‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 11 sur 11 · I.A Jl-AINK SlIiÉRIENNE · texte numérisé non relu

I.A Jl-AINK SlIiÉRIENNE

religieuses, pour la recevoir. « N'a-t-on » point de nouvelles de mon père, de- » manda-t-clle aussitôt ? — Venez, mon » enfant , lui dit la supérieure , nous en » avons de bonnes ; je vous les donne- » rai chez moi. » Elle la conduisit le long des cloîtres et du couvent sans rien ajouter. Les religieuses gardaient le silence , et leur air mystérieux l'aurait inquiétée, sans le sourire de bienveillance qu'elle voyait sur tous les visages. En entrant chez l'abbesse , elle trouva son père et sa mère auxquels on avait également caché son arrivée. Dans le premier moment de surprise qu'ils éprouvèrent en voyant leur fille chérie en habit religieux , et pressés à la fois par un senti menl de reconnaissance et

de douleur , ils tombèrent à fi^enoux de\ ant elle ; à cette vue , Prascovie fit un cri douloureux , et , se mettant ellemême à genoux : « Que faites - vous , » mon père ? s'écria-t-elle ; c'est Dieu! » Dieu seul qui a tout faitl Remercions » sa Providence pour le miracle qu'elle )) a opéré en notre faveur. » L'abbesse et ses religieuses , touchées de ce spectacle, se prosternèrent elles-mêmes et réunirent leurs actions de grâces à celles de l'heureuse famille.;

Les plus tendres embrassemens succédèrent à ce mouvement de piété ; mais d'abondantes larmes roulaient des yeux de la mère , lorsqu'elle les fixait sur le voile de sa fille.

Le bonheur dont jouissait la famille

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Lopoulort" , depuis sa réunion , ne pouvait être de lonsfue durée. L'état religieux qu'avait embrassé Prascôvie condamnait les vieux parens à vivre séparés de leur fille , et cette nouvelle séparation leur paraissait plus cruelle encore que la première , parce qu'elle était alors sans espérance. Leurs moyens ne leur permettaient pas de s'établir à Nijeni; sa mère avait des parens à Wladimir qui les invitaient à se rendre auprès d'eux : la nécessité les contraignit à prendre ce dernier parti. Après avoir passé huit jours dans une alternative continuelle de joie et de tristesse, troublés dans leur félicité par la pensée de leur éloignement prochain, ils songèrent à partir pour leur nouvelle desti-

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nation ; la bonne mère surtout était inconsolable. « A quoi nous a servi, di- » sait-elle , cette liberté tant désirée ? » Tous les travaux , tous les succès de » notre fille chérie n'étaient donc des- » tinés qu'à l'arracher pour toujours de » nos bras ! Que ne sommes-nous encore » en Sibérie avec elle ! » Telles étaient les plaintes de la malheureuse mère.

C'est une grande douleur , à toutes les époques de la vie , de se séparer pour toujours de ses proches et de ses amis ; mais combien cette destinée est plus affreuse encore, lorsque l'âge pèse déjà sur nous , et que nous n'attendons plus rien de l'avenir î

En prenant congé de ses parens, dans l'appartement de la supérieure , Pras-

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covie leur promit d'aller leur faire visite, à Wladimir, dans le courant de l'année ; ensuite la famille, accompagnée de l'abbesse et de quelques religieuses, se rendit à l'église. La jeune novice, quoique aussi sensible que sa mère à cette douloureuse séparation , se montrait plus forte et plus résignée , et cberchait à l'encourager. Cependant , pour prévenir les transports de sa douleur dans les derniers momens , après avoir prié quelques instans avec elle aux pieds des autels , elle s'éloigna doucement , entra dans le chœur où se trouvaient les autres religieuses , et parut au travers de la grille. « Adieu, mes bons » parens , leur dit-elle; votre tille ap- )) partient à Dieu, mais olle ne vous

» oubliera pas. Père chéri, mère ten- » dre, faites , faites le sacrifice que Dieu » vous commande , et qu'il vous bénisse » mille fois ! » Prascovie , trop émue , s'appuya contre la grille; des larmes lonrj-tems retenues couvrirent son visage. La malheureuse mère, hors d'ellemême , s'élança vers sa fille en sanglotant : l'abbesse fit un signe de la main ; au même instant un rideau-fut tiré. Les religieuses entonnèrent le psaume :

Heureux les hommes irréprochables dans leur foi qui marchent dans la loi du Seigneur ! On entraîna LopoulofT et sa femme à la porte de l'église , oii leur voiture les attendait : ils avaient vu leur fille pour la dernière fois.

La nouvelle religieuse s'assujettit sans

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peine à la règle austère du couvent : elle mettait à l'exécution de ses devoirs la plus grande exactitude , et gagna de plus en plus l'estime et l'afFectïon de toute la communauté ; mais sa santé , qui s'affaiblissait visiblement , ne pouvait supporter la vie pénible que son nouvel état exigeait d'elle : sa poitrine était attaquée. Le couvent de Nijeni , construit sur une montagne battue par les vents, était dans une situation défavorable pour ce genre de maladie. Après qu'elle eut passé un an dans cette maison , les médecins lui conseillèrent de changer de séjour.

L'abbesse , que des affaires appelaient à Pétersbourg , résolut d'emmener avec elle Prascovie. Outre l'espoir de favo-

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liser par ce voyage le rétablissement de sa santé , la bonne dame pensait avec raison que la réputation de sa novice, et l'affection que tout le monde lui portait dans la capitale, seraient utiles aux intérêts du couvent. Prascovie devint une solliciteuse aussi active que désintéressée. Mais , se conformant aux convenances qu'exigeait d'elle son nouvel état, elle ne se répandit point dans la société comme la première fois, et vit seulement les personnes que la reconnaissance et ramilié lui faisaient un devoir de cultiver.

A cette époque, ses traits étaient déjà fort altérés par l'éthisie prononcée qui la minait sourdement; mais, dans cet état même de dépérissement , il eût été

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difficile de trouver une physionomie plus agréable , et surtout plus intéressante que la sienne. Elle était d'une taille moyenne , mais bien prise ; son visage^ entouré d'un voile noir qui cou- X vrait tous ses cheveux, était d'un bel ovale. Elle avait les yeux très-noirs, le front découvert , une certaine tranquillité mélancolique dans le regard , et jusque dans le sourire. /'

Elle connaissait la nature et tous les dangers de sa maladie : toutes ses pensées étaient tournées vers un autre monde qu'elle attendait sans crainte et sans impatience, comme une vaillante ouvrière qui a fini sa journée , et qui se repose en attendant la récompense qui lui est due.

Quand les affaires de l'abbesse furent terminées , les deux religieuses se disposèrent à retourner à Nijeni. La veille de son départ, Prascovie sortit pour prendre congé de quelques amis qui lui avaient envoyé leur voiture : en entrant dans leur maison, elle trouva sur l'escalier une jeune fille assise sur les dernières marches , et dans le costume de la plus grande misère. La mendiante, la voyant suivie d'un laquais à livrée , se leva péniblement pour lui demander l'aumône , et lui présenta un papier qu'elle tira de son sein. « Mon père est » paralytique, lui dit-elle, et n'a d'au- » très secours que l'aumône que je re- » cois ; je suis moi-même malade , et » bientôt je ne pourrai plus l'aider. »

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Prascovie prit le papier d'une main empressée et tremblante : c'était une attestation de pauvreté et de bonne conduite donnée par le prêtre de la paroisse. Elle se souvint aussitôt du tems maiheureux oii, assise sur les marches de l'escalier du sénat , elle sollicitait vainement la pitié du public. La ressemblance qu'elle voyait entre le sort de cette pauvre tille et celui qu'elle avait elle-même éprouvé l'émut profondément : elle lui donna le peu d'argent qu'elle avait , et lui promit d'autres secours. Les personnes dont elle allait prendre congé s'empressèrent, k sa recommandation , de faire du bien à cette infortunée , et devinrent , depuis cette époque, les protecteurs de son père.

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Avant de partir de Pétersbourg, elle avait demandé la dispense de la loi qui défend aux novices de faire leurs vœux définitifs avant l'âge de quarante ans : elle ne négligea rien pour obtenir cette grâce qui lui fut toujours refusée.

En retournant à Nijeni, l'abbesse s'arrêta quelques jours à Novogorod, dans un couvent de religieuses, dont la règle moins austère et la situation auraient été convenables à la santé de la pauvre novice. Celle-ci s'était particulièrement liée, au couvent de Nijeni, avec une jeune compagne qui avait une sœur dans le couvent de Novogorod où elle se trouvait maintenant. Pendant le séjour que Prascovie fit auprès d'elle, cette dernière s'efforça de gagner son amitié ; elle

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lui apprit que sa sœur avail obtenu de changer de monastère et de venir à Novogorod , et lui conseilla de l'y accompagner. L'abbesse , qui voyait sa novice chérie dépérir sous ses yeux , y consenti t elle-même, malgré la tendre affection qu'elle lui portait , et fit , en arrivant à Nijeni , toutes les démarches nécessaires.

Prascovie quitta bientôt son ancien monastère, emportant avec elle les regrets sincères de toute la communauté, et des personnes de la ville qui l'avaient connue. Elle employa les deux premiers mois de son séjour h Novogorod à faire construire une petite maison de bois , contenant deux cellules pour elle et son amie, parce qu'il ne s'en trouva point

(le vacantes ù leur arrivée, et fut trèscontente de son nouvel asilco^Ses compagnes, qui la connaissaient déjà personnellement , regardèrent son entrée dans leur couvent comme une faveur particulière du ciel , et s'empressèrent de remplir pour elle les devoirs trop pénibles qui ne s'accordaient pas avec sa santé. Ces soins, et la tranquillité dont elle jouissait, prolongèrent ses jours jusqu'en i8og.

Déjà les médecins, depuis long-tems, désespéraient de sa vie ; mais , quoique elle-même eu eût fait le sincère sacrifice , elle ne croyait point encore sa fin prochaine. C'est sans doute par un bienfait de la Providence que, dans cette cruelle maladie pour laquelle il n'est

plus de remède , la vie semble se ranimer et donner quelque moment d'espoir à l'être qu'elle va bientôt abandonner, comme pour lui cacher les approches de cette heure terrible que personne ne doit connaître.

Prascovie, la veille de sa mort, se promena quelque tems dans les cloîtres avec moins de fatigue tju'à l'ordinaire : enveloppée chaudement dans une pelisse, elle s'assit à la porte du couvent. ^/Le soleil d'hiver semblait la ranimer; l'aspect de la neige brillante lui rappelait la Sibérie et les tems écoulés. Un traîneau de voyageurs passa devant elle et s'éloigna rapidement : l'espérance fit encore une fois palpiter son cœur. « Le » printenis prochain , dit-elle à son

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» amie, si je me porte mieux, j'irai )) faire une visite à mes parens à Wladi- » mir, et vous m'accompagnerez, n'est- » ce pas? » En disant ces mots, le plaisir brillait dans ses yeux , mais la mort était sur ses lèvres. Sa compagne tâchait de lui montrer un visage riant, et de retenir ses larmes prêtes à couler.

Le lendemain, 8 décembre, jour de la fête de Sainte-Barbe, elle eut encore la force d'aller h l'église pour communier; mais le soir, à trois heures, elle se trouva plus mal et se plaça sur son lit sans se déshabiller, pour prendre du repos. Plusieurs religieuses étaient dans sa cellule, et, ne la croyant pas en danger , parlaient haut et riaient entre elles dans le but de l'amuser : cepen-

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dant la présence de tant de mohde la fatiguait. Lorsqu'elle entendit le son de la cloche qui les appelait aux prières du soir, elle les engagea d'aller h l'église en se recommandant à leurs prières. « Aujourd'hui, leur dit-elle, vous » prierez encore Dieu pour ma santé ; » mais, dans quelques semaines, vous » prierez pour le repos de mon ame. » Son amie resta seule dans sa cellule.

Prascovie la pria de lui dire les prières du soir, comme elle en avait l'habitude, et pour accomplir sa tâche jusqu'à la lin. La religieuse, à genoux près de son lit, se mit à chanter doucement les prières ; mais , après les premiers versets , la malade lui fit signe de la main en souriant. Son amie s'approcha d'elle,

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et pouvait à peine l'entendre. (( Ma » chère amie , lui dit-elle , ne chantez » plus ,• cela m'empêche de prier : ré- » citez seulement. »

La religieuse se remit à genoux ; pendant qu'elle psalmodiait les prières, la mourante faisait de tcms en tems des signes de croix. La nuit devint sombre.

Lorsque les religieuses revinrent avec delà lumière, Prascovie n'existait plus.

/Sa main droite était restée sur sa poitrine, et l'on voyait, à la disposition de ses doigts, qu'elle était morte en faisant le signe de la croix./

FIN DE LA JElI^E S1BERIBN>E.

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Le Lépreux de la cité d'Aoste i

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