‹ Œuvres complètesChapitre 42 sur 63 · SQ · texte numérisé non relu

SQ

les régions éloignées de l'orient aient contribué à étendre le commerce et augmenter les jouissances de l'Europe , on peut observer une différence remarquable, quant au temps et à la manière dont ces effets ont été produits. Quand les Portugais visitèrent pour la première fois les différentes contrées de l'Asie qui s'étendent depuis la côte de Malabar jusqu'à la Chine , ils les trouvèrent peuplées de nations très civilisées, qui avaient fait des progrès considérables dans les arts utiles et agréables , accoutumées à entretenir des rapports avec les étrangers, et parfaitement au fait des avantages du commerce. Mais quand les Espagnols commencèrent à parcourir le Nouveau-Monde qu'ils avaient découvert , il leur présenta un aspect bien différent. Les îles étaient habitées par des sauvages nus , si étrangers aux arts les plus simples et les plus nécessaires de la vie, qu'ils subsistaient principalement des productions spontanées d'un climat heureux. Le continent parut être une forêt d'une étendue immense, le long de laquelle erraient quelques faibles tribus, dont l'industrie n'était guère supérieure à celle des insulaires. Ses deux grandes monarchies mêmes, que l'on avait honorées du nom d'états civilisés, n'avaient guère plus de titres que leurs compatriotes à cette dénomination. Les habitans du Mexique et du Pérou, à qui les métaux utiles étaient inconnus , et qui manquaient de celte adresse qui sait faire des animaux inférieurs les compagnons de nos travaux, avaient fait si peu de progrès dans l'agriculture, le premier de tous les arts , que l'une des plus grandes difficultés contre lesquelles eurent à lutter le petit nombre d'Espagnols qui renversèrent ces empires tant vantés, fut de savoir comment ils s'y procureraient les choses nécessaires à leur subsistance. Ce fut donc dans un esprit bien différent que le commerce forma et suivit ses liaisons avec deux pays dont l'état de société se ressemblait si peu. Les Portugais, sûrs de trouver dans l'orient non-seulement les productions dont la main libérale de la nature a enrichi cette partie du globe, mais les différentes manufactures qui étaient depuis long-temps connues et admirées dans l'Europe, se livrèrent à ce commerce attrayant avec la plus grande ardeur. Leurs monarques en regardèrent l'encouragement comme un des principaux objets du gouvernement; ils

HISTORIQUES

dirigèrent vers ce but toutes les ressources du royaume , et éveillèrent dans leurs sujets cette puissante émulation qui fut couronnée de succès si brillans et si rapides. La vive attente qui conduisait les Espagnols à travers les pays qu'ils venaient de découvrir ne fut pas secondée du même bonheur. L'industrie des grossiers habitans du Nouveau-Monde ne leur fournit pas un seul objet de commerce. Les productions naturelles même du sol et du climat , quand elles n'étaient pas entretenues et multipliées par la main nourricière et active de l'homme , ne doivent être comptées que pour très peu. L'espérance plus que le succès les engageait à étendre leurs recherches et leurs conquêtes ; et comme l'état n'en tirait presque aucun avantage direct, il en abandomia le principal soin à des particuliers dont l'industrie , bien plus que les efforts du gouvernement, acquit à l'Espagne ses plus belles possessions dans l'Amérique. Au lieu des grands et rapides avantages que les Portugais recueillirent de leurs découvertes, il s'écoula plus d'un demi -siècle avant que les Espagnols eussent commencé à tirer quelque parti de leurs conquêtes , si ce n'est le peu d'or qu'ils obligeaient les insulaires de leur ramasser, et le pillage de l'or et de l'argent dont les Mexicains et les Péruviens se servaient pour orner leurs personnes et leurs temples, et dont étaient composés les vases consacrés à des usages religieux ou domestiques. Ce ne fut que lors de la découverte des mines de Potosi dans le Pérou , l'an 1545, et de celles Sacotécas dans le Mexique peu de temps après , que les territoires espagnols dans le Nouveau -Monde augmentèrent constamment et d'une manière sensible les richesses et les revenus de la métropole.

Il n'y eut pas plus de différence entre le commerce de l'Inde et celui de l'Amérique , quant à la circonstance particulière que je viens de développer , que par rapport à la manière de le conduire , lorsqu'il fut devenu un des principaux objets des soins du gouvernement. Le trafic de l'orient était une simple opération mercantile qui se bornait à l'achat soit des productions naturelles du pays , telles que les épiceries , les pierres précieuses, les perles, etc., soit des manufactures qui abondaient chez une race d'hommes industrieux, comme les étoffes de soie et de colon, la porcelaine, etc. II ne fallait

SUR L'INDE ANCIENNE

rien de plus pour la direction de ce commerce , que de savoir placer à propos un petit nombre d agens intelligens pour préparer l'assortiment convenable des marchandises destinées à compléter les cargaisons des vaisseaux au moment qu'ils arrivaient d'Europe , ou tout au plus de se mettre en possession d'un certain nombre de p stes fortifiés, pour s'assurer l'entrée des ports propres à radouber en sûreté les vaisseaux , ou se mettre à l'abri des insultes d'un pouvoir ennemi. Il n'y avait aucune nécessité de chercher à établir des colonies , soit pour la culture du sol ou la conduite des manufactures. Ces deux objets restèrent comme auparavant entre les mains des naturels.

Mais aussitôt que l'extravagant esprit d'aventure dont avaient été animés les Espagnols , qui les premiers allèrent à la recherche et à la conquête du Nouveau-Monde , commença à se ralentir , et lorsqu'au lieu de courir de province en province comme des aventuriers à la poursuite de l'or et de l'argent , ils songèrent sérieusement à rendre leurs conquêtes utiles parla culture et l'industrie, ils sentirent la nécessité d'établir des colonies dans tous les pays dont ils voulaient tirer parti. D'autres nations imitèrent leur exemple dans les établissemens qu'ils formèrent ensuite dans quelques-unes des îles et sur le continent du nord de l'Amérique. L'Europe , après avoir dévasté le Nouveau-Monde , commença à le repeupler, et ses enfans, à l'ombre d'un système de colonies (dont il n'entre pas dans mon sujet d'expliquer l'esprit et la marche) , y multiplièrent d'une manière étonnante. Tous les objets de trafic venus du Nouveau-Monde , si nous en exceptons les fourrures et les peaux achetées des peuples de chasseurs du nord de l'Amérique , et d'un petit nombre de tribus qui vivent aussi de la chasse sur le continent méridional, sont le produit de l'industrie des Européens qui y sont établis. C'est à leurs efforts ou à ceux des hommes qu'ils ont instruits ou forcés au travail , que nous sommes redevables du sucre , du rum , du coton, du tabac, de l'indigo, du riz, et même de l'or et de l'argent tirés des entrailles de la terre. Fortement occupés de ces branches d'industrie lucratives, les habitans du Nouveau- Monde ne font que peu d'attention aux travaux qui emploient un si grand nombre de membres des autres sociétés, et ils sont à la merci de

l'ancien continent pour une partie de leurs subsistance et pouf tous les objetsqui constituent le luxe et l'élégance. Ainsi les Européens ont formé des manufactures dont l'Amérique est l'objet, et leur industrie s'est infiniment accrue du vaste débit des marchandises destinées à satisfaire les besoins de contrées immenses dont la population augmente continuellement; l'influence de ce débit ne se borne pas seulement aux nations qui se trouvent dans des rapports plus intimes avec les colonies américaines ; elle se fait sentir dans toutes les parties de l'Europe qui fournissent quelques-uns des articles qui leur sont envoyés , et met également en action les bras de l'artisan dans les provinces intérieures d'Allemagne, dans la Grande-Bretagne et dans les autres pays qui ont un commerce direct avec le Nouveau-Monde.

Mais en même temps que l'on convient que la découverte et la conquête de l'Amérique est une des principales causes de celte rapide augmentation d'industrie et de richesse qui se fait remarquer en Europe depuis les deux derniers siècles, des spéculateurs tremblans ont soutenu que l'Europe, pendant tout ce même période , s'est appauvrie insensiblement par la perte de son or employé à soutenir son commerce avec l'Inde. Mais cette erreur n'est venue que du peu d'attention que l'on a fait à la nature et à l'usage des métaux précieux. On doit les envisager sous deux points de vue différens ; ou comme des signes que toutes les nations civilisées sont convenues d'employer pour apprécier ou pour représenter la valeur du travail et des autres marchandises , et par ce moyen faciliter l'achat du premier et le transport des autres des mains d'un propriétaire dans celles d'un autre; ou l'on peut considérer l'or et l'argent comme étant en eux-mêmes des marchandises ou des objets de commerce que l'on ne peut acquérir que par d'autres objets équivalens. C'est sous ce point de vue que l'on devrait envisager l'exportation des métaux précieux en orient ; car comme la nation qui les exporte ne peut les obtenir que par le produit de son propre travail et de son industrie, ce commerce doit, quoique non pas d'une manière aussi visible et aussi directe que celui d'Amérique, contribuer à augmenter l'industrie générale et l'opulence de l'Europe. Si , pour prix des rixdales nécessaires au soutien de

RECHERCHES HISTORIQUES

son commerce avec l'Inde, l'Angleterre est obligée de donner une certaine quantité de ses étoffes en drap ou en colon . ou de sa quincaillerie, alors les bras d'un plus grand nombre d'ouvriers sont mis en mouvement , et il s'exécute une portion d'ouvrage qui , sans ce commerce , n'aurait pas eu lieu. La nation recueille tout le bénéfice qui vient de l'augmentation de l'industrie. Avec l'or et l'argent que ses manufactures ont achetés clans l'occident , elle peut se montrer dans les marchés de l'orient, et l'exportation tant redoutée de ces métaux clans l'Inde est ce qui enrichit le royaume au lieu de l'appauvrir.

VIII. Si l'Europe n'a pas été déshonorée par la servitude la plus humiliante qui puisse accabler des nations policées , elle le doit à la découverte du passage dans l'Inde par le cap de Bonne-Espérance, et à la vigueur et au succès avec lesquels les Portugais y ont poursuivi leurs conquêtes et établi leur domination. Je dois cet te observation à un auteur qui a éclairé par ses talens et embelli par son éloquence l'histoire des établissemens et du commerce des nations modernes dans les deux Indes l ; et elle me paraît assez bien fondée pour mériter un plus ample examen. Peu d'années après que les Portugais se furent montrés dans l'Inde, la domination desmamelucks fut renversée par l'irrésistible puissance des armes turques; et l'Egypte et la Syrie furent réunies à leur empire comme provinces. Si après cet événement le commerce avec l'Inde eût continué de suivre son ancienne direction, les sultans turcs, comme maîtres de l'Egypte et de la Syrie, ne pouvaient manquer de l'avoir A leur entière disposition , soit que les productions de l'orient fussent transportées par la mer Rouge à Alexandrie, ou, par terre, du golfe Persique à Constantinople , et dans les ports de la Méditerranée. Les monarques qui étaient alors à la tète de ce grand empire ne manquaient ni d'habileté pour sentir à quelle puissance ils s'élèveraient par ce moyen, ni d'ambition pour y aspirer. Sélim , le vainqueur des mamelucks , en confirmant les anciens privilèges des Vénitiens en Egypte et en Syrie, et par l'ordre qu'il mit dans les droits que payaient les marchandises de l'Inde , et dont j'ai déjà parlé, laissa de bonne heure apercevoir le désir inquiet qu'il avait d'as-

• M. labbé Havnal

surer à ses propres états tous les avantages du commerce avec l'orient. Soliman -le-Magnifique, son successeur, paraît avoir aussi dirigé son attention vers le même objet. Plus éclairé qu'aucun monarque de la race ottomane , aucune des démarches des puissances de l'Europe ne lui était éebappée; et il'avait remarqué à quel degré de pouvoir et d'opulence la république de Venise était arrivée , en concentrant dans ses mains le commerce de l'orient. Il voyait alors le Portugal s'élever à la même prééminence par des moyens semblables. Impatient de les imiter et de les supplanter , il forma un plan digne de sa haute renommée politique et du nom d'instituteur de lois , par lequel les historiens turcs font distingué, et il établit dans ses états , dès le commencement de son règne , un système de lois commerciales, par lequel il espérait faire encore de Constantinople ce qu'elle avait été dans les siècles brillans de l'empire grec , le grand entrepôt du commerce de l'Inde l. Pour l'accomplissement de ce dessein , il ne s'en rapporta pas seulement à l'action des lois; il équipa, vers le même temps , une flotte redoutable dans la mer Rouge, sous la conduite d'un officier de confiance , avec un nombre de janissaires suffisant , selon lui , non-seulement pour chasser les Portugais de tous leurs établissemens dansl'Inde , mais encore pour s'emparer de quelque poste avantageux dans ce pays et y arborer son pavillon. Les Portugais, par des efforts de valeur et de constance qui leur méritèrent les brillans succès dont ils furent couronnés repoussèrent ce puissant armement dans tous ses projets d'attaque, et obligèrent les tristes débris de la flotte et de l'armée turque à retourner avec ignominie dans les ports d'où ils étaient partis avec les espérances les plus certaines de terminer cette expédition d'une manière bien différente 2. Soliman, quoique fidèle au projet de chasser les Portugais de l'Inde et d'y former quelque établissement, fut si occupé, pendant le reste de son règne, de cette multitude d'opérations difficiles où le plongea son insatiable ambition, qu'il n'eut jamais le loisir d'en reprendre la suite avec résolution.

Si les mesures de Sélim eussent produit l'effet

1 Paruta, Hist. Venet., lib. vu, p. 589. Sandi, Ster. civil. Venez., part, n , p. 901.

1 Asia de Barros , dec. îv, lib. x, cap. i.

SUR L'INDE ANCIENNE

qu'il en attendait , ou si le plan plus hardi et plus étendu de Soliman eût été mis à exécution , la disposition des richesses de l'Inde, jointe à la formidable marine que toutes les puissances maîtresses de ce monopole ont toujours été en état de créer et d'entretenir, aurait nécessairement ajouté à un empire déjà redouté des nations un degré de force qui l'aurait partout rendu victorieux. L'Europe , à cette époque , n'était pas capable de résister à cette double puissance navale et militaire , soutenue des richesses du commerce, et sous la conduite d'un monarque dont le vaste génie savait tirer de

chaque objet ses avantages particuliers, et les employer tous avec le plus grand effet. Heureusement pour l'espèce humaine, le système despotique du gouvernement turc , qui avait pour base ce fanatisme absurde qui étouffa les sciences dans l'Egypte, dans l'Assyrie et dans la Grèce , séjours qu'elles habitèrent jadis avec tant de délices , fut arrêté lorsqu'il allait étendre sa domination sur l'Europe et en bannir la liberté , l'étude et le goût , au moment qu'ils faisaient d'heureux efforts pour reparaître et bénir de nouveau, éclairer et policer le genre humain.

Page 1