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la joie ([uo son ardente imafjination lui inspirait, et n'ayant pins aucun doute sur le succès de son entreprise.
Ces détails pourront paraître à quelques pei'sonnes puérils et minutieux , mais lorsqu'on verra les projets de cette jeune fille réussir au-delà de ses espérances et de toute probabilité , malgré les obstacles sans nombre qu'elle avait h surmonter, on se convaincra qu'aucun motif humain n'aurait suffi pour la conduire au but qu'elle se proposait , et qu'il fallait, pour une telle œuvre, cette foi qui transporte les montagnes. Dans tout ce qu'il lui arrivait , Prascovie voyait toujours le doigt de Dieu : a Aussi, )) disait-elle, j'ai été quelquefois éprou- » vée^ mais jamais trompée dans ma
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» confiance en lui. » Un incident, qui eut lieu peu de jours après , vint encore ranimer son courage, et contribua peutêtre à déterminer ses parens. Sa mère, sans être absolument superstitieuse, s'amusait parfois à chercher des pronostics de l'avenir dans les plus petits événemens de la vie. Sans croire aux jours malheureux, elle évitait cependant d'en- ^ treprendre quelque chose le lundi ', et
' En Russie , le lundi passe pour un jour malheureux parmi le peuple et les personnes superstitieuses. La répugnance pour entreprendre quelque chose , mais surtout un voyage , le lundi , est si universelle, que le très-petit nombre d^ personnes qui ne la partagent pas s'y soumettent par égard pour l'opinion générale et presque religieuse des Russes.
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n'aimait point à voir renverser la salière. Quelquefois elle prenait la Bible , et, l'ouvrant au hasard, elle cherchait, dans la première phrase qui lui tombait sous les yeux , quelque chose d'analogue k sa situation et dont elle pût tirer un bon augure. Cette manière de consulter le sort est très-usitée en Russie : lorsque la phrase est insignifiante, on recommence ; et , en tiraillant un peu le sens, on finit par lui donner la tournure qu'on désire. Les malheureux s'attachent à tout; et, sans ajouter beaucoup de foi k ces prédictions, ils éprouvent un certain plaisir lorsqu'elles s'accordent avec leurs espérances.
Lopouloff était dans l'usage de lire le soir un chapitre de la Bible k sa fa-
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mille : il expliquait aux femmes les mots slavons qu'elles ne comprenaient pas , et cette occupation plaisait infiniment à sa fille. A la fin d'une triste soirée, ces trois solitaires étaient auprès d'une table sur laquelle était le livre saint, jla lecture était achevée, et le plus mon^e silence régnait entre eux , lorsque Prascovie, s'adressant à sa mère , sans autre but que celui de renouer la conversation : u Ouvrez, je vous prie, I.» » Bible, lui dit-elle, et cherchez, dans » la page à droite , la onzième liîçne. » Sn mère prit le livre avec empressement et l'ouvrit avec une épingle ; ensuite , comptant les lignes jusqu'à la onzième à droite , elle lut à haute voix les paroles suivantes :
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« Or un ange de Dieu appela Agar du » ciel, et lui dit : Que faites-vous là ? » ne craignez point. »
L'application de ce passage de l'Écriture-Sainte était trop facile à faire pour que l'analogie frappante qu'il présentait avec le voyage projeté pût échapper à personne. Prascovie , transportée de joie , prit la Bible et en baisa les pages à plusieurs reprises. (( C'est » vraiment singulier , » disait la mère en regardant son mari. Mais celui-ci , ne voulant pas favoriser leurs idées à ce sujet, s'éleva fortement contre ces ridicules divinations. « Croyez- » vous , disait-il aux deux femmes , que » l'on puisse ainsi interroger Dieu eu » ouvrant un livre avec une épingle, et
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)) qu'il daigne répondre à toutes vos fol- » les pensées ? Sans doute , ajouta-t-il » en s'adressant à sa fille , un ange ne » manquera pas de vous aecompagner » dans votre extravagant voyage , et de » vous donner h boire quand vous aurez » soif! Ne sentez-vous pas quelle est la » folie de s'abandonner à de semblables » espérances ? »
Prascovie lui répondit qu'elle était bien loin d'espérer qu'un ange lui apparût pour l'aider dans son entreprise.
« Mais cependant, disait-elle, j'espère » et crois fermement que mon ange » gardien ne m'abandonnera pas , et que » mon voyage aura lieu quand je m'y » opposerais moi - même. » Lopouloff était ébranlé par cette persévérance in-
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concevable; cepeiidaiU un mois s'écoula sans qu'il fût question du départ./Prascovie devenait silencieuse et préoccupée : toujours seule dans le bois ou dans son réduit, elle ne donnait plus aucune
marquedetendresseàsesparensJComme elle avait souvent menacé de partir sans passeport, ils commencèrent à craindre sérieusement qu'elle n'accomplît ce projet, et ils prenaient de l'inquiétude lorsqu'elle s'absentait de la maison plus long-tems qu'à l'ordinaire. Il arriva même un jour qu'ils la crurent décidément partie; Prascovie, en revenant de l'église où elle était allée seule , avait accompagné de jeunes paysannes dans une chaumière voisine et s'y était arrêtée quelques heures. Lorsqu'elle revint
à la maison , sa mère l'embrassa toute en larmes. « Tu as bien tardé , lui dit- » elle. Nous avons cru que tu nous avais » quittés pour toujours! — Vous aurez » bientôt ce chagrin , lui répondit sa » fille , puisque vous ne voulez pas me » livrer le passeport : vous regretterez » alors de m'avoir privée de cette res- » source et de votre bénédiction. » Elle prononça ces paroles sans répondre aux caresses de sa mère, et d'un ton de voix si triste, si altéré, que la bonne mère en fut vivement affectée. Elle lui promit , pour la tranquilliser , de ne plus mettre d'opposition à son départ, qui dépendrait uniquement de la permission de son père. Prascovie ne la demandait plus, mais sa profonde tristesse la sal-
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licitait plus éloquemment que n'auraient pu le faire les supplications les plus vives; Lopouloff lui - même ne savait à quoi se résoudre, y Sa femme le priait un matin d'aller prendre quelques pommes de terre dans y un petit jardin qu'il cultivait près de la maison. Immobile et plein de ces tristes idées , il paraissait ne faire aucune attention à cette demande; enfin ^ revenant tout-à-coup à lui : « Allons , dit-il » comme pour s'encourager; aide-toi, » je t'aiderai. ». En achevant ces mots, il prit une bêche et se rendit au jardin. Prascovie le suivit, u Sans doute, mon » père, il faut s'aider dans le malheur, » et j'espère aussi que Dieu m'aidera » dans la prière que je viens vous faire
» et qu'il touchera votre cœur. Rendez- >) moi le passeport, cher et malheureux » père ! Croyez que c'est la volonté de )) Dieu. Voulez-vous forcer votre fille à » l'horrible malheur de vous désobéir? » En parlant ainsi, Prascovie embrassait ses genoux et tâcjhait de lui inspirer la même confiance qui l'animait. La mère survint. Sa fille la conjura de l'aider à fléchir son père ; la bonne femme ne put s'y résoudre. Elle avait eu la force de consentir au départ , mais elle n'avait pointle courage de le demander. Cependant Lopouloffneput résister plus longtems à de si touchantes sollicitations ; il savait d'ailleurs sa fille si décidée , qu'il craignait de la voir partir sans passeport. « Que faire avec cet enfant? s'é-^
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» cria-t-il. Il faudra bien la laisser par- » tir ! » Prascovie , transportée de joie , s'élança au cou de son père, w Soyez siu% » lui disait-elle en l'accablant des plus » tendres caresses , que vous ne vous » repentirez point de m'avoir écoutée : )) j'ii*ai, mon père, oui, j'irai à Saint- )) Pétersbourg; je me jeterai aux pieds » de l'empereur, et cette même Provi- » dence, (jui m'en inspira la pensée, et » qui a touché votre cœur, voudra bien » aussi disposer celui de notre grand » monarque en notre faveur.
)) — Hélas ! lui répondit son père en » versant des larmes, crois-tu, pauvre » enfant , que l'on puisse parler à l'em- » pereur comme tu parles à ton père en )) Sibérie? Des sentinelles gardent de
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» toute part les avenues de son palais , » et tu ne pourras jamais en passer le » seuil. Pauvre et mendiante, sans ha- » bits, sans recommandations, comment » oseras-tu paraître , et qui daignera te » présenter? )>
Prascovie sentait la force de ces observations sans en être découragée; un pressentiment secret l'emportait sur tous les raisonnemens. « Je conçois les » craintes que vous inspire votre ten- » dresse pour moi, répondit-elle; mais » que de motifs n'ai-je pas d'espérer ! » Réfléchissez, de grâce! Voyezdecom- » bien de faveurs inespérées Dieu m'a » déjà comblée parce que j'avais mis » toute ma confiance en lui ! Je ne savais » comment avoir un passeport , il a
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*) foixié la bouche de l'incrédule à m'in- » diquer les moyens de l'obtenir,- c'est » lui qui a fléchi l'inexorable gouver- » neur de Tohoîsk. Enfin , malgré vôtre )) invincible répugnance , ne vous a-t-il » pas forcé vous-même à m'accorder la » permission de partir? Soyez donc cei^ » tain, ajouta-t-elle, que cette Provi- » dence qui m'a fait surmonter tant » d'obstacles , et qui m'a si visiblement » protégée jusqu'ici, saura me conduire w aux pieds de notre empereur. Elle » mettra dans ma bouche les paroles qui » doivent le persuader, et votre liberté » sera la récompense du consentement » que vous m'accordez. »
Dès cet instant le départ de la jeune fille fut décidé; mais on n'en détermina
point encore l'époque précise. Lepoiiloff espérait tirer quelques secours de ses amis : plusieurs prisonniers avaient des moyens , quelques-uns même lui avaient fait, en d'autres occasions, des offres que sa discrétion ne lui avait pas permis d'accepter; mais, en cette occasion, il se proposait d'en profiter. Il désirait aussi trouver quel(|ue voyageur qui pût accompagner sa fille pendant les premières marches : il fut trompé dans cette double attente. Cependant Prascovie pressait son départ. Toute la fortune de la famille consistait dans un rouble en argent '. Après avoir vainement tenté d'augmenter cette modique
' Valeur d'environ quatre Irancs.
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somme, ou fixa le jour de la cruelle séparation , d'après le désir de la voyageuse , au 8 septembre, jour d'une fête K, de la Vierge. Aussitôt que la nouvelle s'en répandit dans le village, toutes leurs connaissances vinrent la voir, poussées par la curiosité plutôt que par un véritable intérêt. Au lieu de l'aider ou de l'encourager dans son entreprise , on désapprouva généralement son père de lui avoir accordé la permission de partir. Ceux qui auraient pu lui donner quelques secours parlèrent des circonstances malbeureuses qui empêchent souvent les meilleurs amis de se rendre service au besoin ; et , au lieu de l'assistance et des consolations que la famille en attendait, ils ne lui laissèrent
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en la quittant que de sinistres présages. Cependant deux des plus pauvres et des plus obscurs prisonniers prirent la défense de Prascovie, et l'encouragèrent par leurs conseils, u On a vu , disaient- » ils, des choses plus difficiles réussir » contre toute espérance. Sans parvenir » elle-même jusqu'au souverain, elle » trouvera des protecteurs qui parleront » pour elle , lorsqu'on la connaîtra et » qu'on l'aimera comme nous. » Le 8 septembre, à l'aube du jour, ces deux hommes revinrent pour prendre congé d'elle , et pour assister à son départ^ Ils la trouvèrent déjà toute disposée pour le grand voyage, et chargée d'un sac qu'elle avait préparé depuis long-tems./ Son père lui remit le rouble qu'il lui