SECTION IV
Observations générales.
Je me suis efforcé jusqu'ici de rendre compte des progrès du commerce avec l'Inde par terre et par mer , dans les temps les plus reculés où l'histoire donne quelques renseiguemens certains sur cet objet , jusqu'à la révolution totale qu'opéra dans sa nature et dans sa marche la grande découverte que j'avais d'abord prise pour dernier terme de mes recherches. J'aurais donc pu terminer ici cette dissertation; mais comme j'ai conduit mes lecteurs jusqu'au moment où de
nouvelles idées et de nouveaux arrangeinens politiques commencèrent à s'introduire en Europe d'après les lumières répandues sur le commerce, dont' la valeur et l'importance étaient si bien connus, que presque partout sou encouragement devint un des principaux objets de l'attention publique ; comme nous voilà arrivés au point d'où l'on peut tirer la principale ligne de démarcation entre les mœurs et les institutions politiques des temps anciens et modernes; j'ai cru rendre cet ouvrage plus utile et plus instructif, en y ajoutant quelques observations générales que présentent naturellement les deux examens et la comparaison des uns et des autres. Je me flatte que ces observations ne paraîtront pas seulement intimement liées au sujet de mes recherches , et propres à les éclairer d'un nouveau jour; mais qu'en même temps elles serviront à expliquer plusieurs détails dans l'histoire générale du commerce , et à développer les effets et les conséquences de différens événemens qui n'ont pas été considérés dans leur ensemble ou avec l'attention suivie qui leur était due.
I. A la vue des grands avantages qui sont résultés de la connaissance d'une nouvelle route dans Flndepar le cap de Bonne-Espérance, l'observateur moderne s'étonnera qu'une découverte de cette importance n'ait été faite ou tentée par aucun des états commerçans chez les anciens. Mais dans les jugemens que nous formons sur la conduite des nations dans les temps éloignés, nous ne nous trompons jamais plus grossièrement que lorsque nous prenons pour règle de nos décisions , non pas les idées et. les vues de leur siècle, mais celles du siècle où nous vivons. Un des exemples les plus frappans de ces méprises est peut-être celui que nous avons sous les yeux. Ce fut d'abord desTyriens et des Grecs , maîtres alors de l'Egypte, que les différens peuples de l'Europe reçurent les productions de l'orient. Par le compte que nous avons rendu de la manière dont se faisait cet approvisionnement, il est clair qu'ils n'avaient ni les mêmes motifs que les modernes de désirer une nouvelle communication avec l'Inde , ni les mêmes moyens de l'effectuer. Toutes les opérations du commerce des anciens avec l'orient se bornaient aux ports établis sur la côte de Malabar , et s'étendaient tout au plus jusqu'à l'île de Ceylan. C'était à ces entrepôts que les naturels des diffé-
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rentes régions des parties orientales de l'Asie apportaient sur leurs propres vaisseaux les marchandises qui étaient le produit de leurs pays respectifs, ou le fruit de leur industrie; des vaisseaux de Tyr et d'Egypte, qui s'y joignaient, achevaient de compléter leurs provisions. Tant que les opérations de leur commerce de l'Inde furent resserrées dans une sphère aussi étroite, le transport d'une cargaison par le golfe Arabique, malgré les frais de la route depuis Élaîh jusqu'à Rhinocolure, ou par le désert jusqu'au Nil, était si sûr et si commode, que les marchands de Tyr et d'Alexandrie avaient très peu de raison de désirer qu'on en découvrît une autre. La situation de ces deux villes et des autres grands états commerçans de l'antiquité était bien différente de celle des pays où, dans les temps modernes , les hommes ont été assez heureux pour pouvoir entretenir des liaisons avec les parties éloignées du globe. Le Portugal , l'Espagne , l'Angleterre , la Hollande , ceux de tous les royaumes qui ont été les plus actifs et les plus heureux dans ce genre d'industrie , sont tous situés sur l'océan Atlantique (où doivent nécessairement se faire les premiers pas de toutes les découvertes européennes), ou n'en sont que peu élo:gnés. Mais Tyr était située à l'extrémité orientale delà Méditerranée ; Alexandrie, à peu près à la même distance; Rhodes , Athènes, Corinthe, qui par la suite furent rangées au nombre des villes commerçantes les plus actives de l'antiquité, étaient enfoncées dans les mêmes parages. Le commerce de tous ces états fut longtemps borné à l'enceinte de la Méditerranée; et dans quelques-uns il ne s'étendit jamais audelà. Les Colonnes d'Hercule ou le détroit de Gibraltarfurentlongtemps regardés commele terme le plus éloigné de la navigation. C'était se montrer savant marin que de pouvoir y atteindre; et avant qu'aucun de ces états pût former le dessein d'aller examiner le vaste océan inconnu qui s'étendait au-delà, il leur fallait faire un voyage, selon eux, très long et très dangereux. C'était assez pour les dégoûter d'une entreprise difficile, dont leur situation ne leur permettait pas d'espérer de grands avantages , quand même elle eût été accompagnée du succès (53).
Mais quand on supposerait que la découverte d'une nouvelle roule dans l'Inde pût intéresser ces états au point de la leur faire entreprendre,
la théorie et la pratique de la navigation étaient >i imparfaites qu'il leur eût été presque impossible d'y parvenir. Les vaisseaux dont se servaient les anciens pour le commerce étaient si petits qu'il n'aurait pas été possible d'y arrimer la quantité de vivres suffisante pour faire subsister un équi> page pendant un long voyage. Leur construction était telle qu'ils ne pouvaient que rarement s'éloigner de la terre; et leur manière de s'attacher à la côte (que j'ai souvent été obligé de rappeler) était si lente et si pleine de détours , que , d'après ces circonstances et d'autres que j'aurais pu spécifier1, nous sommes autorisés à prononcer quun voyage de la Méditerranée dans l'Inde par le cap de Bonne-Espérance eût été pour eux une chose impossible à exécuter , s'ils eussent prétendu en tirer quelque avantage pour le commerce; et l'on ne peut guère regarder comme contraire à cette décision le récit que nous a conservé Hérodote d'un voyage entrepris par quelques vaisseaux phéniciens au service d'un roi d'Egypte, lesquels étant partis du golfe Arabique , doublèrent le promontoire méridional de l'Afrique, et arrivèrent, au bout de trois ans, par le détroit de Cadix ou de Gibraltar , à l'embouchure du Nil 2 ; car plusieurs écrivains du plus grand mérite chez les anciens , et les plus distingués par les connaissances qu'ils avaient acquises dans la science de la géographie, regardèrent ce récit plutôt comme un conte amusant que comme l'histoire d'un événement réel; ils nièrent absolument la possibilité de faire le tour de l'Afrique par mer, quand ils ne se bornèrent pas au doute (54) 3. Mais si ce qu'Hérodote rapporte de la direction que suivirent ces vaisseaux phéniciens avait pu paraître digne de foi aux anciens , comment supposer qu'aucun de leurs états eût été assez égaré dans ses vues pour se proposer, comme objet d'un commerce lucratif, un voyage qui ne pouvait se faire qu'en trois ans de temps ?
II. Les progrès rapides des modernes, dans leur découverte de l'Inde, le grand pouvoir et ies établissemens précieux qu'ils y ont formés dès les commencemens , annoncent entre la raa-
' Goguet, Orig. des lois, des arts, etc., chap. h , p. 303, 329.
2 Lib. îv, chap. XMi.
3 Polyb., lib. m, Plin. ffist. nat., lib. h, chap *». Ptol. Geogr., lib. iv, cap. îx.
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nière dont ils ont conduit leurs opérations navales et la manière des anciens, une différence qui mérite d'être examinée et d'être expliquée avec la plus grande attention. Depuis le règne du premier Ptolémée jusqu'à la conquête d'Egypte par les mahométans, l'Europe fut approvisionnée des productions de l'orient par les Grecs d'Alexandrie; par les Romains, tandis qu'ils étaient maîtres de l'Egypte, et par les sujets des empereurs de Constantinople , lorsque ce royaume devint une des provinces de l'empire. Pendant ce long période, qui ne fait guère moius de mille ans, aucun de ces peuples, les plus éclairés sans doute de l'antiquité , ne s'avança jamais par mer du côté de l'orient que jusqu'au golfe de Siam , et n'eut de commerce suivi que dans les ports de la côte de Malabar et de l'île de Ceylan. Ils ne cherchèrent à faire des conquêtes , ils ne formèrent des établissemens , ils ne bâtirent des forts dans aucune partie de l'Inde. Se bornant à des rapports purement commerciaux , ils ne songèrent à acquérir aucune espèce de pouvoir ou d'empire dans les pays où ils commerçaient , quoiqu'il paraisse probable qu'ils auraient pu le faire sans beaucoup d'opposition de la part des naturels , peunle doux et efféminé, auquel ne s'était encore mêlée aucune race étrangère d'un sang plus guerrier. Mais 1 esprit entreprenant des Portugais ne se tint pas long-temps renfermé dans les mêmes limites; peu d'années après leur arrivée à Calicut , ils avancèrent du côté de l'orient dans des pays inconnus aux anciens. Les royaumes de Camboye, de Cochinchine, deTonquin , le vaste empire de Chine et toutes les îles fertiles du grand archipel de l'Inde , depuis Sumatra jusqu'aux Philippines, furent autant de nouvelles découvertes; et les Portugais, quoiqu'ils éprouvassent beaucoup de résistance de la part des mahométans, Tartares ou Arabes, établis dans plusieurs endroits de l'inde, ennemis beaucoup plus formidables que les naturels, y établirent pourtant cette domination étendue, suivie de tant d'influence, dont j'ai déjà parlé.
Cette différence , remarquable entre les progrès et les opérations des anciens et des modernes dans l'Inde, paraît tenir surtout aux connaissances imparfaites des premiers dans la théorie et dans la pratique de la navigation. Un voyage depuis la côte de Malabar jusqu'aux
Philippines était pour les anciens un voyage d'une étendue bien plus considérable qu'aucun de ceux qu'ils avaient coutume d'entreprendre ; et d'après leur manière de naviguer, ils n'auraient pu le faire qu'en beaucoup de temps. La nature de leur commerce avec l'Inde, comme je l'ai déjà observé , n'était pas propre à leur donner , pour les découvertes, cette ardeur qui anima les modernes ; et leurs vaisseaux n'étaient nullement convenables à cet objet, d'après la description que l'on nous a laissée de ceux que les marchands d'Alexandrie employaient dans le commerce du golfe Arabique. Ce fut pour toutes ces raisons que les anciens se contentèrent d'une connaissance superficielle de l'Inde ; et ce fut par des motifs qui tenaient aux mêmes causes qu'ils n'y cherchèrent ni des conquêtes ni des établissemens. Pour effectuer l'un ou l'autre , il aurait fallu qu'ils transportassent dans llnde un nombre considérable de soldats. Mais la construction de leurs vaisseaux était si défectueuse , ils connaissaient si peu l'art de les diriger, que rarement osèrent-ils transporter un corps de troupes un peu loin par mer. Il ne leur fallait pas moins de soixante-dix jours pour se rendre de Rérénice à Musiris , même après qu'Hippale eut trouvé le moyen d'y aller en ligne directe, et que leur science maritime eut été portée à son comble. En suivant l'ancienne route le long des côtes de Perse , un voyage du golfe Arabique à quelque endroit de l'Inde que ce fût se serait fait beaucoup plus lentement et en beaucoup plus de temps. Comme l'Inde ne fut jamais attaquée par mer ni par les monarques grecs d'Egypte, quoique les deux premiers fussent des princes habiles et ambitieux , ni par les plus inquiets des empereurs romains, il est évident qu'ils regardèrent une pareille entreprise comme fort au-dessus de leurs forces. Alexandre -le -Grand, et, à son exemple, les monarques de Syrie, ses successeurs, sont les seuls parmi les anciens qui aient conçu le projet d'établir leur domination dans quelque partie de l'Inde; mais c'était avec des armées venues par terre qu'ils espérèrent en venir à bout.
III. La diminution du prix des marchandises de l'Inde , qui suivit immédiatement l'ouverture d'une communication directe avec l'orient, est une circonstance digne d'être observée. Quelque peu étendu que paraisse avoir été le commerce
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des anciens avec l'Inde , il était accompagné de frais considérables. Les productions des parties éloignées de l'Asie, apportées à Ceylan ou dans les ports de la côte de Malabar, par les naturels, étaient chargées sur les vaisseaux qui venaient du golfe Arabique. A Bérénice elles étaient embarquées et portées par des chameaux dans un espace de deux cent cinquante-huit milles jusqu'aux bords du Nil. Là elles étaient encore embarquées et conduites par ce fleuve jusqu'à Alexandrie , d'où elles étaient expédiées pour les différens marchés. L'augmentation produite dans le prix des marchandises par cette multitude d'opérations doit avoir été considérable , surtout lorsque le taux de chacune de ces opérations était réglé par des monopoleurs qui ne dépendaient que d'eux-mêmes. Mais après que le passage dans l'Inde par le cap de Bonne-Espérance eut été découvert , ses différentes marchandises furent achetées de la première main dans les pays qui les avaient produites ou travaillées. Dans tous ces pays, surtout dans l'Indostan et dans la Chine, la nourriture des hommes est plus abondante qu'en aucun autre endroit de la terre. Le peuple vit principalement de riz , le plus prolifique de tous les grains. La copulation par conséquent est si grande et la main-d'œuvre si commune, que toutes les productions de l'art et de la nature s'y livrent presque pour rien. Embarquées dans les ports de l'Inde , on les transportait directement par un voyage, long à la vérité, mais qui n'avait aucun retard , aucun danger à essuyer de l'orient dans le reste de l'Europe. Le prix du transport par eau de tous les articles qui font l'objet du commerce est si fort au-dessous de ce qu'il en coûterait autrement , que dès que les Portugais purent se procurer les productions de l'Inde en quantité suffisante pour répondre aux demandes de l'Europe , ils se virent en état de les donner à un prix très modéré ; la concurrence des Vénitiens cessa presque entièrement, et le commerce, suivant son cours naturelle porta tout entier où l'appelait le premier marché. Je ne puis marquer avec précision dans quelle proportion les Portugais baissèrent le prix des marchandises de l'Inde, n'ayant trouvé dans les écrivains de ce temps aucun renseignement suffisant à cet égard. Cependant les calculs de M. Munn, négociant anglais très intelligent, peuvent fournir là-
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dessus un résultat qui peut-être ne s'éloigne pas beaucoup de la vérité. Il a publié un lablea ; comparatif des prix donnés dans l'Inde pour différens articles de marchandises, et des prix auxquels ils se livrent dans Alep , d'après lequel la différence paraît être à peu près de trois à un; et il calcule qu'après une compensation raisonnable des frais du voyage de l'Inde , les mêmes marchandises peuvent se vendre en Angleterre à moitié prix de ce qu'elles coûtent à Alep. Le transport des productions de l'Inde par le golfe Persique à Bassora , et de là , soit par le grand ou par le petit désert , à Alep , ne pouvait être, selon moi, guère plus dispendieux que par la mer Rouge à Alexandrie. Nous pouvons donc supposer que les Vénitiens les achetaient des marchands de cette ville à peu près au même taux qu'à Alep, et si à ce compte nous ajoutons ce qu'ils ont dû ajouter à leurs profits dans les différens marchés qu'ils fréquentaient, il est clair que les Portugais pouvaient réduire les marchandises de l'orient à un prix bien inférieur à celui que j'ai cité, et pouvaient les fournir à toutes les parties de l'Europe à moitié meilleur marché qu'autrefois. Les projets ambitieux des monarques portugais s'accomplirent plus promptement et d'une manière plus complète qu'ils n'eussent osé se le promettre au milieu de leurs plus vives espérances, et dès le commencement du seizième siècle leurs sujets se virent en possession du monopole du commerce de l'Inde fondé sur le titre qui put le rendre légitime, celui d'en fournir les productions en plus grande abondance et à un prix modéré.
IV. Il est bon d'observer que le débit des marchandises de l'Inde augmenta dans toute l'Europe en proportion de la quantité et de la diminution du prix. Un examen suivi de cette progression m'emporterait bien au-delà du période qui doit servir de terme à cette dissertation ; mais quelques remarques générales s'accordent très bien avec le sujet de mes recherches. J'ai déjà fait rémunération des principaux articles que l'on faisait venir de l'Inde , tant que les Romains eurent la direction de ce commerce. Mais lorsque leur empire fut détruit , et que les fiers guerriers de Scythie et de Germanie se furent établis dans les différentes parties de l'Europe , il se fit un si grand changement dans l'or-
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ganisation sociale et dans la condition des individus , que les besoins et les désirs des hommes ne furent plus les mêmes. Des Barbares, dont la plupart étaient à peine sortis de l'état le plus grossier de la vie sociale , ne faisaient que peu de cas de ces commodités et de cette élégance si attrayantes pour les nations policées. Les belles manufactures de soie, lés pierres précieuses et les perles de l'orient , qui avaient fait l'orgueil et l'ornement des riches citoyens de Rome , ne pouvaient être des objets de désir pour des hommes qui, long-temps après avoir pris possession de leurs nouvelles conquêtes , restèrent attachés à la simplicité première de leurs mœurs pastorales. Cependant de cet état grossier ils s'avancèrent vers la civilisation avec celte gradation de mouvement que suivent ordinairement les nations ; de nouveaux besoins et de nouveaux désirs exigeant de nouveaux objets pour les satisfaire , ils commencèrent à prendre du goût pour quelques articles du luxe oriental. Entre autres , ils marquèrent une prédilection singulière pour les épiceries et les aromates que ce pays fournit en si grande abondance et avec une si grande variété. Il est à peu près inutile de rechercher les causes d'une telle préférence. Mais en lisant les écrivains du moyen âge , on rencontre une foule de détails qui viennent à l'appui de cette observation. Toutes les fois qu'ils parlent des marchandises de l'Inde , ils citent toujours les épiceries comme l'article le plus considérable et le plus précieux '. Tous leurs mets en étaient assaisonnés. Il n'y avait point de fêtes brillantes où il ne s'en consommât une grande profusion. Elles tenaient la première place dans toutes les ordonnances des médecins2. Mais quelque considérable que fût devenu le débit des épiceries, c'était d'après un mode d'approvisionnement très défavorable que les nations de l'Europe en avaient été fournies jusqu'alors. Les vaisseaux employés par les marchands d'Alexandrie ne se hasardaient jamais dans les pays éloignés où croissent les meilleures épiceries; et avant qu'elles pussent se répandre en Europe , elles étaient chargées des profits accumulés dans quatre ou cinq différen-
' Jac. de Vitriac, Bist. Hieros., a p. Bongars, ctaap. i, p. 1095. Witb. Tyr., lib. xn, cap. xxm.
* Ducange, Glossar. verb. Aromata, Species. Henry, Hist. de la Graiule-Brct, vol. IV, p. 597, 598.
tes mains par lesquelles elles avaient passé. Mais les Portugais, plus hardis dans leur navigation, ayant pénétré dans toutes les parties de l'Asie, faisaient leur provision d'épiceries sur les lieux mêmes où elles croissaient ; par-là ils furent en état de les livrer à un prix qui , d'un objet coûteux, en fit un objet si commun que le débit s'en augmenta considérablement. Le débit des autres marchandises venues de l'Inde suivit la même proportion, lorsque les Portugais en eurent baissé le prix. De ce moment date dans toute l'Europe un goût de plus en plus général pour les objets de luxe de l'Asie, et le nombre des vaisseaux équipés à Lisbonne pour ce trafic continua d'augmenter tous les ans (55).
V. Il est étonnant qu'on ait laissé aux Portugais , pendant près d'un siècle , la possession tranquille et exclusive du commerce de l'Inde , qui était et que l'on savait être si lucratif chez les anciens , quoique Alexandrie , par son heureuse situation, fût en état d'entretenir un commerce par mer avec l'orient , et d'en répandre les productions par toute l'Europe avec des avantages qui ne lui laissaient aucun rival. Cependant on fit de temps en temps diverses tentatives ( que j'ai rapportées en leur lieu ) pour avoir quelque part à un commerce qui paraissait si avantageux. D'après le goût général du commerce au seizième siècle et l'activité qu'on y porta ; d'après la vive sollicitude avec laquelle on avait vu les Vénitiens et les Génois chercher à s'exclure mutuellement du commerce de l'Inde , on devait naturellement penser qu'il s'élèverait quelque concurrent pour disputer aux Portugais leur prétention exclusive au trafic de l'orient , et leur en arracher quelque portion. Il y avait cependant alors dans la situation politique des nations de l'Europe , dont les Portugais auraient pu craindre la rivalité , quelques circonstances particulières qui leur assurèrent pendant un si long période la tranquille jouissance de ce monopole du commerce de l'Inde. Depuis l'avènement de Charles V au trône , l'Espagne fut tellement absorbée parla multitude des opérations où l'engagea l'ambition de ce monarque et celle de son fils Philippe U, ou si acharnée à poursuivre ses propres découvertes et ses conquêtes dans le Nouveau- vl onde , que quoique, par l'heureux
succès de Magellan , ses flottes se virent tout à ! coup transportées par une route nouvelle vers I cette région éloignée de l'Asie qui était le siège j de la branche la plus lucrative et la plus at- i trayante du commerce des Portugais , elle ne put prendre aucune mesure efficace pour profiter des avantages qu'elle pouvait tirer de cet événement pour son commerce. Par l'acquisition de la couronne de Portugal , l'an mil cinq cent quatre-vingt , les rois d'Espagne , au lieu d'être les rivaux , devinrent les protecteurs du commerce portugais et les gardiens de ses immenses prérogatives. Pendant tout le seizième siècle, la force et les ressources de la France furent tellement épuisées par les inutiles expéditions de ses rois en Italie , par une lutte inégale contre le pouvoir et la politique de Charles V, et par les malheurs des guerres civiles qui désolèrent ce royaume pendant plus de quarante ans , qu'elle ne pouvait guère s'occuper des objets du commerce, ni se jeter dans des entreprises trop éloignées d'elle. Les Vénitiens , quelque sensibles qu'ils fussent au revers affligeant qui les excluait presque entièrement du commerce de l'Inde , dont leur capitale avait été autrefois le siège principal , étaient si affaiblis et si humiliés par la ligue de Cambray , qu'ils étaient hors d'état de former aucune grande entreprise. L'Angleterre , affaiblie , comme je l'ai déjà dit , par la longue querelle entre les maisons d'Yorck et de Lancastre , et commençant à peine à recouvrer sa vigueur naturelle , fut retenue dans l'inaction pendant une partie du seizième siècle par la timide politique d'Henri Vil ; et pendant l'autre partie elle consuma ses forces dans les guerres entre les princes du continent , où elle s'engagea inconsidérément. La nation, quoique destinée à occuper dans l'Inde des territoires plus étendus et d'un plus grand prix qu'aucune autre puissance de l'Europe , n'avait pas le pressentiment de la supériorité qu'elle devait y exercer , au point de prendre part de bonne heure au commerce et aux opérations de ce pays; et il s'écoula une grande partie du siècle avant qu'elle songeât à tourner son attention du côté de l'orient.
Tandis que les nations les plus considérables de l'Europe se voyaient obligées, par les circonstances que je viens de détailler, de rester tranquilles spectatrices de ce qui se passait en
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orient , les sept provinces unies des Pays-Bas , nouvellement formées en un petit état , dont l'existence politique n'était pas encore assurée , et qui n'était qu'à l'aurore de sa puissance , osèrent se montrer dans l'océan Indien comme rivales des Portugais ; et dédaignant leurs prétentions au droit exclusif du commerce avec les vastes contrées à l'est du cap de Bonne-Espérance , entrèrent en partage du monopole qu'ils avaient couvé jusqu'alors d'un œil si inquiet. Les Angîais suivirent bientôt l'exemple des Hollandais; et les deux peuples , d'abord par l'industrie de quelques aventuriers hardis, ensuite par les efforts concertés des compagnies qui commencèrent sous la protection du gouvernement , s'avancèrtnt avec une ardeur et un succès étonnant dans cette nouvelle carrière ouverte à leur ambition. Le vaste édifice de puissance érigé par les Portugais dans l'orient ( édifice beaucoup trop étendu pour la base qui devait le soutenir) , fut presque entièrement renversé en aussi peu de temps et avec aussi peu de peine qu'il s'était élevé. L'Angleterre et la Hollande, en les chassant de leurs plus beaux élablissemens , et en s'emparant des branches les plus lucratives de leur commerce, s'élevèrent à cette supériorité de force maritime et de richesse commerciale qui les distingue parmi les nations de l'Europe
VI. L'identité de temps des découvertes de Colomb dans l'occident , et de celles de Gama dans l'orient, est une circonstance singulière qui mérite d'être observée, à cause de la grande influence de ces événemens sur la formation ou l'extension des rapports commerciaux entre les différentes parties du globe. Dans tous les siècles l'or et l'argent , ce dernier surtout , ont été les marchandises dont l'exportation dans l'Inde a été la plus avantageuse. Il n'y a point de pays au monde qui ait si peu besoin des autres que celui-ci, pour les choses nécessaires ou agréables de la vie. Les avantages d'un climat favorable et d'un sol fertile, augmentés par les soins de l'industrie, ne leur laissent rien à désirer. En conséquence le commerce s'est toujours fait avec eux de la même manière , et on leur a donné les métaux précieux en échange des productions de l'art ou de la nature qui leur sont propres. Mais lorsque la communication avec l'Inde, devenue beaucoup plus facile, porta le
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débit de ses marchandises à un point qui ne s'était encore jamais vu , si l'Europe n'avait pas trouvé la quantité d'or et d'argent nécessaire aux marchés de l'orient , dans des sources plus riches et plus abondantes que ses mines ingrates et épuisées , elle aurait été obligée de renoncer entièrement au commerce de l'Inde, ou de le continuer à son grand désavantage. L'écoulement continuel de l'or et de l'argent , et les pertes inévitables de l'un et de l'autre dans la circulation et dans les manufactures, auraient nécessairement diminué la quantité de ces métaux, et en auraient tellement rehaussé la valeur, qu'ils n'auraient pas pu long-temps être de la même utilité dans les opérations du commerce entre les deux uays. Mais avant que l'effet de cette diminution pût être sensible à un certain point, l'Amérique ouvrit ses mines, et versa sur l'Europe une abondance de richesses qui étonna l'avidité des hommes. Ce trésor, malgré les infinies, les inquiètes précautions qui furent prises pour en empêcher la sortie , se répandit dans les marchés où se trouvaient les marchandises devenues nécessaires aux besoins et au luxe des Espagnols; et depuis cette époque jusqu'à présent les Anglais et les Hollandais ont acheté les productions de la Chine et de l'Indostan avec l'argent venu des mines du Mexique et du Pérou. L'exportation immense de l'argent en orient , pendant l'espace de deux siècles , n'a pas seulement été remplacé par le versement continuel qui s'en faisait de l'Amérique ; mais sa quantité considérablement augmentée , et en même temps le taux proportionnel de sa valeur en Europe et dans l'Inde a si peu varié, que c'est surtout avec de l'argent que s'achètent encore les principaux articles tirés de l'orient.
Tandis que l'Amérique contribuait ainsi à faciliter et à étendre le commerce de l'Europe et de l'Asie, elle donna lieu à un trafic avec l'Afrique, qui, de faible qu'il était d'abord, est devenu si considérable qu'il forme le principal nœud des rapports commerciaux avec ce continent. Bientôt après que les Portugais eurent étendu leurs découvertes sur la côte d'Afrique au-delà du fleuve Sénégal, ils s'efforcèrent de tirer quelques profits des établissemens qu'ils y avaient, par la vente des esclaves. Différentes circonstances contribuèrent à faire renaître ce
trafic odieux. Dans toutes les parties de l'Amérique dont les Espagnols s'emparèrent , ils s'aperçurent que les naturels , par la faiblesse de leur constitution , par leur indolence, ou par la manière peu judicieuse avec laquelle on les traitait, étaient incapables des travaux nécessaires à l'exploitation des mines , ou à la culture de la terre. Impatiens de trouver des bras industrieux et plus forts, les Espagnols s'adressèrent aux Portugais leurs voisins, qui leur vendirent des esclaves nègres. L'expérience fit bientôt voir que c'étaient des hommes d'une espèce plus robuste , et bien plus capables que les Américains de supporter la fatigue. Le travail d'un seul nègre était égal à celui de quatre de ces derniers l ; et depuis ce temps l'emploi qu'on en a fait dans le Nouveau -Monde a toujours été en augmentant, et de la manière la plus rapide. Cet usage , non moins offensant pour l'humanité que pour la religion , est malheureusement passé des Espagnols à toutes les nations de l'Europe qui ont acquis des territoires dans les climats les plus chauds du Nouveau - Monde. Actuellement le nombre des esclaves nègres des établissemens de la Grande-Bretagne et de la France dans les Indes occidentales excède un million; et comme le règne de la servitude chez les anciens et chez les modernes a toujours été très peu favorable à la population, il faut, pour entretenir le fonds , faire venir d'Afrique tous les ans au moins cinquante-huit mille esclaves 2. S'il était possible de s'assurer avec la même exactitude du nombre des esclaves dans les possessions espagnoles et dans le nord de l'Amérique , le nombre total des esclaves nègres pourrait être évalué au double.
Ainsi le génie commerçant de l'Europe, qui lui adonné un ascendant marqué sur les autres divisions de la terre , en appréciant leurs besoins et leurs ressources respectives , et en les rendant utiles les unes aux autres, a établi entre elles une union dont est résultée pour ses habitans une augmentation considérable de richesse, de pouvoir, et de jouissance.
VII. Quoique la découverte d'un nouveau monde dans l'occident et l'ouverture d'une communication plus facile et plus directe avec
1 Histoire de l'Amérique , vol. 1 , p. 320.
* Rapport des Lords du conseil priée, A. D. 1738.