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destinait, mais qu'elle ne voulait point accepter; elle représentait que cette petite somme ne pouvait pas la conduire jusqu'à Saint-Pétersbourg, tandis qu'elle pouvait leur devenir nécessaire. Un ordre absolu de son père put seul lu lui faire accepter. Les deux pauvres exilés voulurent aussi contribuer au petit fonds qu'elle emportait pour le voyage ;[ l'un offrit trente kopeks en cuivre, et l'autre une pièce de vingt kopeks en argent :
c'était leur subsistance de plusieurs jours. /Prascovie refusa leur offre généreuse , mais elle en fut vivement touchée. (( Si la Providence, leur dit-elle , » accorde jamais quelque faveur à mes )) parens , j'espère que vous en aurezi « une part. »
206 LA JELNE SIBERIENNE.
/ Dans ce moment les premiers rayons du soleil levant parurent dans la cliambrei" L'heure est venue, dit-elle, il » faut nous séparer. >WElie s'assit, ainsi que ses parens et les deux amis , comme il est d'usage en Russie en pareille circonstance. Lorsqu'un ami "part pour uii voyage de long cours, au moment de faire les derniers adieux, le voyageur s'assied ; toutes les personnes qui se trouvent présentes doivent l'imiter :
après une minute de repos , pendant laquelle on parle du tems et de choses indifférentes , on se lève , et les pleurs et 1-es embrassemens commencent.
Cette cérémonie qui , mi premier coup d'œil paraît insignifiante, a cependant quelque chose d'intéressant.
LA JEINi: SlUÉRIENNE. 207
Avant de se séparer pourlong-tems, peut- ! être pour toujours, on se repose encore ; quelques nioniens ensemble , eomnie si i l'on voulait tromper la destinée, et lui ; dérober cette courte jouissance.
Prascovie reçut à genoux la bénédiction de ses parens, et , s'arrachant courageusement de leurs bras , quitta pour toujours la chaumière qui lui avait servi de prison depuis son enfance. Les deux exilés l'accompagnèrent pendant la première verste. Le père et la mère, immobiles sur le seuil de la porte, la suivirent long-tems des yeux, voulant lui donner de loin un dernier adieu ; mais la jeune fille ne regarda plus en arrière, et disparut bientôt dans l'éloignement.
LopoulofTet sa femme rentrèrent alors
208 LA JEUNE SIBERIENNE.
dans leur triste demeure , <|ui , désormais, allait leur paraître bien déserte.
Les malheureux vécurent encore plus isolés qu'auparavant : les autres habitans d'Ischim accusaient le père d'avoir lui-même poussé sa fille à cette imprudente entreprise, et le tournaient en ridicule à ce sujet. On se moquait surtout des deux prisonniers qui, dans leur simplicité, n'avaient pas caché la promesse que Prascovie leur avait faite de s'intéresser à eux , et on les félicitait d'avance sur leur bonne fortune.
Laissons maintenant cette région de peines , et suivons notre intéressante voyageuse. Lorsque les deux amis qui l'avaient accompagnée la quittèrent , elle avait trouvé plusieurs jeunes filles
qui faisaient la même route qu'elle jusqu'au village voisin , éloigné d'Ischim d'environ vingt-cinq verstes. Chemin faisant, elles furent accostées par une bande de jeunes paysans dont quelquesuns étaient à moitié ivres; ils descendirent de cheval sous prétexte de les accompagner : c'était à l'entrée d'un grand Lois. Les voyageuses alarmées ne voulurent point s'y acheminer avec eux : elles avaient quelques provisions , et s'assirent au bord du chemin pour se restaurer en priant les villageois de continuer leur route; mais ils s'assirent avec elles en déclarant vouloir partager leur déjeûner, et les accompagner ensuite jusqu'au village. Dans cette perplexité , Prascovie , pour éloigner ces 11. ,
210 LA JEUNE SIBERIENNE.
importuns, crut pouvoir employer une petite ruse qui lui réussit. « Nous irions » volontiers avec vous, leur dit-elle, >i mais nous devons attendre ici mes » frères qui nous amènent des chariots » pour nous transporter. » Les jeunes paysans virent en effet dans l'éloignement deux chariots que Prascovie avait aperçus avant eux; bientôt après ils remontèrent à cheval et disparurent. « C'é- )) tait un petit mensonge , disait-elle en » racontant sa première aventure , mais » il ne m'a pas porte malheur. » Elle parvint heureusement au village où elle devait s'arrêter, et logea chez un paysan de sa connaissance qui la traita fort bien.
Le lendemain, à son réveil, la fati-
LA JEUNE SIBÉRIENNE. oïl
gue de la première marche qu'elle eût jamais faite se faisait vivement sentir. En sortant de l'isba ■ , où elle avait passé la nuit, elle eut un moment d'effroi lorsqu'elle se vit toute seule. L'histoire d'Agar dans le désert lui revint à la mémoire et lui rendit son courage.
Elle fit le signe de la croix et s'achemina en se recommandant à son ange gardien.
Après avoir dépassé quelques maisons , ^4lle aperçut l'enseigne de l'aigle sur le cabaret du village devant lequel elle avait passé la veille,jce qui lui fit juger
Maison de pajsan , ordinairement composée d'une seidc chambre dont un énorme poêle occupe une bonne partie. Quoique l'isba réponde à peu près au mot de chaumière , il n'entraîne point cependant l'idée de misère.
212 LA JEUNE SIBERIENNE.
qu'au lieu d'avoir pris le chemin de Pétersbourg, elle revenait sur ses pas. Elle s'arrêta pour s'orienter , et vit sou hôte qui souriait sur le pas de sa porte. « Si » vous voyagez de cette manière, s'é- » cria-t-il, vous n'irez pas loin, et vous » feriez peut-être mieux de retourner » chez vous. »
Cet accident lui arriva quelquefois dans la suite , et , lorsque, dans son indécision , elle demandait le chemin de Pétersbourg, à l'extrême distance oii elle se trouvait de cette ville, on se moquait d'elle , ce qui la jetait dans un grand embarras. Prascovie, n'ayant aucune idée de la géographie du pays qu'elle avait à parcourir , s'était imaginée que la ville de Kiew , fameuse dans
LA jEUiNii sllit;lvl^:^l^E. 213
la religion du pays, jet dont sa mère lui avait souvent parlé, se trouvait sur le chemin dePétersbourg: elle avait le projet d'y faire ses dévotions en passant , et se promettait d'y prendre un jour le voile , si son entreprise réussissait.
Dans la fausse idée qu'elle s'était formée de la situation de cette ville, voyant qu'on souriait lorsqu'elle demandait le chemin de Pétersbourg, elle demandait aux passans celui de Kiew, ce qui lui réussissait plus mal encore.
Une fois , entre autres , se trouvant indécise sur le choix de plusieurs chemins qui se croisaient, elle attendit un kibick qui s'approchait , et pria les voyageurs de lui indiquer celui de ces chemins qui conduisait à Kiew. Ils crurent
214 l-A JEUNE SIBERIENNE.
qu'elle plaisantait. « Prenez , lui dirent- » ils en riant, celui que vous voudrez , » ils conduisent tous également à Kiew , » à Paris et à Rome. » Elle prit celui du milieu, qui se trouva heureusement être le sien. Elle ne pouvait donner aucun détail exact sur la route qu'elle avait tenue , ni sur le nom des villages par lesquels elle avait passé et qui se confondaient dans sa mémoire. Lorsqu'elle arrivait dans un hameau peu considérable , elle était ordinairement bien accueillie parles maîtres de la première maison où elle demandait l'hospitalité ; mais, dans les gros villages, et lorsque les maisons avaient une bonne apparence, elle avait presque toujours delà peine à trouver un asile : on la prenait
LA JKIM-: SIDEUIENNE. 215
souvent pour une aventurière de mauvaises mœurs , et ce soupçon si injuste lui donna de grands désagrémens pendant son voyage.
Quelques marches avant d'arriver à KamouichciT, un violent orage ia surprit en chemin, comme elle achevait avec peine une des plus longues journées qu'elle eût encore faites. Elle re- Al doubla de vitesse pour atteindre les premières habitations qu'elle ne croyait pas être fort éloignées, /mais un tourbillon de vent ayant renversé un arbre devant elle, la frayeur lui fit chercher un refuge dans un bois voisin. Elle se plaça sous un sapin entouré de hauts buissons, pour se préserver de la violence du vent. La tempête dura toute
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la nuit; la jeune fille la passa sans abri dans ce lieu désert, exposée aux torrens de la pluie qui ne cessa que vers le matin. |Lorsque l'aube parut, elle se traîna jusqu'au chemin, exténuée de froid et de faim, pour continuer sa route. Heureusement un paysan qui passait eut pitié d'elle et lui offrit une place sur son chariot. Vers les huit heures du matin , elle arriva dans un grand village. Le paysan, qui ne devait pas s'y arrêter, la déposa au milieu de la rue, et continua sa route. Prascovie pressentait qu'elle serait mal reçue : les maisons avaient une bonne apparence. /Cependant, pressée par la fatigue et la faim , elle s'approcha d'une fenêtre basse auprès de laquelle une femme de quarante h cin-
LA JEUiNL slln;illE^^K. jn
qualité ans triait des pois, et la pria de la recevoir chez elle. La villageoise , après l'avoir examinée- quelques instans d'un air de mépris, la renvoya durement.
En descendant du chariot qui l'avait amenée, ^'Prascovie était tombée dans la boue et ses habits en étaient couverts. La cruelle nuit qu'elle venait de passer dans la forêt, ainsi que le manque de nourriture, avait sans doute aussi altéré ses traits , et lui donnait un aspect défavorable. La malheureuse fut rejetée de toutes les maisons oii elle se présenta. Une méchante femme, à la porte de laquelle , vaincue par la fatigue, elle s'était assise et qu'elle conjurait de la recevoir , la força par des
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menaces de s'éloigner en lui disant qu'elle ne recevait chez elle ni les voleurs, ni les coureuses. La jeune fille, voyant une église devant elle, s'y achemina tristement. « Du moins, se disait- » elle, on ne m'en chassera pas. » La porte s'en trouva fermée ; elle s'assit sur les marches qui y conduisaient. Des petits garçons qui l'avaient suivie , et qui s'étaient attroupés autour d'elle lorsque la femme la maltraitait , continuèrent à l'insulter et à la tiaiter de voleuse. Elle demeura près de deux heures dans cette situation pénible , se mourant de froid^ d'inanition , priant Dieu de l'assister et de lui donner la force de supporter cette épreuve.
Cependant une femme s approcha pour
LA JEUNE SIBERIENNE. 219
l'interroger. Prascovie raconta l'affreuse nuit qu'elle avait passée dans le bois ; d'autres paysans s'arrêtèrent pour l'entendre. Le starost ' du village examina -^ son passeport , et déclara qu'il était en règle : alors la bonne femme attendrie lui offrit sa maison; mais, lorsque la voyageuse voulut se soulever , ses membres étaient tellement engourdis qu'on fut obligé de la soutenir. Elle avait perdu un de ses souliers , elle montra son pied nu et ses jambes enflées. Une pitié générale succéda bientôt aux indignes soupçons qui l'avaient fait maltrai-
• Starost , de l'adjectif staori, vieux ou ancien , est , en Russie , ce que sont les maires en France ; les schultz ou baillis en Allemagne.
ter. On la plaça sur un chariot , et les mêmes enfans , qui l'avaient insultée quelques momens auparavant, s'empressèrent de la traîner , et la conduisirent ainsi chez la villageoise qui la reçut avec beaucoup d'amitié , et chez laquelle elle passa plusieurs jours. Pendant ce tems de repos , un paysan charitable lui fit une paire de bottines ; enfin , lorsqu'elle eut recouvré sa santé et ses forces , elle prit congé de la bonne femme, et continua son voyage qu'elle poursuivit jusqu'à l'hiver , s arrêtant plus ou moins dans différens villages , selon que la fatigue l'y obligeait , et d'après l'accueil qu'elle recevait des habitans. Elle tà- ~s7 chait, pendant le séjour qu'elle y faisait, de se rendre utile, en balayant la maison,
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en lavant le linjife ou en cousant pour ses hôtes. Elle ne contait son histoire que lorsqu'elle était déjà reçue et établie dans la maison. Elle avait remarqué que, lorsqu'elle voulait se faire connaître au premier abord , on ne la croyait pas , et qu'on la prenait pour une aventurière.
En effet, les hommes sont généralement disposés h se roidir lorsqu'ils aperçoivent qu'on veut les gagner. Il faut les toucher sans qu'ils s'en doutent , et ils accordent plus volontiers leur pitié que leur estime. Prascovie commençait donc par demander un peu de pain ; puis elle parlait de la fatigue dont elle était accablée, pour obtenir l'hospitalité; enfin, lorsqu'elle était établie chez ses hôtes , elle disait son nom et racontait son his-
toire. C'est ainsi que, dans son pénible voyage , elle faisait peu à peu le cruel apprentissage du cœur humain.
Souvent des personnes qui l'avaient rejetée, la voyant s'éloigner en pleurant, la rappelaient et la traitaient fort bien. Les niendians , accoutumés aux refus , y paraissent peu sensibles ; mais Prascovie , quoique placée par le sort dans une situation déplorable , n'avait point encore été , avant son voyage , dans le cas d'implorer la pitié ; et, malgré toute saforced'ame et sa résignation, elle était navrée des refus , surtout lorsqu'ils provenaient de la mauvaise opinion que l'on prenait d'elle.
Le bon effet qu'avait produit, dans la circonstance dont nous venons de par-
LA JEUNK SIBERIENNE. 223
1er, l'exhibition de son passeport , l'engagea dans la suite à le montrer, lorsqu'elle désirait obtenir plus de faveur de ses hôtes :/elle y était qualifiée de fille de capitaine ,/ce qui lui fut utile en plusieurs occasions. Cependant, elle avouait que le malheur d'être repoussée lui était arrivé rarement , tandis que les traiteraens d'humanité et de bienveillance qu'elle avait éprouvés étaient innombrables : « On s'imagine , disait- » elle dans la suite , que mon voyage a » été bien désastreux, parce que je ne » raconte que les peines et les embarras » dans lesquels je me suis trouvée , et » que je ne dis rien des bons gîtes que » j'ai rencontrés, et dont personne ne )) désire savoir l'histoire. »
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Parmi les situations pénibles de son voyage, il en est une dans laquelle la jeune fille crut sa vie menacée , et qui mérite d'être connue par sa singularité.
Elle marchait un soir le long des maisons d'un village , pour chercher un logement , lorsqu'un paysan , qui venait de lui refuser très-durement l'hospitalité , la suivit et la rappela./C'était un homme âgé et de très-mauvaise mine.y' Prascovie hésita si elle accepterait son offre , et se laissa cependant conduire chez lui, craignant de ne pas obtenir un autre gîte. Elle ne trouva dans l'isba qu'une femme âgée, et dont l'aspect était encore plus sinistre que celui de son conducteur. Ce dernier ferma soigneusement la porte, et poussa les gui-
LA JEUNE SIl'.^iniENNE. 225
clicls des fenêtres. En la recevant dans leur maison, ces deux personnes lui firent peu d'accueil : elles avaient un air si étrange , que Prascovie éprouvait une certaine crainte , et se repentait de s'être arrêtée chez elles. On la fit asseoir.
/ L'isba n'était éclairé que par des esquilles de sapin enflammées plantées dans un trou de la muraille , et qu'on remplaçait lorsqu'elles étaient consumées. A la clarté lugubre de cette flamme , lorsqu'elle se hasardait à lever les yeux, elle voyait ceux de ses hôtes fixés sur elle./ Enfin, après quelques minutes de silence : « D'où venez-vous? ;) lui demanda la vieille.
» — Je -viens d'Ischim, et je vais à » Pétersbourg.
» — Oh! oli ! VOUS avez donc beaucoup » d'argent pour entieprendre un si grand )) voyage ?
» — Il ne me reste que quatre-vingts » kopeks en cuivre , répondit la voya- » geuse intimidée.
» — Tu mens ! s'écria la vieille; oui, » tu mens ! On ne se met pas en roule , » pour aller si loin , avec si peu d'ar- » gent! » La jeune fille avait beau protester que c'était là tout son avoir, on ne la croyait pas. La femme ricanait avec son mari. « De Tobolsk à Pétersbourg avec » quatre-vingts kopeks, disait-elle, c'est » probable, vraiment! » La malheureuse fille , outragée et tremblante , retenait ses larmes , et priait Dieu tout bas de la secourir. On lui donna cependant quel-
ques pommes de terre, et, dès qu'elle les eut mangées , son hôtesse lui conseilla de s'aller coucher. Prascovie, qui commençait fortement à soupçonner ses hôtes d'être des voleurs , aurait volontiers donné le reste de son argent pour être délivrée de leurs mains. Elle se déshabilla en partie avant de monter sur le poêle où elle devait passer la nuit ' , laissant en bas à leur portée ses poches et son sac , afin de leur donner la facilité de compter son argent, et
' Les poêles russes sont très-grands, et les paysans, n'ayant point de lit dans ce pays , couchent tout habillés , soit sur les bancs qui régnent dans toute l'enceinte de leur cabane , soit sur le poêle , qui est la place la plus spacieuse et en même tems la phu chaude.
228 'A JEUNF, SIBÉRIENNE.
pour s'épargner la honte d'être fouillée. Dès qu'ils la crurent endormie , ils eomniencèrent leurs recherches. Prascovie écoutait avec anxiété leur conversation. « Elle a encore de l'argent sur » elle, disaient-ils; elle a sûrement des >) assignations ' . J'ai vu , ajouta la vieille , » un cordon passé h son cou, auquel )) pend un petit sac ; c'est là où est l'ar- » gent. )j<^ C'était un petit sac de toile A cirée, contenant son passeport qu'elle
' Les monnaies d'or et d'argent étant très-rares en Russie, on ne s'y sert ordinairement que de monnaie de cuivre ou kopCks, dont loo font un rouble en papier, et d'assignations. Ces assignations sont des billets de 5 , lo, 25, 5o et loo roubles, qui, avec les kopeks, sont les seuls signes monétaires d'un usage habituel.
LA JEUNE SIISEKIENM:. 22*
ne quittait jamaisy^ls se mirent à pai-ler plus bas , et les mots qu'elle entendait de tems en tems n'étaient pas faits pour la rassurer. « Personne ne l'a vue entrer ^> chez nous, disaient ces misérables; » on ne se doute pas même qu'elle soit » dans le village. » Ils parlèrent encore plus bas. Après quelques instans de silence, et lorsque son imagination lui peignait les plus grands malheurs , la jeune fille vit tout-à-coup paraître auprès d'elle la tête de l'horrible vieille qui grimpait sur le poêle. Tout son sang se glaça dans ses veines. Elle la conjura de lui laisser la vie, l'assurant de nouveau qu'elle n'avait point d'argent; mais l'inexorable visiteuse, sans lui répondre , se mit à chercher dans ses habits,
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dans ses bottines, qu'elle lui fit ôter. L'homme apporta de la lumière : on examina le sac du passeport ; on lui fit ouvrir les mains ; enfin le vieux couple, voyant ses recherches inutiles, descendit , et laissa notre voyageuse plus morte que vive.
Cette scène effrayante, et plus encore la crainte de la- voir se renouveler, la tinrent long-tems éveillée. Cependant, lorsqu'elle reconnut à leur respiration bruyante que ses hôtes s'étaient endormis, elle se tranquillisa peu à peu, et, la fatigue l'emportant sur la frayeur, elle s'endormit elle-même profondément. Il était grand jour lorsque la vieille la réveilla. Elle descendit <lu poêle, et fut tout étonnée de lui trouver, ainsi qu'à
LA JFA'NE SIBERIENNE. 231
son mari, un air plus naturel et plus affable. Elle voulait partir ; ils la retinrent pour lui donner h manger. La vieille en fît aussitôt les préparatifs avec beaucoup plus d'empressement que la veille. Elle prit la fourche et retira du poêle le pot au stcbi ' , dont elle lui ser- "^s^ vit une bonne portion : pendant ce tem& le mari soulevait une trappe du plancher sous lequel était le seau du kvas % ^ et lui en servit une pleine cruche. Un peu rassurée par ce bon traitement, elle répondit avec sincérité à leurs questions , et raconta une partie de son his-
' Soupe russe faite avec des choux aigres et delà viande salée.
- Petite bière faite avec de la farine de seigle.
toire. Ils eurent l'air d'y prendre intérêt, et, voulant justifier leur conduite précédente , ils l'assurèrent qu'ils n'avaient voulu savoir si elle avait de l'argent, que parce qu'ils l'avaient mal à propos soupçonnée d'être une voleuse ; mais qu'elle pourrait voir , en comptant sa petite somme, qu'ils étaient bien loin eux - mêmes d'être des voleurs. Enfin Prascovie prit congé d'eux, ne sachant trop si elle leur devait des remercîmens, mais se trouvant fort heureuse d'être hors de leur maison.
Lorsqu elle eut fait quelques verstes hors du village, elle eut la curiosité de compter son argent. jLe lecteur sera sans doute aussi surpris qu'elle le fut ellemême , en apprenant qu'au lieu de
IwV JEUNE SIBÉRIENNE. 235
quatre-vingts kopeks qu'elle croyail avoir, elle en trouva cent vingt. Ses hôtes en avaient ajouté quarante.
Prascovie aimait à redire cette aventure, comme une jjreuve évidente de la protection de Dieu, qui avait changé tout-à-coup le cœur de ces malhonnêtes gens. Quelque tems après, elle courut un danger d'une autre espèce, et qui l'effraya beaucoup. Comme elle avait un jour une longue traite à faire , elle partit à deux heures du matin de la station où elle avait couché. Au moment de sortir du village , elle fut attaquée par une troupe de chiens qui l'entourèrent.
Elle se mit à courir , en se défendant avec son bâton, ce qui ne fit qu'augmenter leur rage. Un de ces animaux
saisit le bas de sa robe et la déchira. Elle se jeta à terre en se recommandant à Dieu. Elle sentit même avec horreur un des plus obstinés appuyer son nez froid sur son cou pour la flairer. « Je pensais, » disait-elle , que celui qui m'avait sau- » véede l'orage et des voleurs, me pré- » serverait aussi de ce nouveau danger. » Les chiens ne lui firent aucun mal ; un paysan qui passait les dispersa.
La saison avançait. Prascovie fut retenue près de huit jours dans un village , par la neige qui était tombée en si grande abondance , que les chemins étaient impraticables aux piétons. Lors- «ju'ils furent suffisamment battus parles traîneaux , elle se disposait courageusement à continuer sa route à pied ; mais
FA JEUNE SIBERIENNE. 235
les paysans chez lesquels elle avait logé l'en dissuadèrent , et lui en firent voir le danger. Cette manière de voyager devient alors impossible aux hommes même les plus robustes, qui périraient infailliblement égarés dans ces déserts glacés, lorsque le vent chasse la neige , et fait disparaître les chemins.
Son bonheur amena dans ce village un convoi de traîneaux qui conduisait des provisions à Ekatherinembourgpour les fêtes de Noël. Les conducteurs lui donnèrent une place sur un de leurs traîneaux. Cependant, malgré les soins que ces braves gens prenaient d'elle, ses habits n'étant pas assortis à la saison , elle avait bien de la peine à supporter la rigueur de l'hiver, enveloppée dans
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une des nattes destinées à couvrir les marchandises. Le froid devint si violent pendant la quatrième journée que, lorsque le convoi s'arrêta , la voyageuse transie n'eut pas la force de descendre du traîneau. K)n la transporta dans le V kharstma ' , auberge isolée à plus de trente verstes de toute habitation , et où se trouvait la station de la poàte aux chevaux. -Les paysans s'aperçurent qu'elle avait' une joue gelée, et la lui frottèrent avec de la neige en prenanl le plus grand soin d'elle , mais ils refusèrent absolument de la conduire plus
' Les kharstma sont do grands hangars couverts où s'arrêtent les voyageurs , comme dans les caraoanseruis de l'Orieul et les \>entas d'Espagne : excepté le toil, on i\y liouvc (juc ce qu'on y apporte.
LA JEUNE SlbÉUIENNE. 2.37
loin , et lui repnisentorent qu'elle courrait le plus grand dangei- en s'exposant à voyager sans pelisse par un froid si vif, et qui ne manquerait pas d'augmenter encore. La jeune fille se mit à pleurer amèrement , prévoyant qu'elle ne trouverait plus une occasion aussi favorable et d'aussi bonnes gens pour la conduire. D'autre part , les maîtres du kliarstma ne paraissaient pas du tout disposés à la garder, et voulurent à toute force qu'elle partît avec ceux qui l'avaient amenée. Dans cette position embarrassante , se voyant déçue de l'espoir qu'elle avait d'aller jusqu'à Ekatherinembourg en sûreté, elle s'abandonnait dans un coin de la chambre à toute la vivacité de sa douleur.
Ses conducteurs furent touchés de sa situation; ils se cotisèrent pour lui acheter une pelisse de mouton, qui, dans le pays, ne coûte que cinq roubles : malheureusement il ne s'en trouva point à vendre ; aucun des habitans de cette maison isolée ne voulut fuii'e le sacrifice de Ja sienne , parce qu'il était difficile de la remplacer. Les paysans offrirent jusqu'à sept roubles à une fille de l'auberge, qui les refusa. Dans cette perplexité , un des plus jeunes conducteurs proposa tout-à-coup un expédient des plus singuliers , et qui permit à Prascovie de profiter de leur bonne volonté. « Nous lui prêterons, dit-il, tour à tour, » nos pelisses, eu bien elle prendia la » mienne une fois pour toutes, et nous
LA JEUNE SIIiEUIENNE. 239
» changerons entre nous h chaque » verste. » Ils y consentirent tous avec phiisir. On fit aussitôt le calcul de la distance et du nonihre de fois que les pelisses devaient être changées. Les paysans russes veulent savoir leur compte et se laissent difficilement tromper. La voyageuse fut placée sur un traîneau, bien enveloppée dans sa pelisse. Le jeune homme qui la lui avait cédée se couvrit avec la natte dont elle s'était servie jusqu'alors, et, s'asseyant sur ses pieds, se mit à chanter à tue-tête et ouvrit la marche. L'échange des pelisses se fit exactement à chaque poteau des verstes, et le convoi parvint très-heureusement et très-vite à Ekatherinemhourg.
Pendant toute la route , Prascovie ne
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cessa de prier Dieu pour que la santé de ses conducteurs ne souffrît pas de leur bonne action.
En arrivant à Ekatherinonbourg , Prascovie logea dans la même auberge que ses conducteurs. L'iiôtesse, apprenant de ces derniers une partie des aventures de lajeune fille, etjugeant, d'après leur récit, qu'elle était sans argent , lui fit aussitôt rénumération des personnes de la ville qui passaient pour être les plus généreuses , et lui conseilla de s'adresser à elles pour en obtenir leur protection , et les secours nécessaires pour le long voyage qu'elle avait à faire. Elle loua beaucoup, entie autres, une dame Milin , du caractère le plus obligeant , qui faisait beaucoup de bien aux pau-
« A IKl'NF. SinÉRIEN.NK. 2^1
Vies, et dont la bonté était connue de toute la ville.|Les gens de l'auberge confirmèrent la vérité de ce portrait. Lors même que la voyageuse n'aurait pas compris l'intention de l'hôtesse, elle aurait été forcée de chercher un autre gîte^ L'auberge était ce qu'on appelle en russe postoïaleroï di>oi' (maison de y
repos '). Elles sont ordinairement formées d'un vaste hangar pour les chevaux, qui n'a que le toit pour couverture, et dans l'angle duquel est une chambre chaude qui en occupe la quatrième partie. Les voyageurs s'arrangent
■ Le postdîalerdi dvor est la dénomination que prennent les auberges dans les lieux habités, tandis qu'elles s'appellent plus modestement kharstma, lorsqu'elles sont isolées sur les grandes routes.
2^,2 LA JKUNE SIBERIENNE.
comme ils peuvent dans celte pièce unique , dont le plancher sert de lit à ceux qui ne peuvent avoir de place sur le poêleiLe lendemain, Prasco vie sortit d'assez bonne lieure dans l'intention de se rendre chez M""' Milin ; mais, suivant son habitude, elle commença par aller à l'église, où se trouvait plus de monde qu'elle n'en avail jamais vu rassemblé.
C'était un dimanche./La ferveur qu'elle mit à ses prières la fit autant remarquer que le sac et le costume qu'elle portait et qui annonçaient une étrangère voyageuse J Au sortir de l'église , une dame lui demanda qui elle était. Prascovie satisfit à sa demande en quelques mots; et, se disposant bientôt à la quitter, .lui fit part de l'inlention oii elle était d'aller
LA JKI'M: SlI'.Ki; IKNNE. 245
tleniander l'hospitalité à M'"''Milin, dont tout le monde lui avait appris la bienfaisance et l'humanité. Elle parlait k Mme Mjijjj elle-même, qui entendait ainsi son éloge d'une manière qui ne pouvait lui être suspecte de flatterie.
Cette bonne dame, avant de se faire connaître à la voyageuse , voulut s'amuser un instant de son embarras. « Cette dame » Milin, dit-elle, qu'on vous vante tant, » n'est pas aussi bienfaisante que vous » vous l'imaginez. Si vous voulez m'en » croire et venir avec moi , je vous pro- » curerai un bien meilleur gîte. »
D'après tout le bien qu'on lui avait dit de M'"'^ ÎVlilin k l'auberge, Prascovie prit une mauvaise idée de sa nouvelle connaissance : elle la suivit sans oser
24/1 LA JEUNE SIBERIENNE.
refuser et sans aceepter sa })roposition. « Au reste, lui dit M""*" Milin, voyant )) qu'elle ralentissait le pas, si vous tenez » si fort avons rendre chez cette dame, » voici sa maison à deux pas d'ici : en- » trons cliez elle , vous verrez comment » vous y serez reçue ; mais promettez- » moi que, si l'on ne vous y retient pas, » vous viendrez avec moi. » Prascovie, sans répondre , entra dans la maison, et, s'adressant aux femmes de M"^ Milin, leur demanda si leur maîtresse était chez elle. Les femmes , étonnées de cette question faite en présence de leur maîtresse elle-même , ne répondirent rien.
« Puis-je voir M"* Milin .'' répéta la voya- » geiîse. — Mais, dit enfin une des fem- » mes, la voilà ! » Prascovie, en se re-
LA JEUNE SIBERIENNE. 245
tournant, vil M"" Milin qui ouvrait les bras pour Ja recevoir. « Oh ! je savais » bien que M'"" Milin ne pouvait pas être » une méchante lemnie ! » dit la jeune lilleen lui baisant les mains. Cette petite scène fit le plus î>Tand plaisir à sa bieniàitrice.
Elle envoya chercher son amie, madame G***, aussi bonne et aussi charitable qu'elle, pour lui recommander la jeune voyageuse, et pour aviser ensemble aux moyens de lui être utile. Après le déjeûner, et lorsque Prascovie se fut un peu familiarisée avec ses nouvelles piotectrices, elle leur raconta dans le plus grand détail l'histoire malheureuse de ses parens, et ne leur cacha pas le projet extraordinaire qu elle avait formé d'aller
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à Saint-Pétersbourjy denïander la grâce de son père.
M""* Milin , sans trop croire au succès de son entreprise, ne l'en détourna pas; mais les deux dames résolurent de la retenir jusqu'au printems.lLe froid était devenu excessif ^a voyageuse elle-même voyait l'impossil^ilité de continuer sa route pendant la rigueur de la saison , et les dames, qui voulaient ].\ garder, ne lui parlèrent point encore de ce qu'elles avaient le pouvoir de fairç , et de ce qu'elles firent en effet plus tard , pour l'aider dans son entreprise.
Prascovie se trouvait bien heureuse chez elles. Les caresses et la noble familiarité de ces personnes distinguées avaient un charme tout nouveau pour
rllt' ; aussi le souvenir du tems fortuné (ju'elle passa dans leur société ne sortait ])ointde sa pensée. Lorsque dans la suite elle racontait cette partie de son histoire, le nom chéri de M""^ Milin amenait I ou jours dans ses yeux des larmes de reconnaissance.
Cependant sa santé se trouvait foii:
ébranlée: la nuit désastreuse qu'elle avait passée dans la forêt lui avait laissé un rhume violent que les grands froids n'avaient fait qu'augmenter. Elle profita de son séjour à Ekatherinembourg pour se soigner, et surtout pour apprendre à lir« et à écrire. Cette circonstance de sa vie donnerait une bien mauvaise idée r/dé ses parens , pour avoir négligé jus- <-ir qw'à ce point l'éducation de leur unique
enfant , si la pensée d'un exil éternel ne leur avait peut-être fait envisager comme inutile , ou même dangereuse , toute instruction pour leur fille, destinée en apparence à vivre dans les dernières classes de la société. Cette pix) fonde ignorance , et l'abandon total dans lequel elle avait vécu jusqu'alors , rendent plus extraordinaire encore l'essor généreux de son ame. Quoi qu'il en soit , Prascovie, occupée en Sibérie des travaux domestiques , avait absolument oublié le peu de lecture qu'elle avait apprise dans sa première enfance. Elle se mit à l'étude avec toute l'ardeur et la force de son caractère , et fut, en quelques mois , en état de comprendre un livre de prières que lui avaient donné
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ses protectrices : l'on étîiit souvent obligé de l'aiTacher à cette occupation. Le plaisii- qu'elle éprouvait en trouvant, dans ces prières, les sentimens naturels de son cœur développés et exprimés d'une manière si claire et si touchante , lui faisait désirer vivement l'instruction.
« Combien les gens du monde sont heu- » reux ! disait-elle ; comme ils doivent » prier Dieu de bon cœur, étant si bien » instruits de leur religion , avec tant » de moyens d'exprimer leur dévotion, » et tant de sujets de reconnaissance en- » vers la Providence pour les faveurs » dont elle les a comblés ! »
lyjn.e Milin souriait à ces réflexions de lajeime fille; mais elle pensait que rien ne devait être impossible h une piété si
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vraie, à des prières si ardentes. Cette pensée persuada, plus que toute autre chose, les deux charitables dames, qu'il fallait la favoriser dans ses projets, et l'abandonner à la Providence qui semblaitla protéger si visiblement. M""'Milin et son amie n'avaient rien négligé jusqu'alors pour la dissuader, et lui avaient fait les offres les plus obligeantes et les plus avantageuses pour la retenir auprès d'elles ; mais rien n'avait pu l'ébranler. Elle se reprochait même le bien-être el le bonheur dont elle jouissait à Ekatherinembourg. « Que fait mon père main- » tenant, tout seul dans le désert, tandis » que sa fille s'oublie ici au milieu de » toutes les douceurs de la vie ? » Telle était la question que ne cessait de s'a-