps même où les querelles longues et meurtrières des maisons d'Yorck et de Lancastre semblaient avoir épuisé les forces intérieures de l'Angleterre et entièrement détourné son attention de tout objet étranger, les Anglais étaient restés paisibles possesseurs de Calais. Marie et son conseil, spécialement composé d'ecclésiastiques qui ignoraient entièrement tout ce qui appartenait à la guerre, et qui n'étaient occupés qu'à extirper du royaume l'hérésie , avaient absolument négligé de prendre

des précautions pour la sûreté de cette place importante, persuadés que la seule réputation de sa force suffirait pour la défendre. Dans cette confiance , ils osèrent , même après la déclaration de guerre, continuer un usage que le mauvais état des finances de la reine avait introduit dans les temps de paix. Comme le pays des environs de Calais était inondé pendant l'hiver, et que les marais qui entouraient la ville devenaient impraticables , excepté par une seule avenue que dominaient les forts de Sainte-Agathe et de Newnhambridge , les Anglais étaient dans l'usage de retirer la plus grande partie de la garnison vers la fin de l'automne et de la remettre au printemps. Ce fut en vain que lord Wentworth, gouverneur de Calais, se récria contre une parcimonie si déplacée, et représenta la possibilité d'une attaque imprévue dans un moment où il n'aurait pas la quantité d'hommes suffisante pour faire le service. Le conseil privé rejeta ces remontrances avec mépris , comme si elles eussent été dictées par la timidité ou l'avidité; quelques-uns même des membres du conseil, pleins de cette confiance que l'ignorance accompagne ordinairement, se vantèrent qu'ils défendraient Calais avec leurs baguettes blanches contre un ennemi qui oserait l'attaquer pendant l'hiver *. Ce fut en vain que Philippe qui, en , revenant d'Angleterre dans les Pays-Bas, avait passé par Calais, avertit la reine du danger qui menaçait cette place, et lui indiquant ce qui était nécessaire pour la mettre en sûreté, lui offrit de renforcer pendant l'hiver la garnison par un détachement de ses propres troupes; les conseillers de Marie, quoiques dévoués à ses volontés dans tout ce qui intéressait la religion, se défiaient, ainsi que tous les Anglais , de toute proposition qui venait de Philippe ; et soupçonnant que ce pouvait être un artifice de ce prince pour s'emparer du commandement de la ville, ils dédaignèrent l'avis qu'il leur donnait, rejetèrent son offre, et laissèrent Calais avec le quart de ce qu'il aurait fallu de troupes pour le défendre.

Ce fut la connaissance de cet état des choses qui encouragea le duc de Guise à tenter une entreprise qui surprit ses propres compatriotes autant que ses ennemis mêmes. Il n'ignorait pas

1 Carte, vol. 111, p. 345.

que pour s'assurer du succès il devait poursuivre

ses opérations avec une célérité qui ne laissât ni aux Anglais le temps de jeter du secours dans la place par mer, ni à Philippe celui de l'inquiéter par terre ; en conséquence il poussa l'attaque avec une vigueur et une impétuosité peu commune alors dans la conduite des sièges.

Dès le premier assaut il délogea les Anglais du fort Sainte-Agathe , et les obligea , après une résistance de trois jours , d'abandonner celui de Newnhambrige ; il emporta de vive force le château qui commandait le port; enfin le huitième jour après son arrivée devant Calais, la garnison , qui n'était pas de cinq cents hommes , se trouva tellement affaiblie et harassée par les fatigues qu'elle avait essuyées en soutenant tant d'attaques multipliées, et en défendant tant d'ouvrages à la fois , que le gouverneur fut obligé de capituler.

Le duc de Guise ne laissa pas aux Anglais le temps de se remettre de la consternation que répandit parmi eux ce coup inattendu; il alla sur-le-champ investir Guines, dont la garnison , quoique plus nombreuse que celle de Calais , se défendit avec moins de vigueur, et se rendit après avoir soutenu un seul assaut. Les troupes qui étaient dans le château de Ham se retirèrent sans attendre l'approche des Français.

Ainsi dans l'espace de quelques jours , au milieu des rigueurs de l'hiver, dans un moment où la bataille funeste de Saint-Quentin avait tellement abattu le courage des Français, que loin de songer à faire des conquèles sur leurs ennemis, ils ne songeaient qu'à défendre leur propre pays , la valeur audacieuse d'un seul homme vint à bout de chasser de Calais les Anglais qui le possédaient depuis deux cents dix ans, et de leur enlever le seul espace de terrain qui leur restait dans un royaume où ils avaient eu autrefois des possessions si étendues. Cette expédition brillante , en donnant à toute l'Europe la plus haute idée du pouvoir et des ressources de la France, éleva le duc de Guise, dans l'opinion de ses compatriotes , au-dessus de tous les généraux de son siècle. Ils exaltèrent ses triomphes avec des transports excessifs de joie , tandis que les Anglais donnèrent l'essor à tous les sentimens qui animent un peuple libre et fier, lorsqu'une grande calamité nationale leur paraît manifestement l'effet de la mauvaise conduite de ceux

L1658] qui le gouvernent. Marie et ses ministres, qui n'étaient auparavant qu'odieux, devinrent méprisables aux yeux de tous les Anglais ; toutes les terreurs de son administration arbitraire et* rigoureuse ne purent les empêcher de s'emporter en exécrations et en menaces contre ceux qui , après avoir engagé la nation dans une querelle où elle n'était point intéressée, l'avaient couverte, par leur négligence ou leur incapacité, d'une honte irréparable, et avaient causé la perte de la possession la plus précieuse qui appartint ù la couronne d'Angîeîerre.

Le roi de France suivit, à l'égard de Calais, l'exemple du premier vainqueur de cette place, Edouard 111. 11 ordonna à tous les Anglais qui y résidaient de se retirer., et donna leurs maisons à des Français, qu'il engagea à s'y établir en leur accordant différentes immunités; il laissa en même temps pour la défense de la ville une nombreuse garnison sous les ordres d'un gouverneur expérimenté. Après ces dispositions, son armée victorieuse prit des quartiers pour se rafraîchir, et l'inaction ordinaire de l'hiver succéda à toutes ces opérations.

Cependant Ferdinand assembla à Francfort le collège des électeurs pour lui faire part de l'acte par lequel Charles avait résigné la couronne impériale pour la lui transmettre. Cette déclaration avait été différée jusqu'alors par quelques difficultés qui s'étaient élevées sur les formalités requises pour remplir une vacance occasionée par un événement dont les annales de l'empire ne fournissaient aucun exemple. Tout ayant été à la fin arrangé , le prince d'Orange exécuta la commission dont Charles l'avait chargé. Les électeurs acceptèrent la résignation , déclarèrent Ferdinand légitime successeur de Charles, et le revêtirent de toutes les marques de la dignité impériale.

Le nouvel empereur députa ensuite son chancelier Gusman pour informer le pape de cet événement, pour lui témoigner son respect à l'égard du saint siège et pour lui annoncer qu'il enverrait bientôt , selon l'usage , un ambassadeur extraordinaire chargé de traiter de son couronnement avec sa sainteté ; mais Paul, à qui ni l'expérience ni les mauvais succès n'avaient pu apprendre à rabaisser ses idées exagérées de la prérogative papale au ton modéré qu'exigeaient les circonstances , refusa d'admettre en sa pré-

sence l'envoyé de Ferdinand , et déclara nul et irrégulier tout ce qui s'était fait à Francfort. 11 prétendait que le pape , en sa qualité de vicegérant de Jésus-Christ, avait le dépôt des clefs du gouvernement céleste et terrestre; que la juridiction impériale était émanée du saint siège ; que si ses prédécesseurs avaient autorisé les électeurs à nommer un empereur que le pape confirmait ensuite , ce privilège ne s'étendait qu'au cas où la vacance était occasionée par la mort du prince régnant ; que l'acte de la résignation de Charles avait été présenté à un tribunal incompétent, le pape seul ayant le droit d'accepter, ou de rejeter cette résignation, et de nommer une personne pour remplir le trône vacant; qu'en faisant même abstraction de ces objections, il y avait dans l'élection de Ferdinand deux vices suffisans pour la rendre nulle , parce que les électeurs pfotestans avaient été admis à voter , quoiqu'en renonçant à la foi catholique ils eussent perdu leur droit à tous les privilèges de leur rang d'électeurs ; enfin que Ferdinand , en ratifiant les concessions de différentes diètes en faveur des hérétiques , s'était rendu indigne de la dignité impériale , qui avait été instituée pour protéger l'église et non pour la détruire. Mais après avoir exposé avec le plus grand éclat ces maximes extravagantes , il ajouta avec un air de condescendance , que si Ferdinand voulait renoncer à toute espèce de droit à la couronne impériale , fondé sur l'élection de Francfort , témoigner publiquement son repentir de la conduite passée , et le supplier, avec l'humilité convenable, de confirmer la résignation de Charles et son élévation à l'empire , il n'y avait point de marque de faveur que ce prince ne pût attendre de sa bonté paternelle. Gusman ne s'attendait guère à voir revivre ces prétentions bizarres et surannées , dont le détail l'étonna si fort , qu'il fut embarrassé du ton dont il devait y répondre. Il évita prudemment d'entrer dans aucun détail sur la nature et l'étendue de la juridiction papale, et se bornant aux considérations politiques qui devaient déterminer le pape à reconnaître un empereur déjà en possession du trône, il tâcha de les présenter sous le point de vue qu'il crut le plus propre à faire impression sur Paul , à moins qu'il ne fût absolument aveugle sur ses propres intérêts. Philippe fit appuyer avec force les rai-

sons de Guzman , par un ambassadeur qu'il dépêcha exprès à Rome; et il conjura le pape de se désister de ses prétentions hors de saison , qui non-seulement irriteraient et alarmeraient Ferdinand , ainsi que les princes de l'empire , mais qui pourraient même fournir aux ennemis du saint siège un nouveau motif pour attaquer la juridiction papale comme incompatible avec les droits des princes et destructive de toute autorité civile. Mais Paul , qui aurait regardé comme un crime d'avoir égard à aucune considération de prudence ou de politique humaine, lorsqu'il s'agissait de défendre les prérogatives de la tiare, resta inexorable; et pendant son pontificat , Ferdinand ne fut point reconnu empereur par la cour de Rome l.

Tandis que Henri faisait ses préparatifs pour la campagne prochaine, il recevait des nouvelles du succès de ses négociations en Ecosse. Une longue expérience ayant à la fin appris aux Écossais combien il était imprudent pour eux de s'engager dans toutesles querelles qui s'élevaient entre la France et l'Angleterre, ni les sollicitations de l'ambassadeur de Henri , ni l'adresse et l'autorité de la reine régente, ne purent les déterminer à prendre les armes contre une puissance avec laquelle ils étaient en paix. L'ardeur d'une noblesse guerrière et d'un peuple turbulent fut en cette occasion réprimée par la considération de l'intérêt etde la tranquillitépublique, considérations qui jusqu'alors avaient eu peu de poids chez un peuple toujours prêt à se jeter dans une nouvelle guerre. Mais quoique les Écossais persistassent avec fermeté dans leur système pacifique , ils se montrèrent très disposés à satisfaire le roi de France sur un autre objet, qu'il avait chargé son ambassadeur de négocier.

La jeune reine d'Ecosse avait été fiancée au dauphin en 1548 , et ayant été dès lors élevée à la cour de France, elle y était devenue la princesse la plus aimable et l'une des plus accomplies de son siècle. Henri demanda le consentement des Écossais pour la célébration du mariage ; on convoqua pour cet objet un parlement, qui nomma huit commissaires chargés de représenter à cette cérémonie tout le corps de la nation, avec pouvoir de signer tous les actes qui seraient

1 Godleveus, de abdicat. Car. V. ap. Goldast. polit, impe., p. 392. Pallavic, lib. xni. Ribier, <om. 11, p. 746,

requis avant la conclusion du mariage. Dans la disposition des articles, les Écossais prirent toutes les précautions que la prudence put leur inspirer , afin de conserver la liberté et l'indépendance de leur pays, tandis que les Français de leur côté, eurent recours à toutes sortes de moyens pour assurer au dauphin l'administration des affaires pendant la vie de la reine, et la succession à la couronne, si elle venait à mourir avant lui. Le mariage fut célébré avec toute la pompe qui convenait au rang des époux et à la magnificence d'une cour alors la plus brillante de l'Europe [. Ainsi, dans l'espace de quelques mois , Henri eut la gloire de recouvrer une possession importante qui avait anciennement appartenu à sa couronne, et d'y réunir l'acquisition d'un grand royaume. Cet événement servit aussi à donner au duc de Guise plus de considération et d'autorité ; le mariage de sa nièce avec l'héritier présomptif de la couronne, en l'élevant fort au-dessus du rang d'un simple sujet , semblait donner au crédit que lui avaient acquisses grandes actions, autant de solidité qu'il avait d'étendue.

La campagne ayant été ouverte peu de temps après le mariage du dauphin, le duc de Guise fut mis à la tète de l'armée, muni de pouvoirs aussi iîlimitésqu'auparavant; Henri avait reçu de ses sujets ds subsides assez considérables pour avoir a ses ordres une armée nombreuse et bien entretenue, tandis que Philippe, épuisé par les efforts extraordinaires qu'il avait faits la campagne précédente , avait été obligé de renvoyer pendant l'hiver une partie de ses troupes , et ne puuvait pas avoir une armée en état de tenir la campagne contre celle des Français. Le duc de Guise ne laissa pas échapper l'occasion favorable que lui offrait sa supériorité. Il investit Thionville, clans le duché de Luxembourg, place très forfe sur les frontières des Pays-Bas, et très importante pour la France par sa proximité avec Metz; malgré la valeur opiniâtre des assiégés, elle fut obligée de capituler après un siège de |rois semaines 2.

Mais ce succès, qui semblait devoir conduire î d'autres conquêtes , fut bientôt effacé par un événement qui se passa dans une autre partie des Pays-Bas. Le maréchal de Termes, gouver-

1 Keilh, Hist. of Scolland , p. 73. Appeiul., p. 13. Corps diplom.j tom. V, p 21.

» 'ttiuan., lib. xx,p. 090.

neur de Calais, ayant pénétré dans la Flandre sans trouver d'opposition, investit Dunkerque avec une armée de quinze mille hommes et la prit d'assaut le cinquième jour du siège. De là il s'avança vers Nieuport, dont il se serait bientôt emparé , si l'arrivée du comte d'Egmont à la tète d'une armée supérieure ne l'avait obligé de se retirer. Les troupes françaises, embarrassées du butin qu'elles avaient fait a Dunkerque, ou en ravageant le pays , ne pouvaient se mouvoir que lentement; d'Egmont , qui avait laissé derrière lui son gros bagage et son artillerie, marchait au contraire avec tant de célérité qu'il atteignit les Français près de Gravelines et les attaqua avec la plus grande impétuosité. De Termes, qui avait eu le choix du terrain , avait posté avantageusement ses troupes dans l'angle formé par la mer et l'embouchure de la rivière d'Aa ; il reçut l'ennemi avec beaucoup de vigueur. La victoire resta quelque temps indécise. Les Français , prévoyant une destruction inévitable s'ils étaient battus dans un pays ennemi, se défendaient avec une bravoure désespérée qui contre- balançait la supériorité du nombre; mais un de ces accidens que ne peut prévenir la prudence humaine décida enfin le succès en faveur des Flamands. Une escadre de vaisseaux de guerre anglais qui croisait sur la côte, ayant été attirée par le bruit de la mousqueterie, vers le lieu de l'action , jusque dans la rivière d'Aa , et dirigeant sa grosse artillerie sur l'aile droite des Français , la rompit bientôt , et porta la terreur et la confusion dans toute l'armée. Les Flamands, animés encore par un secours si puissant et si inattendu , redoublèrent leurs efforts pour ne pas perdre l'avantage que leur offrait la fortune, et ne laissèrent pas à l'ennemi le temps de se remettre de sa première consternation. La déroute des Français fut bientôt générale : près de deux mille hommes restèrent sur le champ de bataille; il en périt encore un plus grand nombre par la main des paysans, qui, pour se venger des ravages exercés sur leur pays , poursuivaient les fuyards et les massacraient sans pitié. Tous ceux qui échappèrent à ce carnage furent faits prisonniers, avec de Termes, leur général, et plusieurs autres officiers de distinction '.

! 4 Thuan.. lib. xx, p. 694.

Cette victoire signalée , dont le comte d'Egmont fut dans la suite si mal récompensé par Philippe, obligea le duc de Guise d'abandonner ses premiers projets , et de marcher en hâte vers la frontière de Picardie pour s'y opposer aux progrès de l'ennemi. Le désastre que venaient d'éprouver les troupes françaises donna un nouvel éclat à sa réputation , et fixa encore une fois sur lui les yeux de ses compatriotes , comme sur le seul général dont les armes eussent toujours été victorieuses ; ses talens, ainsi que sa fortune , les rassuraient dans le plus grand danger. Henri renforça l'armée du duc de Guise de détachemens tirés des garnisons voisines, et elle se trouva forte de quarante mille hommes. Celle de l'ennemi , après la jonction du comte d'Egmont et du duc de Savoie , n'était pas inférieure en nombre. Elles campèrent à la distance de quelques lieues l'une de l'autre; et les deux rois étant venus se mettre à la tête de leurs troupes, on s'attendait qu'après les vicissitudes de bons et de mauvais succès éprouvés de part et d'autre dans cette campagne et dans la précédente , une bataille décisive déterminerait à la fin lequel des deux rivaux devait avoir l'ascendant et donner la loi en Europe. Mais quoique l'un et l'autre fussent maîtres de terminer ainsi la guerre , ils ne purent se résoudre à commettre un intérêt si important aux hasards d'une seule bataille. Les journées malheureuses de Saint-Quentin et de Gravelines étaient trop récentes pour être oubliées , et le danger d'en venir aux mains avec les mêmes troupes, commandées par les mêmes généraux qui avaient triomphé deux fois des armes français s , inspirait à Henri une réserve qui ne lui était pas ordinaire. D'un autre côté Philippe , naturellement éloigné de toutes les opérations militaires i[ui demandaient de la hardiesse , penchait toujours vers les mesures les plus prudentes ; et il ne voulait rien hasarder contre un général aussi heureux que le duc de Guise. Les deux monarques , comme par un accord mutuel , se tinrent sur la défensive , et, se fortifiant avec activité dans leurs camps, évitèrent toute espèce d'escarmouche ou d'engagement qui aurait pu amener une action générale.

iandis que les armées restaient dans cette inaction , on parlait de paix dans les camps; et Henri et Philippe paraissaient disposés à rece-

voir toutes les ouvertures qui tendraient à la rétablx. Les royaumes de France et d'Espagne étaient , depuis cinquante ans , engagés dans des guerres presque continuelles , qui avaient coûté des sommes immenses sans procurer aucun avantage considérable à aucun des deux partis. Après des efforts extraordinaires et continus , fort au-dessus de ceux auxquels les peuples d'Europe étaient accoutumés avant la rivalité de Charles-Quint et de François 1er, les deux nations épuisées sentaient vivement le besoin d'un intervalle de repos pour rétablir leurs forces , et elles ne fournissaient plus qu'avec beaucoup de peine à leurs souverains les subsides nécessaires pour continuer les hostilités. Les dispositions particulières des deux rois concouraient d'ailleurs avec celles de leurs sujets. Philippe soupirait après la paix , parce qu'il brûlait du désir de retourner en Espagne ; accoutumé dès son enfance au climat et aux mœurs de ce pays, il y était attaché par une si forte prédilection , qu'il se trouvait malheureux dans toute autre partie de ses états. Mais comme ni la décence ni sa propre sûreté ne lui permettaient de quitter les Pays-Bas et de hasarder un voyage en Espagne pendant la durée de la guerre , ridée d'une paix qui lui laisserait la facilité de satisfaire ce désir ne pouvait manquer de lui être très agréable. Flenri , de son côté , n'avait pas moins d'empressement de se voir délivré du fardeau et des embarras de la guerre , afin de pouvoir porter toute son attention et employer toute la force de son gouvernement à exterminer les opinions des réformateurs , lesquelles se propageaient avec tant de rapidité à Paris et dans les autres grandes villes de France , que leurs progrès commençaient à devenir redoutables pour l'église établie.

Indépendamment de ces considérations publiques et reconnues, qui résultaient de l'état desdeux royaumes en guerre, ou des dispositions personnelles de leurs souverains respectifs , il s'était formé à la cour de Henri une intrigue secrète qui contribua autant qu'aucun autre motif à accélérer et à faciliter la négociation de la paix. Le connétable de Montmorency, pendant sa captivité , voyait avec l'inquiétude jalouse d'un rival les succès rapides et la faveur toujours croissante du duc de Guise; il regardait chaque victoire remportée par celui-ci comme

une nouvelle blessure faite à sa propre réputation , et il savait avec quelle adresse on ferait servir ces avantages à affaiblir son crédit auprès du roi et à accroître celui du duc. Il craignait que ces artifices ne fissent par degrés assez d'impression sur l'esprit facile et faible de Henri , pour effacer jusqu'aux restes de l'ancienne affection que ce prince avait eue pour lui. Mais le connétable ne voyait aucun moyen de prévenir cet accident , à moins qu'il ne lui fût permis de retourner à la cour, pour y essayer si , par sa présence , il ne pourrait pas faire échouer tous les projets de ses ennemis et ranimer les tendres sentimens qui l'avaient si long-temps uni avec Henri , sentimens accompagnés d'une confiance si entière, qu'ils ressemblaient beaucoup plus à l'intimité privée d'une amitié, qu'à ces liaisons froides et intéressées qui s'établissent quelquefois entre un roi et un de ses courtisans.

Tandis que Montmorency formait des plans et des vœux pour son retour en France, avec beaucoup d'inquiétude et d'activité, mais avec peu d'espérance de succès , un incident imprévu vint seconder ses désirs et ses efforts. Le cardinal de Lorraine, qui avait partagé avec son frère la faveur du roi et l'autorité qui en était le fruit, ne soutint pas la prospérité avec autant de discrétion que le duc de Guise : enivré de sa bonne fortune, il oublia combien son frère et lui étaient redevables de leur élévation à la duchesse de Valentinois; et, par une vanité ridicule , il ne parut l'attribuer qu'à l'importance et aux services de sa maison. Il poussa l'ingratitude jusqu'à négliger non- seulement sa bienfaitrice, mais encore jusqu'à la traverser dans ses projets, et à parler de sa personne et de son caractère avec la liberté la plus injurieuse.

Cette femme extraordinaire, qui, si nous en croyons ses contemporains, conserva jusqu'à l'âge de soixante ans la beauté et les charmes de la jeunesse, était toujours idolâtrée par le roi; elle ressentit vivement un semblable affront, et se disposa à en tirer une prompte vengeance. Comme elle ne vit pas de meilleur moyen pour supplanter les princes de Lorraine, que d'associer ses intérêts avec ceux de Montmorency, elle proposa, pour gage de cette union , de donner une de ses filles en mariage à un des fils du connétable, qui accepta la proposition airec empressement. Après avoir ainsi

cimenté cette alliance, la duchesse employa tout l'empire qu'elle avait sur Henri pour fortifier ses dispositions à la paix et lui faire prendre les mesures nécessaires pour l'obtenir. Elle insinua qu'il serait très convenable que les ouvertures en fussent faites par le connétable , et que cette négociation, confiée à sa prudence, ne pouvait manquer d'avoir le succès qu'on en désirait.

Henri, accoutumé dès long-temps à confier aux talens du connétable les affaires les plus importantes, n'avait besoin que de cet encouragement pour revenir à ses anciennes habitudes : il lui écrivit sur-le-champ avec son ton ordinaire de familiarité et d'amitié , et l'autorisa en même temps à saisir la première occasion de sonder les dispositions de Philippe et de ses ministres à l'égard de la paix. Montmorency prit la voie la plus convenable pour réussir : il s'ouvrit au duc de Savoie. Ce prince , malgré les grands emplois auxquels il avait été élevé et la gloire militaire qu'il avait acquise au service d'Espagne , était las de rester en exil, et brûlait de retourner dans ses états , et comme il n'avait aucune espérance de les recouvrer par la force des armes , il regardait un traité définitif entre la France et l'Espagne comme le seul événement qui pût le faire rentrer dans les domaines dont on l'avait dépouillé. Il connaissait les sentimens particuliers qui faisaient pencher Philippe vers la paix ; et il n'eut pas de peine à l'engager non-seulement à écouter des propositions d'accommodement , mais même à permettre au connétable de retourner en France, sur sa parole, pour y fortifier les dispositions pacifiques de son souverain. Henri reçut Montmorency avec les marques d'estime les plus flatteuses; l'absence, au lieu d'éteindre ou même d'affaiblir son amitié , paraissait en avoir augmenté la vivacité; et dès le moment que le connétable reparut à la cour, il prit plus d'empire sur le cœur du roi qu'il n'en avait jamais eu. Le cardinal de Lorraine et le duc de Guise cédèrent prudemment à ce torrent de faveur, auquel ils auraient vainement tenté de s'opposer ; ils se bornèrent aux objets de leur département, et laissèrent le connétable et la duchesse de Valentinois gouverner à leur gré les affaires du royaume. Ces favoris déterminèrent bientôt Henri à nommer des plénipotentiaires pour traiter de la paix ; Philippe en nomma de son côté. L'abbaye de Cercamp fut indiquée

pour le lieu du congrès ; et Ton convint aussitôt de terminer par une suspension d'armes toutes les opérations militaires.

Tandis que ces mesures préliminaires préparaient la conclusion d'un traité qui rendît la tranquillité à toute l'Europe, Charles- Quint, dont l'ambition y avait porté si long- temps le trouble , termina sa carrière dans le monastère de Saint-Just. Charles, entrant dans cette retraite, s'était soumis à un genre de vie qui aurait convenu à un simple gentilhomme d'une fortune modique. Sa table était servie avec propreté, mais avec simplicité; il n'avait qu'un petit nombre de domestiques, et il vivait familièrement avec eux. 11 avait absolument aboli , pour le service de sa personne, toute espèce d'étiquette et de cérémonie gênante, comme incompatibles avec l'aisance et le repos où il voulait couler le reste de ses jours. La douceur du climat, jointe à l'éloignement des affaires et des soins du gouvernement, avait calmé sensiblement la violence de sa goutte et suspendu les douleurs aiguës dont il avait été si long-temps tourmenté ; de sorte que dans cette humble solitude, il goûta peut-être une satisfaction plus pure et plus parfaite que toutes ses grandeurs ne lui en avaient jamais procuré. Les pensées et les vues ambitieuses qui l'avaient si long-temps occupé et agité étaient entièrement effacées de son esprit; loin de reprendre aucune part aux événemens politiques de l'Europe , il n'avait pas même la curiosité de s'en informer; il semblait voir cette scène tumultueuse qu'il avait quittée avec tout le mépris et l'indifférence d'un homme qui en avait reconnu la frivolité, et qui jouissait du plaisir de s'être dégagé de ses liens.

D'autres amusemens et d'autres objets l'occupèrent dans sa retraite. Quelquefois il cultivait de ses propres mains les plantes de son jardin ; quelquefois , suivi d'un seul domestique à pied , il allait se promener dans un bois voisin , monté sur un petit cheval , le seul qu'il eût conservé. Souvent ses infirmités le retenaient dans son appartement , et le privaient de ces récréations actives; alors il recevait la visite de quelques gentilshommes qui avaient leurs habitations près du couvent , et il les admettait familièrement à sa table, ou bien il s'occupait à faire quelque ouvrage curieux de mécanique et à étudier les principes de cette science , pour laquelle il avait

toujours montré beaucoup de goût et de dispositions. Il avait même engagé Turriano, un des plus ingénieux mécaniciens de son siècle , à l'accompagner dans sa solitude; il travaillait avec lui à construire des modèles des machines les plus utiles, et à faire des expériences sur leurs propriétés respectives; et il n'était pas rare que les idées du monarque servissent à perfectionner les inventions de l'artiste. Il se délassait quelquefois à des ouvrages de mécanique purement curieux et singuliers; il faisait des figures qui, au moyen de ressorts intérieurs, imitaient les mouvemens et les gestes humains , au grand étonnement des moines ignorans, qui, voyant des effets qu'ils ne pouvaient comprendre , tantôt se défiaient de leurs propres sens, tantôt soupçonnaient Charles et Turriano d'être en commerce avec des puissances invisibles. Il prenait un plaisir particulier à construire des horloges et des montres ; ayant trouvé , après des essais multipliés, qu'il lui était impossible d'en faire marcher deux exactement l'une comme l'autre, il ne put s'empêcher, dit-on, de réfléchir , avec un mélange de surprise et de regret , sur sa propre folie , en se rappelant le temps et les soins qu'il avait employés vainement pour inspirer aux hommes une rigoureuse uniformité de sentiment sur les dogmes compliqués et mystérieux de la religion.

Quelles que fussent les autres occupations qui remplissaient le reste de son temps , il en réservait constamment une grande partie pour des exercices de piété. Soir et matin, il assistait régulièrement au service divin dans la chapelle du monastère. Il prenait beaucoup de plaisir à lire des livres de dévotion , particulièrement les ouvrages de saint Augustin et de saint Bernard ; et il avait des conversations fréquentes sur des sujets de religion avec son confesseur ou avec le prieur du couvent.

Le genre de vie que Charles avait embrassé était digne d'un homme parfaitement dégagé de tous les soins de ce monde, et préparé à passer dans l'autre ; la première année de sa retraite s'écoula ou dans des amusemens innocens qui adoucissaient ses peines et délassaient son esprit fatigué par une longue et excessive application aux affaires, ou dans des occupations pieuses qu'il regardait comme essentielles pour se disposer à un autre état. Mais environ six mois

HISTOIRE DE C

avant sa mort, la goutte, qui lui avait laissé un intervalle plus long que de coutume, reparut avec un surcroît de violence. Son tempérament épuisé eut à peine assez de force pour soutenir une si forte secousse , qui affaiblit son âme ainsi que son corps ; dès ce moment, à peine retrouvet~on quelques (races de cette raison saine et mâle qui avàil distingué Charles de ses contemporains. Une superstition timide et servile flétrit son esprit. Il perdit le goût de toute espèce d'amusemens, et tâcha d'assujettir sa vie à toute l'austérité de la règle monastique. Il ne désirait plus d'autre société que celle des moines, et passait presque tout son temps à chanter avec eux les hymnes du Missel. Pour expier ses péchés , il se donnait en secret la discipline avec une rigueur si excessive, qu'après sa mort on trouva le fouet de cordes dont il se servait teint de son sang. Ce n'était pas encore assez de ces actes de mortification qui , quoique sévères , n'étaient pas sans exemple. L'inquiétude, la défiance et la crainte , qui accompagnent toujours la superstition, troublaient de plus en plus son esprit , et diminuant à ses yeux le mérite de ce qu'il avait fait , le portaient à chercher quelque acte de piété extraordinaire et nouveau, qui pût signaler son zèle et attirer sur lui la faveur du ciel. L'idée à laquelle il s'arrêta est une des plus bizarres et des plus étranges que la superstition ait jamais enfantées dans une imagination faible et déréglée. Il résolut de célébrer ses propres obsèques avant sa mort. En conséquence, il se fit élever un tombeau dans la chapelle du couvent. Ses domestiques y allèrent en procession funéraire, tenant des cierges noirs dans leurs mains; et lui-même il suivait enveloppé d'un linceul. On l'étendit dans un cercueil avec beaucoup de solennité. On chanta l'office des morts; Charles joignait sa voix aux prières qu'on récita pour le repos de son âme , et mêlait ses larmes avec celles que répandaient les assistans, comme s'ils avaient célébré de véritables funérailles. La cérémonie se termina par jeter, suivant l'usage , de l'eau bénite sur le cercueil, et tout le monde s'étant retiré, les portes de la chapelle furent fermées. Charles sortit alors du cercueil et se retira dans son appartement plein des idées lugubres que cette solennité ne pouvait manquer d'inspirer K Soit que la longueur de la cérémonie 1 Slrada, de Bell. Bclg.,\\b. i, p. 11. Thuan., p. 723.

l'eût fatigué, soit que cette image de mort eût fait sur son esprit une impression trop forte , il fut saisi de la fièvre le lendemain. Son corps ex- | ténue ne put résister à la violence de l'accès, et j il expira le 21 de septembre, âgé de cinquantehuit ans six mois et vingt-cinq jours.

Comme Charles fut, par son rang et sa dignité , le premier souverain de son siècle, le rôle qu'il joua fut aussi le plus brillant, soit que l'on considère la grandeur, la variété ou le succès de ses entreprises. Ce n'est qu'en observant avec attention sa conduite, non en consultant les louanges exagérées des Espagnols ou les critiques partiales des Français, qu'on peut se former une juste idée du génie et des talens de ce prince. Il avait des qualités particulières , qui marquent fortement son caractère , et qui non-seulement le distinguent des autres princes ses contemporains, mais encore expliquent cette supériorité qu'il conserva si long-temps sur eux. Dans tous les plans qu'il concerta il porta toujours une prudence et une réserve qu'il tenait de la nature autant que de l'habitude. Né avec des talens qui se développèrent lentement et ne parvinrent que tarda la maturité, il s'était accoutumé à peser tous les objets qui l'intéressaient avec une attention exacte et réfléchie. Il y portait toute l'activité de son âme; il s'y arrêtait avec l'application la plus sérieuse sans se laisser distraire par le plaisir ni refroidir par aucun amusement; et il roulait en silence son objet dans son esprit. Il communiquait ensuite l'affaire à ses ministres , et , après avoir écouté leurs opinions , il prenait son parti avec une fermeté qui accompagne rarement cette lenteur dans les délibérations. Aussi toutes les opérations de Charles, bien différentes des saillies brusques e; inconséquentes de Henri VIII et de François 1er, avaient l'air d'un système lié, dont toutes les parties étaient combinées , tous les effets prévus , et où l'on a% ait même pourvu auxaccidens. Sa célérité! dans l'exécution n'était pas moins remarquable que sa patience dans la délibération. Il consultait avec phlegme, mais il agissait avec activité; et il ne montrait pas plus de sagacité dans le choix des mesures qu'il avait à prendre que de fécondité de génie dans l'invention des moyens

Sandov. , lib. n, p. 609, etc. Miniana, Continuât. Marian., vol. IV, p. 216. Vera y Ztiniga; Vida del Carlos, p. 3.

propres à en assurer le succès. Il n'avait pas reçu de la nature l'esprit guerrier, puisque dans l'âge où le caractère a le plus d'ardeur et d'impétuosité , il resta dans l'inaction ; mais lorsque enfins il prit le parti de se mettre à la tête de ses armées, son génie se trouva tellement fait pour s'exercer avec vigueur sur quelque objet qu'il embrassât, que bientôt il acquit une connaissance de l'art de la guerre et des talens pour le commandement qui le rendirent l'égal des plus habiles généraux de son siècle. Charles possédait surtout au plus haut degré la science la plus importante pour un roi , celle de connaître les hommes et d'adapter leurs talens aux emplois divers qu'il leur confiait. Depuis la mort de Chièvres jusqu'à la fin de son règne, il n'employa aucun général, aucun ministre, aucun ambassadeur, aucun gouverneur de province dont les talens ne fussent pas proportionnés au service qu'il en attendait. Quoique dépourvu de cette séduisante aménité de mœurs qui distinguait François Ier et lui gagnait les cœurs de tous ceux qui l'approchaient, Charles n'était pas privé des vertus qui assurent la fidélité et l'attachement, il avait une confiance sans bornes dans ses généraux, il récompensait avec magnificence leurs services, il n'enviait point leur gloire et ne paraissait pas jaloux de leur pouvoir. Presque tous les généraux qui commandèrent ses armées peuvent être mis au rang des plus illustres capitaines; les avantages qu'il remporta sur ses rivaux furent évidemment l'effet des talens supérieurs des officiers qu'il leur opposa ; cette circonstance pourrait , en quelque sorte, diminuer son mérite et sa gloire, si l'art de démêler et d'employer les meilleurs inslrumens n'était pas la preuve la moins équivoque du talent de gouverner.

On remarque cependant dans le caractère politique de Charles des défauts qui doivent affaiblir beaucoup l'admiration qu'excitent ses talens extraordinaires. Il était dévoré d'une ambition insatiable : quoiqu'il y eût peu de fondement à l'opinion généralement répandue de son temps , qu'il avait formé le chimérique projet d'établir une monarchie universelle en Europe , il est cependant certain que le désir de se distinguer comme conquérant le précipita dans des guerres continuelles qui épuisèrent et écrasèrent ses sujets, et ne lui laissèrent pas le temps

de s'occuper a perfectionner dans ses états la

police intérieure et les arts, objets les plus dignes d'occuper un prince qui fait du bonheur de ses peuples le but de son gouvernement. Charles ayant, dès sa jeunesse, réuni la couronne impériale aux royaumes d'Espagne et aux domaines héréditaires des maisons d'Autriche et de Bourgogne , tant de titres et de puissance lui ouvrirent une si vaste carrière de projets ambitieux , et l'engagèrent dans des entreprises si compliquées et si épineuses qu'il sentit souvent que l'exécution en surpassait ses forces ; alors il eut recours ,à de bas artifices, indignes de la supériorité de son génie; quelquefois même il s'écarta des règles de la probité d'une manière déshonorante pour un grand prince. Sa politique insidieuse et perfide était encore plus frappante et plus odieuse par le contraste du caractère franc et ouvert de ses deux contemporains, François Ier et Henri VIII. Quoique cette différence fût particulièrement l'effet de la diversité du caractère de ces princes, on doit aussi l'attribuer en partie à une opposition dans les principes de leur conduite politique, qui peut faire excuser à quelques égards ce vice de Charles , sans cependant le justifier entièrement. François et Henri , presque toujours entraînés par l'impulsion de leurs passions, se précipitaient avec violence vers le but qu'ils avaient en vue. Les mesures de Charles , étant le résultat d'une réflexion froide et tranquille , étaient combinées avec art et formaient un système régulier. Les hommes du caractère des premiers poursuivent naturellement l'objet de leurs désirs, sans chercher de déguisement et sans employer d'adresse : ceux du caractère de Charles sont portés, soit en concertant , soit en exécutant leurs projets , à recourir à des finesses qui conduisent toujours à l'artifice et dégénèrent souvent en fausseté.

La tradition nous a laissé , sur le caractère privé et la conduite domestique de Charles- Quint , des détails moins circonstanciés et moins intéressans qu'on n'aurait dû l'attendre en considérant le grand nombre des auteurs qui ont entrepris l'histoire de sa vie, mais ces particularités ne sont point l'objet de cet ouvrage, où je me suis proposé de rapporter les événemens du règne de ce prince, et non de peindre ses vertus ou ses défauts privés.

Cependant les plénipotentiaires de France,

d'Espagne et d'Angleterre continuaient leurs conférences à Cercamp ; chacun d'eux fit d'abord au nom de sa cour des demandes exagérées , suivant l'usage des négociateurs ; mais comme ils désiraient tous également la paix , ils étaient disposés à se relâcher mutuellement de leurs prétentions, pour lever tous les obstacles qui s'opposeraient à un accommodement. La mort de Charles-Quint était pour Philippe une nouvelle raison de hâter la conclusion d'un traité, parce qu'elle augmentait encore l'impatience qu'il avait Je retourner en Espagne , où il n'y avait plus personne au-dessus de lui. Cependant, malgré les désirs réunis de toutes les parties intéressées à la paix, il survint un événement qui occasiona un délai inévitable dans les négociations. Environ un mois après l'ouverture des conférences à Cercamp, Marie d'Angleterre mourut après un règne court et sans gloire, et Elisabeth, sa sœur, fut proclamée reine avec une joie universelle. Comme les plénipotentiaires voyaient expirer leurs pouvoirs par la mort de Marie, ils ne purent continuer leurs négociations sans avoir une commission et des instructions de leur nouvelle souveraine.

Henri et Philippe virent avec un égal degré d'inquiétude l'élévation d'Elisabeth au trône d'Angleterre. Comme , pendant l'administration soupçonneuse de Marie, Elisabeth s'était conduite, dans la situation délicate et difficile où elle se trouvait , avec une prudence et une adresse fort au - dessus de son âge , ces deux princes avaient pris la plus haute idée de ses talens , et s'attendaient déjà à un règne bien différent de celui de sa sœur. Ils sentaient également combien il était important de se la rendre favorable , et ils employèrent à l'envi les moyens les plus propres à se concilier sa confiance. Chacun d'eux avait en sa faveur une circonstance propre à intéresser Elisabeth; Henri lui avait offert un asile dans ses états , au cas que les violences de Marie la missent dans la nécessité de chercher sa sûreté hors de l'Angleterre. Philippe avait, par son crédit, empêché Marie de se porter aux dernières extrémités contre sa sœur. Ils tâchèrent l'un et l'autre de faire valoir ces circonstances. Henri écrivit à Elisabeth et lui fit les protestations les plus vives d'estime et d'attachement; il lui représenta la guerre qui s'était allumée entre les deux royaumes , non comme une

querelle nationale, mais comme l'effet de l'aveugle complaisance de Marie pour les désirs de son mari; il la conjura de se dégager d'une alliance qui avait été si funeste à l'Angleterre, et à faire avec lui une paix particulière , sans y mêler ses intérêts avec ceux de l'Espagne, dont elle devait absolument se séparer. Philippe, d'un autre côté , craignant de voir finir sa liaison avec l'Angleterre , liaison dont il avait récemment reconnu toute l'importance dans sa rupture avec la France , non-seulement fit à Elisabeth les déclarations les plus positives de son attachement pour elle et de la résolution où il était d'entretenir avec elle la plus étroite amitié; afin de confirmer et de perpétuer leur union , il lui offrit même de l'épouser, et s'engagea d'obtenir du pape des dispenses pour ce mariage.

Elisabeth pesa les propositions des deux rois avec l'attention la plus sérieuse, et avec ce discernement de ses vrais intérêts qu'on a toujours remarqué dans ses délibérations. Elle reçut d'abord assez favorablement l'ouverture que lui faisait Henri d'une négociation séparée , parce que c'était un moyen d'ouvrir avec la France une correspondance dont elle pouvait tirer beaucoup d'avantage , si Philippe ne montrait pas assez de zèle et d'activité pour lui assurer les conditions qu'elle se proposait de tirer d'un traité commun. Cependant elle ne se prêta à la proposition de Henri qu'avec beaucoup de réserve et de circonspection, dans la crainte d'alarmer le caractère soupçonneux de Philippe , et de perdre un allié en cherchant à gagner un ennemi '. Henri luimême, par un trait impardonnable d'indiscrétion, empêcha Elisabeth de pousser sa correspondance avec lui aussi loin qu'il l'aurait fallu pour offenser et aliéner Philippe. Dans le temps qu'il s'occupait, avec la plus grande assiduité, â gagner l'amitié d'Elisabeth, il céda avec une imprudente facilité aux sollicitations des princes de Lorraine , et permit â sa belle-fille , la reine d'Ecosse, de prendre le titre et les armes de reine d'Angleterre. Cette prétention déplacée, qui a été la source des malheurs de Marie Stuart, éteignit tout d'un coup la confiance qui commençait à s'établir entre Henri et Elisabeth , et fit naître à la place la défiance , le ressentiment et la haine. La reine d'Angleterre jugea dès lors

1 Forbes , t. 1 , p 4.

qu'elle devait unir étroitement ses intérêts avec ceux de Philippe, et n'attendre la paix que des négociations qu'elle traiterait conjointement avec lui '.

Comme immédiatement après son avènement, elle avait donné des pouvoirs aux mêmes ambassadeurs qui avaient été nommés par sa sœur, elle leur enjoignit d'agir en tout de concert avec les plénipotentiaires d'Espagne, et de ne faire aucune démarche sans en avoir auparavant conféré avec eux. Mais quoiqu'elle jugeât qu'il était de la prudence d'avoir cet air de confiance dans le roid'Espagne,ellesut jusqu'où elle devait aller, et ne témoigna aucune inclination à accepter la proposition extraordinaire de mariage que Philippe lui avait faite. Les Anglais avaient montré si ouvertement combien ils détestaient le choix que Marie avait fait de ce prince , qu'il y aurait eu de l'imprudence à les irriter , en renouvelant une si odieuse union. Elle connaissait d'ailleurs trop bien le caractère dur et impérieux de Philippe pour songer à en faire son époux. Elle ne croyait pas d'ailleurs qu'une dispense du pape pût l'autoriser à l'épouser ; elle eût par-là condamné elle-même le divorce de son père avec Catherine d'Arragon, et reconnu que le mariage d'Anne de Boulen sa mère , avec Henri VIII , était nul , et par conséquent que sa naissance était illégitime. Mais quoiqu'elle fût bien déterminée à ne pas accéder à la proposition de Philippe, la situation de ses affaires ne lui permettait pas de la rejeter positivement. Elle fit donc nne réponse vague , mais où il entrait tant d'estime pour Philippe , que s'il ne pouvait rien en conclure pour le succès de ses désirs, du moins elle ne lui ôtait pas l'espérance.

Cet artifice et la prudence avec laquelle Elisabeth sut pendant quelque temps cacher ses sentimens et ses intentions à l'égard de la religion, séduisirent tellement Philippe , qu'il épousa avec la plus grande chaleur les intérêts de cette reine dans les conférences qui se renouvelèrent à Cercamp, et se continuèrent ensuite à Ca- Jîeau-Cambrésis. Pour conclure un traité définitif qui devait concilier les droits et les prétentions de tant de princes , il y avait tant de points obscurs et embrouillés à éclaircir, tant de détails minutieux à discuter , que la négocia-

1 Strype , Annala of the Reformation. , 1. 1 , p. 1 1 . Carte, Hist. ofEiigland, t. III, p. 375.

tion paraissait devoir traîner en longueur ; mais le connétable de Montmorency, passant alternativement aux cours de Paris et de Bruxelles pour prévenir ou écarter toutes les difficultés, mit tant d'activité et d'adresse dans ses démarches, que tous les objets de contestation furent enfin conciliés d'une manière très satisfaisante pour Henri et pour Philippe, et tout fut disposé pour mettre la dernière main au traité qu'ils devaient conclure entre eux. Le seul obstacle qui en retardât l'exécution, venait des prétentions de l'Angleterre : Elisabeth demandait du ton le plus absolu la restitution de Calais comme une condition essentielle de son consentement à la paix ; Henri refusait de céder cette importante conquête, et l'un et l'autre paraissaient avoir pris , à cet égard , une résolution que rien ne pouvait changer. Philippe appuyait vivement la demande d'Elisabeth , mais ce n'était point par un motif d'équité envers les Anglais e.t pour contribuer à leur faire recouvrer ce qu'ils avaient perdu en épousant sa cause ; ce n'était pas non plus dans la seule vue de plaire à Elisabeth par ce témoignage de zèle pour ses intérêts; le but de ce prince était de rendre la France moins formidable, en restituant à ses anciens ennemis une place qui leur donnait un accès facile dans le cœur du royaume. Cependant l'ardeur avec laquelle il appuyait les instances des plénipotentiaires anglais commença à se ralentir. Elisabeth, se sentant bien affermie sur son trône , avait commencé, dans le cours de la négociatiou, à prendre ouvertement des mesures vigoureuses, non-seulement pour détruire ce que sa sœur avait fait en faveur du papisme , mais même pour établir sur de solides fondemens la religion protestante; Philippe fut dès lors convaincu que son projet d'épouser Elisabeth avait toujours été chimérique, et qu'il ne devait plus y penser. Dès ce moment ses instances en faveur de cette princesse furent plus froides et plus vagues , et il ne les continua que par décence et par des considérations politiques très éloignées. Elisabeth devait s'attendre à ce changement de conduite, et 'le remarqua bientôt ; mais comme rien n'était plus contraire aux intérêts de son peuple et plus incompatible avec ses plans d'administration intérieure que la durée d'une guerre avec la France , elle sentit la nécessité de se soumettre aux conditions que lui imposait la

HISTOIRE DE C

situation de ses affaires , et de se préparer à se voir abondonnée d'un allié qui ne tenait plus à elle que par un faible lien, à moins qu'elle ne réduisît promptement ses prétentions à des demandes modérées et raisonnables. Elle donna en conséquence de nouvelles instructions à ses ambassadeurs, et les plénipotentiaires de Philippe agissant comme médiateurs entre ceux de la France et de l'Angleterre l , on trouva un expédient qui semblait autoriser Elisabeth à se relâcher de la hauteur de ses premières propositions a l'égard de Calais. Tous les articles moins importans furent arrangés sans difficultés et sans délai. Philippe craignant de paraître avoir abandonné les Anglais , voulut que le traité di paix entre Henri et Elisabeth, fût conclu dans les formes, avant celui qu'il négociait avec le même monarque. Le premier fut signé le 2 d'avril et l'autre le lendemain.

Le traité entre la France et l'Angleterre ne contenait aucun article important que celui qui concernait Calais. 11 fut stipulé que Henri resterait en possession de cette place avec toutes ses dépendances pendant huit ans, et qu'à l'expiration de ce terme, il la rendrait à l'Angleterre ; qu'en cas de refus de la rendre , il paierait cinq cent mille couronnes, pour le paiement desquelles sept ou huit riches négocians qui ne seraient pas ses sujets donneraient des sûretés suffisantes ; que cinq Français de distinction seraient livrés comme otages, jusqu'à ce que ces sûretés fussent fournies; que lors même que les cinq cent mille couronnes auraient été payées, le droit des Anglais sur Calais resterait toujours entier; que le roi et la reine d'Ecosse seraient compris dans le traité ; que si Henri ou ses alliés violaient la paix par quelque acte d'hostilité, celui-ci serait obligé de rendre à l'instant Calais, et que, d'un autre côté, si les infractions à la paix venaient d'Elisabeth , Henri , ainsi que le roi et la reine d'Ecosse, seraient dispensés de tous les engagemens qu'ils contractaient par le traité.

Malgré l'attention recherchée qui semble avoir dicté toutes ces précautions, il est évident que Henri n'était pas dans l'intention de rendre Calais, et il n'est pas probable qu'Elisabeth s'attendît à cette restitution : il était bien difficile

1 Forbes, lib. i,p. 59.

que pendant le cours de huit ans celte reine vécût dans une union assez parfaite avec la France et l'Ecosse pour ne pas donner à Henri quelque prétexte d'alléguer qu'elle avait violé le traité, et en supposant même que cet espace de temps s'écoulât sans qu'il y eût de part ni d'autre aucun sujet de plainte, Henri avait le choix de payer la somme stipulée, et Elisabeth n'avait d'autre moyen pour soutenir son droit que la force des armes. Cependant en rédigeant dans cette forme les articles du traité qui regardaient Calais, Elisabeth contentait tous ses sujets; elle donnait aux politiques éclairés une preuve de son adresse, en colorant ce qu'elle ne pouvait \ empêcher ; elle amusait la multitude par l'espé- | rance de recouvrer bientôt cette place dont 1 abandon total aurait pu paraître une honteuse lâcheté.

L'expédient que Montmorency mit en œuvre ; pour faciliter la conclusion de la paix entre la | France et l'Espagne fut de négocier deux trai- ; tés de mariage; l'un entre Elisabeth, fille aînée de Henri, et Philippe, qui supplanta l'infortuné Don Carlos son fils, à qui cette princesse avait ; été promise dans les premières conférences dé j Cercamp; l'autre entre Marguerite, sœur de ! Henri, et le duc de Savoie. Quelque faibles I que soient les liens du sang parmi les princes , | et quelque peu d'égard qu'ils puissent y avoir j lorsqu'ils sont animés par des vues d'ambition, ils veulent cependant quelquefois paraître déterminés par ces affections domestiques , et ils les allèguent pour justifier des démarches qu'ils jugent nécessaires , mais qu'ils reconnaissent être contraires à la politique ou à l'honneur. Tel fut l'usage que fit Henri des deux propositions de mariage auxquelles il donna son consentement. Il assura un établissement honorable pour sa sœur et sa fille, et en considération de cet arrangement, il souscrivit, en faveur de Philippe et du duc de Savoie , à des conditions que, sans ce prétexte , il n'eût jamais osé approuver.

Les principaux articles du traité entre la France et l'Espagne furent , qu'il y aurait une amitié sincère et perpétuelle entre les deux couronnes et leurs alliés respectifs ; que les deux monarques travailleraient de concert à procurer la convocation d'un concile général , pour arrêter les progrès de l'hérésie, et rétablir l'unité et la concorde dans l'église chrétienne; que

toutes les conquêtes faites en deçà des Alpes, par l'un ou l'autre parti , depuis le commencement de la guerre en 1551 , seraient réciproquement abandonnées ; que le duché de Savoie, la principauté de Piémont, le pays de Bresse , et tous les autres territoires précédemment soumis aux ducs de Savoie, seraient rendus à Emmanuel Philiberi , immédiatement après la célébration de son mariage avec Marguerite de France; à l'exception cependant des villes de Turin, Ouiers , Pignerol, Ghiva et Villanova , dont Henri resterait en possession jusqu'à ce que ses prétentions sur ces places, du chef de sa grand'mère , eussent été jugées et décidées en justice réglée; que tant que Henri retiendrait ces places, Philippe aurait la liberté de mettre des garnisons dans les villes de Verceil et d'Asti ; que le roi de France évacuerait sur-le-champ toutes les places qu'il occupait en Toscane et dans le pays de Sienne , et renoncerait à toutes prétentions futures sur ces places ; qu'il rendrait le marquisat de Montferrat au duc de Mantoue ; qu'il pardonnerait aux Génois , et leur céderait les villes qu'il avait conquises dans l'île de Corse; que les princes et états auxquels ces cessions seraient faites , ne demanderaient aucun compte à leurs sujets de la conduite qu'ils ont tenue sous la domination d'une puissance étrangère , et que tout ce qui s'était passé serait enseveli dans l'oubli. Le pape, l'empereur, les rois de Danemark, de Suède, de Pologne , de Portugal, le roi et la reine d'Ecosse , et presque tous les princes et états de la chrétienté furent compris dans ce traité de paix , comme alliés ou de Henri ou de Philippe l.

On vit ainsi la tranquillité renaître dans l'Europe. Toutes les causes de discorde qui avaient si long-temps divisé les monarques puissans de France et d'Espagne , et transmis des querelles héréditaires de Charles à Philippe et de François à Henri , parurent entièrement anéanties. Les Français seuls se plaignirent des conditions inégales d'un traité qu'avait accepté leur souverain trop facile, séduit par un ministre ambitieux qui voulait recouvrer sa liberté , et par une maîtresse artificieuse qui cherchait à satisfaire son ressentiment. Us se récrièrent hautement contre la folie de céder aux ennemis delà France

* Recueil des Traités, 1. 11, p. 227.

ce, A quatre-vingt-neuf villes for! ifiées tant dans les Pays-Bas qu'en Italie, en échange de trois pet i! es villes de Saint-Quentin , de Ham et du Castelet Ils regardaient comme une tache ineffaçable à la gloire de la nation de renoncer à de vastes territoires, si aisés à défendre . [ue l'ennemi , même après plusieurs années de victoires , n'aurait osé espérer de les arracher de leurs mains.

Mais Henri , sans être touché des sentimens de son peuple ni ébranlé par les représentations de son conseil , ratifia le traité , et remplit avec la plus grande fidélité tous les engagemens qu'il avait pris. Le duc de Savoie se rendit à Paris avec un cortège nombreux , (jour y célébrer son mariage avec la sœur de Henri. Le duc d'Albe fut envoyé à la même cour , à la tète d'une superbe ambassade , pour épouser Elisabeth au nom de son maître. Ils furent reçus l'un et l'autre avec la plus grande magnificence ; au milieu des réjouissances et des fêtes qui se donnèrent à cette occasion , Henri perdit la vie par un accident extraordinaire et assez connu. François II son fils, prince encore enfant, d'une constitution faible, d'un esprit plus faible encore, monta sur le trône. Bientôt après, Paul termina son règne impérieux et violent, en guerre avec tout le monde et mécontent de ses propres neveux. Ceux-ci, persécutés par Philippe, et abandonnés du successeur de Paul, qu'ils avaient eux-mêmes élevé par leur crédit sur le trône papal, furent condamnés au supplice que leur ambition et leurs forfaits avaient mérité; et leur mort fut aussi infâme que leur vie avait été criminelle. On vit ainsi disparaître presque en même temps tous les personnages qui avaient joué les rôles principaux sur le grand théâtre de l'Europe. Un nouveau période d'histoire s'ouvre à cette époque; d'autres acteurs paraissent sur la scène , animés par d'autres vues et d'autres passions. De nouvelles querelles s'élèvent entre les princes , et de nouveaux plans d'ambition vont occuper et troubler le monde.

En réfléchissant sur les époques de l'histoire, les plus fécondes en révolutions, on voit qu'il y a une grande disproportion entre les ehaugemens qui se sont opérés elles efforts qui ont été faits. Les conquêtes ne sont jamais étendues ni rapides que parmi des nations dont les pro* grès dans l'art du gouvernement sont très iné-

gaux. Lorsque Alexandre-le-Grand, à la tète d'un peuple brave, de mœurs simples, formé à la guerre par des institutions admirables, subjugua un état énervé par les excès du luxe et de la mollesse ; lorsque Gengis-Kan etTamerlan , conduisant des armées de barbares robustes, fondirent sur des nations affaiblies par le climat le commerce et les arts, semblables à des torrens rapides, ces conquérans détruisirent tout devant eux, subjuguant les royaumes et les provinces dans l'espace de temps qu'il fallait pour les traverser. Mais les peuples qui sont à peu près également civilisés et instruits ne sont pas exposés aux calamités d'une conquête soudaine. Leurs connaissances, leurs progrès dans l'art de la guerre , leur habileté en politique, sont presque au même degré. Alors le destin des états ne dépend pas d'une seule bataille. Ils ont dans leur constitution intérieure des ressources nombreuses. Un état même n'est pas seul intéressé à sa défense et à sa conservation; d'autres puis sances interviennent dans ses querelles, et balancent par leurs secours les avantages momentanés qu'un des deux partis peut avoir obtenus. Après des guerres longues et meurtrières, toutes les nations rivales se trouvent épuisées ; aucune n'est vaincue. Enfin on est forcé de conclure une paix qui laisse à chacune à peu près la même puissance et le même territoire.

Tel fut l'état de l'Europe pendant le règne de Charles -Quint. Aucun prince n'avait sur les autres assez de supériorité de forces pour ne trouver aucune résistance à ses efforts, aucun obstacle à ses conquêtes. Aucune nation ne surpassait les autres dans la science du gouvernement au point d'avoir acquis sur elles une prééminence marquée. Chaque état avait, par sa situation et son climat, des avantages et des inconvéniens; et ils étaient tous distingués par quelque caractère particulier, soit par l'esprit du peuple, soit par la forme de la constitution. Mais les avantages que l'un possédait étaient balancés par des circonstances favorables à d'autres ; et de cette combinaison il résultait qu'aucun n'avait une supériorité qui pût devenir funeste •à tous. Dans ce siècle, ainsi qu'aujourd'hui, les nations de l'Europe étaient comme une grande famille, elles avaient des traits communs à toutes, qui formaient une ressemblance, et il y avait dans chacune des différences sensibles qui

les distinguaient ; mais on ne voyait pas entre elles cette grande diversité de caractère et de génie qui , dans presque tous les périodes de l'histoire, a mis les Européens au-dessus de tous les autres habitans du globe , et semble avoir destiné les uns à commander, les autres à obéir.

Mais quoique cette ressemblance, cette égalité presque entière dans l'état des différentes nations de l'Europe eût empêché le règne de Charles- Quint d'être distingué par des conquêtes aussi étendues et aussi rapides qu'on en trouve des exemples dans d'autres épo.ques de l'histoire, cependant tous les grands royaumes de cette partie du monde ont subi, pendant le cours de son administration, un changement très remarquable dans leur état politique, et ont été soumis à l'influence de certains événemens qui n'ont pas même aujourd'hui perdu toute leur activité , et qui continuent d'exercer encore leur action avec plus ou moins de force. Ce fut pendant le règne de Charles, et par une suite des continuels efforts que son ambition audacieuse fit faire aux différens royaumes de l'Europe, qu'ils acquirent plus de vigueur dans leur constitution intérieure, qu'ils apprirent à connaître leurs ressources, à sentir leur force, et à se rendre formidables aux autres. Ce fut aussi pendant ce règne que les divers états de l'Europe , auparavant isolés et désunis, s'unirent si intimement les uns aux autres , qu'ils ne formèrent plus qu'un grand système politique, et chacun d'eux y prit un rang où il s'est maintenu depuis avec une constance à laquelle on n'aurait pas dû s'attendre, après les événemens multipliés de deux siècles très agités.

Cependant les progrès et les acquisitions que fit la maison d'Autriche furent plus considérables, et en même temps plus sensibles et plus frappans que ceux des autres puissances. J'ai fait ailleurs l'énumération des vastes domaines dont Charles-Quint hérita de ses ancêtres, tant autrichiens que bourguignons et espagnols; il y ajouta lui-même la couronne impériale, et, comme si c'eût été encore trop peu , les bornes de l'univers furent reculées et un nouveau monde fut soumis à son autorité. Par son abdication, les provinces de la Bourgogne et les royaumes d'Espagne , avec toutes leurs dépendances dans le nouveau et l'ancien monde, passèrent à Philippe; mais Charles transmit ces états à son fils

dans une condition bien différente de celle où il les avait reçus : ils étaient augmentés par l'acquisition de nouvelles provinces, ils avaient pris l'habitude d'obéir à une administration ferme et vigoureuse , ils étaient accoutumés à des efforts aussi dispendieux que continus, peu connus en Europe avant le seizième siècle , quoiqu'ils fussent nécessaires pour soutenir la guerre entre des nations civilisées. Les provinces de Frise, d'Utrecht et d'Overyssel, qu'il avait achetées de leurs anciens propriétaires, et le duché deGueldres dont il s'était rendu maître , en partie par la force des armes, en partie par les artifices de la négociation , formaient des accroissemens très importans aux domaines de la maison de Bourgogne. Ferdinand et Isabelle lui avaient laissé toutes les provinces d'Espagne , depuis le fond des Pyrénées jusqu'aux frontières de Portugal; mais comme il resta constamment en paix avec ce royaume , il ne fit aucune acquisition de ce côté.

Charles n'avait cependant pas laissé d'étendre sa puissance dans cette partie de ses états. Par le succès de la guerre qu'il eut à soutenir avec les communes de Castille, il éleva sa prérogative royale sur les ruines des privilèges du peuple. Il laissa subsister le nom des cortès et la formalité de leurs assemblées ; mais il anéantit presque entièrement leur autorité et leur juridiction, et il leur donna une nouvelle forme qui en fit un conseil de serviteurs de la couronne plutôt qu'une assemblée des représentans du peuple. Un des membres de la constitution ayant été ainsi mutilé, il était impossible que l'autre ne fût pas affecté du même coup , et n'y perdît quelque chose. L'anéantissement du pouvoir populaire rendit la force aristocratique moins formidable. Les grands , entraînés par l'esprit guerrier de leur siècle, ou séduits par les honneurs qu'ils obtinrent à la cour, épuisèrent leur fortune dans le service militaire, ou en Rattachant à la personne du souverain. Ils ne redoutèrent point , peut-être même n'observèrent-ils pas les progrès dangereux de l'autorité royale , qui , en leur laissant la vaine distinction de se couvrir en présence de leur maître, les dépouillait par degrés de la puissance réelle dont ils jouissaient lorsqu'ils formaient un corps et agissaient de concert avec le peuple. Le succès avec lequel Charles était parvenu à abolir les privi-

léges des communes et à réprimer le pouvoir des nobles de Castille , encouragea Philippe à attaquer les droits plus étendus encore du royaume d'Arragon. Les Castillans , déjà accoutumés à la soumission , prêtèrent leur secours pour imposer le même joug à leurs voisins plus heureux et plus indépendans. La volonté du souverain devint la loi suprême dans tous les royaumes d'Espagne ; alors des princes qui n'étaient plus arrêtés dans la combinaison de leurs plans par la jalousie du peuple , ni contrariés dans l'exécution par le pouvoir des nobles, furent en état de tendre à de grands objets et de réunir toutes les forces de l'état pour atteindre à leur but.

En même temps que Charles , par l'extension de la prérogative royale, travaillait à rendre les rois d'Espagne maîtres dans l'intérieur , il augmentait la dignité et la puissance de sa couronne par ses acquisitions au dehors. Il assurait à l'Espagne la paisible possession du royaume de Naples que Ferdinand avait usurpé par artifice, et qu'il conservait avec peine. Il réunit à la couronne d'Espagne le duché de Milan, une des provinces les plus fertiles et les plus peuplées de l'Italie, et il laissa ses successeurs, indépendamment de leurs autres domaines , les princes les plus puissans de cette contrée qui avait été si long-temps le théâtre où les grandes puissances de l'Europe se disputaient à l'envi la supériorité. Lorsque les Français , par une suite du traité de Cateau-Cambrésis , eurent retiré leurs troupes de l'Italie , et totalement renoncé à leurs plans de conquête au-delà des Alpes , les Espagnols y devinrent plus puissans et leurs souverains furent en état, tant que la monarchie conserva quelque degré de vigueur , d'avoir la principale influence sur tous les événemens qui se passèrent dans cette partie de l'Europe. Mais tous ces accroissemens d'autorité au dedans et de domaines au dehors, dont les rois d'Espagne ont été redevables à Charles -Quint, sont peu considérables en comparaison de ses acquisitions dans le Nouveau-Monde. Ce ne furent pas des provinces , mais des empires qu'il réunit à sa couronne. Les immenses territoires qu'il y conquit , les sources inépuisables de richesses qu'il y découvrit, et les perspectives sans bornes qu'offrait dans tous les genres cette grande découverte, ne pouvaient manquer d'exciter l'acti-

vite de son successeur, eût-il été moins ambitieux que Philippe, et de le rendre non-seulement entreprenant , mais encore formidable.

Tandis que labranche aînée de la maison d'Autriche s'élevait à ce degré de supériorité en Espagne, la branche cadette, dont Ferdinand était le chef, devenait aussi très puissante en Allemagne. Les domaines héréditaires que cette maison possédait depuis long-temps en Allemagne , réunis aux royaumes de Hongrie et de Bohème, que Ferdinand avait acquis par son mariage, formaient une puissance respectable; et ce prince y ayant ajouté la couronne impériale, se trouva maître d'états plus étendus qu'aucun des empereurs précédens,à l'exception de Charles-Quint, n'en avait possédé depuis plusieurs siècles. Heureusement pour l'Europe, le mécontentement de Philippe à l'occasion du refus que fit son oncle de lui céder la couronne impériale , empêcha pendant quelque temps les princes de la maison d'Autriche d'agir de concert , et produisit même entre eux une jalousie et une animosité sensibles. Cependant l'intérêt mutuel de ces princes éteignit par degrés une rivalité si peu politique; la confiance se rétablit entre eux, et l'agrandissement de leur maison devint l'objet commun de toutes leurs démarches; ils donnèrent et reçurent alternativement les secours dont ils avaient besoin pour l'exécution de leurs plans, et les succès de chacun ajoutèrent à la considération et à l'importance de tous. Une famille si puissante et si ambitieuse devint un objet général de jalousie et de crainte ; pendant tout un siècle , toutes les forces, ainsi que la politique de l'Europe, eurent pour but de l'abaisser et de la traverser. Rien n'est plus propre à donner une idée frappante de l'ascendant que la maison d'Autriche avait pris en Europe, et de la terreur qu'elle inspirait, que de considérer combien elle était encore formidable, lors même qu'après avoir épuisé ses forces par des efforts extraordinaires et excessifs, l'Espagne ne fut plus que l'ombre d'un grand nom, et que ses rois furent tombés dans un état de faiblesse et d'imbécillité. Les nations européennes avaient si souvent éprouvé la supériorité de ses forces, et avaient été si constamment occupées à se tenir en garde contre elle, que la crainte de cette puissance était devenue une espèce de sentiment habituel , dont l'influence se

conservait encore quand les causes qui l'avaient fait naître ne subsistaient plus.

Tandis que la maison d'Autriche s'occupait avec tant de succès à étendre ses domaines , la France faisait peu d'acquisitions de territoire; tous ses projets de conquêtes en Italie avaient échoué ; elle n'avait encore formé aucun établissement considérable dans le Nouveau-Monde, et après les efforts vigoureux et continus de quatre règnes successifs, les limites du royaume étaient à peu près telles que Louis XI les avait laissées. Mais si les progrès de la France , dans l'augmentation de son territoire, n'étaient pas aussi rapides que ceux de la maison d'Autriche , ils étaient peut-être plus sûrs , parce qu'ils étaient moins brusques et moins sensibles. La conquête de Calais ôta aux Anglais le pouvoir de faire des invasions en France sans s'exposer au plus grand danger, et délivra les Français de la crainte d'un ancien ennemi, qui jusqu'alors pouvait pénétrer en tout temps dans le royaume et retarder ou faire échouer l'exécution de leurs entreprises même les mieux concertées contre d'autres puissances. L'importante acquisition de Metz couvrait cette partie de leur frontière, qui auparavant était très faible et la plus exposée à une insulte. Ainsi la France, dès le moment où elle obtint ces nouvelles sûretés contre les attaques du dehors , a dû être regardée comme le plus puissant royaume de l'Europe. C'est en effet de tous les états du continent le plus heureusement situé, soit pour faire des conquêtes, soit pour se défendre. Des extrémités de l'Artois jusqu'au fond des Pyrénées, et du canal britannique jusqu'aux frontières de la Savoie et aux côtes de la Méditerranée, ses domaines sont contîgus et ne se pénètrent avec ceux d'aucune autre puissance. Plusieurs des provinces les plus considérables, lesquelles étaient soumises à de grands vassaux de la couronne souvent en guerre avec leur suzerain, étaient alors accoutumées à reconnaître l'autorité du roi et à lui obéir; et en devenant membres de la même monarchie, les habitans de ces provinces avaient pris les senlimens de la nation à laquelle ils s'étaient incorporés, et concouraient avec zèle à tout ce qui pouvait intéresser son honneur et son avantage. Le pouvoir, le crédit dont on dépouilla les nobles, passa tout entier à la couronne. Le peuple ne fut pas admis à partager leurs dé-

pouilles; il n'obtint aucun privilège nouveau, il n'acquit pas une portion plus étendue dans la législation. Les rois de France , en travaillant à abaisser leurs grands vassaux, n'avaient pas consulté l'intérêt du peuple; ils n'avaient songé qu'à étendre leur prérogative; contens de les avoir entièrement soumis à l'autorité de la couronne, ils s'embarrassaient peu de délivrer les communes de l'ancienne dépendance où les tenaient les nobles de qui elles relevaient.

Un monarque à la tète d'un peuple ainsi uni au dedans et à l'abri des entreprises du dehors , avait le droit de former de grandes entreprises et le pouvoir de les exécuter. Les guerres étrangères, qui avaient duré presque sans interruption depuis l'avènement de Charles VIII au trône, avaient non-seulement entretenu et fortifié l'esprit belliqueux de la nation, en accoutumant les troupes aux fatigues du service militaire et en les formant en même temps à l'obéissance , elles avaient encore ajouté à leur ardeur naturelle la vigueur de la discipline. Une noblesse brave et active qui se regardait comme oisive et inutile lorsqu'elle n'était pas en campagne, qui ne connaissait guère d'autres amusemens que les exercices et les jeux militaires, qui ne voyait d'autre route à la puis sance, à la renommée ou à l'opulence que la guerre, ne pouvait pas souffrir que son souveverain restât long-temps dans l'inaction. Le peuple, étranger aux arts de la paix, était toujours prêt à prendre les armes au commandement de ses supérieurs; les dépenses des guerres longues soutenues dans des pays éloignés, l'avaient accoutumé à supporter des impositions qui peuvent paraître légères en les comparant au poids énorme des taxes modernes , mais qui paraîtront exorbitantes si on les compare à celles qui étaient levées en France, ou dans tout autre état de l'Europe avant le règne de Louis XL Ainsi tous les membres dont le royaume était composé, étant également impatiens d'exercer leur activité, et en état de faire de grands efforts, les entreprises et les opérations de la France ne durent pas être moins formidables en Europe que celles de l'Espagne. Les avantages supérieurs de sa siîuation, la contiguïté et la masse de son territoire , et l'état particulier de sa constitution politique, concouraient à rendre oes entreprises encore plus alarmantes et plus

décisives. Le roi exerçait une autorité absoiue sur ses sujets; le peuple ne connaissait ni les occupations ni les habitudes qui donnent de l'éloignement ou de l'inaptitude pour la guerre; les nobles, quoique soumis au degré de subordination nécessaire dans un gouvernement régulier, conservaient encore la fierté et le courage, effet de leur ancienne indépendance. La vigueur des temps de la féodalité subsistait encore, mais sans l'anarchie qui en était la suite ; et les rois de France pouvaient employer avec avantage l'ardeur belliqueuse que cette ancienne et singulière institution avait allumée ou entretenait encore, sans être exposés à aucun des dangers ou des inconvéniens inséparables de ce système politique lorsqu'il était dans toute sa force.

Un royaume , dans l'état qu'on vient de décrire, est peut-être capable de plus grands efforts militaires que dans un période même où il aurait fait plus de progrès; mais quelque redoutable , quelque funeste même aux autres nations que pût être une semblable puissance, les guerres civiles qui s'élevèrent alors clans cette monarchie préservèrent l'Europe des suites qu'elle en aurait pu craindre. Pendant la moitié drun siècle, la France fut occupée et troublée par ces querelles intestines dont la religion fut le prétexte et l'ambition la cause , où les chefs des différentes factions déployèrent a l'envi de grands talens, mais où le gouvernement, sous une suite de règnes faibles, ne montra ni vigueur ni habileté. Ces troubles épuisèrent la force intérieure du royaume; l'esprit d'anarchie se répandit à tel point parmi les nobles , à qui la rébellion était familière et la contrainte des lois étrangère , qu'il fallut ensuite un long intervalle non-seulement pour rétablir la vigueur de la nation , mais encore pour raffermir l'autorité du prince, de sorte qu'il s'écoula encore bien du temps avant que la France pût tourner toute son attention vers les affaires du dehors, et soutenir une guerre étrangère avec toutes ses ressources. Elle était encore bien loin de reprendre en Europe cet ascendant qu'elle a obtenu depuis l'administration du cardinal de Richelieu , et que la situation ainsi que l'étendue de ses domaines, la nature de son gouvernement et !e caractère de son peuple la mettent en état de conserver.

Tandis que les états du continent étendaient

leur pouvoir et leur influence, l'Angleterre, de son côté, travaillait avec le même succès à augmenter sa force intérieure et à perfectionner son gouvernement. Henri VIII , peut-être sans en avoir l'intention, mais certainement sans un plan fixe et suivi, poursuivit le projet d'abaisser la noblesse , que la politique de son père Henri VII avait commencé. L'orgueil et le caprice, qui dominaient dans son caractère, lui firent employer de préférence dans l'administration des affaires publiques des hommes nouveaux, parce qu'il les trouvait plus souples ou moins scrupuleux ; il leur confia l'autorité la plus étendue, et les éleva même aux places les plus distinguées par la dignité , ce qui ne pouvait manquer d'avilir et de blesser l'ancienne noblesse. En aliénant ou en faisant vendre les biens ecclésiastiques, dont le produit fut dissipé avec une profusion égale a la rapacité qui les avait envahis , et en accordant aux anciens propriétaires de terres le privilège de vendre leurs biens et d'en disposer par testament , il mit en circulalion un fonds de richesses immenses, auparavant sans activité; par ce moyen il excita l'esprit d'industrie et de commerce, et lui donna du mouvement et de l'énergie. La route du crédit et de l'opulence se trouva ouverte aux personnes de tous les états. L'accroissement subit et excessif de la masse d'argent qu'occasiona en Espagne la découverte de l'Amérique fut funeste à l'industrie de ce royaume, au lieu que l'augmentation modérée de la masse des richesses qui circulaient en Angleterre y donna la vie au commerce, éveilla l'industrie de la nation, et l'encouragea à des entreprises utiles. En France, la couronne gagna ce que perdit la noblesse ; en Angleterre , les communes partagèrent avec le roi la dépouille des nobles ; en acquérant des propriétés , elles acquirent en même temps du pouvoir et de la considération; elles commencèrent à sentir leur propre importance ; elles étendirent par degrés leur influence dans le corps législatif ; et sans qu'on prévît ni qu'elles prévissent peut-être elles-mêmes l'effet de leurs prétentions, elles obtinrent a la fin celte autorité puissante à laquelle la constitution britannique est redevable de son existence , et devra la conservation de sa liberté.

hn même temps que le gouvernement anglais avançait vers sa perfection, plusieurs circons-

tances concouraient à changer l'ancien système politique relativement aux puissances étrangères et à en introduire un autre plus avantageux à l'état. En rejetant la suprématie et la juridiction du siège de Rome , la nation épargna des sommes considérables qu'on faisait passer tous les ans à Rome , soit pour des dispenses et des indulgences, soit pour subvenir aux frais des pèlerinages dans les pays étrangers *, soit pour payer les annates, les premiers fruits et mille autres taxes que cette cour avide et artificieuse levait sur la crédulité des peuples. L'idée d'une juridiction différente delà puissance civile, et qui prétendait non-seulement en être indépendante, mais y être même supérieure , était une étrange absurdité en matière de gouvernement, propre à donner de l'inquiétude aux esprits faibles , et tendant directement à troubler la société; cette absurdité fut entièrement abolie. Le gouvernement devint plus simple à la fois et plus respectable lorsqu'il n'y eut plus de rang ni d'état qui pût exempter quelques citoyens d'être cités aux mêmes tribunaux et jugés par les mêmes lois que tous les autres citoyens.

Les Anglais, en perdant Calais , furent exclus du continent. Tous les projets d'invasion en France devinrent alors aussi chimériques qu'ils avaient été auparavant nuisibles. Les vues des Anglais se bornèrent, d'abord par nécessité, ensuite par choix, à leur propre île. Cette fureur de conquête qui, pendant plusieurs siècles, avait agité la nation et épuisé ses forces en guerres continuelles et infructueuses , se dissipa enfin. Ces esprits actifs qui n'avaient jusqu'alors connu et suivi d'autre profession que la guerre, apprirent à chercher de l'occupation dans les arts de la paix, et l'état y gagna. La nation, affaiblie par ses fréquentes expéditions sur le continent , reprit de nouvelles forces ; et lorsque des circonstances extraordinaires la forcèrent dans la suite à prendre part à des guerres étrangères, la vigueur de ses efforts en fut d'autant plus

1 La perte évidente que ces différentes dépenses occa-j sionaient à la nation, doit avoir été très considérable. Les pèlerinages seuls étaient un objet de conséquence. En 1428, il y eut neuf cent seize personnes qui demandèrent des permissions pour aller visiter l'église de Saint-Jacques de Compostelle en Espagne. {Rymcr, vol. X.) En 1434 , le nombre des pèlerins pour le même lieu monta à deux mille quatre cent soixante : en 1445, il fut de deux mille cent. Rymer, vol. XL

grande que ces efforts n'étaient qu'accidentels et de courte durée.

*Le même principe, qui avait engagé les Anglais à adopter ce nouveau système relativement aux puissances du continent, leur fit aussi changer leur plan de conduite à l'égard de l'Ecosse, le seul état étranger qui, par sa situation locale , avait avec les Anglais une liaison assez intime pour exiger de leur part une attention continuelle. Ils renoncèrent à leur ancien système , c'est-à-dire à la conquête de ce royaume , parce que la nature du pays, jointe à la bravoure de ses robustes habitans, rendait ce projet, sinon impraticable, au moins fort dangereux; il parut préférable de travailler à s'assurer en Ecosse assez d'influence pour mettre l'Angleterre à l'abri de tout danger et de toute inquiétude de ce côté. La pauvreté nationale des Écossais et la violence de leurs factions rendaient l'exécution de ce plan facile pour un peuple si supérieur à eux du côté des richesses. Leurs chefs , plus populaires, furent séduits; les ministres et les favoris de la couronne furent corrompus; et Ton prit un ascendant si absolu dans leurs conseils , que les opérations de l'Ecosse furent bientôt subordonnées en grande partie aux intérêts de l'Angleterre. Une sécurité si parfaite à l'égard des puissances étrangères, ajoutée aux avantages intérieurs dont l'Angleterre jouissait déjà , ne put manquer d'augmenter sa considération et son crédit. Le long règne d'Elisabeth, qui fut également distingué par la sagesse , la fermeté et la vigueur, accéléra les progrès de cette puissance, et l'éleva avec rapidité à ce degré de supériorité qu'elle a conservé depuis parmi les états de l'Europe.

Pendant le période dans lequel la situation politique des grandes monarchies subit ces révolutions , il se fit aussi dans les états inférieurs T.es changemens très importans : ceux qui arrivèrent à la cour de Rome sont les plus frappans , et ils ont eu les suites les plus sérieuses et les plus étendues.

J'ai exposé dans mon Introduction la naissance de celte juridiction spirituelle que les papes se sont arrogée comme vicaires de Jésus- Christ, et j'ai suivi les progrès de l'autorité qu'ils ont possédée comme princes temporels. Avant le règne de Charles-Quint, rien ne lendit à circonscrire ou à modérer leur puissance que

les lettres et la philosophie qui commençaient à se ranimer et à être cultivées. Les progrès de la science n'étaient pas encore bien considérables , sa marche est toujours lente; il faut laisser écouler bien du temps avant que son influence s'étende sur le peuple et produise sur lui des effets sensibles. Peut-être que les lumières peuvent par degrés et après une longue succession de temps ébranler un système de fausse religion , mais il n'y a pas d'exemple qu'elles en aient entièrement détruit un seul. Ce sont des instrumens trop faibles pour démolir ces grands édifices que la superstition élève sur des fondemens profonds, et qu'elle fait fortifier avec l'art le plus consommé.

Luther avait attaqué la suprématie du pape avec d'autres armes, et avec une impétuosité plus formidable. Le temps et la forme de son attaque, et une foule de circonstances qui ont déjà été exposées, concoururent au succès de son entreprise. Le charme , qui aveuglait ies hommes depuis tant de siècles, se dissipa tout à coup. L'esprit humain, qui pendant si longtemps était resté aussi aveuglément soumis que s'il n'eût été formé que pour croire ce qu'on lui enseignait et pour faire ce qu'on lui prescrivait, sortit soudainement de sa léthargie ; il voulut connaître avant de croire ; il sentit le poids de ses fers, et brisa bientôt le joug qu'il avait porté jusqu'alors. Cette fermentation , cette inquiétude extraordinaire des esprits qui, aperçue dans l'éloignement des temps, paraît inexplicable ou extravagante, était si générale, qu'elle doit avoir été produite par des causes naturelles et d'une activité bien puissante. Les royaumes de Danemark, de Suède, d'Angleterre et d'Ecosse, et presque la moitié de l'Allemagne, secouèrent le joug de la domination des papes, abolirent ieur juridiction dans leurs domaines, et donnèrent force de loi à des formes de culte et à des systèmes de doctrine , non-seulement indépendans de l'église romaine, mais absolument opposés à ses dogmes.

Cet esprit d'innovation ne se borna pas aux peuples qui s'étaient révoltés ouvertement contre le pape, il se répandit dans toute l'Europe, et éclata dans tous les pays avec différens degrés de violence. 11 pénéfra de bonne heure en France, et y fit des progrès rapides. Le nombre de ceux qui embrassèrent les opinions des réformateurs

y était si grand, leur zèle avait tant d'ardeur, et les talens de leurs chefs étaient si distingués que bientôt ils osèrent disputer la supériorité à l'église établie, et qu'ils furent quelquefois sur le /oint de remporter la victoire. Dans toutes les provinces d'Allemagne qui commuèrent à reconnaître la suprématie papale , ainsi que dans les Pays-Bas, la doctrine du protestantisme était enseignée secrètement ; et elle avait fait tant de prosélytes , qu'ils étaient prêts à se révolter, et que la crainte seule de la sévérité du gouvernement les empêcha de suivre l'exemple de leurs voisins et de se rendre indépendans. En Espagne et en Italie la même disposition à secouer le joug se fit. apercevoir. Plusieurs personnes, distinguées par leur savoir et leurs talens, attaquèrent avec (ant de force et traitèrent avec tant de mépris les prétentions du pape à l'infaillibilité et au pouvoir suprême, qu'il fallut toute la vigilance du magistrat civil, tout l'appareil de l'autorité pontificale, et toute la rigueur du tribunal de l'inquisition pour réprimer et éteindre ces dispositions.

La défection de tant d'états riches et puissans porta un coup funeste à la grandeur et à la force du siège de Rome ; les papes en perdant une partie de leurs domaines et de leurs revenus , eurent par là moins de récompenses à distribuer aux ecclésiastiques des différentes dénominations, qui leur étaient attachés par des vœux d'obéissance aussi bien que par les liens de l'intérêt, et qu'ils employaient comme des instrumens propres à établir ou à soutenir leurs usurpations dans toutes les parties de l'Europe. Ces mêmes contrées qui désavouaient alors la juridiction des papes, étaient celles qui anciennement leur avaient été le plus dévouées. L'empire de la superstition diffère de toute autre espèce de domination; son pouvoir souvent est plus grand et trouve une obéissance plus aveugle dans les pays éloignés du siège du gouvernenent, tandis que ceux qui en sont plus voisins sont aussi plus à portée d'apercevoir les impostures sur lesquelles il est fondé, et les artifices dont on se sert pour le soutenir. Les vices ou les défauts personnels des papes, les fautes et la corruption de leur administration, l'ambition, !a vénalité et la fausseté qui régnaient à leurs ecrurs, ne pouvaient échapper aux Italiens, et affaiblissaient nécessairement ce degré de respect

l '559; qui fait naître la soumission. Mais en Allemagne, en Angleterre et dans les pays plus distans de Rome, toutes ces choses étaient absolument ignorées, ou n'étant connues que par tradition, elles ne faisaient que des impressions légères. La vénération pour la dignité papale augmentait donc en raison de la distance; et celte considération , fortifiée par une ignorance grossière , rendait les peuples également crédules et obéissans. En suivant les progrès de la domination des papes, on voit que ce fut en Allemagne et dans les autres pays éloignés de l'Italie qu'ils tentèrent avec le plus de succès les entreprises les plus hardies, qu'ils imposèrent les taxes les plus pesantes et qu'ils exercèrent les vexations les plus odieuses: de sorte que, pour estimer la somme de pouvoir que la cour de Rome a perdue par les suites de la réformation, il faut tenir compte non-seulement du nombre, mais encore du caractère des peuples qui ont secoué le joug; il faut considérer non -seulement la grande étendue de territoire dont elle a été dépouillée , mais encore la soumission extraordinaire des sujets qu'elle a perdus.

Ce ne fut pas seulement par la défection de tant d'états et de royaumes que la réformalion contribua à diminuer la puissance des pontifes romains ; elle les obligea de suivre un nouveau plan de conduite même à l'égard des nations qui continuèrent de reconnaître leur juridiction; ils les gouvernèrent avec plus de douceur et par des maximes nouvelles. La réformation leur apprit, par un exemple funeste, ce qu'ils semblaient avoir ignoré jusqu'alors, qu'on peut épuiser à la fin et pousser à bout la patience et la crédulité des hommes. Ils craignirent de faire un nouvel usage de leur autorité qui pût alarmer ou aigrir les sujets qui leur restaient , et les exciter à la révolte ; ils virent s'établir dans plusieurs contrées de l'Europe une église rivale, attentive à épier toutes les fautes qui leur échapperaient dans leur administration , et ardente à les relever. Ils savaient que les opinions opposées à leur puissance et à leurs usurpations n'étaient pas uniquement celles de leurs ennemis , mais qu'elles étaient répandues même parmi les peuples qui leur restaient encore attachés. D'après toutes ces considérations, il n'était plus possible aux pontifes de Rome de conduire et de gouverner leurs sectateurs comme ils l'avaient fait

dans des temps de paix et de ténèbres , où la foi était aveugle et la soumission sans bornes, où les peuples, en troupeaux dociles, obéissaient sans résistance à la voix du pasteur. Depuis l'époque de la réformation , les papes ont gouverné par adresse et par intrigue plutôt que par autorité ; le style de leurs décrets est resté le même , mais l'effet en a été bien différent. Ces bulles et ces interdits qui , avant la révolution , faisaient trembler les plus grands monarques , ont été depuis ce période méprisés par les plus petits princes. Ces décisions hardies , ces actes de juridiction qui, pendant plusieurs siècles, étaient non-seulement reçus sans contradiction , mais encore révérés comme les arrêts d'un tribunal sacré, auraient été, après la révolte de Luther, méprisés par une partie de l'Europe, comme l'effet de la sottise et de l'arrogance, et détestés par l'autre partie, comme des excès d'impiété et d'injustice. Les papes ont été obligés dans leur administration de se conformer aux principes de leurs adhérens, et même d'avoir égard aux préjugés de leurs adversaires. Ils se hasardent rarement à s'arroger de nouveaux droits ou même à défendre avec trop d'obstination leurs anciens privilèges, de crainte d'irriter leurs amis, et ils évitent avec soin toutes les démarches qui pourraient soulever l'indignation ou exciter la dérision de leurs ennemis. La politique de la cour de Rome est devenue précautionnée, circonspecte et timide, autant qu'elle était autrefois téméraire et violente ; et quoique les prétentions à l'infaillibilité, prétentions sur lesquelles repose toute l'autorité des papes, ne leur permettent pas de se désister jamais d'une juridiction qu'ils ont une fois réclamée et exercée , ils ont la prudence de laisser dans l'inaction plusieurs de leurs privilèges, dans la crainte que des tentatives hors de saison pour les faire revivre, ne leur fassent perdre le reste de pouvoir dont ils jouissent encore. Avant le seizième siècle, il n^se formait aucune entreprise considérable dont les papes ne fussent les moteurs et les chefs; ils dirigeaient toutes les grandes alliances , ils étaient regardés comme les arbitres des affaires de la chrétienté , et la cour de Rome était le centre des intrigues et des négociations politiques. Mais, depuis cette époque , les plus grandes opérations ont été conduites sans l'intervention des papes, qui sont tombés presque au

niveau des autres princes d'Italie ; ils continuent de s'arroger la même étendue de juridiction spirituelle, mais ils n'osent pas l'exercer, et ils conservent à peine l'ombre de la puissance temporelle qu'ils avaient anciennement.

Quelque fatale que la réformation eût été à la puissance des papes , elle servit du moins à introduire dans l'église romaine l'étude des lettres et de la morale. Les ecclésiastiques romains, animés par le désir d'égaler les réformateurs dans les talens qui avaient mérité à ceux-ci l'estime des hommes, par la nécessité d'acquérir les connaissances nécessaires pour se mettre en état de défendre leurs propres opinions ou de réfuter les objections de leurs adversaires , et par l'émulation naturelle entre deux églises rivales, s'appliquèrent à l'élude des sciences utiles, et les cultivèrent avec tant d'assiduité et de succès , qu'ils parvinrent par degrés à se rendre aussi célèbres par leurs progrès clans la littérature , qu'ils avaient été pendant long-temps distingués par leur ignorance. Le même principe occasiona une révolution non moins remarquable dans la conduite du clergé de l'église romaine. Différentes causes, dont on a fait plus haut l'énumération, avaient concouru à introduire parmi ces ecclésiastiques une irrégularité ou plutôt une dissolution de mœurs scandaleuse. Luther et ses adhérens commencèrent leur attaque contre l'église romaine par les invectives les plus violentes contre ce scandale ; de sorte que , pour faire cesser ces déclamations, le clergé fut obligé de mettre dans sa conduite plus de décence et de réserve. Les réformateurs eux-mêmes se distinguaient non-seulement par la pureté , mais encore par l'austérité de leurs mœurs, et ils avaient à cet égard une réputation si bien établie dans l'opinion publique, que les ecclésiastiques romains auraient bientôt perdu toute espèce de crédit, s'ils n'avaient pas tâché de se conformer, du moins en partie, à cet exemple. Ils savaient toutes leurs actions que trouveraient dans les protestans , que l'inimitié et la rivalité animaient également, des observateurs attentifs et sévères, à qui aucune de leurs fautes n'échapperait, qui les jugeraient sans indulgence, et les relèveraient sans ménagement. Cette considération rendit les ecclésiastiques très soigneux , non-seulement d'éviter tous les excès qui pouvaient mériter le blâme , mais en-

core d'acquérir des vertus dignes d'estime et d'éloge. En Espagne et en Portugal , où la juridiction tyrannique de l'inquisition étouffa la doctrine protestante dès sa naissance, l'esprit du papisme a été invariable, la littérature y a fait peu de progrès et le caractère des ecclésiastiques y est presque le même. Mais dans les pays où les partisans des. deux doctrines ont vécu les uns avec les autres, où ils ont entretenu entre eux une communication libre et suivie, pour des objets de commerce ou de littérature , on voit clairement qu'il s'est fait une grande révolution dans les idées comme dans la conduite des ecclésiastiques papistes. Les mœurs du haut clergé et des ecclésiastiques séculiers de France sont devenues d'une décence exemplaire, et plusieurs d'entre eux se sont distingués par les vertus et les talens qui peuvent honorer leur état.

L'influence de la réformation ne s'est pas fait sentir seulement aux membres inférieurs de l'église romaine , elle s'est étendue jusqu'au siège de Rome, jusqu'aux souverains pontifes eux-mêmes. Dans un temps où la puissance de ces pontifes , et la vénération des peuples pour leur caractère n'avaient point de bornes, où ils n'avaient point d'adversaires attentifs a observer leurs mœurs et ardens à les relever, on avait vu des papes outrager la décence et la morale même , sans que la voix publique osât s'élever contre eux ; mais ces mêmes excès seraient aujourd'hui censurés avec la plus grande sévérité, et exciteraient l'horreur et l'indignation universelle. Au lieu de chercher à imiter l'élégance et la gaîlé des cours des princes temporels et à !es surpasser en licence, les papes se sont attachés à prendre des mœurs austères et convenables à leur caractère sacerdotal. La chaire de Saint- Pierre n'a été, depuis deux siècles, souillée par aucun pontife qui ressemblât à l'infâme Alexandre VI , ou à plusieurs de ses prédécesseurs qui ont déshonoré par leurs vices la religion et la nature humaine. Dans cette longue succession de papes , on a vu régner à la cour de Rome une décence et une gravité de mœurs inconnues dans les siècles précédens. Plusieurs d'entre ces pontifes ont été recommandables par les vertus convenables à leur état, et quelques-uns ont fait par leur bienfaisance, leur modération et leur goCl pour les lettres , une sorte de réparation ù

l'humanité pour les crimes de leurs prédécesseurs. Ainsi les avantages qu'a produits la réformation ont été plus étendus qu'on ne le croirait en ne portant sur cet objet qu'un coup d'œil superficiel ; cette grande révolution dans l'église chrétienne a servi, en grande partie, à épurer les mœurs , à répandre le goût de l'étude et à inspirer l'amour de l'humanité. L'histoire a conservé la mémoire d'un si grand nombre d'événeraens révoltans occasionés par des querelles religieuses , qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment agréable en voyant naiirc quelques effets utiles et salutaires d'une source dont sont sorties tant d'horribles calamités.

La république de Venise qui , au commencement du seizième siècle, avait paru si formidable que presque tous les potentats de l'Europe s'étaient ligués pour concourir à sa destruction , voyait de jour en jour s'affaiblir sa splendeur et sa puissance. Elle perdit non -seulement une grande partie de son territoire par la guerre qu'occasiona la ligue de Cambray; ses revenus et ses ressources avaient été épuisés par les efforts extraordinaires et long-temps continués qu'elle avait été obligée de faire pour se défendre; et d'ailleurs le commerce, qui avait été la source de sa richesse et de sa puissance, commençait à décroître sans laisser l'espérance de le relever jamais. Toutes les conséquences funestes qui devaient résulter pour la république de la découverte d'un passage aux Indes orientales par le cap de Bonne-Espérance n'échappèrent pas à la sagacité du sénat de Venise, mais en les prévoyant il ne put les prévenir. Dans la vue d'empêcher les Portugais de former des établissemens dans les Indes, non-seulement cette république souleva les soudans d'Egypte et les empereurs ottomans contre ces dangereux aventuriers , elle l fournit même en secret du secours aux infidèles pour favoriser leurs entreprises ; mais tous ces efforts furent sans succès. L'activité et la valeur des Portugais surmontèrent tous les obstacles; ils s'établirent solidement dans les fertiles contrées de l'Inde, et y acquirent , avec de vastes territoires , un crédit encore plus étendu. Lisbonne devint , à la place de Venise , le marché des précieuses productions de l'Orient. Les Vénitiens, après avoir exercé pen-

1 Freher, Script, rer. germante., vol. 11, p. 52U,

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dant une longue suite d'années le monopole de ce riche trafic , s'en virent tout à coup presque entièrement exclus. Les découvertes des Espagnols dans le monde occidental ne furent pas moins funestes aux branches inférieures du commerce de Venise. Les défauts primitifs de la constitution de cette république, défauts qui ont été observés plus haut, n'avaient point été corrigés , et les désavantages qu'elle avait à vaincre, dans toutes les grandes entreprises qu'elle formait, loin de diminuer, augmentaient tous les jours. Les sources d'où elle avait tiré ses (résors et sa puissance se trouvant épuisées , l'état perdit de sa force intérieure, et ses opérations au dehors devinrent par conséquent moins formidables. Long-temps avant le milieu du seizième siècle , Venise avait cessé d'être une des principales puissances de l'Europe, et n'était plus qu'un état subalterne; mais comme le sénat eut l'adresse de cacher, sous une apparence de prudence et de précaution, cette diminution de pouvoir, comme il ne fit aucune tentative téméraire qui pût manifester son impuissance, comme les signes de la décadence politique d'un état ne se remarquent que lentement, et sont rarement assez tôt aperçus par les états voisins pour occasioner un changement soudain dans leur conduite à son égard, Venise continua long-temps d'être considérée et respectée. On la Iraitait encore , non selon la situation actuelle , mais selon le rang qu'elle avait tenu autrefois. Charles-Quint , et les rois de France ses rivaux, sollicitaient avec soin et avec ardeur dans toutes leurs entreprises l'assistance de cette république, et jusqu'à la fin du même siècle elle fut non-seulement un objet d'attention, mais encore un des centres principaux des négociations et des intrigues politiques.

L'autorité que le premier Côme de Médicis et Laurent son petit-fils s'étaient acquise dans la république de Florence par leur magnificence et leurs talens, inspira à leurs descendais l'ambition d'usurper la souveraineté de leur patrie , et en même temps leur en fraya le chemin. Charles ayant placé Alexandre de Médicis à la tète de la république, les intérêts et le pouvoir de cette famille se trouvèrent fortifiés du poids et du crédit de la protection impériale. Côme, son successeur, surnommé le Grand, sut profiter de ces avantages ; il établit son autorité su-

prême sur les ruines de l'ancienne constitution républicaine, et la transmit à ses descendans avec le titre de grands ducs de Toscane ; leurs domaines furent composés des territoires qui avaient appartenu aux trois communantés de Florence, Pise et Sienne, et ils formèrent un des états les plus respectables de l'Italie.

Les ducs de Savoie, au commencement du seizième siècle, possédaient des territoires qui n'étaient considérables ni par leur étendue ni par leur importance ; les Français, en ayant pris une partie, obligèrent le duc régnant à chercher un asile dans la forteresse de Nice où il resta renfermé pendant plusieurs années, tandis que son fils, le prince de Piémont, cherchait à améliorer sa fortune en servant , comme volontaire , dans les armées d'Espagne. Le traité de Cateau- Cambrésis lui rendit ses états paternels. Ces états sont environnés de tous côtés par de puissans voisins, dont les ducs de Savoie doivent observer , avec Ja plus grande attention, tous les mouvemens> non-seulement pour éviter le danger d'être surpris ou accablés par quelqu'un d'entre eux , mais encore pour être en état de choisir avec discernement le parti qu'il leur convient de prendre dans les querelles où il leur est impossible de ne pas s'engager. Cette situation singulière semble avoir eu une grande influence sur le caractère des ducs de Savoie. La nécessité où ils se sont trouvés de veiller sans cesse autour d'eux, de tenir tendus tous les ressorts de leur puissance et de rester dans une activité continuelle, en a fait de tous les princes connus dans l'histoire ceux qui ont montré le plus de sagacité pour démêler leurs véritables intérêts, le plus de fermeté dans leurs résolutions, et le plus d'adresse à profiter de toutes les circonstances. Ces princes ont su , par des acquisitions successives, étendre leur domaine et augmenter leur puissance; aspirant, à la fin, au titre de roi, ils l'ont obtenu il y a environ un demi-siècle , et ils tiennent aujourd'hui un rang distingué parmi les souverains de l'Europe.

Les territoires qui forment la république des Provinces-Unies, étaient confondus pendant la première partie du seizième siècle, parmi les nombreuses provinces soumises à la maison d'Autriche; c'était un objet si peu considérable qu'à peine s'est-il présenté une seule occasion

d'en faire mention dans tout le période actif qui fait le sujet de cette histoire. Mais bientôt après le traité de Gateau-Cambrésis, les maximes violentes et superstitieuses de l'administration de Philippe , ayant été mises en exécution avec une rigueur impitoyable par le ducd'Albe, soulevèrent a tel point les peuples libres des Pays Bas, Qu'ils secouèrent le joug espagnol, et ré;ablirent les lois et la liberté dont ils jouissaient anciennement, et ils les défendirent avec une valeur infatigable qui, après avoir occupé les armées d'Espagne pendant un demi-siècle, épuisa les forces et flétrit la gloire de celte monarchie, et ils contraignirent à la fin leurs anciens maîtres à les reconnaître et à les traiter comme une nation libre et. indépendante. Cet état, fondé sur la liberté, se soutenant par l'industrie et l'économie, augmentait sa réputation dans le temps même qu'il luttait pour son existence. Mais lorsque la paix et la sécurité lui eureut permis d'agrandir ses vues et d'étendre son commerce, il devint une des puissances les plus respectables et les plus entreprenantes de l'Europe.

Les événemens qui appartiennent aux royaumes du nord de l'Europe ont tenu peu de place dans le cours de cette histoire.

La Russie était encore ensevelie dans la barbarie et l'obscurité d où elle n'a été tirée que vers le commencement du siècle présent , par le génie créateur de Pierre-le-Grand, qui a fait con-

naître et redouter son pays au reste de l'Europe. Le Danemark et la Suède subirent , pendant ie règne de Charles-Quint , de grandes révolutions dans la constitution civile et ecclésiastique de leur gouvernement. En Danemark , un tyran fut détrôné et chassé du royaume , et un nouveau prince fut appelé au trône par la voix du peuple. On vit en Suède u& peuple belliqueux excité à prendre les armes parla cruauté et l'oppression , secouer le joug des Danois et conférer la dignité royale à son libérateur Gustave Ericson, qui avait toutes les vertus d'un héros et d'un citoyen. Le Danemark épuisé par des guerres étrangères , affaibli par les dissensions qui s'étaient élevées entre le roi et les nobles , est devenu incapable de faire les efforts nécessaires pour recouvrer l'ascendant qu'il a eu long-temps dans le nord de l'Europe. La Suède n'a pas plus tôt été délivrée d'une domination étrangère, qu'elle a commencé à réparer ses forces, et en peu de temps elle a acquis tant de vigueur dans sa constitution intérieure , qu'elle est devenue le premier état du Nord. Dès le commencement du dix-septième siècle , elle s'est élevée à un des premiers rangs parmi les puissances de l'Europe, et elle a eu la principale part dans la formation et la conduite de cette puissante ligue qui a protégé non-seulement la religion protestante, mais encore la liberté de l'Allemagne , contre la superstition et l'ambition de la maison d'Autriche.

RECHERCHES HISTORIQUES

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