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Comme elle passait dans une grande pièce, l'esprit frappé par tant de merveilles , une des dames lui fit remarquer le trône. Elle s'arrêta tout-à-coup saisi-e de respect et de crainte. « Ah ! M c'est donc là , dit-elle , le trône de » l'empereur ! Voilà donc ce que je » craignais si fort en Sibérie î » L'effroi que lui causait jadis cette idée , le souvenir des bienfaits de; l'empereur, la pensée de la délivrance prochaine de son père , remplirent son cœur reconnaissant d'un trouble inexprimai)! e. Elle joignait les mains en pâlissant. « Voilà » donc , répétait-elle d'une voix altérée , w et prête à se trouver mal, le trône de » l'empereur ! » Elle demanda la permission de s'en approcher, et s'avança
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toute tremblante , soutenue par ses deux conductrices , vivement touchées elles-mêmes de cette scène inattendue.
Prascovie, à genoux au pied du trône, en baisait les marches avec transport , et les mouillait de ses larmes. » 0 mon » père , s'écriait-elle , voyez où la puis- » sance de Dieu m'a conduite ! 0 mon » Dieu, bénissez ce trône, bénissez ce- » lui qui Toccupe , et faites que ses » jours soient remplis de tout le bon- » heur dont il m'a comblée! »
On eut quelque peine à l'entraîner dans un autre appartement; mais elle demanda bientôt à se retirer, fatiguée des vives émotions qu'elle venait d'éprouver, et l'on remit à un autre jour la visite du reste du palais.
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Quelque teiiis après , les deux dames la conduisirent à l'Erniitatïe. ' Ce superbe palais , dont les richesses et l'élégance donnent l'idée d'une féerie, lui causa plus de plaisir que tout ce qu'elle avait admiré jusqu'alors. Elle voyait pour la première fois des tableaux, et parut prendre un grand plaisir à les examiner. Elle reconnut d'elle-même plusieurs sujets tirés de l'Ecriture- Sainte ; mais , en passant devant un y'grand tableau de Luca Giordano , qui représente Silène ivre, soutenu par des bacchantes et des satyres : « Voilà, dit- » elie, un vilain tableau ! Que repré- » sente-t-il ? » On lui répondit que le sujet était tiré de la fable. Elle demanda de quelle fable. Comme elle n'avait au-
cuue idée de la mythologie, il eût été difficile de lui donner une explication satisfaisante. « Tout cela n'est donc pas » vrai ? disait -elle.. 'Voilà des hommes » avec des pieds de chèvre. Quelle folie » de peindre des choses qui n'ont ja- » mais existé, comme s'il en manquait » de véritables! » Elle apprenait ainsi, h l'âge de vingt et un ans , ce qu'on apprend ordinairement dans l'enfance.
Cependant sa curiosité ne la rendait jamais indiscrète ; elle faisait rarement des questions, et tâchait de comprendre, ou de deviner elle-même, ce que ses observations lui présentaient de singulier et de nouveau.
Rien ne l'intéressait autant que de se trouver dans une société de personnes
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instruites qui ne faisaient pas attention à elle, et d'entendre leurs discours: elle regardait alors tour à tour chaque interlocuteur à mesure qu'il parlait, et l'écoutait avec une attention particulière, n'oubliant rien de ce qu'elle avait entendu, ou pu comprendre.
Lorsqu'elle était avec ses connaissances intimes , elle ramenait involontairement la conversation sur l'accueil bienveillant que lui avaient fait les deux impératrices. Elle rappelait avec sensibilité chacune de leurs paroles , et ne pouvait en parler sans que des larmes de reconnaissance ne vinssent humecter ses paupières : elle était heureuse alors d'entendre chacun enchérir sur les sentimens d'admiration qu'elle témoignait ,
. Yta ^
lui avaient offert quelques kopeks à son départ de laSibérie. Son désir futexaueé, et l'ordre de leur rappel partit avec celui qui concernait son père. Ainsi, le mouvement de générosité qui avait porté ces deux hommes à secourir, de leurs faibles moyens , la voyageuse à son départ, leur valut la liberté.
Prascovie, ayantobtenu tout ce qu'elle désirait , songea bientôt à remplir ses vœux , et repartit en pèlerinage pour Kiew. Ce fut en remplissant ce pieux devoir, et en méditant surtout ce que la Providence avait fait en sa faveur, qu'elle prit la détermination irrévocable de consacrer ses jours à Dieu.
Tandis qu'elle se préparait à ce sacrifice , et qu'elle prenait le voile à Kievr ,
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son père recevait , en Sibérie , la nouvelle inattendue de sa liberté : sa fille était partie depuis plus de vingt mois , et, par une fatalité inexplicable , ses parens n'avaient jamais reçu de ses nouvelles. Pendant cet intervalle , l'empereur Alexandre était monté sur le trône : à son heureux avènement , un grand nombre de prisonniers avaient été rappelés ; mais ceux d'Ischim n'étaient pas du nombre. Le sort de LopoulofF et de sa femme n'en était devenu que plus cruel. Privés désormais de tout espoir, ainsi que de la présence de l'enfant chéri qui leur avait aidé à supporter la vie , ils étaient prêts à succomber sous le poids de leurs maux, lorsqu'un courrier du gouverneur de Tobolsk vint les tirer
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de cet abîme. Us recurent, avec l'ukase de leur délivrance , un passeport poui' rentrer en Russie, et une somme d'argent pour leur voyage.
Cet événement, et les circonstances qui l'avaient amené, firent beaucoup de bruit en Sibérie. Les habitans d'Ischim, qui connaissaient Lopouloff, ainsi que les prisonniers qui se trouvaient dans le village , vinrent clicz lui des qu'ils en eurent connaissance. Ceux de ses anciens compagnons d'infortune qui tournaient en ridicule l'entreprise de Prascovie , ceux surtout qui lui avaient refusé les secours dont ils pouvaient disposer pour son voyage , auraient bien voulu maintenant y avoir contribué. Lopouloff reçut les félicitations de tout le
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monde avec reconnaissance, et son bonheur aurait été complet, sans le regret qu'il éprouvait de laisser en captivité ses deux amis dont il ignorait encore la bonne fortune.
Ces deux hommes, déjà vieux, étaient en Sibérie depuis la révolte de PougatchefF, dans laquelle ils avaient été malheureusement impliqués dans leur jeunesse. Lopouloff s'était plus étroitement lié avec eux depuis le départ de sa fille : eux seuls , parmi toutes ses connaissances , avaient pris un intérêt sincère au sort de la voyageuse. Pendant long-tems leurs entretiens ne roulaient que sur elle , et sur les chances heureuses ou malheureuses qu'ils prévoyaient tour à tour, suivant que la crainte ou l'espé-
de cet abîme. Us recurent, avec l'ukase de leur délivrance , un passeport poui'^ rentrer en Russie , et une somme d'argent pour leur voyage.
Cet événement, et les circonstances qui l'avaient amené , firent beaucoup de bruit en Sibérie. Les habitans d'Ischim, qui connaissaient Lopouloff, ainsi que les prisonniers qui se trouvaient dans le village , vinrent chez lui dès qu'ils en eurent connaissance. Ceux de ses anciens compagnons d'infortune qui tournaient en ridicule l'entreprise de Prascovie , ceux surtout qui lui avaient refusé les secours dont ils pouvaient disposer pour son voyage , auraient bien voulu maintenant y avoir contribué. Lopouloff reçut les félicitations de tout le
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mondo avec reconnaissance, et son I)onheur aurait été complet, sans le regret qu'il éprouvait de laisser en captivité ses deux amis dont il ignorait encore la bonne fortune.
Ces deux hommes, déjà vieux, étaient en Sibérie depuis la révolte de Pougatcheff, dans laquelle ils avaient été malheureusement impliqués dans leur jeunesse. LopoulofF s'était plus étroitement lié avec eux depuis le départ de sa fille : eux seuls, parmi toutes ses connaissances , avaient pris un intérêt sincère au sort de la voyageuse. Pendant long-tems leurs entielicns ne roulaient que sur elle , et sur les chances heureuses ou malheureuses qu'ils prévoyaient tour à tour, suivant que la crainte ou l'espé-
rance les agitait. Lopoulofï' offrit de leur laisser une partie des secours qu'il avait reçus ; mais ils n'acceptèrent pas son offre. « Nous n'en avons pas besoin , dit » l'un d'eux, et j'ai encore la pièce d'ar- » gent que votre fille a refusée à son » départ. »
Il n'entrait dans ce refus aucune jalousie; mais un profond découragement accablait ces deux infortunés depuis la nouvelle qui les séparait de leur unique ami. Us se rappelèrent la promesse que leur fit , en partant , Prascovie , de s'intéresser à eux , persuadés, ainsi que tous les babitans d'Iscbim , d'après mille bruits qui couraient dans le public, de la faveur sans bornes qu'elle avait obtenue : ils se crurent oubliés ; et, n'osant
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se plaindre à son père, ils renfermaient en leur cœur le sombre chagrin qui les dévorait.
La veille du jour où Lopouloff devait les quitter, ils voulurent prendre congé de lui pour n'avoir pas la douleur d'assister à son départ : ils sortirent de chez lui à neuf heures du soir, et se retirèrent le cœur navré de toutes les douleurs que les hommes peuvent supporter sans mourir.
Après leur départ , Lopouloff et sa femme pleurèrent long-tems sur le sort de leurs deux amis. « Sans doute , di- » saient-ils , notre fille ne les a pas ou- )) bliés; peut-être encore , avec le tems, » obtiendra-t-elle leur ^râce : nous l'en- /^^ ^ ., » gagerons à faire de nouvelles démar- a*-
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» ches en leur faveur. » Avec ces idées consolantes, ils se couchèrent pour être prêts h partir le lendemain de bonne heure.
Ils étaient à peine endormis, qu'ils entendent frapper fortement à la porte; le même feldiegre ' qui leur avait apporté la bonne nouvelle , n'ayant pas trouvé le capitaine ispravnik ' auquel était adressée la dépêche, et connaissant leur logement , revenait avec la grâce des deux amis. Lopouloff se leva préci-
• Mot tiré de l'allemand , qui signifie chasseur de campagne. Les Jeldiegres sont un corps avec des grades et un habit militaires ; ils remplissent en Russie les fonctions de courriers d'état et de cabinet.
" Les capitaines ispraVniks ont à peu près les mêmes fonctions que celles de nos sous-préfets.
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pitamment pour le conduire chez eux.
Les deux malheureux s'étaient retirés dans le plus affreux désespoir.. En rentrant dans leurs chaumières désertes, ils s'assirent sur un banc dans l'obscurité, et gardèrent un profond silence./ Que pouvaient-ils se dire ? Ils avaient perdu toute espérance , et l'exil éternel pesait maintenant sur eux avec une nouvelle force.
Depuis deux heures, ils souffraient à la fois leurs maux présens , et ceux que leur présageait un sombre avenir , lors*que la lueur d'une lanterne vint éclairer tout-k-coup la petite fenêtre de leur réduit : ils écoutent ; plusieurs personnes marchent et parlent auprès de la chaumière. On frappe ; une voix amie et bien
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connue se fait entendre : « Amis ! oii- » vrez ! Grâce ! Grâce aussi pour vous ! » Ouvrez ! »
'''Aucune langue ne peut décrire une semblable situation. Pendant quelques minutes on n'entendit que des phrases entrecoupées : « Grâce ! L'empereur !
» Que Dieu le bénisse ! Que Dieu soit » loué ! Qu'il comble de ses faveurs la )) bonne Prascovie qui ne nous a pas ou- » bliés ! » Jamais habitation humaine n'avait renfermé des êtres plus heureux j jamais il n'exista de passage plus rapide du comble de l'infortune au bonheur le plus inespéré.
Le capitaine ispravnik, ayant appris, en rentrant chez lui, qu'un feldiegre le cherchait, courut lui - même chez les
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deux amis, et décacheta la dépêche qui contenait deux passeports pour eux , et Une lettre de Prascovie à son père. Elle écrivait qu'après avoir obtenu cette nouvelle grâce elle n'aurait osé solliciter encore des secours pour le voyage de ses anciens compagnons ; mais que Dieu y avait pourvu en récompense de l'offre généreuse qu'ils lui avaient faite lors de son départ de Sibérie : elle avait joint à sa lettre la somme de deux cents roubles en assignations.
Cependant elle attendait à Kiew, avec la plus vive impatience , la nouvelle du retour de son père ; il lui semblait^ en faisant le calcul du tems, qu'il aurait pu lui écrire.
En prenant le voile h Kiew , elle n'a-
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vait point l'intention de s'y fixer, voulant s'établir pour toujours dans le couvent de Nijeni ' , comme elle l'avait promis à l'abbesse : elle écrivit à cette dernière lorsque ses dévotions furent achevées , et partit bientôt après pour se rendre près d'elle. Cette bonne supérieure l'attendait avec impatience , et ne lui avait point appris l'arrivée de son père pour hii réserver une surprise agréable. Lopouloff et sa femme étaient à Nijeni depuis quelque tems, Prascovie, en arrivant, se prosterna aux pieds de l'abbesse, qui s'était rendue à la porte du monastère, avec toutes ses
• Les religieuses, en Russie, ne font point le vœu de clôture.